‹ Les amoureux de Madame SévignéChapitre 9 sur 28 · GRAND SIÈCLE · texte numérisé non relu

GRAND SIÈCLE

DE

On faisait, un jour, devant la duchesse de Montbazon l'éloge dos femmes vertueuses. Elle sourit, et, d'un air d'indifférence accomplie, déclara que toutes les femmes l'étaienl également. Un petit-maître de la suite de M. le Prince n'aurait pas mieux dit. Quelques années plus tard, comme pour appuyer ce mot de la duchesse, une spirituelle marquise écrivait : « Toutes les femmes sont folles; il semble qu'elles aient la tète cassée, on leur met le premier appareil et elles se reposent comme pour une opération. » Faut-il accepter sans discussion ce double témoignage? Ce serait, à mon avis, commettre une grande injustice envers cette singulière époque de Louis XIV, aussi mal connue de

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ceux qui la glorifient par habitude que de ceux qui la

rabaissent par système.

Au premier aspect, il est vrai, les places assignées à la vertu dans ce siècle de galanterie ne paraissent pas fort nombreuses; les belles pécheresses occupent, 1 allantes et parées, tout le devant de la scène. Groupe divin, où la majesté, la grâce, l'insolente perfection des formes , les enchantements subtils de l'esprit se combattent et s'unissent dans un ensemble ravissant! Tci, les fronts superbes et les coiffures de deux pieds de haut, enrichies de perles, de rubans et de poinçons d'or; là, de jolies tètes enfantines, frisées à petits étages, avec le bouquet de cheveux jeté sur l'oreille; plus loin, de frais visages d'un ovale si parfait qu'à peine deux ou trois boucles renversées viennent en relever les contours; partout un attrait invincible, soit qu'il frappe le cœur d'un brusque éblouissement et l'envahisse d'un seul coup, soit qu'il y pénètre sans violence et l'enivre par degrés comme une liqueur fine savourée goutte à goutte.

M. me à deux siècles de distance , ce charme souverain subsiste et du fond du passé agit sur le présent. Si dans un jour d'étude on retrouve , au milieu d'une froide collection d'estampes , le souvenir tout mythologique des esclaves-reines de Versailles, on ne peu! sedéfendre d'une sorte de frémissement voluptueux

comme si ces mortes adorables respiraient encore. On les suit d'un œil passionné à Marly, à Saint-Germain, à Fontainebleau, à Meudon, aux Tuileries, auPalais- Royal, dans les promenades de nuit, dans les carrousels , dans les ballets allégoriques , à la chasse aux flambeaux clans les grands bois ; on les suit, et le cortège des illusions les environne. Elles apparaissent aux furtives lueurs de l'intrigue et dans l'éclat des voluptés royales ; en Flandre, dans le prolongement des armées (léger bagage de guerre !), et sous les ogives de Notre-Dame, quand les paix glorieuses se signent au bruit des Te Deum.

Magnifiques objets de vanité dont la vue ne se retire pas sans effort , une fois ravie dans le pays des songes par un caprice de l'imagination !

Mais tant d'écrivains ont célébré les femmes galantes de ces temps illustres, qu'il serait peut-être piquant aujourd'hui, après tant d'anecdotes licencieuses éparpillées, tant de secrets d'alcôve mis au grand jour, d'aller chercher les femmes vertueuses dans les calmes régions de l'histoire. Envolez-vous donc, légers fantômes, et laissez paraître ces âmes sereines du passé que l'estime des siècles accompagne !

Je craignais d'abord, j'en conviens, de ne rencontrer dans mes recherches qu'un bien petit nombre de ces âmes élues. Ma liste, où je croyais inscrire à peine

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deux ou trois noms , s'est allongée peu a. peu comme celle de don Juan. J'ai rencontré partout des femmes vertueuses dans cette société dissipée où elles semblent si rares. La dignité exemplaire des religieuses de Port-Royal ne rachète-t-elle point, par exemple , les charmants péchés des religieuses de Longchamps? Quand celles-ci ouvrent leurs parloirs aux galants visiteurs et se mettent à genoux au confessionnal pour converser une heure ou deux avec d'aimables laïques déguisés en prêtres, que des sœurs tourières transformées en Frosines introduisent à petit bruit dans le sanctuaire; celles-là professent un dédain superbe pour les frivolités de la vie extérieure , et leur fière piété , retranchée dans la solitude comme dans un un camp, a l'air d'une sublime révolte, d'une protestation menaçante contre le désordre universel. Les épicuriennes cloîtrées de Longchamps profitent de la confusion des guerres civiles pour abandonner leurs cellules profanées. On les voit à Paris dans une piquante parure qui rappelle à la fois le monde et le couvent. Elles ont raccourci leur guimpe pour découvrir leurs épaules, et sous le voile monastique brille une chevelure galamment ornée , dont les dernières tresses viennent caresser le bord de la guimpe. Elles ont des rubans couleur de feu , des gants d'Espagne, des montres d'or, des colliers de perles , mille bijoux

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éclatants qui l'ont le désespoir de monsieur Vinceni de Paul. Quelle simplicité, quelle réserve au contraire chez les dames jansénistes; quels esprits élevés, quelles âmes sérieuses dans ces deux familles des Arnauld et des Pascal !

A la cour, même opposition. A coté de la scandaleuse madame deLyonne, femme du ministre, se place l'imposante figure de la ebancelière de Pontchartrain. Du groupe des quiétistes rangés autour de Fénelon et de madame Guyon, se détachent deux filles de Golhert et une fille de Fouquet, madame de Beauvilliers, madame de Chevreuse et madame de Bé thune. La mère de Fouquet elle-même est une sainte. Dans cette maison de Coudé où Ton respire, sous la Fronde, une odeur d'inceste et d'adultère, la présence d'une Martinozzi purifie les faiblesses de madame de Longueville et l'infamie de cette Maillé-Brézé qui poussait effrontément ses pages et ses valets dans le lit d'un Bourbon. Pendant que les Mancini , ces folles nièces du cardinal Mazarin, poursuivent en habits d'homme leurs amants absents de la cour, Marie Martinozzi, dont nous venons de parler, nièce comme elles du cardinal-ministre, mérite par ses hautes vertus le surnom de Mère de l'Eglise. Princesse de Conti, elle fait noblement le bonheur de son époux; et sa cousine lîortense, mariée à cet imbécile de Meillerave,

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duc de Mazarin , s'éloigne de la maison conjugale comme d'un lazaret. Frondeuse après la Fronde, elle s'écrie jusque devant le roi : Point de Mazarin ! point de Mazarin ! Louis XIV accorde à cette révoltée l'autorisation de vivre loin de son mari ; mais quand la princesse de Conti descend dans la tombe, Sa Majesté lui fait en deux mots la plus belle oraison funèbre. « Elle était plus considérable par sa vertu que par la grandeur de sa fortune î » Marie Martinozzi avait nourri pendant une famine les pauvres de trois provinces, et pour subvenir aux besoins des peuples, quand sa bourse était épuisée , elle vendait ses pierreries.

Je pourrais encore citer vingt exemples qui prouveraient combien la vertu se maintient et fleurit en dépit de tous les obstacles , sous la pression d'une atmosphère brûlante au sein de laquelle il n'y a que germes de mort.

11 se rencontre, dans tous les temps, des âmes droites, maîtresses d'elles-mêmes, où la pensée du mal ne pénètre jamais. D'autres, violemment combattues par leur propre penchant, résistent, et c'est dans le triomphe disputé , chèrement acquis , que consiste surtout la vertu. Il faut s'entendre, au peste, sur ce mot de vertu qui prête si fort à L'ambiguïté. On commettrait, par exemple, une étrange erreur si on pre-

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nait pour signe de vertu la dévotion souvent complaisante d'une époque où les choses les plus contraires s'allient. Nos reines espagnoles et italiennes avaient importé à la cour de France les mœurs à la fois galantes et bigotes de leur pays. La pratique de la volupté s'unissait cà la pratique de la religion dans une même existence , et l'on donnait même des raisons assez spécieuses pour justifier ce singulier amalgame. Fallait-il, disait-on, parce qu'on était trop bien avec l'enfer, se brouiller tout à fait avec le ciel? On menaçait Dieu comme une de ces personnes vénérables à qui Ion voudrait être soumis en tout et à qui Ton déplait cependant malgré soi, sur un point essentiel. On lui demandait souvent pardon de lui désobéir, et de temps en temps on lui promettait par ambassadeur une satisfaction complète pour les anciens griefs. Il se trouvait des directeurs, comme M. de Sainte-Beuve, qui , tenant beaucoup, selon la parole d*Arnaukl d'Andilly, à sauver une belle âme enfermée dans un beau corps , acceptaient des engagements à terme au lieu d'argent comptant lorsqu'ils traitaient avec leurs pénitentes l'importante affaire du salut. Puis, le moment de réeliéance arrivé , on réclamait un sursis , on renouvelait le billet. « Ah! le bon billet qu'a La Châtre ! a comme disait Ninon. Bref, on s'acquittait le plus tard possible envers le divin créancier, I ne

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femme célèbre par ses galanteries, tout en embrassant le comte de Fiesque, un de ses amants, lui disait avec des minauderies sans fin : « Petit bon , j'ai quelque chose contre vous... Vous n'êtes point dévot à la Vierge... ah î vous n'êtes point dévot à la Vierge... cria me fait une peine étrange. » Ce tendre reproche explique mieux que tous les raisonnements du monde le chapitre des capitulations de conscience telles qu'on les entendait à la cour d'Anne d'Autriche et de son fils.

