‹ Les amoureux de Madame SévignéChapitre 14 sur 28 · NU MADAME DE MÏRAMIOIÎ · texte numérisé non relu

NU MADAME DE MÏRAMIOIÎ

querics de Molière, avant et après ses comédies satiriques, les femmes impriment leur trace dans chaque sphère de l'activité humaine. Elles défient les hommes d'aller plus loin qu'elles-mêmes en galanterie, en politique , les lettres profanes et sacrées ne rebutent pas leur ambition. Elles vont jusqu'à exercer, comme les diaconesses de l'Eglise primitive, une partie des fonctions du sacerdoce. A Saint-Cyr , madame de Brinon est prédicatrice, qu'on me pardonne le mot. Elle fait des prônes et commente les Évangiles aussi bien qu'un prêtre. Madame Guy on est quelque chose comme une prophétesse , un oracle divin, un Messie de circonstance. Peu s'en faut que madame de Miramion n'entreprenne les courses lointaines de l'apostolat voyageur. Sœur Louise de la Miséricorde, la touchante La Vallière , devient pour madame de Montespan convertie une sorte de directeur. Enfin madame de Maintenon descend des hauteurs du trône pour se transformer en catéchiste, elle explique aux gens d'Avon les vérités de la foi.

Les personnages , on le voit, ne manquent pas au tableau historique dont nous avons déjà crayonné beaucoup de physionomies sérieuses ou enjouées.

Avant d'aborder la principale figure, celle de madame de Maintenon, nous lèverons le voile mystique qui rouvre le front de la comtesse de Dalet, une sainte

MADAME DE MIRAMION. J8l

ignorée et digne d'être glorifiée, une vraie fille de saint François de Sales , comme madame de Miramion fut la fille de saint Vincent de Paul.

Tout est romanesque, héroïque et merveilleux dans la vie d'Anne-Thérèse de Préchonnet, comtesse de Dalet. Si le jeune abbé Fléchier, en accompagnant M.deCaumartinauxGrands Jours d'Auvergne, s'était arrêté au château d'Usson, au petit bourg de Dalet, ou dans la petite ville de Montferrand , il aurait eu à raconter, à propos de notre sainte comtesse, des traits de mœurs locales de l'ancienne France mille fois plus intéressants que ses anecdotes sur mademoiselle de Combes, sur la belle Etiennette, et sur le curé de Saint- Babel; mais le galant abbé, qui n'avait alors pour bréviaire que Y Art cl aimer d'Ovide, traduit parle président Nicole, ne s'inquiétait point de chercher en Auvergne la trace lumineuse des grandes vertus. Ce qu'il lui fallait avant tout, c'était le spectacle des petites folies mondaines, c'était la chronique amoureuse

lSi LA < OMTESSE DE DALET.

et scandaleuse de la province où il était venu s'exiler un instant , à la suite de Messieurs des Grands Jours. Xe devait-il pas , en rentrant à Paris , divertir avec ses Mémoires les belles précieuses qui rêvaient déjà pour lui la crosse et la mitre? S'il entendit par hasard nommer dans quelque salon la Révérende Mère Anne-Thérèse , cette fille de vœu , cette maîtresse d'oraison, comme l'appelle sa biographe, la Mère Madeleine de Chaugy, il dut sourire dans son rabat des austères grandeurs de cette noble veuve que les laquais de sa maison avaient insolemment surnommée la Dame crottée, la Comtesse coureuse, le valet de pied de la Visitation. Qu'avait-il affaire des aventures de cette étrange personne qui, née dans un rang élevé, s'était plu à renvoyer carrosse et litière « pour aller plus vite au ciel » par les sentiers des humbles et des pauvres ?

Je regrette très-sincèrement que les derniers éditeurs des Mémoires sur les Grands Jours de l'abbé Fléchier n'aient pas eu la pensée de joindre à l'appendice de cet ouvrage la vie de la comtesse de Dalet, par la Révérende Mère Madeleine de Chaugy. A côté de la chronique romanesque de l'abbé, môme au point de vue littéraire, la légende historique de l'humble religieuse n'aurait point paru déplacée. Les lecteurs intelligents qni auraient deviné le sens de ce contraste

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se seraient rappelé fort à propos, qu'à l'époque la plus florissante de l'hôtel Rambouillet, au moment où l'esprit de Voiture frétillait dans la cervelle des petits abbés, le génie poétique et religieux d'un François de Sales créait de grandes âmes , pleines de douceur et d'ardeur, jusque dans les provinces les plus reculées du royaume de France et du pays de Tendre.

La Mère de Cbaugy, pour écrire la vie de la comtesse de Dalet, semble avoir emprunté le style du saint évèque de Genève ! ; elle commence en ces termes : « De même que notre vénérable Père ( saint François de Sales) dit que les chiens de chasse se confondent et se fourvoient aisément quand ils quêtent dans des lieux pleins de fleurs et de plantes qui parfument l'air de leurs odeurs; j'ai sujet de craindre que la grande variété et la multitude des vertus héroïques de cette servante de Dieu ne m'éblouisse ; et que surprise par la douceur du parfum que sa vie très-religieuse et très-exemplaire a exhalé... je tombe en défaut parmi une si grande affluence de saintes actions et de vertus odorantes... »

Anne-Thérèse de Préchonnet naquit vers le com-

1 Voir la nouvelle édition des Vies de huit vénérable, veuves, etc. récemment publiée par M. Charles d Ilérieault, avec une préfaa très- remarquable.

mencement du xvne siècle, de Gaspard Le Loup de Montfan et de Charlotte de Beaufort de Montboissier- Canillac. Les Montfan, maison d'ancienne chevalerie, étaient alliés aux d'Aligre, aux Montmorin, aux Lafayette , aux Rochefort , aux Rochechouart , aux Choiscul, aux Lévis. La maison de Beaufort remontait jusqu'aux princes d'Auvergne ; elle avait donné à la France plusieurs grands capitaines, et à l'Église deux papes : Clément VI et Grégoire XI. Un membre de cette famille , un Canillac , était gouverneur d'iîsson, pendant que la reine Marguerite de Valois, la première femme d'Henri IV, exilée et prisonnière, tenait sa cour dans ce château. Ce fut, selon toute apparence, au milieu de cette petite cour littéraire et plus que galante , que se passèrent les premières années de la future comtesse de Dalet. Madame de Montfan ayant été appelée auprès de la reine Marguerite , sa fille Anne-Thérèse la suivit à Usson , où elle devint une des demoiselles d'honneur de la reine. Ici l'excellente Mère de Chaugy se sent grandement embarrassée pour démontrer comment en cette folle cour l'innocence d'Anne-Thérèse resta victorieuse des plus grands périls. « Il faut avouer, dit-elle, qu'à la réserve de cette pudeur qu'elle conserva même avec org iieil et avec une espèce d'empire, on ne peut l'excuser ({iien tout le reste elle n'ait fait un très-mauvais

usage du temps et des dons naturels dont la bonté divine l'avait avantagée. » La jeune fille d'honneur s'était abandonnée tout entière au démon de la vanité. Sans cesse occupée de divertissements et de modes nouvelles, elle passait son temps à se parer et à se farder pour briller au premier rang dans les bals et les spectacles. Elle dessinait , chantait , causait et récitait à merveille; elle avait lu les romans avec passion , elle savait par cœur les poètes ; ce qui la faisait paraître avec éclat dans les compagnies galantes. La belle mignonne, au sein de cette dissipation, avait même oublié de dire ses prières, et pourtant Dieu lui fit la grâce de s'honorer à treize ans par un trait de vaillance et de vertu : « Parmi toutes ces gentillesses et complaisances qu'elle avait pour toutes les délicatesses qui flattent l'esprit, raconte naïvement la Mère Françoise-Madeleine , elle eut le courage de donner un soufflet à un grand prince qui eut la hardiesse de lui dire quelque parole trop libre et voulut s'émanciper à quelque action qui lui parut immodeste, et sans avoir égard à la qualité de ce prince ni à la révérence qui était due à la chambre de ]a reine, où elle était.... » Mais le vertueux soufflet qui châtie un libertin n'épouvante pas un galant. Pour avoir résisté à une insolence , la petite main n'en était pas plus disposée à repousser les cajoleries. Jusqu'à son départ

du château d'Usson, mademoiselle de Préchonnet se laissa donc mugueter sans crainte, et non sans plaisir. Bien des prétendants, parmi les jeunes seigneurs de la cour de Marguerite, se disputèrent l'honneur de l'obtenir pour femme. Soumise à ses parents, elle n'eut point à se décider elle-même entre tant de rivaux. Madame de Montfan, dont la volonté maternelle n'admettait point de réplique, madame de Montfan dut choisir son gendre : mademoiselle de Préchonnet épousa docilement le comte de Dalet.

« La joie de ces deux mariés fut bien courte, dit la Mère de Chaugy, et leur souffrance bien longue. L'estime commune a toujours été que quelqu'un des rivaux de M. le comte de Dalet, en la recherche de cette demoiselle, par le désespoir de se voir privé de sa possession, se laissa transporter à la dernière extrémité où la passion d'une jalousie enragée peut emporter un amour frénétique et désespéré ; on a tenu pour certain qu'un maléfice fut jeté sur ce mariage, le propre jour de la noce... » Le comte de Dalet conçut dès lors une si étrange aversion contre sa femme « qu'il la frappait à coups de plat d'épée, comme si elle eût été son esclave ; et tous les soirs il mettait tout proche de son lit des pistolets chargés et une épée toute nue pour l'égorger. De manière que cette pauvre daine se considérait à toute heure

comme une brebis de massacre et une victime qui n'attendait que le moment auquel elle senti! immolé e. )>

Telle fut la lune de miel de la comtesse de Dalet. Gilbert de Langeac, comte de Dalet, que tout le monde avait d'abord regardé comme un jeune homme doux, poli, tendre et débonnaire, avait passé en un instant de l'amour timide à la plus féroce jalousie. Comment échapper aux effroyables violences de ce forcené? La jeune comtesse ne pouvait songer à invoquer l'appui de sa mère. Madame de Montfan , espèce de châtelaine féodale, impérieuse, dominante, et haute à la main , aurait mis toute l'Auvergne à feu et à sang pour venger l'injure faite à sa maison. Anne-Thérèse cacha son malheur comme un avare enfouit son trésor. Silencieuse et résignée, les larmes furtives et la prière retrempaient seules son courage et fortifiaient sa prudence. Elle tâchait d'imposer le sourire à ses yeux éteints, à ses lèvres pâles, à tout son visage martyrisé par la douleur. Croyait-elle à un maléfice, à un sortilège, à quelque possession diabolique, comme la bonne Madeleine de Chaugy? Victime innocente de l'amour terrestre, elle se consacrait peut-être déjà, dans son cœur, aux noces immaculées de l'Époux divin. Sa mère apprit enfin la vérité par

l'indiscrétion d'un domestique, et remmena presque

mourante dans son château. « Ce né fut pas sans miracle, dit la Mère de Chaugy, que ces outrages ne furent expiés par l'effusion du sang de plusieurs personnes de qualité de ces deux grandes familles. » Madame de Montfan se montra d'abord aussi courroucée de la discrétion de sa fille que des cruautés de son gendre. La parfaite douceur et les larmes d' Anne- Thérèse apaisèrent enfin les ressentiments de l'orgueil blessé.

