‹ Les amitiés françaisesChapitre 7 sur 19 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

« Jeanne disait qu'elle avait été enseignée « comme un bon enfant doit faire. »

Voilà septembre. Le soleil est moins chaud et déjà l'ombre fraîche ; les raisins commencent de noircir, les papillons et les guêpes s'alourdissent aux fleurs ; il y a des mouvements de brise, les mirabelles tombent de l'arbre ; les jardins nous enchantent l'âme et la nature m'apparaît, si je baisse les paupières, comme un adieu dans une gare solitaire. Quelle douceur, et douloureuse! C'est un miel parfumé, mais c'est aussi le silence d'un père qui regarde son jeune fils déjà fort courir avec son chien et qui dit : (( Il me pousse à la tombe. »

Les délices de l'automne ne suffisent point pour

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occuper un petit garçon de six ans. Philippe, faisant avec sa Fràalein, pour la centième fois, une promenade (( bien abritée, ni trop courte, ni trop longue )), a déclaré qu'il était très content de vivre, mais toujours la même route, les mêmes tas de pierres ! Il voudrait avoir sous les yeux, chaque jour, quelque chose d'intéressant... Je ne le comprends que trop, et tous les deux, demain, nous visiterons Domrémy-la-Pucelle, à quelques kilomètres .

x\ussi bien, voilà déjà quatre années que Philippe regarde avec plaisir les images de Jeanne d'Arc. Quand il vient s'asseoir près de moi et qu'il dit :

(( Si nous faisions une conversation ? »

Je lui réponds :

(( Commence. »

Alors, en me regardant avec un sourire de timidité, parce qu'il ne sait pas si c'est bien, il débute généralement en ces termes :

(( Écoute. Je vais te dire une chose. Je me demande quelquefois si Jeanne d'Arc... »

Il se demande beaucoup de choses, mais le plus souvent il veut savoir si Jeanne, sur ses bûches, eut bien mal. La-dessus, d'un commun accord, nous concluons que les saints l'empêchèrent de souffrir autant qu'eût souffert une méchante fille. Et

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surtout je lui raconte que personne ne l'ut une petite aussi belle, aussi bonne et aussi heureuse que Jeanne, quand elle se promenait vêtue de drap rouge (oui, pareille au petit Chaperon rouge) dans un bois rempH de fées et sur les plus fraîches prairies du monde, avec la Mengclte et la Hauviette, qui étaient ses deux amies, et avec tous ses camarades, les enfants de la Lorraine.

Depuis Charmes, par Mirecourt, on entre tout de suite au pays de la Pucelle. Voici les villages de Domvallier et de Baudricourt, qui formèrent et abritent encore la souche d'où sortit Victor Hugo. Mais Baudricourt ne doit aujourd'hui m'évoquer que le seigneur de ce nom, chef du parti français dans la vallée meusienne et qui commandait Vaucouleurs. C'était un homme madré, un dur-a-cuire. La figure angélique de Jeanne l'introduisit, malgré qu'il en eût, dans un ordre d'idées tout nouveau ; il sentait quelque honte à subir l'ascendant d'une jeune bergère ; enfin, à bout d'expédients politiques et militaires : « Va, lui dit-il, en lui donnant sa propre épée et une lettre de créance pour le roi, — et advienne que pourra ! »

Quand Philippe sera grand, je devrai, quelque jour, lui dire ce : (( Va, advienne que pourra! »

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Dans les meilleures préparations, il y a une part de hasard, ou plutôt une prédestination plus forte que tous nos conseils. Jeanne était née pour sauver la France. Elle ne se prêta, toutefois, a ce grand rôle que parce qu'elle s'inclinait devant les prophéties locales, devant les sages Lorrains, qui disaient le bon droit du Dauphin. A toi aussi, modeste petit garçon, il faut que l'on enseigne d'écouter tout ce qui est vénérable.

A Ménil-en-Xaintois , je m'arrête quelques instants. Chaque année on y donne des représentation s dans le genre d'Oberammergau : « Le mystère de Jeanne d'Arc, représenté par ses compatriotes. » Pourquoi ne sont-elles pas fameuses? L'Allemagne fait de grands succès aux théâtres populaires : Brixlegg-sur-Inn (Tyrol), Liesing (Carinthie), Kiefersfelden (Bavière), Rothenburg-ob-der-Tauber et Honau (Wurtemberg), jouent des drames religieux ou des pièces d'histoire locale. Mais rien peutil être comparé à l'humble grange où les arrièrepetites-filles des compagnes de la Pucelle chantent au lever du rideau un (( mai » dans le rude patois autochtone de Jeanne ?

J'allai saluer le curé, qui est le fondateur, le propriétaire et le directeur du théâtre. Admirons son

idée, son enthousiasme et sa persistance. C'est en i885 qu'il commença. Mais il dut abandonner, ou mieux ajourner un rêve que son village ne comprenait pas. Après dix années d'explications, en 1895, quand il osa reprendre ses tentatives, le recrutement des acteurs demeurait fort pénible. Aujourd'hui, il n'est personne de Ménil qui ne tienne un rôle. (Cette commune, en effet, ne compte que deux cent six âmes, et dans la pièce habilement agencée, compilée, inventée par M^'^ Foucault, l'évêque de Saint-Dié, il y a plus de cent quarante personnages.)

