DE VERSAILLES
Aux diverses époques de son histoire, la France a vu défiler des caravanes d'étrangers sous les fenêtres de ses palais. Parmi ces visiteurs, les uns venaient se franciser en passant et rapportaient ensuite dans leur pays l'empreinte de nos mœurs avec le souvenir de notre hospitalité ; d'autres y dressaient leur tente en arrivant, et grâce à la protection de quelque grand personnage, la tente fragile devenait en peu d'années un hôtel de financier, une résidence digne d'un prince. Ces habiles gens groupés en petites colonies ambitieuses, et secondés quelquefois par une sorte d'engouement, acclimataient chez nous les goûts et les usages, les arts et le caractère de leurs nations. Favoris
de tout rang, créatures de tous les degrés, ils avaient le profit et l'honneur des plus beaux emplois, qu'ils savaient enlever en un tour de main.
On trouverait encore chez les amateurs de livres rares plus d'une brochure satirique avec ce titre expressif : la France devenue italienne. Et si l'on n'a pas écrit de libelle intitulé la France espagnole, ce n'est pas que les occasions aient fait défaut. Au temps de la Ligue et de la Fronde, les Espagnols eurent beau jeu ; la langue castillane, entendue et parlée à la cour, ne fut pas inutile à Mazàrin lui-même pour gagner insensiblement le cœur d'Anne d'Autriche et le pouvoir souverain. Le long règne de ce ministre assura le triomphe des Italiens , si favorisés déjà par les deux Médicis, Catherine et Marie.
Ne soyons pas ingrats pour ces étrangers industrieux qui ont rendu tant de services à la France en la rançonnant. Le flot qui les amenait avait d'ailleurs son reflux. L'Europe a vu souvent de nos Français enjamber le Rhin, les Pyrénées ou les Alpes : nous avons partout, hors de nos frontières, tantôt des caravanes fugitives, et tantôt de véritables colonies. Avant la révolution de 80, tous ces rapprochements si divers, toutes ces influences alternées et croisées, dépendaient beaucoup des mariages princiers et royaux. Jamais, par exemple, on ne vit à la cour de France autant
A LA COUR DE VERSAILLES. 2ol
d'Allemands qu'à la fin du xvne siècle, lorsque la daupliine était de Bavière, et que le Palatinat eut donné une belle-sœur à Louis XIV. Et pourtant ces deux princesses, la première daupbine et la seconde Madame, languissaient sans crédit à la cour, n'ayant pas les bonnes grâces de madame de Maintenon. Cela n'empêcha point les Allemands, princes, électeurs, landgraves, margraves et rhingraves, de se presser confusément dans les antichambres de A ersailles.
Quelle figure faisaient à la cour ces bons princes allemands? Quel rôle y pouvaient-ils jouer ? Personne mieux que Madame ne serait en mesure de nous l'apprendre : car ayant toujours conservé, comme elle le dit si crûment, la gueule allemande et le cœur allemand, elle a diï flatter ses portraits plutôt que de les tourner en caricature. Eh bien ! le croirait-on? Parmi cette foule de compatriotes qui venaient lui baiser la main dans son cabinet, au milieu de ses chiens, de ses perroquets, de ses chats et de ses médailles, il n'y en a pas un qui ne l'irrité, qui ne la blesse et qui ne lui fasse honte ; pas un qu'elle puisse présenter avec honneur et dont elle ait le droit d'être fière en songeant à sa patrie. Du premier au dernier ils sont tous laids, sots, fous, inconvenants, grossiers, libertins, et toujours ridicules quand ils ne tombent
pas de vice en vice Jusqu'à la dégradation de la plus vile débauche.
Ridicules! ridicules! voilà surtout le mot qui lui échappe à tout propos en parlant de ses compatriotes. Cette Allemande savait assez de français pour connaître les funestes effets du ridicule en ce pays de railleurs impitoyables. Elle redoutait, à chaque présentation, les terribles sourires de Louis XIV. Quand une duchesse de Hanovre appelait le roi Monsieur, quelle grimace devait faire la belle-sœur du roi! Quand un électeur de Bavière faisait une sottise, le roi disait tout doucement à Madame : « Que dites-vous de cela ? l'approuvez- vous? » Et Madame, désespérée, répondant que c'était la chose la plus ridicule du monde, le roi se mettait à rire de tout son cœur. Quelquefois Louis XIV remarquait l'ébahissement d'un prince allemand, tout décontenancé au milieu des splendeurs de Versailles, et il se trouvait que cet ébahi était le propre neveu de Madame : « Allez au secours de votre pauvre neveu, disait le roi, car il ne sait plus où il en est. » Et Madame n'était pas plus heureuse avec son oncle qu'avec son neveu. Celui-là encore est un pur sot quoiqu'il se nomme le landgrave de Hesse-Reinfelds. « Le landgrave, écrit-elle, parle toujours de son cocher qui est de si bonne compagnie qu'il le fait coucher auprès de lui, et qu'il veut le
charger d'élever son fils cadet. Je lui ai dit très-sérieusement qu'il devrait bien se garder de dire toutes ces bêtises qui faisaient que tout le monde se moquait de lui. Il a pris la chose fort mal ; il a répondu qu'il voyait bien que je désirais qu'il s'en allât, puisque j'avais honte de mes parents. Je me fâchai, et lui répliquai crûment que lorsque mes parents parlaient de la sorte , j'avais sujet d'avoir honte pour eux. )>
A côté de ce digne landgrave, nous pouvons placer le prince de liesse : il est de la famille des gens qui font plus de sottises qu'ils n'en disent : « Il est arrivé au prince de liesse une chose désagréable qu'il aurait pu éviter... Il va à la chapelle, et il entre durant la messe ; il reste debout au moment où tout le monde s'agenouille; les gardes lui disent de se mettre à genoux, il s'y refuse ; les gardes le prennent au collet; le maréchal de Yilleroy s'en mêle et lui ordonne de s'en aller... »
Mais cette incartade n'est rien à coté des inconvenances du margrave d'Anspach et des bévues du duc de Mecklembourg. Lorsque le duc de Mecklembourg était à réfléchir, et qu'on demandait à quoi il pensait, il répondait : c< Je donne audience à mes pensées. » C'était un singulier personnage que ce prince. Il avait
demandé une audience au roi; le roi croyait qu'il
voulait l'entretenir d'affaires , et il l'admit seul dans son cabinet. Sitôt qu'il vit le roi il lui dit : « Sire , je vous trouve grandi depuis que je n'ai eu le plaisir de vous voir. » Le roi répondit : c< Je ne crois pas être en âge de grandir (il avait trente-cinq ans). » Le duc répliqua : « Eh ! Sire , vous avez bien bonne mine , tout le monde trouve que je vous ressemble, mais que j'ai encore meilleure mine que vous. » Le roi se mit à rire et répondit : « Cela peut bien être. » Là-dessus l'autre s'en alla. Ne fut-ce pas une belle audience ?
Quant au margrave d'Anspach , on peut affirmer que sa bizarrerie, son humeur capricieuse, ses propos inconsidérés et ses prétentions de l'autre monde le mettaient au premier rang des personnages ridicules de son pays. « Il m'a joué un singulier tour, raconte Madame. On m'avait priée de lui proposer un mariage. Lorsque je lui eus parlé de la chose, il nie dit qu'elle lui paraissait convenable et qu'il me priait, lorsqu'il serait revenu en Allemagne , de lui écrire pour lui faire savoir si l'on pouvait y donner suite , et si certaines personnes y consentaient. Lorsque j'ai pris les informations nécessaires, je lui écris en lui demandant de me répondre immédiatement ; voilà neuf mois que cela s'est passé, et je n'ai pas encore un mot de lui. » Une fois édifié sur le consentement de certaines
personnes, il brigua sans façon une autre alliance, se maria, perdit sa femme , et songea dès le lendemain à se distraire de son deuil. Son Altesse Royale avait déjà vu la France : conduite chez le roi par le maréchal de Grammont, une seule chose l'avait surprise, enchantée, ravie : c'était un petit chardonneret qui était dans le cabinet du roi et qui sifflait des airs. Le souvenir de cet oiseau siffleur valut peut-être au palais de Versailles l'honneur d'une seconde visite du margrave. Son Altesse Royale se fit recommander cette fois et très-directement à Madame. Elle parut avec une lettre de famille qui priait la duchesse d'Orléans de traiter comme un frère l'auguste voyageur. La duchesse prend au sérieux la recommandation, et met tous ses soins à soutenir le prince de bons conseils : on va voir comment ces conseils furent suivis. Voici la la conversation qui s'établit d'abord entre la duchesse d'Orléans et le margrave : Madame le voyant en petit deuil s'informa tout naturellement de ce qu'il venait faire en France. Elle ne pouvait deviner que Son Altesse avait quitté l'Allemagne pour revoir le merveilleux chardonneret ou pour toute autre distraction aussi futile. Le margrave répondit qu'il avait le projet de se rendre en Angleterre, mais qu'auparavant il désirait faire sa cour au roi.
« Votre Altesse , reprit Madame , a-t-elle quelque
l2o6 LES PRINCES ALLE
chose à traiter avec le roi? a-t-elle des affaires dont elle a besoin d'entretenir Sa Majesté?
— Non vraiment, je n'ai rien à lui demander.
— Si j'osais, je conseillerais à Votre Altesse d'envoyer auprès du roi le principal personnage de sa suite et de faire complimenter Sa Majesté en lui faisant savoir que Votre Altesse se rend en Angleterre et qu elle n'aurait pas manqué de faire sa cour, mais qu'étant en grand deuil à cause de la mort de son épouse, elle croit devoir, par respect, ne pas se montrer devant Sa Majesté dans un appareil aussi lugubre. »
Le margrave rêva un instant (au chardonneret peutêtre , puis il répondit : « Je voudrais bien aller au bal, car j'aime la danse; mais pour y aller, il faudrait que j'eusse été présenté à Sa Majesté. »
Aller au bal en deuil , avec des dentelles blanches sur du noir ! Quel scandale à la cour ! Vous jugez de la stupéfaction et de l'épouvante de Madame. « Pour l'amour de Dieu, s'écrie-t-elle, que Votre Altesse n'aille pas au bal; ce n'est pas l'usage; Votre Altesse se rendra ridicule.
