UNE VIE DE CHANOINE AU TEMPS DE BOSSUET
trouvé sa vraie place dans la cour galante de la duchesse du Maine, parmi les Genest, les Malezieu, les Nevers, les Hamilton, les Chaulieu. Les classiques n'ont jamais régné souverainement. C'est en vain que Boileau a écrit ses Satires et son Art poétique; il n'est jamais parvenu à tuer la poésie légère, ni à raser la plus petite des cimes du Parnasse. Les traditions de la Fronde narguent le législateur et filtrent malgré lui d'une génération à l'autre. La cour de Sceaux, le Temple, Saint-Maur, donnent asile aux muses deLilliput, en attendant qu'elles retroussent leur robe pour monter au petit degré de madame de Pompadour. La Régence est en germe dans la Fronde; le xvme -siècle montre déjà sa poudre et ses mouches sous le masque classique du xvne. Les mœurs publiques et les sociétés particulières influent alors plus que jamais sur le caractère et les mœurs de la poésie. L'esprit de Ninon et de Saint-Evremond arrive ainsi, de cascade en cascade, jusqu'à Chaulieu, et finit par triompher royalement dans le souple et nerveux génie d'un disciple plus grand que ses maîtres. Les muses de Lilliput ont trouvé leur Gulliver dans Voltaire!
MONTREUIL, le Madrigalier, page 4.
Parmi les poètes qui ont célébré madame de Sévigné, nous avons cité Montreuil, Marigny, Saint-Pavin, Segrais. Ce dernier est trop connu pour que nous ayons à le signaler au lecteur. Nous avons consacré dans ce livre même un article spécial à Marigny. H ne nous reste donc qu'à donner ici quelques détails sur Montreuil et Saint-Pavin.
Le Montreuil dont il s'agit est le frère de Jean de Montreuil, l'académicien et l'ambassadeur; c'est Montreuil surnommé le Fou, d'après le témoignage de Tallemant; c'est Montreuil douze fois plus étourdi qu'un hanneton, selon le mot de madame de Sévigné; c'est enfin ce Mathieu de Montreuil que Somaize a peint sous le nom de Mitrane dans le Dictionnaire des précieuses :
« Mitrane est d'une profession qui semble être
attachée à la galanterie; aussi est-ce un fort galant homme. Il a un art tout particulier pour se faire estimer des dames ; entre autres, Bertraminde est une de celles dans la confidence de qui il a été le plus avant ; je ne voudrais pas dire qu'il en ait été aimé, car je jure qu'il ne m'en a jamais fait confidence; mais je sais bien qu'il a fait des vers fort touchants et fort estimés de tout le monde, que l'on disait être faits à ce sujet. Il réussit admirablement en matière de tendresse, et se tire à son honneur de tout ce qu'il entreprend dessus d'autres matières. »
Qui était cette Bertraminde? Parmi les innombrables maîtresses de Mathieu de Montreuil, on n'en connaît que deux par leurs noms : la sénéchale de Rennes et madame Burin. C'est à cette dernière que s'applique le surnom précieux de Bertraminde. Madame Burin était la femme d'un M. Burin, commis de M. Jérôme de Nouveau de Fromont, surintendant des postes.
« Il fallait un Gygès à ce Gandaule , raconte M. Edouard Fournier dans une excellente étude sur notre poëte !, ce fut Montreuil. D'abord le commis de M. de Nouveau mena sa femme chez Ninon. C'était
1 Voir les Poêles français, édition Crépet. Chez Hachette, 4 vol., 1861-1802.
de prime saut la faire entrer dans le grand jeu de la galanterie; elle tint bon , et, sincèrement vertueuse, elle sembla ne plus vouloir hanter le bel -esprit qui se donnait une telle maison pour sanctuaire. Le mari ne se rebuta point : il introduisit chez lui ce que la femme ne voulait pas aller chercher dehors. Ce fut Burin, dit Tallemant, qui mena Montreuil à sa femme, disant qu'il fallait attirer les gens d'esprit. Elle ne songeait pas avant cela à la galanterie. »
Montreuil, de madrigal en madrigal, la conduisit un peu plus loin que ne l'eût souhaité ce bon M. Burin, cet ami trop naïf des beaux esprits.
