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CHAPITRE II

LES CLIMATS

Je doute si le petit garçon Philippe aimait naturellement les bêtes. A deux, trois ans, il se jetait sur le caniche et sur les chats avec une sorte de fureur nerveuse. Les chats filèrent sous les meubles, gagnèrent la porte et bientôt cessèrent leurs visites. 11 continua de poursuivre et d'étreindre Simon, dit le Velu. « Bonne bête... il est beau... pas méchant. » Le reste de ses propos s'étouffait dans la fourrure de ce fameux caniche, où il plongeait sa figure. Puis, tout à coup, on entendait deux cris : de l'animal qui n'aime pas qu'on froisse ses longues oreilles, et de Philippe, qui, mordillé un peu trop fort, s'épouvantait.

52 LES AMITIÉS FKA-NÇAISES

(( Je veux qu'on le punisse — disait-il.

— Non, c'est lui qui a raison : tu l'ennuies toujours. »

(( Je l'ennuie ! » Quelle injure ! quelle idée insupportable à un petit garçon que les grandes personnes ne peuvent pas regarder sans sourire et sans dire en ouvrant les bras : « Bonjour, Philippe; viens un peu avec moi, Philippe ! »

Dès lors il mit son orgueil a séduire ce caniche que les siècles ont préparé au parasitisme et qui dit à tout venant, avec sa queue, ce que chante Kundry, dans Parsifal : (.( Servir ! servir ! »

L'animal qui fut de toutes les promenades et de tous les repas, qui assista au « Je vous salue, Marie » du coucher, et au chocolat du matin, s'attacha de tout son cœur et de tout son estomac à son petit maître, car il apprit à le connaître comme un inépuisable sucrier. Et quand ils avaient joui de la journée en commun, c'est avec un même sentiment du devoir accompli que, vers les huit heures du soir, l'un en Z dans son lit, et l'autre en 0 sur le tapis, commençaient de souffler régulièrement. Mais le souffle de Philippe dans la nuit, sans être plus honnête, me semble plus noble. Toute la maison se taisant, alors que le balancier de la pendule se hâte et nous entraîne vers ceux qui partirent, ce

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petit souffle me dit : « Que t'importe ! moi, je viens, et je serai toi-même après ta mort. »

On voit bien que l'éloquent Bossuet n'a jamais eu de petit garçon dans sa chambre à coucher pour écrire que « l'enfance est la vie d'une bête ». C'est vrai que sur le gravier d'un jardin, par une matinée de soleil, un Velu qui remue la queue et qui jappe ressemble beaucoup à un Philippe qui gazouille et qui saute à cloche-pied. Mais sur ce brave caniche à la physionomie sans rayonnement et qui demeurera stationnaire. l'enfant exerce des pensées déjà fortes.

Quand on est encore à ras du sol, ce sont les chiens qu'on voit le mieux face à face ; d'autant que Philippe, d'un l)eau ruban rouge, sur le front de son ami, lie les poils noirs pour dégager les yeux. Ses parents, s'il a fait quelque chose de tout à fait gentil — par exemple, s'il a montré son affection pour eux devant des étrangers — baissent leurs paupières pour cacher leur bonheur, mais, sur la face énamourée du Velu qui frétille, Philippe connaît toutes ses puissances. Il éprouve le plaisir d'être aimé sans être jugé. C'est ce qu'on ne trouve pas chez les grandes personnes, parce que, tout de même, elles tâchent qu'on soit bien élevé. Et puis un chien avec qui son petit maître

cause et mange des gâteaux n'a jamais ces mouvements d'humeur, ces sautes brusques, comme on en voit aux meilleures personnes, qui font gonfler le cœur des enfants sensibles. 11 semble alors, rappelez-vous, que l'on soit précipité d'une chambre pleine de musique et de bougies dans de froides ténèbres...

