‹ Les amoureux de Sainte-Périne (volume 2)Chapitre 16 sur 20 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

C'était le nom d'un pamphlétaire politique célèbre sous la Restauration. Peu d'hommes ont eu autant d'action que lui sur les masses ; il fut le rival de Paul-Louis^ et sans les événements qu'on verra s'enchaîner dans, ce récit, il eût laissé sans doute une mémoire égale à celle du Tourangeau, Jusqu'en 1828, Richard ne connut que les beaux côtés de la politique militante; ses petits livres, ses brochures se lisaient avec avidité : il entra dans une Revue qui se mourait, et l'annonce qu'il devait y écrire une fois par semaine amena des milliers d'abonnés dès le début. Les salons s'arrachaient à la lettre le triomphant écrivain alors dans toute la fleur de Tâge : à trente-cinq ans, il en paraissait à peine trente, et la nature de sa physionomie caractérisée lui permettait de rester longtemps sans vieillir. Un teint bistré, des moustaches noires, une barbe qu'il savait porter élégamment, de grands yeux noirs, vifs, indécis parfois et alanguis, en fanaient un

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des rares beaux cavaliers du journalisme, composé habituellement d'hommes que leurs travaux et leur vie enlèvent à l'élégance.

Les femmes adoraient Richard Loyauté, qu'un poète romantique avait appelé : cr Jeune Grec à l'œil noir. » A diverses reprises, les salons royalistes firent des offres avenantes au journaliste, qui ne voulut pas se laisser entraîner dans des endroits oîi ses principes pouvaient être exposés à quelques accrocs : non pas qu'il eût la netteté voltairienne et arrêtée de Paul-Louis ; c'était une autre veine. Son talent ressemblait à ses yeux : rarement il en sortait des éclairs, mais le plus souvent des phrases harmonieuses, sans précision absolue^ coulant comme une rivière en mille détours allongés ,* empreinte de l'antiquité par la fonne plutôt que par le fond, et répondant assez justement à ce titre de jeune Grec^ trouvé par l'ami romantique, un poëte de premier ordre en 1827, dont le nom est oublié aujourd'hui.

Le public d'alors avait un enthousiasme suprême pour ce style à grandes périodes, travaillé comme les vers, coulant, harmonieux, ayant du nombre, qui depuis a trouvé tant d'imitateurs. Richard Loyauté passa pour un merveilleux écrivain auprès de la bourgeoisie, tandis que Paul-Louis, avec ses railleries nerveuses qui trouaient à chaque coup les actes du gouvernement comme une balle, était regardé comme un homme joyeux et plaisant dont le plaisir était de railler. C'étaient deux ma* nières bien tranchées, mais celle de Richard Loyauté imposait plus de respect et donnait à supposer par sa

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distinction un homme distingué. Aassi la porte de tous les salons, même du faubourg Saint-Germain , eût-elle été ouverte à Richard s'il avait daigné consentir à en franchir le seuil : plus d'une grande dame rêvait de ramener aux saines idées ce jeune Athénien révolutionnaire qui avait retrouvé dans sa prose les secrets de la langue d'André Ghénier.

Richard n*avait pas ces ambitions : reçu dans les principaux salons de l'opposition^ aimé de la belle Soubise de Pontlevoy, il n'enviait ni les fêtes du grand monde ni les femmes distinguées. M^t de Pontlevoy, femme d'un emploj4 supérieur dans les bureaux du duc d'Orléansy pouvait lutter par la jeunesse et la beauté avec les plus jolies femmes du faubourg Saint-Germain. Gomme trait d'union entre le prénom et le nom, un de flatteur, si Richard avait estimé ces misères, pouvait le consoler de relations qu'il ne voulait pas entretenir avec la no-

Tout le Paris intelligent connaissait sa liaison avec la belle Soubise, qui ne craignait pas de se montrer avec Ridiard et son mari en loge découverte, aux premières représentations. A la Chambre, au bois, au boulevard, Soubise ne pouvait apparaître sans qu'atussitôt ou ne vît à ses côtés la personne de Richard. C'était une liaison avouée, qui ne donnait même .pas h parler, tant elle était claire et avouable : une jolie personne attachée à un vieux mari avait lié une vive amitié avec un homme beau et distingué. La société parisienne, surtout celle oîi virait Richard, n'en demande pas plus et s'étonnerait profondément de la rancune d'un mari jalout.

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Pourquoi s'opposer à ces liaisons si naturelles? Deux jeunes gens séparés par une union imparfaite, se rencontrent, purgent les torts de la société en s^aimant; comment un mari serait-il assez ridicule pour faire du scandale? Il est vieux, la loi légale lui donne raison il est vrai, mais la loi naturelle? La fraction de société parisienne à laquelle appartenait Richard, aime h raisonner ^ d'après la loi naturelle; et M. de Pontlevoy ne manifesta jamais l'idée de troubler le repos de sa femme et de Richard : il accueillait celui-ci comme un ami dévoué et ne parut môme pas avoir l'idée de soupçonner l'homme dont il partageait les idées politiques. C'était un de ces ménages à trois si communs à Paris, où les choses les plus irrégulières prennent une tournure régulière, rien que par le fait de leur durée.

Il manquait à Richard la consécration de son talent de pamphlétaire, un procès de presse, un procureur générai armé de foudres ridicules, des gendarmes dans le fond de la salie, un auditoire enthousiaste, un tribunal injuste et des jurés attendris. Richard rêvait les honneurs de la cour d'assises; toutes les célébrités du temps y avaient passé en ajoutant un fleuron de plus à leur couronne. Leur réputation s'était retrempée sur les bancs des accusés, et Richard craignait quelquefois que sa réputation ne s'éteignît dans une prospérité sans exemple. Il y avait alors un procureur général ami des belleslettres, se délassant de ses fonctions judiciaires par des travaux dont on eût beaucoup parlé s'il avait appartenu à l'opposition; mais, défenseur zélé du gouvernement, demandant la condamnation des écrivains inculpés, ser-

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vanl de point do mire aux railleries des petits journaux, le procureur général devait laisser un nom ridicule. Telle est la loyauté des partis. Ce magistrat, frotté de littérature, était secrètement un des plus vifs admirateurs du talent de Richard; il le lisait comme Eve mangea la pomme^ comme les mahométans boivent du vin, et Taimait d'autant plus qu'il souffrait des .tendances répréhensibles du pamphlétaire. Le procureur général lutta longtemps contre son entourage qui voulait que Richard fût poursuivi ;en vain, il chercha à montrer combien cette belle prose à images un peu languissantes, de forme si pure, offrait peu de dangers. Richard ne se prononçait jamais ouvertement contre la religion et ses ministres, ainsi que MM. de Béranger et Paul -Louis Courier ; au contraire, le magistrat démontrait au ministre de la justice quele pamphlétaire était un homme d'essence religieuse, que ses sentiments se pressentaient à chaque ligne. Dans sa comparaison des cultes anciensil était facile de voir un homme cherchant à se rattacher à un dogme; la jeunesse seule Tavait jeté dans l'opposition, la maturité le ramènerait inévitablement à la défense du trône et de Tautel. Le ministre de la justice, homme d'ordre absolu et sans aucune teinture littéraire, fut inflexible et exigea la mise en accusation de Richard Loyauté, à propos de son dernier article.

— Nous serons battus par le jury, monseigneur, s'écria le malheureux procureur général, qui entrevit à la suite de ce procès une grêle d'épigrammes attachée à son nom au moins pour un an.

Enfin Richard fut au comble de ses désirs : le prestige

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de la cour d'assises lui manquait jusque-^àf le front rayonnant, il courut annoncer ce triomphe à ^oubise, qui fondit en larmes ; elle voyait son ami dans un noir cachot, chargé de chaînes, au secret, séparé d*elle. .

— Ingrat! s'écria-t-elle, en remarquant la joie peinte sur les traits de Richard , vous me préférez vos convictions politiques. Maudites soient vos opinions républicaines! Ne vous trouviez- vous pas assez heureux auprès de moi sans chercher cette popularité dangereuse, qui va nous séparer, qui me brise le cœur? ^ ,-;

Richard reconnut combien sa maîtresse Taimait, par la douleur qui s'était emparée d'elle, et ce jour-là fut le plus beau jour de sa vif). Les pleurs de Soubise la rendaient encore plus séduisante ; jusque-là leur bonheur avait été sans troubles, et ce nuage faisait paraître plus bleu l'horizon passé de leur amour. M. de Pontlevoy, lui-même, fut ému au dîner qui se passa entre trois à la maison; il se joignit à sa femme pour supplier l'écrivala de ne pas choisir un avocat dangereux, de ces hommes qui plaident pour eux et non pour le client, qui regardent toute cause politique comme une tribune personnelle, et irritent le tribunal sans songer aux intérêts de ceux dont ils ont à protéger les intérêts. Mais Richard , après avoir donné cours à l'amour hi à l'amitié, était emporté vers cet idéal si longtemps caressé, qui, jusque-là, avait fui comme l'horizon et qui se manifestait eafin.

Il lui fallait courir les journaux amis^ les salons politiques, donner du retentissement à l'affaire, réchauffer les tièdes, piquer les indifférents, se montrer fort, ap-

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prêter sa d^nse, songer au choix d'un avocat , enfin, se préparer au grand combat.

Cette affaire d'excitation à la haine du gouvernement, des citoyens entre eux, d'attaques contre la morale, contre la religion (car l'article incriminé de Richard renfermait tous les délits, comme certains malades h leur heure dernière résument toutes les maladies), cette affaire excita une vive curiosité dans le Paris désœuvré qui déjeune des gazettes et soupe des spectacles. On était curieux de voir de près le jeune Grec à l'œil noi?; aussi, les bancs habituellement réservés aux témoins étaient-ils garnis de dames de tous les partis : les femmes des salons de Topposition, pour rendre hommage au courageux défenseur des libertés publiques ; les dames royalistes, pour se venger des refus méprisants du pamphlétaire. Des avocats, des journalistes, des philosophes, des sectaires, tous conspirateurs ardents, qui, trois ans plus tard, devaient renier leurs principes pour arriver à des places et à des honneurs, formaient un auditoire plein de murmures favorables pour l'accusé. Le fond du prétoire était garni d'ouvriers, gens convaincus, à figures pâles et à grande barbe, de ceux qu'on rencontre habituellement sur les barricades , prêts à mourir au premier signal, jouant leur vie avec une in-différence stoïque, caractères résolus, fronts étroits , incapables de diplomatie, servant les ambitions cachées en soldats courageux, marchant sans arrière-pensée, sans soupçonner les motifs bas qui gouvernent les têtes d'en haut.

Ces braves gens étaient là en claqueurs; à la dernière

réunion des sociétés swîrètes, on avait choisi les cerveaux les plus déprimés, c*est à-dire ceux qui applaudissent le plus fort et qui pensent le moins.

— Nous applaudirons, quand notre noble Richard ira s'asseoir sur la sellette infâme, s'était écrié M**% que la révolution de juillet nomma ministre de la justice; et les républicains n'avaient pas songé à la secrète analogie qui en faisaU des claqueurs tels que ceux avec lesquels ils s'étaient battus huit jours auparavant au théâtre de la Porte-Saint-Martin, à la reprise d'une pièce médiocre, où l'on voulait voir des allusions politiques.

Le nombre des avocats en robe était immense; jamais le Palais ne vit tant d'avocats; car la salle d'assises élant petite, tous ceux qui craignaient de ne pouvoir suivre ces débats louèrent des robes et firent le sacriQoe des moustaches démocratiques, afin de paraître attachés au barreau.

Les amis du gouvernement, des ministres, des magistrats, des pairs de France se tenaient serrés derrière les juges, sans se rendre compte que leur présence, leur nombre, leur attention, témoignaient de la puissance de leur adversaire, dont l'entrée fut une véritable ovation.

Richard parut boutonné jusqu'au cou ; aussitôt des salves d'applaudissements, partant du fond de la salle, l'engagèrent à se tenir debout et à développer sa taille élégante. Le président déclara que toute personne donnant des marques publiques d'approbation ou de désapprobation serait immédiatement expulsée; mais il avait

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compté sans la belle Soubise, qui, placée auprès du bauc de Tavocat, agita son mouchoir brodé dans la direction de Richard^ et entraîna dans celte manifestation toutes les dames des chefs de Topposition. Richard salua de nouveau, et les bravos, les applaudissements retentirent énergiquemenl dans tout l'auditoire, qui avait deviné dans le président un esprit indécis, timide, incapable d'oser employer la force vis- vis d'un public si hautement enthousiaste.