(( Pour tel acteur, me dit le curé, il fallut quatrevingts répétitions. Mais aujourd'hui la tradition est créée. Ainsi, nos dames de la cour, au quatrième acte, à Chinon, vous n'imaginez pas leurs bonnes manières ! »

Sa figure rayonne. Que les gens sont heureux quand un rêve remplit leur vie et qu'ils travaillent à leur rêve ! Ce brave homme a pourtant un scrupule ; il tient à me faire savoir qu'il n'y a pas de misère a Ménil.

« C'est ainsi, ajoute-t-il, que j'ai pu consacrer toutes mes ressources à mon œuvre. »

Dans notre rude Lorraine, ce village m'étonne avec sa vie double, peuplé de cultivateurs qui sont

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en même temps des personnages épiques. J'ai vu sur le marché de Mirecourt une jeune paysanne qui venait de Ménil vendre du beurre. Elle disait fièrement, avec notre accent lorrain un peu traînard, que les chroniqueurs ont noté chez la Pucelle : Vous ne me connaissez pas? C'est moi qui suis Jeanne d'Arc. »

Les Jeanne d'Arc donnent le plus de mal au curé de Ménil-en-Xaintois.

(( Nous en avons toujours trois, parce que, vous comprenez, nous ne pouvons pas les garder : elles s'envolent. »

Philippe, stupéfait, lève le nez vers les nuages.

Arrivés dans lexquise vallée de la Meuse serpentante, où les peupliers frissonnent, et la rivière traversée, nous laissâmes d'abord le précieux petit village de Domrémy pour gagner par un chemin a flanc de coteau le clocher blanc de la basilique.

Sur cette faible colline que couronne encore le fameux (( Bois-Chesnu », on foule un sol qui, du fond des temps celtiques, nous arrive chargé de mystères et de pressentiments. Ici semblait déposée une pensée profonde qui se dévoilerait à l'heure propice. « Il y avait des prophéties disant que vers un Bois-Chesnu devait venir une pucelle qui

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ferait des merveilles. » (lo* séance du procès.) De ce point l'on embrasse tout le théâtre de la formation de Jeanne. Voici, sur notre droite, en montant, le vignoble de ses parents. La fameuse Fontaine des Groseilliers, qui l'avoisinait, a disparu, mais, plus haut, la source est toujours vivante, dont Jeanne disait : « Les malades de la fièvre y vont chercher de l'eau pour se guérir ; cela, je l'ai vu, mais j'ignore s'ils guérissent ou non. » Auprès de là s'élevait l'antique et mystérieux arbre dont (( les branches toutes rondes rendaient, dit un témoin du procès de i/i/i5, une belle et grande ombre pour s'abriter dessous, comme presque l'on ferait au couvert d'une chambre ». (( Cet arbre est bien ancien, affirmait Alengette, l'amie d'enfance de Jeanne, devenue la femme du laboureur Jayart. — De mémoire d'homme on l'a toujours vu où il est, et c'est une merveille de nature. Chaque année, au printemps, particulièrement le dimanche de Lxtare, Jérusalem, dit le Dimanche des Fontaines, cet arbre était un lieu de rendez-vous. Filles et garçons, nous venions en troupe, apportant des petits pains que nous mangions sous l'arbre ; puis nous allions boire de l'eau a la Fontaine aux Groseilliers, que l'on nomme aussi Bonne Fontaine des Fées Notre-Seigneur. Ensuite on jouait ou dan-

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sait. Que de fois nous avons mis la nappe sous l'arbre et mangé joyeusement ensemble ! Les choses se passent encore de même et nos enfants font aujourd'hui ce que nous faisions alors. » (( La beauté de l'Arbre des Fées — dépose Béatrix, veuve d'Estellin, laboureur de Domrémy, qui avait quatre-vingts ans lorsqu'elle fit sa déposition — attirait sous son ombre nos seigneurs et leurs dames ; bien des fois je m'y suis promenée en leur compagnie dans ma jeunesse. D'après ce que j'ai ouï conter, les femmes qu'on appelle/ee5 y venaient autrefois, mais, pour nos péchés, elles n'y viennent plus. La veille de l'Ascension, quand les croix sont portées par les champs, le curé va sous le grand Fau et y chante l'Evangile. Il va aussi à la Fontaine aux Groseilliers et aux autres fontaines pour chanter l'Evangile (l'Evangile de saint Jean) ; ce sont faits que j'ai vus. » « Jeannette allait /aire ses fontaines comme ses compagnes, — ajoute un camarade d'enfance, Michel Leluin. — mais je ne crois pas qu'elle ait été à l'Arbre d'autres fois et pour une autre cause, car elle était toute bonne. »

Toute bonne, quel mot délicieux qui vêt et fleurit de soleil la petite fille ! Quel enchantement parmi tous ces détails ! Nul ne me fera de reproche si je ralentis notre pas. On est près de la terre : on

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entend respirer cette belle campagne et sa fidèle population ; on voit les points de suture qui relient le monde gaulois au monde catholique romain. Dans ce paysage qui n'a pas bougé, si l'on médite ces vieux textes, on s'enrichit d'une intelligence qui ne difTère pas de l'amour.