— Je vois bien, Madame, que vous reniez les princes allemands, et que vous ne voulez pas les laisser présenter au roi. »
Là-dessus il s'en alla tout en colère chez le maréchal de Schomberg, lui conta son entretien avec Ma-
A LA COUK DE VERSAILLES. 2o /
dame, et quoique désapprouvé de nouveau par le maréchal, persista à vouloir être présenté au roi. Le maréchal s'exécuta de fort bonne grâce, après avoir résisté honnêtement : le margrave fut présenté, le margrave alla au bal en rhingrave, avec des rubans bleus et des dentelles blanches sur du noir. Cela le divertit, mais beaucoup moins que les spectateurs d'une action si singulière. Son Altesse Royale n'en resta pas là; elle prétendit encore aller au cercle du roi et même s'y asseoir. Or personne ne s'y asseoit que les membres de la famille royale. Ceci fut reçu avec moins de gaieté; ce qui fit que Son Altesse s'ennuya et partit. Le chardonneret était peut-être mort dans l'intervalle de ses deux voyages. S'il l'eût encore entendu siffler des airs, il est fort probable que le margrave eût différé son départ pour admirer de nouveau cette merveille. La merveille de Versailles et de Paris pour l'électeur de Bavière , ce n'était point un oiseau musicien ; c'était... (quelle passion indigne d'un prince souverain ! ) c'était tout simplement la grisette ! Peu soucieux des dames de qualité, des grandes manières et du bien dire, il chassait à l'écart un gibier moins fier et plus sautillant; on le surprenait, avec son grand nez voisin du menton, suivant amoureusement la piste capricieuse d'une grisette. Il aimait aussi la paysanne, à ce qu'il parait; car Madame nous apprend qu'il
laissa de sa race dans les villages. Plus tard il eut pour maîtresse une comédienne, la Desmares, qui appartint au Régent, et dont celui-ci ne voulait pas reconnaître les enfants comme étant trop arlequins, c'est-à-dire trop bigarrés de pièces différentes. Le goût des grisettes fut pointant celui cpii domina dans cette tète princière. Il n'en rougissait pas : il en parlait au roi lui-même. Quand Sa Majesté donna des noms aux avenues de je sais quelle forêt, l'électeur voulait à toute force qu'il y eût l'allée des Grisettes; « ce que le roi, dit Madame, ne jugea pas à propos. » Quand ce prince, si peu relevé dans ses galanteries, n'était pas aux pieds des grisettes, il tombait à genoux devant Torcy et d'autres personnes puissantes. « Il est digne d'excuse, remarque Madame avec une dédaigneuse pitié ; il a besoin de ces gens-là , autrement il mourrait de faiin. » Et l'altière Allemande ajoute ces derniers mots, qui sont une condamnation sans appel : « C'est sa faute si l'on fait en France si peu de cas de lui : il s'est abaissé lui-même au lieu de se placer au niveau qui lui revenait. . . Ils est entouré de grisettes ! » Son marécbal, le comte d'Arco, était désespéré de ce que le prince jouait en France un rôle ridicule et niais.
Un autre niais, un autre ridicule, c'est le roi de Danemark, qui a bien le droit de figurer à la place la
plus distinguée parmi nos Allemands. Il est roi, et pourtant je cite les paroles de Madame ) il pourrait bien dire comme le Chevalier à la mode : « Celle qui ne m'aura point ne sera pas la plus malheureuse. » Voici comment le représente notre peintre ordinaire, avec sa touche franche et nette : c< Frédéric IV me parait un peu niais... Il n'est pas bien fait; il est très-laid de visage et désagréable dans toutes ses façons... Il voulait passer pour amoureux de ma fille pendant qu'il était ici; en dansant il lui serrait la main, il regardait le ciel; il commença un menuet à un bout de la salle et le devait terminer à l'autre bout ; mais il resta au milieu du salon sans savoir ce qu'il devait faire. Il me fit de la peine. Je me levai, le pris par la main, et le ramenai à sa place; je crois que sans cela il serait encore au même endroit. Le bon sire ne sait pas ce qui est bien et ce qui est inconvenant. »
Glissons maintenant entre les grands portraits deux petites figures dans le même cadre : « Il est arrivé à Paris deux nouveaux princes, un prince d'Anhalt et un de Frise. À dire vrai ce sont les plus vilaines personnes que j'aie vues de ma vie. Le premier est sec comme un morceau de bois ; il est tout mal bâti ; il a une bouche affreuse et des dents toutes gâtées; il porte une grande perruque blanche toute crêpée;
2«jO LES PRINCES ALLEMANDS
il a des yeux rouges comme du feu , un visage tout marqué de la petite vérole , et il est très-maigre. L'autre, au contraire, est fort gros, la tète enfoncée dans les épaules, tout le visage plongé dans la graisse, le nez gros et plat. En somme ils sont tous deux extrêmement laids. » llien de plus : tels sont les demidieux qui viennent, demander l'honneur d'être admis dans l'Olympe de Versailles. Certes, les rires olympiens durent éclater, comme au temps d'Homère, à l'aspect de ces deux Apollons germains , et tel aussi dut être l'accueil joyeux qui salua la venue du duc de Deux-Ponts.
« Le duc de Deux-Ponts est un Lien triste sire, et pour la figure comme pour les manières, c'est assurément l'être le plus désagréable que Dieu ait jamais fabriqué. Il s'imagine que lui et moi nous nous ressemblons comme deux gouttes d'eau. Je me flatte d'être moins désagréable que lui et d'avoir un peu plus de bon sens. Sa femme est contrefaite. C'est un couple de vilains êtres très-déplaisants. Je me réjouis de ce qu'ils n'aient pas d'enfants ; ç auraient été des fous , et j'ai déjà assez de fous parmi mes parents «I Allemagne. » Ce déplorable prince n'avait pas ijKine l'orgueil de son rang. Un jour que le duc de Sai ut-Simon le pressait un peu trop el passai! devant lui pour se mettre à la table du roi, Madame s<; vit
obligée de rabattre par une boutade la présomption du plus orgueilleux des seigneurs français. « D'où vient donc, dit-elle, que M. le duc de Saint-Simon presse tant le duc de Deux-Ponts ? A-t-il envie de le prier de prendre un de ses fils pour page ? » Mais cette brusque revendication des droits princiers n'empêcha pas les ducs français de prendre en toute occasion le pas sur les princes étrangers. Il y avait depuis longtemps prescription à cet égard, et la légitimité la mieux établie devait naturellement céder à une longue usurpation , surtout quand celle-ci n'avait à se maintenir que devant des princes semblables au duc de Deux-Ponts, ou à l'électeur de Saxe, ou au duc de Nassau. Ces deux derniers méritent aussi une mention honorable, et nous laisserons volontiers Madame leur décerner, comme aux précédents, un brevet de sottise et de folie.
Yoici d'abord un joli trait du prince électoral de
Saxe : « Le roi ordonna à la duchesse de Berry
de montrer au prince électeur tout Marly. Il se promena une grande heure avec elle sans lui offrir la main et sans lui dire un seul mot. Pendant qu'ils gravissaient un monticule, le palatin, son gouverneur, le poussa dans le coté; et comme le prince ne comprenait pas ce qu'il voulait, il fut obligé de crier :
a Présentez donc la main à madame la duchesse de
Berry ! » Le prince le fit sans dire une parole. Quand ils furent arrivés en haut, madame de Berry dit en plaisantant : « Yoilà une belle place pour jouer au colin-maillard ; » alors sa bouche s'ouvrit, et il dit : «Oui, j'y jouerai volontiers. » Madame de Berry était si fatiguée quelle ne put jouer; mais le prince joua toute la journée sans faire la moindre honnêteté à madame de Berry qui s'était fatiguée pour lui. On voit par là combien ce prince est puéril. » Pour ne pas se déniaiser dans la société de madame de Berry, il fallait posséder en effet toute la gaucherie enfantine d'un Eliacin allemand.
Citons maintenant le passage qui concerne le prince de Nassau. Celui-ci est un peu fou, et il rôde çà et là, mourant de faim. « Chaque semaine je reçois une lettre de lui et je n'y réponds jamais, car je ne suis nullement en mesure d'aider ces princes... Pourquoi le prince de Nassau ne retourne-t-il pas en Allemagne? Ici il ne fait que faire rire tout le monde à ses dépens. Ce sont de singuliers personnages que lui et son frère, celui qui a épousé la sœur du marquis de Nés le. Il voulait à toute force que je lui disse pourquoi sa femme ne peut pas le souffrir; il sent horriblement mauvais de la bouche; je lui ai dit que je croyais que c'était là le motif de son aversion. » 0 mûri allemand d'une Française légère! Le Journal de lhimjeau rap-
porte qu'il accusa sa femme de choses effroyables, et présenta au roi un placet où il priait Sa Majesté de lui permettre de convaincre sa femme d'adultère, et de pouvoir attaquer en justice ceux qui l'avaient commis avec elle. Au milieu de notre France galante , c'était un vrai germanisme conjugal. Puisque M. de Nassau tenait à se franciser, que ne demandait-il à des gentilshommes comme M. de Polignac de quel air nos Àctéons portaient leur panache, quand ils avaient eu le bonheur d'épouser quelque chaste Diane ! — a Je suis grosse, disait madame de Polignac à son mari, et vous savez bien que ce n'est pas de vous. Mais je ne vous conseille pas de faire du bruit : car s'il y a un procès à cet égard, vous perdrez, et vous savez bien quelle est la loi dans ce pays-ci : tout enfant né dans le mariage appartient au mari ; ainsi cet enfant est à vous , et d'ailleurs je vous le donne. » Les leçons de M. de Polignac eussent été fort utiles à ce mari loup-garou qui (it brutalement enfermer sa femme à la Bastille , comme si cette prison eût rendu la sagesse aux femmes étourdies.
Faute d'un Nassau à accommoder à la française , madame de Polignac' endoctrina un chevalier de Bavière, fils de l'électeur et de madame d'Àrco, et nous allons voir que ce chevalier paya sa bonne fortune en subissant un affront public. Moins expert en ruses
2til LES PRINCES ALLEMANDS
de guerre amoureuse que les galants émérites de la coup, il se laissa naïvement surprendre auprès de sa belle, ce Le lendemain, raconte Madame, M. le duc vil avait une revanche à prendre donna rendez-vous chez lui à madame de Polignac; elle se rendit dans la chambre à coucher, elle croyait qu'il ne savait rien. Cependant le duc ouvrit grandement la porte , en sorte qu'on pouvait la voir du cabinet qui était tout rempli d'hommes; il appela le chevalier de Bavière et lui dit:
— « Monsieur, venez prendre votre compagne, elle n'aura pas besoin d'aller si loin pour vous trouver.» Le pauvre chevalier ! Quelle Française avisée eût consenti, après un tel éclat, à lui accorder un rendezvous ?
