‹ Les amoureux de Madame SévignéChapitre 7 sur 28 · DE MME DE SÉVIGNÉ · texte numérisé non relu

DE MME DE SÉVIGNÉ

Madame de Sévigné a vu dans son alcôve, nonchalamment assis sur leurs manteaux, tous les jeunes seigneurs qui couraient les belles ruelles du quartier Saint-Paul et du faubourg Saint-Germain. Excepté son mari, quel est l'amant de Ninon qui n'ait point adoré la pupille des Coulanges? La précieuse Lyriane, qui fut plus tard madame de Maintenon, partagea bien des hommages avec la précieuse Sophronie. 11 venait à celle-ci des soupirants de tout coté : plus sa cour était nombreuse, plus elle s'amusait de cet empressement flatteur. Mais il régna bientôt dans cette cour une telle émulation, que, dans l'embarras du choix, la marquise prit le parti de n'aimer personne.

Ce fut un scandale ! On ne vit d'abord dans sa résolution qu'un raffinement de coquetterie. On ne

voulut point la prendre au sérieux comme elle le méritait. Le prince de Conti déploya sa carte du Tendre, qu'il appelait cavalièrement le pays de la Braquerie, et se mit à la poursuite de la belle indifférente. Le prince s'essouffla; ce fut le plus clair de son gain. M. de Turenne, ce flegmatique vainqueur, alla frapper un beau jour avec son bâton de commandement à la porte de l'hôtel du Marais. Croiraiton que la porte ne s'ouvrit pas? Son Impertinence M. de Yassé ; le comte de Lude , agréable duelliste, léger danseur des ballets royaux, et sensible amant à une époque où les amants ne pleuraient guère ; le chevalier de Méré, docteur empesé de la galanterie pompeuse et formaliste; les surintendants Servien et Fouquet , dont la cassette avait une éloquence si persuasive, essayèrent aussi d'enlever cette vertu mobile qui paraissait si faiblement enracinée. Elle résista par sa souplesse comme ' le roseau.

Les poètes ne furent pas plus heureux que les financiers #et les seigneurs. On pourrait former avec tous leurs vers inutiles une guirlande de Marie, presque aussi brillante que la fameuse guirlande de Julie. Les bouquetiers seraient : Marigny, le chan- . sonnier de la Fronde et peut-être l'amant de la reine Christine de Suède ; Montreuil, le madrigalier, « douze

fois plus étourdi qu'un hanneton »; Sain t-Pa vin qui, avec ses longs bras, ses longues jambes et

Certain amas d'os et de chair Fait en pointe de clocher,

ressemblait à un singe bossu ; enfin, ce pastoral Segrais qui, après avoir perdu une discrétion en jouant avec la marquise, s'écriait mélancoliquement :

Je n'ai cru hasarder qu'une discrétion , Et m'y voilà pour ma franchise!

Il ne tiendrait qu'à moi d'étendre encore cette liste galante ; mais je l'ai déjà dit, la cour de madame de Sévigné est trop nombreuse pour que je m'arrête à la décrire en détail. Quand le fond du sujet est léger, il faut savoir se borner et choisir ; car tout le tableau est dans les figures principales.

Restons au premier plan. Nous trouverons tout de suite, dans la lumière du contraste, deux figures tournées vers madame de Sévigné, mais qui valent la peine d'être étudiées sous son regard. Celle-ci désigne un bourgeois et un savant; celle-là trahit un soldat et un gentilhomme; toutes deux annoncent de beaux esprits : on a deviné Ménage et Bussy- Rabutin.

Quelque temps avant Boileau, Ménage était un homme célèbre. Il avait dans les lettres une autorité presque despotique : on le caressait et on le craignait. Il n'était point d'auteur accrédité qui n'allât humblement lui porter les épreuves de son livre; point de jeune écrivain qui, pour obtenir de lui quelques conseils, n'eût le courage d'affronter une bonne épigramme; point de seigneur qui ne s'honorât de le mener en son carrosse ; point de grande dame qui ne fût heureuse de recevoir ses madrigaux en trois langues : car l'ami de Chapelain connaissait en perfection le latin, le grec et l'italien. L'Académie ellemême tremblait, depuis que ce frondeur littéraire fiva il lancé à la tête de l'illustre compagnie sa Requête des dictionnaires , léger projectile qui blessa du même coup presque tous les « surintendants de l'ortho-

graphe, peseurs de brèves et de longues, et raffineurs de locutions. » Les académiciens lui gardaient rancune de ses attaques; mais ils venaient politiquement à ses assemblées du mercredi, où l'illustre Angevin trônait en bonnet de nuit devant ses admirateurs et ses envieux.

Aujourd'hui, le nom de Ménage est pour ainsi dire oublié. Nous ne comprenons plus l'importance qu'on attachait autrefois à la science approfondie des langues mères. Les grands humanistes des siècles passés ne nous paraissent plus que des forts en thèmes, et c'est à peine s'il nous reste un peu d'estime pour ces hommes rares, dont le génie rayonnait avec tant d'éclat dans les grammaires, les lexiques, les traductions, les commentaires, les recueils de barbarismes ou d'étymologies.