Ainsi les pratiques religieuses ne suffisaient pas pour préserver la vertu des femmes. Par une étonnante anomalie , cette vertu se préservait souvent elle-même. Beaucoup de femmes, s'il faut en croire la mère de la duchesse de Long ne ville, sont vertueuses de la ceinture en bas, mais de la ceinture en haut, qui pourrait en répondre ? A celles-là, une belle occasion leur a manqué pour succomber ; ou peut-être que le soin de leur gloire les élevait, comme les héroïnes de Corneille, au-dessus de la tentation.

On se moque aujourd'hui des beaux sentiments étalés dans les tragédies classiques et dans les romans de chevalerie. Ces sentiments- là régnaient alors au sein même de la société.

Les amusements romanesques de l'hôtel Rambouillet contribuaient infiniment à tromper les impatiences

du cœur en intéressant l'esprit. Quand, par un travai subtil , on réduisait les belles passions à doubler successivement toutes les étapes de la carte du Tendre , à subir mille épreuves savamment graduées par les scolastiques de l'amour, on refroidissait l'audace des plus entreprenants. Il était aussi impossible de s'abandonner à une passion vraie , qu'il l'est de faire de l'éloquence en obéissant aux préceptes de la rhétorique. J'admire comment on était parvenu ainsi à combattre le danger par le danger même , à subdiviser la plus élastique des forces pour en arrêter les brusques expansions. On fondait des ordres de chevalerie amoureuse avec de magnifiques devises. Il y avait l'ordre des Égyptiens, distingué des autres par le ruban gris-de-hn et vert comme par cette devise hardie : Rien ne m échappe. Celui-là était très-sérieux, mais il y en avait de comiques ; l'ironie se glissait dans la chevalerie des Céladon comme dans celle de Don Quichotte. Une dame de province eut l'idée de créer l'ordre des Allumettes. Chaque membre de Tordre portait une allumette d'argent à la boutonnière, et la devise était : Nous ne brûlons que pour brûler les autres. Les incendies étaient d'autant moins dangereux que la flamme , parfaitement méthodique , s'inclinait plusieurs fois en signe de respect, devant les cœurs précieux qu'elle voulait atteindre. La préciosité

était donc, on le voit, une garantie de vertu. Madame de Rambouillet et madame de Montausier , sa tille , furent des modèles de fidélité conjugale.

Il faut remarquer cependant que la qualité de précieuse, en thèse générale, n'exclut pas plus que celle de dévote le titre de galante effective. Plus d'une intrigue amoureuse, dans le sens le plus vif du mot, se liait avec des nœuds de rubans détachés de la Guirlande de Julie. La rue Saint -Thomas -du -Louvre n'était pas, après tout, située sur les bords du Lignon. Les observations relatives à l'hôtel Rambouillet s'appliquent aussi à l'hôtel d' Albret et à l'hôtel de Richelieu, qui avaient recueilli les débris de la société des précieuses.

Nous avons parlé des femmes vertueuses par hasard, par préciosité, par religion. Il en est d'autres qui le sont par tempérament (Dieu leur a donné la chaleur d'esprit avec un cœur froid) , ou par paresse (elles sont sédentaires , elles n'aiment pas les aventures), ou enfin par nécessité de position (le cérémonial les a retenues sur le bord de l'abîme) ; quelques-unes se sont jetées avec une vivacité salutaire dans le mariage, comme l'héritière des Rohan et la grande ÙJademoiselle. La province, l'éloignement de \n cour et «le lv;niv onl aussi parfois protégé contre les coups de canif h\ lettre du contrat. M. d'Arpajon , .

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vieux gentilhomme, épouse une jeune fille et l'emmène en Auvergne, dans un pays sauvage où nulle figure humaine ne pouvait lui apparaître. Madame d'Arpajon fut surnommée la duchesse des Bruyères. Honneur à vous, bruyères bénies, qui gardez le secret de la vertu d'une duchesse !

.le regretterais de clore la liste de ces divei> groupes de femmes vertueuses sans jeter un coup d'œil à quelques âmes charmantes placées sur l'extrême limite de la vertu. Peut-être sont-elles innocentes, peut-être ont-elles besoin de pardon. Ce sont des ligures souriantes, toutes vermeilles encore d'une pudique émotion. Elles ont la gracieuse hésitation de celles qui vont faillir, ou la honte presque vertueuse de celles qui ne failliront plus: car elles mourront, à peine éveillées de leur premier rêve. Le marquis de Vardes abandonne la duchesse de Roquelaure, elle passe comme une fleur du matin au soir. Qu'avait lait pour mourir Henriette d'Angleterre, et cette jeune duchesse de Bourgogne , le charme et les délices d'une cour attristée par la vieillesse du grand roi? Henriette avait aimé sans doute le comte de Guiche, et Xangis avait des lettres de Marie- Adélaïde. Tl me semble surprendre ces deux princesses à leur petit lever, dans une agitation, une inquiétude, un frémissement inexplicables. Elles sont là, les cheveux dé-

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noués, les mains tremblantes, et, comme on dit familièrement, un pied .chaussé, l'autre ni*. La porte de la chambre est entr'ouverte , elles écoutent ; qui sait si c'est un pas qui se rapproche ou un pas qui s'éloigne?

J'aurais bien envie d'admettre aussi les belles pénitentes du xvif siècle dans les rangs des femmes vertueuses. Le repentir n'est-il pas toujours une seconde innocence ? Mais le moyen de choisir dans cette immense foule de Madeleines éplorées ! Le xvn° siècle tout entier gémit à son déclin sur les égarements de ses années frivoles. Aux grandes carmélites de Chaillot, chez les sœurs de la rue du Bouloi, dans les couvents de la Visitation, ce ne sont que sanglots et pieux désespoirs. Un parfum de sainteté monte du faubourg Saint-Jacques, transformé en thébaïde. L'encens des sacrifices spirituels forme sur la rive gauche de la Seine une traînée de blanches vapeurs , au moment où, sur la rive droite, commencent à se préparer les orgies de la Régence.

Dans l'étude que je veux faire , il est essentiel , pour expliquer le caractère des mœurs publiques sous Louis XIV, de remonter jusqu'aux folies de la Fronde, jusqu'à la répence d'Anne d'Autriche. L'éducation 'lu j<Mine roi, confiée à des mains plus fermes, n'aurait-elle pas imprimé une tout autre direction à

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son esprit? L'autorité de sa mère, et plus tard le doux ascendant d'une jeune reine,' qui eût été vraiment faite pour le trône, auraient pu modérer l'impétueuse nature de Louis et détruire ainsi les germes de désordre semés par la Fronde. Que fit Anne d'Autriche? quel rôle choisit Marie-Thérèse ?

Il n'entre pas dans notre plan, cela se comprend sans peine, d'écrire la biographie de toutes les femmes vertueuses du xvne siècle. Nous sommes curieux surtout de suivre et d'observer dans ses variations le niveau des mœurs de la cour, c'est-à-dire des mœurs de la France : car la cour donnait le ton à Paris, et Paris à la province. Il y avait alors dans le royaume trois pays distincts : la province , la ville et la cour. La ville était comme la province de la cour, ainsi que l'atteste un refrain de ce temps-là :

Voici votre tour, Venez, messieurs de la ville,

Parlez-nous d'amour, Mais jusqu'à leur retour.

La société de Paris était acceptée comme un pisaller par la société de Versailles quand la guerre entraînait les courtisans aux frontières. Nous ne sortirons donc que rarement du cercle de la cour. D'ailleurs toutes choses son! tellement ordonnées, dans ce

règne, pour le triomphe constant de TEgoïsme royal que le vice et la vertu, dans leurs manifestations les plus éclatantes, siègent également autour du trône, afin que rien ne manque à la splendeur de cette période classique de notre existence nationale.