Un galant allemand d'une autre sorte, et qui vaut bien son prix, c'est M. le prince de Birkenfeld. Durant son séjour en France, ce grand vainqueur a obtenu un merveilleux gage d'amour , un charmant portrait. Au retour du prince en Allemagne , ce portrait ne le quitte plus; il le garde précieusement dans ses poches, et lorsque par hasard il le laisse voir, c'est l'image d'une héroïne qu'il permet de contempler. Or, savez-vous quelle était cette héroïne conquise et cette tigresse apprivoisée? Une actrice de l'Opéra , Fanchon Moreau , une coureuse , dit Ma-
darne. Elle a une jolie petite place dans le Recueil de Maurepas :
Avant de taire une chanson Et de vouloir railler personne , Il faut savoir si la Fauchon Mérite l'argent qu'un lui donne.
Ces drùlesses-là coûtent fort cher ce sont les expressions de Madame . « Quant à Fan chou, son prix est connu, c'est mille pistoles; » sur quoi Madame s'abandonne à de bien singulières réflexions : « Puisque la France est pleine de femmes coquettes et galantes, le prince aurait mieux fait d'en prendre une qui lui aurait apporté une bonne somme d'argent plutôt qu'une qu'il lui a fallu payer si cher.» Franchement , pour l'honneur de l'Allemagne princière et de M. de Birkenfeld, il vaut mieux que le prince ait enrichi Fanchon. Elle ne lui a pas tant coûté d'ailleurs qu'au chevalier de Sully , au financier Touanne , et surtout au grand prieur, comme le témoigne encore le Recueil de Maurepas :
Une dupe en amour est un mauvais railleur. Qu'en dis-tu, grand prieur?
A la suite des princes galants, il y a les princes libertins, débauchés et pis encore, tels que le prince
héréditaire de Darmstadt et M. le prince de Wolfenbut* tel : mais les crudités allemandes de Madame seraient intraduisibles dans le pur français d'aujourd'hui. Contentons-nous d'emprunter à sa correspondance quelques portraits de princesses, afin d'accrocher dans notre galerie historique de dignes pendants aux portraits de princes. Nous commencerons par la princesse de Deux-Ponts : « Elle était avec moi à l'Opéra et voulait à toute force que son écuyer vint s'asseoir auprès d'elle. Je lui dis : « Pour l'amour de Dieu, que Votre Altesse reste tranquille et qu'elle ne se tracasse pas ainsi de Gerstorf; elle ne connaît pas encore ce pays ; lorsqu'on se préoccupe si fort de ses gens, on donne lieu de croire qu'on a de l'amour pour eux.» Elle répondit : « Est-ce qu'on ne peut pas porter d'intérêt à ses gens? » Je dis : « Oui, on peut les mener à l'Opéra, mais on n'a pas besoin de les avoir auprès de soi. » L'intérêt de la princesse fut expliqué lorsqu'elle épousa plus tard son écuyer.
La princesse de Siegen débute à peu près comme la princesse de Deux-Ponts. On verra bientôt qu'elle ne s'arrête pas aussi vite: « Elle prétend que parce qu'elle ne fait aucun mystère des visites et des rapports qu'elle entretient avec le jeune D< rien de mat
oe se passe entre eux; cela s'appelle une finesse cousuc de fil blanc... La princesse de Siegen s'est iout à
fait gâtée en France... Elle est tombée dans la mauvaise compagnie, s'est livrée au jeu et s'est mise à courir les bals; cela l'a entièrement pervertie, comme bien d'autres, et l'a jetée dans une conduite scandaleuse et désordonnée... La façon dont vit la princesse de Siegen montre qu'il n'y a chez elle aucun principe de la foi chrétienne ; je crois qu'elle est tout à fait sans religion. »
Est-ce bien la peine, après cela, de s'arrêter à cette nièce de la princesse d'Ussingen, qui a mené une si drôle de vie et qui se vante d'être un peu la cousine de Madame? « Il n'y aurait que demi-mal si elle n'était que sotte, mais elle est débauchée et intéressée, et c'en est trop. Pourquoi veut -elle que je lui donne de l'argent? Je ne lui dois rien, et je ne suis pas assez riche pour faire des présents inutiles à des princesses, surtout lorsque j*ai honte qu'elles soient mes parentes. » L'article de la comtesse de Wurtemberg dépasse, et de bien loin, tout ce qui précède.
. « La comtesse de Wurtemberg est encore à Paris et elle y mène une drôle de vie ; je ne l'ai point vue, elle ne vient plus à la cour. Elle était en liaison avec un jeune Saxon nammé Minquitz, qui lui a volé tous ses bijoux et qui s*est enfui avec ; elle s'en est plainte et elle l'a envoyé chercher en Flandre. Il lui a écrit
2ti8 LES PRINCES ALLEMANDS
une lettre ouverte où il maintenait que ce qu'il avait fait n'est pas le moins du monde un vol, car il dit qu'elle lui avait promis de lui faire un cadeau d'une boite de la valeur de cinquante mille francs, comme dédommagement de ce qu'elle lui avait donné le mal français. Comme il est certain que cela lui est arrivé deux fois, il aie droit d'être payé double. Ce cavalier a été relâché à la condition qu'il rendrait les bijoux; ce qu'il a fait, et elle a payé les frais. Aucune femme comme il faut ne la voit ; il est impossible de mener une vie plus scandaleuse que la sienne. Elle est un objet de mépris et de dérision pour tout le monde. »
A côté de tels dérèglements ce sont pures bagatelles que ces fréquentes mésalliances de princes et princesses, qui sont pour Madame un éternel sujet d'indignation. Le duc de Brunswick épouse une Française, Eléonore d'Ezmier. « C'eut été pour elle un honneur d'épouser mon premier valet de chambre.» Le prince d'Anhalt-Dessau pousse l'indécence jusqu'à donner le rang de princesse à une demoiselle Anne-Louise Foëhoe, la fille d'un apothicaire ; et cette union révoltante est sanctionnée par l'empereur ! Nous avons déjà vu la princesse de Deux-Ponts épouser son écuyer. La princes rie Bambourg imite cet exemple et tend la main, devant l'autel, à un général de Schlieben.
Partout (les mésalliances publiquement avouées ou des mariages de conscience dont le secret est celui de la comédie ! Ce sont là des crimes que Madame ne saurait pardonner. Elle serait volontiers plus indulgente pour les crimes de son page Neuhoff ou pour les faux de madame de Bernholdt, la fille de sa dame d'honneur , madame de Ratzenhausen. Du jour où les princes allemands se mésallient, il est évident que l'Allemagne est gâtée, corrompue, perdue. Et d'où viendrait donc le mal, si ce n'est de la France?
Oui, si nous en croyons Madame, la manie de l'imitation française a bouleversé, vers la fin du règne de Louis XIY, les tètes les plus saines de l'empire germanique, « Ils viennent (les Allemands) voir en plein Opéra les dames qui portent les plus grands noms traiter les hommes avec une familiarité qui indique toute autre chose que la haine... » « ... Il parait qu'on laisse maintenant en Allemagne les princesses aller, venir, agir tout comme en France... » «... Il est certain qu'autrefois les Allemands étaient plus vertueux qu'aujourd'hui. Ils ont reçu de la France toute sorte de dérèglements, et surtout les vices italiens, qui sont effroyables à Paris... » Ainsi c'est la faute des Vendôme sans doute, du maréchal d'Uxelles et de Monsieur lui-même si M. le prince de Wolien-
buttel se livre à d'infâmes violences. Et pourquoi le margrave de Dourlach a-t-il un sérail? Ne serait-ce point parce que le comte de Clermont a mené une existence de pacha? Les meutes de quatre mille chiens, les écuries pour quinze cents chevaux, le luxe des équipages, de la table, de la toilette, la vogue des filles d'Opéra , les batailles acharnées sur le tapis vert, autant de modes françaises transportées sur l'autre rive du Rhin par d'indignes Allemands pervertis à Versailles et à Paris! Tous ces visiteurs, si enclins à l'imitation, n'avaient donc jamais vu jouer les comédies de Molière :
Quand sur une personne on prétend se régler, C'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler.
Mais ils se bornaient à reproduire nos vices et nos folies, comme si la France du xvne siècle n'avait pas ses beaux côtés. Quels sont, en effet, les personnages qui dominent presque exclusivement dans cette galerie historique? Des sots, des niais, des fous, des vicieux, des êtres contrefaits, chefs-d'œuvre de laideur et de ridicule. N'y avait-il donc en ce temps -là, soit à Versailles, soit à Paris, qu'une société vicieuse, difforme, stopide et bouffonne? La cour de Fi ance était» elle donc une cour des Miracles ? Jl y avait'encore, à cette époque (n'en déplaise à Madame , une société
polie, cultivée, lettrée, raffinée, élégante. Si les princes allemands venus en France n'ont pas su l'imiter c'est qu'ils n'ont pas eu l'esprit de la voir.
SOUS MAZARIX
Dans r étude consacrée aux Amoureux de madame de Sévigné, nous avons rencontré Guy Patin aux mercredis de Ménage. L'ami de Ménage et de Naudé, de Gassendi et du président de Lamoignon , l'héritier direct des Rapin, des Passerat, des Montaigne, des Charron, des Rabelais, Guy Patin n'est nullement un grand homme, pas même .dans le sens anglais de great man qui pourrait s'appliquer aux illustres érudits comme Saumaise, Casaubon, Heinsius, Scaliger; mais il mérite bien d'être représenté en pied dans son grand cabinet d'étude : car il est le type le plus original de la bourgeoisie éclairée du xvne siècle : car il use pleinement avec ses amis, en bourgeois gausseur
et prudent, de cette liberté d'esprit que possédaient seuls dans l'aristocratie les Saint-Evremond , los Bussy-Rabutin et les courtisans de Ninon de Lenclos.
