CHAPITRE IV
PHILIPPE SUR LA CÔTE DE V AUDE M ONT
L'imagination de Philippe, à cinq ans, est nourrie de deux belles histoires. Plusieurs fois par jour il m'apporte l'un ou l'autre des albums où Boutet de Monvel et Job ont si bien raconté Jeanne d'Arc et Napoléon. Chaque fois ses yeux m'avouent sa crainte de m importuner et chaque fois il échoue à couvrir son invasion d'une formule ingénieuse. D'habitude il me tend son livre :
(( Est-ce que tu le connais ? »
Puis, très vite, en secouant la tête d'un air qui signifie : « Suis-je bête ! . . . quelle étourderie ! » il ajoute :
(( Ah! oui, c'est vrai que tu le connais. Alors tu veux que nous le regardions ensemble? y)
Son sourire étant plus persuasif que son raisonnement, nous commençons à tourner les pages.
Sur chaque image et même sur chaque détail de l'image, il y a une réflexion très judicieuse ou un peu plaisante, courte ou longue, parfois rien qu'une exclamation, qui, je ne sais comment, est devenue classique, et, si j'y manque, Philippe, écrasant son doigt sur le feuillet, ne permet pas qu'on aille plus avant.
Depuis trois mois pourtant, après quelques échecs (Don Quichotte n'a pas réussi), nous avons trouvé plus beau que Jeanne d'Arc et plus beau que Napoléon, ou du moins qui contient trente Jeanne d'Arc et soixante Napoléon : le livre des livres, une merveille, le Roland furieux, d'Arioste. Vingt fois par jour, à mots couverts, comme des gens qui secrètement soignent une amitié heureuse, nous nous entretenons du paladin Roger, du roi Sacripant et d'Angélique, qu'ils poursuivent : de l'amazone Bradamante et de Roland, de la magicienne Alcine, d'Astolphe changé en arbre, de l'hippogriffe, du cheval Rubicon, deFécu magique, d'Isabelle et de Zerlin, d'Ariodant et de Médor et de tant d'aventures où s'entre-croisent les guerriers et les belles guerrières.
Chaque soir, il y a grande séance de lecture.
PHILIPPE SUR LA COTE DE VAUDEMONT
Nous avons lu le poème dans son entier, par deux fois et de deux manières. D'abord, gênés par le désordre de l'auteur, qui éparpille et embrouille ses innombrables personnages, nous nous sommes attachés successivement à chacun d'eux, et, non sans peine, nous les avons suivis, tour à tour, d'un bout à l'autre. Et puis, tous les héros nous étant devenus familiers, nous avons lu l'ensemble à la suite, chant par chant. Ma tâche, comme on pense, n était jamais facile, car je devais abréger, expurger et même puériliser, sans que Philippe m'accordât d'autre répit que les minutes consacrées à la contemplation des vignettes. Pour me soutenir, il fallait mon succès. Succès déconcertant au point d'être comique, car un tel livre d'un tel poète, qui mêle tous les paroxysmes de l'héroïsme, du romanesque et de l'absurde, n'est point de ceux où la lampe du soir a coutume de projeter l'ombre d'un enfant candide .
Du temps qu'il couvrait de poésie a la manière des grands peintres décorateurs les cahiers mensuels de son Cours de littérature, Lamartine a décrit dans de larges et lumineuses fresques la volupté de l'Arioste lu à dix-neuf ans, dans une villa des collines euganéennes, au milieu de jeunes femmes dont le visage reflète les sensations. Mais pouvais-je
supposer que des fantaisies, délicieuses de la même manière que les arabesques des chambres de sultanes, passionneraient un enfant jusqu'à lui élargir les yeux?
Je dirais volontiers à Philippe : « 0 petit innocent, cet Italien te mystifie », si je ne savais que c'est le propre des beaux livres qu'ils nous fassent entendre des langages divers selon les âges où nous les approchons. L'Arioste est ce concert doré que peignit Giorgione et qui, dans une splendeur voluptueuse, développe des sonorités riches et profondes, s'assouplissant du genre bouffe jusqu'à l'héroïque : une âme neuve n'analyse pas des gammes si fondues de nuances, mais sous chaque beau son, rires ou pleurs, elle s'ébranle tout entière. Le petit garçon m écoute, grave et avide comme une terre sèche sous la pluie.