Entre Philippe et le Velu, c'est maintenant une allégresse constante, c'est franchise et despotisme. Que Philippe froisse cette fâcheuse oreille droite, qui toujours est douillette, le chien crie comme devant, car ce cri, c'est un réflexe, une sonnette d'alarme que lui a donnée la nature, mais, loin de se sauver, il redouble ses caresses. Et si je dis machinalement (un peu agacé par ce bruit) :

(( Je t'assure, petit, que tu martyrises cette pauvre bête ! »

Philippe, qui se fût autrefois fâché, n'en retient qu'un mot :

(( Pourquoi que tu as dit que c'était une pauvre bête? »

« Pauvre », cela l'attriste, éveille en lui des images de faim, de froid, de pluie dans la nuit et de petits sous insuffisants. Et je le vois qui serre son ami dans ses bras, le réchauffe, le protège et l'examine.

Est-il mordillé? Sans se plaindre, il donne deux,

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trois petites tapes au coupable, qui en profite pour faire mille grâces.

(( Tu as encore fourré tes doigts dans sa gueule ? ))

Nulle réponse, sinon, après quelques minutes, une petite main posée sur mon bras et une réprimande d'une douce fermeté :

(( Je te dirai que ça n'est pas très poli de dire (( gueule )) ; ça se dit seulement d'une bête féroce. »

Ainsi Philippe, qui ne sait nommer encore que très peu de choses, éprouve auprès de son chien les riches complications de sentiment que créent en s'associant la propriété et l'amour.

Cette belle éducation parut pourtant incomplète et, comme Philippe atteignait sa cinquième année, l'on fit venir d'Allemagne une Fraiilein. Elle aimait les enfants, savait comment leur plaire et ne doutait point d'apprivoiser ce petit Français, encore qu'il eût de tout son corps les mêmes mouvements de méfiance qu'elle-même trahissait devant le caniche.

Après trois jours de complaisance, elle obtint de son élève qu'il s'allât promener avec elle. Mais, en descendant l'escalier, il appelait : « Simon ! Simon ! » bien qu'il l'eût dans les jambes. Tel un chevalier, au début d'une chaude journée, dit à son écuyer, qui jamais ne le quitta d une semelle : (( C'est

aujourd'hui, camarade, que nous marchons botte à botte. ))

Nous étions encore loin du goûter, heure fixée pour le retour, quand j'entendis la porte d'entrée, puis la voix de Philippe, celle du Velu, puis tous leurs pas pressés. Enfin, ils apparurent : lui, en tête, très rouge et qui trébuchait dans l'animal idiot et joyeux, suivis l'un et l'autre de la demoiselle méconnaissable, comme Perrette quand elle eut tout son pot par terre.

(( Eh! qu'y a-t-il, Fràuleinh.. T'essouffle pas, Philippe ! ... A bas les pattes, Simon î

— Mais, monsieur, c'est une chose impossible. . .

— Ecoute, petit papa, c'est une chose que je vais te dire ...»

Tous les deux parlaient ensemble, comme on chante à l'Opéra. Et quels bras pathétiques! Représentez-vous, sur la plaine de Hollande, deux moulins, l'un tout proche, l'autre petit, à cause de la distance, agités par le même vent de la mer. J'essayai vainement de dompter cette tempête.

(( Le petit peut le dire, monsieur.

— Je vais te raconter... C'est à cause de Simon. Frdulein prétend que les chiens n'ont pas d'âme.

— Monsieur comprend bien : c est une chose

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que je ne puis pas dire. . . Je sais que je ne dois pas contrarier le petit, mais les animaux, ils n'ont pas d'âme.

— Tu vois ! )) criait le féroce Philippe, la désignant du doigt comme une hérésiarque, tandis que la pauvre demoiselle, infiniment digne dans cette catastrophe, semblait dire : « Je vois que monsieur admet lame des betes ; je prévois que je retournerai dans la grande Germanie, mais il y a ma conscience ! »

Magnifique document sur la naissance des guerres de religion ! Une fois de plus, la répugnance à accepter une étrangère se couvrait de prétextes théologiques. J'aurais bien voulu me dérober, mais Philippe me pressait :

(( N'est-ce pas que tu m'as dit qu'un chien avait

une âme? »

11 fallut que j en convinsse; j essayai de tout sauver par une distinction :

(( Ça dépend des climats !

— Ah ! ça dépend des climats — répétait-il avec ses yeux honnêtes, pleins d'angoisse ; — mais, enfin, Simon, tu es sûr qu'il a son âme?... Vous voyez bien, Fràalein. »

La maison a perdu sa paix. Philippe s est fait

expliquer « climats ». Il admet qu'en Allemagne les chiens n'ont pas d'àme, mais il tourne contre l'étrangère cette pensée que je croyais conciliatrice.

