‹ Les amoureux de Madame SévignéChapitre 17 sur 28 · LES CHANSONNIERS DE LA FRONDE · texte numérisé non relu

LES CHANSONNIERS DE LA FRONDE

Si tout Test au degré suprême, Qu'on est sot alors que l'on aime !

Les si et les mais de cette double thèse galante : a qu'on est sot d'aimer et de ne point aimer, » exprimaient tout juste assez de sentiment pour faire sourire une âme tendre comme celle de madame de La Fayette et pour divertir un vif esprit comme celui de madame de Sévigné, dont Marigny, nous l'avons déjà dit, fréquenta un instant la ruelle. Très-supérieur dans ses triolets et ses pamphlets aux JeanDuval, aux abbé Laffemas, à Blot lui-même, et aux cent rimeurs des Mazarinades, l'abbé Marigny représente mieux que personne, à notre avis, l'esprit courant et militant, l'esprit tout parisien de la Fronde.

Avec les menues poésies et les jolies lettres familières de Maucroix, il serait facile d'écrire un petit livre très-piquant qui aurait pour titre : Une vie de chanoine au xvne siècle. Les études de l'abbé, ses distractions, ses amours, son rôle diplomatique à Rome, ses fonctions de secrétaire gallican à l'Assemblée du clergé, ses liaisons avec les personnages académiques et les chevaliers errants du monde littéraire, formeraient autant de chapitres variés de cette amusante histoire. On y verrait clairement qu'en plein xvne siècle il s'est rencontré de galants abbés dignes de donner la main aux petits-collets du xvnie, et que les Bernis n'ont fait que badiner sur la trace légère des Maucroix.

Ce fut à Noyon, patrie du grave Calvin, que naquit le joyeux Maucroix; mais ce fut à Reims, le pays des bons vins et des gentilles galloises , comme disait La Fontaine, ce fut à l'ombre sévère de la vieille* église Saint-Remy que le bon compagnon vint dresser sa tente. Une jolie petite tente chrétienne, ouverte à tous les souffles ailés du monde païen ! Là, paresseux et amoureux, rimant et babillant comme une Musc antique déguisée en nonnette , Maucroix , sans ambition , sans souci et sans vanité , s'amusa pendant un demi-siècle aux bagatelles de la poésie et de la galanterie. Ce fut un papillon en soutane, un Zéphire et un Amour en rochet et camail. Il vécut en voltigeant des fleurettes du Parnasse aux bosquets d'Idaiie , et s'endormit tous les soirs, après les douces fatigues de la journée, sur ce bon oreiller dont parle en riant l'avocat Patru : « un bréviaire mal récité et bien payé. a

Avant d'être chanoine à Reims, Maucroix essaya d'être avocat à Paris. On le voit quelque temps fort assidu au Palais. Mais il faisait la moue aux gros dossiers; la poussière du lieu lui serrait la gorge. On le rencontrait à la buvette plus souvent qu'à l'audience. Il plaida cependant deux ou trois fois, et, comme il remarqua sans doute que cela l'altérait de déclamer, il revint plus que jamais à la buvette. Il avait d'ailleurs un joli filet de voix qu'il eût été dom-

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mage de gâter. Ce fut à la buvette sûrement qu'il fit la connaissance de Patru et de ses amis, gens d'esprit et gens de goût, philosophes légers et bons chrétiens de peu de foi, dont on eût pu dire en bloc ce que Maucroix dit plus tard de leur maitre, en guise d'épi taphe :

Il a sagement discouru, Mais peu de la seconde vie ; Heureux s'il n'a trouvé que ce qu'il en a cru !

Disciple de Patru, Maucroix ne renia pas ses doctrines dans les beaux vignobles de Reims. Ce n'est pas son ami La Fontaine qui eût pu le convertir, lui qui dédia cette leste chanson à l'avocat devenu chanoine :

Tandis qu'il était a\ocat,

Il n'a pas fait gain d'un ducat;

Mais vive le canonicat!

Alléluia !

11 lui rapporte force écus, Qu'il vient offrir au dieu Bacchus, Ou bien en faire des c...

Alléluia !

On a prétendu qu'un amour malheureux l'avait jeté dans les ordres. Maucroix ne quitta le barreau que par une sainte horreur de la chicane, et s'il acheta une prébende vacante au chapitre de Reims,

ce fut tout simplement, comme on dirait aujourd'hui, pour avoir une position. Tl eût volontiers acheté une prébende parisienne s'il avait été plus riche. Mais on n'était pas chanoine dans la cité à si bon compte qu'à Reims. Maucroix ne changea de robe, il est vrai, qu'après le mariage de sa Diane, de sa Philisy de son Iris. Seulement il avait dans l'intervalle recherché et trouvé de plus douces distractions, que n'auraient pu lui donner ni les assemblées ni les querelles de chapitre. D'autres Iris, d'autres Phiiis avaient remplacé l'infidèle. Cependant il n'avait pas oublié son premier roman, puisque étant chanoine, il y ajouta de nouveaux chapitres toutes les fois que son héroïne le permit.