Il nous semble que Yaclius et Trissotin ont dû être toujours ridicules : c'est une grande erreur historique. Avant les comédies de Molière, Yadius passait pour un homme sérieux; Yadius avait des pensions, des bénéfices, des laquais, une chaise et peut-être un carrosse; Yadius entrait galamment à l'hôtel Rambouillet ; Yadius dressait pour Mazarin et Colbert le rôle des gens de lettres ; Yadius était assez riche pour prêter de l'argent à des évêques ; Yadius, en un mot, s'appelait Gilles Ménage, en latin J^gidius Menagius!

Et ses contemporains enthousiastes l'avaient surnommé le Yarron du xvif siècle, sans prévoir que leurs enfants le classeraient parmi les polichinelles de la science !

Comment Gilles Ménage était-il parvenu à ce rang élevé dans le monde? D'abord par son érudition, et puis par sa mordacité : le mot est de Tallemant des Réaux.

Fils d'un avocat du roi à Angers, il avait déjà dans sa patrie la réputation d'un bel esprit satirique. Comme il demandait un jour à une certaine demoiselle de Monrion si elle savait ce que c'était que la médisance, celle-ci lui répondit fort nettement : « Pour la médisance, je ne saurais dire ce que c'est; mais le médisant, c'est Ménage ! » Il était alors avocat, et aurait pu répliquer que la médisance était une vertu du métier.

Son père, un honnête bourgeois de la vieille roche, ne se souciait pas trop d'envoyer à Paris l'aigle de la famille. Il tenait, en bon Angevin, à faire profiter Angers de l'illustration réservée à son fils. Pour mieux engager l'impatient jeune homme à se fixer en province, il lui abandonna sa charge et lui en remit les provisions. Gilles ne voulut pas le contrecarrer dans sa maison. Il accepta l'investiture paternelle, sembla tout glorieux de sa nouvelle dignité;

GILLES MEXAGE.

peut-être même se laissa-t-il marier, en perspective, au coin du feu, à quelque riche héritière du comptoir ou du barreau, qui ne soupçonnait point ces arrangements de famille. Quand on eut bien réglé le programme de son existence en Anjou, le jeune Ménage partit pour Paris avec les plus belles promesses de fidélité à sa chère province.

Au premier relais, il n'en était plus question. L'avocat émancipé renvoya les provisions à son père, qui fut tout stupéfait de ce joli tour de page. L'èvèque d'Angers reçut les plaintes de la famille ; il en écrivit à l'enfant prodigue, espérant, sans doute, le ramener à son devoir. Monseigneur, pour toute réponse, eut un bon mot à rapporter au logis de son vieil ami. — « De quoi se plaint mon père ? disait le nouveau

Parisien de ce que je lui ai rendu un mauvais

office? »

Un mauvais office , grand Dieu ! La charge si honorable d'avocat du roi! Et qu'espérait-il donc, ce jeune écervelé, qui refusait à vingt ans le j)rix des longs travaux et des existences bien remplies ? C'est toujours un grand malheur, dans les bonnes maisons bourgeoises de province, lorsque par hasard il y pousse un garçon d'esprit. On se souvient aussitôt de l'antique maxime des livres sacrés : Spiritus flot ubi vult, l'esprit souffle où il veut! Et le plus sou-

vent il ne souffle pas du côté du foyer domestique, pour y entretenir l'honnête flamme qui fait bouillir le pot-au-feu. L'esprit est indépendant ; il aime les libres espaces, les pays nouveaux, les beaux lointains des rêves, les horizons lumineux de la gloire et du plaisir. L'esprit souffle où il veut, cela est vrai; mais soyez sûr qu'en province il soufflera toujours du côté de Paris.

Ce fut le vent de Paris qui fit tourner la tête au jeune Ménage. Elle tourna si bel et si bien, qu'en un instant l'écolier angevin aperçut tout le cercle de la vie parisienne; il choisit son point et s'y établit avec une admirable rapidité. Que faire au barreau? Ménage était délicat, il y faudrait crier pour réussir. De plus, les vieux magistrats n'aimaient point, chez les jeunes robins, les gens de galanterie et d'élégance. Un jour que notre avocat était en visite chez M. Talon, celui-ci s'amusa brutalement à lui arracher un à un les nœuds de ruban jaune et vert qui ornaient sa jarretière. Ce fut peut-être ce jour -là que le fils de Guillaume Ménage renonça au barreau.

11 déchira sa robe de basoche et prit celle de l'Eglise, qui , à cette époque , ne gênait pas trop les mouvements.

L'évêqued1 ^.ngerf s'apaisa, et calma sans doute la grande colère de maitre Guillaume, lorsqu'il apprit

que maître Cilles avait entendu le premier appel de l,i grâce, Le vieil avocat du roi se frotta les mains I -t rêva sans doute qu'il aurait un fils cardinal.

Ce fils était trop clairvoyant pour songer lui-même à la barrette; mais il songeait très-sérieusement à la feuille des bénéfices.^ Sa vocation était d'avoir des rentes bien solides sur quelques abbayes de bon rapport, comme il en voyait à tant d'autres qui ne le valaient pas. Au moyen de ces ressources tombées du ciel, il pouvait mener sur la terre une existence honorable, se livrer à son goût pour la littérature, cultiver les belles sociétés, occuper enfin dans le monde quelqu'une de ces places choisies où les gens desprit trouvent le repos avec l'agrément.