Voici donc le docteur Guy Patin tel que nous le montrent ses portraits :
Guy Patin a le grand nez de l'érudit, dont l'arête s'avance comme l'aiguille d'un cadran; ce nez magistral et inébranlable, admirablement fait pour s'abaisser dans les grands livres entr'ouverts, et pour respirer voluptueusement la fine poussière des in-folio! Vu de profil, ce nez sans rival empiète sur le plan rétréci de la joue; et cependant, malgré ces proportions imposantes, l'aile de la narine est délicate et mobile , naris emunctœ. Les arcades des sourcils s'élancent d'un seul jet vers les tempes comme des ellipses bardies. La direction du regard, rigoureusement horizontale, inflexible, trahit une certaine opiniâtreté de caractère que rien ne pourrait entamer. Plutôt vifs que pénétrants, mieux faits pour briller que pour éclairer, les yeux se reposent volontiers sur des objets familiers et rapprochés, en dehors desquels tout leur échappe. Ce qu'on aime le mieux, ce qui est le plus attrayant dans la physionomie expres-ixc de Guy Patin, c'est la bouche, qui est toute pittoresque avec ses plis et replis, ses reliHV ondulés, ses
SOUS MAZAR1N. Il l
angles el ses rondeurs élastiques. Un grain de maliee pèse sur la lèvre supérieure et y creuse une fossette ; la lèvre inférieure, potelée, charnue, et légèrement en saillie, fait contraste avec l'autre, qui ressemble à un ressort d'acier effilé, sinueux, toujours sur le point de rebondir par le jeu d'une invisible détente. Aux deux coins de la bouche, il y a de la place pour loger tous ces fins sourires qui voltigent sur les lèvres, avant ou après les franches explosions de gaieté. Tout le bas du visage, on l'a dit avec raison, tient du renard ; le haut ne manque pas de noblesse. En un mot, il y a là un mélange de dignité magistrale et d'abandon bourgeois, de gravité hippocratique et de matoiserie picarde, un trait décisif à coté d'une ride inquiète, la mobilité circonscrite par l'entêtement ; mille oppositions de détail dans l'ensemble de physionomie le plus solide et le plus personnel; Térudit, le bourgeois, le frondeur, le médecin, confondus et ralliés clans un type commun, de l'originalité la plus saisissante.
Voyons-le maintenant , tel qu'il se montre luimême dans ses lettres : car en dehors de sa correspondance, il n'y a guère de témoignages contemporains qui puissent nous aider à le bien comprendre. (Juand on a lu le Naudœana et le Patiniana, quand
on a parcouru l'Esprit de Guy Patin, et autres petits
recueils d'anecdotes suspectes, quand on a recueilli les quelques mots échappés à Yigrieul-Marville et à Bayle, il faut en revenir nécessairement aux nombreuses lettres adressées par Guy Patin à ses amis Falconnet, Belin et Charles Spon. C'est là qu'on le découvre et qu'on le surprend dans son intacte originalité, après de longues lectures tantôt pleines d'agrément et d'intérêt, tantôt . mortellement arides et fatigantes.
Où trouverions-nous , par exemple , des détails biographiques plus curieux et plus complets que dans la lettre suivante, adressée à Charles Spon?
« Mon lieu natal est un village à trois lieues de Beauvais, en Picardie, nommé Hodenc, troisième baronnie de la comté de Clermont en Beauvoisis. Le plus ancien de ma race que j'aie pu découvrir a été un Noël Patin qui vivait dans la même paroisse, il y a près de trois cents ans , duquel la famille a duré jusqu'à moi. De ses descendants quelques-uns se sont retirés dans les villes et y ont été notaires à Beauvais et marchands drapiers à Paris ; d'autres ont porté les armes, d'autres sont restés aux champs. Mon grandpère, de qui je porte le nom, avait un frère conseiller au présidial et avocat du roi à Beauvais, qui était fort savant, et duquel feu mon père honorait fortement la mémoire. Mon grand-père était un homme de guerre,
comme tout ce temps-là fut de guerre. Feu mon père avait étudié pour être ici avocat, où il fut reçu en l'an 1388, huit jours avant les barricades, après avoir étudié à Orléans et à Bourges sous feu MM. Fournier et Cujas. Il se fût arrêté à Paris pour toute sa vie, si la mort du roi Henri III et le siège de Paris qui s'ensuivit ne l'en eût empêché. L'an 1390, il fut pris prisonnier par les ligueurs, et ne put être libre à moins d'une somme de quatre cents livres qu'il fallut payer comptant, somme qui n'est pas grande aujourd'hui, mais qui Tétait alors, et principalement en temps de guerre et aux champs. Feu ma grand'mère m'a dit que pour parachever cette somme, ramassée çà et là, elle engagea ses bagues de mariage et son demi- ceint d'argent chez un orfèvre de Beau vais, à gros intérêt ; ce que j'ai maintes fois ouï dire en pleurant et détestant le malheur de ce temps-là. Le seigneur de notre pays voyant qu'il pouvait tirer bon service de feu mon père qui était un jeune homme bien fait , qui parlait d'or et qui n'était point vicieux, fit tant, qu'il le retint près de soi pour s'en servir dans ses affaires, annuente avomeo, imo urgente, et, pour l'attacher davantage
au pays, lui procura le plus riche parti qui y fût
Feu mon père s'appelait François Patin, homme de bien si jamais il en fut un ; si tout le monde lui ressemblait, il ne faudrait point de notaires. Il venait à
Paris tous les ans pour les affaires de son maître, et il avait tout le crédit imaginable. J'y ai trouvé quantité d'amis que je ne connaissais point du tout , qui m'ont fait mille caresses à cause de lui ; ce qui me l'a fait maintes fois regretter de plus en plus. De ce mariage sont sortis sept enfants adhuc superstites : deux fils dont je suis l'aîné , mon frère est en Hollande ; les cinq filles sont toutes cinq mariées , et ont eu entre elles tout le bien de ma mère, lequel étant partagé en cinq a suffi pour les marier. Mon frère et moi avons eu le bien paternel qui ne me vaut pas encore, apporté ici, cent écus de rente; mais ce n'est pas la faute de ces bonnes gens qui ont vécu moribus
antiqitis, sans avarice et sans ambition Le regret
qu'eut mon père d'avoir quitté Paris et s'être arrêté à la campagne sur les belles paroles d'un seigneur, qui nimium attendebat ad rem suam , fit qu'il pensa , dès que j'étais tout petit, de me faire ici avocat, disant que la campagne était trop malheureuse, qu'il se fallait retirer dans les villes, et me disait souvent ce bon mot du sage : Labor stultorum affliget eos qui nesciunt urbem perçjere ; à cause de quoi il me faisait lire, encore tout petit, les vies de Plutarque tout haut, apprenait à bien prononcer. A ce dessein, il me mit au collège à Beauvais , âgé de neuf ans , puis m'amena à Paris au collège de Concourt, où je fus
deux ans pensionnaire , y faisant mon cours de philosophie. Quelque temps après, la noblesse, pour le récompenser d'une façon qui ne leur coûtât rien , lui voulut donner un bénéfice pour moi que je refusai tout à plat, protestant absolument que je ne serais jamais prêtre [benedictus Deus qui illam mentem immisit in tenera adhuc œtate). Feu mon père, qui reconnut en ce refus quelque chose de bon et d'ingénieux, ne s'irrita pas bien fort de mon refus ; mais ma mère en demeura outrée contre moi plus de cinq ans, disant que je refusais la récompense des longs services que feu mon père avait rendus à cette noblesse ; mais il n'en fut autre chose. — Dieu m'aida; je fus cinq ans sans la voir ni aller chez nous. Durant ce temps-là j'eus connaissance d'un homme (Riolan) qui me conseilla de me faire médecin à Paris. Pour à quoi parvenir j'étudiai de grand cœur depuis l'an 1612 jusqu'à l'an 1624 que je fus ici reçu , et alors père et mère s'apaisèrent, qui m'assistèrent de ce qu'ils purent pour mes degrés et avoir des livres. Cinq ans après duxi itxorem, de laquelle j'aurai de succession directe vingt mille écus sur père et mère vivants encore, mais fort vieux, sans une collatérale qui est une soeur sans enfants et fort riche. Dieu a béni mon alliance de quatre fils, savoir est de Robert, Charles, Pierrot et François. Anmim œtatis attigi LI avec plus d'emploi que de mérite en
iG.
