‹ Les amoureux de Madame SévignéChapitre 16 sur 28 · UN BOURGEOIS PE PARIS SOUS MAZARIN · texte numérisé non relu

UN BOURGEOIS PE PARIS SOUS MAZARIN

Sa misanthropie, loin d'être morose, déborde souvent de gaieté, de bouffonnerie et de verve comique. >si Apemantus, ni Alceste, le Timon bonhomme et bourgeois n'aurait jamais planté un figuier à Cormeille s'il avait pu soupçonner qu'un jour peut-être il y trouverait pendu le plus misérable, le plus vil et le plus fou des Athéniens de Paris.

DE

LA FROXDE

« De qui donc sont ces couplets? » demandait Gaston d'Orléans à un faiseur de vaudevilles toujours prêt à renier ses vers. — ce Ma foi, Monseigneur, répondit celui-ci, voulez- vous que je parle naturellement? je crois qu'ils se font tout seuls. »

Que de chansonniers anonymes en ce temps-là! Parmi tous ces rimeurs de hasard, le seul qui ait de la physionomie et du talent, c'est cet homme singulier que tout le monde appelait le gros Marigny. Sa gaieté pétulante et spirituelle, son humeur légère et bachique, sa verve d'improvisateur et de causeur, lui don-

nèrent partout ses grandes entrées, au moment de folie héroï -comique où l'on s'abordait en chantant :

Ètes-vous du parti , Mon ami, De Condé, Lougueville et Gonti ?

C'était le moment des mazarinades , pamphlets en prose et en vers qui s'envolaient chaque matin des galeries du Palais et du Pont-Xeuf , ainsi que le remarque Naudé dans son Mascurat, comme des essaims de mouches et de frelons qu'engendrent les grandes chaleurs, quàm sit muscarum et crabonum , cùm calet maxime. Les écrivains de la Samaritaine, les secrétaires de Saint-Innocent, tous ces pauvres diables qui mettaient leur plume au service des libraires clandestins, gagnaient à peine quelques sols tapés à ce vil métier de libelliste. Encore même ne les payait-on fort souvent qu'au retour des colporteurs et crieurs, lorsque ceux-ci avaient complètement vidé le panier d'osier où ils entassaient leurs feuilles volantes.

Marigny n'eut affaire pour ses triolets, ballades et vaudevilles, qu'à Nicolas Yivenay, l'imprimeur du prince de Condé. Il logea certainement dans sa bourse plus de justes que de sols tapés, lui qui aimait tant à être récompensé par des mains princières,

Belles, blanches et i

En servant les intérêts de ses protecteurs, en amusant Retz ou Condé, il ne prenait d'ailleurs nul souci : prose ou vers, rien ne lui coûtait, et tout lui était facile , tout l'amusait aisément. Yoici un de ses mots expressifs, qu'il disait en italien comme un vrai Pasqain qu'il était : Io fo la comedia per mi et qui a été répété en français par Costar : « Je joue la comédie pour moi, et pour en être le spectateur. » Il la jouait quelquefois aux dépens de ses maîtres :

Monsieur notre coadjuteur Vend sa crosse pour une fronde.

il est vaillant et bon pasteur, Monsieur notre coadjuteur.

Sachant qu'autrefois un frondeur Devint le plus grand roi du monde, Monsieur notre coadjuteur Vend sa crosse pour une fronde.

Guy Patin, dans sa correspondance, parle de Marigny comme d'un homme d'esprit. Dans une épitre à Chapelain, je trouve ce vers de Ménage :

L'adorable Balzac, l'aimable Marigny;

et le même Ménage renchérissait lui-même sur cet éloge par cette exclamation italienne qui lui échappa un jour dans la conversation : Le un gran improvisât or e, questo signor di Marigny !

Grand improvisateur en effet, qui avait le défaut de presque tous les improvisateurs, celui de ne pas trop savoir ce qu'ils disent, ni ce qu'ils font! Il y a dans les mazarinades une étrange pièce intitulée : Le tarif du prix dont on est convenu dans une assemblée des notables... pour récompenser ceux qui délivreront la France de Mazarin... Cette pièce a de quoi faire frémir, et pourtant elle ne fut imprimée que pour faire rire, puisqu'elle sauva la vie, dit-on, au ministre dont elle mettait la tête à l'encan. L'innocence de Marigny, qui en est l'auteur, ne me parait pourtant pas trèsévidente. Le ton fort plaisant de ce pamphlet n'empêche pas qu'on n'y encourage ouvertement l'assassinat, comme dans ce traité politique attrihué par Guy Patin à Marigny, où il est prouvé, par l'exemple de Moïse et autres, que tuer un tyran n'est pas un crime.