Pour arriver à ce résultat, il fallait se donner à un ministre, à un prince, ou tout au moins à un grand seigneur. Les gens de lettres ne s'appartenaient pas encore. Ils se suspendaient, faibles lianes, à quelque grand arbre séculaire, où les abeilles de l'Attique apportaient leur doux murmure et leur miel embaumé. C'était, poésie à part, une espèce de servitude, et la pire de toutes, la servitude de l'esprit '. Les patriciens de Rome avaient autrefois des esclaves grecs, poètes ou savants, qui décoraient leur maison et devenaient souvent les favoris de leurs maîtres. Les littérateurs français, au xvn sièele, avaient a

peu près le même rang, entre l'esclave et le favori! L'intrigue ou le hasard leur donnait un jour la position indépendante qui est due au mérite , et que le mérite seul ne pouvait jamais obtenir.

Ménage eut le bonheur de se lier avec Chapelain, déjà célèbre à l'époque du siège de la Rochelle. Il trouva ce petit homme dans sa chambre, en plein hiver, devant une cheminée où deux tisons éteints, la pointe en l'air, semblaient attendre le feu du ciel pour se rallumer. Comme le tonnerre ne tombe jamais dans cette saison, Chapelain grelottait, avec des mines d'avare. L'abbé lui lut sans doute quelque poésie grecque ou latine, italienne ou française. Chapelain crachota, suivant son habitude, déploya son mouchoir sale pour s'essuyer, et finit par dire son fameux mot : « Cela n'est pas méprisable! » Dès lors, Gilles Ménage fut l'ami de Jean Chapelain.

Cette amitié valut à l'abbé une assez belle position, et l'auteur de la Pucelle le mena chez madame de Rambouillet, chez le coadjuteur, plus tard cardinal Retz, et dans l'hôtel du Marais, où grandissait Marie de Rabutin-Chantal, depuis marquise de Sévigné. L'abbé Ménage, si élégant dans sa robe ecclésiastique, devait faire de bonnes grimaces hypocrites, en voyant marcher à côté de lui ce maigre auteur, vêtu d'un habit de satin colombin, doublé de panne

verte et orné de petits passements colombin et vert, à œil de perdrix.

Le bonhomme, arrivé au haut de l'escalier de l'hôtel Rambouillet, s'arrêta dans l'embrasure d'une croisée, pour caresser une fille de la maison qui s'appelait Pelloquin. Le soleil éclairait indiscrètement toute sa personne, et la Pelloquin promenait son regard souriant sur toutes les pièces usées du grotesque équipage. Le manteau s'éraillait et montrait la corde; l'habit, avec ses passements de diverses couleurs, avait Fair d'un arc-en-ciel voilé par la poussière ; les bas à bottes manquaient de dentelle et se contentaient d'un peu de réseau ; les bottes étaient le comble du ridicule : on citait comme une merveille les bottes de Chapelain !

Ainsi accommodé, le poëte, qui avait toute la mine d'un opérateur, entra regardant ses pieds, dans cette fameuse chambre bleue, où resplendissait dans tout son éclat le Décaméron des précieuses. Il ne faut pas demander comment fut reçu Ménage, introduit par son ami. Madame de Rambouillet devait seize cents francs de rente à l'habit colombin.

Le coadjuteur parut enchanté de Ménage, qui fut désormais à M. de Retz comme Rois-Robert fut à Richelieu, ^arrazin au prince de Conti, Pellisson à Fouquet. Le nouveau domestique eut deux chambres;

il prit deux laquais et s'assit à table à côté de Rousseau, l'intendant de la maison. Comme il était abbé sans abbaye, n'ayant point charge d'âmes, rien ne l'empêchait de cultiver ses grâces naturelles. 11 voulut apprendre la musique et la danse. Pour la musique, il fallut y renoncer tout de suite. L'oreille lui manquait absolument. Il ne put jamais retenir un air, pas même une chanson à boire. Ou lui aurait joué le Branle de Metz ou le Poulailler de Po?itoise, qu'il lui aurait été très-difficile d'en répéter les premières mesures. Aussi, avait-il coutume de dire : « Un air n'est jamais si harmonieux que quand on en a fait les paroles. »

Il ne comprenait point la phrase musicale abandonnée à elle-même. Il se consola en songeant que Thémistocle ne savait pas jouer de la lyre. Depuis Thémistocle et Ménage, le monde n'a point manqué de gens de mérite qui se plaignent ou se vantent de ne rien entendre à l'art de Rossini.

Ne pouvant réussir à chanter, Ménage voulut apprendre la danse. Il fit venir un maître, et songeant sans doute aux écus bien sonnants que lui avait coûtés sa fantaisie musicale, il escompta, pour ainsi dire, sa maladresse, dans les conditions qu'il proposa à son nouveau professeur. Voici à peu près La scène qui se passa entre le maître et l'élève. Ménage se borne à

GILLES MÉN USE. 1 .')

l'indiquer, mais que le lecteur la complète, li y a làdessous comme un pressentiment du Jourdain de Molière, avant qu'il n'eût été gâté par la fréquentation des gentilshommes.