C'est à ces lieux que la vierge pensait quand elle dit telle parole qui nous mène, à mon jugement, le plus près de son âme . Elle était prisonnière ; les durs légistes la tenaillaient de leurs subtils arguments, car ils eussent voulu qu'elle mourût en doutant d'elle-même et désespérée. Ses apparitions, disaientils, étaient diaboliques et l'avaient trompée, puisqu'elles l'abandonnaient. D'un élan sublime de simplicité, elle répondit a ces tentateurs : (( Si j'étais au milieu des bois, j'y entendrais bien mes voix. ))

Quel silence nous courbe après un tel éclair ! Nous sommes contraints de méditer. Ce n'est point Jeanne seule qu'il illumine. 11 nous aide à discerner parmi d'épais nuages le caractère et la formation des faveurs surnaturelles. (( Si j'étais au milieu des bois... » Cette parole s'empare de nous, saisit notre cœur et notre intelligence pour toujours. Ce n'est point, comme tant de mots où nous nous définissons, une lointaine traduction, c'est de l'âme nue

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SOUS nos yeux. La vierge a révélé son secret et les moyens de son ascension. 11 semble que par une fissure nous voyons sourdre la source. Voilà donc comment s'émeut la part divine, pour ainsi parler, qu'il y a dans l'homme. Une jeune fille de dix-neuf ans, illettrée, nous oriente vers la plus poétique et la plus forte conception de la vie ! Souvent nous fûmes dans le sillage de telle femme éclatante, privée de cœur et de cerveau, mais par qui nous entendions les sourdes raisons de l'espèce ; rien ne peut être comparé au bénéfice qui nous augmentera si nous suivons la pure vierge que l'exaltation de son cœur et de son cerveau semble animer de folie : elle nous mène au trésor mystérieux, auxréserves de la Nature. Dans ces paroles de Jeanne fraîchissent les nappes souterraines de la vie, de la vie commune a tous les êtres. Le pauvre oiseau captif qui, dans sa cage, n'entend plus sa volonté de vivre, l'enfant qui s'hébète au collège par manque de tendresse, l'artiste que stérilisent les salons, sentent confusément ce qu'exprime avec une sereine puissance cette vierge pour qui le monde surnaturel existait. Ils se définissent dans son cri : « Si j'étais au milieu des bois, j'y entendrais bien mes voix. »

Il est impossible de ne point souffrir de l'indis-

crétion des dévots qui dépensent des millions en pierres de tailles pour gâter ces pures solitudes. Dieu me garde de toute fadeur quand je décris l'atmosphère que Jeanne respira, mais ici le pèlerin sera toujours envahi par cet attendrissement du cœur qu'un Racine allait chercher aux prises de voile. C est sur cette colline couronnée de vieux bois, semée de sources, tapissée de prairies et qui glisse jusqu'à la rivière, que Jeanne d'Arc, le plus souvent, près du hêtre vénérable, entendit ses (( conseils » . Il fallait nous permettre d'y errer en paix, sans que rien nous divertît des herbes, des fleurs, des arbres, des vallonnements dont les douces puissances se croisèrent avec les regards de la prédestinée. Sur cette vallée fut bâti le miracle de Jeanne. Qu'y voulez-vous ajouter?

Ce n'est point que la basilique, encore inachevée, soit laide, mais elle encombre une colline où tout ce qui peut sembler autochtone passe les plus précieux apports. Et puis on annonce d'autres bâtiments qui (( couronneront la vallée et se développeront sur une façade de cent mètres dans un ensemble des plus majestueux ». Déjà, voici, à droite et à gauche, la maison des Pères eudistes, une hôtellerie pour les étrangers, un magasin d'objets de piété, un hangar pour abriter les pèlerinages.

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Au-dessous, plus près de la rivière, les Carmélites viennent de s'installer, et leur cloître, vraiment, est bien laid. Que l'Eglise — qui se plut toujours à renforcer sa gloire des prestiges de l'art — entende ma voix déférente ; il est temps , car les brochures dévotes prédisent que « bientôt cette hauteur ressemblera à la colline de Fourvières, isle sonnante où retentissent sans trêve les cloches de vingt maisons religieuses ». 0 véritable sacrilège d'avoir rompu le silence de Jeanne !

Sans doute, c'est une idée attrayante d'associer, sou par sou, d'immenses multitudes autour de la sainte Lorraine, mais que les amis de l'héroïne se méfient de leur zèle : leurs moellons écrasent Jeanne dans Domrémy.

