LES PRIERES QUI NE SE, MÊLENT PAS
Nous faisons chaque année un séjour à Niedeibronn, en Alsace, qui fut une brillante ville d'eaux jusqu'à l'année 1870 et qui mourut de nos désastres. Toute élégance s'est retirée avec le flot français : plus de joyeux viveurs pour déguster les fameuses soupes aux queues d'écrevisses, dont quelque chose — par quel mystérieux chemin ? — était venu jusqu'au délicieux petit père Banville, ce grand poète, qui, dans la boutique du passage Choiseul, répétait souvent sur le mode triomphal lyrique : (( Vous ne connaissez rien, si vous n'avez
pas
mangfé les bisques du Baerenthal. »
Les fidèles habitués lorrains, alsaciens et voire
parisiens qui, de juillet à la mi-septembre, se retrouvaient à Niederbronn maintenaient le niveau. (( Il y avait plaisir à bien nourrir ces messieurs, car ils étaient à même d'apprécier une bonne cuisine. » Mais, pour contenter les officiers allemands qui, les dimanches d'été, viennent ici « manger à la française )), il ne faut que beaucoup de plats. Nous les regardons sans mot dire, ces beaux hommes, ces vainqueurs, ces fils d'une race étrangère. Et, groupés avec quelques témoins survivants de l'ancien Niederbronn, nous jouissons de ce qui demeure de l'aimable petite ville française.
Qui sait au juste maintenant à quoi servent les eaux de sa piscine ? Il n'y a plus de docteur pour en affirmer et doser les vertus, et l'on ne réimprime pas les brochures apologétiques. Cependant la tradition de leur efficacité subsiste, et sur les 6 heures du matin, devant le bon hôtel de M. Matthis, sous les arbres verts, quand le petit orchestre fait entendre son prélude d'opéra-comique, il est encore un nombre honorable de « buveurs » pour faire les cent pas et demander à la nymphe rustique ses gobelets salutaires. La commune a renoncé d'entretenir les bosquets où les bancs pourrissent sous l'humidité, mais la région demeure toujours le plus magnifique des parcs.