Après Richard, la personne qui se confondait dans les regards du public était Soubise de Pontlevoy, habillée d*un noir éblouissant, qui tenait moitié du deuil, moitié d'une fête. Cette séduisante créature, entourée des amis intimes de Richard, aussitôt qu'elle eut pris son parti de ce procès, montra un courage qu'on ne^ lui soupçonnait pas : à cette heure, fière de l'homme qu'elle aimait, elle eût voulu partager ses dangers; ses regards illuminés portaient la flamme de la passion et de la résolution. Quand elle regardait Richard, sans chercher à cacher ses sentiments, elle semblait dire aux femme? du faubourg Saint-Germain : a Voilà comment nous aimons dans notre partit »et toutes les femmes étaient jalouses de ces regards échangés qu'aucun tribunal ne pouvait traverser.

L'interrogatoire de Richard fut pris de telle sorte que le président semblait l'accusé, Taccusé le juge: l'entourage, le rôle qu'il jouait, l'attention qu'il excitait, l'intérêt dont il sentait voler les botitfées jusqu'à lui, les courants de haine qui sortaient des yeux de quelques-uns, avaient donné à la parole de Richard une nerveuse con-

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victiondont la netteté se trouvait rarement daassesécrits. Les interruptions du tribunal firent luire des éclairs d'indignation et amenèrent dans- sa bouche des phrases impératives^ exaltées, qu*on n*avaitplusentendues depuis la Convention. A cette heure on pouvait prévoir dans le journaliste un de ces jeunes tribuns populaires dont les récits antiques nous ont laissé la mémoire. Jusqu'alors on n'avait vu dans Richardqu'un pamphlétaire d'un grand style; il se révéla grand orateur, non pas fougueux et tonnant à la manière de Danton, non pas froid et impérieux comme Robespierre, mais une sorte de trait d'union entre Saint-Just et Barbaroux, un attermoiement entre la Montagne et la Gironde, une conciliation entre ces deux partis inconciliables.

Soubise suivait Richard des yeux et mimait pour ainsi dire ses paroles : l'émotion , le bonheur doublaient sa beauté. Les premiers regards de Richard ne la remuèrent pas plus profondément que ce spectacle joué devant des spectateurs enthousiastes, montés au diapason de Facteur, en qui chaque parole trouvait un écho. De temps en temps Soubise regardait les jurés qui se laissaient aller aux influences du public; M™« de Pontlévoy n'avait pas besoin d'essayer de séduire chacun des jurés par un de ces coups d'œil de femme, chargés de pitié et de promesses, auxquels il est impossible de résister. En ce moment, sauf quelques membres du parquet, toute la salle était complice, et chacun était indigné des poursuites que le gouvernement osait exercer contre un homme si pur.

L'interrogatoire de Richard fut interrompu par des ap-

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pluadissements auxquels il n'était plus temps d'apporter remède; le président, qui reçut le soir même une mer-' Guricile sévère du ministre, trourait ces applaudissements presque légitimes.

L'avocat se leva et justifia malheureusement les craintes de M. de Pontlevoy. C'était une intelligence, mais amère, tranchante, froide, cruelle, insolente, dogmatique, hautaine, méprisante, excitant quelquefois l'admiration, la sympathie jamais. Cet avocat bilieux avait une grande réputation, mais il perdait toujours ses causes. Le parti républicain en fit son idole, à cause de ses principes sévères et accentués ; il importait peu au parti que les accusés fussent acquittés, ce qu'il fallait, c'était à chaque plaidoirie la réhabilitation des hommes de la Convention, la déclaration des droits de l'homme com- Bientée et la publicité de ces doctrines. Tirés à un million d'exemplaires, ces discours, répandus par toute la France, servaient la cause et non l'accusé.

Par ses rdations, Richard ne pouvait échapper à un défenseur si dangereux; sa réputation lui infligeait cette défense distinguée et malencontreuse.Si l'avocat n'eût indisposé que le tribunal, Userait resté dans son rôle ; mais sa bile s'attaquait à toutes les institutions qui touchent à la justice, il commit la faute d'envelopper les jurés dans * la haine qu'il portait à la magistrature. Il allait au-devant de la condamnation, la bravait, l'appelait; dans octte hypothèse, il aiguillonnait les jurés, les perçait de flèches empoisonnées et semblait prendre plaisir à les retourner dans la plaie.

. la physionomie de la salle changea tout à coup pen-

dant le discours ; au lieu de ce beau ciel antique que Richard avait fait entrevoir, des nuages menaçants i^a* moncelèrent; l'écrivain avait réconcilié les esprits avec la république, l'avocat Gt entrevoir une figure vengeresse qui glaçait les esprits. Les victimes de la terreur blanche montraient leurs têtes sanglantes, les fantômes des généraux de l'empereur apparaissaient, la poitrine trouée de balles royalistes, criant vengeance, et la voix de l'avocat prenait des accents cruels, menaçants, pour le jour où ses doctrines triompheraient.

Les républicains du prétoire applaudirent seuls; mais ce n'étaient plus les enthousiasmes partagés par toute la salle, aucune femme ne pouvait s'associer h la parole de l'avocat. Il eût fallu les tricoteuses de Marat. Richard lui«même était sous le coup de cette plaidoirie à laquelle son cœur généreux ne pouvait s'associer, mais qu'il devait subir en soldat discipliné. Soubise était désespérée et osait à peine lever ses beaux yeux.

Le procureur général proGta de cet élan des esprits pour forcer encore les idées de l'avocat; il Gt un tableau sombre et effrayant de la Révolution et n'eut pas de peine à démontrer aux jurés que, sous des phrases harmonieuses, par là d'autant plus dangereuses, les écrits de Richard entouraient de fleurs la hideuse machine de la guillotine. Un acquittement était une complicité tacite ^ avec les agents de désordre; la guerre civile, la terreur, la dictature, les conspirations renaissaient, les honnêtes citoyens en étaient les premières victimes. La France avait prouvé qu'elle ne voulait plus subir de telles révolutions, péril des gens de bien, espoir de la lie du peuple.

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Richard fut condamné à six mois de prison. Dans la salie des pas perdus, Tavocat fut porté en triomphe.

Richard ayant déclaré qu'il voulait subir immédiatement sa condamnation :

— Qu'importe, lui dit Soubise en se précipitant vers lui au moment oh les gendarmes faisaient écouler la foule, je t*aime.

Ce mot fut une consolation pour Richard pendant les premières heures où les formalités d'emprisonnement , l'aspect des niurs noirs de la Conciergerie, le changement de vie encombrent l'esprit d'inquiétudes. Jusquelà, il avait à peine songé aux suites d'une condamnation ; les tracas de son procès, les nombreuses démarches, tes visites, les consolations des hommes de son parti, la position à prendre devant la cour d'assises, la préparation de ses réponses l'avaient occupé à tel point quMl en avait oublié le dénoûment : maintenant la privation de Hberté lui apparaissait aussi nue que les murs de sa prison ; il comprit alors ce mot de liberté qu'il n'avait jamais connu sans ceux d'égalité et de fraternité. Des prévenus de toute sorte, voleurs, faussaires, forçats en rupture de ban, emplissaient le préau de leurs cris et de leur argot," mais ce n'étaient pas là des égaux e{ des frères. De la croisée grillée du premier étage oîï Richard avait obtenu une chambre humide et noire qu'il payait fort cher, il cherchait à démêler sur ces figures vicieur ses quelque trace de naïveté et d'honnêteté qu'il eût essayé de développer à son profit. C'était de régoïsme : Richard avait besoin d'un compagnon pour dire ses

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rêves, ses espérances , peut-être pour se foire admirer; mais les plus grossiers instincts régnaient en maîtres sur ces figures à potence, et Richard, qui n'avait pas le don de l'observation et dont le regard aimait à s'arrêter sur les formes pures des antiques, était révolté de la laideur : à ses yeux, le beau n'avait pas besoin de repoussoir.

Ce fut plongé dans les tristes réflexions Inspirées par la vue des prévenus se promenant dans le préau, que Richard jugea la rigueur de son triomphe, de ce triomphe si longtemps caressé, dont il n'avait pas prévu l'envers. Triste soirée pendant laquelle le condamné fit nombre de fois le tour de sa petite cellule^ en appelant à son souvenir l'image de Soubise qui rendait encore l'emprisonnement plus cruel.

Le lendemain , le geôlier apporta à Richard une lettre dont l'enveloppe était chargée de caractères maigres et chéris qu'il porta à ses lèvres; mais en même temps il pâlit, car le cachet de la lettre était rompu. Une seconde lui faisait oublier la prison, et la rupture du cachet le rappelait à la triste réalité. Mais l'amour de Soubise, ses inquiétudes, son chagrin d'être séparée de celui qu'elle aimait, l'admiration qu'elle éprouva à l'audience, Tenthousiasme de tout Paris en lisant le journal du soir^ les regrets qu'inspirait la détention du pamphlétaire, les manifestations qui se préparaient, les visites que chacun voulait rendre au condamné lui firent regarder cet événement comme une épreuve au sortir de laquelle sa puissance serait doublée. Combien Soubise aimait Richard! Chaque ligne de sa lettre en témoignait; elle ne

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Yifait que pour un homme. Toutes ses actious se reportaient vers cet homme : elle partageait ses succè^^ elle y entrait de moitié, et Richard buvait avec délices ces phrases rafraîchissantes pour son orgueil abattu ; mais il lui resta un souci : une correspondance si intime et si directe devait être lue par un tiers^ un indifférent^ un employé. C'était enlever la poussière Inîliante des ailes du papillon.

Richard envoya au préfet de police une lettre par la- «pielle il se plaignait de cette discipline sévère qui l'atteignait dans ses sentimenls les plus intimes et lui en faisait perdre la fraîcheur. Dès le lendemain, le préfet vint rendre visite au pamphlétaire et lui exprima le regret de n'avoir pas enjoint à ses employés inférieurs de respecter le cadiet des lettres qu'on lui envoyait. Le préfet était un homme du meilleur monde, disposé à adoucir la rigueur de la peine en ce qui lui était possible.

— C'est un honneur pour moi que de vous avoir sous ma surveillance, monsieur Richard, et je vais faire tous mes efforts pour vous garder.

Richard parut étonné.

— Après votre condamnation, vous devriez être transféré dans une maison de détention, vous en avez le droit, mais je vous conseille de rester ici avec les prévenus ; je vais vous en dire la cause el j'espère que vous m'écrirez dès aujourd'hui un petit mot afin que je puisse vous accorder cette faveur. A la Conciergerie, je suis le udattre, j*y viens tous les jours, le directeur est sous ma surveillance immédiate; tandis que dans les autres priions je ne répondrais pas de faire plier les règles plus

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011 moins sévères dont la direction a le monopole. Restez ici et vous vous en trouverez bien , je vous le Sf&rantis.

Richard ne répondit pas.

-— Ah ! je vous comprends, vos amis ne peuvent plus faire des variations dans les journaux sur les rigueurs de la prison; voilà ce que vous pensez. Eh bien, je vous laisserai jouir de ce petit bénéfice; il est entendu pour le public que tout condamné dort sur la paille humide des cachots. J'aime autant être attaqué que loué par vos amis; ma position n'en est que plus solide auprès du ministère... On est déjà venu me demander la permission de vous visiter.

— Yraimenl ! s'écria Richard, qui?

— Ne le ievinez-vous pas ? Je n'ai pu refuser, quoique les parents seuls des condamnés aient le droit d'entrer. Vous trouveriez peut-être d'autres directeurs moins galants que moi, qui, voyant une personne distinguée demander à communiquer avec un prisonnier, s'empresse^ raient de refuser, pour faire du zèle.

— Je vous remercie, monsieur le préfet,, s'écria Richard ému.

— Donc, vous nous restez. J'ai donné égalemeut des ordres' pour que vos lettres ne passent plus par mon secrétariat.

Ck)mme l'écrivain se confondait en remerctments chaleureux.

— Si vous me tenez un jour, dit le préfet, je demanderai votre protection.

Ainsi Richard, aux yeux de son parti, put jouir des

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■privilèges de remprisonnementsans encoimattre les rigueurs. Soubise vint à la Condergme, et cette première visite la fit sangloter. Les sombres voûtes qu'elle avait traversées, la tristesse des prévenus au parloir, le bruit sourd des lourdes portes retombant derrière elle, le grincement d'énormes serrures, les souvenirs historiques attachés à cette prison, la vue des guichetiers, des gendarmes, avaient agi sur Timaginution de la jeune femme, qui fondit en larmes dans les bras de Richard. C'est dans les grandes douleurs partagées que l'homme se sent aimé; à de tels moments, l'amour se prouve par des marques non équivoques d'effusion ou de tendresse. Les protestations, les serments qui, dans la vie, se prodiguent si aisément, se taisent dans les grandes douleurs; un regard humide, une main émue sont bien autrement convaincants. Jamais Richard ne fut plus fier de l'amour qu'il inspirait à Soubise; sa condamnation avait agrandi son amour et relevait sur le trône rarement occupé de la passion* Pour la première fois, Richard voyait reluire le mot aimer sur les murs noirs de la petite chambre qu'il occupait : ni la course à cheval au bois, quand, dans une allée isolée, ils se tenaient la main dans la main, ni la promenade en barque dérivant le soir au clair de lune, ni l'isolement dans une petite loge de spectacle au milieu d'un immense public, ni la vue de ôoubise entourée de soupirants dans une soirée, ne rappelaient à Richard Je bonheur qu'il éprouvait dans sa prison aux fenêtres grillées. A cette heure Soubise se fût tuée pour lui, qu'elle n'eût pas prouvé plus réellement la sincérité de son amour.