Pour rapprocher les deux époux, désormais séparés par un abime, il ne fallait pas moins qu'un miracle : le miracle arriva. Frappée de paralysie dans la maison de sa mère, la comtesse de Dalet fit un pèlerinage à ^Notre-Dame d'Orcival, «lieu de très-grande dévotion dans les montagnes d'Auvergne. » Elle était à genoux devant l'image de la Vierge, lorsque son mari entra par hasard dans l'église. Dès que le comte aperçut sa femme, il se sentit guéri de ses hallucinations diaboliques, au moment même où la comtesse se sentait guérie de sa paralysie. Leurs mains se joignirent devant l'autel miraculeux, leurs âmes se lièrent de nouveau par une sorte de mariage mystique, comme celui de Joseph et de Marie : ils se mirent sous la direction de l'abbé Bonnebant, frère du comte de Dalet, - personnage très-intérieur et grand serviteur de Dieu; » ce qui fit de leur maison une éylise domea-

tique. Mais le véritable directeur de leur maison et de leur vie, ce ne fut bientôt plus l'abbé Bonnebant, ce fut le poétique et doux pasteur François de Sales qui, du haut de ses montagnes de Savoie, gouvernait avec un petit livre toutes les âmes tendres de la chrétienté.

L'Introduction à la vie dévote, ou comme on disait alors, la Philotéey avait paru depuis quelques années à peine, et déjà, comme devait le proclamer plus tard Bossuet, tous les esprits purs venaient y goûter avec joie les saintes douceurs de la dévotion. Le comte de Dalet connaissait ce beau livre ; il le fit connaître à sa femme, et dès lors il put mourir. L'imagination d'Anne- Thérèse était pour toujours suspendue aux lèvres éloquentes du nouvel évangéliste, du merveilleux romancier de la vie spirituelle et de l'amour divin.

Selon M. de Sacy !, Pliilotée, Yamatrice ou Y amoureuse de Dieu, d'après l'explication même de saint François, ne serait après tout qu'une femme tendre et dévouée, une mère de famille appliquée à faire régner la paix et l'ordre dans son ménage, qui éviterait comme le plus grand des malheurs de rebuter par sa dévotion un mari, des enfants, des domesti-

1 Voir la préface de la nouvelle édition de Y Introduction à la vie dévote.

J \)2 LA COMTESSE l>li DALE1 .

ques. Si M. de Sacy a bien compris l'idéal du saint évèque, on peut affirmer que la comtesse de Dalet n'avait point en elle les vertus pondérées et réfléchies d'une Philotée. Aussi tendre que les plus tendres héroïnes de Racine, mais aussi véhémente que les héroïnes les plus passionnées de Corneille, Anne-Thérèse, sans s'arrêter aux sages conseils de son guide, ne devait obéir qu'aux élans irrésistibles d'une piété romanesque : en véritable amoureuse de Dieu, elle visa du premier coup à la perfection. — a Mon Sauveur, s'écriait-elle, que vous sert-il de me donner une vue si claire et un désir si ardent de la vie religieuse, tandis que je suis retenue dans les liens du mariage; est-ce pour martyriser mon cœur ou pour m' anéantir, me faisant connaître que je ne suis pas digne du bonheur que je vois? » Et se repliant en son âme, elle craignait d'avoir conçu quelque dégoût et froideur d'amitié pour son mari. Dès qu'elle devint veuve, elle n'eut plus d'autre dessein que de s'unir sans réserve à l'époux céleste. Ce qu'Appia fut pour saint Paul, Electa pour saint Jean, Proba pour saint Augustin, elle voulut l'être à son tour pour François de Sales. En respirant dans ses solitudes les petits bouquets de myrrhe, les bouquets de dévotion de la Philotée, elle s'enivrait ardemment de ces parfums spirituels, et, plongée en extase, elle entendait !<• saint qui lui

criait : « hardiment, ma bien chère amie 1 » ; elle le voyait entre le ciel et l'enfer, à travers les pages du divin livre, aussi clairement que si elle était allée chercher à Genève le pieux ravisseur de s*a conscience. De son côté, le saint évèque, informé des résolutions de la comtesse, déclarait, bien qu'il ne l'eût jamais vue, qu'il se sentait un instinct tout particulier pour elle et pour son esprit.

Madame de Montfan, qui n'avait que des vues d'agrandissement pour sa maison, voulait cependant remarier sa fille. Elle convoqua, pour la décider, une assemblée de docteurs et de religieux, des Pères capucins, des Récollets, des prêtres de l'Oratoire, des Jésuites ; elle fit môme intervenir un de ses proches parents, l'évèque de Clermont. Mais la comtesse de Dalet, pleinement détachée du monde, résista au vœu de sa mère avec une inflexible douceur. Celle-ci alors, dominée par les folies de l'orgueil, comme le comte de Dalet avait été entraîné parles délires de la jalousie, la chassa de sa propre maison à coups de pied et à coups de poing, en la chargeant des plus terribles malédictions. « Il est vrai, raconte à ce propos madame de Dalet à une amie, il est vrai que j'ai eu l'honneur d'être battue et flagellée .. . Si votre charité a jamais vu de ces gueuses qui ont des enfants à leur col et en leurs bras, j'étais en cet équipage...

Mais que nous avons un Dieu plein de miséricorde! Il permit bien en cette rencontre que mes sens fissent quelque révolte, à cause de mes pauvres petits enfants ; néanmoins mon âme était dans une si grande tranquillité, paix et joie, que n'osant chanter extérieurement , à cause de la bienséance , je chantais mentalement plusieurs versets des psaumes de David que Dieu me mettait au cœur... Une pauvre personne me reçut lorsque ma mère m'eut ainsi chassée, et me prêta deux de ses couvre-chefs dont je fis des coiffes de nuit pour moi et pour mes pauvres enfants. Elle me quitta son lit, où je couchai mes quatre petits, et quant à moi, j'avais tant de choses à dire à mon bon Dieu , que je ne me couchai point cette nuit-là. »

Lie qu' Anne-Thérèse avait à dire à son bon Dieu, cette nuit-là, elle le lui répéta bien des fois dans ses solitudes, avec une effusion d'amour toujours croissante :

« Anne-Thérèse, tu es morte au monde et à toimême, se disait-elle, pour ne vivre qu'en Jésus- Christ. » Elle cherchait et trouvait son dernier refuge dans le sacré côté du Sauveur, où est la plaie la plus vive de l'amour, « C'est où je désire me tenir à couvert, disait-elle encore, et cachée si profondément que je ne puisse plus paraître, ni être exposée à la vue

des créatures.... 0 Jésus, mon amant et mon amour! je vous rends grâces d'avoir fait comprendre à mon âme que tout revient en Lien à ceux qui vous aiment. Mon vrai et unique bien, c'est vous seul, mon Dieu, puisque tout reviendra à mon bien si je vous aime ! tout honneur, louange, gloire et bénédiction vous soient donnés à jamais! A. jamais, mon Jésus, que tout revienne à vous et rien à moi, à la réserve de votre seul et unique amour. »

Vraiment éperdue de dévotion au sacré côté du Sauveur, comment la comtesse Dalet pourrait-elle consentir à un nouveau mariage ? Tendre et passionnée tout à la fois, elle sent avec un frisson d'épouvante que si elle quitte un moment son divin refuge, elle ira peut-être jusqu'au bout des vanités et des passions terrestres. La voici donc de plus en plus attachée à l'ancre de salut. Elle méditera sans cesse, en les mettant en action, les belles paroles de saint Paul : « Que la veuve qui est vraiment veuve et abandonnée espère en Dieu et persévère jour et nuit dans les prières et les oraisons. Et pour celle qui vit dans les délices, elle est morte quoiqu'elle paraisse vivante. »

Père, mère, enfants, rien ne saurait la détourner de sa vocation religieuse. Cette Philotée véhémente et douce désobéirait même à saint François de Sales,

si le saint lui ordonnait de rentrer dans le monde. Choisi pour arbitre entre la mère et la fille, l'évêque de Genève commence par insinuer avec onction le précepte de la soumission filiale : « 0 mon Dieu, ma chère dame, qu'il faut faire de choses pour les pères et mères, et comme il faut supporter amoureusement l'excès , le zèle et l'ardeur, à peu que je die encore, l'importunité de leur amour. Ces mères, elles sont admirables tout à fait : elles voudraient, je pense, porter toujours leurs enfants, surtout l'unique, entre leurs mamelles ; elles ont souvent de la jalousie si on s'amuse un peu hors de leur présence; il leur est avis qu'on ne les aime jamais assez. . . . Quel remède à cela? Il faut avoir patience, et faire au plus près ce que l'on peut , tout ce qui est requis pour y correspondre »