(( Ces Allemands! Qu'est-ce-que ça peut être que leurs chiens ? C'est moi qui ne voudrais pas aller dans leurs climats ! »

Parfois on rit de ses grommelages. parfois on le punit, quand il hausse les épaules et rectifie avec mépris l'accent de sa Frdulein. Ces gros événements rendent celle-ci sombre ou caustique. Elle a repoussé quelques élans du caniche — c'était un jour de boue — en disant :

(( Appelez votre fidèle Simon . »

Fidèle ! fidèle ! De quel ton moqueur elle a prononcé cela! Philippe m'en fait mille plaintes.

(( Mais — lui dis-je — c'est un compliment. Fidèle, c'est pour désigner une personne qui a promis de ne jamais vous abandonner et qui se ferait tuer plutôt que de vous peiner exprès. Ainsi tu es mon fidèle petit Philippe.

— Ah ! dit-il, la tête inclinée sur l'épaule — c'est un compliment, tu en es sûr? »

Mon affirmation le rend plus aimable, et comme l'amabilité sur le visage de Philippe est aussi conquérante que le charme d'une matinée d'avril sur un jardin de Lorraine, la Frdulein se déraidit.

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(( Moi aussi, dit-elle, j'ai connu de bons chiens. Dans mon pays, quand j'étais petite comme vous, il y avait un terre-neuve... »

Philippe est juste. Il sait que c'est une race excellente, et toute la soirée il a questionné la Frdiilein sur ce terre-neuve, qui, un jour, a tiré de l'eau son petit maître. Je les crois réconciliés.

Le voilà dans son lit, la veilleuse allumée ; sans doute il commence à dormir; de la pièce voisine où je travaille, j'entends la Fràulein qui, sur la pointe des pieds, gagne la porte. Mais tout d'un coup, dans cet heureux silence, la petite voix, comique à la fois de sommeil et de colère, se lève :

(( Ces Allemands! c'est stupide, qui disent que leurs chiens n'ont point d'âme. Le terre-neuve, alors, avec quoi qu'il aurait eu sa fidélité?»

Je ne veux pas qu'on punisse Philippe pour cette réflexion. Ça pourrait le dégoûter de raisonner logiquement. Et pourtant on désirerait que la 'Fràulein ne se fît pas de chagrin. Or, voici qu'au matin elle a préparé sa malle. Philippe pleure sous une table, d'où sa petite figure boursouflée, ses grands yeux et ses boucles trempées de larmes apparaissent, de temps à autre, pour surveiller, presser, humilier ma complicité honteuse.

Si la politique, c'est l'art de faire vivre des gens côte à côte, voilà qu'à propos d'un chien, d'une deinoiselle protestante et d'un petit garçon, je dois résoudre un vrai problème de gouvernement. La belle occasion de relire l'édit de Nantes, qui fixait et limitait avec tant de sagesse les droits de deux grands partis !

Après le plus sombre des déjeuners, j'emmène dans mon cabinet les parties belligérantes.

(( Eh bien, Fràulein?

— Monsieur, j'en suis bien fâchée. Je n'ai rien à dire contre la maison ni contre les égards. Et le petit est doux. Mais il se bute sur l'àme des chiens. Monsieur, c'est contre ma conscience. Les bêtes n'ont pas d'àme. D'ailleurs, je n'en suis pas au premier enfant que j'élève, mais jamais je n'aurais pensé qu'un caniche me ferait tant de misères.

— Permettez, Fràiilein, vous jugez la croyance à l'âme des bêtes déraisonnable et inacceptable pour votre conscience... Soit ! mais le petit est catholique romain. Saint Thomas d'Aquin, qui déclare que notre âme est immatérielle et immortelle, accorde que les animaux possèdent une âme immatérielle ; il nie seulement qu'elle soit immortelle. Vous admettrez bien que Philippe suive la doctrine de l'Ange de l'Ecole.^

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— Je n'ai rien k discuter contre la religion de l'enfant ; mais, moi aussi, j'ai ma conscience ; il ne faut pas qu'il me presse toujours pour que j'accorde que ce chien a une âme, car cela, jamais ! jamais ! »

C'est une martyre, avec un fort accent.