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Il faUat se séparer. Les amants s'étaient à peine parlé, la parole étant trop matérielle pour rendre la passion qui les animait ; mais an coup d'œil de Soubise avait dit : A bientôt. Richard resta sous le charme extatique d'an halluciné qui voit s'entr*ouvrir tout à coup le del et qui sent ses parfums^ ses musiques, ses rayonnements s'emparer de tons ses sens ; car l'amour qui laisse sans émojlion, qui ne rend pas tremblant^ qui ne cha3se pas les réalités de la vie, qui ne remplit pas les yeux de mirages attendrissants, n'est qu'une yile grossièreté.

Richard oubliait la prison, la politique, l'ambition, la vie même ; il ne sentait plus son corps: il flottait dans des espaces que l'oiseau seul connaît, il n'entendait pas, il ne voyait pas, il n'écoutait pas; ses sens s'étaient épurés, son corps était assis sur une chaise, mais il ne le savait pas et il était sorti de son enveloppe matérielle pour planer dans des régions élhérées.

Le geôlier, qui survirtt, fit rentrer l'âme vagabonde dans le corps privé de •mouvement. C'était l'heure dû dîner ; mais Richard tint rancune à ce dîner qui avait coupé court à ses illusions: il se Jeta sur son lit, essayant d'évoquer encore une fois l'image de la séduisante Soubise. Le premier mois de détention se passa dans des félicités sans cesse renaissantes. Tout contribuait à entretenir le journaliste dans une heureuse sérénité d'esprit et de corps. Le parti républicain envoyait ses hommes les plus distingués frapper à la porte du pamphlétaire; des corporations tout entières d'ouvriers signaient des adresses pour entretenir le courage du détenu. Les poètes chantaient, en vers alexandrins, la gloire du pri-

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sonni^. Les peintres et les staluaires les plus célèbres demandaient à être admis à l'honneur de reproduire, sur [a toile et sur le marbre^ les traits du jeune tribun. Des littiographies couraient, représentant le beau prisonnier d^rière les barreaux, aspirant, l'air de la liberté, pans les salons, déjeunes femmes chantaient, en s'accompagnani sur la harpe, une romance mélancolique en tête de laquelle était le portrait de Richard ; l'enthousiasme fui porté si loin, qu'on arrangea, pour la gloire du prisonnier de la Restauration, la poésie illuminée par l'immortelle mélodie de Grétry : du roi Richard on fit Richard le républicain ; mais l'univers n'abandonnait plus Richard, au contraire, la romance montrait l'enthousiasme des populations en présence de l'emprisonnement du pamphlétaire.

Soubise fit transporter sa harpe à la Conciergerie, et chanta d'une voix émue la nouvelle romance, qui faisait fureur dans les salons de l'opposition. En ce moment, Richard remerciait sincèrement l'ayocatqui par son dangereux plaidoyer lui avait ménagé ces flatteuses ovations, auxquelles il ne manquait même pas les sifflements des serpents de la crilique. Les feuilles royalistes déchiraient Richard dans desarlicles remplis d'esprit de parti ; les journalistes cherchaient à crever le ballon de gloire dans lequel Richard planait au-dessus de la multitude. Les premiers pamphlets de l'écrivain étaient analysés sévèrement, et d'habiles adversaires démontraient le peu d'idées qui se cachait dans ce style imagé, plein de méandres et d'ondulations gracieuses. Ces attaques passionnées faisaient vendre à des nombres immenses

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les brochures polRiqu<^ de Richard, qui n'en profitait pas, car il les avait cédées, trop heureux de pouvoir les faire imprimer, à un libraire républicain, qui en donna une faible somme. Mais qu'importait à Richard ? Il cherchait la gloire et non ta fortune ; il trouvait môme généreux le libraire qui^de son propre mouvement Jui faisait passer en prison quelques sommes qu'il ne lui devait pas.

Quelque imposant que soit un concours d*éloges, les liommes n'aiment pas à entendre partir d'un coin le sifflet de la critique. Il eu est peu qui s'accoutument à ce bruit ; Richard était particulièrement blessé des vives attaques d'un petit journal satirique^ subventionné par le gouvernement, qui, tous les matins, lançait des flèches empoisonnées contre l'écrivain. Il envoya deux de ses amis demander réparation à l'auteur anonyme de ces articles, qui prit texte de cette demande pour s'en moquer et cribler de traits sarcastiques l'illustre condamné. Richard ne put se contenir; profilant d'une permission de sortie que le préfet de police lui avait donnée par quinzaine, il alla faire une scène violente dans les bureaux du petit journal royaliste. Mais le lendemain, mandé devant le préfet :

— Monsieur Richard, lui dit celui-ci, j'ai bien voulu vous accorder de sortir une fois par quinzaine, mais non pour continuer votre rôle politique. Le public ne doit pas savoir que vous sortez, car l'effet des lois serait brisé si, condamné à l'emprisonnement, on apprenait que je vous laisse la liberté. Quand votre temps sera expiré, allez demander raison aux journalistes qui vous attaquent, vous serez dans votre droit; je serai dans le

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mjen en tous saryeillant et en empêchant que la France r^nrette un homme distingué, perdu pour toujours par une misérable querelle de journalisme.

Richard, tout en se jurant de se venger de ses adversaires, promit an préfet de police de rendre ses sorties moins apparentes. La prison lui pesait à peine, en raison des nombreuses visites qu'il recevait. Soubise n'y manquait pas un jour; la plupart du temps elle y faisait porter son d!ner, et M. de Ponllevoy, fidèle à Tamitié^ l'accompagnait, sans se rendre compte de l'amour qui existait entre sa femme et le condamné. Parfois un nuage s'élevait dans l'esprit de Richard, honteux de tromper un ami estimable, qui se compromëllait en le visitant, car sa position ne lui permettait pas d'afGcher ses hautes sympathies pour un des chefs du parti républicain ; mais, dans le principe, Soubise avait peint son mari sous des couleurs tellement habiles que Richard plaignit la jeune femme enchaînée pour la vie à un monstre d'égoïsme, qui ne la comprenait pas, l'avait trahie un an après son mariage et ne cherchait pas à faire oublier par une vive affection l'âge qui les séparait.

Les appointements de M. de Pontlevoy étaient mesquins pour un ménage dont la femme aimait le monde, la toilette, les plaisirs. Soubise n'avait pas apporté de fortune en se mariant : son éducation avait été dirigée dans un sentiment contraire aux habitudes domestiques, aussi les dettes régnaient-elles en maîtresses dans ce ménage monté sur un trop grand pied. Fréquentant assidûment la maison, Richard fut témoin quelquefois de scènes pénibles, où des créanciers irrités se laissaient

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aller à des emportements de maurais goût II put ^tre- Yoir le désordre qui se cachait sous un faux luxe, et comme il était naturellement généreux, sans en rien faire paraître, il désintéressa les créanciers les phis criards, et dut amener, par mille moyens délicats, la belle Soubise à s'adresser h lui quand elle a^ait quelques embarras pressants à satisfaire. Il eût souffert de voir Soubise s'imposer des économies de toilette et renoncer à des parures qu'elle portait à merveille. Ce ne fut pas sans de grandes luttes qu'il put faire accepter ces dons à la j^une femme, honteuse de ne pas trouver dans le budget d'un ménage bien conduit de quoi faire tête à ses goûts de luxe.

Depuis quelque temps, Soubise paraissait triste et inquiète, et Richard insistait pour connaître ses chagrins, sans qu'elle voulût s'en ouvrir à lui. Si elle oubliait momentanément les pensées secrètes qui altéraient sa physionomie, elle redevenait d'une gaieté factice, dont Richard n'était pas la dupe, car l'instant d'après sa physionomie se teintait d'appréhensions; ses yeux inquiets regardaient au loin: ses lèvres si mutines d'habitude portaient des réflexions graves, et Richard connut, par les symptômes certains d'un faux enjouement, que Soubise cherchait à s'attacher un masque de gaieté sur la figure pour ne pas lui faire partager son trouble. Il la pressa de questions, mais elle ne voulut pas y répondre, et donna à entendre que rien ne la contrariait, qu'elle agissait comme d'habitude, que ni son caracl^e ni sa physionomie n'étaient changés et que bien certainement Richard i^abusait.

miGHARD LOYAUTÉ 835

— VoQS ne m'aimez plusj dit Richard d'une yoix sourde»

Malgré les rives affirmations de Soubise, Richard déduisit , non sans justesse , que sa maîtresse paraissait contrainte et portait l*ennui sur toute sa personne ; si elie s'ennuyait, elle n'aimait p]us.

— Que les hommes sont exigeants, répondait Soubise, ils TOUS condamnent à une ^alité de caractère, à une gaieté perpétuelle, dont ils sont les modèles les plus éloignés. Eh .bien, oui, quelques nuages sont en moi; je me sens toute singulière, je l'avoue ; mais je ne vous en aime pas moins... Si j'avais douté de votre amour par les soucis qui s'emparaient de vous aux approches de votre procès et en bien d'autres circonstances !

— Ah l s'écria Richard, me reprochez-vous les inquiétudes de la politique, Soubise, vous qui m'avez encouragé dans cette voie, en me montrant un avenir dont je n'avais pas conscience. Alors nos préoccupations n'étaient-elles pas fondées sur des motifs graves ? mais ce sont les vôtres, Soubise, que je voudrais voir basées sur des faits réels. Avez-vous quelque chagrin véritable ? Je demande à le partager, sinon je ne verrai dans ce changement soudain de votre caractère qu'un changement dont vous n'avez pas encore conscience, mais dont l'accent me frappe.

— Méchant homme trop aimé I s'écria Soubise en entourant Richard de caresses.

— Laissez-moi, dit Richard en se reculant.

Pour la première fois les deux amants se divisaient et Soubise fondit en larmes; les larmes opérèrent une

236 BICHARD LOYAUTÉ

réconcHiatioD qae les séductions des caresses n'avaient pu obtenir.

Dans un doux moment d'expansion, voilé par quelques traces de mélancolie, Soubise avoua à Richard la nature de ses inquiétudes. M. de Pontievoj s'était laissé entraîner à une perte de jeu assez considérable pour la fortune médiocre du ménage ; il avait désintéressé son adversaire en lui donnant une forte partie de la somme et en engageant pour quelques mois ses appointements. L'honneur ne permettait pas à Soubise de se récrier contre l'emploi de cet argpnt : elle-même poussa son mari à s'acquitter dès le lendemain des deux tiers de sa dette, ce qu'elle fit en mettant ses bijoux engage; mais elle voyait, dans ces nouveaux griefs que lui donnait son mari, les symptômes d'un avenir chargé de noires couleurs, et, malgré tous ses efforts pour cacher ses agitations, elle sentait combien il lui était difficile, après de telles secousses, de paraître calme et souriante; aussi avait-elle pensé à ne pas voir Richard jusqu'à ce quela résignation fût venue. Ce qu'elle redoutait le plus était arrivé : Richard avait deviné ses pensées secrètes, s'en plaignait ; d'où un aveu pénible à faire et à entendre. s

— N'est-ce que cela t s'écria Richard. Qu'importe cette misérable perte d'argent si vous m'aimez encore? L'argent peut se retrouver, l'amour jamais... Je vous aime davantage pour la preuve de con6ance que vous venez de me donner. Pauvre femme! à qui devez-vous confier vos inquiétudes domestiques, si ce n'est à moi ? Ne devons-nous pas les porter ensemble? Que serait mon

amour si je ne cherchais à vous en débarrasser? Je veux que ma Soubise ne soit pas effleurée par le bout de Taile des soucis, ou je n'en serais pas digne. Je vous garde rancune de vos hésitations à me dire vos inquiétudes > puisque je peux les faire cesser immédiatement.

— Comment? dit-elle.