Il y a plus : parfois, intéressé moi-même, je lisais sans les modifier une suite de stances, et certainement Philippe n'y pouvait rien comprendre, mais la musique d'un grand poète est une magie qui se passe de clarté. Ce qui subsiste en français de l'harmonie italienne et puis mon accent convaincu persuadaient Philippe et, dans l'expression de son visage, je mesurais l'intensité de son plaisir. Je lui ouvrais les paradis de la grande beauté.
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Philippe ne rêve plus que d'enchantements et de tournois. Notre jardin et les rues de notre petite ville lorraine sont remplis de paladins, de magiciens et de belles aventurières. En vérité, ne serait-il pas dommage que de telles puissances de sentiment se dissipassent, alors que leurs vapeurs peuvent être dirigées et solidifiées sur de dignes objets qu'elles doreront pour toute sa vie ? Fixons ce bel émerveillement sur quelque chose de réel et mêlons ces images qui fuiraient à des images qui demeureront.
(( Ecoute, petit, je veux te montrer le château d'un paladin, le château-forteresse qu'habitait un compagnon de Roland, de Roger et de Mandricard... C'est près d'ici, dans un magnifique endroit isolé... »
Rien d'aussi puissant sur l'esprit de Philippe, je l'ai vingt fois aperçu, que les images d isolement, de ruine, de fuite et d'abandon : il a peur et pitié, respire du mystère. Mais de si belles sensations alliées à la gloire et a l'extraordinaire d'un aventureux paladin, voilà pour l'enivrer d'impatience. Aussi dois-je promettre que nous ferons l'excursion dès le lendemain. Et déjà son imagination suscitée exige mille détails . . .
8o LES AMITIÉS FRANÇAISES
« A demain, à demain, Philippe. Mais, je te le répète, il ne s'agit point d'un paladin que tu connaisses. C'était un de leurs amis ; il s'appelait le comte de Vaudémont. Depuis la montagne où je te vais mener, tu contempleras son royaume, ses cinquante villages et ses deux capitales. Lui, tu ne le verras pas. 11 a dû partir. Je te montrerai son portrait, couronné d'or et casqué de fer. Tu te promèneras sur les ruines de son domaine et dans le donjon demi-brûlé. C'est magnifique. Et je te dirai son histoire. »
Tout le reste du jour, Philippe ne cesse de m'interroger que pour communiquer nos beaux projets à deux manœuvres qui nettoient le jardin. Ils connaissent le petit village et sa tour ruinée, mais, comme les gens qui doivent au jour le jour gagner leur vie, ils manquent de curiosités et de souvenirs. Les lentes réponses par lesquelles, en liant sur des tuteurs les glaïeuls et les dahKas, ils raillent un peu cette agitation enfantine, ajoutent encore au brouillard des comtes de Vaudémont sis à la pointe de leur montagne légendaire.
Grande soirée d'attente et la nuit quelques rêves.
Le lendemain, vers les trois heures de l'après-
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midi, quand nous eûmes gravi les côtes qui dessinent le cours de la Moselle et que le promontoire de Sion-Vaudémont, brusquement, apparut sur la vaste plaine agricole, nous y marchâmes tout droit à travers les antiques villages. C'est ici le Xaintois, que César disait un grenier ; c'est le comté de Vaudémont, petite province de la souveraineté des ducs, mais distincte de leur Lorraine et du Barrois. Depuis des siècles, sur cette terre, rien ne bouge, et ses cultures immuables commandent des mœurs auxquelles nul ne se dérobe, sinon par la fuite dans les villes. Je fais écouter par Philippe un silence qui jadis enveloppa ses pères.
Nous laissons l'automobile au pied de la falaise historique, qui, presque à pic, se dresse de deux cents mètres. Nous gravissons à pied le sentier découvert, et c'est encore à pied que Philippe et moi, nous suivrons dans tout son développement la sainte colline, telle que nous l'embrassons maintenant : bizarre cirque herbacé, en forme de fer à cheval, qui surplombe un vaste horizon de villages, de prairies, de bosquets, de champs de blé surtout, et que cerclent des forêts. A la pointe où nous sommes d'abord parvenus, il y a le clocher de Sion, et sur l'autre pointe, pour nous faire face, la ruine de Vaudémont . De ce témoin religieux à ce témoin
féodal, en suivant la ligne de faîte, par le taillis de Playmont, le Point de Vue, les Chambettes et la porte du Traître, c'est une course de deux petites heures. Je ne sais pas au monde un promenoir qui me contente davantage. On trouve ici la qualité d'air des grandes altitudes, car l'immense étendue des blés, des herbages, des vignes et des petits bosquets vaut pour maintenir la santé comme les mœurs de notre région. Sur cet étroit plateau circulaire, je me sentis toujours pénétré, saturé de Lorraine. Impression bien rare dans une nation foulée, décimée, bâillonnée ! La Vierge du pèlerinage et le donjon démantelé, qui ne laissent pas un instant le promeneur les perdre de vue, donnent à l'immense paysage du profond, un sens historique. Au Nord-Ouest, voilà les forts de Toul; à l'Est, la dentelure bleue des crêtes vosgiennes, la nouvelle frontière, si distincte les veilles de pluie. Vingt fois notre terre lorraine fut pétrie par les puissances successives qui débordèrent notre race ; mais, si broyée, gâchée, elle demeure la terre natale, ma réserve nourricière. Auprès de sa continuité, quelle sensation de notre dépendance I La fleur s'étonne du sol rude, elle dresse au-dessus son parfum, ses couleurs, mais elle passe quand il demeure.
