‹ Les amoureux de Madame SévignéChapitre 8 sur 28 · GILLES W IV AGE · texte numérisé non relu

GILLES W IV AGE

En général , les héroïnes de ce temps-là n'avaient point de scrupule à permettre ces innocentes familiarités de l'admiration. Elles aimaient, comme les statues antiques, à montrer ce que la nature et l'art leur avaient donné de beau. Tartuffe n'avait point encore drapé son mouchoir "sur le sein de Dorine , et ce n'est point Ménage assurément qui aurait dit avant Molière :

Par de pareils objets les âmes sont blessées , Et cela fait venir de coupables pensées.

Il aurait plutôt dit, en franc épicurien : Et cela fait venir d'agréables pensées.

Encore une fois, ce sont là les mœurs de la Fronde. Je n'invente pas, je répète; je n'approuve pas, je décris! Voyez, dans les Historiettes de Tallemant des Réaux, le chapitre consacré à madame de Gondran, la maîtresse de M. de Sévigné. Avec quelle candeur et quelle complaisance cette belle et honnête femme abandonne ses bras, renverse sa tète, déploie ses épaules, étale son pied ou sa main !

Il y avait cependant quelques vertus précieuses qui se révoltaient contre l'usage. Le galant Voiture faillit tomber en disgrâce à l'hôtel de Rambouillet , parce qu'il avait eu la hardiesse de baiser le bras de Julie.

Mais pour une Julie qui s'irrite, combien de Gondran qui se contentent de sourire !

Quand le baiser venait surtout d'un bourgeois comme Ménage , les Galatées patriciennes ne craignaient point de s'émouvoir sous l'haleine grossière d'un Pygmalion plébéien. Est-ce que cette chaleur épaisse pouvait faire remonter le sang bleu dans les veines d'une marquise ou d'une duchesse? Il n'y avait de dangereux pour ces corps presque divins que le souffle et le feu d'une bouche de qualité.

Ménage s'aperçut bien, à la longue, que ses baisers avaient produit presque toujours moins d'impression que ses morsures. Il l'éprouva surtout dans ses relations avec madame de Sévigné. Je ne parle pas de mademoiselle de La Yergne (plus tard madame de La Fayette). Il ne reste d'autre vestige du culte de Ménage pour cette amiable femme qu'une pièce de vers latins, où il la célébrait sous le nom de Laver na; ce qui était assez plaisant, parce que Laverna, chez les Romains, était la déesse des voleurs.

Oh! oh ! je n'y prenais pas garde;

Tandis que, sans songer à mal,.

Je vous regarde,

Votre œil en tapinois me dérobe mon cœur,

Au voleur! au voleur! au voleur!

Ménage eut beau crier : « Au voleur ! » avant MasJ

cari lie; madame de La Fayette avait les mains nettes de ce larcin.

Il existe à la Bibliothèque une taille-douce de Nanteuil, très- finement gravée, qui porte ces mots écrits en rond dans le cadre : Mgidius Menagiusy Guiltelmi filins l C'est le portrait de Ménage dans son beau temps; c'est ainsi qu'il s'offrit aux yeux de madame de Sévigné, ou plutôt de Marie de Rahutin-Chantal, lorsqu'il lui fut présenté par l'excellent Chapelain.

Sa figure rappelle le type commun à presque tous les personnages de la Fronde. Elle est ovale, avec une moustache déliée, et quelques brins de barbe sous la lèvre inférieure.

Les cheveux, clairs et souples, s'échappent doucement de la calotte, et viennent serpenter en petites mèches galantes sur un front bien ouvert, où Ton ne voit encore qu'une seule ride entre les sourcils. Le nez est saillant et long, comme il sied à un ecclésiastique et à un savant. La bouche, un peu forte, accuse une certaine sensualité bourgeoise : elle s'effile et se redresse vers les coins, d'où jaillit Fépigramme. Il y a dans les yeux, qui semblent ternes, la lueur concentrée du regard impertinent.

Le menton, presque aigu, repose sur un large rabat blanc noué autour du cou par des -glands fort coquets. La soutane, bien drapée, est ornée de boutons

le long des manches, qui laissent passer deux mains nerveuses aux doigts allongés, dont le tranchant doit retourner aisément les grandes pages d'un in-folio. L'expression générale se ressent d'une espèce d'inquiétude maladive. Une nature fiévreuse tressaille sous la pâleur des traits.

Il faudrait maintenant placer en regard de Ménage madame de Sévigné à dix-huit ans. Mais qui ne connaît cette physionomie charmante, éveillée, délibérée, bigarrée, avec ses yeux pleins d'éclat, sa bouche plate et vermeille, son front en saillie et son nez original, qui fait l'effet d'un petit marteau levé sur le menton?

Ménage ne résista point aux charmes d'une si belle écolière. Il tomba dans le ridicule de tous les précepteurs. Abélard lui avait montré l'exemple que devait suivre plus tard le lyrique Saint-Preux. Mais mademoiselle de Rabutin était loin du caractère d'Héloïse et de Julie. Il n'y avait point dans cette jolie tête le germe des passions romanesques. Elle avait perdu sa mère en naissant, et c'étaient les Coulanges, des esprits raisonneurs et gais, qui avaient formé à leur image cette gracieuse orpheline. Elle apprit avec eux à ne chercher en tout que l'amusement. A l'hôtel Rambouillet, ce palais d ) honneur, comme l'appelle Rayle, on lui enseigna le désir et le culte de la considération. En joignant bout à bout les leçons d'Arthé-

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nice et celles des Coulanges, «-lie devint sans s'en douter une femme amusante et considérée.

Que pouvait lui apprendre Ménage? L'amour? Elle s'en moquait. Il fallut se rabattre sur la langue italienne et la langue française : pour l'italien, elle était fort docile; quant au français, elle tenait tète à son maître, et ne se laissait pas facilement reprendre. Un jour que Ménage toussait en lui donnant sa leçon :

— Vous êtes enrhumé, je la suis aussi.

— Il faut dire : Je le suis.

— Yous direz comme il vous plaira; mais moi, si je disais ainsi, je croirais avoir de la barbe au menton.

Une telle réplique était bien faite pour démonter un grammairien. Battu dans sa propre langue, Ménage ouvrait un volume italien, et soupirait les vers de Guarini :

Se non mîrate che V adoro Mirate almen che io moro.

«Si vous ne voyez que je vous adore, voyez au moins que je meurs. » Il mourait, en effet, dans le sens qu'on attachait alors à ce mot, c'est-à-dire qu'il était le mourant de son écolière. Tant qu'elle resta libre , ce tendre commerce ne fut pas sans quelque douceur; mais dès qu'on parla de la marier, le précepteur bouda. Il n'aimait pas plus M. de Sévigné

que Voiture n'aimait M. de Montausier. Sévigné ne gêna guère les amoureux de sa femme, et c'est là justement ce qui fit le supplice de Ménage. Pendant que le frivole marquis volait à Saint-Cloud avec Ninon ou suspendait des boutons d'or aux oreilles de madame de Gondran, les galants de cour se répandaient en joyeux essaim chez la marquise. L'abbé surveillait d'un œil jaloux tous ces divertissements, auxquels il lui était impossible de se mêler. Ne serait-ce point en voyant danser M. de Lude qu'il eut la pensée d'apprendre la danse? Peut-être M. de Vassé avait-il une belle voix quand Ménage se mit en tête de devenir un grand chanteur.

Si madame de Sévigné remarquait sa tristesse, elle lui sautait au cou devant tous ses adorateurs, en s'écriant joyeusement :

— C'est ainsi qu'on se baisait dans la primitive Eglise !

Ou bien elle lui tendait les mains, qu'il recevait avec délices; mais lorsqu'elle les retirait il se trouvait là quelque mauvais plaisant qui disait à l'abbé :

— Monsieur Ménage, voilà la plus belle œuvre qui soit sortie de vos mains.

On était si accoutumé à ces menues caresses, qu'une dame dont le cajoleur pressait amoureusement le bras se mit à le plaisanter en lui disant :

— Allons, monsieur Ménage, voilà que vous vous recordez pour madame de Se vigne.

Comme tous les amoureux, Ménage cherchait à nuire au mari dans F esprit de sa femme. Il disait solennellement à la marquise :

—Le plus grand malheur qui pouvait arriver à M. de Se vigne, c'était de vous épouser.

Et comme ce début n'était pas fort galant, il se hâtait d'ajouter : « Car tout le monde dit : Quel homme pour cette femme ! »

Que répondait alors la marquise? Toujours ces mêmes mots dont elle avait pris l'habitude :

— M. de Sévigné m'estime et ne m'aime pas; et moi, je suis réduite à l'aimer sans l'estimer.

Ménage hochait la tète et attendait une nouvelle occasion de reprendre sa thèse favorite. Il s'en présenta une fort bonne. Le jeu ruinait Sévigné. Il y avait séparation de biens entre les deux époux. Malgré cela, madame de Sévigné s'engagea pour cinquante mille écus. L'abbé se récria sur cette folie.

— Madame, une femme prudente ne doit jamais placer de si fortes sommes sur la tète de son mari !

— Pourvu que je ne mette que cela sur sa tète! répliqua malignement la spirituelle marquise.

C'était un défi pour l'amoureux; mais sans doute un défi qu'on ne l'aiderait jamais à relever. Sur ces en-

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trefaites, la marquise étant en Bretagne, Ménage eut une grande consolation au milieu de ses chagrins. Le mari détesté mourut en duel. Le chevalier d'Albret, afort joli garçon, bien fait, spirituel, et qui tuait bien son monde, » le jeta sur le carreau d'un coup d'épée. La querelle était venue à propos d'un commérage dont la maîtresse de Sévigné, madame de Gondran, était l'héroïne.

Quand la jeune veuve reparut à Paris, elle donna de grandes marques de sa douleur. En renvoyant les lettres de madame de Gondran, elle demanda à sa rivale des cheveux et un portrait de son mari. Plus tard, ayant rencontré dans un bal, chez XL de Saucour, le témoin du chevalier d'Albret, madame de Sévigné s'évanouit. La vue du chevalier d'Albret lui causa la même impression deux ans après ce duel fatal. Il se passa depuis une scène singulière dans une promenade à Saint-Cloud. La marquise se promenait dans le parc avec deux officiers aux gardes, lorsqu'elle aperçut tout près de la source un garçon nommé Larger, qui s'était mêlé à l'affaire du duel.

— Ah! dit-elle aussitôt, voilà l'homme que je hais le. plus î

Là-dessus les deux officiers, la main sur la garde de leur épée, offrent galamment leurs services à la marquise.

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— Madame, voulez-vous qu'on le pende, qu'on le noie, qu'on l'extermine ?

— Non, il suffit qu'on le jette dans la fontaine.

Peu à peu ce ressentiment s'éteignit, et Ménage eut l'amertume de voir la cour de madame de Se vigne plus nombreuse que jamais. Sa grande douleur venait de ce qu'on avait l'air de le traiter en homme sans conséquence. La marquise le mettait sans façon dans son carrosse, en guise de demoiselle de compagnie, lorsqu'elle s'en allait faire quelques emplettes , et comme il hésitait à l'accompagner :

— Mettez-vous là, disait-elle, et si vous vous fâchez je vous irai voir chez vous.