La Fronde est un amusant chaos. Après la mort de Richelieu, bientôt suivie de celle de son royal pupille, tout semble remis en question. Il n'y a plus de pouvoir assez imposant pour arrêter le développement soudain de tous les instincts de révolte comprimés par une main de fer. La reine est si bonne et le roi si jeune! Mazarin n'est qu'un favori dMnne d'Autriche, ce n'est pas encore le successeur légitime et tout-puissant du grand cardinal. Il faudra longtemps ruser avec les partis réveillés en sursaut et avec la reine elle-même avant que le Sicilien arrive à rétablir le ministériat despotique dans l'intérêt de la puissance royale. Mille ambitions particulières aspirent à l'héritage vacant. Ln levain d'agitation et de désordre fermente dans Paris. On a besoin d'insulter 4 l'autorité, sous quelque forme qu'elle apparaisse,

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pour se soulager de l'oppression. Noblesse, clergé, bourgeoisie, peuple, toutes les classes de l'Etat se précipitent dans la guerre civile avec une égale pétulance. Pour tout le monde, c'est un jeu, une fête que ces querelles à main armée. Comme dans toutes les fêtes, les femmes président. Les unes sont politiques, les autres guerrières; celles-ci et celles-là mènent de front, dans cette confusion si favorable aux intrigues de toute espèce, le plaisir et les affaires. Entre les deux sexes, familiarité complète ! On se voyait la nuit dans des conférences imprévues qui se tenaient souvent dans la chambre du lit. Les dames assistaient au conseil, le coude sur l'oreiller, dans un négligé dont personne ne prenait ombrage, ni les maris, ni les amants. Elles avaient pris sans façon les allures indépendantes des hommes. Leurs têtes s'exaltaient au récit de mille incidents romanesques. Elles faisaient bon marché de leurs cœurs et de leurs.personnes, et d'ailleurs les chefs de parti eux-mêmes les engageaient à ces galantes capitulations. Madame de Montbazon, la belle des belles, était la plus effrontée de ces intrigantes. Madame de Chevreuse suivait en tout les conseils de son amant; aussi était-ce une grande affaire pour les meneurs de choisir un homme quand J;i place était libre, ou de chasser l'heu- » it\ occupant quand il n'était pas dans leurs intér< l .

MADAME DE LA GLJ.11I. I li.'i

On imposail ainsi un guide absolu à cette femme résinante, qui, en s'abandonnant elle-même, bissait prendre sa fille au eoadjuteur pour Bgip sur M. de Gôrinthe par mademoiselle de Chevreuse. La princesse de (iuéménée, jalouse de la nouvelle maîtresse de < lundi, proposait à la reine d'attirer le eoadjuteur dans un piège auquel celui-ci échappait par miracle. M. de La Rochefoucauld cédait au duc de Nemours madame de Longueville, plus puissante sur l'esprit de son frère que sur celui de son mari. La sœur de 1 Condé, qui rêvait par delà le possible, ne se donnait nul repos, pas même pendant ses grossesses. Elle accouchait à l'Hôtel de Ville d'un fils, baptisé sous le nom de Paris.

Madame de Longue ville et la célèbre princesse palatine Anne de Gonzague, la plus forte tète de ce bataillon de femmes, étaient galantes dans un but politique. Il y en avait d'autres qui profitaient des intrigues politiques pour se procurer le plus clair bénéfice des intrigues amoureuses. Tour à tour obéies et dociles , les héroïnes de la Fronde se voyaient contraintes parfois de sacrifier leurs inclinations à des combinaisons de parti, et de cette nécessité résultait la corruption la plus profonde : carun amour sincère est presque une vertu au prix de ee libertinage intéressé. Dans ce pêle-mêle repous-

I2(i MADAME DE I A (.1 KiTE.

gant pour qui 11e devine pas combien il y avait d'entrainement dans ces combinaisons, de bonne foi dans ces perfidies , on rencontre des oppositions surprenantes. Toutes les folies s'expliquent par une ivresse générale qui aboutit d'un côté aux plus vagabondes amours, et de l'autre à une sorte d'impiété chevaleresque. Un jour on dégaine l'épée contre le crucifix, en criant : « Voilà l'ennemi ! » comme si le Christ eût été Mazarin.

Pour madame de La Guette, une Longueville de province, mais une Longueville fidèle à Dieu, au roi et à son mari, le Christ demeura toujours royaliste.

Cette vertueuse héroïne n'apparaît qu'un instant au milieu des troubles civils : la hardiesse de son caractère et la pureté de sa vie commandent à la fois l'admiration et le respect.

Seg aventures sont fort singulières, quoiqu'il n'y ait pas l'ombre d'une galanterie dans ses belles chevauchées aux environs de Paris ou de Bordeaux ; elles ressemblent tout à fait à un joli roman de cape et d'épée : aussi s'est-on demandé si ces aventures étaient réelles, ou si elles n'étaient point un jeu d'esprit au lieu d'un récit tout personnel et scrupuleusement bjetorique. .< Oui suit, a dit un s;ivanl bibliophile, si le m;int<:;iu de madame de La Guette ne couvre pai !<■ pourpoinl d'un Sandraz des Courtiié? »

MA LAME DE LA GUETTE. j 27

One de faux .Mémoires en ce temps-là furent édités à Paris par de prétendus libraires de Hollande ! 'Nous devons aux recherches patientes et minutieuses d'un m Mit le plaisir de lire enfin les Mémoires de ma- 'I >i,,tr de La Guette avec la foi du charbonnier.

Ces Mémoires, il est vrai, n'apportent rien de bien nouveau à ajouter au trésor déjà si encombré des annales du xvne siècle. Madame de La Guette s'inquiète assez peu des grands événements et des grandes figures de son temps ; elle se borne à décrire avec simplicité, avec rondeur, les détails d'une existence ignorée, qui est la sienne, et sans le savoir elle nous livre un des aspects les plus curieux des mœurs sociales de son époque. Cela forme un tableau de famille à trois figures principales, devant lesquelles il est impossible de passer sans s'arrêter un moment.

Madame de La Guette, son mari et M. de Meurdrac, le père de notre héroïne, appartiennent bien authentiquement à cette période héroï-comique de la Fronde. Catherine Meurdrac est comme une sœur de lait des Montpensier , des Longueville , des Chevreuse ; une sœur tant soit peu gauloise et rustique, il est vrai, car elle n'est pas née princesse ou duchesse, elle n'a pas vécu à la cour, et ne se connaît point du tout en galanterie castillane on italienne; mais quant au tem-

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pérament d'amazone, au goût de l'aventure et du grand air, quant à la fierté féminine et au caractère viril, elle ne le cède nullement aux illustres glorieuses de la Fronde. M. Cousin lui reprocherait peut-être quelques petitesses provinciales, qui sentent le Gâtiuais et la Brie : la fidélité conjugale, par exemple, et le défaut de culture littéraire. Elle rachète à nos yeux ces rusticités par une qualité fort singulière et fort rare en ce temps-là, surtout chez les princesses et les duchesses : madame de La Guette fut une bonne Française : elle a bien raison de s'en vanter. Au milieu du tumulte et du désordre des guerres civiles, elle élevait son esprit à Dieu en lui disant :

« Seigneur, conservez la gloire de mon roi, sauvez ma patrie, et me faites la grâce que je puisse faire connaître que je suis bonne Française... Grand Dieu ! Jeanne la Pucelle a servi Charles YII ; faites , Seigneur, qu'en cette occasion je puisse servir Louis XIV ! »

Quand madame de Chevreuse montait à cheval, elle ne songeait guère au salut de sa patrie, et je ne pense pas que la noble mission de Jeanne d'Arc ait jamais fail envie à madame de Longueville. Que madame de La Guette y ait rêvé dans son Gâtinais, <<'|.i nVt peut-être pas de fort bon goût, mais cela vaut la peine d'être Doté, comme une chose très-par-

«ADAME M. LA ftCKTTK. \"2^

Hcnlière ei trôs^originale; il me semble qu'on doi| lui en savoir gré pour plusieurs raisons. Cette lahoureuse de bonne foi, comme elle s'appelle elle-même, avait d'abord le mérite de n'imiter personne, quand elle concevait de tels sentiments ; et de plus, au moment où elle s'inquiétait si naïvement de sa patrie, on pillait sa maison, au milieu de ses terres ravagées par les royalistes aussi bien que par les frondeurs; ce qui ne l'empêchait pas, après une perte de plus de soixante mille francs, de raconter ce désastre avec une merveilleuse sérénité.

« Tout cela, dit -elle , ne me touche nullement, n'ayant jamais eu d'attache aux biens, et en ayant fait un mépris toute ma vie. Pour la vertu, c'est ce que je considère fort, en quelque lieu qu'elle se trouve, et quiconque la possède possède tout. »

Cette vertu-là, ce détachement des biens , madame de La Guette n'y faillit point une seule fois en sa vie. Quoiqu'elle ne l'eût point apprise dans les romans allégoriques et dans les conversations raffinées, elle la pratiquait sans hésitation et sans efforts. Sous une écorce qui n'avait point été polie, qui était restée avec ses nœuds de nature, c'était une àme fière, un esprit résolu, une àme vaillante et délicate: il n'y a qu'à détailler un peu sa vie pour s'en assurer.