Cette héroïne était fort singulière et fort capricieuse dans ses rapports avec Maucroix, comme l'étaient d'ailleurs en ce temps-là les daines de qualité qui voulaient bien tenir en laisse des soupirants bourgeois. Charlotte-Henriette faisait de son amoureux ce que madame de Sévigné faisait de l'abbé Ménage. Elle lui abandonnait ses bras, parce qu'elle était aumonière et libérale; elle lui dispensait fort poliment de petites faveurs sans conséquence ; elle allait même un peu plus loin que la spirituelle marquise, parce que son abbé Ménage était plus jeune et moins pédant. <(Je suis votre martyr! » s'écriait Ménage en

baisant les bras de mademoiselle de Rabutin. — El moi votre vierge! » disait la belle en riant aux éclnts. Que de variantes à ce dialogue dans les poésies de Maucroix! Que de quatrains, que de dizains, que de douzains, que de madrigaux, que d'élégies et d'épigrammes où reparait sous mille formes cette plainte mélancolique :

Il reste encore le dernier point!...

Le dernier point ne fut jamais accordé; mais on sut toujours le tenir suspendu au fil brillant de l'espérance. Maucroix passa successivement, en prose et en vers , par toutes les alternatives d'une passion romanesque ; ce qui , pour une nature aussi frivole que la sienne, était le seul moyen d'arriver à concevoir un sentiment de quelque durée.

Ses relations avec la famille de Joyeuse, à laquelle appartenait son héroïne, avaient commencé par une espèce de patronage. Ces Joyeuse l'avaient admis dans leur maison en sa triple qualité d'avocat, de poëte et d'aimable causeur. Il arrangeait les affaires du marquis, chantait et causait avec la marquise, et donnait par-ci par-là quelques leçons à leur fille, Charlotte-Henriette, alors âgée de quinze ans. M. de Joyeuse avait une maîtresse venue de Paris; mademoiselle de Joyeuse n'avait pas des mœurs bien se-

vères; Maucroix était donc tout à fait libre d'apprendre à son élève ce qu'il savait le mieux : l'art d'aimer. Charlotte-Henriette écoutait volontiers son précepteur, qui lui exprimait sa passion ' dans la langue mignonne et raffinée de l'hôtel de Rambouillet. Ce badinage se prolongea innocemment jusqu'au jour où Henriette devint le point de mire des épouseurs.

On ne pouvait songer à la donner à un poëte ; elle fut fiancée à un marquis, M. de Lenoncourt, qui demanda à notre pauvre amoureux de faire un madrigal pour Henriette. Quelle humiliation pour un belesprit éconduit ! Maucroix se résigna au madrigal et s'en vengea par une épigramme.

Sur ces entrefaites , une mousquetade atteignit Lenoncourt au siège de Thionville, et voilà mademoiselle de Joyeuse réduite à l'état de veuve avant d'être mariée. Maucroix, qui s'était brouillé aux fiançailles, se raccommoda le lendemain du veuvage, et railla Lenoncourt de s'être laissé tuer sottement la veille de ses noces :

. . . .... Ne valait-il pas mieux

Mourir entre ses bras que dans une tranchée?

A peine raccommodé, il se vit obligé de rompre encore avec mademoiselle de Joyeuse, qui épousa

presque aussitôt un homme roux, brutal, vicieux: Tiercelin, marquis de Brosses.

Le voilà de nouveau plongé dans le plus joli désespoir. Son élégante douleur s'échappa heureusement par de petites ouvertures poétiques, comme les jets d'eau d'un petit jardin sentimental. Le galant désolé se consolait en pensant

Que la moitié d'un vilain homme Est une vilaine moitié.

Quelquefois aussi il ajoutait, en se piquant d'en fournir la preuve ,

Que le changement de corbeille, Ainsi que le proverbe dit, Fait appétit de pain bénit.

Puis enfin il lançait une épigr anime contre le mariage :

Ami, je vois beaucoup de bien Dans le parti qu on me propose ; Mais toutefois ne pressons rien.

Prendre femme est étrange chose :

Il y faut penser mûrement.

Sages gens en qui je me fie M'ont dit que c'est fait prudemment Que d'y songer toute sa vie.

Dès que sa douleur semblait éteinte et sa veine poé-

tique épuisée , Henriette reparaissait , et venait ranimer l'amoureux et le poëte par de nouvelles coquetteries. Alors, quoique chanoine, Maucroix recommençait à faire sa cour et à rimer tant et si bien, que M. de Joyeuse alarmé se décidait un jour à écrire à son gendre pour faire chasser le galant. — Comment ! s'écriait alors Tiercelin, M. de Joyeuse veut me tyranniser!— Et il s'attachait de plus belle à Maucroix. Mais, hélas! la cruelle Henriette persistait toujours à refuser le dernier point, sous prétexte que son amoureux était chanoine, et que c'eût été commettre un sacrilège. Pour éviter ce gros péché, elle eut à Paris des amants laïques; ce qui fut pour Maucroix l'occasion de nouveaux désespoirs et de nouvelles élégies. Quelle Laure ! et pour quel Pétrarque !