Aimer et madrigaliser, et chemin faisant, mener grand train dans le monde, telle fut l'unique occupation, telle fut l'ambition la plus sérieuse du poëte Montreuil. Cet abbé oVèpée (il faut créer un mot pour cet original) passa la plus grande partie de sa vie à voyager, et Michault nous apprend dans ses Mélanges historiques et philosophiques qu'il changeait de maîtresse comme de séjour. Sous la Fronde, comme sous Louis XIV, il ne fut d'aucune secte ni d'aucune cabale. Peu lui importait M. le Prince, et le roi des halles et le coadjuteur, et le cardinal Mazarin. Il se bornait à conspirer contre les maris, ainsi que le prouvent «ces jolis vers, où il cé-
lèbre la guerre civile, qui donne le champ libre à ses amours :
Toute la France a beau se plaindre et désirer Que la guerre finisse et qu'on quitte les armes. En l'état misérable où m'ont réduit vos charmes, Il ne faut que cela pour me désespérer.
A présent que je suis auprès de vos tisons,
Au seul bruit d'un tambour on court à la fenêtre ;
Vos servantes, vos sœurs, tout vient à disparaître,
Et Ton n'écoute plus ce que nous nous disons.
Accuse qui voudra mon cœur de barbarie
De pouvoir sans pitié voir tant de malheureux,
L'amour ne reconnaît ni parents ni patrie;
Je ne suis pas cruel, mais je suis amoureux.
Qu'on pille dans les champs les maisons de ma mère,
Et que tous les fermiers ne lui payent plus rien,
Que m'importe cela? Philis, laissons les faire,
Pourvu que vous m'aimiez, je n'ai que trop de bien...
Auprès de ces vers lestes et francs, il est bon de citer encore, pour faire connaître le talent de Montreuil, les stances suivantes où l'on respire comme un pressentiment des Contes d'Espagne et d'Italie :
C'est un amant, ouvrez la porte; Il est plein d'amour et de foi.
Que faites-vous? Êtes-vous morte?
Ou ne l'êtes-vous que pour moi?
Si vous n'êtes pas'éveillée
Je ne veux point quitter ce lieu ; Si vous n'êtes point habillée Que je vous voie, et puis adieu!
Voulez-vous qu'ici je demeure Demi-mort, tremblant et jaloux?
Hélas! s'il vous plaît que je meure, Que ce soit au moins devant vous !
Ah ! vous ouvrez , belle farouche ; J'entends la clef, c'est votre voix!
0 belle main ! o belle b mehe !
Que je vous baise mille fois!
Ménage , son ami , traduisit à sa façon , en italien , plusieurs madrigaux de Montreuil, ce qui n'empêcha pas ce dernier, aussi étourdi en amitié qu'en amour, de jouer un tour pendable à son bienveillant traducteur. Si la Requête des dictionnaires, que Ménage tenait soigneusement cachée, éclata tout à coup au grand jour, le scandale n'eut d'autre auteur que ce hanneton de Montreuil , qui , après avoir dérobé le manuscrit, en fit malicieusement courir par la ville nille copies incorrectes; ce qui obligea le pauvre Ménage à se déceler correctement.
Ainsi que la plupart des beaux esprits de son temps, \Iontreuil fut obligé de solliciter .la générosité de juelques grands personnages. Il s'attacha d'abord à Vl. Mole, conseiller du roi; il appartint ensuite à )aniel de Cosnac , évèque de Valence , qu'il suivit à
Aix, quant le prélat vint occuper ce siège avec le titre d'archevêque. Mathieu de Montreuil mourut en 1692, auprès de son dernier protecteur. Il était né en Bretagne, vers 1620.
SAINT-PAVIN, page 5.
Denis Sanguin de Saint-Ravin, né en 1600, mort en 1670, après avoir été le disciple de Desbarreaux et môme de Théophile, abjura chrétiennement ses erreurs entre les mains de M. Claude Joli, curé de Saint-Nicolas- des-Champs, qui eut le mérite de convertir ce libertin épicurien. La vie de Saint-Pavin et ses mœurs, moins édifiantes que sa fin, ont été librement peintes par lui-même :
Je n'ai l'esprit embarrassé
De l'avenir ni du passé;
Ce qu'on dit de moi peu me choque ;
De force choses je me moque.