Un jour, en effet, au moment de partir pour la campagne, elle apparut tout à coup dans la maison de Yimpécuniosité. Quelle surprise, quelle émotion! Où allait-elle ainsi , dans l'attrait négligé d'une toilette cavalière? Peut-être courir le cerf avec madame de Sully! Et lorsqu'elle retournait de la chasse, elle ne se gênait pas pour dire à son ami qu'elle avait « le derrière tout écorché. » Encore une liberté de langage qui étonnera le lecteur; mais c'étaient là des gaietés à la Se vigne ! Il y en a mille de ce genre dans sa correspondance et dans sa conversation.

Pauvre abbé! le ridicule de sa position devenait presque touchant. Sa divinité lui gardait toujours une

sorte de compassion souriante, une espèce d'amitié moqueuse qui le tenait sans cesse, par je ne sais quel reste d'espoir, à égale distance de l'échec et de la victoire. On lui donnait tous les moyens de réussir; il avait à la fois, sans les demander, les douceurs du tète-à-tète et de la correspondance. Rien ne lui manquait pour attendrir un cœur moins aristocratique. On caressait doucement sa manie, on écoutait avec une bienveillance toute féminine son idylle française du Pêcheur et sa pièce italienne Sopra il rit irrita. Vingt fois il fut sur le point de s'abandonner à l'élan de sa passion; mais la piquante insensibilité de la marquise le glaçait. Il voyait s'agi^r, dans cette blanche main qu'il adorait, la petite badine des précieuses, toute prête à le châtier s'il cédait trop vite à son entraînement.

Les tendresses même de madame de Sévigné pour son ancien précepteur le tourmentaient bien plus qu'elles ne le consolaient. Il voulut échapper de bonne heure au rôle qu'il avait d'abord accepté, sans en prévoir les accidents risibles et les nécessités douloureuses. Les assiduités des nouveaux amis lui servirent de prétexte pour essayer une rupture. La marquise n'accepta point ces reproches.

« Je sens , lui écrivit-elle , ma conscience si nette de ce que vous me dites que je ne perds pas l'espérance

devons faire connaître sa pureté. C'est pourtant chose impossible si vous ne m'accordez une visite d'une demi-heure.»

Ménage refusait de se rendre, et la marquise l'appelait de nouveau :

« Je vous conjure encore une fois de venir ici; et puisque vous ne voulez pas que ce soit aujourd'hui, je vous supplie que ce soit demain. Si vous ne venez pas, peut-être ne me fermerez-vous pas votre porte, et je vous poursuivrai de si près que vous serez contraint d'avouer que vous avez un peu tort.»

Malgré ces appels répétés, le fugitif s'obstinait dans sa bouderie. Une dernière lettre venait le provoquer à sortir de sa tente :

«Devant que de vous perdre, donnez-moi la consolation de vous mettre dans votre tort et de vous dire que c'est vous qui ne m'aimez plus. »

Ménage cédait enfin, et madame de Se vigne le complimentait ainsi :

« Croyez que je ne puis avoir plus de joie que de savoir que vous conservez pour moi l'amitié que vous m'avez promise, et qu'elle est ressuscitée glorieusement. )>

Hélas! cette réconciliation était bientôt suivie d'un nouvel essai de rupture. Ménage s'en allait à Pontoise

et menaçait d'y périr. Il en revenait pourtant au bout

de quelques jours, et madame de Se vie né lui écrivait encore :

((Puisque vous êtes revenu de Pontoise, je vous conseille de n'y point retourner pour vous pendre; cela n'en vaut pas la peine, et vous y serez toujours reçu quand vous voudrez bien. Mon cher, croyez que je ne suis point irrégulière pour vous, et que je vous aime très-fort. »

L'abbé n'était point de cet avis, car il repartait pour Pontoise, et cette fois il avait demandé son congé de si bonne grâce qu'on le lui avait accordé très-volontiers. La lettre qui lui donnait l'autorisation de s'éloigner renfermait cette expresse recommandation :

« Je vous ordonne de vous occuper un peu , pendant votre voyage, à songer et à dire du bien de moi. J'en ferai de même pour vous, et je vous attendrai le lundi de votre retour à dîner ici. Adieu, l'ami, de tous les amis le meilleur. »

Combien de temps dura cette correspondance avec ces alternatives de brouillerie et de raccommodement? Ce serait une question fort difficile à résoudre. Les données historiques nous font défaut à cette période de notre récit. Tout ce que nous savons, c'est qu'à l'âge de cinquante ans Ménage alla rendre une dernière visile « à toutes los belles de sa connaissance, comme un homme qui renonce à la galanterie. » Ma-

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dame de Sévigné ne fut sans doute pas oubliée dans ces suprêmes adieux. Quelque temps avant sa retraite définitive, l'abbé disait cà la marquise, qui le conseillait sur toutes ses affaires :

— Je suis maintenant votre confesseur, et j'ai été votre martyr.

— Et moi votre vierge! répliqua madame de Sévigné.

Pour achever de bien faire connaître Ménage, il nous reste à le montrer dans son intérieur, c'est-àdire présidant les assemblées du mercredi, qu'il appelait d'abord ses mercuriales, et qu'il appela plus tard ses cathémérirtes, lorsque après s'être retiré du monde, il reçut tous les soirs les courtisans de sa malignité.

Ces assemblées se tenaient à la même époque que les samedis de mademoiselle de Scudéry. C'étaient de véritables académies, rivales de l'Académie française, et que celle-ci redoutait et flattait. On s'était habitué à dire dans le public : ce Tout le mercredi de Ménage pense ainsi ; tout le samedi de mademoiselle de Scudéry a exprimé tel sentiment. » Et ces opinions faisaient loi, en attendant la grande époque des classiques.

Ménage ouvrait la séance par ces mots : « Commençons la mercuriale ! » Et il s'étendait dans son fau-

teuil, écoutant les bruits de ville et les nouvelles littéraires que les survenants lui apportaient. Il paraissait quelquefois en bonnet de nuit, mais jamais en robe de chambre, de peur a de ces charbons qui sautent sur les habits, » en latin, carbonibus dcsultoriis. Il avait toujours à la main son cure-dent, et quelquefois de petits ciseaux pour se couper les ongles.

Autour du maître ou distinguait Pellisson à sa laideur; Costar à ses dents jaunes; Sarrazin à sa mine piteuse d'époux trop chéri de sa vieille femme ; Conrart, le secrétaire de l'Académie française et l'ami de tout le monde, à son éternel sourire et à ses ongles en ogive, dont il se servait à tous moments pour s'arracher les poils du nez; Chapelain, à son crachotement et à sa figure d'avare ; d' Ablancourt le traducteur, à ses grimaces de turlupin. Quelquefois le laquais de Costar, Dugué, qui était un bel esprit comme son maître , entr' ouvrait la porte du fond pour recueillir au vol quelques mots heureux de ces spirituels causeurs.

Il y avait encore Yaugelas le grammairien, trèsreconuaissable à son air de bonhomie savoyarde; Furetière, toujours prêt à inventer quelque mystification; des seigneurs français, parmi.lesquels se faisait remarquer M. de Coislin; des seigneurs italiens, qui

venaient honorer en Ménage le membre de l'académie délia Crusca; souvent encore de bons Ai vins, tout fraîchement débarqués de leur pays, et tout glorieux d'admirer au milieu de sa cour le grand homme de leur province.

Ménage, pour fêter ses compatriotes, rappelait que les quatre grands diseurs de bons mots du temps étaient Angevins, et il citait les noms du prince de Gûéménée, de M. de Bautru , du comte de Lude et du marquis de Jersey.

— Vous en oubliez un cinquième , disait quelque flatteur.

— Et lequel?

— M. Gilles Ménage !

Et les Angevins d'applaudir. Sur ces entrefaites la porte s'ouvrait pour laisser passer quelque visiteur attardé. C'était l'illustre M. Santeuil, doven de Saint- Victor, marmottant entre deux vins quelques strophes latines de sa composition. Il roulait plutôt qu'il ne marchait vers M . Ménage, qui le voyait venir avec une sorte de terreur. Santeuil avait l'habitude de tirailler et de tutoyer en parlant, ce qui déplaisait fort à un homme de mœurs douces et polies comme était le président de la réunion.

A M. Santeuil succédait M. Galland, une autre célébrité de l'époque. Celui-ci s'avançait de l'air mysté-

rieux que prend un mari bourgeois , le jour de Tan, lorsqu'il apporte dans ses mains croisées sous son habit quelque étrenne mignonne à sa femme.

— Eh bien! monsieur Ménage, où en est votre œuvre des Femmes philosophes?

— Toujours sous la presse ! mes ouvrages y restent toujours neuf ou dix ans, et c'est ainsi que peu à peu ils arrivent à une certaine perfection.

— Combien avez-vous recueilli de femmes philosophes dans vos savantes recherches?

— Lactance n'en comptait qu'une; mais j'en ai découvert soixante-quatre.

— Que me donnerez-vous si je vous apporte la soixante-cinquième ?

— Une étymologie la plus merveilleuse du monde !

— Eh bien ! donnant, donnant ! Çà, monsieur Ménage, votre étymologie!

— Je vous prouverai que le mot j ou?* vient de dies. — Et il le prouvait en effet en passant par diurnus^ qui se prononce diournous, peut s'écrire djournous, et par contraction djourn, d'où sort évidemment le moi jour.

Ce n'était qu'au milieu des applaudissements que M. Galland pouvait prononcer le nom de Gérellia, maîtresse de Cicéron , soixante -cinquié me femme philosophe. M. Ménage embrassait M. Galland,

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son compère , et la scène finissait par ce charmant tableau.

La porte s'ouvrait encore. Un grave magistrat, profitant des vacances, amenait son jeune garçon dans la compagnie des beaux esprits, et demandait pour cet adolescent la faveur d'assister aux assemblées.

— Mais, monsieur, disait Furetière, nous ne sommes qu'au mois de septembre ; attendez la Saint-Remi !

Et comme le magistrat ne comprenait pas ce mot plaisant, Furetière ajouta :

— A la Saint-Remi, tous les perdreaux sont perdrix !

La conversation s'envola un moment sur les ailes de la perdrix. On discuta sur le mérite gastronomique de cet oiseau. On cita comme un excellent livre à consulter en cette matière Y Ecole parfaite des officiers de bouche. Ménage, qui se connaissait en cuisine, loua les soupes de messire Crochet, officier de bouche de madame de Sévigné, et célébra les poulardes de Sablé, « non moins excellentes que celles de Mézerai, qui n'en est éloigné que de quatre lieues, et qui sont estimées les plus excellentes de toutes les poulardes. »

Sans doute il y avait dans la compagnie quelque savant frugal qui ne savait pas ce que c'était qu'une poularde, car Ménage joignit à son discours l'explication suivante :

— Nous appelons poulardes des poulettes^ châtrée

qu'on engraisse avec du grain dans un lieu obscur. On m'en envoie tous les ans une demi-douzaine de Mézerai. Cette année j'en ai reçu quatre seulement, et j'ai répété à ce sujet le vers de Martial :

Stare aut crescere debent muriera,

ce qui signifie en notre langue que le nombre des "présents doit toujours s accroître et ne jamais diminuer. Ma traduction n'est que littérale; mais M. d'Àblancourt peut vous dire la chose plus élégamment, lui dont j'appelleles traductions de belles infidèles.

IVAblancourt était occupé clans un coin à contrefaire (ïauthier-Garguille, qu'il imitait comme s'il eût été son élève. Il se retourna et dit négligemment :

— Je ne prétends pas empêcher notre président de babiller. Nous faisons, lui et moi, comme l'empereur et le Turc, qui laissent un pays entre deux, où il est permis de faire des courses sans rompre la paix.

Puis il ajouta un peu malignement :

— Serait-ce en considération de ses poulardes que monsieur Ménage a écrit Y Histoire de Sablé?