Sans doute, à cette époque, les plus tendres héroïnes et les plus nohles héros, une Longueville, un Condé, auraient ordonné en souriant ce qu'on appelait une concinade. Tuer Mazarin, pour des frondeurs, c'était pure bagatelle ! On en badinait d'avance, entre soi, comme d'une joyeuse équipée; on aurait peut-être embrassé sur les deux joues l'adroit gentilhomme qui aurait expédié galamment l'Eminence sicilienne. Nous avons bien de la peine aujourd'hui à comprendre le comique de ces agréables divertisse-

ments. Marigny nous ferait peut-être à distance l'effet d'un coquin.

Il vaut mieux le voir tel que nous le dépeint Saint- Amand, dans le poème de la Vigne :

Marigny, rond en toutes sortes, Qui parmi les brocs te transportes, Et dont l'humeur que je chéris M'a pu faire quitter Paris

ou tel qu'il se peint lui-même dans une lettre au duc d'Enghien :

c( Pour moi , Monseigneur, tandis que vous

vidiez toutes les difficultés de la plus subtile philosophie, je vidais tous les plus grands verres d'un buffet; car les thèses que nous soutenons en ce pays-ci il était alors à Francfort) ne sont que bachiques, et si l'on y mêle quelque chose de logique, ce n'est qu'en cette manière, tenant un verre en chaque main et disant : Bonum est antecedensy eryo honum est consequens. Si celui à qui on porte la santé pense se sauver en ne buvant qu'une flûte, et dire : Transeat antecedens, sed nego consequens , c'est un bachicologicien déshonoré, tant on est rigoureux dans nos écoles d'Allemagne...»

Voilà Y aimable Marigny de Ménage, voilà le Marigny franc buveur et porteur de brindes , étourdi et familier avec les altesses qui lui plaisent, très-capable

de se faire bàtonner pour une saillie, et d'encourir pour un mot la haine des Barberini à Rome , du prince d'Orange en Hollande , du chancelier de Suède à la cour de la reine Christine, et de M. Servien à Francfort. C'est le gai rimeur qui chansonne le duc d'Elbeuf sur un signe du cardinal de Retz, et le cardinal à son tour sur un signe de M. le Prince ; c'est l'auteur de cette ballade en ?ia, ne, ni, no, nu, que, d'après Mailly, l'auteur de Y Esprit de la Fronde, M. le Prince reçut comme il n'aurait peut-être jamais reçu un chefd'œuvre de Corneille ou de Racine; c'est le correspondant de ces jeunes et jolies chanoinesses de Mons ou de Maubeuge, à qui il demande une place d'aumônier et de directeur dans leur couvent :

Je ne suis pas de ces porteurs de mitres

Dont l'importune austérité

Pourrait troubler la gayeté Qu'on voit régner dans vos chapitres.

Je sais l'ordre de vos maisons...

Et que vos fondateurs, par une lui bien sage, N'obligèrent qu'à des chansons Les beaux chanoines de votre âge.

c'est l'ennemi décidé —je cite son expression — des carabins de morale, l'amusant satiriste des marguilliers de Saint-Paul dans ce joli poëme du Pain bénit, qui peut

se lire encore après le Lutrin ; c'est enfin l'épicurien délicat pour qui le désespoir en amour est toujours une vilaine chose :

Les yeux d'Annulé m'ont charmé; Mon cœur brûle et languit pour elle, Et je ne puis en être aimé; Ma flamme serait immortelle Si la pitié voulait quelque jour m' exaucer. Elle est adorable, elle est belle;

Mais elle est cruelle,

11 faut s'en passer.

Jacques Carpentier de Marigny, né dans un village du Nivernais, était bon gentilhomme à son avis, quoique de mauvaises langues, à la cour et à la ville, aient cherché à le faire passer pour le fils d'un marchand de fer et le petit-fils d'un mercier,

Débitant le lacet, le dé, l'aiguille fine, Qu'il disait achetés à des gens de marine, Autrement des forêts ; car pour des fiefs, chez lui, S'il en eut. ils étaient cachés dans son étui , J'entends dans le ballot qu'il portait en besace...