(( Qu'eussiez-vous donc voulu ? me dit-on.

— Des perles. »

Oui, tout simplement, je voudrais que, dans la claire fontaine où Jeanne, au pied du Bois-Chesnu, se plaisait, je voudrais que sous les murs de la chaumière, je voudrais qu'à l'ermitage de Bermont, la France suspendît de purs colliers de perles (i).

Pour visiter la basilique, nous suivons des pèle-

(i) Voir la note à la fin du volume.

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rins que guide l'un des Pères. Sous le porche il nous signale tous les détails d'une Jeanne de marbre blanc, agenouillée aux pieds de sainte Catherine, de saint Michel et de sainte Marguerite en bronze. L'ingéniosité et l'autorité de son explication émerveillent Philippe, qui me retient en arrière pour me dire :

(( Faut-il qu'il soit effronté de parler comme ça. . . tout seul et tout haut. Toi, est-ce-que tu oserais.^ »

Du porche, nous passons la crypte. Des ex-voto militaires la tapissent. Chaque jour, on y dit, pour les soldats de la France, la messe. Un évêque de Saint-Dié, monseigneur Sonnois, s'est souvenu avec beaucoup de bonheur que Jeanne avait à plusieurs reprises répété : « S'il faut que je meure bientôt, dites de ma part au roi notre seigneur, qu'il fonde des chapelles où l'on prie pour le salut de ceux qui seront morts pour la défense du royaume. »

Ayant rappelé ces belles paroles, le Père eudiste s'agenouille et déclare :

(( Nous allons tous dire une prière. »

Il la commence. Mais chez Philippe j'aperçois une grande agitation.

(( Qu'est-ce-qu'il y a, petit ?

— Ecoute : moi, je ne la sais pas assez, la prière. »

Il m'entraîne, il s'émeut, il est prêt pour la fuite et les larmes. Nous nous expliquons. Il croyait que chacun, à tour de rôle, devait prendre la parole.

Peut-être la phrase du Père était-elle équivoque, mais certainement Jeanne d'Arc, que cet enfant avait imaginée aimable et jeune dans une prairie de Domrémy, commence d'agir telle qu'on la sent ici, reine mystérieuse, adulée, dangereuse sans doute, puisque cette foule nu-tête chuchote, se courbe dans l'ombre, s'attarde dans l'humidité. Philippe est oppressé, envahi de terreur. II ne me quitte pas d'une semelle; je le vois allégé, délesté, quand le Père enlève de dessus lui son regard ; mais un prêtre regarde volontiers un enfant sage, et alors la petite main se crispe dans ma main cependant que le doux sourire se charge d'inquiétudes.

Heureusement, dans l'état de la basilique, la visite ne peut être longue. Et voici déjà le moment où notre conducteur, comme c'est naturel, sollicite nos offrandes pour l'achèvement des travaux. Philippe ne se contente point que je fasse le nécessaire. 11 craint un affront s'il est seul à ne rien donner. Il s'avance le dernier et, en se haussant, cherche à mettre dans le tronc une poignée de sous, qui, malheur! roulent bruyamment sur les dalles. On rit, avec amitié, de son effarement. Et le prêtre,

sur le seuil, après nous avoir dit à tous, avec beaucoup de sérieux : « Au nom de Jeanne d'Arc, de la France et de l'armée, merci, » vient lui caresser la joue :

(( Allons, c'est bien, Jeanne d'Arc vous bénira.» Deux secondes plus tard, comme j'étais content que de nouveau nous fussions seuls devant la silencieuse vallée, et comme je me penchais vers Philippe pour m'assurer s'il y avait plus de sérieux et de douceur dans ses grands yeux bleuâtres ou dans le paysage, je le vis avec étonnement tout décomposé par l'angoisse.

(( Eh bien ! petit?

— Pourquoi qu'il a dit que Jeanne d'Arc me punira ?

— Mais non, il a dit a bénira ». Elle te bénira.

— Qu'est-ce que c'est, « bénira » ?

— C'est du bien.

— Ah ! tu es sûr que c'est du bien, « bénira »?

— Elle sait que tu es un gentil pelit garçon, et puis elle aimait les enfants. Quand elle habitait ici, elle préférait à tout le monde les petits garçons et les petites filles. »

Menue scène, désolante et comique. A six ans, se croire menacé par Jeanne d'Arc ! Moins qu'une scène, une expression de figure, mais que des

parents retrouvent sous leurs paupières quand ils les baissent pour évoquer les délices d'une enfance de petit garçon.

Pour apaiser l'émoi de Philippe, je lui raconte mille traits de Jeanne d'Arc : qu'elle soignait les enfants malades dans les chaumières de Domrémy ; qu'elle aimait à prier dans l'église au milieu des garçons et des filles recueillis par les Franciscains et qu'on appelait les « petits enfants des mendiants » ; qu'elle et ses camarades couraient, en se tenant par la main, du haut en bas de la colline, du Bois-Chesnu jusqu'à la rivière, à travers les prairies.