Le tempérament de l'amazone se trahit tout

d'abord au milieu des divertissements de sa première jeunesse :

« Comme mon humeur a toujours été martiale, je le priai (son père) de me donner un maître d'armes, ce qu'il m'accorda. J'avoue que je n'avois point plus de satisfaction que lorsque je tenois le fleuret en main. En exerçant ce métier avec mon maître, le poignet me devint assez ferme. Il y avoit deux jeunes gentilhommes dans notre voisinage qui venoient souvent visiter mon père... Je leur faisois toujours quelque défi touchant le fleuret. Ils avoient assez de complaisance pour se mettre en garde et parer mes coups. Je m'y échauffois tout de bon , et Ton ne se séparoit point que je n'eusse donné quelques bottes. Mon père, qui étoit présent , y prenoit un plaisir extrême. Quant au pistolet et au fusil, je m'en démêlois assez pour faire feu et tirer juste. »

Mademoiselle de Meurdrac ne négligeait pourtant pas les jeux et les exercices de son sexe. Quand elle ne croisait pas le fleuret avec quelque noble ferrailleur, elle jouait gaiement avec trois amies de campagne , dont les goûts n'avaient rien de viril : « Tous nos passe-temps aboutissoient à de petits divertissements, tels que sont la guitare, le chant, la promenade, les collations et les bains dans la petite rivière d'Yerres , dont l'eau est la plus claire qui se voie et la plus

MADAME ItE LA GUETTE. 13 j

bienfaisante. J'y admirois ces beautés avec plaisir...

Une franche gaieté embellit cette activité changeante des premières années. Mais l'enfant grandit, et déjà Mi de Menrdrac songe à marier sa fille. Celleci montre alors un sérieux précoce et une rare indépendance de caractère. Elle comprend à merveille que les beaux yeux de sa dot sont le charme qui attire autour d'elle un bataillon de prétendants. Tous ces maris désignés, elle les écarte d'un geste. Son père a beau la presser : « Mon petit sentiment , dit -elle , étoit toujours fort éloigné du sien. » Le hasard, ou plutôt la Providence (c'est ce dernier mot qu'elle emploie) , devait la conduire à l'autel sans que son père eût voix au chapitre ; mademoiselle de Meurdrac avait une sœur ainée , mariée au capitaine du château de Gros-Bois, qui appartenait alors à M. le duc d'Angoulème, fils de Charles IX et de Marie Touchet. Il y avait naturellement des relations de voisinage et de parenté qui amenaient les Meurdrac à Gros-Bois.

« Un jour , raconte l'auteur des Mémoires, un jour que ma mère alla rendre ses respects à madame d'Angoulème, je vis dans la chambre de cette princesse un homme fort bien fait qui me regarda beaucoup. Cela me donna la curiosité de m'informer qui il étoit. Ma sœur m'apprit que c'étoit un gentilhomme que M. d'Angoulème aimoit, et dont quantité de gens

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faisoienl grand cas. Je m'en retournai chez mon père, mais non pas si libre que j'en étois sortie, parée que cet homme si bien fait, me flattoit toujours l'idée et me donnoit de l'inquiétude sans savoir pourquoi. Je l'ai su depuis, car je l'aimois assez pour en faire mon mari, comme Ton verra dans la suite. La rencontre fut pareille de son côté ; les regards si fréquents qu'il me faisoit formèrent dans son âme une idée si avantageuse pour moi, qu'il n'y a eu que la mort qui l'ait pu détruire. »

Au premier regard , on le voit , ce cœur intrépide était dompté. La jeune Catherine avait senti ce que nous avons appelé plus tard le coup de foudre , la sympathie magnétique. Plus de partie de rivière avec les trois amies; plus de partie de fleuret avec les jeunes gentilhommes. La nymphe et l'amazone s'eifacaient devant la femme inquiète et flattée, qui ne songeait plus , dans sa solitude , qu'à cet homme si bien fait. Quoique M. de La Guette fût un guerrier, quoique Catherine eût toujours eu des airs indépendants et délibérés, ils passèrent tous deux parles charmants embarras de la timidité amoureuse. A sa première visite le niant fut presque muet.

« Hors le salut il ne me dit rien ce jour-là

L'amour agissoit fortement pour tous deux. Ses visites devinrent plus fréquentes, e1 il fut assez heureux

MAKVMK DE LA ftUETTK. J 33

pour rencontrer une heure favorable pour rue déclarer sa passion ; or. qu'il fit de là manière la plus obligeante du monde. 11 avoit beaucoup d'esprit, beaucoup d'amour et étoit fort éloquent , ce qui m'embarrassoit assez, ne pouvant repartir juste à ce qu'il me dit dans ce moment; mais je lui fis bien connoitre que j'approuvois son dessein et que je me tiendrois heureuse si mon père le vouloit approuver aussi , parce quej'yétois absolument résolue. »

Pour un capitaine de chevau-légers , un pareil début sentait presque la pastorale de cour. Mais quand le père de Catherine se montra hostile aux vœux des deux amants, M. de La Guette tourna sérieusement et tout d'un coup au matamore de la vieille comédie. Sur ce que M. de Meurdrac justifiait son refus par un engagement déjà pris, M. de La Guette « se mit à jurer et à tempêter horriblement , disant qu'il sauroit bien dégager mon père de sa parole. Mon père, qui n'étoit pas d'humeur à souffrir de tels emportements , lui repartit qu'il n'en seroit point autre chose. Tout ce' tintamarre dura plus d'une heure dans son cabinet, l'un à déclarer ses sentiments, l'autre à les combattre. Ma mère et moi nous étions dans une salle en attendant le retour du cavalier; il y entra avec la plus grande furie du monde , disant que mon père l'a voit refusé, mais qu'il se sauroit bien satisfaire, qu'il étoit

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résolu de tuer jusqu'à l;i septième génération et qu'il commencèrent par moi... » Une autre femme eût poussé les hauts cris, se fût évanouie peut-être en entendant ces menaces. Catherine n'y vit que des fleurettes , et à partir de ce moment elle le considérât davantage , parce qu'elle jugea par là qu'il l'aimait d'une façon tout extraordinaire, et que l'excès de son amour lui faisait dire toutes ces choses. « Je n'éiois pas résolue, dit-elle, d'en demeurer là comme mon père le prétendoit, puisque la Providence divine en avoit ordonné autrement. » De son coté , l'amant éconduit revint à la charge, hien qu'on lui eût interdit de reparaître , et madame de La Guette , en cet endroit, nous raconte de nouveau une bonne scène. « Il s'en alla au cabinet de mon père, le pistolet à la main, se jeta à ses pieds et lui dit en deux mots: « Monsieur , il me faut mademoiselle votre fille pour femme ou la mort. » 11 lui présenta son pistolet et lui dit : « Il y a trois balles là dedans , vous n'avez qu'à faire jouer les ressorts. » Le père écarta le pistolet et demeura inflexible. Il offrit à sa nlle d'autres prétendants, un entre autres d'une espèce fort tendre qui , se voyant rebuté par Catherine, s'écria : « Je suis le plus malheureux de tous les hommes. — Il est vrai que vous l'êtes, repartit la jeune fille, car si vous persévérea je vous perdrait » AL de La Guette «'-lait alors

MAI' AMI- DE LA GUETTE. 43o

au régiment ; il revint enfin, et l'on se maria sous les croisées de M. de Meurdrac > et à son insu, avec une dispense de M. l'archevêque de Paris. « Mon mari me vovoit tous les jours comme l'on verroit une sœur. Noos nous entretenions de cent choses agréables... » Ln mot de M. le duc d' Angoulème mit fin à ces beaux entretiens fraternels. Comme M. de La Guette le priait de déclarer son mariage à M. de Meurdrac , le duc demanda si le mariage était consommé. Le candide époux répondit que non ; sur quoi le Valois se mit en colère et lui dit : « Par la corbleu ! vous êtes un plaisant homme ! Si votre beau-père sait votre mariage , il mettra votre femme dans un couvent d'où vous ne la verrez jamais sortir. Partez incessamment et couchez avec elle sans remise. »

Il partit et M. d' Angoulème fut obéi : « Je ne dis point ce qui se passa , on le peut bien imaginer. » Il s'ensuivit presque aussitôt un enlèvement pour échapper à la furie de M. de Meurdrac, informé de tout par le duc d' Angoulème. Les deux jeunes époux s'idolâtraient. Malheureusement il fallait souvent se séparer , le devoir appelant souvent M. de La Guette pour le service du roi , devers les frontières. « J'eus le temps de verser des larmes à mon aise et de faire la femme au préjudice de ces nobles inclinations et de cette fermeté d'âme qui m'étoit si naturelle et qui