Ménage est assis dans son fauteuil, croisant et décroisant ses jambes, rapprochant ses talons, effaçant le genou et cambrant son pied bien chaussé dans la bande de lumière qui glisse à travers les rideaux de sa fenêtre. Des pas légers et discrets se font entendre, on gratte doucement à la porte ; Ménage se rassied dans sa dignité un instant compromise, et dit d'un ton distrait : Entrez ! Aussitôt la porte s'ouvre et sert de cadre à un grand homme maigre, qui demeure immobile comme un portrait en pied qu'on ferait apparaître en poussant un ressort.

— Avancez, monsieur, avancez.

Sur ce mot, le portrait s'anime ; le flandrin s'élance avec des révérences sans fin qui lui donnent l'aspect d'un héron cérémonieux. Ménage l'arrête d'un geste au milieu de sa plus belle inclination :

— Monsieur, lui dit-il, je vous avertis que je suis très-maladroit. Je vous ai envoyé quérir, parce que mon neveu m'a parlé de vous : mais je prévois que vous ne ferez rien de votre nouvel élève. Ne me saluez pas, ne regardez pas ma jambe comme si vous vouliez lui adresser un compliment. Point de madrigaux, s'il

]<i GILLES MÉNAGE.

vous plait! Je sais ce que je dis et je n'aime point la contradiction. Mettez donc, je vous prie, que je serai le plus gauche de vos écoliers. Vous sentez-vous assez habile pour tirer parti de mes mauvaises dispositions ?

— Monsieur veut plaisanter, assurément. Il est impossible qu'avec une jambe si fine...

— Ah ! voilà le madrigal qui s'échappe ! Je vous T avais pourtant bien défendu. Parlons sérieusement. Je ne dispute point sur le prix de vos leçons. Je payerai ce qui sera juste, mais à une condition, c'est que vous me mettrez en état de danser une gavotte, ou au moins une courante.

Le maître de danse tira sa pochette. Ménage se leva pour recevoir sa première leçon. L'écolier n'avait point menti. Ses gaucheries amusèrent d'abord le maître; qui se rembrunit peu à peu; et, malgré sa maigreur fantastique, s'en alla, le front ruisselant de sueur.

— Je reviendrai demain, dit-il.

Il revint en effet. Gela dura trois mois. Au bout de ce temps, le pauvre artiste, dont le respect avait longtemps enchaîné la langue, osa peut-être insinuer qu'il désespérait de réussir.

— Eh bien î monsieur nos comptes sont faits. Vous savez nos conditions, lui dit l'abbé d'un ton goguc-

nard ; et le traître le laissa partir sans lui donner un petit écu. Mais quelque temps après, l'abbé trouva d'autres maîtres qui vengèrent celui-ci. On ne lui enseigna point la gavotte ni la courante, mais on lui lit danser le branle le plus étourdissant qui se puisse imaginer.

Rousseau, l'intendant de M. de Retz, était jaloux de Ménage, qui le prenait d'un peu haut avec les autres domestiques du coadjuteur. Il y eut, sans doute, au milieu des querelles, quelques moments de trêve et de bon accord, puisque un jour M. Rousseau, escorté de son frère l'abbé, s'en vint pateliner M. Ménage et le prier de vouloir bien faire carrousse avec eux, dans un jardin public. L'abbé, par malheur pour lui, n'était pas homme à refuser un tel régal. Il accepta et suivit les Rousseau, qui amenèrent deux ou trois autres invités.

Tout alla bien, au commencement; mais quand les tètes furent un peu échauffées, le désordre se mit dans la compagnie. Les bouteilles et les verres se croisèrent en Tair, formant au-dessus des convives les cercles les plus gracieux. Les libations retombaient en pluie sur la table du festin, qui se renversa tout à coup dans un moment d'enthousiasme bachique. Les convives se levèrent tant bien que mal, à cet incident imprévu. Il se fit alors de véritables

prodiges d'équilibre. Les Rousseau enlevèrent Ménage, l'entraînèrent dans une espèce de tourbillon, puis le laissèrent retomber, en s'écriant :

— Yoilà notre philosophe; il faudrait le mettre dans un tonneau : ce serait Diogène !

Le philosophe dégrisé mordit Rousseau, et reçut en échange des soufflets et des coups de poing. Ménage ne pouvait lutter, faible et délicat, contre de tels adversaires, dont l'un avait les proportions d'un assommeur. Il se débattit pourtant et les menaça de se vénérer d'une manière formidable. Alors un ami

commun essaya de terminer le combat en traitant toutes ces brutalités de pur jeu d'ivrognes. Les Rousseau, reprenant le ton patelin, offrirent d'avouer qu'ils étaient ivres pendant qu'ils assommaient leur invité. Celui-ci refusa d'écouter un seul moment ces excuses ironiques. Il courut chez M. de Retz et lui dit avec une véhémence tempérée par quelques formules de respect :

— Monseigneur, votre intendant est un insolent, un sot et un fripon. Je ne vous demande point de le chasser, parce qu'il vous est nécessaire; mais je vous supplie de me donner un billet, signé de vous, qui me permette de lui faire donner des coups de bâton.

Et il ajouta qu'il sortirait de la maison, si on ne

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lui laissait prendre cette petite vengeance. M. de Retz ne le trouva pas sans doute assez bon gentilhomme pour lui permettre de faire bàtonner ainsi les gens. Il tourna la chose en plaisanterie, ce qui exaspéra Ménage. Au lieu d'étudier la danse et la musique, c'était un grand maître d'escrime qu'il eût fallu prendre, afin de pouvoir châtier l'insolence des Rousseau! Mais les abbés bourgeois n'osaient point aller aux académies, de peur d'y rencontrer les abbés de qualité.