Ce qui est certain, c'est que sa noblesse fut reconnue quand il revint de Bruxelles, à la paix. Toutes proportions gardées, il nous parait en son temps un gentilhomme et un homme d'esprit d'aussi bon aloi que le fut plus tard RivaroL Ses bons mots eurent certai-

nement autant de succès que ses vers. Il disait de M. de Bautru, bien connu par ses mensonges, qu'il était né d'une fausse couche, qu'il avait été baptisé avec du faux sel, qu'il ne logeait jamais que dans les faubourgs, qu'il ne passait toujours que par de fausses portes , qu'il cherchait toujours des faux-fuyants, et ne chantait jamais qu'en faux-bourdon. Marigny entra de bonne heure dans les ordres, et fut pourvu d'un bon canonicat. Il vécut heureux, sauf les coups de bâton qu'on lui donna par ordre de M. de Beauvais, et les dangers qu'il courut d'être étrillé par les gens de M. le duc d'Elbeuf. Sa querelle avec les marguilliers de Saint-Paul, sa paroisse, lui donna l'occasion de composer le poëme du Pain bénit, où il met en scène un bourgeois de Paris venant discuter avec les marguilliers les frais d'un enterrement. La forme du dialogue est nette et vive ; le fond en est satirique et sent son esprit fort :

— Messieurs, je venais de chez vous Pour de certains frais funéraires.

A la fin, comment ferons-nous?

Ne sortirons-nous point d'affaires?

Si vous ne vous ("tes mépris,

11 fait cher mourir à Paris :

Deux mille francs 1 !;i gomme est forte,

Je nVii donnerai jamais tant.

J'aimerais, ma foi, presque autanl

DE LA FRQNDE. 32."

Que ma femme ne fût point morte.

— Deux mille francs, nous les aurons.

— Eh bien ! messieurs, nous plaiderons.

Et vous n'en serez pas les maîtres.

— Monsieur, vous eûtes le grand chœur, F«»i d'homme de bien et d'honneur.

— On ne compta que trente prêtres.

— Ali ! monsieur, le reste a suivi , Et Ton vous a fort bien servi.

Tout le convoi fut fort heureux;

Aucun critique n'y peut mordre.

Les enfants gris, rouges et bleus

Marchèrent dans un fort bel ordre.

Grande cour, chambre et escaliers

Bien garnis de tapisseries;

Vous eûtes nos grands chandeliers

Et notre belle argenterie,

Nos beaux ornements bien brodés

Que Monsieur de Langres a donnés ; Et, puisqu'il faut qu'on vous le die,

La croix de Fieubet a marché

Avec la grosse sonnerie.

Vous n'aurez pas meilleur marché.

—Monsieur, vous allez un peu vite..

— Il est vrai que jamais les lois N'ont autorisé tous les droits ; Mais nous avons pour nous l'usage , Qui nous tient lieu de règlement, Et nos paroisses, autrement, Deviendraient cures de village.

Ici, l'on ne fait rien pour rien, Et sitôt qu'il meurt un chrétien, Auparavant que Fou l'enterre,

Il faut que messieurs ses parents

Commencent de donner cent francs

Pour l'ouverture de la terre.

— Mais s'il meurt sans laisser de bien,

Qu^avez-vous coutume de faire?...

— Sans prières ni luminaire

On le fait porter comme un chien

Dans quelque coin du cimetière...

— Vraiment, messieurs, vous m' étonnez

Du bel ordre que vous tenez ;

J'admire votre politique.

Quelque pauvre ecclésiastique

Trouverait tout cela bien dur ;

Et c'est, selon votre fabrique,

Le christianisme tout pur.

Que ne prend-on, pour l'exercice

D'un si saint et chrétien métier,

Quelque Suisse pour marguillier,

Puisque point d'argent, point de Suisse,

Et point d'argent, point de service

Pour le pauvre sans héritier?

Il parut alors une Réponse au Pain bénit, dont nous avons déjà cité quelques vers, et qui dut être fort désagréable au satirique abbé, vivement attaqué dans sa naissance, dans ses mœurs, dans sa façon de vivre. Cette peti te satire mal écrite , où se trouven t pourtant quelques jolis traits, appelle tout crûment l'abbé Marigny escroc, écornifleur, cuistre de Saint-Amand, et pis encore :

Il s'est fait un asile au palais d'un héros ; D'un premier magistrat il a surpris l'estime,

Faisant tout sans raison tomber dessous sa rime, Traitant les grands seigneurs de pair, de compagnon...