L'histoire de Jeanne d'Arc, pourvu qu'on cueille les fruits sur la branche, c'est-à-dire qu'on prenne les faits dans les registres du procès, est belle en toutes ses parties. Les puérilités y valent les sublimités. J'en remplis le cœur de Philippe. Il me questionne, m'écoute, et, sensible aux influences d'une journée de l'automne lorrain aussi bien qu'à mes récits, il ne dévie de notre conversation que pour mieux rentrer dans notre pensée, car ici tous les objets sont un chemin vers l'héroïne.

Nous sommes montés derrière la basilique dans

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les broussailles du Bois-Chesnu. a Chesnu » \eut-il dire bois blanc (c'est bois de hêtre), ou dont la cime est dépouillée, ou bien encore vieux bois? Ces sens divers se justifient. C'est douceur, silence et solitude. Croisons-nous quelques rares groupes de pèlerins.^ On se regarde, on sympathise, on est des gens de même amitié et qui s'enorgueillissent, s'attendrissent d un noble sentiment commun. Ah ! mener un ange sous les branches où passa le vol des dames !

Pour que je me promène avec fruit dans les domaines de Jeaime d'Arc, rien ne me vaut la société de mon petit garçon, car il me rend sensible et vivante avec une force incomparable l'idée de continuité. Il me dispose à mieux comprendre, a mieux chérir l'enfant qui, sur un sol prédestiné par d'antiques effluves saints, se formait une héroïque volonté de maintenir la tradition française. Toutefois, il faut de la religion pour cimenter nos impressions individuelles. Ses pierres, je ne m'en dédis point, gâtent le paysage, mais son autorité le spiritualise. Elle force les têtes à se découvrir, les voix à se baisser, et sur Jeanne, dont la simplicité toute nue pourrait déconcerter les esprits communs, elle dirige ces puissances de vénération qu'elle garde dans nos cœurs. Je persiste à deman-

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der qu'on ne laisse sur la colline du Bois-Chesnu que des arbres, des prairies et la vie pastorale. Après qu'elle a mis au monde un miracle, cette colline a bien le droit de végéter dans un demisommeil, très propice a nos méditations. Mais je fais un rêve pour le vallon qui sépare Greux de Domrémy. J'y voudrais un établissement des Franciscains . . .

Ces moines populaires furent les amis de Jeanne, ses conseillers peut-être et certainement son appui. Quand elle arriva de Vaucouleurs k Bourges, ils furent chargés de s'informer à Domrémy : leur enquête leva les derniers doutes du Dauphin. L'un d'eux, frère Richard, le prédicateur démagogue, déploya pour Jeanne un zèle enthousiaste. Dans aucun moment ils ne l'abandonnèrent. Comme ils gardent à Jérusalem la tombe du Christ, ils méritent d'entourer k Domrémy le berceau de Jeanne d'Arc. Les beaux commentaires qu'avec un juste orgueil, en disant (( nous » et encore « nous », ils pourraient donner aux visiteurs !

Certes, j'approuve que l'on confie le service de la basilique aux (( Sœurs de la Présentation de Broons )) , qui sont bretonnes et de qui le noviciat occupe, assure-t-on, la maison même de Duguesclin, mais enfin c'est un ordre tout neuf...

Certes, aucun homme réfléchi, et en particuHer un écrivain qui par deux fois voulut visiter la noble cité d'Avila, ne marchande ses respects aux religieuses du Carmel, une des réserves de la méditation sur cette terre, mais ces pures contemplatrices sontelles bien à leur place dans l'atmosphère de Jeanne, qui fut l'enthousiasme et la méditation agissante? Dans la petite cité religieuse que j'abrite en pensée entre ces vallonnements de la Meuse, on apporterait de meilleures dispositions pour comprendre une Colette Boilet. Cette sainte Française, née à Corbie, une des femmes les plus extraordinaires de la fin du moyen âge, fut une réformatrice et une bâtisseuse égale aux Catherine de Sienne et aux Thérèse d'Avila. Elle a rencontré Jeanne d'Arc et donné à son œuvre de restauration patriotique un concours indirect que M. Siméon Luce a marqué. (( Colette et Jeanne, dit-il, avaient cela de commun que leur extrême beauté, loin de faire appel aux sens, éloignait jusqu'à la pensée d'un mauvais désir... On les voyait toutes les deux, l'héroïne aussi bien que la sainte, fondre en larmes chaque fois qu'elles se confessaient ou qu'elles recevaient la communion ; mais cette ferveur de dévotion n'enlevait rien à la netteté de leur sens pratique, à la féconde activité de leur esprit organisateur. Il