.Ménage porta sa fureur chez ses amis. Il alla frapper du pied tout à son aise dans la chambre de Chapelain. L'homme à l'habit colombm était alors vêtu d'un justaucorps de taffetas noir moucheté, qui avait été jadis un cotillon de sa sœur. Les deux tisons éteints se regardaient toujours par-dessus les chenets d'un air mélancolique. Le maître du logis crachotai! plus souvent : il avait toujours la même douceur. Il conseilla fort à son ami l'oubli et le pardon des injures.

« La voix de l'intérêt devait étouffer celle de la vengeance. Si Ménage quittait l'hôtel de Retz, sous quelle protection irait- il se placer? »

L'abbé avait pour Chapelain la déférence qu'il fallait pour écouter un conseil. L'auteur de la Pucelle exhortait donc tout à son aise. Seulement, ses exhor-

tations n'avaient jamais le moindre succès. Je me trompe ; elles amenaient Ménage à faire le contraire de ce que disait Chapelain. Grand sujet d'amertume pour ce vieil ami ! Ses plaintes à cet égard ont laissé dans sa correspondance un douloureux écho.

Ménage était naturellement fier. La servitude lui était insupportable : il saisit la première occasion de s'affranchir. Les caresses du maitre ne l'avaient point aveuglé. La familiarité n'était qu'à la surface; au fond, il y avait toujours dans les procédés je ne sais quoi d'humiliant. Ainsi M. de Retz, pour ne citer qu'un exemple, prenait Ménage dans son carrosse lorsqu'il allait faire quelque visite d'importance; mais quand le carrosse s'arrêtait, le coadjuteur descendait tout seul , et Ménage attendait son retour à la porte des hôtels. Aussi disait-il: «On me prend pour un mdut. v) Lindut est le diacre qui, dans les solennités de l'Eglise , assiste en personnage muet le prélat officiant. IV aurait-il pas pu dire plus justement : « On me prend pour un laquais ! » 11 est vrai qu'il n'était point forcé de monter dans l'antichambre. C'est à ce détail que tenait la différence.

Pénétré de ces dégoûts, rien ne put lui faire abdiquer sa Liberté dès qu'il l'eut ressaisie. Sarrazin lui adressa de l;i part du prince de Conti les offres les plus aimables. Cette lettre le c<>n->. ,i;i sans ébranler sa ré-

jSolution. Il voulut être chez lui, enchanté d'appeler sa demeure la maison de V impécuniosité . Plus d'un écrijvain de nos jours aurait volontiers retenu un appartement dans cette maison-là. Ménage, après avoir hérité de son père, jouissait, en comptant sa pension et ses rentes sur diverses abbayes, d'un honnête revenu de dix mille livres ; ce qui vaudrait aujourd'hui plus de trente mille francs.

Voilà, suivant Ménage, en quoi consiste Vimpéôuniosité! Il n'y a rien de pareil dans l'histoire littéraire, si ce n'est la médiocrité d'Horace.

Si Y impécunieux abbé s'était borné à mordre un intendant, il est probable que Tallemant des Réaux n'aurait pas inventé pour lui le barbarisme de môrdacité, Ce mot-là s'applique surtout à ses coups de dent satiriques. Ménage a bien le caractère agressif des personnages de la Fronde. Il est de plus impertinent, comme les gens qui ont la vue courte ou qui en font le semblant.

Dans sa Requête des Dictionnaires , il ne respecte pas même Chapelain, qu'il appelle Yarchipuriste. Ses démêlés les plus violents furent avec le père Bouhours, surnommé Y Empereur des Muses; avec l'abbé d'Aubignac ; Gilles Boileau , frère aine de Despréaux ; l'abbé Cotin et Montmaur le Grec, le type des parasites du xviic siècle.

Gilles Boileau était venu lui présenter une élégie latine.

— Nous lirons cela une autre fois , lui dit Ménage en repoussant le manuscrit; mais lisez en attendant mon élégie latine à la reine de Suède. Yous en apprendrez plus là que chez tous les anciens.

L'aine des Boileau reprit son élégie, et conçut dès ce moment l'idée dun pamphlet. Si l'on savait combien il est facile de blesser les âmes tendres des jeunes débutants, on excuserait volontiers les éloges que leur prodiguent aujourd'hui nos hommes illustres. Ménage n'avait point avec eux les précautions de M. de Lamartine ou de M. Yictor Hugo. Il n'écrivait point aux grimauds littéraires qui lui offraient les prémices de leur imagination : — Chacune de vos lignes vaut un livre et votre livre une bibliothèque ! — Mais , comme on vient de le voir, il leur jetait son propre éloge à la face, en les renvoyant brutalement à l'école. Boileau répondit à cet accueil par son Avis à Ménage, et les railleurs s'écrièrent alors : Gilles a trouvé Gilles ! comme ils avaient dit , après la scène de danse avec les Bousseau, que l'intendant de M. de Betz avait joué à Remue-Ménage. Le mot est de madame de Longueville, et c'est Tallemant des Beaux qui Fa répété.