Et, sans contraindre mes désirs,
Je me donne entier aux plaisirs :
Le jeu, l'amour, la bonne chère...
C'est lui-même aussi qui a donné sans façon une esquisse de sa figure :
3o4 APPENDICE.
J'ai le nez pointu, je l'ai long, Je l'ai mal fait; mais je l'ai bon.
et de son esprit :
Je l'ai vif dans les réparties, Et plus piquant que les orties.
Le poëte Saint-Pavin eut surtout le talent de l'épigramme. Je rappellerai celle qu'il lança hardiment à Boileau :
Silvandre, grimpé sur Parnasse Avant que personne en sut rien, Trouva Régnier avec Horace Et rechercha leur entretien.
Sans choix et de mauvaise grâce Il pilla presque tout leur bien ; Il s'en servit avec audace Et s'en para comme du sien.
Jaloux des plus fameux poètes, Dans ses satires indiscrètes 11 choque leur gloire aujourd'hui.
En vérité, je lui pardonne :
S'il n'eût jamais choqué personne, On n'eût jamais parlé de lui.
Despréaux lui répliqua très-maladroitement et trèsméchamment par ce sixain :
Alidor, assis dans sa chaise, Médisant du ciel à son aise,
Peut bien médire aussi de moi.
Je ris de ses discours frivoles :
On sait fort bien que ses paroles Ne sont pas articles de foi.
Les sonnets de Saint-Pavin ont presque toujours l'accent et le mérite d'une épigramme. Le meilleur de tous est sans contredit celui-ci, qui est vraiment charmant :
N'écoutez qu'une passion; Deux ensemble, c'est raillerie.
Souffrez moins la galanterie, Ou quittez la dévotion.
Par tant de contradiction Votre conduite se décrie ; Avec moins de bizarrerie Suivez votre inclination.
Tout le monde se met en peine De vous voir toujours incertaine, Sans savoir à quoi vous borner.
Vous finirez comme une sotte; Vous ne serez jamais dévote; Vous ne pourrez jamais aimer.
J'emprunte à mon ami le plus proche, qui ne se fâchera certes pas de la liberté que je prends, les lignes suivantes, qui donnent une idée exacte du caractère de Saint-Pavin :
« Ce charmant perclus correspondait de son
fauteuil avec madame de Sévigné. Il avait le tour
d'esprit libre et prompt, la politesse aisée et maligne, l'âme diligente et bonne de la marquise. Étant de ce monde particulier qui n'était ni Versailles ni Paris, mais quelque chose d'exquis et d'indépendant entre la cour et la ville , il y tenait son rang avec une originalité sans apprêt. Je me le figure dans son cabinet, comme un autre Scarron, qui n'a rien de grossier ni de burlesque. Il amuse ses gens par des récits, par des lectures, par les mille accidents d'une conversation brillante dont il fait galamment tourner le fil. Mais aucune tyrannie de sa part, aucun tribut d'éloges souverainement imposé aux visiteurs.
Parler sans se faire écouter
voilà son plaisir de conteur; et s'il lit quelqu'une de ses pièces qu'on retrouve plus tard dans les Recueils de Sercy et de Barbin, s'il récite quelque fine et leste épigramme, polie comme un madrigal et franche comme une satire , ne craignez pas que son regard de poëte-comédien s'en aille quêter à la ronde les sourires extatiques de tous les assistants. Il tient à de certains suffrages et à de certains applaudissements, l'homme au nez pointu; mais que tel ou tel l'approuve ou l'admire, que lui importe?
J'aime beaucoup mieux qu'on me fronde.
Qui cherche à plaire à tout le monde Ne plaît lias aux honnêtes gens.
Il plut aux honnêtes gens du xvne siècle, comme il le voulait, et il garde encore de quoi plaire à quelquelques honnêtes gens de celui-ci. »
LE COMTE DU LUDE, p. 62.