Je ne cite pas les vers suivants, et pour cause. Le défenseur anonyme des rnarguilliers m'est suspect, et pourtant je trouve un accent de vérité dans le passage suivant de sa Réponse :

Voyons ce qu'il a fait qui soit digne d'envie,

Et touchons seulement le plus beau de sa vie.

Quel sermon a-t-il fait? Quels actes de vertu

L'ont du titre d'abbé dignement revêtu?

A-t-il d'un saint Jérôme imité la sagesse?

Comme un saint Augustin gourmande sa jeunesse?...

Est-ce qu'il est chargé par son canonicat

De donner tous les ans un sujet à l'État?...

A l'abri de ses vers il évite le pendre...

Marigny ne mérita pas précisément d'être pendu; mais sa conduite, il est vrai, ne fut jamais celle d'un saint. Il vécut sous Mazarin, ne l'oublions pas, et fut pour le moins un aussi digne abbé que le cardinal de Retz son protecteur fut un bon archevêque. La date de sa mort est inconnue; on sait seulement qu'il fut emporté par une attaque d'apoplexie. En réalité, quoique Marigny, après avoir eu la joie de brinder avec Saint-Àmand, ait pu goûter le plaisir d'applaudir Molière, on peut dire que son existence s'est terminée avec celle de Mazarin. Les fron-

deurs avaient pris pour devise : Quœrimus nostrum regem. Ils cherchaient leur roi, disaient-ils. Quand ils l'eurent trouvé face à face, un peu malgré eux sans doute, il fallut se retirer et se taire. La parole et l'action appartenaient désormais à d'autres personnages.

Malgré la facilité , l'agrément et quelquefois le piquant de ses triolets, de ses stances, de ses petits et grands vers de toute sorte, nous n'affirmerons pas que notre gros abbé doive être regardé comme un vrai poëte. Cependant qu'on relise le sonnet suivant, dans lequel il prend à partie le parasite Cormont, comme Ménage avait poursuivi le parasite Montmaur :

Docteur à la douzaine, esprit plein d'embarras, Faux gîte de savoir, repaire de vermine, Qui, pour faire à nos yeux pompe de ta doctrine, Craches plus de mots grecs que tu ne fais de pas.

Grand Cormont, dont le nez flaire les bons repas, Illustre écornifleur, écumeur de cuisine, Qui portes en tous lieux avec toi la famine, Et de rage engloutis et la viande et les plats.

Bien qu'un peuple envieux d'ignorance t'accuse, Compose, fais des vers en dépit de la Muse, Écorche Cicéron au milieu des pédants.

Lorsqu'on te voit ouvrir ta gueule épouvantable Pour ronger jusqu'à l'os tout ce qu'on met sur table, On dit: Ce parasite est Savant jusqu'aux dents.

Quoique écrit en langue vulgaire, Guy Patin, j'en suis sûr, Huet ou Ménage auraient loué ce sonnet pour

sa franchise et sa verdeur toute latines, comme Voiture, Segrais et peut-être La Fontaine auraient agréé le ton à peine moqueur et presque tendre de cette jolie ballade amoureuse :

Si l'amour est un doux servage, Si Ton ne peut trop estimer Les plaisirs où l'amour engage, Qu'on est sot de ne pas aimer !

Mais si l'on se sent enflammer D'un feu dont l'ardeur est extrême, Et qu'on n'ose pas l'exprimer, Qu'on est sot alors que l'on aime!

. Si, dans la fleur de son bel âge, Une qui pourrait tout charmer Vous donne son cœur en partage, Qu'on est sot de ne point aimer !

Mais s'il faut toujours s'alarmer, Craindre, rougir, devenir blême, Aussitôt qu'on s'entend nommer, Qu'on est sot alors que l'on aime!

Pour complaire au plus beau visage Qu'amour puisse jamais former, S'il ne faut rien qu'un doux langage, Qu'on est sot de ne pas aimer !

Mais quand on se voit consumer, Si la belle est toujours de même, Sans que rien la puisse animer, Qu'on est sot alors que l'on aime !

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