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CHAPITRE III

Quand la pluie tombe sur cette cuvette au fond de laquelle fraîchissent Gérardmer et son gracieux lac, plaignez les rhumatisants ; mais plaignez davantage encore un petit garçon qui se meurt d'impatience derrière les vitres de sa chambre et dans les courants d'air de l'hôtel fameux tenu par M"' Reiterhart.

Nous sommes venus à Gérardmer parce que les soldats qui manœuvreront tout ce mois de septembre dans les Vosges campent aujourd'hui au (( Saut des Cuves », et voilà que depuis le matin, ô désespoir ! on répète : (( C'est impossible de sortir. »

Les soldats, eux, reçoivent bien la pluie ! Pourquoi les parents de Philippe paraissent-ils croire

qu'il en mourrait? Ne faut-il pas qu'un jour il fasse la guerre contre les Prussiens ?

Nobles en eux-mêmes, ces sentiments induisent Philippe en maussaderies contre tout le monde. Et réciproquement. Mauvaise journée où le ciel, la terre, les grandes et les petites personnes font grise mine. Vers cinq heures, enfin, voici une embellie. On renonce a avoir du bon sens, et, malgré les flaques d'eau, malgré les nuages qui menacent, en route pour le « Saut des Cuves » !

A chaque pas nous croisons des groupes de fantassins alertes et rieurs, de qui lajeunesse, l'amourpropre aidant, dédaigne de se reposer et qui termineront la journée à la ville. Les dernières maisons dépassées, nous commençons de voir sur la prairie montante, à la lisière des immenses forêts de la Schlucht, le groupe des blanches tentes. On dirait d'un joujou de Philippe. De fines fumées, comme d'une cigarette, montent du camp et vont rejoindre à mi-hauteur des montagnes les énormes vapeurs suspendues.

Un officier ami nous guide ; il raconte les fatigues aisément supportées, il rend leur salut aux hommes, lance quelques mots à des camarades, entr'ouvre sa tente, nous arrête devant un cuisinier pour que nous goûtions à la soupe, et Philippe, qui

serre ma main, brûle secrètement de trente curiosités, qui me vaudront, a notre retour, soixante (( pourquoi » sur des détails ridiculement petits. Toutefois sa préoccupation principale, c'est de savoir si les Prussiens, derrière les sapins qui marquent la frontière, ont appris la présence des soldats français ; s'ils la connaissent, ont-ils peur? et, s'ils l'ignorent, quelle occasion de reprendre brusquement l'Alsace et la Lorraine ! Gomme je n'entre pas dans cette sorte de dilemme boiteux, il me rappelle que, pourtant, j'ai dit que Metz et Strasbourg nous reviendraient un jour. — Quel jour ce sera donc?

A défaut de l'avenir, que j'ignore, je lui raconte une fois de plus ce que j'ai vu en 1870-71. Le départ pour la frontière des troupes françaises, si belles et si sûres d'elles-mêmes ; leur retour, qui faisait pleurer tout le monde, car il y avait des turcos vêtus de toile qui tremblaient de misère, eux, les chats-tigres de Frœschwiller ; l'avantgarde des Prussiens annoncée sur le pont de Charmes, et la fuite hâtive des jeunes gens pleins de cœur qui couraient rejoindre l'armée ; les bougies qu'il fallait allumer sur toutes les fenêtres, cependant qu'on clouait les soupiraux de toutes les caves ; les coups de fusil dans la rue, l'assassinat du

pharmacien Mariette , nos parents mis sur les locomotives pour être fusillés si les francs-tireurs attaquaient le train, le juge de paix traîné en chemise, pieds nus, à travers les rues ; enfin le gros soldat bavarois qui me servait de bonne et me conduisait au collège.

Je parle, je parle, et c'est comme un chant où l'air vaut mieux que les paroles. Sans doute, à m'entendre, Philippe exècre les traîtres, redoute les grossiers Prussiens, aime les beaux soldats de la France, mais tout de même il enregistre des émotions plus que des documents. Après que nous avons tant parlé de la guerre, en sait-il nettement les phases ? C'est douteux, mais nous nous aimons davantage et il connaît très sûrement que, sa raison de vivre, c'est la Revanche.

La nuit est venue, la cloche a sonné deux fois; après quelques soins de toilette, nous voici tous, heureux, à notre petite table au milieu des étrangers.

Soudain, dans un grand fracas, de nombreux soldats envahissent la véranda contiguë à notre salle. Ce sont les musiciens du régiment, qui joueront durant le dîner, parce que leur colonel est logé à l'hôtel.

Ils s'installent si près de nous que nous devons

reculer nos chaises. Philippe est grave, ému. Jamais il n'a vu de si près tant de soldats français, parmi lesquels plusieurs le regardent.

Ils attaquent leur premier morceau, et c'est dans nos oreilles un tel fracas que nous sursautons. Philippe, quand je lui souris, me répond par un petit sourire contracté, comme s'il était prêt à pleurer. En somme, il a peur, mais il se tient comme un jeune brave à son premier duel au pistolet.

« Est-ce que c'est ça que les Français jouaient en 1870?