ma profession et moins de santé qu'il ne me serait de besoin.... Voilà, ce me semble, ce que vous avez désiré de moi., et peut-être beaucoup davantage. Excusez mon importunité et ma prolixité in re tam vili et tam exigua. »
Nous n'avons presque rien à ajouter à cette biographie. Guy Patin survécut à tous ses enfants, excepté à Charles, qu'il eut le chagrin de voir partir pour l'exil, sur un ordre du roi. Tl eut à se louer de mademoiselle Patin , sa femme ; mais par les éloges qu'il adresse à mademoiselle Spon , la femme de son ami , on entrevoit que la sienne n'était pas exempte de défauts. Comme presque tous les gendres, il se plaint de sa belle-mère, dont la mort est racontée dans sa correspondance en termes d'une franchise poussée jusqu'à la dureté : — ce Ma belle-mère est morte âgée de quatre-vingt-deux ans. Elle était dans sa maison de campagne à Cormeille, proche d'Argenteuil. Elle fut saisie d'un grand vomissement, et en même temps perdit le sentiment et le mouvement de la moitié du corps, et, bientôt après, cette paralysie devint apoplexie. On m'en porta la nouvelle qu'il était déjà nuit. Le lendemain je m'y rendis, mais je la trouvai aux abois. C'était une excellente femme dans les soins du ménage. Je )ourtant me donner la peine
de la pleurer, puisqu'elle était riche, vieille, avare et
trop souvent malade* On nous fait de grands habits de deuil à la bourgeoise, ce que je ne souffre qu'à regret ; mais il faut hurler avec les loups et badiner avec les autres bêtes : ce n'est pas un des moindres efforts de la sagesse de pouvoir souffrir toutes les sottises des hommes, et ceux qui ne s'y peuvent ranger
n'ont qu'à faire comme a fait ma belle-mère »
Guy Patin s'y range très-difficilement ; mais il retardera le plus longtemps possible le moment affaire 'comme a fait sa belle-mère. Malgré sa vive admiration pour Sénèque , il n'est pas homme à quitter la vie avant le temps. Quoi qu'il en dise, et malgré ses colères classiques, il aime l'existence parisienne; il se plait au milieu de ses contemporains qu'il injurie par habitude avec une verve brutale. A tout prendre, cette société contre laquelle il jure à la huguenote, selon son expression, cette société a fait d'un pauvre écolier abandonné de ses parents, un riche bourgeois, un homme considérable, un doyen de la Faculté, sorte de petit souverain qui fait frapper des jetons à son effigie et qui jouit de privilèges innombrables, auxquels le roi de France lui-même ne peut porter la main. Guy Patin a une maison à la ville, une maison à la campagne : ] ité dorée du poëte , et même un peu mieux. — « J'avais, dit-il, une belle maison dans la tète, dont le marché était près d'être
conclu et qui l'a été aujourd'hui ; elle nie coûte vingtcinq mille livres ; il y a toutes sortes de commodités, et, entre autres, une première chambre ou salle fort grande et fort claire, où je ferai mon étude ; mes neuf mille volumes y seront commodément arrangés ; outre cela, il y aura une chambre de réserve qui sera celle des amis, dans laquelle je vous invite à venir loger , si vous venez à Paris ; nous l'accommoderons tout exprès à cause de vous , et y mettrons tous les ornements raisonnables, dont vous serez le plus grand. Ma femme, qui est fort réjouie de l'achat de cette maison nouvelle, dit que voilà, pour la fin de cette année, trois bonnes fortunes: mon mari doyen, mon fils aîné docteur, et une maison achetée. »
Comme il l'annonce dans cette lettre , sa première chambre est bien vite transformée en étude, et voici la curieuse description de cette pièce : — « Je vous puis assurer qu'elle est belle. J'ai fait mettre sur la cheminée un beau tableau d'un crucifix qu'un peintre, que j'avais fait tailler, me donna l'an 1627. Aux deux côtés du bon Dieu, nous y sommes tous deux en portrait , le maître et la maîtresse ; au-dessous du crucifix sont les deux portraits de feu mon père et de feu ma mère; aux deux. coins sont les deux portraits d'Érasme et de Joseph Scaliger. Vous savez bien le mérite de ces deux hommes divins. Si vous 'Imitez du
SOI S MAZAKlfl
premier, vous n'avez qu'à lire ses adages, ses paraphrases sur le Nouveau Testament et ses épitres. J'ai aussi une passion particulière pour Scaliger, des «.•livres duquel j'aime et chéris les épitres et les poèmes particulièrement ; j'honore aussi extrêmement ses autres œuvres, mais je ne les comprends point : aussi, quand je les lis, je baisse la tète en me souvenant de ce qu'a dit Martial : Non omnibus dation est habere nasum. — Outre les ornements qui sont à ma cheminée, il y a au milieu de ma bibliothèque une grande poutre qui passe par le milieu de la largeur, de bout en bout, sur laquelle il y a douze tableaux d'hommes illustres, d'un côté, et autant de l'autre, y ayant assez de lumière par les croisées opposées ; si bien que je suis, Dieu merci, en belle compagnie, avec belle clarté. »
Ce n'est pas tout encore ; après la décoration de Y étude, il faut connaître celle de sa chambre, qui mérite aussi d'être remarquée : « C'est hier que je fis mon festin à cause de mon décanat. Trente-six de nos collègues firent grande chère. Je ne vis jamais tant rire et tant boire, pour des gens sérieux, et même de nos anciens. C'était du meilleur vin de Bourgogne que j'avais destiné pour ce festin. Je les traitai dans ma chambre, où, par-dessus la tapisserie, se voyaient curieusement les tableaux d'Érasme, des deux Scaliger
père et fils, de Casaubon, Muret, Montaigne, Charron, Grotius, Heinsius, Saumaise, Fernel, feu M. de Thou, et notre bon ami M. Naudé, bibliothécaire du Mazarin, qui n'est que sa qualité externe ; car, pour les internes, il les a autant qu'on peut les avoir ; il est très-savant, bon, sage, déniaisé et guéri de la sottise du siècle, iidèle et constant ami depuis trente-trois ans. Il y avait encore trois portraits d'excellents hommes : de feu M. de Sales, évèque de Genève (saint François); M. l'évêque de Bellay, mon bon ami; Festus, Lipsius, et enfin de François Rabelais, duquel autrefois on m'a voulu donner vingt pistoles. Que ditesvous de cet assemblage? Mes invités n'étaient-ils pas en bonne compagnie? » De cette compagnie-là, si bonne en effet et si singulièrement mêlée, Guy Patin faisait ses délices , et il ne la quittait guère que pour aller s'asseoir à la table du président Lamoignon ou du président Blancmesnil, et passer les après-soupées chez MM. Charpentier et Miron, l'un conseiller, l'autre président aux enquêtes; tous deux habitant, comme Guy Patin, sur la place du Chevalier-du-Guet. — « M. le premier président m'envoie quelquefois quérir pour aller souper avec lui : il me fait grande chère; mais son bon accueil vaut mieux que tout' le reste. Je lui ai promis d'aller souper avec lui tous les dimanches de ce carême , et après nous prendrons
SOUS MAZAR1N. 287
d'autres mesures selon la saison. Il y a du plaisir avec lui, parce qu'il est le plus savant de robe longue qui soit en France; il est fort sage et fort civil et dit en souriant qu'il ne faut pas dire du mal des jésuites et des moines : et pourtant il est ravi quand il m'échappe quelque bon mot contre eux. » Si ravi , ajouteronsnous, que, selon Bayle, il payait les conversations du docteur aussi cher que ses consultations. Guy Patin trouvait, à chaque visite chez M. de Lamoignon, un rouleau de louis sous son assiette ; et le premier président ne se croyait pas quitte pour si peu avec son amusant convive : m'envoyait chercher en carrosse et le renvoyait de même, bien escorté. Il se plaignait d'être trop négligé par son ami, disant que celui-ci devait avoir pitié de lui pour la peine qu'il avait dans l'exercice de sa charge. « Je vous prie , répétait -il souvent à Guy Patin, de venir au moins une fois semaine, si vous n'y voulez venir tous les jours; lorsque je ne pourrai pas souper avec vous, vous souperez avec ma femme. » De la part du président de Blancmesnil , mêmes soins, mêmes prévenances : — «M. le président voudrait bien me tenir souvent en sa maison de Blancmesnil , à trois lieues d'ici : mais je ne pourrais quitter Paris. Quand il a besoin de mon conseil, il m'envoie un coureur gris qui me porte là en cinq quarts d'heure; et, après y avoir bien soupe
et bien causé fort avant dans la nuit, nous deux seuls, [car il n'a ni femme ni enîanis, ni n'en veut avoir, ni valet môme), je dors le reste de la nuit, pour en partir le lendemain de grand matin. C'est un des plus honnêtes hommes du monde et un des plus sages pour son âge, n'ayant pas encore atteint l'âge de trente-deux ans, avec vingt mille livres de rente, à trois lieues de Paris. Nous en disons de bonnes tous deux quand nous sommes enfermés. » On en dit de bonnes aussi le soir chez MM. Charpentier et Miron, ses voisins, qui ont grand soin de l'envoyer (jiiji'ir. La conversation des trois docteurs du quartier roule sur la religion, l'État, les lettres. — « Si nous parlons de la religion ou de l'Etat, ce n'est qu'historiquement et sans songer à réformation ou à sédition. Nous nous disons les uns aux autres les choses à peu près comme elles sont. Notre principal entretien regarde les lettres, ce qui se passe de nouveau, de considérable et d'utile. L'esprit ainsi délassé, je retourne à la maison, où, après quelques entretiens avec mes livres ou quelque consultation pressée , je vais chercher le sommeil dans mon lit, qui est, sans mentir, comme dit votre grand Fernel après Sénèque le tragique, pars humanœ melior vitœ. » Si nous décrivons maintenant sa maison de campagne de Cormeille, le lecteur aura visité tous les endroits familiers
sors mazàrin. 289
à notre personnage. C'est encore Guy Patin qui se charge de tenir le pinceau. — c< Le jeune Falconnet a bien envie de s'aller promener à Cormeille; mais il ne fait pas beau : il y ira à Pâques, avec ma femme , et y verra tous nos arbres fleuris. Nous y avons cinq cents petits poiriers, sans les pruniers, pêchers, abricotiers, mûriers et figuiers. Il y retournera à la Saint- Jean , où il y aura deux cents cerisiers chargés de bonnes cerises bien mûres. J'avais envie de vous y mener il y a tantôt trois ans ; mais vous eûtes ici trop d'affaires. Il en fera la revue à votre place. Notre maison est tout joignant la montagne, sur laquelle nous avons un moulin à vent duquel on voit le grand clocher de notre ville de Beauvais. Nous lui montrerons tout cela. »
Ce grand clocher de Beauvais, dont la vue chai niait l'heureux seigneur de Cormeille, assis à l'ombre de son splendide verger, marquait à ses yeux l'extrême limite de l'univers. Jamais Guy Patin ne sut se résoudre à quitter, môme pour quelques jours, cet heureux bassin de la Seine où la France concentre depuis des siècles son inépuisable activité. Charles Spon l'appelle à Lyon, M. Belin à Troycs, Gassendi le recevrait à bras ouverts en Provence ; Naudé l'invite, du haut du Capitule, à venir passer en revue avec lui toutes les richesses de l'antiquité romaine ;
le nonce du pape lui offre une chaire à Bologne; la république de Venise lui propose une fortune s'il consent à s'établir dans la ville des doges : ni l'amitié ni l'intérêt ne peuvent le décider à courir les grandes routes. Comme le plus timide et le plus sensé des pigeons de La Fontaine, il attend paisiblement au colombier le retour de l'ami voyageur. Que gagnent, en effet, à se dépayser les savants et les lettrés de ce temps? Après avoir servi deux Eminences romaines, Naudé rentre à Paris si maltraité par la fortune qu'il se résigne à entrer dans la maison de Mazarin, le plus ingrat des maîtres, le plus avare des protecteurs. Un autre juif-errant de la science, M. de Saumaise, l'incomparable , le grand homme , comme l'appelle Guy Patin, voyage tristement à la recherche d'une pension : ennuyé en Hollande, il arrive à Paris, puis se tourne vers la Suède; et ce prétendu rejeton des ducs de Bourgogne, l'illustre Salmasius, ne rencontre le repos nulle part. Heureux, à cette époque, les savants et les gens de lettres qui ne demandent point aux muses le pain quotidien! Les nobles filles n'ont ni sou ni maille, et sont obligées, pour vivre, de rimer quelques méchantes dédicaces sur le seuil d'un palais. Souvent on les laisse se morfondre au bas du perron; et si par hasard on leur fait accueil , si elles obtiennent de se faire inscrire sur Je livre des pensions, il
arrive toujours que la guerre civile ou la guerre étrangère ont vidé les coffres de l'épargne. M. le contrôleur général des finances n'a pas d'ordre pour payer; tout l'argent de l'Etat passe dans la caisse des maltotiers, des partisans, des traitants et des courtisans; il ne reste pas même une espérance à la science en détresse, à la poésie criant famine.