Mais après ce bel exorde , le saint se ravise tout à coup pour jeter un coup d'œil pénétrant sur le débat qu'il doit terminer. Quand une intelligence comme la sienne , habituée et prédestinée aux subtilités angéliques , examine avec les lumières de l'Esprit Saint un de ces grands procès d'icibas où les intérêts terrestres sont mis en balance avec la grâce divine, elle déploie tout naturellement une pénétration, une sagacité, une finesse que n'atteindra jamais le plus habile diplomate, doublé du plus clair-

voyant moraliste. Ces belles âmes d'apôtre, touchées de la langue de feu> unissent sans effort la prudence du serpent à l'ingénuité* de la colombe, Saint François de Sales démêle très-vite et très-bien que madame de Montfan « ne serait pas marrie que sa fille fut religieuse, pourvu qu'elle lui communiquât ses moyens pour la retenir en possession des biens de la maison. » Il ne croit pas que madame de Dalet soit tenue de fournir à sa mère « de quoi tenir grand train et portes ouvertes à toute sorte d'honnêtes conversations. » Il félicite la jeune comtesse de son détachement des vanités de famille en un âge où les enfants du siècle font de si gros brouhaha de leurs maisons, de leurs noms et de leurs extractions. « La conservation des maisons, dit-il, n'est pas considérable sinon pour les princes, quand leur postérité est requise pour le bien public; si vous étiez princesse, et celui qui vous souhaite, prince, on vous devrait dire : contentez-vous de la postérité que vous avez ; et à lui : faites de la postérité d'une autre princesse. » Et puis, comme il faut après tout se prononcer sur le fond du débat, il conclut très-sagement en conseillant la séparation des séjours pour conserver l'union des cœurs. « Après donc avoir invoqué le Saint-Esprit, je vous dis que je ne vois nulle juste occasion, en tout ce que vous me dites, et ce que madame votre mère me dit, pour

laquelle vous devez violer le vœu que vous avez l'ait de votre chasteté à Dieu. »

L'Esprit Saint a jugé, le débat est fini. Madame de Dalet règle ses affaires et prend le voile. Elle devient une des plus pures gloires de l'ordre de la Visitation. Saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantai la nomment leur fille bien-aimée, tandis que prosternée devant les tabernacles, elle laisse échapper de son cœur ces brûlantes paroles, dignes de sainte Thérèse :

« Abîme-toi, ô mon âme, dans le sentiment de ton néant.... O Jésus, mon doux maître, je me jette entre vos bras ; portez-moi par miséricorde où votre amour me veut ; je m'y laisse, délaisse, et abandonne pour jamais. »

Ces traits d'amour divin, pour employer un beau mot de saint François de Sales, révèlent une nature héroïque et romanesque dans la poursuite de la sainteté ; nous pouvons deviner par cet exemple comment se formaient les grands caractères féminins au xmic siècle. Il a fallu certainement des Anne-Thérèse dans la vie réelle pour que les poètes aient conçu des Pauline et des Esther. La langue de la comtesse de Dalet touche naturellement au sublime : elle commente et justifie l'éloquence pathétique des grandes chrétiennes de Racine et de Corneille.

J.A COMTESSE DE DALE'f. 199

La vie que je viens de ranimer, cette vie qui débute comme un conte de la reine de Navarre, et se poursuit à travers des péripéties tragiques où la volonté divine intervient par des miracles, ce drame sacré à trois personnages dominés par l'influence souveraine de saint François de Sales, m'a paru plus profondément et plus curieusement historique, dans la plus large acception du mot, que la plupart des événements authentiques racontés dans les mémoires les plus célèbres.

Je n'ignore pas qu'en ce temps d'amélioration pratique, de progrès rationnel et de vertus légalisées, on est peu disposé à l'admiration des âmes contemplatives comme celle d'Anne-Thérèse. Nous préférons communément, pour ne parler que des femmes du xvif siècle , la charité agissante d'une demoiselle Legras, d'une demoiselle de Melun, ou d'une Miramion, à cette dévotion enthousiaste d'une comtesse de Dalet, à cette sainteté presque surhumaine dont la charité pratique n'est vraiment qu'une émanation. Si loin que nous soyons aujourd'hui de l'esprit des temps passés, sachons reconnaître pourtant la hiérarchie des âmes comme nous reconnaissons celle des intelligences. Le génie contemplatif sera toujours au-dessus du génie d'application et d'action. L'àme plongée dans le surnaturel et le divin méritera toujours de dominer et

d'inspirer les bonnes âmes les plus humainement, les plus pratiquement chrétiennes. Dans l'éternelle maison de Lazare, qui est la figure de l'humanité, il y aura sans cesse des Marthe et des Marie, et l'on peut ajouter que Marie est non-seulement la grande sœur, mais la mère spirituelle de la famille. Si Marie ne comprenait et ne contemplait, Marthe refuserait de servir et de travailler, de se dévouer et d'agir. Les Miramion sont des Marthe : la comtesse de Dalet, vraie sœur et vraie mère des Marthe et des Lazare, est une Marie.

Quand les mœurs publiques ont atteint, par l'exemple du souverain, le dernier degré d'abaissement, lorsque la fortune des favorites a soulevé dans le royaume les ambitions les plus méprisables , une femme vient qui, de sa main sévère, applique le sceau sur la porte ouverte au scandale. Cette porte, ainsi condamnée, ne se rouvrira plus qu'à la mort du roL Le signal d'une transformation éclate; nous assistons au départ et comme à l'exil des espérances honteuses tenues en réserve pour la fin du règne,

On s'était trop hâté de prévoir et de spéculer. Où l'on apercevait déjà un abîme entrouvert, s'établit une route ferme qui d'un trait va toucher à un but nouveau. C'en est fait désormais, dans toute l'Europe, du favorisât que de charmantes aventurières, échappées de la cour de France, étaient allées naturaliser

à la cour (le Londres, en Bavière, en Danemark. Avec les maîtresses de Louis XI Y disparaîtront peu à peu les maîtresses des ministres et des courtisans.

Vers les dernières années du xvne siècle, on avait compté sur une vieillesse royale destituée de toute dignité. A ce monarque refroidi par l'abus des joies sensuelles, il faudrait, croyait-on, de jeunes Sulamites, comme à David , pour peupler le vide de ses insomnies. Livré à ses instincts, Louis XIV devait en effet tomber à la fois dans les puérilités avilissantes de la débauche et de la bigoterie. Mais une protection surnaturelle prend soin de l'orgueil du prince. Par l'unique ascendant d'une raison élevée, une femme sérieuse et déjà loin de l'âge des séductions, met le pied sur l'estrade de l'alcôve royale et referme sur elle les balustres dorés. Le titre de favorite et celui d'épouse se confondent en sa personne. Elle s'offre ainsi, dès le commencement de sa généreuse mission, aux respects de la cour entière.

Même après avoir lu tous les écrits de cette femme illustre, même après avoir confronté longuement les hymnes des panégyristes et les satires des pamphlétaires, il est fort douteux qu'on parvienne à déchiffrer le sens d'une aussi singulière destinée. Madame de ?\Iaintenon restera toujours sous ses longs voiles une espèce d'énigme historique. On peut la voir pédante,

intrigante et sèche ; on peut la rêver souriante, désintéressée , naturelle. Elle a recommandé la douceur à l'égard des protestants, elle a aussi poussé son frère à profiter de la dépouille des réformés ; elle a gouverné Louis XIV et Louis XIY l'a tyrannisée. Il y a des textes contradictoires qui tiennent forcément l'esprit en suspens. L'histoire nous offre à la fois le masque et la figure. Qui distinguera l'un de l'autre ? Je crois pour mon compte que le nom de madame de Maintenon sera éternellement l'objet de sympathies profondes et de violentes antipathies. Après l'avoir bien étudiée , on a toutes sortes de bonnes raisons pour l'adorer et pour la détester ; car elle a le charme invincible de ces âmes étranges qui attirent et repoussent à la fois.

Madame de Maintenon déplaît cV abord au roi par son austérité. Ce n'est pas un éblouissement de beauté qui frappe le cœur de Louis XIY. Mal reçue déjà quand elle demandait le rétablissement de la pension de son mari, la veuve Scarron ne fut pas mieux traitée quand elle accepta d'être la gouvernante des enfants de madame de Montespan. Louis XIY la détestait comme bel esprit, comme précieuse, et s'écriait avec ennui si quelqu'un sollicitait pour elle : « N'entendrai-je jamais parler que de la veuve Scarron? » Plus tard , à la mort du premier enfant de la favorite

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régnante, il s'aperçut que la vraie mère c'était la gouvernante et non la favorite. Celle-ci avait l'œil sec, tandis que l'autre pleurait en silence. k Voilà une femme qui sait aimer, dit alors le roi, il y aurait du plaisir à être aimé d'elle. » Tl la vit plus souvent, et surtout l'écouta parler. Personne, dans ce siècle, n'eut du charme dans la conversation , et du naturel et de la distinction en même temps comme cette noble petite-fille d' Agrippa. Beaucoup de femmes réputées spirituelles avaient un tour d'esprit délicat, enjoué, badin , brillaient par un mélange de naïveté et de malice, ou par une piquante hardiesse. Françoise d'Aubigné possédait le véritable esprit, celui dont la calme lumière rayonne sans scintillation, sans éclair, avec une douceur et une mesure parfaites. Son langage, comme le disait le petit duc du Maine, était celui de la raison, mais de la raison sous sa forme la plus agréable; qualité précieuse, si bien définie par madame de Maintenon elle-même dans ses Instructions de Saint-Cyr. « La raison ne doit pas être confondue avec la sévérité... Elle s'accommode de la complaisance, de la joie, du badinage, du silence, de la condescendance, de l'attention aux autres. Elle n'est point hérissée, sévère, critique; elle met tout à sa place ; elle veut que la jeunesse se divertisse innocemment e\ que 1.'» vieil les§e même cherche <l<'s rlélns-

MAHVMi. DE MAINTBNON, 20S

sements. Elle s'accommode de tout, elle compatit aux faiblesses des autres , elle diminue les siennes ; elle console dans les afflictions, elle les avait prévues. Elle se modère dans les plaisirs ; elle jouit- de la société, elle s'en passe; elle goûte la santé, elle ne s'accable point dans les maladies ; elle fait un bon usage de la fortune, elle soutient la pauvreté ; elle est en paix, elle la porte partout ! » Comment s'étonner ensuite qu'avec de telles dispositions et de telles ressources d'esprit, madame de Maintenon, selon l'expression de madame de Sévigné , ait fait connaître à Louis XIY un pays nouveau ? Ne voit-on pas , dans ce portrait de la Raison, l'idéal de cette femme d'élite que doit souhaiter un homme supérieur pour compagne de ses destinées? Le caractère de madame de Maintenon n'est pas là tout entier. Il nous manque, pour le compléter, d'autres traits que nous retrouverons encore dans les Instructions de Soint-Cyr : car ce petit livre est le dépositaire le plus exact des secrètes pensées de cette personne illustre. Madame de Maintenon n'est pas seulement douée d'une raison mille fois plus séduisante que la plus ingénieuse folie, elle a de plus ce don inestimable , l'humeur ! Si vous tenez à connaître ce que c'est que l'humeur, écoutez ce dialogue de deux demoiselles de Saiut-Cyr sur les mérites comparés de

mademoiselle Hortense et de mademoiselle Irène.