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suffit d'un an à Jeanne pour faire ce que l'épée de vingt capitaines avait été impuissante à accomplir, et lorsque Colette mourut à Gand, le 6 mars 1M7, elle avait fondé dix-huit couvents et imprimé par toute la France à la dévotion féminine une impulsion nouvelle. . . La sainte abbesse et la pieuse héroïne avaient les mêmes fêtes de prédilection : la Passion, l'Annonciation et la Toussaint... Colette laissait voir une préférence marquée pour certains animaux qu'elle considérait comme purs. Elle avait pour les agneaux, les tourterelles et les colombes, l'affection d'une sœur. Elle se faisait suivre partout d'un agneau qui l'accompagnait même à la messe et qu'elle avait dressé à s'agenouiller au moment de la consécration. Or, l'image d'une colombe figurait dans les armes personnelles de Jeanne d'Arc... Colette et Jeanne se ressemblent encore par leur tendresse pour l'enfance... Les beautés de la nature, où elle voyait un reflet de la splendeur divine, touchaient Colette profondément, et il lui suffisait d'entendre l'alouette chanter en montant dans les airs l'alleluia du printemps, pour qu'aussitôt son âme, comme fascinée par le lointain superbe de ce chant, s'envolât à tire-d'aile au plus haut des cieux. Lorsqu'elle voyageait, soit à cheval, soit en chariot, le pas saccadé de sa monture.

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le balloUement du chariot la plongeaient dans une extase ineffable... Mais le trait qui rapproche peutêtre le plus Jeanne et Colette, c'est la vertu particulière qu'elles paraissent avoir attachée l'une et l'autre au nom de Jésus... »

Cette belle page, où je copie M. Sinméon Luce, contient une partie des puissances poétiques qu'il faudra rendre sensibles le jour que les Franciscains s'occuperont, selon mon goût, d'installer discrètement, entre Greux et Domrémy, un vallon religieux. Et puisque c'est un rêve, qu'il me soit permis de le suivre jusqu'au bout : j'attends qu'au pays de Jeanne d'Arc, par des moyens matériels, en mettant sous mes yeux des objets (s'ils furent à la peine, c'est bien raison qu'ils soient a l'honneur), on me force à ramener ma pensée sur ce qu'il y a d'éternel dans la vie intérieure, si intense au moyenâge. Pour un peuple chez qui cette vie est tristement délabrée, je fais ce vœu gauche, naïf, sans précaution, mais loyal, d'un musée de l'honneur, d'un canton où l'on groupera des témoins muets ou du moins sans conscience, mais qui nous inclinent à réfléchir sur les conditions de la plus haute émotivité.

Cette fin de journée se fond sous une nappe de

douceur et de respect. Sur l'un des coteaux qui dessinent la rive gauche de la Meuse, Philippe et moi, nous sommes allés à Notre-Dame de Bermont honorer une antique statue de la Vierge où, les samedis, dans la belle saison, Jeanne portait des (( chapeaux de fleurs ». Quel délice si nous mettons nos pas dans ses pas, faciles à suivre, car depuis qu'elle s'éloigna, son village vit pour se souvenir ! Quelle approche du mystère quand nous retrouvons, défaillants de vieillesse, mais tels encore que sa jeunesse les connut, les humbles objets inanimés dont son âme fut cliente !

A Domrémy, l'église paroissiale garde une statue de pierre que Jeanne a certainement priée. Plusieurs fois par jour la jeune fille pouvait recourir a ses conseils, car nous gagnons en moins de trente pas, dans l'ombre du clocher, sa chaumière paternelle. Les visiteurs de toutes les nations s'émeuvent en retrouvant presque intact le cadre fait d'une chaumière et d'un étroit jardin, d'une église et d'un cimetière, sous un ciel nuageux, où la sainte, à Vkge de douze ans, par un après-midi d'été, reçut les ordres qui sauvèrent la France. Humble nid où l'héroïne, soutenue par les personnages célestes, essayait d'abord ses ailes. Comment expliquer la folie du conseil général des Vos-

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ges qui fît exhausser d'un étage cette demeure sacrée !

C'était pour avoir la place d'étaler une modeste série de documents iconographiques. PhiHppe se plaint qu'aucun de ces portraits ne soit ressemblant. 11 y a là pourtant une centaine de ressemblances variées. Mais la Jeanne d'Arc de Philippe est celle de M. Boutet de Monvel. La mienne, s'il faut le dire, ne diffère pas tant des jeunes paysannes que l'on croise dans cette haute vallée de la Meuse. Les chroniqueurs la virent grande et belle, avec des formes très féminines ; le visage plutôt rond, les pommettes accentuées, le teint brun, les cheveux noirs, les yeux bleus, un peu à fleur de tête, sous de longs cils bruns. Elle a tout de notre terre et de notre race, mais ce qu'elle a du ciel, c'est, sur son visage rustique, l'enthousiasme et la compassion.

De l'héroïne à sa vallée natale, c'est un tel échange d'influences que je ne m'étonne point si l'image que je garde aujourd'hui de ce canton béni répète les grands traits moraux que j'ai toujours cru voir au visage de Jeanne d'Arc. Oserai-je le dire? Quand je ferme les yeux pour repenser tous mes plaisirs d'un jour d'automne a Domrémy, j'invente des collines rustiques où serpentent les eaux vives de la compassion et que couronnent,

pâlies par les clartés du crépuscule, de longues flammes d'enthousiasme.