Enfin, après bien des équipées, enlaidie par la maladie , abandonnée sans un sou par le Tiercelin , elle s'en vint mourir en terre champenoise, dans le logis du chanoine. Sur la tombe de la marquise, au lieu de se dessécher, Maucroix reverdit. Mais il tint à honneur de garder, au milieu de ses distractions galantes, le souvenir de son premier amour, le reflet de sa muse. Trente ans plus tard, il écrivait à l'une de ses amies, en regardant le portrait retrouvé de Charlotte-Henriette :

— a Toutes mes plaies se sont rouvertes , je suis

tout ronge de sang, ma pauvre chère... Faites-lesmoi venir tous ces Céladons ; après quarante années auraient-ils l'effronterie de soutenir la comparaison?... »

Ah! que le portrait d'Henriette aurait paru froid à Maucroix s'il ne lui avait rappelé toute une kyrielle de jolis vers! La fidélité de l'amoureux ne tenait vraiment, je le crains, qu'à la vanité du poëte. Atout prendre, d'ailleurs, n'est-ce point un charmant spectacle que celui d'une belle passion embaumée, et pour ainsi dire éternisée par la sève de poésie qu'elle a fait jaillir d'un cœur bien épris?

Et pourtant, malgré ses plaies ouvertes, quoique tout rouge de sang, le pauvre chanoine, selon sa maxime, vivait à ventre déboutonné, courtisait assidûment l'abbesse de Saint-Etienne , et fêtait les vins de Reims, dans son canonicat, avec La Fontaine, Racine et Roileau , quand ces illustres de Paris venaient le visiter. A la mort de La Fontaine, il demanda, pour tout héritage, le cilice de son ami; mais je ne sache pas qu'il s'en servit jamais. Le goût des plaisirs et des petits vers, la société des femmes, ses correspondances avec les hommes de lettres parisiens, ne lui laissaient guère le temps de songer à la pénitence.

La vie de chanoine lui plaisait. Il était devenu tout

à fait* Rémois. Pellisson voulut l'arracher aux loisirs de province, et lui fit donner, avec le titre d'abbé de Croissy, une mission secrète à Rome, où il alla représenter les intérêts de Fouquet. La disgrâce du surintendant le ramena bientôt à Reims, qu'il ne quitta plus que pour aller remplir, sous les yeux de Bossuet, les fonctions de secrétaire général de l'Assemblée du clergé.

Le poète galant (qui aurait pu le prévoir?) collabora sans broncher à la fameuse déclaration des Quatre- Articles. C'était bien sérieux pour lui. Aussi se moquait-il tout le premier de son importance passagère :

— ce Nous avons établi, écrivait -il en riant à son ami le chanoine Favart , trois nouveaux bureaux : l'un pour la religion , le deuxième pour les mœurs, le troisième pour les réguliers. La morale s'en va être secouée comme il faut! Adieu la probabilité! J'ai pour ma part un moine sur l'assiette tous les jours! Dire que ce sera moi qui leur remettrai la tête dans le capuchon ! »

Et tout en secouant la morale, il narguait les foudres de Rome : « Nos cousines y prendront-elles garde de sitôt? écrivait-il encore au même chanoine. . . Elles voient bien des huguenots, des juifs, des Turcs! Pensez que nous ne serons pas pis que tous ces gens-

là. Pour un peu d'excommunication, les voilà bien alarmées! »

L'Assemblée terminée , il s'en retourna a cousu de pistoles» dans sa bonne ville de Reims, où, après avoir encore rimé de petits vers, écrit beaucoup de traductions dans le goût des Belles infidèles , malgré les conseils de Boileau, il trépassa fort décemment, comme tout bon chanoine doit le faire. S'il eût pu toujours habiter Paris, il aurait été académicien, comme les traducteurs Sacy et Mirabaud, et comme certains poètes de cour, de ruelle et de ballet, qui n'avaient ni sa gaieté ni sa verve leste et facile.

Quelque temps avant sa mort , comme il se plaisait encore au badinage galant : — « Ah! monsieur de Maucroix, lui disait un jour la belle La Framboisière, parler sans cesse amour avec cet habit, et à votre âge! » Ce reproche amical peut lui servir à la fois de panégyrique et d'oraison funèbre.

Madrigaux, épigrammes, odes, élégies, romances, chansons, airs, tel est, en résumé, le bagage poétique de François Maucroix. Par son talent et son humeur, l'ami de La Fontaine , de Tallemant des Réaux , de Patru, de Racine et de Boileau, semblerait plutôt appartenir au groupe des épicuriens comme Saint- Pavin et Pavillon, qu'à l'école régulière des classiques. S'il était né quelques années plus tard, il aurait

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