‹ Les amoureux de Sainte-Périne (volume 2)Chapitre 9 sur 20 · I.ES AMOVBSUX DE SAINTB-PÉBINE tSCT · texte numérisé non relu

I.ES AMOVBSUX DE SAINTB-PÉBINE tSCT

qai ombrageait la fcDÔtre ?... Je Tai cherché pendant toute ma leçon ; je suis habitué à regarder ce mûrier. Tous Ta vez abattu, je ne peux plus faire mon cours.

Il fallut replanter un nouveau mûrier. Les comédiens découvrent souvent un jxiûrier dans certains spectateurs. M. Lobligeois devint le mûrier de Rosette^ en ce sens que i'actrice s'habitua à voir son admirateur à la même place à chaque représentation, et que Tamour de Tart venant à se développer insensiblement, elle cherchait, sur la physionomie attentive du vieillard, s'il éprouvait quelque satisfaction. Mais elle se trompa sur la nature du plaisir que laissait paraître M. Lobligeois, Toujours enthousiasmé, il admirait chacun des mouvements de l'artiste, chacun de ses gestes, chacun de ses regards. M^ Lobligeois ne se connaissait pas en art dramatique; son avarice Tavait empAché jusque-là de pénétrer dans les théâtres, et il était impropre à dire si tel ou tel mouvement était juste, si un cri était naturel, si Taclrice sanglotait suivant les règles. Ce qu'il admirait, c'était Ro* settel Elle n'avait qu'à se montrer, il la trouvait une aetrice merveilleuse ; tout ce qu'elle faisait était bien : regards, sourires, pleurs, les mains jointes, à genoux, assise, debout, immobile, habillée en princesse ou ^ fiaysanne. À peine elle entrait, le vieillard était ému et la voyait à regret quitter la scène ; aussi s'intéressaitil médiocrement au mélodrame quand Rosette retournait dans la coulisse.

Du coin où il était placé, M. Lobligeois pouvait voir une partie de ce qui se passait dans les coulisses de droite, et il enviait^plus qu'un trône la position du poo>

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pier immobilo^ qui, le casque sur la tête^ accoudé contre un portant^ suivait d'un œil distrait le développement de la pièce. Combien de gens Qnt jalousé le sort de ce pompier, pour qui les coulisses n'oul pas de mystères ! Par moment, l'avare s'inquiétait des conversations de Lafourcade et de Rosette, et il admirait comment, avant d'entrer en scène, Rosette pouvait prêter Toreille à des propos en dehors de son rôle. Une autre grande joie pour M. Lobligeois était de ne pas quitter de vue la toile baissée pendant les entr'acles : à de certains mouvements ondulants, il comprenait qu'une personne du théâtre s'avançait près de l'oeil pratiqué dans la toile ; un petit doigt s'accrochait dans cet œil, et M. Lobligeois frémissait de bonheur quand il reconnaissait les doij^ts fins de Rosette. Que regardait-elle dans la salle ? Qui regardaitelle î Si quelqu'un eût pu dire à l'avare : a C'est vous qu'elle regarde, » il eût jeté sa fortune aux pieds de Rosette. Mais l'actrice regardait machinalement les spectateurs en masse, sans s'inquiéter d'un spectateur isolé. De grands comédiens, dit-on, ne manquent pas, avant une importante représentation, de jeter ainsi un coup d'œil dans la salie, pour, flairer la disposition du public, comme ces dompteurs d'animaux qui, une seconde avant de pénétrer dans la cage des tigres, leur jettent un rapide coup d'œil par une ouverture imperceptible. — « Quelles seront aujourd'hui les dispositions des animaux ?i> se demandent les comédiens et les dompteurs; car l'acteur peut être dévoré tout d'un coup par le public comme l'autre le sera par son lion. Il suffit d'un esprit chagrin qui fasse naître de mauvais courants dans la

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foule pour i'amecer tout à coup. Rosette ne connut que plus tard ces terreurs dramatiques, dont elle eut le sens exact quand elle devint comédienne. Â cette heure, c*était une jolie enfant faisant ses premiers pas sur le plancher difficile du théâtre, et le régiment en garnison à Courbevoie n'était pas difficile du fcôté de l'art dramatique. •

Le soir oh les pompons furent envoyés sur la scène par les militaires, M. Lobligeois, ému, allait quitter la salle lorsque l'ouvreuse vint le prévenir que M"* Rosette le priait de passer un instant h sa loge.