Yoici comment il est représenté dans Y Histoire amoureuse des Gaules :
« Il a le visage petit et laid, beaucoup de cheveux, . a taille belle ; il était né pour être fort gras ; mais la crainte d'être incommodé et désagréable lui a fait prendre tant de soins si extraordinaires pour s'amaigrir, qu'enfin il en est venu à bout. Véritablement sa belle taille lui a coûté quelque chose de sa santé ; il s'est gâté l'estomac par les diètes qu'il a faites et le vinaigre dont il a usé. Il est adroit à cheval, il danse bien, il fait bien des armes, il est brave, il s'est fort bien battu contre Yardes, et on lui a fait injustice quand on a douté de sa valeur : le fondement de cette médisance est que, toute la jeunesse de sa volée ayant pris part dans la guerre, il s'est contenté de faire la campagne en volontaire, mais cela vient de ce qu'il
est paresseux et aime ses plaisirs ; en un mot, il a du courage et n'a point d'ambition; il a l'esprit doux, il est agréable avec les femmes ; il en a toujours été bien traité et il ne les aime pas longtemps. Les raisons que l'on voit de ses bonnes fortunes, outre la réputation d'être discret, sont la bonne mine et d'avoir de grandes parties pour l'amour ; mais ce qui le fait réussir partout sûrement, c'est qu'il pleure quand il veut et que rien ne persuade tant les femmes qu'on aime que les larmes. Cependant soit qu'il lui soit arrivé des malheurs tête à tête, soit que ses envieux veulent que ce soit sa faute de n'avoir point d'enfants, il ne déshonore pas trop les gens qu'il aime. Madame de Sévigné est une de celles pour qui il a eu de l'amour ; mais sa passion finissait lorsque cette belle commençait d'y répondre, ces contre-temps l'ont sauvée et ils ne se sont pas rencontrés ; et comme il l'a toujours vue depuis, quoique sans attachement, on n'a laissé de dire qu'elle l'avait aimé, et bien que cela ne soit pas vrai, c'était toujours le plus vraisemblable à dire. Il a été pourtant le faible de madame de Sévigné et celui pour qui elle a eu plus d'inclination, quelque plaisanterie qu'elle en ait voulu faire.... »
Dépit et jalousie à part, le portrait du comte du Lude nous semble fidèle et ressemblant, quoiqu'il ait été dessiné par un rival.
BUSSY RABUTIX, p. 104.
Le caractère et l'esprit de Bussy ont été jugés fort diversement. Le lecteur nous saura gré sans doute de citer, par extraits, ce qu'en ont pensé Saint-Evremond, Horace Walpole et madame du Deffand.
Saint-Éyremond : « Il est homme de qualité;
il a toujours eu beaucoup d'esprit, et je l'ai vu autrefois en état de pouvoir espérer une haute fortune..,. Il a préféré à son avancement le plaisir de faire un livre et de donner à rire au public. Il a voulu se faire un mérite de sa liberté. Il a affecté de parler franchement et à découvert, et il n'a pas soutenu jusqu'au bout ce caractère. Après plus de vingt ans d'exil, il est revenu dans un état humilié, sans charge, sans emploi, sans considération parmi les courtisans, et sans
aucun sujet raisonnable de rien espérer On s'expose
au mépris quand on revient dans le grand monde après
un certain âge sans y apporter qu'un mérite inconnu à la plupart, avec la réputation d'un esprit aigre et mordant dont chacun se délie et que tout le monde appréhende, sans parler qu'on ne manque guère d'avoir des manières usées et hors de mode, qui rendent un homme désagréable, incommode et souvent ridicule On trouve dans ses derniers écrits beaucoup moins de cette finesse et de ce sel qui piquait si agréablement dans les premiers. Ses pensées y sont moins nobles et ses expressions moins naturelles. Soit que son génie ne fut propre qu'à la satire, ou que dans un âge avancé il ait perdu ses plus belles idées, il est sur que ses ouvrages sérieux plaisent fort peu.... Je l'ai connu autrefois très-particulièrement. Il n'aimait personne et parvint enfin à n'être aimé de qui ue ce soit. Peu de gens s'intéressaient à sa disgrâce. 3n dit que moins encore se sont intéresses à son reour. Le bon cœur est une qualité qui sera toujours îréférée au bel esprit dans la société civile. »