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Philippe marchait comme un conquérant, le regard droit, les bras balancés, le genou haut levé à cause des grandes herbes. Je l'appelai, pour rien, pour goûter le plaisir de ses grands yeux neufs dans mes yeux déjà demi-rassasiés.
(( Eh bien I dit-il, si l'on commençait notre conversation de paladins? »
Pour qu'il aperçût mieux, là-bas, à notre droite, les ruines de Vaudémont (qu'on appelle dans le pays la tour de Brunehaut), je le soulevai de terre en le tenant sous les coudes. « 0 Philippe, pensais-je, comme tes bras deviennent forts et pourront bientôt me pousser à la tombe ! . . . »
Il est temps que je lui passe la tradition. Faisons qu'il regarde, qu'il respecte, qu'il aime ce qui vaut la peine d'être respecté, regardé.
(( Tu vois ce que je t'avais annoncé. Pas une âme qui vive, une belle montagne paisible et silencieuse ; rien que l'église et la forteresse, et là-bas, là-bas, dans la plaine, les petits villages contractés. Toi ni moi n'avons jamais vu un si bel endroit isolé.
J'étais sûr d'avoir des « pourquoi ».
(( Pourquoi que c'est isolé et pourquoi qu'ils sont contractés, les villages ? »
Alors je lui exphquai que sur ce plateau, jadis, jadis, il y avait une grande ville, une ville romaine
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avec beaucoup de magasins. Mais les Allemands sont venus; ils suivaient le chemin, là-bas, par où je les ai vus en 70 revenir... oui, en 1870, ces villages et moi, nous les avons subis : c'est pour cela que les villages se méfient... Sous les Romains, la première fois que je te dis, les Allemands ont brûlé la très grande ville qui couvrait ces espaces mêmes où nous marchons, et ceux des habitants qui n'étaient pas abattus se sont éparpillés en courant, les bras en l'air, tant ils avaient peur, de tous les côtés de la plaine... Si l'on s'amuse à creuser, on découvre — tu vois ces trous — des pièces de monnaie, des vaisselles, tous les débris de la grande cité romaine.
Philippe, avec ma canne, se met à gratter le sol, et comme il reste un peu en arrière, de temps k autre, inquiet, il regarde si les Allemands ne viennent point ; puis, en courant, il m'apporte un caillou que je dois loger dans ma poche complaisante. Par petites étapes, nous atteignons ainsi le (( Signal )). Sur ce haut lieu dénudé, je lui fais voir une table d'orientation établie par les soins du génie militaire ; elle le rassure en l'émerveillant sur la vigilance de nos soldats.
C'est de ce point le mieux balayé par la brise qu'on embrasse la vue la plus pittoresque. Les
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éboulis de la ville détruite, en glissant sur le précipice, ont fait de longues pentes bombées, que vêt une herbe drue. Tout au bas, à nos pieds et jusque dans le lointain, les espaces de Lorraine, coupés seulement par des rideaux de peupliers, se développent, monotones, mais qui fournissent une rêverie inépuisable à qui peut y placer les images de son enfance, comme fera Philippe si mes soins aboutissent.
Soudain Philippe pousse un cri de joie. Ce n'est pas en vain que les pèlerins de Sion viennent ici déjeuner sur 1 herbe : avec l'enthousiasme et l'orgueil de Schliemann sur les tombes de Mycènes, il me présente une fourchette en fer. Il baisse la voix, il examine les alentours et craint que dans cette solitude un amateur ne surgisse qui lui dispute sa trouvaille :
(( Puis-je l'emporter? — dit-il.