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me l'ait même avoir de l'aversion pour celles de mon sexe qui ont trop de mollesse. En effet, j'ai toujours été d'une humeur plus portée à la guerre qu'aux exercices tranquilles de mettre les poules à couver et de filer la quenouille , quoiqu'on dise qu'une femme ne doit savoir que cela. » Dès la seconde séparation les larmes se séchèrent , car en remettant le pied à rétrier, M. de La Guette signifia que s'il voyait encore pleurer sa femme il ne reviendrait plus jamais, et que cela fût dit une fois pour toutes. Par docilité conjugale, madame de La Guette chercha des distractions fort animées pendant les absences de son mari. Elle chassait le cerf en habit d'homme , dansait aux chansons (elle en avait toujours un denii-cent toutes prêtes), buvait du vin blanc sans sourciller, au milieu des plus joyeux convives. C'est dans ces habits, le verre en main, la chanson sur les lèvres, que son mari la surprit un soir qu'il revenait de l'armée. Elle se leva et lui dit : « Me voilà, s'il manque quelque cavalier dans votre compagnie, je suis tout équipée, comme vous voyez, et prête à vous servir. » Et comme après tout elle adorait son guerrier , il lui tardait déjà que la nappe fût levée pour aller l'entretenir à son aise,

et... deux personnes qui s'aiment ne demandent point de tiers

Madame de La Guette demeura toujours exactement

MADAME DE LA Gl II I I . 137

fidèle à ses devoirs, mais on s'aperçoit en revanche qu'elle tenait énergiqueinent à ses droits; elle l'avoue d'ailleurs sans biaiser , car elle a le parler franc et gaillard comme une Sévigné de campagne, et l'on sait que madame de Sévigné ne reculait pas ellemême devant les libertés du vieux parler gaulois. Une dame de qualité lui mit un jour martel en tèt<- : un accès de jalousie monta au cerveau de réponse fidèle, qui n'entendait nullement avoir pour mari un papillon. Elle s'en expliqua d'une verte façon avec M. de La Guette : « Si vous voyez davantage une telle dame, j'ai à vous dire que je suis résolue de vous perdre tous deux. — Etes-vous folle ? » répliqua le mari tout en s'engageant à ne plus voir la dame. Ils étaient d'ailleurs un peu fous l'un et l'autre, mais leurs accès de folie étaient vite passés. Une fois M. de La Guette dit à son laquais : « Ya dire à ta maîtresse qu'elle vienne promptement, que je veux lui donner un coup de pistolet. » D'où venait cette fureur? Madame de La Guette l'ignorait, mais elle se dit : « Monsieur veut me donner un coup de pistolet, vraiment la nouvelle est agréable, allons le recevoir. » Et la voilà partie pour aller gaiement au-devant du danger. M. d'Angoulème l'arrête au passage : « Par la corbleu ! voilà votre mari qui fait le fou , où allez-vous ? — Je vais quérir un coup de pistolet qu'il me veuf d- mner. — Par

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la corbleu ! n'y allez pas, les voilà un cent qui ne sauraient le mettre à la raison. » Elle passa outre, disant qu'elle avait un secret pour l'y mettre. « Je trouvai mon mari à cheval, entouré de gens qui faisaient tous leurs efforts pour l'adoucir; mais ils n'avancoient guère, Aussitôt que je l'eus approché, je lui dis: Mon cavalier, pied à terre, j'ai un mot à vous dire ; pour le coup de pistolet nous en parlerons une autre fois. Il sauta à l'heure même de son cheval pour me parler ; je l'entretins un moment , puis il se remit en selle le plus agréablement du monde...)) Elle avait un secret , on le voit bien, ou plutôt un charme : mais ce charme-là ne réussissait pas toujours. Elle recourait quelquefois à sa force physique pour triompher au plus vite d'un égarement trop menaçant. Un jour qu'on venait de réconcilier M. de La Guette et M. de Meur- (lr.ic , le beau-père et le gendre, une bourrasque imprévue s'élève pendant le dîner, les assiettes volent contre la tapisserie, en un clin d'oeil les épées sont en

l'air. Oue fait madame de La Guette? Laissons-la ra-

conter elle-même cette scène tragi-comique :

n Je me mis devant mon père et découvris ma poitrine, puis je dis à mon mari qui avait Fépée nue : Donne là-dedans, il faut que tu me tues avant que tu ses la moindre chose à mon père. Kl tout d'un coup je lui sautai au collet et lui arrachai son épée qu'il

n'eut pas de peine à me lâcher, lui étant impossible de nie résister en quoi que ce lut, car il m'aimoit trop pour cela. Je jetai l'épée par la fenêtre, et j'emportai mon mari hors de la salle , puis je fermai la porte ; mon pauvre père effrayé , qui avait vu le péril où il avait été , me vint embrasser étroitement , les larmes aux yeux, et me dit : Mon enfant, je t'ai donné la vie, tu me la rends aujourd'hui. Après Dieu, je ne la tiens que de toi : tes ennemis m'avoient voulu persuader que tu souhaitois ma mort; mais je reconnois le contraire, et je t'aimerai plus que jamais... »

Ne reculant jamais ni devant l'épée ni devant le pistolet de monsieur son mari, on comprend que madame de La Guette reculât encore moins devant d'autres pistolets et d'autres épées. Moitié présence d'esprit et moitié courage, elle sut toujours glisser entre les mains des cavaliers frondeurs ou royalistes qui infestaient le plat pays et qui se jouaient de l'honneur des femmes. Son honneur à elle resta sauf, et quelquefois même elle réussit par sa contenance à préserver ses terres du pillage. Dès qu'elle se nommait, les cavaliers s'inclinaient, et de ces loups ravisseurs elle faisait presque des agneaux, bêlant des fadaises calantes. Elle poussait si hardiment un cheval, elle avait la mine si fière, et prenait tant de plaisir, en galopant, à jeter de la poudre aux yeux! « Nous

eûmes, dit-elle, dans nos quartiers quelques Uouprs du roi... C'étoit dans le commencement de la moisson. J'appris que les gens de guerre fourrageoient dans mes grains... Je montai à cheval la canne en main, pour aller trouver MM. les fourrageurs, et dans la plus belle disposition du monde pour en frotter quelques-uns si j'avois trouvé de la résistance ; mais aussitôt qu'ils me virent et qu'ils se furent informés qui j'étois, ils s'en vinrent à moi et me dirent : Madame, nous nous étions mis dans vos grains pour fourrager, comme vous voyez; mais nous allons sortir tout à l'heure pour aller chez vos voisins... Je mis pied à terre pour voir de quelle façon ces bonnes gens travaillent quand ils pèchent en eau trouble. J'en voyais plusieurs qui se servaient de faulx, d'autres de fléaux, d'autres de faucilles, d'autres de tonneaux pour battre le blé, d'autres qui portaient des trousses, et la plupart qui étoient faits comme des démons. » Eh bien ! tous ces démons-là se signaient galamment devant cette châtelaine à cheval qui les abordait la canne à la main.

Il me plairait fort de continuer ainsi à suivre notre amazone à travers tous les épisodes de sa vie et de ses Mémoires, mais voilà déjà beaucoup d'extraits et de «.•dations. Je signalerai aux curieux le chapitre de son voyage à Bordeaux, Ilien n'est plus. animé, plus vil',

plus galant et de meilleure humeur. Je ne puis résis1 ter, en terminant, à l'envie de copier le récit d'une de ses dernières cavalcades, quoique le détail en soit assez cru : madame de Sévigné d'ailleurs, je le répète, n'a pas plus de scrupules dans sa correspondance que madame de La Guette dans ses Mémoires. Cette cavalcade eut lieu à Bordeaux avec madame de Marsin, et les filles d'honneur de madame la Princesse et de madame de Longueville.

« Nous allâmes du côté de Bacalan, et beaucoup d'officiers suivirent à pied. Quand nous fûmes dans la prairie, je pris plaisir à faire galoper mon cheval de toute sa force, sans m'aperce voir que mes jupes avoient un peu remonté... Ah! voilà madame de La Guette qui montre sa cuisse!... je leur dis : Il n'y a remède. Elle n'est pas comme celle d'un héron. Elle est belle, blanche et bien polie, comme vous voyez; mais vous ne la verrez pas davantage, puis je recommençai à galoper plus qu'auparavant. »

À quelques jours de là, cette brillante écuyère fit une chute et se cassa le nez. Elle continua pourtant à faire l'héroïne quoiqu'elle eût le nez cassé. On ne lui tint pas compte à la cour du service qu'elle avait rendu au parti royaliste, dans le voisinage de Gros- Bois, où l'armée de Turenne qui notait que de six à sept mille hommes « avait Paris à dos, la Seine à

boire, dix-huit mille Lorrains en tête. » Madame de La Guette fut cause que l'armée si faible du roi ne futpas attaquée et balayée. Sa mission en Guyenne auprès de M. de Marsin, quoiqu'elle eut d'heureux résultats, ne lui fut d'aucun avantage, ni à son mari ni à ses enfants. Elle survécut à M. de La Guette et à son fils aine, qu'elle avait suivi en Hollande, où il avait pris du service. On croit qu'elle est morte en ce pay#-là.

Au temps de la mode des portraits, madame de La Guette fit le sien chez madame la marquise d'Hocquincourt : il était en vers, à la cavalière et à la burlesque. Voici un couplet de cette pièce :

Si je suivois ma fantaisie, Je m'en irois dans les combats Avec un fort grand coutelas Faire une étrange boucherie.

Avec de pareils goûts, elle eut du mérite à rester bonne femme et bonne mère. Elle sut gaillardement élever ses garçons pour le métier d'honnête homme. Quant aux filles, elle en prit beaucoup de soin sans doute, mais elles lui donnèrent, à ce qu'il semble, infiniment plus de souci : « 11 les faut toujours tenir à sa ceinture ou en religion, et pour conclusion ce sont de fâcheuses bètes, et bien à charge à ces mères

qui aiment L'honneur. » Ce qui est certain, c'est qu'on ne se réprésente pas madame de La Guette avec des petites iilles pendues à sa jupe; ce quelle tient toujours à sa ceinture, c'est le grand coutelas, qui, s'il ne lui sert pour la guerre, l'accompagne du moins à la chasse, quand elle court le cerf en habits d'homme dans le voisinage de son château, ou qu'elle découpe hardiment sur une table féodale quelque pièce fumante de venaison.