^YALPOLE : c< <Juoi donc Madame du Deffand),
'ous qui ne vous souciez pas du style, qui n'aimez que es exhalaisons de l'ànie et du naturel, vous trouvez elles les lettres de Bussy, où il n'y a que des riens n beau langage et la plus fade vanité du monde ! Il st pétri de prétention jusqu'à son amour pour sa lie, où il n'était que le sinsr de madame de Séyigné*,
et vous trouvez que je lui Ressemble! me voilà bien humilié! tout modeste que je s le suis par
e si inférieur à ce que je voudrais être, que je ne vois rien en moi que de fort médiocre ; au lieu que Bussy qui, au fond de son cœur se rendait justice, t'imposait l'air de se croire un
génie Ses mémoires sont la platitude même; ses
lettres, sauf votre respect, du dernier froid. Enfin, il n'y a que son Histoire des Gaules, qui vaille quelque chose, mais celle-là me plait. »
Madame du Deffand : « Je ne saurais être de votre avis sur les lettres de Bussy, si ce n'est dans la préférence que vous donnez à madame de Sévigné sur
lui Je hais ce qu'on appelle aujourd'hui bien
écrire, et c'est peut-être parce que je le déteste que j'ai été contente des lettres de Bussy. Je suis de votre avis sur ses mémoires, ce n'est rien du tout; j'aime autant les gazettes.... » Elle justifie très-spirituellement la vanité et les vanteries de celui qu'elle a comparé à Walpole : « Sa vanité était insoutenable. Cependant la vanité tout à découvert n'est pas ce que je hais le plus, on peut la repousser, la combattre ; celle que je déteste est celle qui prend le voile de la modestie et qui,. avec les dehors de Ja polit* force a s tire ou du moins à la souffrir. Bussy ne disait de lui que le bien qu'il • i I ; il croyait
APPENDTCE.
avoir infiniment de courage, parce qu'apparemment ce qu'il en avait eu en faisant la guerre lui avait
beaucoup coûté Yoilà ce qui excuse les vanteries
de Bussy sur sa valeur. 11 avait beaucoup d'esprit, très-cultivé, le goût très-juste, beaucoup de discernement sur les hommes et sur les ouvrages, raisonnait très-conséquemment ; le style excellent , sans recherche, sans tortillage, sans prétention ; jamais de phrases, jamais de longueurs, rendant toutes ses pensées avec une vérité infinie ; tous ses portraits sont très-ressemblants et bien frappés... »(Yoir, pour plus de détails, l'excellente édition des Mémoires de Roger de Rabutin, comte de Bussy, par 31. Ludovic Lalanne. Paris, Charpentier, lî
Il me parait utile de joindre à ces citations quelques extraits du Supplément à tous les Mémoires et lettres de M. le comté de Rabutin, et un fragment du Discours ci ses enfants sur le bon usage des adversités et des divers événements de la vie.
A MADAME DE SÉViGNÉ.
ce Cela est étrange que vous connaissiez si bien
la source de votre mal et que vous n'en guérissiez pas; songez souvent à la nécessité de mourir et vous ne craindrez pas tant la mort que vous faites ; ce n'a
été qu'en me familiarisant avec cette pensée que j'en ai diminué l'appréhension ; elle rend tristes les gens qui la rejettent et qui ne la prennent pas souvent : en moi, elle fait tout autre chose, elle me fait suivre le précepte de Salomon, bien vivre et se réjouir, et d'autant plus que cela fait vivre plus longtemps; aussi, c'est à force d'aimer la vie que je ne crains point la mort. Il est certain que si je vous voyais souvent, madame, je vous ferais entendre raison là-dessus, mais en attendant que cela se puisse, je veux souvent traiter par lettres cette matière avec vous, et ne vous allez pas mettre dans la tète que ce soit votre seul intérêt qui m'oblige d'entreprendre votre cure; c'est le mien aussi, et je crois, moi qui aime la joie, que je ne saurais avec qui vivre finement si vous étiez morte. »