206 MADAME DE MAINTEN<>.\ .

— Cette personne (Hortense) a un charme.,., son charme est son humeur.

— J'aimerais mieux l'esprit.

— L'esprit peut plaire davantage en passant, il donne des moments de plaisir plus vifs ; mais pour vivre ensemble, l'humeur est préférable à tout. Mademoiselle Irène est agréable quand il lui plait ; mais il faut prendre son temps avec elle ; il n'y fait pas toujours bon, elle est inégale, elle se fâche aisément, elle est difficultueuse, elle exige de grands égards...

Puis l'entretien, un moment occupé par Irène, revient directement à Hortense. Nous ne citons que

les lignes nécessaires.

— Est-ce un grand esprit?

— Xon...

— Est-elle divertissante ?

— Elle est naturellement assez sérieuse.

— Elle aime les plaisirs apparemment et la conversation ?

— Elle entre dans tout ce qu'on veut ; mais on ne lui voit aucun goût particulier.

— Je crois pourtant qu'elle ne s'accommoderait pas de la solitude, car elle n'est presque jamais chez elle.

— C'est que ses amies ne la laissent pas respirer; mais quand elle est chez moi et que mes a If aires m'o-

M\K\Mt m MAINTENON. 2ÛÏ

bligent à la quitter, il ne parait pas qu'elle s'ennuie dans sa chambre.

— Osez-vous ainsi la laisser seule quand vous remmenez chez vous pour vous divertir ensemble ?

— On ose tout avec elle : on la prend, on la laisse, on s'occupe des autres devant elle, on lui montre ses afflictions, on parle de ses affaires, on l'oublie, on se croit seule avec elle quand on veut être seule , et on trouve une bonne compagnie en elle quand on ne veut plus être seule ; enfin il n'y a rien de fâcheux avec elle que de la quitter.

Telle est l'humeur en général, telle est en particulier celle de madame de Maintenon , la femme la plus amusante et la plus sérieuse à la fois. Chez madame d' Albret, chez madame de Richelieu ou à la campagne chez madame de Monehevreuil, et plus tard à la cour auprès du roi, madame de Maintenon porte partout le rare caractère qu'elle prête à Hortense, La dépendance pour elle avec l'indépendance pour autrui ! Voilà sa règle de conduite, et Ton sait quel en fut le triomphe. Louis XIY s'habitua si bien à ce genre tout nouveau d'indépendance, qu'il finit par tenir conseil dans la chambre de madame de Maintenon. Il faisait les affaires du royaume au coin du feu et pour ainsi dire en famille , consultant parfois l'oracle domestique avec un sourire : — Qu'en dit la Raison? Qu'en pense

Votre Solidité? — Comme nous sommes loin de l'époque où la Raison n'était qu'un bel esprit et Sa Solidité qu'une précieuse !

Quand on étudie avec soin ce personnage attachant de madame de Maintenon , on commence comme Louis XIV et on finit comme lui. D'abord mille préventions vous assiègent , de sombres vapeurs enveloppent la solennelle figure. Approchez, la prévention disparait, les vapeurs se dissipent; malgré la robe d'étamine et les rubans noirs , vous admirez et vous êtes bien près de dire avec le père Gobelin : « — Je ne sais ce qu'il y a, ma très-honorée dame, mais quand vous venez vous confesser, je vois tomber à mes pieds une quantité d'étoffe qui a trop bonne grâce et sied trop bien. » Ce visage sans incarnat, sans blanc, et cette belle pâleur des créoles , avec des yeux pleins de feu, vous jettent dans une inquiétude ardente où ne vous auraient plongé ni les langueurs de La Vallière, ni les hardiesses de Montespan, ni l'adorable sérénité de Fontanges. On comprend alors les folies de Villarceaux, le dévouement intéressé du chevalier de Méré , les regrets de Barillon , les offres splendides de Fouquet, la passion de Guilleragues et celle du maréchal d'Albret, aussi bien que l'envie universelle < vitée par Scarron , si malheureux pourtant de son bonheur: car, on le sait, Françoise d'Àùbigné n'avait

que Le titre de femme de Scarron. Le malade de la reine-mère avait dit en se mariant : « Je dirai plus de sottises à ma femme, que je ne lui en ferai. » Anne d'Autriche ajoutait en faisant allusion à la belle indienne et à son piteux mari : « — Ce sera le meuble le plus inutile de sa maison. » Et la veuve de Scarron elle-même, devenue madame de Maintenon, écrivait à d'Aubigné, son frère: «Vous savez que je n'ai jamais été mariée , c'était une union où le cœur entrait pour peu de chose et le corps en vérité pour rien. » Précisément à cause de cela , les libellistes eurent beau jeu pour calomnier madame Scarron, lorsqu'elle se fut assise sur les marches du trône.

On feuilleta dans son passé pour y découvrir des armes contre une si étonnante faveur. Etait-il possible en effet que celle qui avait été si longtemps misérable eût pu mettre son honneur à l'abri d'une faiblesse amoureuse ou de quelque honteux marché ? Quelle invraisemblance choquante ! On prêta vingt amants pour un à cette femme sans mari : Yillarceaux, qui , dans son désespoir d'amant éconduit , adora sa niaitresse en peinture ; le maréchal d'Àlbret , qui introduisit madame Scarron dans le salon de la maréchale, une vies femmes les plus irréprochables du temps: et

quantité d'autres tout aussi heureux que ceux-ci . Si l'un

veut une preuve irrésistible de la fausseté de ces accusations, on n'a qu'à lire dans la correspondance de madame de Maintenon la lettre du 3 mars 1666. Après la mort de l'auteur du Roman comique, on offrit à la veuve, privée de la pension de ce pauvre poète , une riche alliance avec un homme débauché. Voici ce qu'elle répondit à une de ses amies :

« Madame, je le jure en présence de Dieu, quand même j'aurais prévu la mort de la reine, je n'aurais point accepté ce parti; j'aurais encore mieux aimé ma liberté; j'aurais respecté mon indigence. Mes amis sont bien cruels, madame, ils me blâment d'avoir rejeté les propositions d'un homme riche et de condition à la vérité, mais sans esprit et sans mœurs. J'ai dit à ce sujet à madame la maréchale d'Albret tout ce que j'ai pu trouver de plus fort et de plus sensé ; elle me condamne, elle m'impute mes malheurs. A la vérité, je n'aurais pas aujourd'hui à regretter la perte de la pension qui me faisait subsister ; mais Dieu y pourvoira ; et j'aurais à présent à regretter ma solitude, ma liberté, mon repos, biens que Dieu ne pourrait me rendre sans miracle. Si le refus était à faire, je le ferais encore , malgré la profonde misère dont il plaît au ciel de m'éprouver. Je me suis bien consultée; j'ai tout considéré, tout pesé, tout vu. Je ne suis

MADAME DE MAlNTENOlf. 21 J

donc pas coupable; madame ! je ne suis que malheureuse , et c'est bien assez, n

Sérieusement, est- il possible de soupçonner la femme galante sous ce mâle langage empreint d'une honnêteté héroïque? Il y a là, ce me semble, un accent incontestable de sincérité., J'entends dans cette protestation éloquente le cri d'une àme pleine de noblesse aux prises avec une misère invincible , et s'obstinant malgré tout à ne pas acheter à vil prix une situation meilleure. Cette résolution généreuse est encore bien marquée dans une autre lettre adressée à mademoiselle de Lenclos :

« Votre approbation me console, écrit-elle, de la cruauté de mes amis : dans l'état où je suis, je ne saurais me dire trop souvent que vous approuvez le courage que j'ai eu de m'y mettre. A la place Royale on me blâme , à Saint-Germain on me loue , et nulle part on ne songe à me plaindre ni à me servir. Que pensez- vous de la comparaison qu'on a osé faire de cet homme à M. Scarron? 0 Dieu! quelle différence! sans fortune, sans plaisirs, il attirait chez moi la bonne compagnie; celui-ci l'aurait haïe et éloignée. M. Scarron avait cet enjouement que tout le monde sait, et cette bonté d'esprit que presque personne ne lui a connue ; celui-ci ne l'a ni brillant, ni badin, ni solide : s'il parle, il est ridicule. Mon mari avait le fond excel-

*2\2 M \!>.\.MK DE MAINTENON.

lent, je l'avais corrigé de ses licences; il n'était ni l'on ni vicieux par le cœur; «l'une probité reconnue, d'un désintéressement sans exemple. C*** n'aime que le* plaisirs et n'est estimé que d'une jeunesse perdue , livré à six femmes, dupe de ses amis, haut, emporté, avare et prodigue , au moins m'a-t-il paru tout cela,.. Assurez ceux qui attribuent mon refus à un engagement, que mon cœur est parfaitement libre, veut toujours l'être, et le sera toujours. »

Cette dignité si fortement exprimée dans ce fragment de sa correspondance ne manque jamais à madame de Maintenon. Pour ma part, je l'admire encore plus dans cette triste période qu'à l'heure où elle détrône madame de Montespan, et conquiert l'éclatante place où la portait son mérite. Née dans une prison de Niort, on la voit toute jeune encore montrer ce bel orgueil qui la sauvera, ce dédain de la richesse qui lui permettra de porter légèrement sa pauvreté. La fille du geôlier étale à ses yeux un petit ménage en argent, lui faisant entendre qu'elle est très-riche. — C'est vrai , répond l'enfant ; mais je suis demoiselle et vous ne l'êtes pas. — Plus tard elle aurait pu répondre aux mauvaises conseillères qui lui faisaient honte de- sa détresse : — Cela est vrai, j<; suis misérable e1 vous êtes heureuses: mais je suis considérée et vous ii«: l'êtes pas. — La considération «'tait à son

jugement le trésor le plus précieux d'une femme. — J'étais, dit-elle avec une frappante énergie, élevée à cent piques au-dessus de l'intérêt. Rien ne me coûtait quand j'envisageais ces louanges et cette réputation qui devaient être le fruit de ma contrainte , c'était là ma folie.... Je voulais de l'honneur! — Reprocher à madame de Maintenon, comme l'a fait M. Cousin, sa passion pour la considération, pour la gloire, comme on disait alors; affirmer que c'est là un petit mobile, n'est-ce pas du même coup se montrer insensible à la passion du conquérant pour la renommée militaire, à la passion du poëte pour la couronne impérissable des hommes de génie? Quel but plus magnifique, plus élevé, pour une femme jeune, belle, spirituelle et malheureuse, que l'ardente estime des honnêtes gens? Quel plus noble emploi de la vie, que de la tenir, par une fermeté inébranlable, au-dessus du niveau commun des existences terrestres? Est -il donc si aisé de se préserver ainsi, par une belle fierté, des entraînements du cœur et de l'imagination? L'amour de la considération, l'amour du devoir sont un même sentiment chez madame de Maintenon. Il en est ainsi d'ailleurs chez les belfes glorieuses de Corneille, de Racine. Elles ont comme celle-ci la passion de leur honneur; c'est là leur folie, et je ne sac! e pas qu'on les ait .jamais accusées cependant