— Oui, — lui dis-je, surpris, mais heureux d'enrichir le sens de cette musique.

— En allant ?

— En allant et pendant la bataille.

— Mais, en revenant de 70, ils ne jouaient plus?

— Pourquoi penses-tu qu'ils ne jouaient plus ?

— Parce que tu m'as dit qu'ils avaient tout perdu .

— C'est vrai : ils avaient jeté leurs clairons pour mieux tenir leurs fusils à baïonnette ; mais, pendant qu'ils se battaient, on leur fabriquait d'autres clairons et l'on s'est porté a leur rencontre pour les ravitailler d'armes, de vêtements et de musiques.

— Ah? )) dit Philippe, et sa bouche reste un

peu entrouverte, comme le calice d'une fleur qui se prête aux influences de l'atmosphère. 11 observe les braves instrumentistes autant qu'il les écoute. Certainement leur gesticulation lui paraît une part importante et mystérieuse du concert.

(( Tu penses — me demande-t-il — que ces soldats-là, ils ont fait 70 .^

— Certainement, beaucoup se sont battus en 70. ))

11 les regarde avec toute son amitié, et il les plaint, car il les voit dans chacune des histoires que nous racontions cet après-midi.

Maintenant on joue un second morceau.

(( Ça — dit-il — est-ce la musique que les Français ont jouée en revenant de 70?

— Oui, les hommes étaient vaincus ; les femmes et tous les enfants couraient sur les bords de la route pour les consoler.

— Alors, c'est de la musique qui pleure. » Philippe, quelque jour, trop tôt, connaîtra de

plus beaux sanglots que d'une musique militaire ; mais je respecte l'émotion qu'il a de ces cuivres bruyants, car c'est la gloire, c'est l'héroïsme, et leurs rauques appels à l'action, s'il est un homme, lui demeureront, pour qu'il s'y réfugie, quand de l'amour il souffrira.

LA MUSIQUE QUI PLEURE 'j 1

Pour mieux causer, et pour avoir ses sentiments plus près des miens, Philippe est venu s'asseoir avec son assiette et sa fourchette à mon côté. Il me demande la permission de ne pas achever son gigot, et il me tient la main .

Le morceau se termine sur une série de sonorités et de redoublements.

(( A la fin — dit-i] — ce n'était plus la musique en revenant de 70 ?

— Pourquoi?

— Je ne sais pas. Je trouvais que c était moins triste.

— Parce que les soldats se disaient : On nous a battus cette fois-ci, mais plusieurs fois déjà la France fut vaincue, et toujours elle redevint victorieuse. Nous affirmons, nous jurons que nous allons nous exercer, refaire des armes, choisir le bon moment et prendre notre revanche.

— Tu es sûr que les Français redeviendront vainqueurs ?

— J'en suis certain ; je te 1 ai déjà dit.

— Mais jamais tu ne m'as dit quel jour.

— Le jour que tu seras grand. »

Sur ce mot, brusquement, nous nous tûmes l'un et l'autre. Et du sein de cette affirmation une multitude de pensées s'engendrèrent, qui se croisaient

et se recouvraient pour former mille nuances d'espoir et de terreur.

Le petit garçon et moi, chacun à notre manière, nous aurions souffert de dire franchement, lumineusement, la totalité de nos impressions. Philippe voyait-il projetées sur l'avenir tant d'images effroyables des albums de guerre qu'il avait feuilletés? Craignais-je moi-même que ma prophétie ne tentât une mauvaise Fortune? Ni l'un ni l'autre cependant nous ne pouvions demander que fussent suspendus les destins français...

... Certaines idées a l'ordinaire ne sont publiquement signalées qu'après qu'on leur permit d'atteindre les hautes altitudes, et pourtant, si l'on veut qu'elles soient intelligibles, il faut remarquer de quelles basses régions de notre âme elles furent propulsées. Mais peut-être les mots sont-ils d'un génie trop froid et d'une portée trop précise pour rendre sensibles des fusées qui, dans un ciel noir, s'élèvent du plus profond de notre égoïsme et montent, montent semer des éblouissements mystérieux, cependant qu'elles laissent, une seconde, entrevoir une plaine livide ?

C'est en faisant du silence et de la solitude, c'est en répandant sur ce qui ne doit pas être un objet

d'analyse cette ombre que la nature ménage sur l'intimité de la beauté, qu'on permettra le mieux au lecteur de concevoir des idées parentes de celles qui resserrent la main de Philippe et ma main après que nous avons dit : ce Les Français seront vainqueurs.. . le jour que tu seras grand. »

Certainement qu'à sa manière le petit Philippe a suivi les conséquences où s'engageait avec effroi ma pensée, car le lendemain, tandis qu'à nous deux nous suivions, par un joli soleil, la rive du lac, il me dit :

(( C'était une belle conversation que nous avions hier soir quand la musique pleurait. . . Les femmes, c'est drôle : elles parlent toujours des personnes, des visites, des dîners. C'est agaçant, toujours les personnes! La France, 70, l' Alsace-Lorraine, je crois que ça leur est égal. — ou plutôt est-ce que tu ne penses pas que ça leur fait peur? »

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