— Assurément, mais fouille encore ; tu déterreras peut-être la cuiller. »
Trois filles venaient de Vaudémont coiffées de hâlettes lorraines, qui se tenaient par la main. Que fournit ce chaume à leur rêve? Leur raison vénèret-elle notre colline nationale ?
<( Philippe, lui dis-je, regarde les fées, les trois fées du haut de Sion. »
Elles se mirent à courir en se poussant sur les pentes ; leurs cris montaient vers nous ; puis elles disparurent au milieu de leur troupeau de vaches.
Les hommes sont esclaves des décrets rendus par les fées qui président à leur naissance. Mais est-il encore des fées de notre race? La Lorraine peut-elle toujours prédestiner ses enfants.^
Sur cette côte militaire, jamais ne chanta le violon des tziganes qui soupire, pleure et se pâme. Les terres n'y sont jamais ardentes, les nuits peu sentimentales ; le rude ciel lorrain n'a pas, comme ceux d'Espagne ou d'Italie, inventé de précieuses détresses. Plaine agraire, toute herbacée, qu'arrosent d'incessants nuages. De ce silence et du repos des forces dans ces vastes espaces, faut-il conclure que les Lorrains sont morts? La terre demeure toujours docile ; toujours elle nous propose des mœurs, une discipline, mais les chefs ont disparu. Il est passé, le temps où les hommes de notre comté partaient avec leurs chevaliers en Terre Sainte ; le temps où ils accompagnaient Bassompierre et Charles IIL Les dignes fils de ces fortes bandes poursuivent aujourd'hui çà et là des destinées individuelles. Sur ce noble cimetière où les villages eux-mêmes se resserrent, je sens peser une spiritualité morte; je ne vois palpiter que les
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longues suites de peupliers, d'arbres courbés dans une même direction et qui semblent de douces volontés, des marches, des émigrations. Au Nord, au Sud, à l'Est, à l'Ouest, ils escaladent là-bas les lignes de l'horizon... Grands peupliers lorrains où le vent des routes fraîchit, vous dites sur la plaine immense au cultivateur immuable les allégresses du voyage. Au milieu des champs centenaires, vous avez toujours vingt ans. Partez joyeuses, ô routes romanesques ; mon fils et moi, nous demeurons. Dans son Midi, peut-être, voudra-t-il quêter ailleurs son plaisir. C'est à moi de disposer devant les regards sérieux de son aurore les fruits éternels du pays, pour qu'il n'y ait de beau jardin, selon son goût, qu'un jardin de Lorraine en septembre.
11 me souvient d'une berceuse... Je chante pour que tu t'endormes, et je f endors pour que tu grandisses. Tu monteras comme un bel arbre, et tu t'élargiras comme tout un village. Dans levillage nul ne sera si haut, et de tes fortes racines tu rejetteras toute une foret. . .
Si je berce le petit PhiHppe dans un demi-rêve de vérité et de poésie, c'est pour former en lui une disposition insensible à recevoir mon héritage comme le plus beau des héritages. Les séries d'ima-
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ges qui 1 émeuvent ou qui l'amusent par ce doux après-midi passé gaiement en confiance avec moi, qui ne suis pas encore assombri de vieillesse, lui demeureront à jamais aimables et fécondes et, quand je ne respirerai plus, mes meilleures émotions, que je place dans un être tout perméable, seront devenues son âme. Doucement, j'ébranle le vieil âge accumulé dans ce petit garçon. Je me confonds dans une vie toute neuve et dans un vieil héritage. Je me glisse avec mes bouquets, souvenir de ma brève saison, dans la barque de l'immortalité, en même temps que je m'assure d'occuper le cœur de mon cœur.
Depuis deux minutes, Philippe me tire par le bras.
(( Ecoute, dit-il, qu'est-ce que tu ferais si tu étais moi ? Je voudrais trouver la cuiller, mais je voudrais aussi la suite de l'histoire sur le paladin. Qu'est-ce qu'il a fait quand les Allemands autrefois ont détruit la ville romaine ? »
Je le convaincs de me donner la main et nous reprenons notre marche sur l'herbe. En regardant l'immense plaine solitaire à nos pieds et, tandis que la brise du soir l'échevèle légèrement, nous revenons à notre amitié du jour.