— Moi ? s'écria le vieillard ; ôtes-vous bien sûre ? —Certainement, monsieur, vous êtes de Sainte-Périne?

— Oui, madame.

— Mlle Rosette me Ta dit, et pendant Tentr'acte elle vous a désigné de telle sorte que je ne pouvais pas me tromper.

— Vous ne savez pas ce que désire MU" Rosette ?

— Non, monsieur, elle m'a seulement ordonné de vous accompagner.

M. Lobligeois se leva lentement et crut que ses jambes refuseraient de le porter : il passait la main dans ses rares cheveux, donnait un coup de manche à son chapeau et rêvait des costumes d'une richesse étourdissante pour se présenter en face de la jeune princesse persécutée par un père barbare, et qui n'en était pas moins habillée de satin blanc à broderie d'argent^ quoique cloîtrée au fond d'un donjon. Tout était mystère dans cette aventure, jusqu'à une certaine porte qu'ouvrit tout h coup dans le corridor la messagère, porte que M. Lobligeois n'avait

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jamais remarquée jusque-là, et qui du théâtre communiquait aux loges. Quand il descendit de noirs escaliers, raîdes , étroits , huileux , l'avare put croire que le mélodrame continuait et qu'il allait jouer un rôle dans la pièce. L'attirail de décors qu^on enlevait en Tair à coups de sifflets, les coulisses portées par des machinistes^ les accessoires, le va-et-vientMe gens fardés, en costumes de princes, mêlés à la population ouvrière en blouse du théâtre, tout ce bruit et ce remue-ménage contribuerait à faire croire à M. Lobligeois qu'il rêvait.

— Voilà laf loge de M"' Rosette , dit Touvreuse en montrant à Tavare un petit escalier de huit marches en haut desquelles se trouve une porte sur laquelle était écrit en lettres rouges le nom de Rosette. Le vieillard respira avant de monter et tâcha de prendre une certaine fermeté.

— Mon cher monsieur, que vous êtes aimable! s'écria Rosette en prenant sans façon la main de M. Lobligeois. Dites-moi comment vous m'avez trouvée aujourd'hui?

— Mademoiselle...

Le public a été trop bon, n'est-ce pas? Voyez donc que de pompons?

Et elle montrait d'un geste une grande variété de pompons jetés sur une table de toilette : il y en avait deloules les nuances, de tous numéros, des grenadiers et des voltigeurs, dés tambours et des musiciens.

— Cest la mode ici, dit Rosette ; ils vous envoient des pompons comme aîlleursdes bouquets.. .Ça m'a fait grand plaisir.

— Moi aussi, mademoiselle.

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» Eh bien! je suis contente, car tous êtes un amatear...

— Oh ! s'écria M. Lobligeois.

— Je vous ai remarqué; vous ne manquez pas à une seule de mes représentations... Au moins, vous pourrez donner de mes nouvelles à maman... Ah! que je suis bavarde, je ne vous ïais pas seulement asseoir ! Cette loge est si petite... Mon cher monsieur, je voulais vous demander un service...

— Ah! mademoiselle ! s'écria M. Lobligeois.

— Ce serait de raconter à maman mon succès de ce soir, et do. vous charger de ceci pour elle, dit Rosette en présentant à l'avare les trois plus gros pompons. Nesuisje pas indiscrète de vous charger de cette commission?

L'habitude de la scène avait déjà communiqué aux regards de l'actrice une expres^on si câline, qu'elle aurait fait jeter dans le ifeu M. Lobligeois avec qn simple coup d'œil.