Ménage prit feu à cette attaque ; une épigramme le

vengea du pamphlet. Comme on lui demandait ce qu'il avait t'ait à son adversaire, il répliqua méchamment : « Je lui ai fait son Epictète ! »

Sa querelle avec l'abbé d'Aubignac eut pour sujet une pièce de Térence. Il s'agissait de savoir combien de temps durait cette pièce, et si Ménédème travaillait son champ pendant que Chrêmes lui parlait , ou si , au contraire, il retournait à la ville, la pioche sur l'épaule. Là-dessus, les deux savants s'échauffèrent, et la pioche de Térence devint en leurs mains l'instrument d'une lutte terrible.

Je ne sais plus ce que Moiitmaur le Grec avait fait à Ménage; toujours est-il que celui-ci forma une ligue de satiristes contre le malheureux professeur, et que chaque jour une épigramme volait à l'ennemi commun. Ce Montmaur avait commencé par être jésuite; il devint ensuite marchand d'orviétan, et dans son dernier métier, celui de professeur au collège de France, il lui restait encore la verve babillarde des tréteaux. C'est avec ce talent qu'il payait son écot de parasite aux tables succulentes de la noblesse et du parlement, « Fournissez la viande et le vin, disait-il à ses amphitryons; moi, je fournirai le sel. »

Ménage , dans une petite pièce de vers latins , le métamorphosa en perroquet. D'autres rappelaient

courtoisement bâtard, meurtrier, faussaire, etc. Un bourgeois qui aurait été aussi grossièrement insulté se serait plaint à Messieurs du Chàtelet ; mais un savant ou un homme de lettres ne se fâchait pas pour si peu. Ils étaient accoutumés, suivant une expression de Bayle, à se donner entre eux des coups de barre. C'étaient les aménités littéraires du temps.

Montmaur y était parfaitement insensible, en sa triple qualité de savant , de parasite et d'ancien charlatan. Il s'était logé, disait-on, sur la Montagne-Sainte-Geneviève pour voir un peu avant midi fumer toutes les cuisines parisiennes, et dès qu'il s'était orienté du haut de son observatoire, il enfourchait vite son cheval pour se rapprocher en quelques minutes de la table qu'il avait choisie en étudiant le mouvement des vapeurs flottantes. Ses principales maisons étaient l'hôtel du chancelier d'Aligre et celui du président de Mesmes. On raconte qu'un jour le chancelier renversa un plat de potage sur l'habit du parasite. Au lieu de s'irriter, Montmaur salua soi hôte en lui adressant le vieil adage : Summum jus, summa injuria !

Pour comprendre l'intention cle cette plaisanterie scientifique, il faut se rappeler que jus en latin veut dire à la fois justice et bouillon.

C'étaient là les jeux d'esprit de l'helléniste du col*

iége de France; Ménage inventa pour les caractériser le mot de montmaurisme.

Tant que les disputes se passaient entre gens de lettres, le danger n'était pas grand; mais l'abbé eut le malheur d'attaquer par une simple allusion nosseigneurs du Parlement. Jl y allait pour lui de l'exil ou de la prison. L'érudit se mit à trembler; il publia une protestation dans laquelle rien n'était épargné pour établir son innocence. Il appelait à son aide Martial et les commentateurs Domitius et Raderus pour démontrer que viles togas, le mot criminel, ne signifiait point les vils parlementaires, mais tout simplement les vils courtisans.

Il est temps de remarquer, pour être juste, que Ménage ne faisait pas seulement des épigrammes ; il se plaisait aussi à distiller des madrigaux. Si dans son histoire il y a le chapitre des morsures, nous y trouvons en revanche le chapitre des baisers. Ici nous prenons congé des savants et nous entrons dans une galerie de tableaux où l'on ne rencontre que des portraits de femmes.

L'abbé Ménage, encore très-jeune, eut la bonne fortune de dîner avec le docteur Guy-Patin. Celui-ci, mirant son verre plein d'un vin généreux, dit en se tournant vers son convive : Domine Menagi, oportet vivere SIC ! Cette sentence latine' fut prise dans son

véritable sens par Ménage, qui se contenta d'approuver d'un signe de tête.

— Je vois que vous ne m'avez pas entendu, reprit Guy-Patin.

— Monsieur Ménage, c'est ainsi qu'il faut vivre! tel est le sens littéral de l'apophthegme, et je n'ai garde de le combattre, lorsqu'il est débité le verre en main.

— Il y a là-dessous une finesse que vous ne saisissez pas. Tout est dans le mot SIC ! Comprenez-vous ce petit mot SIC? Mais je vois qu'il faut venir à votre secours. Chaque lettre de cet adverbe a un sens déterminé. La première veut dire sobriè; la seconde, jucuxdè; la troisième, caste; en sorte que voici ma sentence en bon français : monsieur Ménage, il faut vivre sobrement, agréablement, chastement.

Ménage, qui était sensuel de toutes les façons, ne s'écria point avant le personnage de Molière :

J'aime agréablement, sobrement, chastement. Ces trois adverbes-là font admirablement.

Il cherchait dans sa tête comment il était possible de concilier le jucundè avec le sobriè et le caste. — Bah! dit-il en lui-même, propos de médecin! — Et comme il avait l'habitude de ne pas écouter la Faculté, il viii'in sans doute en cette circonstance la ré-

plique sublime qu'il fit pendant quelque maladie dangereuse aux treize médecins appelés en consultation. Après être tombés d'accord sur l'état du malade, Ceux-ci lui défendirent solennellement de se livrer à ses travaux ordinaires.