Terre de repos, car elle a fait sa tâche ; terre d'exaltation, puisqu'elle fit prophétiser la sibylle française. C'est la douceur brisante d'un appartement que la mort a vidé de l'être cher qui l'animait. Certain jour j'ai souff'ert dans Metz d'une atmosphère analogue, mais la belle tige lorraine, là-bas, fut arrachée, qui n'est ici que défleurie. Dans l'un et l'autre lieu, la saison héroïque a passé, mais à Domrémy Jeanne se respire encore.

Pour jouir du soleil couchant, nous étions remontés sur la sainte colline...

Sous la feuillée du Bois-Chesnu, quand nous marchions silencieux, VAngehis de la paroisse commença de tinter. Ces sons limpides agrandirent subitement nos méditations et le paysage. Ils animaient dans ma conscience les documents qu'y accumulèrent de fréquentes lectures du double procès de condamnation et de réhabilitation. Nous n'avons jamais lu les interrogatoires de l'héroïne ou les réponses des témoins sans être frappé de la puissance qu'avait sur elle le son des cloches.

Au procès de réhabilitation, un laboureur de Domrémy dépose : « Quand elle était dans les

champs et qu'elle entendait sonner la cloche, elle s'agenouillait. » Le marguillier ajoute que Jeanne lui avait promis de la laine (de ses brebis, sans doute) pour qu'il mît du zèle à sonner les cloches de complies (pour qu'il sonnât longuement au coucher du soleil). — Dunois raconte : « Elle avait cette coutume, à l'heure des vêpres, au crépuscule de la nuit, de se retirer à l'église et de faire sonner les cloches pendant une demi-heure. » — Elle-même, au cours de son procès, sur interrogation, déclare que dans ce jour, ses voix la visitèrent (( trois fois, à savoir : le matin, à vêpres et tandis qu'on sonnait VAve Maria du soir ». — Mais il lui fallait le grand silence. « Plusieurs fois, est-il dit au procès, Jeanne ne parvint pas à comprendre ses (( voix )) à cause du bruit de la prison et au milieu du tumulte de ses gardiens. » C'est même Ik-dessus qu'elle prononça la phrase sublime : « Qaod si esset in uno nemore, bene audiat voces venientes ad eam. » — Le vendredi 3o mai i/i3i, étant « à sa fin et en l'article de la mort », elle fut interrogée par plusieurs de ses juges avant que d'être emmenée au bûcher, et la pure victime dit qu'elle entendait ses voix surtout à l'heure des complies (qui sont le dernier office du jour), et aussi le matin, quand les cloches sont en branle. Alors maître

Pierre Maurice, un des misérables hommes qui l'épiaient, l'obsédaient, la poussaient dans des pièges, dit que « diverses personnes, lorsqu'elles entendent sonner les cloches, croient entendre et comprendre des paroles » .

Quel méchant homme ! Je me demande s'il fut jamais rien chuchoté de pire que celte phrase grisâtre qui voulait in extremis dépouiller Jeanne de toute confiance dans son passé et de tout espoir dans son avenir.

S'il s'associe à notre passion de méditer respectueusement sur le secret de Jeanne d'Arc, le lecteur m'excusera d'avoir ici rassemblé les textes qui prouvent le rôle des cloches dans la vie de cette voyante.

Dans ce long calme et ce désert, dans ce jour privilégié qu'est un voyage à Domrémy, qu'avonsnous entendu des cloches sous les arbres ? Je connais que le frémissement des branches fait une vie, un geste, une phrase. Mais qu'y puis-je distinguer? Je ne pénètre point leur domaine mystérieux où la vierge était familière. Les forêts lui proposent d'agir. Elles m'apportent les enchantements de la mélancolie.

Force sublime de la virginité, qu'avaient recon-

nue nos aïeux les Celtes, que soupçonnent les physiologues et que parfois je crus comprendre. Donner de la vie, c'est aussitôt connaître dans une lassitude le vrai sentiment de la tombe. Il se mêle aux vertes ramures, à l'audace joyeuse des oiseaux, à notre émoi de la beauté, le roman vaporeux de la mort. C'est qu'à certain philtre on ne fait pas sa part une fois qu'il s'est glissé dans nos veines où nos puissances ne sont plus intactes.

Empêché de s'introduire au monde céleste avec les ramures, mon esprit du moins s'ébranle à l'appel du clocher dont les fondements s'assurent au milieu des tombes. Deum cano, dit la cloche dans les airs sans que je suive sa louange, mais son Defundos ploro se répercute dans mon âme pensive. La cloche mène au cimetière comme elle convoque au baptistère ; de la même voix qui proclame : « Ils ont gagné leur repos », elle annonce à la société de nouveaux collaborateurs. Son joyeux carillon nous assure d'un prochain glas funèbre, mais pour r entre-deux va-t-elle nous avertir ?