214 MADAME DE MÀINTKNQN.

d'obéir à quelque mobile mesquin. Quand elles viennent encore sur la scène célébrer en vers pompeux l'idéal objet de leur ambition, le public tressaille, admire, applaudit avec enthousiasme : car, dans ces grands mouvements d'une âme indépendante, il reconnaît un héroïsme romanesque, aussi logique, aussi sincère, aussi digne de le passionner que le dévouement parfait d'une amante tragique à son amant grec ou romain. Pour ma part, cette poursuite de l'honneur me semble tirer son origine des temps chevaleresques, et quelque chose de merveilleux s'en détache pour entourer d'un charmant prestige cette noble tête de madame de Maintenons Aucune partie de la vie de cette illustre compagne de Louis XIY ne dément les grandes maximes de dignité morale qu'elle s'était faites et dont elle avait puisé le germe dans Plutarque, où sa mère la faisait lire dans son enfance. Françoise d'Aubigné avait reçu une éducation solide et fortifiante. Elle la compléta par goût quand elle eut la libre possession de son esprit. Lyriane , comme l'appelle mademoiselle Scudéry, devint bientôt une précieuse dans le sens primitif et honorable de ce mot.

— Quel douaire constituez-vous à madame Scarron? demandait au poëte infirme le notaire qui rédigea ce bizarre contrat d'e mariage où Tépouseur reconnais-

MADAME M KÂINTENON. 245

sait à l'accordée quatre louis de rente, deux grands yeux fort mutins, un très-beau corsage, une paire de belles mains et beaucoup d'esprit ? — A la question du notaire l'interpellé répondit cette simple parole : L'immortalité! — C'était beaucoup promettre. Ce n'est pas sous le nom de Scarron que la veuve du grotesque est devenue immortelle. Mais le temps qu'elle passa dans la maison du pensionnaire d'Anne d'Autriche ne fut pas perdu pour sa renommée. Elle rencontra chez Scarron mille occasions de perfectionner ses connaissances au milieu d'une société licencieuse et spirituelle, où les gens du monde coudoyaient les gens de lettres. Par rinfluence de la belle Indienne, la licence disparut, l'esprit ne diminua pas. La fréquentation de l'hôtel d' Albret et de l'hôtel de Richelieu acheva de former madame Scarron. Quoique la compagnie des vieilles femmes l'ennuyât, elle la recherchait parce qu'elle était jalouse de sa gloire. On s'habitua à la traiter en femme sérieuse; les seigneurs les plus importants la consultaient et en recevaient d'utiles avis. Madame de Ghalais, qui fut plus tard madame des Ursins, se montra jalouse de cette confiance croissante. On la laissait avec les jeunes courtisans, tandis qu'on prenait à part madame Scarron pour l'entretenir d'affaires importantes. C'est alors que celle-ci fut présentée à madame de Montespan. Prête à accompagner

216 MADAME !»K WAINTENON.

la duchesse de Nemours en Portugal, elle fut retenue par sa nouvelle protectrice : delà sa fortune.

On accuse ordinairement madame de Maintenon d'ingratitude envers madame de Montespan. La gouvernante de M. le duc du Maine usurpa, dit-on, par l'intrigue, la place de la mère de son élève. Rien de plus élastique et de plus commode que ce mot d'usurpation; tous les souverains déchus par leur faute le jettent à la tète de l'heureux successeur désigné le plus souvent par une nécessité impérieuse. Ils traitent de perfide et de conspirateur celui que le flot des événements a soulevé de terre et porté jusqu'au trône. "\ ain reproche indigne d'une âme élevée, toujours prête dans son orgueil à s'attribuer ses revers, comme un général habitué à la victoire et trompé par la fortune dans un jour de vertige publie loyalement sa défaite et en revendique toute la responsabilité, sachant bien qu'il se relève par cet abaissement! Comment madame de Maintenon eût-elle fait d'ailleurs pour usurper une place à peu près inoccupée? Ne saiton pas que Louis XIV était depuis longtemps fatigué des inégalités de la plus exigeante des favorites? Madame de Montespan gardait par l'indifférence même du roi le titre d'une charge exercée tour à tour par des maîtresses de passage. Madame de Monaco, madame de Soubise et bien d'autres consolaient les en-

MADAME DE MAINTENôx. 2l7

nuis du souverain. Pour se reposer de l'esprit des Mortemart, Louis XIV s'éprenait tout à coup de la sottise des Fontanges. Supposez madame de Maintenon absente de la cour, madame de Montespan n'en serait pas moins tombée. Seulement la succession vacante aurait passé en d'autres mains. Le roi, comme on s'y attendait, aurait peut-être déshonoré sa vieillesse par de nouveaux désordres. Il eut la bonne fortune de rencontrer une femme forte qui mit à couvert la dignité de la personne royale.

Que devait madame de Maintenon à madame de Montespan pour être contrainte à une reconnaissance déshonorante : car ce sentiment aurait dû se traduire chaque jour en actes de complaisance réprouvés, je ne dirai pas par la religion, mais par la plus indulgente morale? Où sont les bienfaits delà prétendue protectrice ? Ils se réduisent à ceci : Madame de Montespan, de concert avec M. d'Alincourt, plus tard M. de Villeroy, fit rétablir la pension de Scarron, avec quelque augmentation en faveur delà veuve du poëte.

Athénaïs de Mortemart et Françoise d'Aubigné s'étaient connues chez le maréchal d'Albret , proche parent des Mortemart. Elles s'exerçaient ensemble aux jeux d'esprit en usage dans cette belle société. Madame Scarron rimait lépitaphe d'un joyeux vivant, l'abbé Têtu, tandis que madame de

Montespan , donnant un libre cours à sa verve caustique , écrivait ce hardi couplet, digne de Bussy- Rabutin :

Soyez boiteuse, ayez quinze ans,

Point de gorge, fort peu de sens , Des parents, Dieu le sait! faites, -en fille neuve,

Dans l'antichambre vos enfants , Sur ma foi ! vous aurez le premier des amants ;

Et La Vallière en est la preuve.

Ces deux femmes spirituelles s'étaient liées d'une amitié particulière, fondée sur un double égoïsme. Au gré de madame de Montespan personne ne causait comme madame Scarron, et de son côté celle-ci aimait le piquant abandon de l'esprit des Mortemart ; mais déjà elle avait pu remarquer la hauteur importune du caractère de la future favorite, et ceci explique pourquoi, lorsqu'elle fut nommée gouvernante des enfants de madame de Montespan, elle voulut un ordre exprès de Louis XIV, de peur d'être dans la dépendance de la maîtresse, c'est-à-dire dans la pire des servitudes. Malgré ces précautions, il fallut subir les éclats d'une humeur fantasque et s'accommoder, selon l'occasion, tantôt des enfantillages d'une amitié de pensionnaire, tantôt des boutades insupportables de la favorite toute-puissante. Aussi madame de .M .intenon fut-elle mille fois tentée de quitter la cour.

MADAME DE MAINTEXON. 219

L'inclination du roi la retint. Dès que ce goût se manifesta, madame de Montespan voulut le confisquer à son profit. Elle se servait de madame de Maintenon auprès du roi comme d'un jouet qu'on donne à un enfant pour le divertir. Dans ses mauvais jours, elle n'avait aucun ménagement pour celle qu'en d'autres circonstances elle fatiguait de ses caresses. Impérieuse et jalouse, elle prétendait disposer à sa fantaisie de madame de Maintenon, la retirant et la redonnant au roi comme il lui plaisait. A la fin, madame de Maintenon se lassa de ces humiliations, et comme Louis XIV cherchait à réconcilier ces deux femmes, orgueilleuses chacune à sa façon, l'une d'elles, jusque-là muette devant le roi, osa se défendre et se défendit bien. Sa cause ne tarda pas à triompher. Bientôt madame de Maintenon, qu'on appelait tout bas madame de Maintenant, se trouva assez puissante pour entendre sans colère les sarcasmes de sa rivale oubliée. Elle eut une cour de duchesses et de princesses, la main dans les affaires du royaume, autant qu'il était possible à la femme légitime d'un roi jaloux de son autorité souveraine , et put se permettre dans cette haute situation de protéger ses anciens protecteurs.