Guy Patin, plus heureux que bien d'autres, vit de sa profession de médecin, et la science n'est pour lui qu'un domaine d'agrément, auquel il ne demande ni froment ni vin, ni arbres fruitiers, ni plantes potagères destinées à la frugale cuisine d'un fervent disciple de l'antiquité. Frais vallons de Tempe, que l'herbe de vos prairies se couvre de fleurs au printemps et se dessèche languissante dans la triste saison où les ruisseaux tarissent, notre heureux docteur ne vous dérobera pas même une poignée de foin pour sa mule grisonnante. Tombe librement dans l'abîme, blanche cascade de Tibur ! on ne forcera pas tes pures ondes à tourner la meule nourricière du moulin de Guy Patin. Ce moulin a des ailes, il est solidement bâti sur la montagne, et le vent du ciel a promis d'acquitter la rente du meunier.
Ainsi peut se bercer et s'endormir dans la sécurité d'une facile existence le fortuné savant qui, tirant ses ressources de lui-même, n'a point chargé Virgile ou
Sénèque, Homère ou Aristote, d'être ses maîtres d'hôtel. Tel est le calme bien-être de notre Guy Patin, soit qu'il savoure Tacite sous les douze portraits de sa poutre du milieu, soit qu'il s'indigne avec Juvénal au pied d'un cerisier ou d'un poirier de Cormeille. Quel est le philosophe, tant soit peu raisonnable et pratique, le sublime érudit encore imparfaitement détaché des amères inquiétudes du présent, qui ne s'accommoderait d'une destinée aussi bien réglée? Je comprends maintenant pourquoi Guy Patin n'est point possédé du démon de la pérégrinomanie. Il est fixé par l'habitude dans la sphère de ses inclinations satisfaites. D'ailleurs, bien qu'il adresse de violentes apostrophes aux Français de son temps, il les préfère encore aux Anglais, aux Hollandais, aux Suédois, aux Allemands et surtout aux Italiens. L'Italie, dit-il, c'est le pays de Merlin-Coccaïe, patria diabolorum, c'est un pays d'empoisonnement, d'athéisme, de papolâtrie, de juifs, de renégats et des plus grands fourbes de la chrétienté. Tout y est plein de moinerie et d'hypocrites, et quoique M. Naudé lui ait assuré qu'il n'y a point de serpents venimeux, il n'en est pas moins vrai que les Italiens ont la signora Olimpia, force prïncipiots affamés qui sont comme nu tant de tyrans, force Lundits et autres pestes du genre humain.
L'ADgleterre, la Hollande et d'autres pays ont aussi leur part d'invectives dans la correspondance de Guy Patin. Voyage donc qui voudra. Quant à notre docteur, il se contente de s'intéresser aux récits de ceux que la nécessité ou la pérégrinomanie ont poussés dans les contrées lointaines. Bien établi dans son fauteuil, il accompagne Jean de Bettencourt aux Canaries, le Père Pacifique en Perse. Il visite la Turquie avec Basbekius, l'Amérique avec Jean de Laet ; il suit dans sa navigation autour du monde le chevalier de Bhodes Pigafelta, et fait voile pour les Indes en compagnie d'Odoardo Barbosa, Portugais, qu'il abandonnera plus tard pour descendre en Afrique avec Jean Léon. La lecture des ouvrages de ces vagabonds lui parait des plus divertissantes. — « On voyage, sans incommodité, on navigue sans péril, on combat sans crainte d'être tué. Quand je m'occupe de ces relations, il me semble être présent à tous les événements qui sont décrits. Je me trouve tantôt dans un vaisseau, tantôt au milieu d'une sanglante mêlée, tantôt dans les pays les plus éloignés, et cela sans sortir de mon cabinet et sans autre équipage qu'un livre à la main. La chose est fort commode, pendant que les gens qui sont auteurs de ces Mémoires curieux ont couru toute sorte de risques pour nourrir enfin ma curiosité propre et pour avoir la seule vanité
de m' apprendre qu'ils avaient vu ce que j'ai le plaisir de lire tranquillement. »
Non-seulement Guy Patin ne veut pas s'aventurer hors de France, il a même de la peine à sortir de son étude pour aller voir dans les rues de Paris quelque spectacle extraordinaire qui attire à la fois le peuple et la noblesse. Il se garde bien d'assister, par exemple, à l'entrée solennelle des envoyés de Sigismond Ladislas, roi de Pologne, venus à Paris pour emmener leur future reine , Marie de Gonzague. Cependant les petites gens assiégeaient la porte Saint-Antoine, et les courtisans s'installaient à la place Royale chez madame de Yellesavin ou ailleurs, pour admirer le palatin de Posnanie, l'évèque de Warmie et leur suite. Les seigneurs polonais, hissés sur des chevaux peints en rouge ou nonchalamment étendus dans de lourds carrosses revêtus d'argent massif, déployaient aux yeux des Parisiens ébahis toutes les magnificences de leur luxe barbare. Quels singuliers gentilshommes que ces magnats qui ne portaient point de linge sous leur veste de brocart d'or é1 incelante de diamants, et qui ne couchaient point dans des draps selon la remarque de madame de Motteville ! Ils se coiffaient d'un bonnet fourré, avec plumes de coq telles qu'il y en avait sur la tète de leurs chevaux, et pour toute chevelure laissaient
SOUS MA/.Uil.N. 29o
voir une petite mèche tombant du haut du crâne sur la nuque dépouillée. Certes il y avait là de quoi réveiller la curiosité des plus indifférents. Guy Patin gardé le logis et voici ses raisons :
« Les spectacles ne me touchent guère ; ils me rendent mélancolique, moi qui suis naturellement joyeux, au lieu qu'ils divertissent les autres. Tout cet appareil me fait déplorer la vanité de ceux qui s'y attachent; il est vrai qu'on ne prépare point cette montre pour des philosophes de l'honneur et de la capacité desquels je voudrais bien être, mais c'est pour le vulgaire, accoutumé à ouvrir de grands yeux sur des bagatelles et à se laisser éblouir par leur indu éclat. Le jour de la superbe entrée de l'ambassadeur de Pologne, je demeurai dans mon cabinet plus longtemps qu'à l'ordinaire, et je m'y employai d'une manière à pouvoir être content de moi. Mes voisins disent que j'ai grand tort de n'avoir point été à cette cérémonie, qui est une des plus belles qui puissent être jamais vues; ils me reprochent que je suis trop peu curieux et trop mélancolique; je réponds qu'ils ne sont point assez ménagers de leur temps, je m'en rapporte aux sages; s'ils me condamnent , je leur promets que la première fois que le pape viendra à Paris j'irai exprès jusqu'à la rue Saint- Jacques au-devant de lui , ou je l'attendrai chez un
296 UN BOURGEOIS DE l'AKIS
libraire en lisant quelque livre ; mon étude me plait au delà de ce qui passe dans le monde pour être agréable, curieux, magnifique, et je préfère mon cabinet aux plus riches palais de l'univers. »
Là est le secret de son philosophique mépris des agitations de la multitude et des objets de l'admiration ou de la curiosité du vulgaire. Guy Patin se cloître dans son cabinet comme dans un lieu de délices interdit aux profanes. Il y converse des heures ntières avec Sénèque le tragique, Tacite, Thucydide, M. de Thou (Thuanus), qu'il met au-dessus de tous les historiens ; avec Juvénal , avec Lucien , avec Virgile, ce Vous me ravissez, écrit-il à l'un de ses confrères, quand je vous vois parler du bon et sage Juvénal. In omnibus est il le mihi sanctissimas, si sa tirant nonarn excipias. Mais aussi en récompense la neuvième, Omnibus in terris est, est tout à fait inimitable Juvénal me fera souvenir de vous; il est,
mon cher ami, d'entre les anciens, avec Virgile et Lucien , sans pourtant que je méprise aucun des autres; et des modernes, entre lesquels je compte des premiers le bon Erasme, le docte Scaliger et l'incomparable M. de.Saumaise. » Ce dernier surtout, parmi les écrivains latins de son temps, le jette dans l'extase. Qu'on en juge par la citation suivante : « J'ai vu aujourd'hui M. de Saumaise. 0 l'excellent et incompa-
rable personnage! Il m'a dit que pulvis nabathinus
est une poudre faite ex saccharo nabeth , qui est une espèce de sucre duquel il est parlé dans les Arabes, et que ce mot de nabeth peut venir de Nabathœa qui est en l'Arabie Pétreuse, et qu'il en a parlé dans son livre De manna et saccharo. » Wf a-t-il pas là en effet de quoi tomber à genoux devant ce savant illustre? Nabeth, nabathinus, nabathœa ! Oh! le beau concert de mots harmonieux î et que l'érudition est une chose merveilleuse! Manna et saccharo, ex saccharo nabeth! Le moyen après cela de ne pas dresser des autels à M. deSaumaise! Le fameux Grotius était aussi l'ami de Guy Patin, ce J'étais tout transporté de joie quand je l'avais entretenu; mais il est mort trop tôt pour moi et pour le public. Quand j'appris la nouvelle de sa mort, qui fut à Piostoch, ville anséatique, à son retour de Suède, le dernier jour d'août [natàli meo die) l'an 1645, j'en fus si fort touché que j'en tombai malade, et en huit jours j'en fus tout changé. » Puisque nous en sommes à l'article des prédilections littéraires du sceptique docteur, transcrivons ici le singulier passage de sa correspondance qui se rapporte à Calvin,
a Pour Calvin, je suis fort bien informé du mérite de son esprit... Joseph Scaliger disait que Calvin avait été le plus bel esprit qui eût paru depuis les
apôtres. J'ai eu autrefois un régent qui était ravi quand il en pouvait parler... Jamais homme ne fut si savant dans l'histoire ecclésiastique que Calvin. A l'âge de vingt-deux ans il était le plus savant homme de l'Europe. Je fus un jour à un festin d'un de nos doctorats, où un* de nos vieux docteurs nommé Bazin disait que Calvin avait falsifié l'Ecriture sainte. Mais j'entrepris ce bonhomme, que je rendis si ridicule que M. Guenaut le jeune, qui était près de moi, me dit que je le poussais trop loin et que j'eusse pitié de son âge et de sa faiblesse. Jean de Montluc, évêque de Valence, disait ordinairement que Calvin avait été le plus grand théologien du monde. N'ayez pas peur qu'on en dise autant à Rome. »
L'exagération est amusante, et Guy Patin, on s'en aperçoit de reste , est excessif dans ses affections comme dans ses haines. Quand un ouvrage ou un auteur lui plaisent, ce n'est jamais à demi. L'auteur est un homme divin, et quant à l'ouvrage, il a du suc cl de la chair, du sang et de F esprit. Que peut-on dire de plus fort en matière de louange?