(( Vous avez mille fois raison, Frdalein. Je suis partisan de la plus absolue liberté des croyances. Vous ne serez ni obligée ni chicanée en rien pour ce qui touche l'âme immatérielle des chiens... Philippe en va prendre l'engagement et vous dire ses regrets pour vos contrariétés... Et toi, petit, écoute : je ne t'ai pas acheté pour que tu sois internationaliste. C'est-à-dire qu'il faut que tu cesses de t'occuper des chiens d Allemagne. Tant pis pour ces étrangers si leurs velus n'ont pas d'âme. Cela ne te regarde pas. Borne-toi à t'occuper des chiens français. Et mademoiselle non plus n'aura rien à faire avec Simon. Comment parleraitelle à son âme, puisqu'elle ignore qu'il en possède une ?

— C'est vrai — dit Philippe — qu'ils n'en ont pas dans ses climats. »

Nous délimitons les droits et devoirs du petit garçon et de la demoiselle.

(( Il appartient à toi seul de veiller au Velu.

— J'ai seul le droit de le battre alors?... Doucement, avec la main.

— C'est ton serf. C'est pour toi qu'il vit, mais c'est à toi d'examiner sa pâtée, de remplir son vase d'eau et d'étendre son tapis. S'il est bien coifl'é et obéissant, tu en auras des compliments quand tu le promèneras ; mais si tu oublies de lui essuyer le museau après ses repas, ou les pattes les jours de boue, et s'il salit les belles robes de Fràulein, elle pourra te reprocher ton « sale chien » .

— Je le sais, dit simplement Philippe en baissant par deux fois ses paupières sur ses grands yeux sincères et en agitant la tête de bas en haut.

— Que monsieur m'excuse, — dit l'Allemande — mais je n'ai jamais vu quelque chose de si original. »

Philippe, lui, ne me trouve pas original.

C'est parfaitement vrai ce qu'il vient de me répondre : tout ce que je lui ai dit, il le savait de toute éternité. Petit-fils d'une longue suite de propriétaires lorrains, il sait qu'un caniche, petit-fils de moutons, a une âme pour servir et pour être aimé ; il sait aussi de naissance ce principe capital : que chacun s'attache à sa bête et repousse la bête du voisin.

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On ne peut pas parler exactement d'idées innées, mais l'hérédité nous transmet une disposition physique à certaines alïînités. Philippe pense par nos prédécesseurs communs, et dans les raisonnements que je mets à sa portée il reconnaît des moyens pour nommer ses ébranlements nerveux. Je lui rends un grand service : je lui donne les mots pour les vérités qu'il a dans le sang, les mots pour dégager cette conception de l'univers « à la lorraine » qu'il porte dans les brouillards de sa conscience.

Frdulein est montée dans sa chambre pour défaire sa malle. Philippe, content qu'elle l'ait embrassé, construit sur mon plancher, avec mes livres, un long tunnel que le Velu en trépignant risque de renverser.

J'observe avec complaisance leur société. Ah ! comme un être vivant est commandé par les siècles ! Comme Philippe et le Vêla, dans tous leurs gestes, dans tous leurs rapports, sont appropriés l'un à l'autre par la série de leurs aïeux ! Simon semble toujours enthousiasmé quand son petit maître se met à quatre pattes, mais celui-ci, dans cet abaissement, demeure magnifique d'autorité. Je suis très frappé de la majesté qu'il v a sur la figure des petits enfants... Philippe contenant

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son frère inférieur Simon forme vraiment un groupe d'expression royale.

Il a vu que je ne travaillais pas. Il s'approche. Il baisse la voix et secoue la tête comme un sage :

(( Ecoute, je vais te dire une chose... En Allemagne, si les chiens n'ont pas d'âme, crois-tu que les personnes en aient .^^ — Philippe !

— Ce n'est pas pour Fràalein — se hâte-t-il d'expliquer en niant avec son doigt levé — mais je pensais cela à cause de ce que tu as dit des climats. ))

Je l'embrasse, et à voix basse, moi aussi, je lui réponds :

(( C'est un peu bête, ce que tu penses là, mais, que ce soit un secret entre nous, moi-même, je pense comme toi. »

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