— C'est un service que vous m'avez rendu, chère Soubise : ici, je m'endormais dans un fatal repos; je vais profiter de mes heures de tranquillité pour me livrer à un grand travail qu'il m'a toujours été impossible de continuer au milieu de la vie troublée de Paris. . Ce sera un beau livre, qui nous donnera de la gloire et de la fortune. Plus de pamphlets! Je me dépensais misérablement dans de petites brochures et dans des écrits sans importance, propres à produire de l'effet sur le moment, mais qui, l'actualité passée, sont oubliés aussi vite qu'ils sont pensés... Demain sera un beau jour, et pourtant je ne vous verrai pas, Soubise.

— Pourquoi ? s*écrla-t-eile.

— C'est pour vous voir plus sûrement et plus longtemps ; je vais passer une partie de la nuit à mettre en ordre le plan de ce grand ouvrage dont j'ai toutes les notes; j'écrirai les sommaires des chapitres, afin que mon idée apparaisse clairement rien que par les titres, et je ferai prévenir mon éditeur de passer dans la journée. Il comprendra la portée de ce livre : quand même, son instinct de marchand le fera souscrire à mes conditions, grâce aux verrous de la prison qui me servent de décoration. Le livre sera daté de la Conciergerie; la

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préface est prête depuis longtemps... Nos amis la lanceront dans leurs journaux ; ce seul mot de Conciergerie nous vaut dix mille souscripteurs... à dix francs, c*est une affaire de cent mille francs... j'en aurai une cinquantaine pour ma parL Cinquante mille francs en trois mois de travail ! C'est à Soubise que je les devrai... Ne vous plaignez pas de votre mari, mon amie, il a bien fait de vous rendre malheureuse, puisque ce malheur nous a réunis... Si vous n'aviez pas eu besoin d^affection, vous aurais-je rencontrée ? Il vous ruine par ses dettes de jeu, et cette ruine fera notre fortune... Ah! combien je vous aime, Soubise !

Soubise se défendît longuement d'accepter les nouvelles preuves de libéralité de son amant; elle si'en doutait, et cette raison seule l'empêchait de conQer à Richard la fâcheuse position do son mari: sans les instances pressantes du prisonnier, sans les doutes quMl avait manifestés sur son affection, jamais elle n'eût parlé de cette situation qui la faisait rougir. A cela Richard répondit par de nouvelles preuves de tendresse, dont la petite cellule fut teintée comme l'horizon la veille d'un beau jour do printemps. Ce fut un des plus beaux moments de la vie de Richard, que sa situatioa actuelle rendait encore plus propre à rêver le bonheur. Sa détention lui montrait combien il était chéri de ses amis, de sa maîtresse ; les égards dont chacun rentourait,les privilégesque le préfet lui accordait libéralemenl,-n'étaient-ils pas une preuve de sa valeur et durespectqu'il inspirait aux hommes du gouvernement ? Et, maintenant, grâce à la vie calme qu'il menait, il allait pouvoir exécuter cet ouvrage long-

BKHABD LOTAUTB 239

temps rêvé qu'il reculait sans cesse par suite des entraînements de la vie de polémiste. Richard laisserait un livre pour donner la mesure de ses forces; il prouverait è tous que le journaliste était un homme réfléchi^ ne se contentant pas de l'improvisation de la brochure, cachant sous un style imagé des pensées profondes.

La nuit ne fit qu'agouter à ces impressions heureuses : de dix heures du soir à trois heures du matin, dans un profond silence, Richard mit en ordre les notes qu'il préparait depuis longtemps. C'est là le meilleur moment de la vie d'écrivain, que cette demi -exécution : la fatigue du travail n'est pas encore venue plier le corps sous ses élans nerveux; la pensée brillante flotte au-dessous de chacun des titres de chapitre et éclate en petites fusées lumineuses^ qui donnent à Tartiste une sorte d'éblouissement produit par l'idée iu feu d'artifice solennel qui édatera plus tard. La préparation de ces sortes de livres reftemble aux ébauches de grands maîtres dont les grands partis pris d'ombre et de lumière offrent un tel rayonnement à l'œil du curieux. Le cortège des inquiétudes, des doutes ne vient qu'à l'exécution: dans un plan tout marche à souhait; les idées se croisent abondantes, vaillantes, impétueuses, sans redouter d'être enfermées sous la serrure de la phrase. La phrase n'est-elle pas un tuteur jaloux, qui craiot que l'idée ne prenne sa votée en Rosine vagabonde ?

De ce travail nocturne, il résulta un demi-sommeil agité pendant lequel Richard récita, d'une façon entrecoupée^ une bonne moitié de son livre: il n'avait pas la conscience de ses paroles, mais il sentait les idées courir .

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dans soD cerveau^ frapper contre le crâne et crier: Paresseux, lève-toi. Aussi, quelques heures tie sommeil léger lui suffirent et il sauta dispos de son lit à sa tablede travail, la main d'accord avec le cerveau, toute prête à écrire sous la dictée de Thomme intérieur.

Cette disposition est trop rare, dans la vie de l'écrivain, pour qu'il ne la saisisse pas avec empressement. Alors le travail est chose facile, la pensée sort de l'espritcomme l'eau d*un vase trop plein. Bien différente est 1 action de s*asseoir devant une table, de prendre une plume, de fouiller dans l'encrier, de se creuser et d'arriver aux efforts infructueux dingénieurs qui font sonder la terre pour arriver à des puits artésiens infertiles l Richard avait passé par l'un et l'autre cas. Souvent, l'imagination fatiguée^ le corps plus abattu que Timagination^ il lui avait fallu terminer^ en grimaçant, en se frappant la tète, en froissant le poing, les travaux commandés par un éditeur qui ne connaissait rien aux fatigues de i'intelligeifte. Mais aujourd'hui iltravaillait pour lui, pour sa jouissance, pour la gloire, pour l'avenir. De ce livre, il pouvait dire: c'est mon livre! Longtemps, il l'avait porté en lui et il en avait ressenti ces doux piétinements qui amènent le sourire chez les femmes avant Tenfantement. Il le rêvait beau,- fort, masculin et vigoureux, il lui prêtait toutes les qualités que les fées prédisaient jadis aux jeunes princes, et, si dans un coin apparaissait la figure ridée, le menton de galoche, la tête branlante, une canne à bec dé corbin à 4a main, une vieille Carabosse, ce ne pouvait être que la critique, séduite elle-même par les qualités et la beauté du nouveau-né.

Quand vint le libraire^ il trouva Richard dans un état d'heureuse surexcitation qui le faisait tenir debout^ marchante grands pas dans sa cellule, voyant l'humanité et la nature sous un jour plus gai que^e coutume. Ce petit libraire, nommé Bazouche, fut une des figures les plus singulières de la Restauration ; il allait de pair avec les plus fortes têtes deTopposition, car il était honorable d'avoir un livre édité par lui. Il n'était pas facile de faire imprimer son nom sur le catalogue du libraire fiazouche,et plus d*un illustre carbonaro brigua longtemps la faveur d'être étalé sous les Galeries de Bois, aux vitrines de ce petit vieillard sale, à la mine sordide^ qu'on voyait tous les matins faire sa montré lui-même en mangeant du pain et du fromage.

On disait vaguement que l'énorme fortune de Bazouche provenait d'un fonds d'estampes et de livres scandaleux dont le débit s'adressait merveilleusement aux goûts des débauchés de la Galerie de Bois; mais c'était un de ces on dit si fréquents dans Paris^ où tout homme en réputation ne peut sortir sans un joueur de ûûte par devant et cinquante insulteurs par derrière. Bazouche répondait triomphalement à ses détracteurs par la vente perpétuelle du Manuel des Braves, qui était alors à sa dix-neuvième édition. Pour ce qui était de la librairie anonyme, les fortes têtes du parti libéral n'ignoraient pas que les livres, portant sur la couverture A la librairie clandestine, telles que les œuvres philosophiques de Diderot , sortaient des presses de Bazouche. Le parti ne lui en demandait pas davantage.

— Eh bien! mon cher Richard, dit-il (car les libraires

242 RICHARD LOTAUTÉ

aiment à appeler cher ceux qu'ils payent peu), 'comment vous trouvez-vous de la prison? %

— Parfaitement, mon maître, je suis au comble de la joie. ^

— Moi aussi, si vous Tôles, dit le libraire, ne se piquant pas de suivre au pied de la lettre les préceptes du bon style. Pourtant, le commerce va doucement, doucement.

Richard ne fit pas grande attention à la rfowfctirde situation d'un commerce dont il connaissait les ressources vivaces. Son humeur était tout entière tournée vers son livre, et dans cette situation, il ne connaissait, ne voyait que son œuvre. La création amène fatalement chez les artistes des égoismes immenses, devant lesquels toute rhumanité disparaît. On a vu souvent des œuvres calmes et tranquilles, composées par un songeur enfermé pendant l'agitation des guerres civiles.

— Oui, le commerce va doucement, reprit Bazouche, qui connaissait à fond ses auteurs et qui n'ignorait aucune des manies et des habitudes qu'apporte la littérature dans les esprits les plus réguliers. Richard se promenait toujours à grands pas, conversant avec sa propre pensée. Bazouche, pour l'arrêter , s'accrocha à uo bouton de sa redingote.

— Oui, mon cher Richard, reprit-il, le commerce va doucement.

— JTai de quoi le relever, dit l'écrivain , dont l'œil s'enflamma. Bazouche prit une mine mélancoli({ue et ricana sur Tair du doute.

— Si vous pouviez dire vrai! Mais l'esprit public

BICHARD LOYAUTÉ 243

s'endort , la di?-neuvième édition du Manuel des Braves est d'un tirage...

£i le libraire poussa un gémissement, comme s'il arait été chargé de faire manœuvrer le cabestan d'un navire.

— U ne s'agit pas du Manuel des Braves, dit Richard ironiquement; que m'importe que vous vendiez cette sottise...

— Les auteurs, dit Bazouche, raisonnent toujours à leur point de vue et ne s'inquiètent guère si le libraire vend ou non son papier imprimé... Certainement, j'ai de la considération pour quelques noms; j'aime à rendre service à nos bons écrivains, mais, enfin, je ne veux pas qu'une édition entière reste en ballot dans mon magasin.

Richard commençait à s'impatienter; il n'avait pu encore placer un mot de son livre , et déjà par avance Bazouche se plaisait à jeter de l'eau sur le feu de son enthousiasme.

— Vous voyez ceci? dit-il au libraire, en lui montrant un paquet volumineux de feuillets d'écriture. Voilà de quoi faire votre fortune.

A ce mot de fortune, Bazouche se leva, alla jeter un coup d'œil sur le manuscrit et vint se rasseoir prudemment.

— Qu'est-ce que celle fortune ? dit- il.

— Un grand livre que je prépare depuis longues années et que je vais terminer en paix dans cette prison. Nous aurons cinq volumes, du prix de trente francs ; dix mille ^ trente francs font trois cent mille francs ; met-

244 BIGBARD LOYAUTÉ

tons cent mille francs de frais, il nous reste à chacun cent mille francs de bénéfices, car cette fois nous ferons Taffaire en commun. C'est un immense succès qui me pose en homme nouveau , et qui vous fera le plus grand honneur, mon cher Bazouche. Si l'on savait que cet ouvrage est en préparation, j*aurais déjà dix éditeurs à la porte de ma cellule, mais nous n'avons eu jusqu'ici que de bonnes relations : quoique vous m'ayez payé chichement, j'ai voulu faire l'affaire avec vous. Est-ce convenu?

Richard parlait pour lui et ne regardait pas son éditeur, qui semblait atterré.

— Réellement, dit le père Bazouche, parlez-vous de sang-froid... Mais, monsieur Richard, vous remuez les cent mille francs comme avec une pelle... J'avais déjà remarqué combien le séjour de la prison peut influencer les têtes les mieux organisées... Vous faites de gros Hvres, en cinq volumes, au prix de trente francs, quand nous ne vendons pas nos brochures politiques à trois francs... Voilà ce que c'est que d*être séparé de Paris seulement depuis un mois; si vous vous promeniez tous les soirs aux Galeries de Bois, vous respireriez Tair de la librairie, et jamais une pareille idée ne vous serait venue en tête... Dites-moi que ces cinq volumes ne sont pas une invention, monsieur Richard, dites-moi qu'il y a là-dodans l'étoffe de dix petits pamphlets, de ces admirables morceaux d'éloquence , comme tout ce qui sort de votre plume, et je vous les achète tous les dix, non plus six cents francs, mais mille francs pièce, à cause de votre condamnation et de votre triste séjour

BICHABD LOYAUTÉ 245

en prison... Oui , je vous donne dix mille francs, dont cinq mille comptant : je veux que vous n'ayez pas d'inquiétudes à la Conciergerie, que vous preniez vos aises ; mais un gros livre en cinq volumes, vous n'y pensez pas, c'est ma ruine que vous demandez... Les libéraux, vous le savez mieux que moi , n'achètent pas de ces gros ouvrages du prix de trente franco, quand j'ai déjà tant de peine à épuiser ma dix-neuvième édition du Manuel des Braves,,, '

— Encore ce Manuel, s'écria Richard.