Après les auteurs latins anciens et modernes, les
écrivains qu'il aime le plus sont Rabelais, Charron,
Muret, ses aïeux, et quelques autres sceptiques de
te nature. Quant aux littérateurs de son temps, il
n'a pour eux qu'une estime fort légère. Corneille
n'est qriitn illustre faiseur de tragédies, Molière, un comédien d 'importance , qui a une jolie femme, qui est fille de laBéjart, autre comédienne; Voiture, ur Parisien homme desprit] de bonnes lettres, fils cVun marchand de vin, qui ne vaut pas Balzac; sans doute parce que celui-ci a écrit de beau latin. Le savant docteur consacre aussi quelques mots aux romans en vogue de Scudéry : « Tout cela , dit-il , plait aux femmes, aux courtisans et aux partisans , » et comme il n'appartient à aucune de ces trois catégories, il est évident que ce qui'plait aux salons et à la cour déplait au bourgeois et à l'homme de cabinet. De cette observation on peut conclure que sur les dix mille volumes de sa bibliothèque il n'y en avait peut-être pas cent écrits en français.
Passionné pour les livres comme son ami Nanéé, Guy Patin en faisait venir de Hollande, de Suisse, d'Allemagne et d'Italie. «Je désirerais fort, dit-il quelque part, en recouvrer un petit, fait par Epiphanius Ferdinandus, lequel je crois être in-8°, dédié au
pape Paul Y, si je ne me trompe Il traite de vitœ
longitudine. Je voudrais l'avoir bien payé et le tenir. Il y en a aussi un autre petit nommé Animaduersio-
num et caution um meditorum Taïn \ \ ieux
ces deux petits-là que d'autres pi: . i Quelle
tendresse d'érudit respire dans ce mot de petit répété
trois fois, et comme il trahit la puérilité touchante du bibliophile qui serre clans sa main fermée un de ces volumes microscopiques rares et précieux! Malgré sa jalouse affection pour les ouvrages de sa bibliothèque, il ne refusait pas de les prêter, mais il les prêtait un à un. ce Je lui ai donné (à Belin fils) pour lire un beau livre français; quand il l'aura lu je lui en baillerai un autre.)) Et quand l'emprunteur tardait trop à rapporter le bien-aimé volume, Guy Patin lui envoyait un avertissement d'abord, et plus tard une sommation formelle. « Les importuns (écrit-il à M. Belin père) qui m'ont emprunté des livres sans me les rendre sont avertis in posteritm par une affiche que j'ai mise à la porte de mon étude, de laquelle je vous envoie une copie pour servir à même fin s'ils vous incommodent. »
Si les bibliophiles de. noire époque voulaient avoir une idée à peu près complète des publications de la librairie européenne du xvne siècle, ils auraient un guide exact et attentif dans Guy Patin. Rien ne s'édite à Paris, à Lyon, à Baie, à Leyde, à Florence, que ce curieux liseur ne le sache et ne le constate dans sa correspondance. Il enregistre tout aussi bien dans son journal biographique l'apparition d'un volume d'histoire de Dupleix que la mise en vente du traité De febrlbus ou De morbis mulierum et infantium.
Nul ne sait mieux que lui le prix courant des livres : il vous dira quel est celui qu'on paye six sous, quel est celui qu'on vend deux petits écus; c'est un rude acheteur, fort choyé, fort redouté en même temps des libraires, qu'il regarde comme des filous acharnés à la ruine des honnêtes amateurs de livres. Il faut entendre les injures retentissantes dont il poursuit ces neôu/ones, comme il les appelle :
« Ce que vous me dites des libraires de Paris est très-vrai, il y a longtemps que je le sais très-bien: sunt pessimi nebulones et lucriones tenacissimi, vi/issimij mendacissimi. Il n'y a rien que je déteste et que je haïsse plus que le mensonge, que j'abhorre plus que le démon de Loudun et de Louviers, et cette espèce de gens me déplait encore davantage en ce qu'ils mentent à toute heure fort impunément et sans aucune nécessité; ce sont gens qui n'ont non plus de foi que d'esprit, et qui sont purement indignes de ce beau nom de marchand. J'en excepte les bons comme vous, qui sont en petit nombre. Le Macé, que vous m'indiquez, est un tyran en son métier, rue des Barbares, et qui n'y connaît rien ; mais il nest pas tout seul, il y en a encore plus d'une douzaine d'autres qui ne valent pas mieux que lui et qui sont aussi ignorants. Dieu les veuille bien amender, autrement ils sràtent un beau et très-innocent commerce. Ils sont
si sots et si superbes qu'ils s'imaginent qu'on leur doit encore de reste quand on les a bien payés. »
Cette sottise et cette tyrannie des libraires lui inspirent pour le moins autant de tirades violentes que l'ignorante présomption des chirurgiens et des apothicaires, ces laquais bottés; la fourberie des jésuites et autres moines; l'incapacité des médecins de cour et des docteurs antimomaux ou hémaphobes; les pilleries du cardinal Mazarin et de cette armée innombrable de partisans conjurés pour la perte du royaume. Jésuites et libraires, partisans et chirurgiens, apothicaires et médecins de la troupe s tibia le et styfjiale, tous ces gens-là excitent chez lui de communes et violentes antipathies. Guy Patin se déclare en mille occasions leur ennemi acharné ; il lance contre eux tous les traits empoisonnés d'une verve d'invectives inépuisable. Une fois la guerre ouverte contre ses adversaires maudits, il la continue per fas et nefas avec une colère toujours nouvelle. Il a beau s'écrier sur le ton de l'honnêteté emphatique : «J'aime mieux justice que toutes choses; qu'elle se fasse ou que le monde périsse! » Rarement Guy Patin se montre impartial envers ses adversaires. Il se fait l'écho des plus évidentes calomnies. H a recours aux interprétations les plus malveillantes pour leur porter des coups plus certains . Sa haine ne les respecte pas même api
SOUS ftUZARIN.
mort. Lisez l'oraison funèbre qu'il prononce sur la tombe de Guy de La Brosse, opposé à la divine, à la sainte saignée, dont Guy Patin célèbre les merveilles en termes dithyrambiques :
aGuy de La Brosse, qui avait ici le Jardin du roi au faubourg Saint-Victor, est mort le samedi, dernier jour d'août. Il avait un flux de ventre d'avoir trop mangé de melon et trop bu de vin; pour ce dernier, ce n'était point tant sa faute que sa coutume ; il se plaignait d'une grande puanteur interne , avait la fièvre, et son flux de ventre était dysentérique, en ce qu'il faisait du sang : vide peritiam hominis; et voyez combien il était grand personnage au métier dont il se mêlait : il se fit frotter tout le corps d'huile de scarabée, quatre jours durant, le matin, et avalait à jeun un grand demi-setier d'eau-de-vie avec un peu de quelque huile astringente. Quant il vit que cela ne lui servait de rien, il se fit préparer un émétique qu'il prit vendredi au soir, dans l'opération duquel il mourut le lendemain matin: Sic impur am vomuit animam impunis Me nebulo, in necandis hominibus exercitatissimus. Comme on lui parla, et même vendredi, d'être saigné, il répondit que c'était le remède des pédants sanguinaires il nous faisait l'honneur de nous appeler ainsi), et qu'il aimait mieux mourir que d'être saigné : ainsi a-t-il fait. Le diable le saignera
dans l'autre monde, comme mérite un fourbe, un athée, un imposteur, un homicide et bourreau public tel qu'il était; qui même en mourant n'a eu non plus le sentiment de Dieu qu'un pourceau, duquel il imitait la vie et s'en donnait le nom. Comme un jour il montrait sa maison à des dames, quand il vint à la chapelle du logis, il leur dit : Voilà le saloir où l'on mettra le pourceau quand il sera mort, en se montrant, et se nommait assez souvent pourceau cP Épicure, combien qu'Epicure valût bien mieux que lui, quem scribunt Galenus et Seneca fuisse vitœ sanctissimce et continentissimœ. Epicurus non coluit Christum, quia non novit : Brossœus non coluit quem noverat, etc. Sed satis hœc, imo plusquam satis de illo nebulone. »
Mazarin n'est pas mieux traité après sa douloureuse nie de Yincennes. Quant aux jésuites, ce sont ses bêtes noires, ses loups-garcus ; il n'y a point de supplice assez sauvage pour punir ces carabins du père Ignace. Leurs malheurs, s'ils en ont, sont pour lui des sujets de réjouissance domestique. Le pape veutil les chasser de ses Etats : Fiat, fiai ! Les voilà proscrits par la république de Venise : Dieu veuille qu'ils n'y rentrent jamais! Un nomme méprisable, le père Jarrige, sort tout à coup d'une de leurs maisons et publie contre eux un pamphlet intitulé :
Les jésuites sur Véchafaud. Guy Patin applaudit des deux mains aux déloyales attaques de ce jésuite retourné et révolté. Les Petites lettres paraissent, vous jugez que l'auteur, fùt-il un misérable écrivain au lieu de se nommer Pascal, obtient de prime abord le titre d'bomme de génie ; et si par hasard il arrive que les bons pères soient en lutte avec d'autres moines, les oratoriens par exemple, le scandale de ces hostilités religieuses inspire à ce terrible laïque les réflexions suivantes :
« Il y a ici grosse querelle entre les jésuites et les pères de l'Oratoire. Autel contre autel ; guerre de gens désarmés et qui n'ont point d'épée : afma ar/nis, littara littoribus contraria, fluctibus undas... Il me semble que je n'entends plus parler que de moines, de leurs débauches, de leurs prisons et de leurs querelles. Il faudrait, afin d'avoir ici la paix, mettre toute cette vermine monacale dans des bateaux et les envoyer au Mozambique ou au Monomotapa, d'où l'on n'entendrait guère leur bruit ; ou bien en Amérique, pour les y employer à la conversion des sauvages; ou à travailler aux mines d'or et d'argent, qu'ils aiment tant. »
Ce moyen de couper court au mal loyolitique est assez original pour tenter, même aujourd'hui, les politiques de la force de Guy Patin. Les prédicateurs