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« Le paladin n'a pas pu relever la ville romaine, parce que les Allemands avaient trop tué et ruiné, mais il a dit : « Bâtissez-moi une solide forteresse (( où nous trouverons un refuge et des armes si les (( envahisseurs reviennent. » Regarde bien la grande tour ruinée, là-bas, dont nous approchons. C'était de son faite qu'avec ses hommes d'armes il surveillait l'horizon, pendant que le paysan travaillait comme aujourd'hui dans les herbages, et s'il voyait une poussière suspecte, il y courait. Parfois aussi, il emmenait les gens du pays se battre très loin. Tu as vu Roland en Espagne contre les Sarrasins ; avec Vaudémont, nous sommes allés plus loin encore, à Jérusalem...
— Tu y étais! dit Philippe.
— Pas moi, mais nos parents, à pied, je le présume, derrière le paladin qui chevauchait. 11 était tellement connu et admiré qu'un jour on le fît duc de Lorraine. 11 devint ainsi chef, non plus seulement du comté de Vaudémont, mais de tous les pays que tu peux voir à droite, à gauche, aussi loin que ton regard s'étende... Il protégeait son duché, et il protégeait aussi la France, parce que, pour attaquer les Français, il fallait passer sur les Lorrains. Même un jour, au roi de France qu'accablaient les Anglais, il a envoyé une jeune fille
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guerrière, plus fameuse que Bradamanle et qu'Angélique, Jeanne cl' Arc, que tu connais bien ; et un autre jour, comme des bandes voulaient passer ces montagnes bleues, les Vosges, que tu vois là-bas, pour se jeter sur la France, il se mit en travers. Quel massacre il en fit ! Si nous allons en Alsace, je te montrerai une chapelle toute remplie de leurs os bien rangés.
— Ah ! dit Philippe, pourquoi qu'ils sont bien rangés ?
— Leur désordre nous avait assez gênés, c'était bien le moins qu après leur mort on les rangeât. Et puis, comme ça, les os tiennent moins de place. . . Le paladin de Vaudémont avait rendu tant de services que les Parisiens, un jour, songèrent à le mettre sur le trône. La chose échoua, mais les rois de France en conçurent assez d'inquiétude pour ne plus cesser de le combattre, et partout ici leurs soldats sont venus nous brûler, nous piller...
— Pourquoi qu'ils venaient nous piller, nous brûler, puisque nous les avions secourus î
— Eh bien! je te le dis, les rois de France se souvenaient que le paladin avait failli régner en France, et puis ils trouvaient très belle notre Lorraine, et ils voulaient la prendre.
— Mais toi, est-ce que tu aimes les Français?
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— Tu sais bien que toi et moi, comme tous les Lorrains, nous sommes Français ; nous ne pouvons être aujourd'hui que Français ou Allemands. La France maintenant, c'est nous. Si nous y développons nos devoirs et nos droits, nous n'avons plus à nous rappeler qu'au début nous avons beaucoup souffert. »
11 me semble que Philippe est attristé. J'ai peur d'avoir diminué sa confiance dans la vie. « Il y a donc des injustices qu'il faut supporter, absoudre et même célébrer », se dit-il confusément. J'en suis contrarié ; toutefois, il convenait de mettre une goutte d'amertume, quelques éléments réalistes dans son patriotisme afin que ce ne fût pas le fade breuvage dont les sots se gargarisent et que les demiclairvoyants rejettent, mais un âpre sentiment de la nécessité.
Nous arrivions au terme de notre promenade, c'est-à-dire à l'ancienne capitale de Vaudémont, très pauvre village gisant sur la maçonnerie profonde de ses remparts abolis. Je pris Philippe parla main pour l'aider à franchir les fossés qui, jadis, défendaient la ville du côté du plateau. Nous entrâmes par le point qu'occupait la Porte du Maître, dont il ne reste aucun vestige. Tout Vaudémont travaillait
aux champs. Au bout de la rue déserte, nous trouvâmes l'église, que son cimetière sépare du donjon ruiné. Auprès de celui-ci, de grands arbres se penchent sur le précipice. Nous étions seuls, la journée finissait, tout parlait d'oubli, de tristesse et d'irrémédiable. Dans quel délaissement s'abîment ces souvenirs lorrains, précieux et chétifs, que nul, sinon la lointaine maison de Habsbourg-Lorraine, n'est plus désigné pour maintenir ! Leur sens, qu'ignorent les touristes, semble suspect à l'administration et indifférent aux petits-fils des serfs du domaine. Et pourtant, comme un tableau de maître abandonné aux injures du temps garde encore des puissances sous les ombres qui l'envahissent, l'église, le couvent, la tour de Brunehaut et les noyers de Vaudémont , tout pressés par la vie banale , évoquent confusément les plus grandes émotions historiques.