S'il y avait eu sous la Fronde beaucoup de caractères pareils à celui de madame de La Guette, la cause royale eut bientôt dominé les mouvements confus et désordonnés de la guerre civile. Elle n'en put triompher décisivement qu'à l'aide d'une intrigue galante. Anne d'Autriche, si faible et si opiniâtre à la fois, soutint dans Mazarin l'homme qu'elle aimait. Le cardinal serait tombé s'il n'avait été que le ministre de la reine. Comment x\nne d'Autriche, d'une froideur dédaigneuse à l'égard de Richelieu, se laissât-elle gagner par Mazarin? Maîtresse d'elle-même à la mort du roi, dépositaire impuissante de la domination suprême, et déjà loin de la jeunesse, elle n'avait plus les mêmes raisons de résister; elle céda. Singulière destinée que la sienne î Trop indifférente pour disputer Louis XIII à Richelieu, elle abandonna la

tutelle de Louis XI Y à Mazarin. Elle n'avait du rang souverain que la majesté extérieure.

La guerre civile apaisée, Anne d'Autriche se livra de plus en plus à la dévotion. Elle se renferma plus souvent dans son oratoire et fit des visites plus nombreuses au Yal-de-Gràee. Mazarin, qui suivait les goûts du roi, avait appelé ses nièces d'Italie. La cabale de la jeunesse se dressait en face de la vieille cour. Anne d'Autriche essayait en vain de combattre ces entraînements. Le mariage du roi pouvait seul y mettre un terme. Des négociations furent ouvertes avec la maison de Savoie. Mais l'alliance avec l'Espagne était une nécessité politique : on partit pour les Pyrénées. D'accord avec la reine et faisant violence au roi, le cardinal avait envoyé Marie de Mancini au Brouage. Tout ce qui se rapporte à l'union de Louis avec sa cousine Marie-Thérèse doit nous intéresser forcément. Les destinées du règne sont sur le tapis où s'accoudent Louis de Haro et Mazarin.

Le caractère, l'esprit, les qualités et les défauts de l'infante peuvent avoir, s'ils sont à la hauteur de sa situation prochaine, une influence décisive sur la direction de la jeune cour de France. Il est donc important d'examiner tout ce qui trahit déjà les goûts, le naturel, le degré d'ambition et d'intelligence de Marie-Thérèse.

Ses impressions à la vue du ru et les impressions de celui-ci à la vue de la fille de Philippe IV sont précieuses à recueillir.

D'abord réservée comme il sied à une Espagnole et à une infante, Marie-Thérèse s'enhardit à mesure qu'elle s'approche de l'ile de la Conférence. A Madrid, complimentée au nom de la reine-mère et du roi, elle ne répond d'autres paroles que celles-ci : « Dites à la reine ma dame et ma tante que je serai toujours à ses pieds. » Plus tard elle ajoute que ce qu'elle a dit pour la reine peut s'entendre pour le roi : « Y ai rey tambien ! » Arrivée dans l'ile de la Conférence, elle s'assied à coté de Philippe IY et de sa tante sur la ligne qui, dans la salle de l'entrevue, sépare les deux Etats. Le duc d'Orléans, frère du roi, se place auprès d'elle. Tout à coup, du coté de la France une porte s'ouvre, et Louis XIY parait sans être attendu entre Mazarin et Louis de Haro qu'il dépasse de la tète. — « Que dites-vous de l'inconnu? demande Anne d'Autriche. — Il n'est pas temps de s'expliquer, répond Philippe IY pour sa fille. — Et quand le pourra t-elle? — Lorsqu'elle aura passé cette porte. » Tandis que Sa Majesté Catholique s'entretient ainsi sur un ton solennel avec sa sœur, le jeune duc d'Orléans et l'infante causent à voix basse : — « Que le parece à Vucstra Majestod de hpuertaî— Muy linda

y muy buena me parece la puer ta, » répond Marie- Thérèse avec une franchise étourdie.

Quand le roi d'Espagne remonte en bateau avec sa fille, le rivage de la Bidassoa présente un tableau charmant. Les seigneurs français se pressent autour de Sa Majesté Catholique, dont le vêtement sévère se trouve enchâssé au milieu d'un cercle brillant de dorures, de rubans, de plumes et de broderies, tandis que le riche costume du roi de France rayonne sur les tristes habits des seigneurs espagnols qui l'environnent. On se sépare, le bateau part, et Louis, le chapeau à la main, se met à courir sur le rivage comme un amoureux de seize ans. Tous les courtisans le suivent. Le roi d'Espagne feint d'abord de ne pas remarquer cette course romanesque. Il se décide enfin, après réflexion, à se retourner vers la rive. Sa tête pétrifiée par l'étiquette parait à la fenêtre du bateau. Il salue gravement et rentre dans son immobilité sans plus s'occuper de Louis qui accompagne encore longtemps le bateau.

Si j'insiste sur ces détails, ce n'est pas pour étaler une minutieuse érudition, c'est pour mettre en relief la différence des deux cours et des deux pays. Pour exercer quelque influence à Versailles, il faut que Marie-Thérèse comprenne ce contraste. Il est si peu de princesses étrangères qui aient su devenir fran-

çaises en passant la frontière ! L'infante saura-t-elle se dépayser et le voudra-t-elle ? Le sang de sa mère, qui est le sang d'Henri IV, se réveillera-t-il pour colorer d'une vive teinte la blancheur autrichienne de son visage? Tout semble le promettre. Elle aime le luxe de nos courtisans; et quand la sefiora Molina, son assafata, lui demande si le roi lui convient, elle répond avec une gracieuse volubilité : « — Y como ! que me agrada ! par cierto qiies muy lindo moço, y que ha hechô una cavalcada muy brava, y muy de galanl » — Nous citons les mots espagnols parce que le charme de la réplique serait affaibli par la traduction. A partir de ce moment, son exaltation s'accroît de jour en jour, elle publie son bonheur avec une innocence presque effrontée. Elle quitte sans regret son guard-in faute , horrible machine bonne tout au plus à défigurer sa taille , et la voilà si amincie qu'elle peut faire place au roi sur un pliant, elle qui tenait à peine sous le dais avec sa sœur, en grande toilette espagnole ! On lui essaye la couronne fermée, sa laide et grosse coiffure empêche qu'on ne puisse l'affermir sur son front. Quand les monos ne chargeront plus sa tète comme les cercles aplatis du guardin faute embarrassaient sa ceinture, quand on aura remplacé tous ses vilains rubans et ses maigres dentelles, quand enfin, pour dernière cérémonie, on lui

aura passé le corps de jupe des dames françaises, il semble qu'une transformation complète renouvellera les habitudes, la physionomie, la démarche, tout l'air de la princesse. Il lui sera permis d'être aussi jeune que le veut son âge et d'oublier les tyrannies d'une étiquette outrée. La fille compassée de Philippe IY deviendra peut-être une gracieuse reine de France, Ce beau titre l'enorgueillit, elle en est fière ; et quoiqu'elle donne, en sortant d'Espagne, une larme au souvenir de son père et de sa patrie, elle aime déjà la France parce qu'elle adore le roi. Quand sa camerera prend congé pour retourner à Madrid, Marie- Thérèse lui fait cadeau d'un portrait de Louis XIY. — « Vous pourrez dire en Espagne que le portrait lui ressemble, mais quil est plus beau. » Ses chastes hésitations, suivies d'un empressement passionné, au moment où elle va passer dans le lit nuptial, unissent dans un même sentiment les plus douces plaintes de la virginité mourante aux élans les plus irrésistibles d'un amour sincère. — Es mwj temprano : C'est trop tôt, dit-elle d'abord en rougissant. Puis, saisie d'une impatience fébrile , elle hâte ses femmes qui la déshabillent trop lentement à son gré : — Presto, presto, qu-eirey m'espéra .'—Vite, vite, que le roi m'attend ! — Ce mot est comme un pressentissement du caractère de ce roi, jaloux de sa dignité souveraine, qui doit

LA REINE MARIE-THÉRÈSE. loi

se plaindre plus tard d'avoir failli attendre. Anne d'Autriche avait averti sa nièce de l'humeur absolue de Louis XIV, elle lui avait prescrit l'obéissance comme un dogme impérieux de la religion conjugale. Aussi Marie-Thérèse montra-t-elle de bonne heure une sorte de docilité ombrageuse , si cela peut se dire, une de ces soumissions effarouchées qui bronchent à chaque pas dans une route aplanie, seulement par peur de broncher. Elle fut la première et la plus humble sujette de son royal époux, qui la souffrit à ses pieds quand elle n'osa plus se jeter dans ses bras.