— Non , non , répondit Ménage , il faut mourir la plume en main !

Le sic de Guy-Patin demeurât donc sans effet.

L'abbé ne se piqua jamais de pratiquer les deux vertus cléricales que lui recommandait ironiquement le malin docteur. Il fit gaiement car rousse avec ses amis, et rechercha jusqu'à cinquante ans, dans un but assez païen , la société des femmes les plus brillantes de son époque.

Ses galanteries n'eurent pas toujours un succès décisif. Il fut assez heureux cependant pour tomber dans les petits dédains de la fatuité. — Excusez-moi, mesdames, si je vous rends si peu de visites. Je ne vois plus que des héroïnes. — De qui est ce propos, adressé sans doute à quelques bourgeoises minaudières? Est-il de M. de Yassé ou de M. de Lude, de Bussy-Kabutin ou de Yillarceaux? Non pas : c'est tout simplement M. Ménage qui l'a laissé tomber de ses lèvres méprisantes. Une autrefois, le même M. Ménage disait foçt brutalement à une dame brune : « Vous voyez que vous n'êtes pas bonne à jeter aux chiens! » Sous pré-

texte que les chiens de chasse ne peuvent pas manger la viande noire.

Il fallait à l'abbé bourgeois ces faveurs de haut prix qu'obtenaient si naturellement les abbés de qualité. Au-dessous d'un certain monde, la beauté lui paraissait froide et commune. M. de Turenne, qui était de la maison de Bouillon, aimait une grisette de la rue des Petits-Champs. M. Ménage, fils de bourgeois, admirait à pied ou dans sa chaise les marquises et les duchesses qui passaient en carrosse dans les allées du Cours des Tuileries. Tant il est vrai que l'amour jaillit du contraste et de la vanité , qui tantôt aspire à monter et tantôt à descendre.

Les héroïnes de Ménage furent madame de Cressy, bien peu connue pour une héroïne; madame de Lafayette , madame de Sévigné , madame de Montbazon.

Ses relations avec la première naquirent des ricochets du voisinage. Il habitait la même maison, il voulut habiter le même appartement, et se brouilla pour ce motif avec sa sœur. Dès qu'il vit madame de Cressy, tous les jours, assise à sa table, respirant son air, mêlée aux moindres détails de son existence intime, la raison ne put apaiser les mouvements d'un cœur trop prompt à s'enflammer. Il la célébra publiquement sous le nom d'Uranie, tandis que chez elle,

au début de sa passion, n'obtenant rien par Les douces

plaintes, il se livrait au désespoir, et donnait de la léte contre la muraille, avec cette précaution pourtant qu'il choisissait toujours, dans son délire, un endroit où il y eût une baie de porte ou de fenêtre derrière la tapisserie. Je ne sais si madame deCressy finit par consoler un désespoir si bien joué. La comédie amoureuse plait toujours aux femmes , que le drame sérieux effarouche. J'incline donc bien à penser que la belle et son pensionnaire ne s'amusèrent pas trop aux délicatesses de la galanterie.

Plus tard, rapporte ïalleniant, les deux amants se harpignèrent. Uranie prétendit qu'elle n'avait eu rien de commun que la table avec son adorateur.

— Je ne vous ai jamais trouvé bon , lui dit-elle en face, qu'à être le précepteur de mes enfants.

Elle le traita de beau prêtre crotté, l'injure la plus sensible qu'on pût adresser à un abbé galant. Celui-ci répliqua sur-le-champ par une grossièreté de mousquetaire.

De madame de Cressy je passe à madame de Montbazon. Celle-là est une véritable héroïne : on l'appelait la belle des belles, durant cette période turbulente de la Fronde, où toutes les beautés galantes paraissaient sur la brèche, illuminées par les éclairs de la cuerre civile.

Ménage avait rencontré chez le coadjuteur le célèbre abbé de Rancé. Il serait plaisant que ce fût cet abbé lui-même qui eût conduit chez madame de Montbazon le domestique de M. de Retz. Ce qui est certain , c'est qu'une fois introduit , Ménage inventa toutes sortes de prétextes pour multiplier ses visites.

Madame de Montbazon avait encore ce charme triomphant que, par une étonnante exception , les courtisanes gardent plus longtemps que les femmes vertueuses. Les fines maturités de l'embonpoint des patriciennes avaient entouré pour les préserver les admirables formes de ce beau corps. La duchesse avait dit à vingt ans qu'on devait se noyer à trente, parce qu'à cet âge on n'était plus bonne à rien. Elle en avait trente-cinq alors, et le miroir des flots lui avait prouvé sans doute, en lui renvoyant son image, qu'il n'était pas encore temps de songer au suicide. Cette Sapho, qui avait sur la courtisane antique l'avantage de n'être point une Muse, s'était donc résignée à jouer avec la vague qui ne voulait point l'engloutir. Assise sur le rivage, on venait la chercher pour l'entrainer encore dans les joies de ce monde. Quoique un peu lassée du tourbillon, elle se laissait ramener aux foliesavec une superbe insouciance, qui, soutenue par l'habitude, lui ôta la gloire du saut de

GILLES MÉNAGE. Ml

Leucade. Elle mourut dans son lit, emportée par la rougeole.