— Oh ! monsieur Richard, pensez à la Gaule poétique , de M. de Marchangy, qui remplit les ateliers de mon

brocheur de la rue Poupée^ Si vous étiez libre, je vous y mènerais; on a tout fait pour ce livre; le malheureux éditeur y a dépensé les yeux de la tôle, gravures sur Chine, papier de fil, caractères de Didot l'aîné. Richard en se promenant, s'écriait :

— Me comparer à un Marchangy?

— Non, monsieur Richard, je ne vous compare pas à un procureur général , vousn avez passes idées politiques, et je vous reconnais plus de style; mais M. Marchangy a pour lui le pouvoir, des gens riches, son livre s'adressait à tous les partis, et, cependant, il ne s*esl pas vendu... Je ne connais pas l'ouvrage que vous me proposez; d'avance je sais qu'il contient des idées généreuses; personne n'en saurait douter, et pourtant vous préparez un fameux bouillon à l'imprudent qui tenterait de le fabriquer,

— Bouillon! fabriquer! Quel langage! s'écriait Richard. C'est bien, monsieur, en voilà assez.

â46 RICHARD LOYAUTÉ

— Je vous offire quatre cents francs de plus par brochure, plus du tiers de nos anciens traités^ et je cours^ dix fois plus de risques... Une condamnation en appelle une autre... Rien n'est plus dangereux qu'une saisie en librairie; la première fois, le ministère hésite à saisir un écrivain, à la seconde, il envoie tout droit ses agents.

— Monsieur Bazouche, c'est trop.

— Je risque donc mille francs de droits d'auteur, autant de frais d'impression, c'est-à-dire deux mille francs de jetés à l'eau, car votre prison va vous donner du nerf, de la colère.

— Assez, monsieur, dit Richard, en ouvrant la porte.

— Non, je ne m'en irai pas, dit le petit libraire en se cramponnant à sa chaise; j'ai apporté de Targent (il

^tira un vieux portefeuille) pour vous montrer que je ne vous oubliais pas, et vous me ferez vos dix brochures quand il vous plaira.

— Demain, dit Richard, vous vous repentirez, quand j'aurai traité avec un autre.

— Voulez-vous parler de Potel et Chaumont? Mon cher monsieyr Richard, traitez avec Potel et Chaumont, je ne leur souhaite pas de mal, mais je ne voudrais pas voir un tel livre fabriqué par mon plus plus cruel ennemi, parce que je sais qu'il s'y ruinerait... Mais, quMmporte , je tiens à mes pamphlets, et je vous laisse les cinq mille francs.

— Gardez votre argent, dit Richard. Je ne veux plus faire de pamphlets; cet ouvrage important dont vous ne

mCUABI» I^OTAUTÉ di7

voyez que le commencement va me demander près de deuz ans de travail.

— Mais vous serea oublié alors.

. — Qu'importe un oubli momentané^ si Tapparltlon -de mon livre me rend pour toujours une réputation sérieuse.

— Allons, vous êtes un homme incorrigible, dit Ba» zouche; je m*en vais, mais vous me rappellerez; les Potel et Chaumont ne feront pas l'affaire; ils connaissent trop la place... Ce sont des fabricants plus rusés que vous ne le croyez...

— Ils m'ont fait des offres de service jadis, et j'ai été assez niais pour croire en vous.

— Ah 1 je comprends qu'ils aient voulu vous éditer une brochure^ mais un livre en cinq volumes, jamais.

— C'est ce que nous verrons.

— Un dernier conseil, dit Bazouche, si vous vous avisiez de traiter avec eux, ils vous payeront en billets, et je vous avertis que leur papier est mal vu dans Paris.

Là-dessus Bazouche se retira, laissant Richard dans un état d'accablement d'autant plus grand que ses projets avaient été plus élevés. Pendant une heure, le crasseux libraire fit naître un doute amer dans l'esprit de Richard au lieu de cette auréole de gloire dontlesrayons doraient sa prison. Il osait à peine jeter les yeux sur les feuillets de son manuscrit, qui lui faisait horreur. La librairie apparut alors à l'écrivain comme un antre où Ton vendait à la livre du papier noirci, sans que les marchands s'inquiétassent si une main intelligente avait couvert ces pages de caractères exprimant des pensées profondes. A

quoi bon la méditation, les nuits sans sommeil^ les fatigues de la pensée, les tourmentes du cerveau^ si un esprit médiocre pouvait entrer en lutte avec ces qualités? Ce stupide Manuel des Bnaves, que Bazouche jetait sans cesse à la tête des écrivains, et qui était un livre fait par un ignorant, flattant les idées populaires, donnait envie à Richard de déchirer ses feuillets et de s'endormir dans une inaction absolue.

Le premier moment de dépit passé, il songea à Soubise, envers qui il s'était engagé, et il écrivit aussitôt un billet aux éditeurs Potel et Ghaumont, les concurrents de Bazouche, pour les engager à venir le trouver. L'aprè^ midi qui suivit cette matinée fût éclairée par l'arrivée de Soubise, qui n'eut pas de peine à s'apercevoir des inquiétudes peintes sur la figure de son amant Richard s'était promis de ne pas parler des mécomptes de la matinée, mais il était faible; d'habitude, il conGait à sa maîtresse ses pensées les plus cachées, et il ne put lui taire la chute de ses espérances. Soubise mit du baume sur la plaie de l'écrivain ; elle réconforta son amourpropre endolori. Loin de partager les doutes de Richard, elle voyait dans l'ignorance du libraire une preuve de la hauteur du travail-nouveau entrepris par l'ancien pamphlétaire ; il s'élançait dans les nues, et lesesprlts médiocres ne pouvaient l'y suivre. Mais elle blâma Richard de n*a voir pas accepté l'argent de Bazouche, qui avait gagné des sommes considérables depuis l'emprisonnement de l'écrivain. Les cinq mille francs qu'il offrait, à titre d'avance, n'étaient autre chose qu'une restitution sur la part des gains énormes des derniers pamphlets. Richard

BICHÀRD LOYAUTÉ 249

avait vendu chacune de ses brochures six cents francs à iûuio^rSf suivant la mode du commerce d^alors^ et chacun de ees pamphlets n'avait pas rapporté moins de quinze mille francs ^e bénéfices. Depuis la condamnation de l'écrivain, le débit de ces brochures s'était accru sensiblement; si la dernière était saisie et empêchée parle parquet, le public recourait aux précédentes, certain d'y trouver, en germe, l'esprit d'opposition qui s'était heurté tout d'un coup au gouvernement et qui, loin d'être brisé par l'emprisonnement, y puisait un nouveau relief. Soubise avait pu constater par elle-même, dans Paris, la vogue des anciens écrits de Richard ; elle ne mettait pas en doute que le libraire Bazouche, poussé par un certain remords, était venu offrir à Técrivain emprisonné une faible partie des gains dont on l'accusait peut-être déjà dans le parti d'avoir pris une part de lion.

Quoiqu'il comprtt la justesse de ces raisons, Richard en souffrait d'autant plus que son amour-propre lui interdisait de faire appeler Bazouche de nouveau.

— Il reviendra, lui dit Soubise. Au besoin, je ferai connaître la honteuse exploitation dans laquelle vous a tenu cet homme, et pour s'excuser aux yeux du parti, il vous fera les mômes offres.

Richard fut rasséréné par cette visite, qui lui montrait une femme aimante prenant chaudement ses intérêts, sachant descendre des sommets de la passion dans les tristes vallées où s'agitent les vulgaires intérêts de la vie. Un moment, il craignit de perdre son auréole en accusaut la triste situation dans laquelle favait laissé Bazouche, mais Soubise elle-même s'était plu à

£5iire reluire les rayons de gloire sans lesquels Richard ne pouvait exister. Il pensait qu*il n'existait pas deux femmes plus dévouées dans Paris : combien sa détention eût été dure et pénible sans les consolations et les tendresses de Soubise? Eu même temps, il fondait quelque espoir sur la visite de MM. Potel et Chaumont qui vinrent en effet le lendemain, mais qui jouèrent, -à propos du livre de Richard^ \^ même comédie de Bazouche, sous un autre déguisement. MM. Potel et Chaumont, payant patente de libraires-éditeurs au quai des Augustins, étaient des vermisseaux pour Tintelligence à côté de Bazouche. Tous deux jeunes, habillés comme des premiers commis de Malvina^ MM. Potel et Chaumont avaient manqué leur vocation en n'entrant pas dans un magasin de nouveautés. Potel était blond, Chaumont brun et méridional, en cette dernière qualité très-abondant en paroles. De la littérature, ils n'en savaient pas un mot, n'en montraient que plus de vanité, et éditaient, à force de crédit, toutes .les médiocrités chassées des comptoirs de la haute librairie. Un homme de lettres, pourvu qu'il fût convenablement ganté, verni et frisé, représentait leur idéal; ils n'eussent pas donné un sou aux hommes qui, la tête chargée de pensées, le corps ployant sous le cerveau , oublient de soigner leur toilette. Aussi s'entenddient-ils merveilleusement avec les médiocrités et en étaient-ils constamment victimes^ La maison Potel et Chaumont fut la première qui fonda la fortune des frères Lebigre, dont la librairie au rabais causa jadis une sorte de révolution en librairie. Le magasin Polel et Chaumont, encombré d'ouvrages dits ros-

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signais peut-être parce qu'ils ne chantaient pas, honteusement couverts de poussière, fut vendu tout entier au poids du papier aux fameux Lebigre de la rue de la Harpe, qui trouvèrent le secret d'écouler toutes ces médiocrités en vendant à moitié piix des livres qui leur avaient h peine coûté quatre pour cenL

Les Potel et Chaumont n'ayant pas dix mille francs de crédit chez les imprimeurs et les papetiers, jugèrent insensé d'éditer le grand ouvrage de Richard , quand celui-ci leur eut démontré la nécessité de cent mille francs de frais. En ce moment, Bazouche devenait un aigle, le vieux Bazouche avec ses habits sordides, rhomme qui se nourrissait de pain et de fromage. Potel et Chaumont étaient de vulgaires calicots, dans l'acception que venait de leur donner un vaudeville à succès du théâtre des Variétés. Aussi Richard, profondément humilié d'avoir écrit à des êtres si vulgaires, les traita de haut, surtout quand ceux-ci lui offrirent un règlement de cinq cent francs à trois mois, pour la livri^i* son d'un pamphlet. Ni argent , ni intelligence, ni relief, tel était le fonds sur lequel reposait la maisou Potel et Chaumont.

Les dures nécessités de la vie d'écrivain apparurent alors dans leur triste nudité aux yeux de Richard , qui, de nature faible, se sentit terrassé par la réalité d'une profession qu'il s'était plu à rêver purement poétique. Il n*étdit pas de ces hommes que les obstacles grandissent, qui ne trouvent de puissance que dans la lutte ; son cœur saignait des moindres blessures, et ses aspirations généreuses s'alanguissaient par le manque de pilotis soli-

des. Si Richard n'avait pas eu Soùbise pour lui faire oublier ce qu'il regardait comme une vive humiliation, la prison lui eût paru insupportable; mais un grand dîner que donna en son honneur le libraire Bazouche lui démontra que, si l'éditeur était sincère en refusant d'entrer dans l'entreprise de son grand ouvrage, il conservait de Tadmlration pour l'homme dont les pamphlets s'enlevaient comme du pain, disail-il. A ce repas où Richard fut fêté et traité en grand géniQ par les plus fortes têtes de la démocratie, il y eut un concert unanime pour engager l'écrivain à reprendre sa plume et à continuer de marcher dans la route glorieuse qu'il avait suivie jusque-là. Journalistes, avocats, militaires, semblaient avoir reçu le mot de Bazouche et insistaient sur la nécessité d'un nouveau pamphlet. Â la fin du repas, Bazouche lui-même, en trinquant avec l'illustre prisonnier, lui glissa dans la main cinq billets de mille francs, que Richard ému ne put refuser. Tous ces hommes semblaient compter sur lui, l'idolâtraient, le posaient en sauveur des libertés nationales; Richard fut vaincu. Il est rare de rencontrer de ces caractères de fer qui, n'obéissant qu'à leurs propres instincts, savent sacrifier fortune, honneurs, popularité, pour s'atteler à un travail long, pénible, dont le placement est incertain et l'avenir douteux. Richard crut aux autres et non à lui-même; il se laissa prendre au mot d'ordre politique qu'on lui coula dans l'oreille, et redevint le soldat obéissant d'un parti, quand il eût dû le commander. La politique est pleine de ces exigences; les partis les plus avancés n'existent que dominés par une sorte d'auto-

cratie qui enlève aux hommes leur libre examen, sans leur permettre d*agir suivant les. instincts de leur conscience. L'homme (jui s'écarte tout à coup, qui veut marcher en avant, librement, en agissant d'après sa' propre volonté , est un homme déclassé que les partis abandonnent, le jugeant plus dangereux isolé que s*il faisait partie d'un camp opposé; au contraire^ un esprit rangée qui ne souffre pas de cette domination, fut-il médiocre, sera mis en avant , acclamé et posé en homme de la plus haute intelligence, à cause de sa médiocrité^ qui n'inspire aucune crainte, et à cause de son asservissement. A ce dîner politique se trouvait un jeune Crenevois blond et rose, âgé seulement de vingl-quatre ans, qui venait de débuter par un éloge de Voltaire : sans vues nouvelles, sans aspirations éclatantes, ce livre obtint un certain succès par la raison que le Genevois répondait par cet éloge à des attaques violentes. Le parti récompensait le jeune écrivain de cette défense imprévue en faisant louer le livre dans tous ses journaux, en posant le Genevois en homme du plus grand avenir, et en appuyant fortement sur le génie do cet enfant sublime et destructeur pour lequel on se servait du procédé qu'emploient seulement les femmes. Rose, blond, Toeil bleu, la figure sans intelligence, sans angles, pariant peu, souriant niaisement, ce Genevois passait pour n'avoirlquedix-neuf ans, et il jouait son rôle en conséquence. Déjà on parlait de ses bonnes fortunes. Une dame maigre,qui n*avait pas plus de cinquante et uu ans, l'avait fait le roi de son salon politique : c était un brevet de capacité auquel il était difficile d'échapper.