Par déférence pour sa tante, la jeune reine abdiqua ses droits à toute influence particulière ; elle se mit en tutelle comme un enfant , ne se dirigea plus par ses propres inspirations, et fit si bien, en un mot, qu'au bout d'un certain temps elle n'était plus une personne. Au lieu d'imposer sa direction à ce qu'on appelait la cabale de la jeunesse, elle fut de la vieille cour à l'exemple d'Anne d'Autriche. La froideur du roi augmentant de plus en plus, elle s'enferma dans la solitude, n'admettant à ses côtés que sa chère assafata, dofia Molina, son unique confidente. Cependant la spirituelle et brillante princesse d'Angleterre , maintenant Madame ; la comtesse de Soissons, la duchesse de Valentinois, entouraient le roi et le char-

niaient. C'était un motif pour que la reine les détestât. Elles n'en triomphaient pas moins par la grâce de la jeunesse et le goût des plaisirs magnifiques, imaginés par Louis. Les bois de Fontainebleau resplendissaient la nuit de mille lueurs enchantées. Madame et le roi y soupaient ensemble et s'y promenaient aux étoiles ou chassaient aux flambeaux. Monsieur, duc d'Orléans, se plaisait d'abord à ces divertissements qu'il finit par voir avec chagrin. On se moqua de ses sentiments. Infatigables l'un et l'autre, Henriette et le roi continuèrent à enchaîner les belles nuits aux belles journées , sans autre souci que celui de réaliser les merveilles d'une existence magique. Ils menaient à grandes guides le char mythologique du soleil, escorté de ces Heures souriantes qui disparaissent une à une en repliant leur blanche tunique aux détours dé la route enflammée. Dédaigneux de l'avenir , ils puisaient à pleines mains dans le trésor de la jeunesse et faisaient largesse au Temps.

Marie-Thérèse pleurait et ne savait que pleurer. Anne d'Autriche traitait sa nièce comme sa fille et parlait à son fils en belle-mère qui blâme les dissipations d'un gendre. Ces querelles finissaient par des brouilleries, bientôt suivies de réconciliations, où Louis XIV ne cédait rien, Anne d'Autriche s'apaisait alors et conseillait à la reine de renouer avec Ma-

dame, d'aimer un peu plus les joies du monde que les consolations de la retraite. Exhortations dérisoires et vaines ! Conseille-t-on à l'oiseau de s'envoler quand on l'a retenu longtemps prisonnier dans sa cage ? Qu'il essaye de s'élever dans l'air, il sentira ses pauvres ailes mortes au mouvement, un rayon de soleil suffira pour l'éblouir, un coup de vent pour l'abattre. Marie-Thérèse ne tenta pas même un tardif essor ; elle referma tristement la porte de sa retraite entr'ouverte par la reine mère. Peut-être, après s'être ainsi résignée, une révélation du cœur, si clairvoyant dans les choses qui l'intéressent, lui vint-elle expliquer la principale cause de son abandon. Animée d'une passion sincère et plus près du roi que personne, avaitelle besoin de choisir un avocat pour plaider sa cause devant lui? N'aurait-elle pas mieux agi en prenant la parole elle-même ? Ces retours aigrissaient sans doute son esprit. Il n'était plus temps d'ailleurs de lutter, la partie était désormais perdue, elle le comprenait d'instinct. On avait beau lui cacher, par les ordres d'Anne d'Autriche , l'inclination du roi pour mademoiselle La Yalli ère, elle devinait l'énigme, sans secours, par la seule pénétration de son cœur. Un jour que cette favorite passait devant elle pour aller souper chez la comtesse de Soissons, la reine dit en espagnol : Esta donzella con las arracadas de diamant ey

loi IA REINE MARIE-THÉRÈSE.

es esta que et rey quiète : Cette demoiselle aux pendants d'oreilles de diamant est celle que le roi aime. Je passerai légèrement sur l'intrigue, ourdie chez Madame, qui fit exiler le comte de Guiche et le marquis de Yardes. Les détails en sont trop connus. Personne n'ignore que Madame, jalouse de sa fille d'honneur , aussi bien que la comtesse de Soissons, tâcha d'apprendre par une lettre à Marie- Thérèse l'amour du roi pour La Yallière. Cette lettre fut surprise avant de parvenir à son adresse ; mais comme il était impossible de taire plus longtemps un secret si difficile à cacher, la comtesse de Soissons fut chargée par le roi d'éclairer la reine sur ce point, afin de prévenir le fâcheux effet d'une dénonciation. En amenant Louis XIV à cette démarche, l'artificieuse comtesse avait eu surtout en vue de se laver de tout soupçon de participation dans l'affaire de Vardes. Elle y réussit pour un temps. Les pressentiments de la reine furent confirmés par la comtesse de Soissons aux Carmélites de la rue du Bouloi, où rendez-vous avait été pris pour cette explication si délicate. Louis XIV y gagna de ne plus se contraindre en rien. Il conduisait La Yallière à un bal masqué chez Madame, et refusait ouvertement d'y conduire la reine. Il commandait aux dames de qualité de suivre ki favorite. La comtesse do Brancas , la femme du

LA REINE MARIE-THÉRÈSE. 15o

chevalier d'honneur d'Antte d'Autriche, s'empressait de donner l'exemple de l'obéissance. Là-dessus plaintes de la reine mère à son chevalier, au sujet de la conduite de la comtesse, qui accuse auprès du roi la duchesse de Na vailles d'avoir soulevé cet orage.

La duchesse, d'une vertu rigide, avait offensé le roi pour avoir rempli avec trop de droiture sa charge de dame d'honneur , gouvernante des filles de la reine. Elle avait poussé le scrupule jusqu'à faire griller l'ouverture des cheminées, de peur qu'un beau soir le roi ne prit ce chemin pour se rapprocher de mademoiselle La Mothe d'Argencourt. Cette hardiesse lui valut une disgrâce masquée. Soutenue par la mère de Louis XIY, elle demeura sans aucune sûreté à la cour, d'où elle devait sortir tôt ou tard. Après le mariage du roi, survint une querelle de préséance entre la dame d'honneur et la surintendante, qui était la comtesse de Soissons. La protection des deux reines rendit forcément Louis XIY favorable aux prétentions de la duchesse. L'arrêt fut à son avantage. La surintendante en garda rancune à la dame d'honneur et attendit une occasion pour se venger. Quand madame de Xavailles, à tort ou à raison, fut accusée par madame de Brancas, le roi se ressouvint de ses anciennes injures, et la comtesse de Soissons aviva ce ressentiment. La foudre éclata : madame de Navailles et son

mari furent frappés, leur perte résolue. Ordre au duc et à la duchesse de donner la démission de leurs charges ; les deux reines interviennent encore : mais cette fois, nulle pitié. Il fallut s'exécuter et partir. Honorable exil, qu'aucunes considérations, pas même les prières d'Anne d'Autriche au lit de mort, ne purent abréger ! Les femmes vertueuses de la cour furent averties par ce châtiment de se montrer tolérantes. Madame de Montausier, vertueuse autant que madame de Navailles, mais d'une autre façon, rechercha les bonnes grâces de la favorite.

Pendant que La Yallière avait le cœur du roi, madame de Montespan amusait la reine à son petit coucher. La Yallière, détrônée par madame de Montespan , se jeta aux Carmélites , comme autrefois mademoiselle de Lafayette à Sainte-Marie. Elle partit, et revint, et ne sut plus s'en aller qu'abreuvée de dégoûts. Le jour où sœur Louise de la Miséricorde prononça ses vœux, Marie-Thérèse entendit, à côté d'elle, derrière la grille, les sublimes consolations de Bossuet.

Anne d'Autriche était morte peu regrettée. Elle avait eu les meilleures intentions du monde, mille occasions et nulle énergie pour les appliquer au bien de l'Etat. Avec une tête digne de sa fortune, elle aurait eu un magnifique rôle à remplir dans les dr;i-

matiques affaires de deux règnes. Ce rôle, elle n'eut pas même assez de sérieux pour l'étudier. Dévote et coquette, légère sans entraînement, religieuse sans mesure, amoureuse de son beau corps, froide et irritable, ayant des favorites qu'elle n'aimait guère, bonne avec indifférence et point de discernement, changeante et opiniâtre ; tous les contrastes en un mot, sans rien de grand que l'air de sa personne ! Je suis de l'avis du cardinal de Retz : c'est une nature de Suissesse qui n'inspire pas la moindre sympathie. Le bien se fit en dehors d'elle, et sa mollesse ne sut jamais empêcher le mal. Marie de Médicis, agissant directement contre sa belle-nile, éloigna Louis XIII de sa femme ; celle-ci, agissant au contraire dans Tintérêt de Marie-Thérèse, éloigna Louis XIY de la jeune reine. Elle contribua puissamment , par sa tutelle inhabile, à rendre sa pupille malheureuse et insignifiante.

