MADAME DE MOTTEVILLE
En 1660, madame de Motteville et la grande Mademoiselle, accoudées à une fenêtre du cardinal Mazarin, qui s'ouvrait du côté des Pyrénées (c'était un peu avant le mariage du roi), se laissèrent aller d'un même mouvement à contempler les vallées tranquilles , repliées sous leurs yeux clans le manteau d'ombre suspendu à la pointe des pics. Ces deux femmes, oubliant un moment la cour si importune et si attrayante à la fois, se mirent à rêver les pures voluptés de l'existence champêtre. Une fois sur cette pente doucement ombragée, elles descendirent peu à peu en se donnant la main vers les recoins les plus enfouis du mystérieux paysage, sans songer au point de départ où il fallait nécessairement remonter après cette riante promenade de l'imagination. On fit à la croisée, avec un parfait détachement du siècle et de ses distractions
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fugitives, le plan d'une nouvelle abbaye de Thélème accommodée aux délicatesses de l'hôtel Rambouillet ; on ébaucha dans une causerie négligente la préface d'un roman demi-pastoral, demi-mondain, qui fut continué quand la fenêtre fut refermée. Après avoir beaucoup parlé de leurs projets de solitude, elles y revinrent par écrit, afin de développer ce qu'on avait seulement indiqué dans la conversation. Mademoiselle, renonçant alors aux Pyrénées, imagina quelque joli désert auprès de la Loire ou de la Seine. Elle y voulait établir une colonie d'honnêtes personnes vivant dans le célibat et partageant leur temps entre les plaisirs de l'esprit et les occupations agrestes. Dans le lointain, un couvent de carmélites où l'on entendrait la messe, des sermons élégants si l'on en avait le goût ; puis une maison où de pauvres enfants seraient nourris, élevés; un asile pour des malades qui seraient traités avec une charité intelligente. En se promenant dans ce pays d'élection on irait, selon l'humeur de chacun, voir prier les saintes filles, travailler les enfants ou soigner les malades ; on lirait ensuite quelque bel ouvrage que personne ne serait foroé d'écouter jusqu'au bout, en un mot la journée entière serait con-" sacrée à une sorte d'aimable oisiveté , animée par un doux mouvement de l'esprit et du corps. Surtout point de contrainte, toutes les libertés ensemble hors celle
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de l'amour effectif. Madame de Motteville était plus raisonnable. — Si vous ne permettez pas l'amour illégitime, disait-elle, il est nécessaire d'autoriser l'amour légitime, c'est-à-dire le mariage. Mademoiselle répugnait à cet assujettissement. « Qu'il y ait un coin du monde, répliquait-elle, où l'on puisse dire que les femmes sont maîtresses d'elles-mêmes. Tous nos défauts tiennent à notre dépendance. » Et pour appuyer ses idées, elle citait l'exemple des veuves de Randan, en Auvergne, qui ne se remariaient jamais. Madame de Motteville ne cédait pas, elle s'en tenait au mariage, comme à un préservatif indispensable contre les conséquences matérielles de la galanterie éthérée. «Je n'ai été soumise, reprenait-elle, au lien qui vous déplait si fort que deux années de ma vie. Je n'avais que vingt ans quand la liberté me fut rendue ; et de la manière dont j'en ai usé, il me semble que j'ai été habitante de Randan... Cependant je penche pour le mariage.» Telle était à peu près sa conclusion. Ce qui ne l'empêcha pas de rester veuve, et veuve irréprochable comme une habitante de Randan , tandis que Mademoiselle finit par se marier secrètement à Lauzun.
Il est singulier que dans le groupe des veuves la vertu brille plus que partout ailleurs. Suffit-il donc d'avoir un bandeau de crêpe sur le front et une cordelière dans ses armoiries pour surmonter tout dan-