— Ne riez pas, mon ami, répliqua gravement Ménage. Il y a dans cette histoire vingt-deux éruditions f une portant Poutre !

Un seigneur italien demanda à ce propos comment il se faisait que tant d'écrivains français, et particu-

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lièrement M. Ménage, composassent encore tous leurs ouvrages en langue latine?

— Il y a plus de sûreté à écrire en latin qu'en français pour faire un ouvrage de durée. Il n'y a point de langue vivante en Europe qui ait plus de six cents ans.

Telle fut la réponse de l'oracle. On entama à ce sujet la querelle des anciens et des modernes. Ménage était pour les anciens. Il entreprit Chapelain, qui était pour les modernes. Le bonhomme craignait comme le feu son ancien protégé. Il balbutia quelques mots en crachant, tandis que son adversaire triomphait. Ce soir-là, Ménage le poussait volontiers, car il savait que l'auteur de la Pucelle était décidé à porter Gilles Boileau à l'Académie. Or Gilles Boileau avait osé lutter contre Ménage, et celui-ci, qui avait pour principe qu'il ne fallait point haïr gratis, était payé depuis la publication d'un certain pamphlet pour détester cordialement F aine de Despréaux.

Il y eut donc une explication sur ce point entre les deux écrivains. Ménage exigeait de ses amis le dévouement le plus absolu. Chapelain soutenant Boileau, Ménage rompit avec Chapelain. Ce n'est pas d'aujourd'hui, comme on voit, que les chefs d'école ou de coterie n'admettent autour d'eux que des séides, hébétés par l'admiration. Ménage avait son bataillon

comme bien d'autres qui sont venus après lui. Voici comment l'aitteur de la Pucelle parle de cette rupture :

— Voyant que je ne lui voulais pas servir d'instrument ni devenir ministre de sa cruauté, il a bien eu le mauvais cœur de se brouiller avec moi, après une amitié de plus de vingt années.

Puis il ajoute quelques réflexions qui sont autant de traits de caractère :

— Sans être méchant, il fait les mêmes choses que les méchants, et dans les moindres obstacles qu'il trouve à sa fantaisie, il perd toute connaissance et tout respect; il écrit, il parle, il court le monde avec une véhémence qui n'a pas sa pareille.

Tel était Ménage en effet , le maître et le tyran de ses amis, et en revanche le sujet et l'esclave de ses maîtresses; ne haïssant point gratis, il est vrai, mais aimant gratis plus d'une fois, malgré sa petite fatuité de bel esprit et d'abbé.

Quand sa mémoire , qui était prodigieuse , commença à s'obscurcir, on ne fut point aussi assidu à ses réunions. D'autres maîtres paraissaient d'ailleurs avec éclat sur l'horizon. Les traditions de l'hôtel de Rambouillet se perdaient en province, où les précieuses de Montpellier admiraient encore Ménage. A Paris, dans la comédie et dans la satire, on attaquait

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sans miséricorde les gloires de la Fronde et de la Régence. Ménage avait déjà dit à Chapelain, un jour qu'ils sortaient ensemble du théâtre: «Mon ami, voici le moment de brûler ce que nous avons adoré ! » Chapelain ne brûla pas sa Puce lie.

Dès qu'il lut obligé de porter la perruque à la Louis XIV, comme nous le voyons dans le portrait gravé par de Pilles, Ménage, survivant à sa gloire, tourna rapidement à la mélancolie; ses ennemis prenaient leur revanche de ses impertinences passées. Un méchant poëte disait de lui qu'il fallait -le mener au pied du Parnasse pour y recevoir la fleur de lis pour les vols qu'il avait faits sur les anciens. Montmaur voulait qu'on nommât l'abbé à l'Académie, ce comme on force un séducteur à épouser la fille qu'il a déshonorée. »

Ménage se retira à la campagne pour y chercher le repos. Là il pouvait songer encore au succès de ses Origines du langage, de ses Jliscelluuées et de ses autres livres tant prùnés sous la Fronde et oubliés sous Louis XIV. Il pouvait évoquer autour de lui, du fond de son passé, les ombres douces ou railleuses des femmes qu'il avait aimées. L'influence de cette vie tranquille endormait ses chagrins, lorsqu'un jour on vint lui tirer sous ses yeux un pigeon de son colombier.

Dès lors il eut la campagne en horreur et regagna Paris, où il apparut comme le fantôme de lui-même. On s'amusait à lui faire répéter de vieilles histoires! qu'il avait racontées cent fois. En lui adressant de certaines questions, on était sûr d'avance de recevoir les mêmes réponses. Ainsi on lui disait à table :

— Donnez-moi , je vous prie , une pomme de reinette, il me semble que vous vous y connaissez bien.

Et Ménage s'empressait de répondre cette belle maxime que tous les convives savaient par cœur :

— Vous avez raison , car je me pique de me connaître en trois choses : en œufs frais, en pommes de reinette et en amitié.

Quand on l'accusait en riant d'avoir aimé madame de La Fayette et madame de Sévigné, il reniait tout haut ces souvenirs amoureux. Il avait perdu la mémoire du cœur après celle de l'esprit. Dès ce moment le bonhomme Ménage n'avait plus qu'à mourir. C'est ce qu'il fit en 1692, peu d'années avant madame de Sévigné.

Horace ^Yalpole, cet Anglais devenu Parisien dans le salon de madame du Deffand, s'était pris, au xvnie siècle, d'un amour singulier pour madame de Sévigné. Dans son enthousiasme de lecteur fanatique, il l'appelait ma sainte, et quelquefois Notre-Dame de Livry.

En revanche, il ne pouvait souffrir l'humeur vaine et hautaine, l'esprit dénigrant et sec du cousin de la sainte, le profane Bussy-Rabutin. Autant il trouvait de plaisir à canoniser la marquise, autant il mettait de passion à excommunier le comte ; et cela s'explique aisément si l'on réfléchit qu'en ce monde il n'est point de sympathie qui ne soit doublée d'une antipathie. Les sentiments humains ne sont-ils pas des écoliers qui jouent à l'escarpolette?

Madame du Deffand jouait à ce jeu-là comme

Horace Walpole, seulement elle ne se plaçait pas du même cùté. Son admiration un peu railleuse pour madame de Se vigne laissait percer une certaine tendresse pour Bussy-Rabutin. Elle en aimait, disaitelle, le style délibéré, sans recherche ni tortillage, et pardonnait volontiers au principal défaut de son héros, la vanité, en faveur de la qualité si rare que, ce défaut suppose, la sincérité!

Il y eut plusieurs lettres échangées à ce sujet entre ces deux critiques de salon. Madame du Deffand ne résista pas longtemps à la logique incisive de son ami, qui eut la gloire de fermer la discussion par un trait de caractère :

— Un homme comme moi! dit-il, voilà tout le précis de ce qu a fait Bussy-Rabutin.

Le mot est juste et profond. Il faudrait le placer audessous du portrait de Bussy, comme l'expression la plus exacte de cette physionomie originale. Un homme comme moi ! C'est le cri naturel de sa triple vanité de grand seigneur, de bel esprit et de capitaine ! La première phrase de ses Mémoires est celle-ci : — Je parlerai mm-meme de moi! — Et il ajoute aussitôt : «Je pourrais donner à ces Mémoires le titre de Confession générale si je ne disais quelquefois du bien de moi comme du mal. »

C'est presque le début de Rousseau, et c'aurait été

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celui de Ménage , si Ménage avait écrit lui-même le journal de sa vie.

Les deux amoureux de madame de Se vigne se ressemblent par un trait commun, la vanité. Je n'hésiterais pas à mettre au-dessous du portrait de Ménage le mot de Walpole, qui ne semble fait que pour Bussy : Un homme comme moi! N'est-ce point aussi le résumé de la vie entière du petit abbé angevin?

Sans doute sa vanité ne s'élève point aussi haut crue celle de Bussy. Elle porte l'empreinte de la maladresse bourgeoise et de la sécheresse ecclésiastique; on sent qu'elle a été contrariée par mille obstacles dans son développement naturel, tandis que la vanité de son rival, solidement greffée sur l'arbre généalogique, monte et s'épanouit au soleil avec tout l'éclat de la puissance seigneuriale. Mais il ne faut pas croire que Ménage accepte volontiers l'exagération de cette supériorité aristocratique.

Ce libre railleur du xvue siècle soutenait, avec ses chers philosophes latins et grecs, que tous les hommes sont égaux, et que si la Fortune met entre eux quelque distinction de rang ou de naissance, la différence ne peut être que d'un travers de roue.

C'étaient, en son temps, des doctrines fort dangereuses, à cause de leur précocité. Si Ménage n'alla point à la Bastille, c'est qu'il ne les exprimait que

(il) BUSSY-RABUTIN.

devant ses amis, parmi lesquels il n'y avait pas un espion. Elles n'en faisaient pas moins la règle de sa conduite dans toutes les circonstances de la vie sociale. Nous ne citerons qu'un exemple de cette hauteur d'àme, de cette dignité philosophique assez peu commune au xvue siècle dans la classe bourgeoise des écrivains.

Ménage rencontra un jour M. de Rohan face à face, dans une chambre très-étroite, chez madame de Sévigné. L'abbé salua profondément le seigneur, qui ne bougea point. C'était une humiliation très-naturelle imposée au petit-collet; mais la vanité de Ménage, ou plutôt sa légitime fierté se réveillant à cet affront, l'ancien précepteur de la marquise déclara hautement qu'à l'avenir il ne se découvrirait plus devant M. de Rohan.

« En province, dit-il, c'eût été fort périlleux : j'aurais peut-être risqué de me faire assommer. » Mais à Paris, l'opinion publique appuyait déjà les hommes de rien qui osaient montrer quelque dignité.

Ainsi donc, on se tromperait complètement si l'on supposait, par une raison tirée des mœurs du temps, (jue Ménage a pu se laisser humilier par Bussy dans ce petit hôtel du Marais où ils allaient encenser La même idole. Assis sur son placet, l'abbé se croyait l'égal du brillant mestre de camp, étendu

BDSSy-RABDTlN. 6i

aux pieds de la marquise, sur les plis d'un manteau brodé.

Il réussit même, par ses tranquilles assiduités, à exciter la jalousie de Bussy, puisqu'il reçut plus tard, dans les Amours des Gaules, un éclat de la verve caustique du grand seigneur.

« Ménage, raconte Bussy, était devenu amoureux de .ma cousine, et sa naissance , son âge, sa figure, l'obligeaient de cacher son amour autant qu'il pouvait. »

Il y a là du dépit, puisqu'on y surprend de l'injustice. Pour la naissance, Bussy avait raison. Il était alors parfaitement ridicule à un bourgeois d'adorer une marquise; mais pour l'âge et la figure, Ménage ne lui était guère inférieur. Sa physionomie était noble, quoiqu'elle n'eût point Y air de gentilJiomme, et s'il était l'ainé de son rival, il était assez difficile de le deviner, puisque la différence n'était que de trois ans.

En apprenant que son ennemi l'avait exposé dans un pamphlet romanesque aux moqueries du public, Ménage ne sut point se contenir. Sa main nerveuse se crispa sous sa manchette plate; il invoqua dans sa colère l'ombre satirique de Martial, et de sa plume véhémente il composa une épigramme latine ou le nom de Bussy (Bussiades !) était accompagné de cette terrible épithète : Nebulo !