Marie-Thérèse n'avait pas de quoi exercer une influence souveraine. Volontairement résignée à la condition de pupille, la nièce n'avait pas même la majesté extérieure de sa tante. Quelque chose pourtant la rend sympathique : je veux parler de son amour, aussi vrai que celui de La Yallière. Piévoltée des honneurs de la première favorite, elle s'accoutuma à la grandeur des autres. Elle allait avec madame de Montespan

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aux Carmélites, oùVasthi, comme la nommaient les courtisans quand madame de Maintenon s'appela Esther, s'amusait à de pieuses loteries et à faire la cuisine. Si dofia Molina était menacée d'être renvoyée en Espagne, elle invoquait pour la maintenir à la cour l'appui de sa triomphante rivale. Celle-ci accablait la reine de ses hauteurs, et le roi, tout indifféreut qu'il fût aux souffrances de Marie-Thérèse, était obligé parfois de rappeler à sa maîtresse le respect dû à sa femme. La dignité royale manquait d'ailleurs à la reine ; point de représentation, l'apparence d'une carmélite égarée à Versailles, une bonne et fade odeur de couvent; avec tout cela, des réveils pour le monde, qui la rendaient sans doute ridicule. Si la favorite du roi avait une nouvelle coiffure, elle blâmait cette mode et finissait ensuite par l'accepter. Quand madame de Thianges, madame de Xevers et madame de Monte span parurent avec les cheveux courts et frisés à la hureluberlu, la reine s'en moqua ; puis elle fit venir la Vienne et la Martin, dont les ciseaux tranchèrent sa belle chevelure.—Ah I Madame, s'écria madame de Crussol, vous avez pris notre coiffure. — Votre coiffure, répliqua la reine avec dépit ; je vous assure que je n'ai pas voulu prendre votre coiffure : je me suis fait couper Les cheveux parce que le roi les aime mieux ainsi; mais ce n'est point pour prendre votre coiffure.

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Telle était Marie-Thérèse, inférieure jusque dans les bagatelles à ses heureuses rivales. Quand elle mourut, Louis XIY prononça ces paroles si connues : ce C'est le premier chagrin qu'elle m'ait donné. )> Singulier aveu d'un égoïsme naïf! Louis XIY ne se préoccupait de la reine que lorsqu'elle était enceinte : alors il l'environnait de soins, de prévenances ; il lui faisait fabriquer, pour ses voyages, une espèce de chaise à porteurs en forme de lit. En toute autre circonstance, il lui témoignait cette stérile pitié qu'on accorde à des afflictions dont on n'est point la cause, sentiment banal comme un compliment de condoléance. Il n'avait pas même conservé les faciles égards des premiers jours.

Plus indépendant que s'il n'eût point été marié, le roi Très-Chrétien vivait en sultan. De l'entraînement romanesque, de la passion touchante, presque justifiée par la fragilité des jeunes cœurs, il en était venu hardiment à choisir dans sa cour ainsi que dans un harem. Tranquille dans cette vie de désordre, il avait élevé le scandale à la hauteur imposante d'un monument. Quand le souverain absolu d'un royaume donne sur les degrés de son palais le spectacle d'un double adultère, il ne faut pas demander oiï en est la vertu des femmes. C'est à qui fixera pour un jour ou pour une heure la fantaisie du maître. On profite d'une fougue

des sens aussi bien que d'une surprise du cœur ou de l'imagination. L'honneur des familles les plus illustres est à ses pieds. Le poste de favorite est d'un si grand rapport que les charges les plus lucratives et les plus honorables tombent dans le décri auprès de cet emploi radieux. La maîtresse du roi dispose des privilèges attachés à un véritable ministère, qu'on pourrait appeler le ministère de grâce et justice. Elle distribue titres et faveurs, son caprice fait loi. Les libéralités de la cassette passent par ses mains; elle agrandit sa maison, procure à ses proches et à ses amis de splendides établissements. Aussi voit-on des hobereaux de province équiper une fille comme un armateur équipe un bâtiment marchand. Madedemoiselle de Fontanges, par exemple, arrive à la cour toutes voiles dehors et hasarde aux brises changeantes de la haute mer les espérances de fortune de ses parents. Si le gracieux vaisseau chavire, les parents sont ruinés. « Sotte comme un panier, belle comme un ange, » suivant l'expression de la palatine de Bavière, seconde duchesse d'Orléans, mademoiselle de Fontanges réussit, et les deux nœuds de rubans qui tombent sur son joli front deviennent le point de mire de tous les courtisans. La sotte angélique ne dure pas ; un mal funeste l'enlève, et madame de Montespan reparaît avec tout l'esprit des Mortcmart. Il est

grand temps qu'une ère nouvelle se montre : voici madame de Maintenon !

Anus ne retracerons pas la lutte entre les deux amies devenues rivales. Sa Solidité triomphera de Sa Hauteur, malgré la sainte maladresse de Bossuet qui , le plus innocemment du monde, sert un jour d'entremetteur à madame de Montespan. A son heure suprême, la reine a vu Louis XIV lui revenir ; elle sait que ce retour est dû à la gouvernante de M. le duc du Maine. Sa reconnaissance éclate de la manière la plus significative. Marie-Thérèse donne son portrait à sainte Françoise, comme si elle comprenait que la dernière favorite du roi doit être l'héritière légitime de la reine de France.

Il nous est impossible de nous séparer de Marie- Thérèse sans attendrissement. Pauvre reine inutile, et plus misérable dans son palais qu'une sujette ! Nous l'avons prise sur les bords de la Bidassoa si gracieuse dans sa timidité, puis si glorieuse de son bonheur! Anne d'Autriche s'empare de l'infante et ne lui laisse même pas les séductions de la jeunesse. Cette fille d'Espagne vieillit et s'aigrit avant l'âge, par la faute d'une tutrice déjà vieille et sombre. Elle n'a pas même, dans ses ennuis, le courage d'une noble résignation. Sa vertu naturelle et sans éclat n'avait point d'action à la cour ; avec de plus grands dehors, une

contenance plus ferme, elle eût été contagieuse dans de certaines limites, et les âmes honnêtes, éparses çàet là, auraient bientôt formé groupe autour du trône. Quand Marie-Thérèse abandonna la terre, on la vit au ciel ; personne ne pleura. Son panégyriste sacré , si terrible dans l'oraison funèhre de Madame , n'eut pas même dans celle-ci l'occasion d'être éloquent. La parole tonnante du prédicateur s'apaise et coule doucement, sans aucun de ces sursauts qui bouleversent. Ce sont des louanges sereines comme on en adresse aux élus. Les textes les plus consolants de l'Ecriture sainte viennent s'enchaîner l'un à l'autre dans ce calme discours : Sine macula ante thronum Dei... Ambulabnnt mecum in albis... Virgines enim sunt...Hi sequuntur Agnnm. « Elle était de ces âmes blanches, virginales, immaculées, qui brillent devant le trône de Dieu et suivent l'Agneau. » Puis le sublime orateur place ces humbles mots dans la bouche de Marie-Thérèse : Neque ambulavi in 7/iar/nis, non est exaltatum cor ?newn) neque elati sunt oculi mei. « Je n'ai point marché parmi les grands, mon cœur ne s'est point élevé, et mes yeux sont restés baissés. » C'est là justement sa faute ou plutôt son malheur dans le rang suprême où Dieu l'avait mise. On a déploré souvent, avec des éclats de voix pathétiques et toutes les exagérations d'une sensibilité théâtrale, le sort des grandes âmes incomprises,

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retenues par la fatalité dans des conditions misérables. Il y a quelque chose de \ ) is triste au monde ; c'est la destinée d'un esprit mccl ste enclavé dans les gênes de la grandeur humaine. Madame de Maintenon était, au xvne siècle, la seule femme digne d'être unie à Louis XIV.

Il a été longtemps spirituel, et philosophiquement ou politiquement édifiant, de rabaisser celle qui décora le titre de favorite. De nos jours, M. Cousin lui-même s'est montré plus voltairien que Voltaire à l'égard de madame de Maintenon. Il a déclaré par écrit (je cite ses propres mots) : « ne ressentir aucune sympathie « pour celle qui jamais ne consulta ni le devoir ni a son cœur, mais l'opinion ; ne poursuivit qu'un seul « et bien misérable objet, la considération, feignant « de prendre le plaisir d'un -roi pour la volonté de a Dieu, sans vertu à la fois et sans amour; victime « volontaire et par conséquent peu intéressante de a ce tyran vulgaire qu'on appelle les convenances du « monde. » L'accusation est forte, venant surtout d'un tel adversaire. Puisque nous en trouvons l'occasion, qu'il nous soit permis d'en appeler de cette sentence injuste. Nous ne prétendons pas sanctifier tous les actes de madame de Maintenon ; mais il nous sera facile de relever bien des erreurs en définissant clairement le degré, le caractère de son influence. Avant d'abor-

der cette tâche délicate , nous voudrions, si le lecteur le permet, toucher en passant la vie de quelques femmes vertueuses qui n'ont pas eu d'influence historique et qui ne pouvaient en avoir pour cent raisons. Elles nous apparaissent dans un lointain romanesque, au milieu d'un groupe bien distinct que nous appellerons le groupe des veuves de Randan.

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