— Vous êtes bien gentil, mon cher monsieur, dit-elle sans attendre sa réponse. Ici, ces pompons seraient perdus. Je veux en garder au moins trois comme souvenir, et maman seule pourra me les mettre de côté dans sa grande armoire... Vous lui direz que je l'embrasse.

En ce moment, la cloche appela les acteurs pour le dernier acte, et le régisseur, au bas de l'escalier, criait :

— Rosette 1 Rosette l en scène !

— Dites encore à maman qu'aussitôt libre, j'irai la voir.

Elle serra de nouveau la main de M. Lobligeois, et

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descendit avec lui de sa loge. Cette commission combla Tavare de joie : une simple pression de main de Tactrice payait M. Lobligeois plus qu'il n*avait osé en attendre de sa vie. Elle l'avait remarqué; elle le chargeait d'être son intermédiaire auprès de sa mère ; elle l'avait remercié vivement; elle lui avait serré la main ! De son pouce, l'avare interrogeait ses autres doigts pointus, car ils lui semblaient recouverts maintenant d'une double électricité qui faisait courir des frissons dans la main droite. Quoique tout son corps eût participé aux courants échappés du contact de la pression de mains de Rosette, l'avare avait maintenant une sorte de religion pour sa main droite : il lui semblait qu'elle avait louché un objet consacré, et que la main gauche, au contraire, conservait sa rudesse primitive. S'il eût eu, sur le moment, à palper de l'or, M. Lobligeois se serait servi certainement de sa main gauche, celle de droite étant puriûée par les délicatesses du toucher de Rosette. Cette soirée ouvrit de nouveaux horizons au vieillard, qui considéra avec tristesse l'isolement dans lequel il avait vécu jusqu'alors, l'horrible égoïsme né de son attachement à l'argent; il se reprocha de n'avoir pas fréquenté ses parents, de ne pas leur être venu en aide, et se sentit devenir meilleur en un clin d'oeil. L'amour seul accomplit ces transformations. Pour la première fois, il eut un sommeil léger, • transparent pour ainsi dire, à ira vers lequel il pouvait suivre ses propres pensées et ses actions de la veille. Il se réveilla avec la joie d'un homme heureux de retrouver la nature, d'entendre les oiseaux chanter, d'admirer la verdure des arbres, de se rafraîchir à

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l'air* Un nouvel homme habitait le corps de M. Lobïigeois.

Sa première visite fut pour la concierge, à qui il raconta l'immense succès de sa fille, et il en donnait comme preuve les trois pompons dont Tactrice l'avait chargé. La concierge, dans son enthousiasme naturel, ne se tenait pas d'écouter l'avare ; elle lui faisait répéter avec mille détails les moindres incidents de la veille. Assise en face de M. Lobligeois, elle se montait, de telle sorte l'imagination qu'elle se représenta le vieillard tantôt sous les traits de Rosette, tantôt sous les mille têtes du public, et, comme M. Lobligeois avait retenu divers passages du mélodrame, elle applaudissait et frémissait, se croyant réellement au spectacle. Puis elle se levait, allait à sa cheminée et s'ingéniait à arranger les pompons en manière d'ornement au-dessus de sa glace : mais comme elle n'avait pas de clous, elle ne put y réussir, et sa dernière combinaison fut de planter naturellement deux de ces pompons dans le goulot de deux vases de porcelaine couleur d'opale transparente, destinés à contenir des bouquets.

— Et le troisième pompon, dit l'avare, qu'en ferezvous?

. — Attendez, monsieur Lobligeois j je chercherai; je le mettrais bien au milieu du lambris de la cheminée, mais j'ai peur que la chaleur du tuyau du poêle ne le gâte, et je vais voir k le placer ailleurs.

Ayant fait une complète inspection du mur delà loge, la concierge jeta son regard vers une sorte d'enfoncé-

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ment où était situé le lit. Un petit bénitier de faïenee grossière contenait une branche de buis desséché.

— Je ne peux cependant pas le mettre dans le bénitier.

M. Lobligeois tournait autour de là concierge.

— Cette soirée, dit-il^ m'a fait un grand plaisir, et je m'en souviendrai longtemps.

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