Qu'était devenue l'époque où Guillemette, comme l'appellent les libellistes, un chapeau de paille sur le front, un loup sur le visage pour conserver son teint,

chassait devant elle du bout de sa gaule un troupeau de dindons en apprenant par cœur les quatrains de Pibiac? Et le temps où elle venait à Paris, installée sur l'un des mulets de la litière de madame de Neuillant, cette tante avare qui raccourcissait les jupons de sa nièce, sauf à faire mourir de honte la pauvre fille humiliée? Madame de Maintenon, au faite de la grandeur, ne se laissait point éblouir. Elle songeait à ses chères misères d'autrefois , quand elle vivait chez Scarron des revenus du marquisat de Quinet et du produit des dédicaces de quelques méchants livres, en ces joyeuses années où le poëte dédiait ses œuvres à un personnage bien puissant, à la levrette de sa sœur. La faveur n'avait point comblé cette àme dévorée d'ambitions infinies. « Je n'en puis plus, s'écriait-elle à ses heures de mélancolie, je voudrais être morte. — Vous avez donc parole d'épouser Dieu le Père? » lui disait en plaisantant son frère d'Aubigné. L'abdication de la reine Christine de Suède la préoccupait. Elle aspirait aussi à la retraite, au repos, et quand on lui demandait à Saint-Cyr ce qui l'empêchait de renoncer à la faveur : « On n'en est pas le maître, répondait-elle avec tristesse; quand on a été si élevée, la chute ne peut être que rude ; vous êtes comme disgraciée, tout le monde vous insulte ; cette laveur qui n'a pu vous satisfaire a bien pu vous gAter,

et vous ne trouvez plus que des contradictions et même des persécutions, d'autant plus sensibles que vous avez été accoutumée à des flatteries et à des complaisances dont la privation se fait plus sentir que la jouissance. »

Dans cet examen profond de ses incertitudes, madame de Maintenon livre son secret. Quand on a, comme elle, passé les plus belles années de sa vie dans les traverses, si parfortune on grandit enfin jusqu'à s'étonner soi-même de ce nouveau caprice de la destinée, il est trop tard le plus souvent pour s'acclimater dans la région du vertige. Comment ne pas regretter alors la jeunesse , si misérable qu'elle apparaisse dans l'ombre croissante du souvenir? On n'a plus assez d'énergie pour s'enivrer de ces prospérités de l' arrière-saison, ni pour les recevoir d'un cœur libre. De là ces perpétuelles oscillations qui font ployer et crier les ressorts les plus fermes. Est-ce bien la peine, en effet, au bout d'une carrière douloureuse de nous féliciter et de nous complaire dans la satisfaction de notre ambition pour un tour de roue qui nous a subitement tiré de la poussière? On perd, au sein d'une longue pauvreté, le goût de ces grands mets des tables somptueuses qu'on a regardés d'abord avec envie, à travers les vitres étincelantes. Quand notre main peut y toucher, ils n'ont plus de saveur pour nous.

Ce qui dut encore désoler madame de Maintenon, ce fut de parvenir, à l'heure même où le règne si glorieux de Louis XIV commençait à s'attrister par une suite rapide et inévitable de revers. Au dedans, les persécutions religieuses, la révocation de l'édit de Nantes et les dragonnades. Au dehors, guerres désastreuses sottement menées par de maladroits généraux qui taisaient expier à la France les succès de Turenne et de Condé. Tous ces événements déplorables se sont liés par je ne sais quel rapport à la mémoire de madame de Maintenon. Erreur opiniâtre qui vient tout simplement de ce qu'on a exagéré l'influence de l'illustre conseillère du roi. « On écoute mes conseils, dit quelque part madame de Maintenon, quelquefois on m'en sait gré, souvent on s'en fâche, jamais on ne les suit et toujours on s'en repent. » Tel est, au juste, le degré de son empire sur les affaires générales.

Louis XIV n'aimait pas les partis religieux, il les redoutait comme des partis politiques. Madame de Maintenon eut successivement à se défendre du soupçon de quiétisme et de huguenotisme. Cependant elle écrivait à son frère de ménager les huguenots, de se rappeler que les d'Aubigné avaient été de la secte, et finalement de laisser faire les prédicateurs. Il est vrai qu'elle enlevait par ruse les enfants de M. de Villette,

son parent, pour les élever dans la foi catholique. Pur excès de zèle qui peut sembler odieux aujourd'hui, et qui ne m'étonne ni ne me révolte aux époques de lutte religieuse ! Ces pieuses fourberies ne se justifient pas, mais s'expliquent assez par la célèbre maxime : « Hors de l'Eglise, point de salut! »

Il est possible que madame de Maintenon ait conseillé quelques mauvais choix pour l'armée et le cabinet. Mais était-il facile de mieux choisir? Les hommes manquaient. Une génération de commis avait succédé à celle des grands ministres, et pour maréchaux, on n'avait que la petite monnaie de Turenne; des courtisans, des ducs, des marquis, pas un homme de guerre ! J'avoue qu'à mérite égal les dévots étaient préférés à tous les autres pour les charges publiques. Eùt-il mieux valu des libertins ? On a voulu rendre madame de Maintenon responsable de l'hypocrisie de la cour à la fin du règne de Louis XIY. A en croire certaines gens, l'avènement de madame de Maintenon est l'avènement des bigots. Qu'on y songe pourtant, la dévotion mesquine et simulée remonte plus haut. Le Tartuffe de Molière date de la jeunesse du roi. Ce n'est pas madame de Maintenon qui pesait son pain dans le carême par scrupule religieux, c'est madame de Montespan. La fondatrice de Saint-Cyr disait à ses élèves : — Soyez

dévotes en hommes. Les institutrices, du reste, lui coûtèrent peut-être plus à former que les élèves, et souvent il lui arriva de se montrer plus sévère pour madame de Brinon que pour telle demoiselle de la classe verte ou jaune qui avait excité la colère de sa maîtresse par un mouvement d'innocente coquetterie.

L'institut de Saint-Cyr ne fut pas fondé d'un seul coup. Il fut précédé d'une série de timides essais, à Rueil, à Noisy, à Montmorency. Madame de Maintenon n'avait d'abord songé qu'à donner un peu d'instruction aux petites paysannes de ses domaines. Elle intéressa peu à peu Louis XIY à ses tentatives d'éducation qui finirent par s'écarter entièrement du modeste point de départ. Les guerres de ce long règne avaient appauvri les gentilshommes de province. Le roi "se chargea, par une délicate inspiration, d'élever leurs filles à ses frais et de les doter au sortir de la maison de Saint-Cyr. Au premier abord, quoi de plus naturel, de plus généreux et de plus véritablement royal? L'expérience prouva queLouisXIY et madame de Maintenon avaient bâti Saint-Cyr dans le pays d'Utopie. La fondatrice s'aperçut un peu tard qu'elle avait poursuivi l'ombre d'un rêve ; mais le rêve était beau et tout à fait digne d'une imagination élevée. Donner aux gentilshommes de France

(ils étaient fort nombreux alors) des compagnes ornées de tous les enchantements de l'esprit, n'était-ce pas fonder d'un bout du pays à l'autre une infinité de petits foyers de lumière et de civilisation? Je crois que si les jeunes missionnaires avaient pu accepter leur mission, le sort de l'aristocratie française eût peut-être changé. En tout cas, les lumières de la vie intelligente se seraient largement répandues , et madame de Maintenon aurait amené une sorte d'émancipation féminine qui, pour ne pas être inscrite dans un code, n'eût pas moins laissé une trace profonde dans les mœurs nationales. Le difficile était de renvoyer en province, à un moment donné, des jeunes filles qui, pour la plupart, rêvaient sans doute d'épouser un roi ou tout au moins un prince du sang.

Madame de Maintenon, plus occupée du présent que de l'avenir de ses filles, ne s'arrêta d'abord qu'à cette judicieuse idée : substituer pour les filles nobles une éducation sociale à l'étroite éducation du couvent. C'est pour cela que les dames de Saint-Louis furent dispensées de faire des vœux. Elles devaient être des institutrices laïques. Il fut malaisé tout d'abord de les habituer au caractère précib de leurs devoirs. Les exercices de la vie religieuse et contemplative, la méditation, l'oraison, les entretiens mysti-

ques avec le ciel plaisaient beaucoup mieux aux dames de Saint-Louis que la société continuelle de leurs enfants. Une grande partie des lettres de madame de Maintenon sont destinées à les ramener vers le but spécial de l'institut. « Tout doit céder à Saint- Cyr, » leur écrit- elle souvent. Elle les arrache aux pieuses rêveries des âmes tendres pour leur imposer l'incessante activité des fonctions de l'enseignement. Elle leur répète cent fois son idée favorite, qui fait consister le système entier de l'éducation dans ce précepte : Eclairer et fortifier la raison! Aussi, en voulant former des chrétiennes éclairées, il arriva qu'on forma des libertines qui mettaient même en question les vérités du christianisme ; si bien qu'on eût pu dire de Saint-Cyr ce que le bonhomme Chrysale dit de sa famille dans Molière :

Raisonner est l'emploi de toute la maison , Et le raisonnement en bannit la raison.

Les jeunes philosophes de Saint-Cyr raisonnaient en effet sur toutes choses, et l'esprit de raillerie, au sein de l'institut, s'attaquait même parfois à la fondatrice. Les lettres de madame de Maintenon étaient souvent lues dans toutes les classes ou pendant les récréations. On imita ses façons de parler, on réduisit tout en maximes, et un jour qu'elle avait recommandé

la simplicité, on poussa le libertinage jusqu'à dire en riant : « Par simplicité je vais me louer, par simplicité je prends la première place, par simplicité je veux ce qu'il y a de plus loin de moi sur la table. » Cette simplicité-là ne pouvait convenir longtemps à madame de Maintenon. Il y a dans ses lettres des passages touchants où elle s'accuse elle-même des défauts de Saint-Cyr. C'était elle en effet qui, en raisonnant et en maximant sans cesse, avait semé le germe des idées libertines. C'était elle qui, en donnant à ses jeunes filles des rôles princiers dans les tragédies de Racine, les avait accoutumées à une sorte de fierté théâtrale. Une réforme était devenue nécessaire, elle fut ordonnée. Saint-Cyr devint un institut assujetti à une règle religieuse. L'esprit de Saint-Cyr changeat-il? J'en doute. Il aurait fallu pour cela changer l'esprit même de madame de Maintenon. Les Lettres et Entretiens qui s'inspirent de cette pensée de réforme sont souvent démentis par des réflexions et des observations de détail. Madame de Maintenon ne se serait pas résignée à élever et à patronner de petites sottes. Il lui fallait, en dépit de ses maximes les plus sévères, une école d'aimables précieuses. Elle prescrivait l'humilité chrétienne, et cependant, au fond du cœur, quand une fille noble employée aux travaux du ménage balayait devant elle avec des gestes ,de

reine, je suis sûr (]ue celte fierté de race lui donnait un frisson de plaisir. Elle se rappelait sans doute la pauvre Guillemette des pamphlétaires, cette petite-fille des d'Aubigné qui , réduite à pousser devant elle un troupeau de dindons, portait aussi majestueusement sa gaule que si elle eût tenu un sceptre dans sa main. La gaule royale de Guillemette resta toujours emmanchée dans le balai de Saint-Cyr.