iS

â5i BIGHARD LOYAUTÉ

Richard avait fui les charmes de cette persoiUM), qm^ par sa fortune» disposait d'une grande puissance da^s les journaux : de son alcôve sortaient des répuiati«»ks toutes faites, que ses salons confirmaient; Richard Iuh même, longtemps poursuivi par les rancunes de cette même dame» qu'il traita simplement avec politesse» eui à lutter contre la défaveur que savait répandre cette puis^ santé créature, mais il oubliait ces misères de la vie parisienne en se retrouvant avec Souhise , et le concours de sa plume était trop réellement puissant pour que des amis officieux n'intervinssent iBntre lui et Tennemie qu'il s'était faite par un manque de courtoisie.

Les besoins de Soubise, Tinvention du Genevois, l'uaanimité des hommes de son parti fiorent que» le sois même après le dîner, Richard s'engagea vis-à-vis de Bazouche à lui livrer le pamphlet que chacun attendait de lui. Grâce à la somme que lui avait glissée le libraire, il pouvait satisfaire aux premières nécessités de la belle Soubêse dans l'embarras; elle remercia Richard d'un de œ regards qui feraient fondre les millions dans la marki d'un homme pauvre: dans ce regard se lisait l'émotion d'une femme qui a honte d'entren^er l'amour et Targent, et qui rougit d'accepter des preuves matérielles ée l'homme qu'elle idolâtre. Une vive rougeur» des yeux attendris, un serrement de main particulier, payèrent Richard bien au delà du service qu'il venait de rendre à sa maîtresse; car l'argent n'entrait que pour une faible part dans ce service. N'ayant pas de besoins», vivant sobrement, Richard» sans cet accident» eût refusé les offres de Bazottche» se fût plongé dans le travail d'où devait

sortir son grand livre; mais pouvait-il laisser dans une situation embarrassée une femme aimée^ coupable d'avoir épousé un mari joueur? Aussi passa-t-il la nuit à mettre d'accord sa conscience littéraire et sa passion. Toutes choses peuvent se dresser dans le cerveau quand le levier est trouvé. Le levier, c'est la conscience. Pour son repos et son avenir, Richard se plut à chercher des motifs dans un ordre de raisons sophistiques; c'est par là que sont gangrenées souvent les plus belles intelligences. Je dois faire ceci ou je ne dots pas faire cela. QaBné l'homme arrive à composer avec luinnftme pour faire ce qu'il ne doit pas faire, quand if ne fait pas ce qu'il doit faire, la meilleure partie de son intelligence nattve s'enfuit en gémissant et ne revient plus au logis. Richard trouva mille raisons suffisantes pour écrire le pamphlet commandé, mais il perdit du même coup la force, le courage, la volonté, 'pour se remettre plus tard au grand livre qui avait germé un moment en lui.

On a observé que pFus un homme se sacrifie pour une femme, plus il l'aime. C'est ce qui e^rplique la passion qui s'empare à de certains moments d'êtres sans passions. Un banquier entretient une fille d'opéra; il ne Parme pas d'abord ; il y trouve seulement des^caresses à son orgueil. Qo'eHe fe trompe ouTertement, peu lui hnporte, mais comme il arrive sojivent, si la femme est forte, elle s'empare peu à peu de la confiance de Thomme d'argeni, elle le mine, elle le dévore. C'est alors seulement, quand il se sent sur une pente fatale, que cet être, qui ne dei6andait que des plaisirs matériels, sent palpiter en Un d*autres instincts plu& délicats. Il commence à aimer la

256 RICDABD f^OYAUTE

femme qui le trompe, qui le ruine, il Taime parce qu'elle lui coûte trop ; il se sent battu par le naufrage de sa fortune; il adore la femme qui a été plus forte que les spéculations, que le jeu de Bourse.

Il en fut ainsi de Richard, qui, le lendemain, vit entrer Soubise dans sa cellule, avec l'émotion première de ses premiers rendez-vous. Un léger tremblement s'empara de tout son êlre, des frissons parcoururent son corps ; il se sentait redevenu timide en présence de cette belle créature pleine de nouveaux charmes. Après une liaison de deux années, le renouveau se faisait sentir; Richard se trouvait en présence d'une femme qu'il aimait encore plus que par le passé. Quand Soubise voulut remercier l'écrivain du service qu'il lui avait rendu, celui-ci l'arrêta dès les premières paroles, et Ses regards semblaient dire : Ne suis-j'^ pas trop heureux d'avoir etTacé une partie de tes ennuib? En ce moment, Soubise était si séduisante, que pour elle Richard se fût condamné à rester un homme obscur; il eût sacriûé sa réputation, son avenir. Soubise eût ordonné un crime, Richard l'aurait exécuté; il était tout entier livré à sa passion, l'huma nité se résumait dans Soubise. Liberté, emprisonnement se confondaient quand Soubise était présente.

Ivre do bonheur, Richard, aussitôt que sa maîtresse fut parlifs se mit immédiatement à sa table de travail; il avait hâte de commencer le pamphlet promis au libraire Bazouche. A l'heure présente, ce n'étaient plus cinq brochures qu'il voulait livrer, mais dix, vingt, cent, afin de pouvoir satisfaire les besoins de Soubise. La tête en feu, il rêvait une réputation égale à son amour, afin

RICIIAKD LOYAUTÉ 257

de la faire partagfT à la femme qu'il adorait. Aussi, les premières pages qu'il écrivit se ressentirent-elles de la flamme qui ranimait : un feu singulier brûlait sous ces lignes qui s'alignaient trop lentement au gré de sa pensée; sa phrase, d'ordinaire large et majestueuse, se ressentait de cette situation^ en sortant du moule plus im* pétueuse et en brisant les obstacles. Quand Richard relut ce début le lendemain, il fut tout étonné des révolutions de son esprit; à peine reconnaissait-il ces lignes sorties de sa plume, et il fallait que l'écriture matérielle fût là pour le confirmer que lui et non pas un autre avait pensé de la sorte la veille. Jugeant plus froidement, il semblait un médecin qui consulte le pouls du malade : sa phrase avait la fièvre. La passion nouvelle qui courait en lui descendait jusque dans sa plume, et produisit des agitations qui se remarquaient sur la table de bois blanc où il écrivait, couverte de taches d'encre irrégulières, produites par une trop grande vivacité de l'écriture emportée par la pensée. Une nouvelle vie circulait dans son sang et ses écrits, et il comprit pour la première fois de sa vie la puissance de la phrase vivante, courant sans s'arrêter jusqu'à ce qu'elle tombe haletante: en effet, à la suite de ce travail, Richard s'était senti rompu, fatigué, et il lui avait fallu s'étendre sur son lit, non pas dans un état de douloureuse fatigue, mais avec la jouissance secrète d'un homme qui a accompli une tâche difficile, qui s'y est donné tout entier et qui en sort pour ainsi dire immatériellement. Après avoir fortement appliqué sa pensée^ Richard était resté sans pensées, étendu, les sens assoupis, le cerveau ensom

253 RICBABD LOYAUTÉ

nKïillé. Un arc qui a lancé au loin de glorieuses flèches et qu'on accroche à un clou n'est pas plus calme. Mais pour reprendre le ton de la veille^ il fallait la visite de Soubise : elle vint à son heure accoutumée. Richard entendit de loin des pas et se précipita à sa rencontre. Quel ne fut pas son désappointement de la voir arriver, suivie du jeune Genevois qui avait assisté au banquet des jours précédents 1 Sans remarquer la mauvaise impression qu'il produisait sur Richard, Soubise ptésenta le jeune homme, qui , dit-elle, manifestait le plus vif désir d'être mis en rapport avec un homme qu'il admirait. Cette présentation fut d'autant plus pénible pour Richard, qu'il comprenait que, sous le prétexte de rendre visite à un écrivain emprisonné^ ce Genevois venait chercher des compliments. Richard n'avait au* cune sympathie pour le livre du débutant, livre froid et raisonneur, plein d'un matérialisme étroit, p\x\sé dans les nombreux écrits du dix-huitième siècle. À force de lecture, le Genevois s'était approprié certaines idées des encyclopédistes, qu'il connaissait bien, mais il n'avait pris que leur lanterne, sans pouvoir rallumer la flamme expirée depuis longtemps. Si à vingt-deux ans, le Genevois promettait pour l'avenir un pédant philosophe entêté, sa liaison avec la vieille marquise de Vandœuvw montrait un homme désireux d'arrivé par n'importe quel moyen. Dès l'abord, il avait inspiré de l'antipathie à Richard : maintenant c'était presque de la haine; cependant la politesse ne permettait pas de lui manifester du mépris; Richard cherchait à faire partager ses secrets-sentiments à Soubise par des regards d'intelli-

BlCHAltD LOTAVTÈ SS/9^

genoe; mais Soufoise, loin de s'associer à la froideur <le réception de soq amant, foisail les honneurs ^e la cellule comme si elle eût été dans son salon. Elle activai! la conversation entre les deuz écrivains, et ne semblait pas remarquer le désir de Richard, dont les coups d'œil expressifs se perdaient sans être remarqués.

Après une heure de conversation, qui roula presqœ exclusivement sur la politique, le Genevois se leva, et fiichard espéra que Soubise resterait ; mais elle pria le jeune homme de la reconduire, et ce fut en vain que le prisonnier tenta de lui faire des signes d'intelligence pour pouvoir lui parler tête à tête. Au lieu de la douce après-midi qu'il attendait et de la laborieuse soirée qui devait lui succéder, Richard fut pris d'une sorte de jalousie que comprendront ceux qui ont aimé réellement, à ces premiers moments où l'on souffre même de la présence d'une femme amie qui s'empare de la personne d'un être cher, (^ l'on rêve une solitude éternelle à deux, un échange continuel de pensées et de paroles* Inquiet, mécontent de lui-même, Richard cherchait à ^blier dans le travail cette visite malencontreuse, mais l'image dti Genevois ne pouvait le quitter, et la figure rose et le sourire niaisement enfantin de l'écrivain qtfon s'efforçait d^avenler étaient tout ce qu'il pouvait tirer de son cerveau; les quelques pages qu'il produisit en se forçant portaient l'empreinte de l'état d'agacement produit par cette visite. L'idée s'enchaînait aussi mal que les phrases, les phrases se déroulaient péniblement, sèches comme le gosier d'un voyageur dans le désert : entre rimprovisation ardwite de la veille et la tension

260 RICHARD LOTAUIÉ

maussade de ces dernières pages, il y avait la différence d'un brillant cheval arabe dans une fantasia et Tessoufilement d*un cheval poussif attelé à une charrette dans un mauvais chemin.

Le lendemain, Soubise fut frappée de Tair de mécontentement empreint sur la physionomie du prisonnier, qui resta froid devant les marques d'affection de son amie.

— Souffrez-vous? dit-elle, ne comprenant rien à son silence.

Après quelques minutes :

— Le Genevois! s'écria Richard.

— Ai-je eu tort de vous l'amener ?

— Pouvez-vous le demander?

•— Il m'avait tant priée de me faire faire votre connaissance; il vous admire tellement !

Richard haussa les épaules en signe de doute.