Cette reine du plaisir montrait, passé trente ans, une Ame assez vilaine sous une magnifique enveloppe. Elle ne se contentait pas d'enlever à Rancé les diamants de sa manchette. Les anciens vaudevilles la jettent dans les bras des traitants, et chantent la vertu des cinq cents écns bourgeois qui livrent à Jupiter- Bullion cette nouvelle Danaé. Serait-il indiscret de supposer quelle a pu tourmenter aussi l'escarcelle de Ménage?

Quoi qu'il en soit , Ménage a trop de vanité pour en convenir, Il est plus flatteur pour lui de laisser croire au succès de son esprit et de sa grâce d'abbé. a L'ordre était donné , nous dit-il lui-même , de me laisser entrer, lorsqu'elle ne recevait personne. »

Ménage n'était pas homme à dédaigner une telle faveur. Il arrivait tout glorieux, après une nuit de bon sommeil, et secrètement remué par l'espoir de quelque surprise matinale. Il montait sans bruit l'escalier, relevant les plis de son habit, de crainte d'être révélé par un léger frôlement. Heureux quand il pouvait, sans être arrêté, glisser jusqu'à l'appartement de la duchesse I Un jour que madame de Montbazon était mal en o\ 'i , ses lemoiselles de le retenir. Sa fougue redoubla, la duchesse lui sut

gré de son ardeur et le récompensa tout de suite , dans un mouvement de générosité féminine.

— Laissez-le, laissez-le entrer, dit-elle : il n'y voit goutte.

Ménage était myope, il était traité en aveugle. .Quel excellent prétexte pour l'admiration à petite distance ! L'abbé s'avança, les yeux éblouis, et voulut admirer de si près qu'on eût dit qu'il allait se casser le nez contre l'objet de son culte.

Madame de Montbazon était étendue sur des flots de dentelle et de satin, amoncelés à sa ceinture. Le haut du corps, hardiment modelé, s'échappait largement de ce monceau de draperies. Les épaules planaient; les bras, dans leur molle courbure, semblaient portés sur les eaux. La blancheur du front éclatait sous' une masse de cheveux noirs. C'était le buste d'Agrippine avec ses lignes impériales, dignes des baisers et du poignard.

Que devint le pauvre Ménage? Tandis qu'il se penchâit sur le vivant chef-d'œuvre, on ne lui dit pas, comme Ninon à Yassé, qu'il n'avait point l'haleine douce. Madame de Montbazon ne rappela point ses demoiselles. Voici l'heure, je crois, de mêler à notre récit le gai refrain de ce chansonnier de la Fronde, qui fait sonner dans sa main les « cinq cents écus bourgeois? ;>

Peu de temps après, M. de Tott , ambassadeur de Suède, à qui Ménage faisait les honneurs de Paris, témoigna le désir d'être présenté à la duchesse. L'abbé demanda une audience pour ce cavalier.

Au jour fixé, les deux visiteurs se présentent; madame de Montbazon expirait.

Il parait qu'elle mourut assez mal; car l'abbé de Kancé, tout plein de son souvenir, eut une vision dans son avenue de Yéretz, qui lui montra au milieu d'un lac de feu une femme dévorée par les flammes. Sur quoi, cet expi'ateur sublime fonda la Grande-Trappe. Je ne sache pas que l'abbé Ménage ait fondé seulement une messe à l'occasion de cette mort foudroyante.

Il n'y avait point en lui l'étoffe d'un René de monastère. Les êtres goguenards et sarcastiques sont rarement capables d'une émotion profonde. En amour, ils n'ont guère que les ardeurs du tempérament. Ils ne se jettent point de plein saut dans l'abîme des passions ; ils y descendent par les pentes les plus douces, et s'y maintiennent toujours à fleur d'eau, le long du bord; s'ils sont engloutis, ce n'est que par surprise. Ils sont trop légers pour ne point échapper au tourbillon.

Le remords n'entra jamais profondément dans l'âme de l'abbé. Il avait trop fréquenté les écrivains de la

Grèce et de Rome pour avoir des sentiments bien chrétiens. Ses moralistes étaient Ovide et Martial. Il savait beaucoup mieux la mythologie que la théologie, et, s'il eût pu raccourcir sa soutane aux proportions d'une tunique, il se serait senti complètement heureux. . On rencontre dans le Ménagiana la trace des impressions tout à fait épicuriennes que lui avaient laissées ses premières entrevues avec madame de Montbazon.

— Pour que les femmes soient aimables, dit-il, il ne faut pas qu'elles soient ni trop maigres ni trop grasses.

Il faut l'entendre aussi se récrier, après son maître Ovide, sur le mérite d'une jambe bien faite. Mais ce qu'il adore surtout, c'est une belle main ! Il se serait volontiers laissé souffleter, comme Scarron, par la reine Anne d'Autriche. En cette occasion seulement il eût suivi le précepte de l'Evangile, qui, dans le cas de soufflet, ordonne de tendre les deux joues. On le voit souvent, dans les relations qui nous restent de cette époque, baiser avec une gourmandise enfantine les mains de madame de Lavardin, de madame de La Suze et de madame de Se vigne.

Si madame de Lavardin s'en étonne, il répond que ce qu il en fait, c'est pour ne pas paraître trùppo cog liane.

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