Quoique en général les esprits élevés et justes de notre siècle se soient montrés mieux disposés pour madame de Ma in tenon que les courtisans aigris de Versailles et les philosophes irréligieux de la Piégence, on a jusqu'ici négligé de relever à l'honneur de cette noble femme les faits importants qui auraient pu servir de contre-poids à d'odieuses calomnies historiques. On ignore assez généralement, par exemple, que madame de Maintenon eut le mérite de pousser le duc de Bourgogne au conseil et de l'accoutumer aux affaires. Saint-Simon, juste à cet égard, parle longuement des merveilles de cet avant-règne du second dauphin ; Tordre rentrait dans l'administration, l'influence passait aux ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, dignes ministres de l'héritier désigné de la couronne. Les mœurs publiques, déjà corrigées, se renouvelaient. Fénelon était pr<t à quitter Cambrai pour ressaisir le chapeau et l'autorité de Mazarin. Il

eut été curieux de voir Mentor et Télémaque disposer du pouvoir après Idoménée. Quel changement dans la politique et peut-être dans l'histoire tout entière du xvine siècle !

Un coup du ciel renversa toutes ces espérances. Au lieu du duc de Bourgogne, le Régent ; au lieu du cardinal Fénelon, le cardinal Dubois ! Il ne nous reste plus, pour terminer cette étude, qu'à mettre en présence de madame de Maintenon, son irréconciliable et vertueuse ennemie, Elisabeth-Charlotte de Bavière, la mère du Régent.

Cette grave personne était surnommée, à Versailles, sœur Pacifique, et l'on dirait qu'elle prit à coeur toute sa vie de justifier ce surnom. Madame de Montespan lui reprochait de n,'être bonne à rien, parce qu'elle ne voulait pas se mêler d'affaires. A ce point de vue, c'est une physionomie extrêmement curieuse et originale que celle de la dure Allemande qui, du fond du Palatinat, vint s'asseoir dans la maison de Monsieur, à la place de la poétique Henriette immortalisée par un cri sublime de Bossuet.

Les romanciers et les vaudevillistes, qui ont jeté clans leurs feuilletons et dans leurs pièces tant de personnages empruntés à la famille du Régent, ont oublié de peindre cette tête d'aïeule reléguée dans l'arrièreplan, loin du groupe où se détachent sous les girandoles de l'orgie les figures trop connues de mademoi-

selle de Valois, de la duchesse de Bercy et de l'abbesse de Chelles. La princesse Charlotte-Elisabeth, fille de l'électeur palatin Charles -Louis, mérite de prendre rang à côté de madame de Maintenon, ne fût-ce qu'à titre de contraste, parmi les femmes vertueuses du règne de Louis XIV.

Carrée comme un cube, la tète chargée d'une perruque d'homme, le teint rouge avec des taches jaunes, la bouche grande et les dents gâtées, le nez et les deux joues bariolés de petite vérole ; grande chasseresse/ capable de se tenir en selle des jours entiers comme le plus robuste piqueur, et se remettant l'estomac après ses fatigues avec de la soupe au lait, à la bière, au vin, avec du jambon cru, de la choucroute, du lard salé, des harengs saurs et des boudins; dormant aux sermons, rompant le jeûne en carême, lisant la Bible en allemand quand elle n'écrivait pas en Allemagne, ou qu'elle ne parlait pas allemand avec sa dame d'honneur allemande , madame Batzenhausen ; haïssant les mœurs françaises, la cuisine française et tout ce qui est français ; soupirant à Saint-Cloud pour son cher Heidelberg; et jamais plus heureuse que lorsqu'elle pouvait s'écrier : « J'ai en ce moment dans ma chambre six princes, quatre comtes et plusieurs gentilshommes... en tout vingt-un Allemands. » Voilà d'après ses propres Mémoires quelle était la seconde

femme de Monsieur et la mère du Régent. Mais il faut l'entendre parler d'elle-même avec une brutale et comique sincérité :

ce Je suis née, dit Madame, à Heidelberg, dans le septième mois. Il faut bien que je sois laide : je n'ai points de traits ; de petits yeux, un nez court et gros, des lèvres longues et plates ; tout cela ne peut former une physionomie. J'ai de grandes joues pendantes et un grand visage : cependant je suis très-petite de taille, courte et grosse; j'ai le corps et les cuisses courts : somme totale, je suis un petit laideron. Si je n'avais bon cœur, on ne me supporterait nulle part. Pour savoir si mes yeux annoncent de l'esprit, il faudrait les examiner au microscope ou- avec des conserves; autrement il serait difficile d'en juger. On ne trouverait probablement pas sur toute la terre des mains plus vilaines que les miennes. Le roi m'en a souvent fait l'observation, et m'a fait rire de bon cœur; car, n'ayant pu me flatter, en conscience, d'avoir quelque chose de joli, j'ai pris le parti de rire la première de ma laideur : cela m'a très-bien réussi, et j'ai souvent trouvé de quoi rire. » Oui, sans doute, grâce aux dons charmants de sa bonne fée, la digne Allemande n'a pas manqué de prétexte pour se moquer hautement d'elle-même. — Excellent calcul d'ailleurs! car personne ne s'obstine à tourner en ridicule un être

contrefait , qui accepte franchement son rôle de caricature avant qu'on ait eu l'idée de le lui imposer.

D'un autre coté, Madame, en parlant de ses défauts sur ce ton dégagé , pouvait s'attribuer ensuite le privilège de traiter sans ménagement les défauts d'autrui. Aussi la réserve ne fut-elle jamais sa vertu principale. On ne vit guère cette aigre frondeuse écarter ses lèvres pesantes et méchantes sans qu'il en sortit quelque vilain sarcasme. Elle ne se contraignait sur rien , et pourvu qu'elle eût l'agrément du roi, elle ne se faisait pas faute de railler impitoyablement, à tort et à travers. Dès son arrivée en France, la fille de l'électeur palatin avait compris tout d'abord qu'il lui était impossible d'exciter quelque sympathie dans une cour où régnaient de. droit divin la grâce, la jeunesse, la beauté. Impuissante à se faire aimer, elle résolut de se faire craindre, et cette résolution une fois prise fut exécutée avec tout l'entêtement germanique. Pour couper court aux attaques, pour se constituer une sorte d'inviolabilité, la nouvelle duchesse d'Orléans fit des exemples. Elle menaça madame de Fiennes dont la langue sifflante et venimeuse n'épargnait pas même le roi, pas même le duc d'Orléans qui souffrait des mots tels que celui-ci : « La reine votre mère était une sotte femme, Dieu veuille avoir son âme ! » Elle parla si vertement à deux filles qui osaient se donner comme

ses parentes que ces malheureuses, réduites à néant par sa parole vengeresse, moururent de rage et de confusion; c'est la princesse elle-même qui raconte cette belle anecdote et qui s'en applaudit. Je n'oserais citer le texte littéral de la terrible interpellation fidèlement reproduite dans la correspondance de Madame. Il faudrait traduire en latin la cynique apostrophe, ou supposer que le lecteur de nos jours ne reculera pas devant les crudités de Y allemand palatin. J'aime mieux ne pas insister sur cet épisode, et rappeler la scène vive et sèche qui eut lieu entre la princesse et madame de Fiennes. Elle est caractéristique et a le mérite de ne point effrayer par la licence du langage. Je m'efface et laisse parler la belle-sœur de Louis XIY : « Madame de Fiennes avait beaucoup d'esprit... Voyant qu'elle ne ménageait pas plus dans ses discours le roi et Monsieur que les autres, je la pris un jour par la main , et , la conduisant dans un coin, je lui dis: Madame, vous êtes aimable, vous avez beaucoup d'esprit ; mais vous avez une manière de parler dont le roi et Monsieur s'accommodent parce qu'ils y sont accoutumés ; pour moi, qui ne fais que d'arriver, je n'y suis point faite ; je me fâche quand on se moque de moi; c"est pourquoi j'ai voulu vous donner un petit avis : si vous m'épargnez, nous serons très-bien ensemble; mais, si vous me traitez comme

les autres, je ne vous dirai rien cependant, je m'en plaindrai à votre mari ; et , s'il ne vous corrige , je le chasserai. Il était mon écuyer ordinaire. Elle me promit de ne jamais parler de moi, et elle a tenu parole. Monsieur disait souvent: « Mais comment faitesvous pour que madame de Fiennes ne vous dise rien de fâcheux ? » Je lui répondais : a C'est qu'elle m'aime. » L'intraitable susceptibilité de ce caractère froid et rigide comme l'acier ne s'était révélée qu'en France. Jeune fille, la duchesse d'Orléans était maigre et espiègle, sa mère lui disait : « La Dauphine de Bavière, où apprends-tu toutes les drôleries que tu sais?» Plus tard , après son mariage , la Dauphine perdit sa taille grêle et son espièglerie d'enfant. Elle se ramassa et s'aigrit. La triste épouse du dauphin de Meudon lui disait alors : « Ma pauvre chère maman , où prends-tu toutes les sottises que tu fais ? » Il n'est pas difficile de deviner le vrai sens de ce changement d'humeur.

Charlotte-Elisabeth n'était pas venue en France avec le ravissement naïf de l'infante espagnole Marie- Thérèse. Les barbaries de Turenne avaient fait détester notre nom sur la rive droite du Rhin. « Je sais, dit la princesse, comment on a sévi, dans lePalatinat, pendant plus de trois mois... Quand je songe aux incendies, il me vient ries frissons... Toutes les fois que je voulais m'endormir, je revoyais tout Heidel-

berg en feu ; cela me faisait lever en sursaut, de sorte que je faillis en tomber malade. » Après la mort imprévue d'Henriette d'Angleterre, quand Louis XIV demanda pour son frère la main de la fille de l'électeur palatin, la vanité de Monsieur l'électeur trouva son compte à cette grande alliance ; mais Charlotte- Elisabeth y répugnait violemment, et la jeune Allemande avait bien raison . Quel homme allait-elle épouser? Dans quelle maison allait-elle entrer?