— Vous croyez sérieusement qu'il m'admire ; ah ! Soubise^ vous ne connaissez guère les gens de notre profession... Ce petit bonhomme est infatué d'amourpropre sous une apparence modeste. Ne Tavez-vous pas remarqué à ce dtner où il recevait les compliments les plus exagérés ? On eût dit un saint d'église qui reste calme devant les prières des fidèles... Sa fausse modestie me faisait pitié... Mais il ne s'agit pas d'admiration feinte ou réelle : en entrant ici, j'ai laissé à la porte de la Conciergerie tous ces mensonges de la vie d'écrivain ; c'est vous que je veux, c'est votre présence, c'est votre affection... Le reste m'est indifférent. J'ai si peu de temps à vous voir , à vous entendre, et vous m'amenez un étran-

RICHABD LOYAUTÉ 261

ger qui empêche toute inlimité eutre nous, qui me glace, qui m'irrite.

— La prison vous affecte, dit Soubise; n'est-ce pas dans votre intérêt que j'amenais ce jeune homme? Il envoie tous les huit jours une correspondance en Suisse; il rendra compte de la conversation qu'il a eu Tbonneur d'avoir avec vous, à la Conciergerie. Qu'il vous admire ou non, qu'ifii porte ! la position qu'il occupe dans le parti libéral lui fait un devoir de paraître sympathiser avec vous et vos idées. Je travaillais pour vous : vous êtes un ingrat, avouez-le, méchant homme !

Richard reconnut que Soubise avait un sentiment droit de la vie; désormais il se laisserait guider par elle et obéirait aveuglément à sa direction. Cest ainsi que peu à peu l'écrivain arrivait à n'agir que d'après une influence étrangère, qui, toute douce qu'elle fût, l'empêchait de mettre en activité les rouages de sa volonté. Cependant, au bout d'une huitaine de jours, le pamphlet, arrivé à bonne fin, fut livré au libraire Bazouche, qui promit de le faire imprimer avec toute la rapidité désirable. Le lendemain qui suivit la livraison du manuscrit, alors que Richard se délassait par avance à l'idée de revoir Soubise, elle ne vint pas. Richard s'était fait une fête, maintenant l'esprit hbrc et dégagé de toute préoccupation, de la venue de Soubise, etceite privation lui fut d'autant plus sensible, qu'il ne pouvait plus vaincre son ennui par le travail. Que pouvait-il être arrivé à Soubise? Chaqueminute qui éloignait l'espoir de la voir entrer amenait une nouvelle interprétation de son absence; à la place de Soubise, entrèrent les premières ombres du

crépuscule, qui trouva Richard livré à ses tristes pensées, comme un homme abattu par le pressentiment d'un grand malheur. Un petit mot de billet de Soubise annonçait qu'elle était prise d'une indisposition qui no lui permettrait peut-être pas de venir le lendemain; par ce mot^ Soubise priait Richard de ne point s'inquiéter d'une indisposition sans gravité, quoiqu'elle souffrit beaucoup de névralgies. Loin de calmer l'écrivain, le billet fit paraître dans tout son jour la séparation forcée qui existait entre les amants : libre, Richard eût volé à la maison de Soubise, à toute heure, sans choquer M. de Pontlevoy, qui restait momentanément une partie de la nuit à jouer hors de chez lui. Aussi Richard iil-ii pri^ le préiet de police de lui accorder une sortie extraordinaire, permission qui lui fut accordée immédiatement Au moment où il allait entrer dans la maison de Soubise, celle-ci parut, belle, fraîche, en grande toilette. Richard fit un mouvement de surprise.

— i'aliâis vous voir, dit Soubise.

— Gomme vous êtes belle I s'écria Richard d'un ton jaloux.

— Ne vous étonnez pas que 4a maladie pousse à la toilette; ennuyée d'avoir été renfermée hier tout le jour, je voulais aller au bois...

— Et moi? dit Richard.

— Oh ! je vous aurais rendu une petite visite et je suis heureuse de vous avoir rencontré, je vous emmène.

— Cestune bonne idée que vous avez, Soubise; il y a si longtemps que nous ne nous sommes promenés ensemble, seuls...

miCEARO LOTÀUTÉ 1KS

Sonbîse parut embarrassée.

— Nous ne serons pas seuls, dit-elle, M«« la marquise de Vandœuvre m'a offert une place dans sa voiture,

— La marquise de Vandœuvre, s'écria Richard , vous la connaissez?.,

— Elle est venue hier me rendre viate et m'a trouvée maladive; aussi m*a-t-elle engagée à l'accompagner au bois pour me distraire.

— Vous voyez cette femme , dit Richard ; elle ne peut que me vouloir du mal.

— A vous? mon cher Richard; vraimMit, la prison vous rend injuste, La marquise n'est Tenue chez moi que pour vous; elle n'a pas cessé de me parler de vous; votre nom était sans cesse sur ses lèvres ; j'en étais presque jalouse. M»» de Vandœuvre vous aime encore, malgré que vous l'ayez traitée froidement... Si elle n'accourt pas à la Conciergerie, c'est qu'elle n'ose; elle craint d'être mal reçue... Elle me Ta laissé entrevoir, en déguisant l'amour qu'elle vous porte sous une admiration politique qui cache bien des flammes.

— Je n'ai que du mépris pour cette femme, disait Richard, et je ne comprends pas qu'elle puisse mener les hommes distingués qui vont chez elle. Tous ont la môme opinion que moi et ils la fréquentent : ils la savent hautaine, aristocrate, et des républicains consentent à lui donner de la puissance en faisant cercle chez elle!

— Comme vous la jugez mal ! Est-ce sa faute si elle vous admire?

— Vous croyez à son enthousiasme. Pauvre Soubise, <]Qe vous êtes naïve! Elle m'admire comme le Genevois

2M BICBABD LOYAUTÉ

m'admirait: elle est encore plus fVoide que lai; tous deux peuvent s'entendre; ils n*ont pas chacun la moitié d'un cœur, mais à la place une ambition aiguë qui les dévore. M»' de Yandœuvre a voulu jouer un rôle en politique; dans ce but, elle s'est jetée à la .tète de tous les hommes marquants de notre parti. Beaucoup s'y sont laissé prendre et sont restés ses amis; il faut croire qu'elle a surpris quelques-uns de leurs secrets. Pour moi, je vous ai dit quelle avait été ma conduite avec elle^ et c'est vous, Soubise^ qui me poussez à la revoir.

— Vraiment, peut-on être jalouse de la marquise! Pouvais-je refuser Tin vitation d'une femme haut placée, qui a eu la politesse de venir me rendre visite, et qui, pendant que j'étais malade, séparée de vous, m'a fait oublier votre absence en ne me parlant que de mon Richard?

— Ainsi, vous êtes décidée à y aller ?

— Si vous m'y accompagnez.

— Si je refusais!...

Soubise ne répondait pas.

— Allons, dit Richard, puisque vous l'exigez.

— Ai-je une volonté, Richard ! Vous savez le contraire; mais il serait inconvenant de prévenir à cette heure M"e de Vandœuvre de mon refus... que lui dirai-je?

Cette conversation se tenait en marchant dans la rue de Rivoli.

— Voici la marquise à son balcon, dit Soubise, elle nous a vus. Il faut monter.

Richard suivit Soubise avec résignation et entra mélancoliauement dans les appartements de M>°« de Van-

KTCHAIID LOYAUTÉ Sfô

dœuvre, qui a^élança hors de son salon pour se précipiter au-devant de récrîvain et lui serrer vivement la main. Tout ce que la conversation parisienne renferme d'artifices fut employé par la marquise, reconnaissante de la rentrée de Rickiard ; à diverses reprises, l'écrivain avait été amené chez elle, mais il n'y faisait que de courtes apparitions et ne revenait que selon les lois de la plus stricte politesse. Après avoir complimenté Richard sur tous les tons. M"»» de Vandœuvre embrassa Soubise pour la récompenser d'avoir amené ce sauvage qu'on voyait si rarement. Richard ne savait quelle contenance tenir en présence de ces flatteries, de ces adulations mensongères. En face de la marquise, il se sentait devenir misanthrope , tant il lisait au fond de ces paroles caressantes, démenties par une voix froide, que l'usage du monde n'avait pu assouplir entièrement.

^À quoi^ bon tant de paroles Inutiles? se demandait l'écrivain cuirassé contre des éloges exagérés qui le gênaient plus qu'une haine sincère. Jugeant la marquise profonde en méchanceté, Richard eût voulu la voir s'abandonner à ses instincts, à son dépit, à sa rancune : alors elle eût été une femme naturelle, montrant ses passions ; mais le masque qu'elle portait constamment, la comédie qn'elle jouait, la rendait odieuse aux yeux de Richard, qui comparait Soubise à la marquise, et qui jugeait d'autant plus favorablement la sincérité jusqu'alors attachée aux moindres actes de celle qu'il aimait.

Un laquais vint annoncer le Genevois, et Richard fut obligé d^accueillir cordialement celui qui était venu lui rendre visite en prison; mais ce fut un nouveau sujet de

Sfi6 miCHABD XiOTÀDTB

dépit. Richard se trourait en présence, pour qodqaes heures, de deux êtres >antipathiques. Pour Soubise^ elle se laissa emmener au bois dans la voiture de la mar* quise, avec une joie qui se lisait dans ses yeux. Un léger sentiment de vanité perçait dans son contentement : elle, ia femme d*un chef de bureau, traitée en égale par la marquise de Yandœuvre^ peu accoutumée à montrer de l'amabilité aux femmes et qui semblait oublier tout amour-propre pour vanter la grâce et la beauté de la maîtresse de Richard : de temps en temps, cdui-ci se demandait s*il ne rêvait pas, s*il se trouvait réellement en voiture à côté de Soubise et en face de ia marquise. Mme ^Q Vandœuvre, comme toutes les femmes intelligentes, affectait un profond mépris pour les personnes de son sexe : les relations qu'elle entretenait avec les hommes les plus distingués de Paris, Teffort qu'elle faisait pour se mettre à leur niveau, l'étude, la lecture, la préoccupation des idées d'avenir lui faisaient tenir en pitié de pauvres êtres dont la vie se passait en coquetteries, en toilettes et en propos insignifiants. Aussi le salon de la marquise était-il presque entièrement composé d'hommes ; Je peu de femmes qui s*y voyaient montraient une insignifiance dMntelligence et de beauté : la marquise ne pardonnait pas à ces deux qualités. EUe voulait être la première femme intelligente de Paris, d en même temps son instinct se révoltait de rencontrer la grâce et le Charme chez d'auUnes femmes.

Richard, qui connaissait à fond la marquise, ne put s'empêcher d*être séduit par rafTection qu'elle semblait porter à Soubise : elle reniait tout son passé et se faisait

miGHARD LOYAUTÉ 267

bonne et aimante pour u&e jeuae femme, parce que cette femme appartenait à Thomme dont elle désirait Tamitié. La froideur, la contrainte se fondirent comme par enchanlementen face duraisonnement suivant :Peut- ^Ire la marquise n'est-elle pas si mauvaise que je me la suis faite ! Même te Genevois était oublié, et Richard se plut à voir froissé Tamour-propre du jeune homme, à qui Mme de Yandœuvre adressa rarement la parole.

— Pour vous refaire de votre prison, dit la marquise, que vous seriez aimable, monsieur Richard, de venir passer un mois à ma maison de campagne !

Et comme Richard, étonné de cette nouvelle preuve d'affection, ne répondit rien sur l'instant.

— Tous vos amis y seront, continua M»»« de Vandœuvre; je me fais forte d'obtenir un congé pour M. dePontlevoy.

Soubise remercia- la marquise d'un coup d'oeil, et Richard, désormais, se laissa aller à une expression de reconnaissance d'autant plus vive, qu'il voulait faire ou- . blier par là à la marquise les mauvais sentiments dont il l'avait crue coupable.

Ainsi Richard jugeait de son importance politique. Une femme qu'il avait blessée mortellement oubliait ses rancunes pour se dévouer entièrement à lui ; elle ne conservait môme pas de jalousie contre une rivale jeune et belle. Etait-ce indifférence ou ligne de conduite? c'est ce que l'écrivain put constater le soir, après un charmant dîner improvisé dans un cabaret à la mode du bois de Boulogne. La nuit venait; la marquise proposa un tour à pied sous les ombrages frais, pendant que la

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voiture suivrait. Richard prît par politesse le bras de Mne de VandœuiTe.

— Je suis heureuse maintenant, lui dit-elle, et je voudrais voir tout le monde heureux autour de moi.