La guerre était déclarée entre les deux amoureux. Elle se continua sans doute par de légères escarmouches, sous les yeux de madame de Sévigné. L'un et l'autre finirent par comprendre que le prix de la lutte était au-dessus de leurs efforts , et cette conviction mutuelle amena probablement une sorte d'armistice entre les combattants. Après avoir attaqué Bussy en latin, Ménage lui rendit justice en français. Dans une de ses assemblées du mercredi, ses amis l'entendirent s'exprimer en ces termes sur son ancien agresseur :

— C'est un bel et bon esprit que M. le comte de Bussy-Rabutin. Je ne puis m' empêcher de lui rendre cette justice , quoiqu'il ait tâché de me jouer un vilain tour dans son Histoire des Gaules. On ne peut écrire avec plus de feu et d'esprit qu'il ne fait dans cette histoire .

Rien ne prouve que Bussy ait, de son côté, réparé ses anciens torts. D. avait trop de dédain pour un pareil adversaire ! L'oubli avait succédé à l'attaque, et, bien qu'il reprochât à sa cousine les égards qu'elle montrait pour la soutane, le mestre de camp n'était réellement jaloux que de ses pairs, du comte de Lude, par exemple. Celui-ci avait de grands cheveux, la taille belle , point de figure , à ce qu'il parait, l'air galant à cheval, s'était battu contre Vardes, homme

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à bonnes fortunes et connu pour tel. Ses meilleures qualités étaient la discrétion et le don des larmes. Il gardait un secret mieux que personne, et pleurait aussi noblement qu'il dansait.

Ménage était jaloux de tout le monde. Il dut l'être surtout de Bussy, parce que les liens de la parenté lui donnaient un accès plus facile et des relations plus familières à l'hôtel du Marais. Que devenait-il lorsque le brillant officier emmenait cavalièrement sa cousine dans le tourbillon des fêtes, où son habit et sa naissance l'empêchaient de paraître! Il passait peut-être mélancoliquement le long des jardins enchantés , maudissant les violons , dont l'harmonie poursuivait son oreille, et détestant plus que jamais la musique et la danse, qu'il n'avait jamais pu apprendre, il jouait à l'écart son rôle de martyr ou de mourant, et c'est dans ces moments-là sans doute qu'il lui prenait l'envie d'aller se pendre à Pontoise.

Bussy n'était pas homme à se jeter dans ces sombres désespoirs. Il n'était pas d'humeur à se tenir longtemps, soufflant dans ses doigts et le cœur en cendres, sous le froid portique de l'amour sentimental. Quelque bonne perfidie lui convenait mieux. Bussy comprenait l'amour ou plutôt le plaisir comme l'avait compris Bassompierre sous Henri IY, comme devait

le comprendre Richelieu , le frivole don Juan du xvine siècle.

11 avait d'ailleurs plus d'un trait de ressemblance dans le caractère avec ces deux nobles aventuriers. Son malheur fut de ne pas naître sous le dernier des Valois ou vers la fin du règne de Louis XIV. Il aurait été l'ami du Béarnais, qui aimait les bons compagnons, ou l'ami du Régent, dont il aurait adoré quelque fille, au risque de perdre un moment cette grande amitié. Sans doute il n'aurait point évité la Bastille, avec son humeur indépendante et railleuse; mais Bassompierre et Richelieu, dont le premier le précéda et l'autre le suivit dans cette gracieuse hôtellerie du roi, n'en furent pas moins honorés des faveurs de la cour; tous deux obtinrent le bâton de maréchal et la dignité d'ambassadeur. Quel triomphe pour le descendant des Amé, des Léonor, des Guy et des Christophe s'il avait pu se nommer le maréchal de Bussy-Babutin !

Plus heureux, il aurait été meilleur. L'adversité le révolta et l'aigrit à tel point que Saint-Simon a pu lui reprocher «la vanité de l'esprit et la bassesse du cœur, » sans que cette accusation ait jamais été relevée. Son dernier biographe, M. Bazin, l'a poursuivi de ses moqueries en plein xix' siècle . Je me sens disposé à plus d'indul,Lrence quand j'étudie l'esprit de

l'époque où le comte de Bussy a vécu. Il y aurait un beau livre à faire sur les favoris et les victimes de Louis XIV. On y verrait que souvent les victimes valent mieux que les favoris.

Bussy fut une des victimes les plus illustres du roi absolu. Était-il moins digne d'être maréchal que ce duc qui nourrissait avec des tètes de lapin le chien d'une favorite? %

Il n'y a que les favoris de hasard que la grande fortune rabaisse. Bussy, je le répète, aurait grandi moralement s'il avait été secondé par quelque bonne étoile, car il se sentait fait pour occuper le premier rang ; et cette conscience de sa force lui aurait peut-être communiqué la force elle-même. Accordez-lui le succès, et tous les courtisans du triomphe , qui se moquent de sa vanité, le salueront humblement dans son orgueil.

Pourquoi Bassompierre n" est-il pas ridicule? Pourquoi Bichelieu est-il applaudi? L'un et l'autre, sous Louis XIY, n'auraient été que des Bussy-Babutin. Ils ont réussi, et les voilà établis dans l'histoire avec tous les honneurs que leurs contemporains leur ont décernés, et que la postérité ratifie.

Ce n'est point cependant un homme de Plutarque, à mes yeux, que M. le comte Roger de Bussy-Babutin, lieutenant général des armées du roi et mestre de camp général de la cavalerie légère î

Il avait traversé une époque où l'on chansonnait le premier ministre, qui se consolait par ce mot si connu : « Us chantent ! ils payeront ! » Plus hardi que tous les rimeurs de vaudevilles, il osa chansonner le roi, et ce fut la cause de sa perte.

Une chanson était alors un crime de lèse-majesté divine. Louis XIY, travesti en olympien, déclamait lui-même des prologues à sa louange. Des courtisans lui élevaient des autels, où ils entretenaient nuit et jour des cierges allumés. Au milieu de cette idolâtrie générale, pendant que Benserade, Quinault et Louis XIY lui-même entonnent l'hosanna de la royauté, il ne me déplaît pas, je l'avoue, d'entendre, comme une joyeuse protestation, Y A lleluia moqueur de Bussy-Rabutin.

Guillaume de Hollande, n'étant encore que stathouder, et assistant à la représentation d'une pièce où l'on chantait ses louanges, fit aussitôt retirer l'acteur en disant : « Ce coquin me prend pour le roi de France. » Il me semble que cette critique des flatteurs de Louis XIV absout devant la postérité le caustique auteur des Alléluia.

En résumé, Bussy-Rabutin vaut à peu près les personnages de la Fronde. Il en a la morale cavalière, le penchant à l'intrigue amoureuse ou politique, le besoin et le calcul de l'inconstance au milieu du pèle-

BUSSV-KAIU TIN. 67

mêle des partis et des maîtresses. Son grand défaut, il l'avoue, défaut qui devint un vice quand les turbulence? de la Fronde eurent cessé, son tort irréparable

fut o d'être un peu plus longtemps jeune que les autres. » Il trouva dans son tempérament l'écueil de son ambition.

Cette jeunesse de Bussy-Rabutin , qui, pour son malheur, finit trop tard, eut aussi le désavantage de commencer trop tôt. Ce cadet de Bourgogne, émancipé de bonne heure, alla dissiper dans le désordre des camps les faibles germes de vertu que les jésuites d'Autun avaient déposés dans sonàme.

A cette époque, les bons pères de la Compagnie la plus accommodante qui fût jamais n'étaient point renommés pour leur sévérité. J'ignore si le noble écolier garda rancune à ses instituteurs de leur extrême indulgence. Toujours est-il qu'au plus fort de la lutte des jansénistes et des jésuites, lorsqu'on lui proposa de relever l'arche sainte de Loyola, presque renversée par la main de Pascal, Bussy se contenta de répondre: «Pascal ne sera jamais réfuté.» Aujourd'hui le moindre grimaud de sacristie prononce dédaigneusement le nom de l'auteur des Provinciales,

L'éducation de famille eut de meilleurs résultats pour Bussy que les leçons des plus savants loyolistes. Son père et sa mère l'amenèrent à Paris , rue de La

!'.i SSY-RAB1 TIN.

Harpe, dans un logis à l'année, d'où ils purent surveiller les progrès de leur fils au collège de Clermont.

A douze ans, le jeune Roger était un excellent humaniste. Avant de le débrider, on lui laissa terminer sa logique. Mais dans la suite il ne parut point qu'il eût étudié cette science.

La logique ne le guida jamais dans les crises importantes de son existence aventureuse. Il ne l'appliqua utilement qu'à ses petites intrigues galantes. Dans ses desseins positifs, il se montra aussi romanesque qu'une comédie de cape et d'épée. Sa vanité demeura inflexible lorsqu'il eût fallu l'assouplir; elle tomba tout à fait lorsqu'il pouvait en tirer bon parti pour sa fortune.

Il fut un moment question de le faire chevalier de Malte. Il avait deux aînés et deux cadets, qui moururent fort à propos pour lui. Demeuré fils unique, Roger avait à soutenir l'honneur de son nom et de sa famille. On ne songea plus à le mettre en religion. Peut-être eût-il été plus heureux en s'enrôlant dans cette milice monastique, où le gentilhomme gardait son épée sous le froc, et jouissait paisiblement des immenses revenus de l'ordre. Au premier abord, les trois voeux imposés aux novices auraient pu l'effrayer, mais il aurait vite compris que la sévérité de la règle disparaissait dans la pratique. S'il avait consulté en

ce temps-là le docteur Guy-Patin, qui était un ami rie Ménage, sur la vie intérieure des chevaliers de Malte, voici la réponse tout à fait rassurante qui lui aurait été faite :

— « Les chevaliers de Malte sont des gens fort simples , fort innocents et fort chrétiens ; gens qui n'ont rien de bon que l'appétit ; cadets de bonne maison qui ne veulent rien savoir, rien valoir, mais qui voudraient bien tout avoir. Au reste, gens de bien et d'honneur, moines d'épée qui ont fait trois vœux: de pauvreté, de chasteté, d'obédience; pauvreté au lit, ils couchent tout nus et n'ont qu'une chemise au dos; chasteté à l'église, où ils n'embrassent pas les femmes; obéissance à table: quand on les prie d'y faire bonne chère, ils le souffrent; ils mangent, après qu'ils sont soûls, d'une cuisse de perdrix, puis du biscuit, en buvant par-dessus du vin d'Espagne , du rossolio et du populo avec des confitures et de la pâte de Gènes, et tout cela par obéissance : 0 sanctas génies! »

Il n'y avait pas là de quoi épouvanter un cadet de bonne maison; mais en perdant ses frères, Roger perdit du même coup les tranquilles jouissances de ces chevaliers fainéants. Il avait d'ailleurs imaginé dans \ es une destinée plus active et plus éclatante.

« Aussitôt que j'entrai dans le monde, nous dit-il

dans ses Mémoires, ma première et ma plus forte inclination fut de devenir honnête homme et de parvenir aux grands honneurs de la guerre. »

Ce qui signifie en bon français qu'il visait dès lors à la fortune et au bâton de maréchal de France.

Son rêve se réalisa d'une singulière façon. A vingtdeux ans. un chevalier du guet le conduisit à la Bastille. Mais il avait déjà dépensé six belles années dans la vie des camps et des garnisons , où il avait appris des meilleurs maîtres les finesses du jeu, de l'amour et de l'escrime.

Roger, en entrant au service, eut d'abord une compagnie dans le régiment de son père. Avec l'agrément de Richelieu , il fut mis plus tard à la tête du régiment comme mestre de camp d'infanterie. Vers ce temps-là, le vieux comte de Bussy tomba malade, et, se croyant à sa dernière heure, il appela son fils pour transmettre, avec les suprêmes adieux, l'âme de la famille à l'héritier de son nom.