Monsieur, prince faible et de mœurs scandaleuses , était livré à des favoris odieux. Indifférent aux grâces enchanteresses de sa première femme, il obéissait aux caprices du chevalier de Lorraine et du comte de Marsan. Henriette mourut parce qu'elle voulut résister à la vermine de Lorraine , pour employer un mot de ce temps-là. L'homme soupçonné d'avoir empoisonné le gobelet d'argent, cet infâme Morel « qui vendait de jeunes garçons comme des chevaux, » ne quitta pas la maison de M. le duc d'Orléans. Sans charme et sans beauté, la fille de l'électeur pouvait-elle espérer de réussir où la divine Henriette avait échoué ? Quelle contenance garder entre les favoris de Monsieur et cette folle compagnie de femmes au milieu desquelles il se plaisait à babiller, à danser, à broder, comme s'il eût été la sœur ou l'amie de madame de Grancey, de madame de Fien-

nés, de madame de Monaco? La résignation était avilissante, la révolte dangereuse. Prévoyant cette, alternative, Charlotte-Elisabeth eût volontiersrefusé la main du prince ; M. l'Electeur parla, il fallut céder et partir. Du premier coup elle déplut, et ce ne fut point une surprise pour elle. Seul, le roi, qui tirait le chapeau devant toutes les femmes, même devant les paysannes, la reçut et la traita bien. Mais de peur qu'elle ne prit quelque influence sur Monsieur, il chercha bientôt à les brouiller. Ce n'était point la peine vraiment. Monsieur ne tarda pas à prier sa femme, pour l'amour de Dieu, de ne plus l'aimer, parce que cela lui était trop à charge. Sur quoi la dame s'exprime ainsi dans un passage de sa correspondance : « J'ai obéi à feu Monsieur en ne l'importunant plus de mes embrassements, et je me suis comportée à son égard avec beaucoup de respect et de soumission. » Yoilà de nobles paroles, et l'on serait assez disposé à louer le sentiment de résignation hautaine qui semble les avoir inspirées, si le ton n'en était aussitôt démenti par ce grossier aveu : « J'ai été bien aise quand, après la naissance de ma fille, mon époux a fait lit à part; car je n'ai point aimé le métier de faille des enfants. » Une telle phrase échappée à une bouche féminine excite le dégoût et le mépris. La dignité de mère de famille, à défaut de la dignité d'épouse, absolument

compromise par les monstrueux écarts du duc d'Orléans, devait être le refuge naturel d'une àme élevée. Mais Pâme d'Elisabeth-Charlotte n'était point accessible à ces beaux mouvements dont les héroïnes du xvn siècle ont donné de si éclatants exemples. Toute masculine, comme son mari était tout féminin, elle répugnait aux devoirs maternels , et si elle demeura vertueuse, ce ne fut point assurément pour garder son honneur sans tache ou pour ne point transgresser les commandements d'une religion sévère : sa vertu fut la suite logique de son tempérament glacé. x< Je ne puis concevoir de quelle pâte vous êtes pétrie, lui disait une dame qui lui proposait de prendre le chevalier de Vendôme pour amant ; il faut que la nation allemande soit plus froide que toutes les autres.» Madame refusait en souriant le chevalier, et cela sans prendre des airs de matrone romaine, sans faire de grands signes de croix pour repousser la tentation du démon. Elle ne croyait guère à la vertu et ne songeait point à se faire un mérite de la fidélité conjugale. Le rôle de Cornélie était loin d'enflammer son ambition ; celui d'une épouse chrétienne la touchait encore moins. Je l'ai déjà indiqué, ses convictions religieuses n'avaient rien d'impérieux. « Lors de mon arrivée en France, ditelle, on m'a fait tenir des conférences sur la religion avec trois évèques. Us différaient tous trois dans leurs

croyances; je pris la quintessence de leurs opinions et m'en formai ma religion. » Cela signifie que la duchesse eut une religion de parade , une religion de cour , se réduisant à quelques pratiques extérieures déterminées par le cérémonial de Versailles. A cette époque l'apparence suffisait.

Sa véritable religion , c'était le culte des grandeurs héraldiques , travers allemand qui chez elle était développé à outrance. Les mots de Majesté, d'Altesse Royale, lui paraissaient magiques. Au-dessous de la noblesse il n'y avait rien. Elle était intraitable sur les mésalliances, et l'on sait qu'elle souffleta son fils le duc de Chartres lorsque celui-ci consentit à épouser la fille naturelle du roi et de madame de Montespan. Avant ce mariage, Louis XIV donnait à Madame une pension de mille louis. La pension fut supprimée dès qu'on vit une tentative d'opposition chez la duchesse.

Celle-ci refusa son consentement avec une opposition gourmée. De là une diminution fort sensible dans ses revenus. Au lieu de jouer au hoca> il fallut se contenter, plus d'une fois sans doute, de voir jouer le roi au reversi. N'est-il pas fort piquant de surprendre chez Louis XIV, ce type classique de la générosité royale, un ridicule tel qu'aurait pu en avoir, à cette époque, un bourgeois de la rue Saint-Denis,

gouvernant despotiquement les membres de sa famille, en serrant plus ou moins les cordons de sa bourse !

Dans sa rude franchise, Madame révèle çà et là, tantôt volontairement et tantôt par mégarde , les moindres petitesses qui déparent l'ensemble d'une cour magnifique. Ces confidences sont presque loujours instructives et souvent amusantes. Elles donnent lieu à des rapprochements historiques tout à faitinattendus. Citons deux exemples. Sous Louis XIV comme sous Napoléon, les dames de la cour s'habillaient d'étoffes anglaises , et le roi s'irritait de cet engouement comme s'en irrita plus tard l'empereur. Autre singularité : tous les princes de la famille royale avaient l'accent qui devait à cent ans de là rendre si ridicule la jeunesse dorée du Directoire. Ils prononçaient Pahis au lieu de Paris. Cela ne dérange-t-il pas un peu l'idée qu'on se fait, à distance, des hommes et des choses du passé? On se croit à l'Œil- de-Bœuf, et l'on se trouve en plein salon de Barras. Il faut convenir aussi que la perspective des Mémoires et celle de l'histoire proprement dite n'embrassent point les mêmes horizons. L'historien entre à Versailles par les grands appartements. Le mémorien (je demande pardon pour ce néologisme) jouit des petites entrées ; il connaît l'escalier secret,

tire les rideaux de l'alcôve, presse le ressort des portes

mystérieuses. Le premier trouve les personnages historiques en costume de cérémonie, le second les surprend et les peint en déshabillé. Toute médaille a son revers, et les écrivains qui traitent du passé doivent , comme les numismates, étudier soigneusement le revers de la médaille. On pourrait comparer les annales d'un peuple à un grand journal dont les colonnes supérieures seraient consacrées aux graves enseignements de l'histoire, tandis que l'amusant babil des Mémoires occuperait le feuilleton.

Comme la spirituelle marquise de Sévigné, la duchesse d'Orléans est un feuilletoniste du siècle de Louis XIV ; mais un feuilletoniste au propos brutal, à la verve salée, tenant fort peu à reproduire dans son style les grâces délicates de l'hôtel Rambouillet ou à charmer par les mille agréments de l'atticisme parisien les échos des belles ruelles. La langue de Madame n"a rien de commun avec le français raffiné de la rue Saint- Thomas-du-Louvre ; c'est plutôt le vieux gaulois de Rabelais et de Régnier, avec des réminiscences de l'allemand palatin. Nulle prétention littéraire ! des incorrections nombreuses, mais aussi par moments des tours énergiques, hardis, expressifs, des mots scabreux qui font image, des portraits enlevés à l'emporte-pièce ; enfin, pour nous résumer, un style épicé comme le jambon et les saucisses germaniques

dont Madame fait ses délices , pendant que les petites bouches féminines de Versailles savourent doucement • le chocolat ou le café.

La correspondance de cette singulière princesse ne renferme pas seulement des anecdotes plaisantes sur les personnages de la cour de Versailles ; il y a des passages curieux sur la reine Christine, le margrave d'Anspach, le duc de Mecklembourg, l'électeur de Bavière, la duchesse de Hanovre, le prince électoral de Saxe, etc. — La tragique maîtresse de Monaldeschi nous apparaît dans le déshabillé le plus bouffon. Couchée dans- son lit, les rideaux fermés, elle écoute un concert que lui donnent dans sa chambre des castrats italiens. Tout à coup, au beau milieu d'un solo, elle ouvre les rideaux violemment, avance sa tète royale coiffée d'une serviette, et s'écrie avec un enthousiasme grotesque : « Mort-diable ! qu'ils chantent bien! » Et les castrats de fuir épouvantés. Les ridicules des petits souverains et souveraines d'Allemagne ne sont pas moins bizarres. Elle s'en préoccupe beaucoup plus que des désordres de son fils et des scandales causés par ses petites-filles. « Ma bru, ditelle, fait de ses enfants ce qu'elle veut. Elle les a eus (je supprime le mot propre) sans mon ordre; qu'il en soit ce qu'il lui plaira. » A la mort de la duchesse de Berry, elle rapporte ce vilain refrain,

LA HÈRE Hl" REGENT,

chanté par un courtisan à Riom , l'amant de la fille du Régent :

Elle est morte, la vache à panier; Elle est morle, il n'en faut plus parler.

Chose singulière ! Madame parait mieux disposée pour les bâtards de son fils que pour les enfants légitimes. Elle parle fort au long du chevalier d'Orléans, de l'abbé de Saint-Albin, de la fille de Desmarest qui devint marquise de Ségur. L'abbé de Saint-Albin est son favori. Elle déteste dans ses petites-filles le sang de madame de Montespan. Cette favorite n'est pas la seule d'ailleurs qui lui inspire une haine violente. La mère du Régent traite madame de Maintenon de vieille truie, vieille carcasse; et lorsque celle-ci, laissant le roi mourant dans son lit, se retire précipitamment à Saint-Cyr, la duchesse d'Orléans la poursuit dans sa retraite, et va complimenter aigrement cette puissance déchue.

A cette époque, on aurait pu croire que Madame allait accroître son influence. Son fils devenu régent, elle avait presque sous la main un rôle de reine mère. Une autre eût profité de l'occasion ; Madame la dédaigna, et voici les raisons pour lesquelles elle ne voulut se mêler de rien. « Je suis vieille, j'ai besoin de repos... On ne m'a point enseigné l'art de régner,

je m'y prendrais fort mal; je n'entends ni les affaires d'Etat, ni la politique, et je suis beaucoup trop âgée pour essayer d'apprendre une science si difficile... Ce royaume n'a malheureusement que trop été dirigé par des femmes jeunes et vieilles de toute espèce, il est temps enfin qu'on laisse agir les hommes... Mes jours sont passés, il ne me reste que l'intervalle nécessaire pour tâcher de mourir tranquillement. »

Madame se réfugia en effet à Saint-Cloud, où elle s'éteignit obscurément, loin du fracas politique et galant de la Régence.

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