Les cloches disaient à Jeanne un large chant de confiance : « Tu marcheras, tu triompheras... » Et l'enfant soumise s'enivrait des rêveries d'une action glorieuse. Mais trop vite la cloche se taisait . . La cloche qui nous fait nous connaître, puisqu'elle

ébranle notre émotivité, ne nous dit point les événements. Dès l'aube, je sais ma vocation; seul mon couchant connaîtra mon destin.

(( Sonne, sonneur ; pourquoi t'interrompre ? avec toi je partagerai la laine de mes brebis, si ta cloche claire achève de me dévoiler mon sort... » Hélas ! le battant a cessé de frapper ; des ondes continuent à vibrer dans les airs qui décroissent, se taisent. Extrêmes confidences que Jeanne agenouillée longuement essaie de surprendre. Les sons vaporisés se fondent avec les vapeurs du ciel. Beaux nuages indécis et multicolores, mouvantes constructions, sur ma curiosité vous demeurez suspendus...

L'ignorance est tiède à ceux que glacerait une vue nette des lointains. Je ne paierai point le sonneur pour que les prophétesses plus longtemps au clocher se balancent, puisque ces grandes semeuses de bruit ne peuvent pas jeter sur la terre de la semence de bonheur.

J'ai connu leur psaume, qui n'est qu'une implacable affirmation de la dure nécessité. Quand survinrent la mort de mon père et puis la mort de ma mère, et que je marchai derrière leur corps vers le cimetière, la cloche de ma paroisse soudain com-

PHILIPPE A DOxMRÉMY iu5

mença publiquement k me parler. Je tremblai quand son premier coup ébranla l'air et qu'au milieu de mes parents et de mes amis je passai le seuil familial, la porte de la maison où désormais j'étais le maître. Grâce à cette annonciatrice, je n'étais plus seul dans une nature indifférente. Les airs retentissaient de ma plainte. Ne te tais pas, glas de terreur ! Après toi commencera l'affreux silence, et quand, mon tour arrivé, tu devras retentir pour moi, nul ne saura plus les mots ni les vertus des miens. Leurs portraits môme seront brutalement maniés et rejetés parce qu'ils manquent de valeur artistique. Sur cette mer d'anéantissement, tout le salut, c'est un petit garçon, s'il porte dans son cœur l'essentiel que je lui propose. . .

Cependant les cloches se sont tues, et Philippe, qui n'aime pas qu'on rêve, veut que je lui dise comment furent punies les méchantes gens qui brûlèrent Jeanne au Vieux Marché. Je n'assombrirai pas son imagination. C'est d'un autre qu'il connaîtra l'une des pages les plus dures de l'histoire. Plusieurs des betes féroces par qui la Lorraine avait été martyrisée jouirent de la faveur et même de l'amitié royale. Quand Charles VII fit son entrée solennelle à Paris, l'un des tortionnaires le harangfua

126 LES AMITIÉS FKAiNÇAlSES

au nom des Facultés. Ce ne serait pas la peine que je me fusse mêlé à quelque politique, si je devais là-dessus me scandaliser. De tels faits, a les bien comprendre, donnent sa véritable couleur a la vie, qui est cruelle. Mais ils ne font point une nourriture pour un pauvre petit garçon. Je me bornai à lui dire :

(( Gauchon était si méprisé qu'après sa mort on Ta déterré et jeté aux ordures... »

Je vois bien qu'il fait un geste pour m'interrompre... Peut-être a-t-il oublié que Gauchon était le président du tribunal...

(( Non, me dit-il, je le connais. Et tu sais ce qu'on répond?

— Quoi donc!^

— Mais quand on dit Gauchon?

— Eh bien! Philippe, je ne t'entends pas.

— On répond : « Gauchon toi-même. »

Il rit avec un regard d'ange, avec ses yeux, avec son front où tout est limpidité. J'en demeure stupide, puis très vite enchanté. 0 petit innocent, tu recueilles la tradition. Ge n'est pas en vain que je t'ai amené de Paris sur la terre natale ! Gomme une jeune éponge, à peine plongé dans le milieu lorrain, tu t'appropries les facéties qu'il y a des années, des années, j'ai déjà ramassées sous les

bancs de notre école, dans notre petite ville lorraine. Tu travailles modestement dans la voie. Tu vis chacune de mes heures ; avec toi, je repasserai par mon humble sentier. 0 ma jeunesse, ma plus bête et jeune jeunesse, qui refleurit! Quand j'étais rassasié, voilà que par cet enfant je me retrouve a jeun devant le vaste univers.

Il est des jours qui sont des îles. . . Au bord d'une telle journée de l'automne en Lorraine, viennent battre les sombres flots de l'hiver parisien. Mais plus sombres l'entourent les nuages, les neiges et les pluies de toutes nos vies médiocres. Divine douceur de ce chétif paysage si mol et si fort, racinien et cornélien ! Il brise le cœur et l'aff^ermit. Perpétuel attendrissement, mais qui formerait des héros.

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