C'était alors, dans les grandes maisons, une scène solennelle que cette conférence au bord de la tombe entre le chef féodal d'une race noble et le jeune homme qui allait être chargé d'ajouter un nouvel éclat aux glorieuses traditions de l'écusson armorié, Le mourant, de sa voix défaillante, rappelait les grands souvenirs attachés à son nom ; il parlait long-

Bl'SSY-RABUTLV. 7J

temps des aïeux et de lui-même , vantant le passé , dédaignant le présent, et laissant échapper sur l'avenir quelques pressentiments amers. Après cette leçon d'histoire, le vieillard résumait ses conseils dans quelques maximes chevaleresques. Il redressait sur son chevet sa tète grisonnante pour imprimer plus de majesté aux oracles sacrés d'une expérience séculaire. Son héritier, à genoux , l'écoutait en silence , entrecoupant de sanglots le murmure de plus en plus sourd de cette éloquence du trépas.

Il y avait alors de soudaines effusions de tendresse entre ces deux êtres du même sang, condamnés par la loi féodale à ces froides relations du sujet et du maître, de l'autorité absolue et de la crainte respectueuse. Le sujet devenait un fils et retrouvait un père dans son maître.

Le vieux Bussy recommanda trois choses à Roger : 1° la crainte de Dieu; 2° le soin de son honneur avant celui de sa vie; 3° le service du roi.

Puis il prononça le nom de la comtesse, et Roger promit de bien traiter sa mère. Enfin il s'étendit et s'expliqua très-nettement sur l'état de ses affaires, qui étaient en bon ordre, avec la grâce de Dieu.

Un de ses amis, Guenaut, médecin, avait reçu en dépôt une somme de 3,000 pistoles, la seule dont on ne trouverait point la trace dans ses papiers. Mais

t'2 II SSY-RABUTIN.

Guenaui était un honnête homme, qui remettrait la somme au premier avertissement.

Cela dit, le vieux seigneur congédia son fils et se retourna pour mourir. Le deuil était déjà dans la maison; la mort refusa d'y entrer. Il en fut de cette maladie comme de certains voyages : quand tout est réglé d'avance pour le départ, le voyage manque. M. de Bussy ressuscita au moment de l'agonie, enchanté de faire un nouveau bail avec l'existence.

Ce fut un discours perdu; Roger en retint pourtant la partie essentielle, comme on le verra plus tard. A peine remis de sa douleur, le jeune officier demanda la permission d'aller faire quelque séjour à Paris. Trop faible pour l'accompagner, son père le laissa partir seul ; mais ce ne fut point sans lui faire entendre un nouveau discours, dont le sujet, il faut le dire, n'avait cette fois rien d'attristant.

— Mon fils, lui dit à peu près le vieillard, vous avez à Paris une cousine, âgée de dix ans, qui aura quelque jour cent mille écus de dot. Elle s'appelle Marie de Rabutin-Ghantal, et vient de perdre son tuteur. Un conseil de famille est convoqué, vous m'y représenter*/: avec ma procuration, que voici. Tachez de plaire dès aujourd'hui à votre cousine, et surtout au nouvenu tuteur que vrais contribuerez A lui donner.

BtJSSY-RABUTIN. 73

Cette Marie de Rabutin, qui n'était alors qu'une enfant fort étourdie, était destinée à illustrer le nom de Se vigne. Roger vit sa cousine, assista négligemment au conseil de famille, et n'eut après cela d'autre souci que de se procurer de l'argent pour mener à Paris la vie d'un jeune seigneur. Après quelques minutes de réflexion , il se rappela fort à propos le discours funèbre de son père, et ce dépôt mignon de trois mille pistoles confié à la loyauté du médecin Guenaut. Il trompa Guenaut par quelque bon conte, et tira du sac aux pistoles, à diverses reprises, la somme rondelette de mille écus.

Roger aurait confisqué le dépôt tout entier si Guenaut, le crédule Guenaut, devenu tout à coup soupçonneux et défiant , n'avait eu la funeste pensée d'écrire sur ce point à son vieil ami. Celui-ci répondit une lettre foudroyante, et l'enfant prodigue fut renvoyé à son régiment sous le coup des malédictions paternelles.

Le jeune mestre de camp reçut du roi un secours de dix mille livres pour mettre ses douze compagnies en état de tenir la campagne. Il plaça les dix mille livres sous son chevet et s'endormit tranquille la nuit de son arrivée. Peu de temps après, une partie de cette somme disparut. Deux jeunes capitaines, deux filous :1e qualité, s'étaient introduits dans sa chambre, et,

tenant le pistolet à la gorge des valets, ils avaient eu le temps de piller l'argent du roi.

A cette nouvelle, le père deBussy, malmené parle cardinal de lUchelieu, accourt à Moulins , persuadé que son fils a joué l'argent aux trois dés. Il se souvenait de l'affaire Guenaut, et croyait Roger capable d'avoir lui-même vidé le coffre du régiment. Le mestre de camp fournit des preuves de son innocence; les fdous furent pris et l'affaire arrangée.

Quelque temps après , une lettre de cachet , signée de Sa Majesté, arrive à Moulins. Le roi se plaignait de ce que les soldats de Bussy, de connivence avec les officiers, faisaient la contrebande du sel, au préjudice de l'administration des gabelles , et couraient les grands chemins, au préjudice des voyageurs , qu'ils soumettaient à des péages inusités. Le mestre de camp, mandé à Paris, se défendit personnellement de l'accusation; mais des ennemis de son père avaient, à ce qu'il parait, grande envie de le trouver coupable. Il fut arrêté sans autre forme de procès, et remis à M. du Tremblay, qui le logea cinq mois aux frais du roi , dans une chambre voisine de celle où le vieux Bassompierre écrivait ses Mémoires depuis une dizaine d'années.

Bassompierre raconta sans doute à son jeune compagnon les anecdotes du temps de Henri IV et de la

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régence de Marie de Médicis. Roger n'avait point eu à brûler, comme le maréchal, six mille lettres d'amour le jour où le chevalier du guet était venu lui demander son épée. Il se promit, à sa première heure de liberté, de réparer le temps perdu.

Revit-il sa cousine en sortant de prison? Alla-t-il jusqu'à l'abbaye de Livry lui montrer sa pâleur de jeune captif et la faire pleurer sur la trace de ses fers"? Son père lui conseillait toujours, avec la ténacité du chef de famille, de courtiser la dot de cent mille écus. Roger obéit par pure déférence filiale, car il ne raffolait pas de mariage, à ces heures frivoles de la jeunesse.

Mademoiselle de Rabutin avait grandi près de son tuteur, le bon abbé de Goulanges. C'était un prodige d'esprit, d'étourderie, de gaieté, de hardiesse naïve et piquante. Elle ne baissa point les yeux devant le cousin de la Rastille. Franche comme un oiseau familier, élevée en pleine forêt de Bondy, dans toute la liberté du paradis, habituée à chanter en dansant les joyeuses chansons de son tuteur, elle mêlait dans un heureux tourbillon les grâces mobiles de l'enfant aux coquetteries précoces de la jeune femme. A quinze ans, Marie n'avait rien de cette timidité virginale, ou, si l'on veut, de cette innocente gaucherie que les jeunes filles rapportent du couven dans les plis de

7f> BUSSY-RABUTIN.

leur robe montante. Le feu de ses yeux éclairait l'espace autour d'elle. Malgré sa pureté rayonnante , ce regard savait tout , parce qu'il avait tout deviné .

Roger dut examiner cette merveille avec l'attention réfléchie d'un élève de Bassompierre. Le charme de cette belle cousine l'enivra ; mais son opinion raisonnée fut celle-ci :

— Certaine manière étourdie dont je la vois agir me la fait appréhender, et je la trouve la plus jolie fille du monde pour être la femme d'un autre.

Il ne devina pas les germes de vertu qui levaient secrètement dans cette àme enjouée. Son erreur fut celle de tous les docteurs en galanterie, si facilement trompés par l'apparence , en dépit des ressources mystérieuses de leur expérience frelatée.

Plus hardi que lui ou plus insouciant, Sévigné ferma les yeux et fit bien. Il trouva la plus vertueuse des femmes où Bussy n'avait soupçonné que la plus agréable des maîtresses.

— Ce mariage achevé, disent les Amours des Gaules en parlant du mariage de madame d'Olonne, les amants qui avaient voulu être mariés se retirèrent, et il en vint d'autres qui ne voulaient qu'aimer.

Bussy se promit de revenir auprès de sa cousine dès qu'elle aurait changé de nom, et d'civance il ba-

BUSSY-RABITIN. 77

lançait le panache des époux comiques sur le front du mari de mademoiselle de Rabutin.

Pour donner un bon exemple à sa cousine, Rogei se maria le premier. L'exemple fut suivi presque aussitôt que donné. Il s'écoula tout au plus un an, les dates en main, ^ntre ces deux événements de famille.

Dès que Marie de Rabutin s'appela madame de Sévigné, Russy se mit en devoir de gagner au plus vite l'amitié de son nouveau cousin, qui, sans prendre garde aux malices du traître, le choisit aussitôt pour confident de ses équipées.

— Je viens de passer une nuit délicieuse, dit un jour Sévigné à Russy; vous pouvez croire que ce n'est pas avec votre cousine : c'est avec Ninon.

— Tant pis pour vous : ma cousine vaut mille fois mieux, et je suis persuadé que si elle n'était pas votre femme elle serait votre maîtresse.

— Cela pourrait bien être, répliqua Sévigné.

Et, sans l'écouter davantage, il s'en alla retrouver Ninon.

Quant à Russy, ravi de cette confidence, il courut chez sa cousine et lui raconta ce galant entretien.

— H y a bien de quoi se vanter, à lui !

Telle fut la réflexion dédaigneuse dont madame de Sévigné honora ce récit.

78 ItUSSY-RABl'ïlV

— Ne faites pas semblant de savoir cela, car vous en voyez la conséquence.

— Je crois que vous êtes fou de me donner cet avis, ou que vous croyez que je suis folle.

— Vous le seriez bien plus, reprit hardiment Bussy, si vous ne lui rendiez la pareille; vengez-vous, ma belle cousine, je serai de moitié dans la vengeance , car enfin vos intérêts me sont aussi chers que les miens propres.

— Tout beau! s'écria la marquise à la façon des héroïnes de Corneille ; tout beau, monsieur le comte ! je ne suis pas aussi fâchée que vous le pensez !

Il y eut à la suite de cette scène une explication entre les deux époux ; et madame de Sévigné , de sa plume la plus coquette, écrivit à son cousin qu'il lui était désormais défendu de le voir.

Bussy battit en retraite avec sa courte honte. Que pouvait-il espérer maintenant? Il lui était prouvé que sa cousine aimait cet étourdi de Sévigné. Quelques années auparavant il avait hâté de ses désirs le mariage de mademoiselle de Babutin. Il était réduit aujourd'hui à implorer le veuvage de madame de Sévigné.

Le hasard le servit à souhait; mais le cousin perdit sa femme avant que la cousine perdit son mari. Que serait-il arrivé si ces deux accidents avaient eu

lit »\-KABUTIN. 79

lieu le même jour? Peut-être madame de Sévigné, qui aimait l'esprit de Bussy-Rabutin, aurait-elle consenti à changer sa couronne de marquise en une couronne de comtesse. Les cent mille écus avaient été entamés, il est vrai, par les folies d'un mari joueur et débauché. Cependant il en restait assez pour faire les frais d'une nouvelle union, et c'était encore merveille de rencontrer une si belle dot au milieu du chaos de la guerre civile.