de liberté emploient volontiers les expédients de la tyrannie pour brusquer le triomphe de leurs doctrines. Malheureusement pour Guy Patin, les jésuites de son époque ont de solides appuis; et, loin d'aller conquérir des âmes au Mozambique, ils convertissent sous les yeux même de leurs ennemis cette bizarre souveraine du Nord, Christine, un moment l'idole des libres penseurs du xvif sièple, comme Catherine de Russie le fut plus tard 'des libres écrivains du xviif. Ce que dit Guy Patin de la reine de Suède après sa conversion est assez curieux pour être cité : « La reine de Suède n'a pas été à Paris autant qu'elle eût désiré. Elle n'y a presque rien vu. Néanmoins elle a eu de deçà l'approbation de ceux qui ont eu l'honneur d'approcher d'elle. Elle a l'esprit fort pressant et fort présent. Elle n'est ni bête ni bigote. Elle n'aime ni femmes ni filles. Elle entend bien le latin et en sait plus que beaucoup de gens qui en font profession. Je sais de bonne part qu'à vingttrois ans elle savait tout le Martial par cœur. On dit qu'elle fait grand état de Catulle, de Sénèque le Tragique, et encore plus de Lucain. Je serais fort de son avis. Feu M. Grotius était extrêmement passionné pour cet auteur; il en avait toujours un dans sa poche, qu'il baisait plusieurs fois le jour. Pour Sénèque le Tragique, c'est un admirable écrivain ; il est
beau partout pour bien du monde. Il y a in Troacle un chœur qui commence : Ver um est <in tïnùdos fabula decipit? Umàras corporibiis vivere conduis. Si vous le lisez, vous trouverez que c'est la religion de plusieurs personnes d'aujourd'hui, et entre autres des princes, des grands, des magistrats, des supérieurs de religion, même de quelques médecins et philosophes. Il est probable, dit Cicéron, que ceux qui s'appliquent à la philosophie ne croient pas qu'il y a des dieux. Il y en a encore plusieurs autres, mais il n'est pas nécessaire d'en faire la liste. Les esprits éveillés, tels que celui de la reine de Suède , aiment de telles pointes et de ces subtilités qui passent le commun. Pour sa conversion procurée par les jésuites, je ne sais qu'en dire. Feu mon père m'a appris que le gros M. du Maine, chef de la Ligue, disait que les princes n'avaient point de religion qu'après avoir passé l'âge de quarante ans, quand ils deviennent vieux :
Quum numina nobis
Mors instruis majora facit ,
lorsqu'ils deviennent sages, ou du moins lorsqu'ils le devraient être. Quand je considère le chemin que cette reine a fait depuis deux ans, sans celui qu'elle fera, je me souviens d'un conte d'un certain Italien qui était malade de la pérégriruxmanie, ou maladie de
voyager, familière aux Allemands. Il vint à Genève, et, ayant vu comment vivaient les ministres, interrogé d'eux sur ce qu'il pensait de leur religion, il leur répondit : Elle n'est pas mauvaise, mais la nôtre est plus commode pour voyager par les pays. Ainsi, dans le dessein qu'elle a eu de voyager en différents pays, elle a pu prendre l'avis de cet Italien; et sans doute elle ne pouvait pas aisément voir Rome, le pape, et tant de papillons qu'il y a, sans se travestir comme elle a fait , soit qu'elle l'ait fait sérieusement ou non. »
Après les jésuites, c'est le tour des carmes, des capucins, il n'y a pas jusqu'aux chevaliers de Malte qui ne reçoivent en pleine cuirasse quelques-uns de ces projectiles acérés que le diabolique docteur lance avec une si redoutable énergie.
Toutes ces hardiesses pourtant (il faut prendre garde de l'oublier) demeurent toujours à l'état de confidences amicales. Dans cette période de transition à laquelle appartient le correspondant des Falconnet et des Belin , les libres esprits ne songent nullement • à convertir le public à leurs opinions. Leur incrédulité n'a rien d'impérieux qui les jette dans le tourbillon I de l'activité extérieure. Elle se replie au contraire I avec un soin jaloux; elle fait des initiés, et non des! prosélytes; on la dissimule comme un goût excen-
soi: S MAZARIN. 309
trique, une bizarre humeur dont le public ne doit rien connaître.
Les déniaisés du temps s'enferment dans une petite chambre pour causer ensemble de leurs chères doctrines ; hardis sous le manteau de la cheminée , intraitables derrière les verrous d'une double porte close, ils savoufent en cachette le plaisir du franc parler avec ce naïf abandon de l'homme sage qui presse amoureusement, à ses heures de nonchaloir, le goulot de la dive bouteille ou les genoux tremblants d'une jeune maîtresse. C'est de la débauche d'esprit furtive, mesurée, «discrète, concentrée dans un étroit espace , à cent lieues du mouvement des choses humaines, tout à fait au bout du monde. La fête mystérieuse réunit trois ou quatre convives seulement, qui passent une demi-journée ensemble à goûter le fruit défendu, et Dieu sait avec quelle gloutonnerie rabelaisienne. Ils peuvent d'ailleurs se livrer en toute sûreté, loin des curieux et des profanes, à ce divin péché de gourmandise inventé tout exprès pour leurs belles dents affamées par les longues abstinences. Les murs sont épais, les portes solides, rien ne doit transpirer hors de la profonde retraite où ces bons compagnons célèbrent leurs joyeux mystères. Écoutez la confidence que Guy Patin en fait d'avance à l'un de ses amis de province qui était l'un des
membres correspondants de cette libre académie: I
a M. Naudé, bibliothécaire de M. le cardinal Mazarin, intime ami de M. Gassendi, comme il est le mien, nous a engagés pour dimanche prochain à aller souper et coucher tous trois en sa maison de Gentilly, à la charge que nous n'y serons que nous trois et que nous y ferons la débauche, mais Dieu sait quelle débauche! M. Naudé ne boit naturellement que de l'eau et n'a jamais goûté vin. M. Gassendi est si délicat qu'il n'en oserait boire, et s'imagine que son corps brûlerait s'il en avait bu. C'est pourquoi je puis bien dire de l'un et de l'autre ce vers d'Ovide :
Vina fugit gaudetque meris Abstemius undis.
« Pour moi, je ne puis que jeter de la poudre sur l'écriture de ces grands hommes. J'en bois fort peu, et néanmoins ce sera une débauche, mais philosophique, et peut-être quelque chose davantage, pour être guéris du loup-garou et être délivrés du mal des scrupules, qui est le tyran des consciences. Nous irons peut-être jusque fort près du sanctuaire. Je fis, l'an passé, ce voyage de Gentilly avec M. Naudé, mais seul avec lui, tète à tète; il n'y avait point de témoins ; aussi n'en fallait-il point. Nous y parlâmes fort librement de tout, sans que personne en ait été scandalisé. »
SOUS MAZARIX. 31 f
J'aurais beaucoup encore à citer pour mettre suffisamment en relief le caractère de Guy Patin. Si j'étais professeur à l'Ecole de médecine de Paris , je trouverais aisément le moyen de prolonger cette étude ; mais j'ai dû me borner à étudier ici l'humeur du bourgeois, les boutades du philosophe et les goûts de l'érudit. Peut-être dévrais- je, en terminant, consacrer quelques lignes, je ne dirai point aux idées, mais aux sensations politiques de Guy Patin. On les devinera aisément d'après quelques légères indications. Guy Patin a le cœur d'un bon citoyen dévoué à sa patrie; mais il remplit une profession pacifique. L'horreur de l'impôt, le mépris de la cour et des courtisans , ses amitiés avec les parlementaires et les frondeurs accusent chez lui les mouvements naturels d'un sang bourgeois. Il est sincèrement du parti de la guerre civile ; il ne la ferait pas néanmoins en personne. Il accepterait avec enthousiasme les bienfaits d'un gouvernement libre; quant à contribuer directement à la ruine du despotisme, il s'y refuserait avec énergie : le désespoir seul serait capable de lui mettre les armes à la main. «Si l'on m'attaque dans ma maison, dit -il pendant la Fronde, je me défendrai. » C'est là son seul cri de résistance.
Il est vraiment dommage que Guy Patin ne soit pas né vers la fin du règne de Louis XYL Je le vois, sous
Louis- Philippe, entrer à la Chambre avec sa haine du jésuite, son patriotisme ronflant, sa politique à la Broussel, et son éloquence tantôt sarcastique, franchement gauloise, tantôt doctorale, creuse, pédantesque et cicéronienne. Guy Patin aurait été alors de l'opposition dynastique, mais d'une opposition capricieuse et toute personnelle. Avec un beau talent d'orateur, n'ayant aucune intelligence des affaires, il eût été classé parmi les impossibles de la Chambre. Interrupteur amusant et obstiné, il serait monté rarement à la tribune . Mais si par hasard il en avait gravi les marches, on aurait entendu de loin le son métallique de ses souliers ferrés.
Le caractère et l'esprit du docteur Guy Patin ont été singulièrement défigurés dans la dernière édition de ses lettres, publiée pur un médecin de la Faculté de Paris. Dans la préface enthousiaste de l'honorable éditeur, Guy Patin nous apparaît sur le piédestal de marbre réservé aux grands hommes. Il ne tiendrait qu'à nous de le considérer comme un observateur profond du cœur humain, un La Rochefoucauld, un La Bruyère, un Pascal. Guy Patin, à vrai dire, ne connaît parfaitement que son prochain, et son prochain de Paris; il ne connaît pas et ne peut connaître les hommes. Quant à les mépriser, c'est une autre affaire. Oui, ce sentiment du dédain perce en mille
endroits de sa correspondance; il éclate sous diverses formes, tantôt violent et ardent, tantôt froid et railleur. Ici par la personnalité, plus loin par des sentences aussi vieilles que le monde. Colères de Rome, ironies d'Athènes traduites en français par un joyeux bourru de Paris! L'érudit a presque toujours le travers du vieillard, laudator temporis acti. Il se souvient tout naturellement des sonores maximes entassées dans les écrits des vieux moralistes; il les répète, il les applique sans cesse ; et dès lors ce n'est plus son esprit ou son cœur blessés qui protestent contre les abus de la société, c'est tout simplement sa mémoire qui se révolte.
Si donc Guy Patin est pessimiste, s'il accable ses contemporains de malédictions hyperboliques, remontez à la source de l'impétueux torrent qui roule tant d'injures. Cette source jaillit à quelques pieds du Parthénon ou du Capitole. L'antiquité plaide par la bouche de l'érudit contre les temps modernes ; ce bourgeois de Paris n'est que le pseudonyme de Sénèque ou de tout autre ancien à qui Pluton a permis d'ouvrir une lucarne à la voûte de l'Erèbe pour jeter un coup d'oeil sur le pays des vivants. Quoi de surprenant si un pareil spectateur se retire brusquement de son observatoire en se voilant les yeux et s'écriant : Di
meliora !