11 fallait amuser une imagination d'enfant. J'indiquai à Philippe, au milieu du flanc sud-est, la poterne encore visible sous laquelle un traître passa la clef. Il découvrit les traces du feu ; les murailles, mesurées, l'enthousiasmèrent par leur épaisseur ; il fit sauter du mortier un tout petit caillou pour le garder éternellement.
(( Mais le paladin? — disait-il.
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— Le paladin résista jusqu'au bout : à la fin, le feu le contraignit de sortir. II était vaincu. Détachant son cheval, il poussa jusqu'en Autriche, où il trouva la fille d'un empereur et un trône. »
Philippe fut satisfait de savoir que le paladin régnait en Autriche, pourtant il demanda : (( Est-ce qu'il regrette Vaudémont.^
— Je le crois, mais on assure qu'il n'en parle jamais. »
Nous sommes entrés dans l'église, où une grande toile (au-dessus de la porte) représente un magnifique chevalier vêtu de son armure et qui songe. Le peintre assure qu'il a voulu peindre saint Gengoult, fort honoré jadis au diocèse de Toul. Quant à moi, j'ai dit à Philippe que c'était le paladin de Vaudémont. On peut demander à l'histoire, cette (( petite science conjecturale », des services de diverses sortes : je veux surtout qu'elle nous donne le moyen d'étendre notre sensibilité à travers les siècles et de ressentir plus d humiliation et plus d'orgueil qu'il n'y en a dans une destinée individuelle. Qu'éprouve donc Philippe, tandis qu'avec une rougeur de joie il regarde le pseudo-paladin et qu'il compare chaque pièce de l'armure aux images qu'il garde de Roland, de Roger et de Mandricard?
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Il sent qu'il y a des supériorités de par le monde, et il s'enorgueillit de contempler un chef de sa race.
Nous fîmes encore quelques tours dans le village, et presque sur chaque maison nous remarquions un débris de sculpture encastré au-dessus de la porte.
(( Vois-tu — disais-je à Philippe — ces souvenirs précieux du château ? Chaque foyer lorrain est comme un reliquaire où l'on vénère quelque vestige de l'antique construction. C'est ainsi qu'en chacun de nous il y a des survivances, qui, bien dégagées, nous donneraient du style. »
Assurément, je doute qu'il m'entendît, mais luimême faisait un monologue, et, sa main dans ma main, il paraissait plus grave. Quand fut venu l'instant de descendre vers notre voiture, que nous voyions toute petite au bas de la côte, il me pria que nous retournions encore une fois devant le portrait du paladin.
(( Comme il a l'air triste ! — disait-il.
— C'est d'avoir perdu son beau château de Vaudémont. Je sais que d'Autriche, quelquefois, il vient jusque sous ces grands arbres, et, sans parler à personne, durant des heures il regarde la plaine. Il règne sur un royaume plus riche e\ plus vaste,
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mais qu'importe ! C'est ici et nulle part ailleurs son Vaudémont. Ainsi moi, je sais qu'il y a des petits garçons plus jolis et plus sages que Philippe, mais je ne les accepterais pas en échange de mon Philippe; et toi aussi, tu sais peut-être qu'il y a des maisons où l'on trouve de plus beaux jouets encore que chez nous, mais tu refuserais de nous quitter. Eh bien ! le pauvre paladin a dû s'exiler de sa tour abolie, mais, qu'il le veuille ou non, il demeure ce qu'il fut k travers les siècles, le paladin de Vaudémont.
— C'est trop moral — dit Philippe — ce que tu dis là.
— Trop moral? Qu'est-ce que tu veux dire, petit, par (( moral » ?
— C'est moral : ça pique à la gorge, surtout quand tu fais les gestes en parlant. »
Il y a du vrai dans ce que dit Philippe ; cette journée finit un peu tristement. Je voudrais bien savoir pourquoi, car le temps est magnifique, et nous sommes heureux de notre promenade. Par quel mystère, si l'on plonge sous les ombres taciturnes du passé, rencontre-t-on la vaste nappe de tristesse ? Au moindre orage, jaillissent des regrets ; c'est une sorte de revenez-y, comme à des existences où nous eûmes — n'est-ce-pas la coutume ?
— plus de désirs que de salisfaclions ; et, pour nous assouvir, il nous faudrait revivre pleinement et heureusement toutes les vies antérieures où nous fûmes excités et déçus quand nous étions encore des germes.