Bussy était trop pressé de relever ses affaires pour attendre la mort problématique de Henri de Se vigne. Son père lui criait sans cesse de fumer ses terres en épousant quelque riche veuve de la bourgeoisie. Il résolut de se remarier et de s'enrichir par des moyens héroïques. On était en pleine Fronde ; les audaces les plus extravagantes demeuraient impunies si elles étaient protégées par quelque grande influence. Bussy, qui avait alors la lieutenance de la compagnie des chevau-légers de Condé , pouvait compter sur la protection du vainqueur de Rocroy et de ■N'ordlingue. Il se lança donc tète baissée dans une intrigue de comédie espagnole, d'où il aurait fort bien pu sortir par la porte sinistre du drame. Heureusement pour lui, le prince de Condé avait accepté d'avance un rôle dans la pièce.

Il nous reste de cette anecdote deux versions un

peu différentes : eelle de Bussy lui-même et une autre de l'abbé de Choisy. Nous consulterons de préférence la dernière , comme la plus complète et la plus vraisemblable. L'abbé de Cboisy, étant le parent ou l'ami des deux personnages intéressés, n'avait aucune raison d'altérer les événements, tandis que Bussy a cherché sans doute à rejeter l'odieux de l'entreprise sur un personnage secondaire.

Je suis étonné que les fabricants de pièces historiques n'aient point eu l'idée de tailler un drame dans le récit de l'enlèvement de madame de Miramion par le comte de Bussy-Rabutin. Il y a là tous les contrastes exigés dans les théâtres violents ; une succession merveilleuse de scènes rapides et saisissantes , et vingt occasions de changements à vue.

Madame de Miramion était une veuve très-riche et très-pieuse. Un bourgeois, nommé du Bocage, mit Bussy-Rabutin en relation avec un religieux de la Merci, dont elle était la pénitente. Ce religieux, qui se nommait le père Clément, avertit Bussy d'un pèlerinage que madame de Miramion devait faire au Mont-Yalérien. Il ne s'agissait que d'enlever la belle au passage et de la conduire en lieu de sûreté.

Des relais furent préparés sur la route de Boulogne à la commanderie de Launay, château fort qui appartenait au grand prieur de l'ordre de Malte , oncle de

Bussy. Une troupe de cavaliers s'embusqua dans le bois de Boulogne.

On aperçut bientôt le carrosse où se trouvaient madame de Miramion, sa belle-mère, et deux demoiselles. Les cavaliers se lancèrent à sa poursuite, et le rejoignirent le long du jardin de mademoiselle du Tillet, qui est maintenant enclavé dans le parc de Saint-Cloud. On força le carrosse à reculer jusqu'au bois, où l'on avait disposé une voiture légère attelée de six chevaux. Un cavalier de l'escorte pria les trois dames de monter dans cette voiture. Comme madame de Miramion refusait d'obéir, on se mit à trancher les courroies des mantelets, espèce de rideaux de cuir qui fermaient les portières. La malheureuse jeune femme chargea ses ennemis avec son sac d'heures, et ensanglanta ses mains à la pointe des épées.

Cette résistance modifia quelque peu le plan arrêté. Pour ne point perdre de temps, on attela des chevaux frais au carrosse, et Bussy donna Tordre du départ.

Madame de Miramion leva les yeux au ciel, et demanda à Dieu le jugement, la force et le sentiment de sa présence. Elle coupa avec un petit couteau les courroies des mantelets qu'on avait rattachées, afin

de se mettre en communication avec tous les passants

qu'on rencontrerait sur la route. Dès qu'elle apercevait quelqu'un, elle jetait de l'argent par la portière, et s'écriait :

— Je suis madame de Miramion !

Une voix dans l'escorte répondait : — Elle est folle î Et le carrosse continuait sa marche vers la commanderie de Launay.

Quand On arriva dans la forêt de Livry, l'escorte prit un détour pour éviter les taillis,

Madame de Miramion s'élança par la portière et se mit à courir à travers l'épaisseur des bois. Mais s'apercevant qu'on la poursuivait, elle remonta dans le carrosse. Elle avait les mains et le visage tout en sang ; sa coiffe et le mouchoir qui couvrait son sein étaient demeurés suspendus à la pointe des broussailles. Ses cheveux dénoués flottaient en désordre ; elle avait bien l'air d'une folle!

Avant de quitter la forêt , on renvoya la belleinère, l'écuyer et l'une des deux demoiselles. Le laquais, hissé derrière la voiture, déclara qu'il se ferait plutôt tuer que d'abandonner sa maîtresse.

Enfin, le carrosse roula sur un pont-levis, dont les chaînes s'abaissèrent avec fracas. On était dans une cour du château de Launay.

Un ehevalier de Malte, d'une figure noble et douce, qui faisait partie de l'escorte, se présenta au nom de

nUSSY-RABUTIX. 83

Bussy, et pria madame de Miramion de descendre. Elle le regarda fièrement, et bien résolue à ne point quitter son carrosse :

— Est-ce par vos ordres , dit-elle , qu'on me traite ainsi?

— Non, madame, c'est le comte de Bussy qui nous a assuré avoir votre consentement pour vous conduire

— Ce qu'il vous a dit est faux, et vous verrez si j'y consens.

Le chevalier de Malte, ébranlé par cette déclaration , eut un beau mouvement de pitié généreuse.

— Madame, dit-il, nous sommes ici deux cents gentilshommes, amis de Bussy. S'il vous a trompée, nous vous servirons contre lui. Daignez seulement vous expliquer en présence de plusieurs de nous, et ne refusez pas de descendre et de vous reposer.

Sur ces paroles, elle prit un peu de confiance et descendit en disant à sa demoiselle : — Gabrielle, ne me quittez pas.

On la fit entrer dans une salle basse et froide. Elle remarqua sur une table deux pistolets chargés. Soutenue par une sorte d'énergie fiévreuse, elle s'avança vers la fable et mit la main sur ces armes avec une sombre décision. Après cet effort suprême, elle se

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sentit faible et s'évanouit sur les coussins de sa voiture qu'on avait apportés pour la faire asseoir.

Un médecin de Sens, qui se trouvait là, lui tàta le pouls et déclara qu'elle allait mourir. Bussy, effrayé, vint présenter ses excuses à genoux, les mains jointes, A sa vue, madame de Miramion se redressa vivement, et lui dit avec l'accent d'une résolution inébranlable :

— Monsieur, je jure devant le Dieu vivant, mon créateur et le vôtre, que je ne vous épouserai jamais !

— Hélas ! si vous partez, je ne vous reverrai plus.

— Si vous me laissez partir, reprit lentement la jeune veuve, vous réussirez plutôt par cette'voie que par celle que vous avez prise.

— Je ne m'y attends pas, dit Bussy en se relevant.

Le chevalier de Malte reparut alors , et engagea madame de Miramion à prendre quelques aliments pour réparer ses forces épuisées.

— Quand les chevaux seront à mon carrosse, répondit-elle d'un ton ferme.

On attela les chevaux, elle remonta dans la voiture, avala deux œufs frais, et le chevalier de Malte la reconduisit jusqu'à Sens. Arrivée aux portes de la ville, elle traversa les rues à pied avec Gabriclle, entra dans la première hôtellerie et se trouva bientôt en-: tourée de ses parents.

BUSSY-RA BUTIN. 8o

— Hélas! c'est moi, s'écria -t-elle les yeux en larmes.

L'entreprise avait échoué. Bussy annonça tristement son échec au prince de Condé , qui écrivit au sieur Bonneau, père de la dame, de se tenir tranquille.

Bassompierre, en son temps, avait eu une aventure d'un genre tout opposé. Il avait séduit mademoiselle d'Entraigues, en lui donnant la promesse écrite de l'épouser. Armée de cette pièce, la belle, qui se faisait appeler partout madame de Bassompierre, intenta bravement un procès à son séducteur pour le forcer à remplir son engagement. Bassompierre gagna le procès : Bussy aurait perdu le sien sans l'intervention du prince de Condé.

Après cette malheureuse affaire , il semble que la fortune devait un dédommagement à notre héros. Comme elle ne se pressait pas de le lui offrir, Bussy se détermina à le prendre lui-même. Il abandonna, le parti de Condé pour s'enrôler dans le parti de Mazarin. Sa lettre au cardinal renferme un passage curieux :

« Monseigneur, écrivait Bussy, je supplie Votre Éminence de garder cette lettre pour faire voir à tout le monde que je suis un coquin si, en cas que vous ayez besoin de vos serviteurs, vous ne me trouvez

8H Y-RABUTL\.

avec tous mes amis, en état de vous témoigner que je suis, envers et contre tous, votre très-humble, trèsobéissant et très-fidèle serviteur. »

Le cardinal lui permit d'acheter la charge de mestre de camp de la cavalerie légère. Il devint lieutenant général et gagna dix mille écus au jeu, après s'être remarié à la fille du comte de Clinchamp. Mais à partir de ce moment, le sort prend sa revanche contre lui. Sa carrière militaire s'arrête; la Bastille et le désert de l'exil se dessinent à l'horizon de son histoire. Pour trouver encore quelques heures souriantes dans cette existence qui s'assombrit, il faut se rejeter en arrière, et chercher encore Bussy auprès de madame de Sévigné, sa maîtresse idéale, ou chez madame de Montglat, sa maîtresse réelle, ou bien encore dans le parc de Boissy , chantant avec ses amis Vivonne, Guiche et Manicamp, les couplets satiriques de son fameux Alléluia.

Le comte de Vivonne, premier gentilhomme du roi, était allé avec l'abbé Le Camus, aumônier de Sa Majesté, et Mancini, neveu du cardinal Mazarin, passer les derniers jours du carême et les fêtes de Pâques à, sa maison des champs. Ce n'était point assurément pour faire pénitence que ces trois amis avaient quitté la cour au milieu de la semaine sainte. Roissy ne ressemblait point à la Grande-Trappe;

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c'était plutôt une retraite profane dans le goût de l'abbaye de Thélème.

L'abbé Le Camus n'était point ennemi du plaisir ; seulement il tenait à s'amuser sous le manteau, loin des indiscrets et des bavards, qui auraient pu calomnier sa douce philosophie épicurienne.

L'excellent homme serait mort de honte, si quelque libertin de cour avait pu surprendre une goutte de Champagne sur son petit collet. Il me semble le voir, à l'heure du diner, entrer avec des airs furtifs dans la salle où se trouvaient déjà ses deux compagnons , et s'avancer vers eux sur la pointe du pied, comme un conspirateur qui va révéler un secret.

— Sommes-nous seuls, bien seuls? disait chaque trait de sa physionomie inquiète.

Piassuré par un geste, il se décidait aussitôt, et baisait dévotement la nappe de la table, comme si c'eût été la nappe de l'autel. L'aumônier du roi devenait alors, pour parler le langage du temps, F a limonier de Bacchus et de Momus. Il souriait, en mangeant, aux équivoques de Yivonne, applaudissait, en buvant, aux pointes de Mancini. Peut-être même allait-il jusqu'à s'applaudir le premier, quand il lançait du bout de ses lèvres vermeilles quelque honnête turlupinade. Mais si dans le feu d'une conversation un peu vagabonde, Mancini ou Yivonne élevait

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trop la voix, l'abbé tressaillait et conjurait l'écho de ne répéter que tout bas les paroles retentissantes.

— Chut ! messieurs, disait-il le doigt sur les lèvres, et il écoutait les moindres bruits qui pouvaient dénoncer un espion.

Un jour, il fut interrompu tout à coup, au milieu d'une de ces petites phrases craintives , par deux éclats de rire harmonieux qui le tirent changer de couleur.

— Bonjour, monsieur l'aumônier; bonjour, monsieur Le Camus! nous venons partager votre retraite, jeûner et prier avec vous, dans la paix de la solitude.

C'étaient deux courtisans nouvellement arrivés. Le comte de Guiche, « jeune et beau comme un ange, » et ce damné de Manicamp, le Nisus de cet Euryale ! Si le tonnerre fût tombé dans la salle du festin, le pauvre aumônier n'aurait pas été plus consterné.

— Allons-nous-en, dit-il à Mancini en le tirant par la manche; allons-nous-en, mon fris; je prévois qu'il va se passer ici d'étranges choses.

Il y avait en effet quelque chose d'étrange dans le regard caressant du comte de Guiche , et Manicamp lui-même avait une langueur diabolique où palpitait l'espoir des plus incroyables folies.

— Partons , mon ami , partons , répéta l'aumônier, je crains que ces voûtes ne nous écrasent.

BUSSY-RABUTÏN. N'J

Il n'y avait point de voûtes sur la tète de l'abbé : mais le lyrisme de la peur a sa rhétorique, qui ne peut se contenter d'un plafond.

Pour remplacer le vide que laissait la fuite de ces deux épicuriens timorés, les nouveaux venus proposèrent d'appeler Bussy, qui valait à lui seul tout un bataillon de fous. On écrivit à ce dernier un billet plein d'onction, où nos solitaires imitèrent à merveille le ton de l'homélie.

« Yous êtes prié, disait le billet, de quitter pour quelque temps le tracas du monde , pour venir avec nous vaquer avec moins de distractions aux pensées de l'éternité. »

A la lecture de cette dévote invitation , Bussy , animé d'un saint zèle, monte à cheval et se dirige au galop vers Roissy.

— Je suis bien aise, mes amis, soupira-t-il en mettant le pied sur le seuil de ce pieux asile, je suis bien aise de vous trouver détachés du monde comme vous êtes. Il faut des grâces particulières de Dieu pour faire son salut dans les embarras des cours ; l'ambition , l'envie, la médisance, l'amour et mille autres passions y portent ordinairement les gens les mieux nés à des crimes dont ils sont incapables dans des retraites comme celle-ci. Sauvons-nous donc ensemble , mes amis, et, comme pour être agréable à Dieu, il n'est

90 nUSSY-RABUTIN.

pas nécessaire de pleurer ni de mourir de faim, rions, mes chers, et faisons bonne chère !

Après cette harangue sacrée, Vivonne résigna tous ses pouvoirs entre les mains de l'orateur. Bussy fut désormais le chef reconnu de la communauté. Ce fut lui qui régla les cérémonies de la semaine sainte et du jour de Pâques.

On administra , dit-on, le baptême à un cochon de lait, qui, malgré le sacrement, figura sur la table des quatre reclus. Bussy composa des Heures en l'honneur de tous les saints de la cour. Dans ce livre bizarre, on appelait saints tous les maris que leurs femmes avaient... canonisés. Les offices de la médisance et même de la calomnie se célébrèrent en grande pompe. On chanta successivement la messe du roi et les vêpres de madame de Sévigné.

Dans la messe du roi, l'hymne du jour de Pâques. 6 fil a et filiœ, fut remplacée par une chanson galante, dont le premier couplet a été cité dans tous les mémoires du temps :

Que Déodatus est heureux De baiser ce bec amoureux Qui d'une oreille à L'autre Vt.

Alléluia!

TJeodatus signifiait Louis XIY , et le bec amoureux

-Si-RABUTIN. 9f

mademoiselle de Mancini , sa première maîtresse , lasœur de ce Mancini qui venait de partir entraîné par l'abbé Le Camus. Les couplets suivants étaient consacrés au duc d'Orléans , à la reine Anne d'Autriche, au cardinal Mazarin, à mademoiselle de Montpensier et aux filles d'honneur. Nous ne les reproduisons pas et pour cause. Il nous faudrait une piété qui nous manque pour égrener jusqu'au bout ce chapelet (X alléluia.

Le tour vint enfin de madame de Sévig-né, avec laquelle Bussy était brouillé à cette époque.

— Dites-nous, mon cher, demanda Yivonne en minaudant, ce que c'est décidément que la marquise, car je n'ai jamais vu deux personnes s'accorder sur son sujet.

— C'est la définir en peu de mots que ce que vous dites là; on ne s'accorde point sur son sujet, parce qu'elle est inégale, et cru' une seule personne n'est pas assez longtemps bien avec elle pour remarquer le changement de son humeur.

— ■ Que pensez-vous de sa vertu? reprit le comte de Guiche , qui roulait et déroulait , en se jouant , l'oreille toute rouge de Manicamp.

■**• La foi conjugale n'a pas été violée. Je crois que son mari s'est tiré d'affaire devant les hommes, mais devant Dieu, je le tiens pour un sot.

— Nous direz-vous maintenant , demanda Manicamp en dégageant son oreille qui menaçait de s'amincir comme une crêpe entre les mains de son ami, nous direz-vous maintenant pourquoi vous rompîtes avec votre cousine : car on en parle bien différemment ; les uns disent que vous étiez jaloux du comte de Lude , et les autres que vous la sacrifiâtes à madame de Montglat, et personne n'a jamais cru, comme vous l'aviez dit tous deux, que ce fût une raison d'intérêt.

— Il se présenta une occasion où j'avais besoin de madame de Sévigné, et où, sans son assistance, j'étais en danger de perdre ma fortune. Cette ingrate m'abandonna, et me fit en amitié la plus grande infidélité du monde. Madame de Montglat, bien différente de ma cousine , me rendit service du meilleur cœur.

— Racontez -nous donc l'histoire de madame de Montglat.

Bussy, à cette question, abandonna le ton satirique et se mit à faire l'éloge de sa maîtresse.. De l' épigramme il passa tout à coup au madrigal : « L'air qu'elle souffle , dit-il , est plus pur que celui qu'elle respire. » Et il continua pendant une demi-heure à détailler les perfections de cette belle.

Les relations de Bussy avec madame de Montglat

HT SSY-RABTTI.V. ÎKj

sont expliquées tout au Ions1 dans les Amours fies Gaules. Mais ce qu'il serait impossible d'y trouver, et même d'y soupçonner, c'est l'explication du refus qui brouilla le comte de Bussy avec la marquise de Sévigné.

Or voici, selon moi, le mot de cette énigme. On se souvient sans doute que Ménage voulut empêcher un jour la marquise de payer les dettes de son mari. Si l'abbé défendait ainsi l'argent de son écolière , lorsqu'il s'agissait d'un mari , ne peut-on supposer qu'il le ménageait bien plus encore, lorsqu'il s'agissait d'un amoureux et d'un rival? Oui, madame de Sévigné céda probablement dans cette occasion aux conseils de son ancien précepteur, devenu son confident. Elle avait d'ailleurs , au milieu de cent qualités , le défaut de la fourmi qui se moque en son grenier de la plainte des cigales.

Ménage n'eut donc pas beaucoup à faire pour la déterminer à un refus. Rien au monde n'est moins généreux qu'une veuve , à moins que l'amour ne vienne chasser l'avarice. Madame de Sévigné tenait sous la même clef son argent et sa vertu. Qui sait même si sa vertu ne fut pas tout simplement de l'économie ?

Il y a des cœurs généreux, toujours prêts à se donner : il y en a de calculateurs qui se resserrent et thé-

saurisent. Madame de Se vigne thésaurisa ses sentiments; puis elle plaça tout son trésor sur la tète de sa fille.

Les scènes joyeuses de Roissy furent ébruitées. On était déjà loin des folies cavalières de la Fronde , et personne n'entrevoyait encore dans l'avenir les orgies effrénées de la Régence. Le moment était mal choisi pour braver à la fois deux puissances qui grandissaient alors d'heure en heure : la religion et la royauté! De telles audaces ameutèrent du même coup les gens d'église et les gens de cour. On réclama hautement la punition des coupables ; le châtiment ne se fit point attendre. Le comte de Bussy fut exilé dans ses terres, d'où on le tira quelque temps après pour le remettre à la Bastille , lorsque , par l'indiscrétion d'une de ses maîtresses , il circula dans le monde quelques copies de son Histoire amoureuse des Gaules.

Le prisonnier du roi ne recouvra sa liberté , après treize mois de souffrance, que pour reprendre, malade de corps et d'esprit, le chemin de la Bourgogne qui était pour lui le chemin de l'exil.

J'ai lu dans un vieux recueil d'anecdotes, qu'un certain marquis Spinola , admis à baiser la main de Louis XIV, lors de la naissance du duc de Bourgogne, avait fait crier le roi en lui mordant le doigt. — « Je demande bien pardon à Votre Majesté, s'écria-t-il

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aussitôt. Si je ne l'eusse mordue, elle n'eût pas* pria garde à moi. d

Bussy eut beau s'excuser, avec la soumission la plus i-.ilïinée, de sa morsure à la Spinola ; le roi ne lui pardonna jamais.

Madame de Se vigne l'ut plus indulgente. Au premier signe de repentir, elle tendit la main au coupable. On eût dit à son empressement qu'elle avait peur de le laisser mourir dans lïmpénitence finale. La marquise avait gardé à son cousin l'amitié de famille perpétuellement ravivée entre eux par une mutuelle sympathie de l'esprit.

Quoique Bussy eut toujours désiré de sa cousine un peu plus que de l'amitié , il se résigna cependant , peu de temps après la mort de Sévigné, aux douceurs d'un simple commerce épistolaire. Son désespoir demeura d'ailleurs fort galant. Il se dédommageait des cruautés de la marquise en s' abandonnant à l'élan passager des faciles amours. Les premières femmes qui lui sautaient à la tète égayaient ses loisirs , et jamais il ne fit mystère à sa cousine des écarts de son tempérament ou des fantaisies de sa galanterie.

ce Je vous envoie, lui mande-t-il un jour, copie de la lettre que j'ai écrite à la marquise d'Uxelles. Elle me mande que si j'aime les grands yeux et les dents

BUSSY-RÀBCTIN

blanches, elle aime , de son côté , les gens tendres et les amoureux transis; et que, ne me trouvant, pas comme cela, je me tienne pour éconduit. Elle revient après; et sur ce que je lui mande que je la quitterai, si elle me rebute, et qu'à moins de se déguiser en maréchale pour me surprendre, elle ne m'y rattrapera plus; elle me répond que je ne me désespère point, et qu'elle me promet de se donner à moi quand elle sera parvenue à la dignité pour laquelle, à ce qu'elle dit, on la mange jusqu'aux os; que mon poulet ne pouvait lui être rendu plus à propos, et que n'ayant pas un denier, elle était dans la plus méchante humeur du monde. »

Madame d'Uxelles n'est, à vrai dire, qu'une passion en l'air : mais madame de Montglat fait quelquefois oublier à Bussy le rôle de soupirant aux aguets qu'il joue depuis si longtemps aux pieds de sa cousine. Il part un beau jour pour Landrecies sans dire adieu à madame de Sévigné, et puis il lui écrit du camp pour s'excuser sur ce qu'il a passé la nuit chez un baigneur la veille de son départ. Chez le baigneur, cela signifie chez madame de Montglat. Madame de Sévigné s'en montre piquée au vif : « Je me doutais bien, répond-elle, que tôt ou tard vous me diriez adieu, et que si ce n'était chez moi, ce serait du camp de Landrecies. Comme je ne suis pas une femme de

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cérémonie, je me contente de celui-ci, et je n'ai pas songé à me fâcher que vous eussiez manqué à l'autre. Je m'étais déjà dit vos raisons avant que vous me les eussiez écrites, et je suis trop raisonnable pour trouver étrange que la veille d'un départ on couche chez le baigneur. Je suis d'une grande commodité pour la liberté publique, et pourvu que les bains ne soient pas chez moi, je suis contente. Mon zèle ne me porte pas à trouver mauvais qu'il y en ait dans la ville... » Et plus bas : — a Je serais une indigne cousine d'un si brave cousin si j'étais fâchée de vous voir, cette campagne, à la tète du plus beau corps qui soit en France... Je crois que vous désavoueriez des sentiments moins nobles que ceux-là ; je laisse aux baigneurs d'en avoir de plus tendres et de plus faibles ; chacun aime à sa mode ; pour moi, je fais profession d'être brave aussi bien que vous : voilà les sentiments dont je veux faire parade. »

Evidemment il y a là, sous le badinage de la plume, une jalousie réelle, jalousie de tète, bien entendu : car madame de Se vigne ne connaît pas celle des cœurs emportés. Pour excuse unique, le coupable avoue la vérité, récite le détail de son aventure galante , et demande en compensation une pareille franchise du côté de sa cousine. Où en est le surintendant avec madame de Sévigné? Le

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surintendant est ménagé; mais on lui fait entendre que tous ses soins sont peine perdue. La correspon-

dance se poursuit, et l'inégal Bussy, selon son habitude, témoigne tour à tour une sèche indifférence et une passion déclamatoire. Tantôt il oublie d'écrire à madame de Sévigné lorsqu'd écrit à madame de Montglat et à madame de Gouville, tantôt il envoie à Paris et en Bretagne des phrases comme celle-ci : « Il faut que je vous dise, madame, que je ne pense pas qu'il y ait au monde une personne si généralement estimée que vous ; vous êtes les délices du genre humain : l'antiquité vous aurait dressé des autels, et vous auriez assurément été déesse de quelque chose. Dans notre siècle, où l'on n'est pas si prodigue d'encens, et surtout pour le mérite vivant, on se contente d dire qu'il n'y a point de femme à votre âge plus vertueuse ni plus aimable que vous. Je connais des princes du sang, des princes étrangers, de grands seigneurs façon de prince, de grands capitaines, des gentilshommes, des ministres d'Etat, qui fileraient pour vous, si vous les laissiez faire. En pouvez-vous demander davantage? A moins que d'en vouloir à la liberté des cloîtres, vous ne sauriez aller plus loin.» Certes, voilà un bel éloge, et il est impossible de ne pas compter grandement avec la vertu de madame de Sévisné quand on trouva cette vertu sj hatri pla-

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cée que ni héros, ni princes, ni ministres, toiis gfens d'un appétit féroce et de ressources infinies, ne peuvent y atteindre. On a beau se récrier sur la torpeur native de son organisation. Ce n'est point uniquement la chaleur du sang qui fait courir au-devant de la tentation. On succombe tout aussi bien par vanité. Les plus dépravées des femmes galantes de la Fronde sont celles qui ont les veines glacées.

Nous n'insisterons pas sur la correspondance de Bussy et de madame de Sévigné. Bussy se brouille, nous l'avons déjà dit, avec sa cousine pour un refus d'argent, et c'est peu de temps après que, dans YHistoire amoureuse des Gaules, paraît le fameux portrait de la marquise.

Une réconciliation a lieu lors de l'ouverture de la cassette de Fouquet, cette cassette où l'on découvrit avec étonnement le tarif de tant de fausses vertus prétendues inaccessibles. Le surintendant avait conservé les lettres de toutes ses maltresses. Il y avait dans cette nombreuse correspondance quelques voitures de madame de Sévigné, comme on disait alors ; des malveillants semèrent , à ce propos , de mauvais bruits. Avant que le roi n'eût déclaré fausses ces calomnies de circonstance, Bussy, dont l'humeur était chevaleresque aujourd'hui, grossière demain, se porta le champion de la petite-fille de sainte Ghan-

yjfxiversitas B1BUOTHECA

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tal. Il rendit hautement témoignage de sa vertu , faisant ainsi justice lui-même des calomnies de Y Histoire amoureuse des Gaules.

Sur ce beau trait, le ressentiment de madame de Sévigné tomba; elle le crut du moins, et Bussy avec elle. Il y eut, de nouveau, échange de lettres, comme si Y Histoire amoureuse des Gaules n'était jamais sortie des mains de madame de Montglat. A la première occasion pourtant, madame de Sévigné récrimina avec amertume ; elle y revint à plusieurs reprises, ne se lassant pas de rafraîchir la trace des vieux affronts , peut-être pour empêcher le réveil d'une inclination mal étouffée. On ne tourmente ainsi que ceux qu'on se défend d'aimer, et qu'on aimerait ouvertement si l'on pouvait encore les estimer. La querelle s'échauffe, Bussy-Rabutin s'irrite. Chaque attaque est suivie d'une riposte. Cette guerre acharnée ne finit pas. Après la réplique, duplique et triplique ; des flots d'encre coulent sur le papier. Bussy a bien raison de dire que l'amour est un vrai recommenceur. Malgré quelques boutades, dont il n'est point le maître, il donne à celle qu'il a offensée toutes les satisfactions possibles. L'indiscrétion de madame de Montglat, ;ï jamais irréparable, ne lui permet pas de dérober aux contemporains ni à la postérité le portrait blessant de Y Histoire amoureuse des Gaules.

Ml ."SSY-KAtiL'TLN. 10 1

En revanche, il a trois autres portraits de madame de Sévigné, l'un dans sa chambre, l'autre dans sa galerie, le dernier dans la généalogie de sa famille. Au-dessous du premier sont tracées ces paroles :

ce Marie de Rabutin, fille du baron de Chantai, femme d'un génie extraordinaire et d'une vertu compatible avec la joie et les agréments, »

La deuxième inscription n'est pas moins flatteuse :

« Marie de Rabutin, vive, agréable et sage, fille de Celse-Bénigne de Rabutin et de Marie de Coulanges, et femme de Henri de Sévigné. »

La troisième enchérit encore sur les précédentes : « Marie de Rabutin, une des plus jolies filles de France , épousa Henri de Sévigné , gentilhomme |de Rretagne , ce qui fut une bonne fortune pour lui à cause du bien et de la fortune de la demoiselle. »

Ceci ne passa pas sans reproches. Madame de Sévigné défendit le nom de son mari, devenu le sien, bue Russy prétendait faire descendre au-dessous de belui de Rabutin. Il n'est cependant si rude guerre jpii n'ait ses trêves forcées. Quelquefois la fatigue se i rahit : « Adieu, comte, point de rancune : ne nous racassons plus... C'est grand dommage que nos ;toiles nous aient séparés. Nous étions bien propres

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à vivre dans une même ville ; nous nous entendons, ce me semble, à demi-mot. Je ne me réjouis pas bien sans vous, et, si je ris, cela ne passe pas le nœud de la gorge... Notre amitié est d'une bonne trempe; le fond en tient à nos os. » Un jour elle semble justifier par un ton d'abattement tout à fait extraordinaire une parole de Bussy, qui lui avait annoncé que dans sa vieillesse elle se repentirait de sa vertu. Comme son cousin lui a mandé par forme de plaisanterie qu'on lui attribue une conduite dégingandée, elle répond avec une résignation douloureuse : « Hélas ! mon cousin, je n'ai point d'ennemis : ma vie est tout unie , ma conduite n'est pas dégingandée (puisque dégingandée il y a). Il n'est point question de moi : j'ai une bonne réputation; mes amis m'aiment... » Pfe voit-on pas dans cet aveu le contre-coup des anciennes luttes intérieures, maintenant que l'époque du danger est passée? Oui, la nature bumaine est ainsi faite! Au pencbant d'une vie sereine, nous regrettons souvent les agitations, les enivrants plaisirs dont notre fermeté nous a écartés durant les combats delà jeunesse.

Et Bussy de s'écrier, avec une espèce de bienveillance immorale, étrange et presque équivoque : « La fortune vous fait de belles avances, ma chère cousine l n'en soyez point ingrate. Vous vous amusez après la

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vertu comme si c'était une chose solide, et vous méprisez les biens comme si vous ne pouviez jamais en manquer : ne savez-vous pas ce que disait le vieux Senectaire, homme d'une grande expérience et du meilleur sens du monde : que les gens d'honneur n'avaient point de chausses? Nous vous verrons un jour regretter le temps que vous avez perdu ; nous vous verrons vous repentir d'avoir mal employé votre jeunesse, et d'avoir voulu, avec tant de peine, acquérir et conserver une réputation qu'un médisant peut vous ôter, et qui dépend plus de votre fortune que de votre conduite... »

Ainsi se déroule , avec le plus naturel abandon, cette galante correspondance de Bussy et de madame de Sévigné. Ouel amusant chef- d'oeuvre de grâce prime sautière, d'esprit familier et raffiné, de sentiment léger et moqueur! Il faut lire tout ce rabûtinàgè : Rien de plus frais et de plus vif que ce roman par lettres : le style a le vol de l'oiseau.

Tout le talent de Bussy est là, et dans Y Histoire amoureuse des Gaules. Dans ses autres ouvrages, sauf quelques joyeux points de vue de ses Mémoires, sa plume est empêchée, alambiquée, pompeuse, académique. Ce nest pas l'homme de cour et d'esprit jouant familièrement avec sa pensée: c'est l'officier général de cavalerie , prononçant du haut de ses

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étriers je ne sais quels discours ampoulés et lamentables.

?sous ne suivrons point le comte de Bussy au fond de son exil, où il n'eut d'autres consolations que celles de sa fille Louise. Dans ses châteaux de Bussy et de Chazeu, lorsque sa fille ne vient pas le distraire, il assemble dans sa tète, comme des nuages, de lourdes sentences sur Y adversité. Il se compare à Bélisaire, à saint Louis, à Bassompierre, à Tobie et à Job. Madame du Deffand voudrait nous persuader qu'en fait de patriarches, Bussy ressemble plutôt àLoth qu'à Job.

Sur la foi de madame de Choiseul, elle accuse Bussy du crime d'inceste, reproché plus tard au Bégent. Comme je ne fais point de tragédies, je n'ai pas besoin de ce crime, et je trouve de bon goût de n'y pas croire.

On y crut cependant au xvne siècle : il y eut au parlement un procès scandaleux, et l'auteur de Y Histoire amoureuse des Gaules fut puni par où il avait péché. L'honneur de son nom devint la proie des avocats, le jouet de l'opinion publique, pendant quinze jours que durèrent les plaidoiries. Le Journal des audiences au Parlement nous rapporte que maître Nivelle le déconsidéra avec beaucoup d'ornement. Aujourd'hui encore la mémoire de Bussy demeure chargée de cette terrible accusation. Mais je m'aper-

BUSSY-RÀBUTIN. LOS

cois que ce récit frivole s'assombrit; il faut finir.

Qu'on me permette de remettre en présence, un seul instant, mes deux Amoureux de madame de Sévigné. Me suis-je trompé en croyant que ces deux existences demi-littéraires, demi-galantes, pouvaient fournir le prétexte d'un amusant récit? En tout cas, je prie le lecteur de se consoler avec le mot de Walpole :

« Ah ! que c'était bien ma sainte qui dorait tous ces erens-là! »

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