Cette conQdence fit connaître d'un mot la conduite de la marquise, qui parla longuement de son affection pour le Genevois; son cœur était rempli, et Richard, qui aimait, jugeait que 1-amour avait changé le caractère de la femme politique. Une après-midi suffit pour faire fondre les nuages qui existaient entre Richard et la marquise; maintenant, confiant, expansif, Técrivain répondait aux confidences de M^î* de Vandœuvre par les siennes propres. Il ouvrait son cœur à une amie en lui en étalant tous les trésors, comme un collectionneur avide de décrocher ses tableaux pour les montrer à un connaisseur. Richard parlait de Soubise à une amie et se trouvait aussi heureux que de lui donner le bras. Qui peut bien comprendre la confidence d'un amour sinon une femme aimée? Le cœur de la marquise était plein, elle l'avait avoué, et Richard ne risquait pas de le faire tressaillir en lui confiant les propres tendresses dont le sien débordait.

Quand la marquise, après être arrivée à son hôtel , donna Tordre h son cocher de conduire Richard à la Conciergerie en compagnie de Soubise, qui devait terminer la soirée chez elle* Richard jura une amitié profonde à M"* de Vandœuvre, pour la confiance qu'elle lui avait témoignée.

— Maintenant je commence à être jalouse, dit Soubise, étonnée d'entendre de la bouche de son amant Té-

KICHARD LOYAUTÉ â69

loge de la femme qu*i1 avait peinte sous des couleurs si dures quelques heures auparavant.

Cette réaction produisit un excellent effet sur les idées de Richard, qui se remit au travail le cœur satisfait, en ressentant de cette nouvelle amitié une douce émotion^ dont sa veille proûta. Le lendemain^ à la pointe du jour, Richard reçut un petit billet parfumé^ dont Tenveloppe, l'écriture, le cachet, annonçaient un pli de bonne compagnie. M«ne de Vandœuvre, sous le coup de la soirée de la veille, ne s'était pas mise au lit avant d'envoyer au prisonnier le trop plein d'affection que celte soirée avait fait déborder en elle: il n'y avait que quelques mots, mais délicats, affectueux, amicaux, devant lesquels s'effaçaient les anciennes poursuites de la femme politique. La marquise donnait à entendre son bonheur d'avoir conquis une amitié si haut placée que celle de Técrivain, amitié que rien ne pouvait désormais briser. Quelques phrases sur la fragilité de l'amour terminaient le billet. Richard fui complètement heureux entre l'amitié aimante de Soubise et l'amitié amicale de M~e de Vandœuvre, l'amitié d'une femme étant remplie de délicatesses inconnues aux hommes les mieux élevés. Richard se dit que, quand les femmes voulaient être raisonnables, elles possèdent cette qualité à un bien plus haut degré que les hommes. La marquise préférait une amitié solide à une liaison passagère très- courte, assez longue pour faire naître des chagrins, des haines que rien ne saurait éteindre. S'il lui restait quelque charbon mal éteint de son ancienne passion, elle en avait fait courageusement le sacrifice, comme dans un incendie il est d'usage de

S70 BICHABD LOYAUTÉ

couper le feu en abattant une maison encore intacte, voisine de la flamme.

Soubise arriva, qui ne tarit pas en éloges sur le compte de la généreuse marquise, dont elle s'était séparée la veiUe dans les meilleurs termes.

— Voici pour vous attacher à moi, avait dit M™* de Yandœuvre, en lui passant au bras un bracelet élégant en fer sculpté.

Rien de plus délicat que ce cadeau, œuvre d*art et de luxe, dû k Tun des plus fameux ornemanistes de Paris; les matières précieuses en étaient exclues, tels que l'or, les pierreries; mais ce morceau de fer curieusement ouvragé, dont la matière première était sans valeur, avait dû coûter plus qu'un bracelet en diamants par le fini du travail et le goût de l'artiste. Pour mettre Soubise k son aise. M"""* de Vandœuvre s était engagée à diner sans façon chez elle; aussi M"''' de Pontlevoy, dont la table était d'ordinaire médiocrement servie, courait-elle Paris pour offrir à la marquise un repas digne d'elle. Ëtle n'avait fait qu'aiirer à la Conciergerie, étant fort pressée, afin de ne pas laisser Richard dans l'inquiétude, et celui-ci pressa lui-même Soubise de ne rien négliger pour recevoir sa nouvelle amie.

— Nous serons l»en heurwix dans ce château l'automne, ditSoubise«

— Vous avei accepté?

— Ne £èut-il pas que notre Richard oublie sa prison et qu'il prenne des bains de verdure? a dit la marquise. J'ai consenti pour vous encore plus que pour moi.

Richard resta seul dans sa cellttle, dont il ne voyait

HIGHARD LOYAUTÉ 271

plus les murs sales. Le moi de Soubise le transportait dans des massifs d'arbres épais^ à travers lesquels se glissait sournoisement un rayon de soleil ; ses pas disparaissaient dans des tapis de verdure qui se faisaient tendres pour porter les deux amants : le silence était troublé seulement par des chants d'oiseaux invisibles, qui s'éloignaient afin de ne pas froisser Toreille par leurs accents aigus. Tout était ombreux et silencieux dans ce mirage que les yeux de Richard entrevoyaient- Sous ces verdures tranquilles , Tamour puisait de nou* voiles délicatesses; la bouche avait peur de parler, Toreille d'écouter; les battements du cœur étaient plus distincts; il semblait que les âmes conversaient ensemble et se reposaient de la brutalité des sensations de la ville* La nature longtemps asservie reprenait ses droits ; elle faisait entendre un langage mystérieux qui sortait des herbes, des fleurs, de l'air, de la lumière : la moindre brise était un incident dramatique, le jeu des rayons . dans le feuillage faisait oublier les meilleurs tableaux^ aucune symphonie ne pouvait rendre un battement d'aile, un cri de cigale, une note de bouvreuil.

Ce rêve délicieux, dont Richard ne put déterminer la durée, était dû à M^^^ de Vandœuvre. Ainsi peut-être, cette personne maigre, hautaine, aux mœurs dissolues, ambitieuse et sans cœur, avait-elle été douée par la civilisation do ces vices que l'écrivain haïssait. Il résolut de se corriger dès lors de ses premières impressions, et de chercher dans 1 homme ce qu'il devait être loin du séjour des villes ; c'était comme une épaisse croûte de glace à casser, souslaquellecoulaitune eau pure et daire.

'-lî'-I RICHARD LOYAUIÉ

Qui sait, se demanda Richard, si la marquise n'est pas victime d'un premieramour, si elle n'a pas cherché, dans les excitations fiévreuses de nouveaux attachements, un oubli à ses dévorantes pensées ? Autant jadis les réflexions de Richard étaient amères au souvenir de la marquise, autant aujourd'hui elles s'imprégnaient de nuances favorablement amicales. Soubise ne contribua pas peu è entretenir le prisonnier dans ces heureuses dispositions; elle était devenue l'inséparable de Mme de Yandœuvre, qui la traitait en enfant gâté. La voiture de M"»' de Vandœuvre appartenait pour ainsi dire à Soubise, qui en disposait presque chaque jour pour venir à la Conciergerie. Soubise dînait le plus souvent à Thôtel de la marquise, et y restait en compagnie le soir ; chacun lui faisait fête, et comme Richard, un jour, laissa percer une pointe de jalousie, elle se récria vivement.

— Si vous saviez ce que j'ai fait pour vous, lui ditell3.

Elle n'en dit pas plus, semblant émue et désireuse de se laisser surprendre son secret. Richard la pria tellement que son trouble augmenta ; pressée, elle se pencha à l'oreille du prisonnier et lui parla à voix basse.

— Ce sont des vers ! s'écria Richard étonné.

— Oui, je les ai composés depuis huit jours, et je n'osais vous les dire.

Richard paraissait embarrassé.

— Tout le monde m'en a fait des compliments chez I^uise.

—Louise? dit Richard.

— La marquise... et vous ne m'en dites rien , ingrat!

Ainsi que beaucoup d'hommes, dont la vie pénible consiste à enchaîner des idées, Bichard avait une admiration médiocre pour les femmes littéraires. La poésie est une couronne brillante qui laboure le front des poëtes. Si elle est garnie au dehors de pierres étincelantes, des pointes de fer sont au dedans, qui font souffrir sans relâche le malheureux que la foule acclame. Une fois posée sur la tête de l'imprudent qui s'est laissé prendre à ses riciiesses, cette couronne ne le quittera qu'au tombeau: les pierres brillantes pourront s'en détacher une à une, l'or se noircira, mais le cercle fatal restera toujours sur la tète du poëte, plus martyr que les saints couverts de cilices, que les illuminés qui se fustigent avec des lanières de fer. Devant cetle couronne disparaissent les intérêts de Thumanité, les devoirs de la famille, Tamour pur; il faut chanter, et ne pas cramdre des souffrances enfantées par des sensations trop délicates, inconnues au reste des hommes. Le poëte ne s'appartient plus, il est à sa couronne. Combien regrettent une existence tranquille les femmes qui se sont laissé entraîner vers la gloire de la publicité? Quand elles aiment, ce sont des étrangetés de passions inquiètes que feur donne la poésie à laquelle elles sont asservies; elles contractent à ce métier de penser des aspirations fiévreuses, que rien ne peut satisfaire ; elles en oublient leur caractère de femme; toujours elles restent inassouvies.

Telles furent les impressions douloureuses de Richard,

S74 RICHAKD LOTAUTB

qui frémH à l'idée que la poésie s'était emparée de Soubise.

— Tous ne me dites rien, reprit-elle.

— Vos vers sont très-beaux, dit Richard, qui n'eut pas le courage de communiquer à sa maîtresse les réflexions qui se pressaient en lui.

— On dirait que tous n'êtes pas content, Ricbarrf, dit Soubise, étonnée d'entendre un compliment banal après les vives admirations qu'avaient soulevées ses vers dans les salons de M"* de Vandœuvre; Louise m'a fait les lui Teâire trois fois, c'est elle qui a vaincu mes scrupules en m'engageant à vous les réciter. Ces vers ne prouvent-ils pas que je pense à vous nuit et jour : car je les ai composés la nuit.

— Ils sont charmants, ma Soubise ; mais je ne voudrais pas vous voir passer les nuits à vous livrer à des compositions fatigantes.

Le ton dont ces paroles étaient dites fit voir à Soubise que Richard ne partageait pas Tenthousiasme du salon de M*** de Vandœuvre : les vers étaient médiocres ; c'est une raison de plus pour obtenir les louanges exagérées de la bonne compagnie, qui de temips en temps se donne la cruelle joie de jeter un poëte au mafeu de l'arène, pour, derrière les éventails, le dévorer de remarques moqueuses et satiriques.

Une certaine froideur était résultée de cette confidence poétique : Soubise ne revint pas le lendemain, et Richard passa une nuit- tellement agitée qu'il résolut d'obtenir son pardon. A cet eflfet, il écrivit une lettre, dans laquelle il disait à Soubise les inquiétudes qui le tenaient:

ii€Hiiii> LOTAirrK S75

il se reprochait de n'avoir pas témoigné sa reeonnaissauce ponr les qoeh^ues vers qui lui étaient dédiés; il les trouvait admirs^les, et il comprenait que Soubise cberchèC à hausser son intelligence. Dans le principe, Richard avait souri de cette poésie ; maintenant^ il y croyait, et Soubise lui paraissait une femme plus remarquable que par le passé. M™* de PonlJevoy revint en triomphatrice, un sourire légèrement dédaigneux sur les lèvres, et le faible Richard sentit une chaîne nouvelle s'aecrodier h son cou. Cependant cette froideur s'éteignit peu à peu, et Soubise avoua à Richard qu'elle était jalouse de sa réputation et qu'elle espérait, dans l'avenir, des succès poétiques destinés à la rendre régale du pamphlétaire. Richard était loin de partager des illusions qu^l n*osait combattre; mais la marquise de Vandœuvre lui fit tant de ccHnpfiments de Fintclligence de Soubise, qu'il crut n'avoir pas compris jusque-là la femme qu'il aimait. Ses lettres, qui furent publiées plus tard soas forme de roman par la belle Soubise, en font foi. On y voit un homme qui s'accuse d'avoir aimé une femme, et oublié la poésie latente qui est en elle. Il s'en veut de n'avoir pasdécouvert ce filon intelligent que l'amour lui cachait r ces lettres seraient fort curieuses si Soubise n'avait eu la malheureuse idée de leur donner une couleurromanesque, ce qui en a atténué le vif accent. Dès que Soubise vit son avenir littéraire bien constaté, elle rendit des visites moins fréquentes au prisonnier, qui s'en plaignait doucement; mais les raisons ne manquaient pas : le travail, les visites aux journalistes, la fréquentation du monde littéraire, les études, la lecture,

^6 RICHABD LOYAUTE

la nécessité de se tenir au courant des nouveautés dramatiques. Richard souffrait en silence de ces raisons, lï voyait Soubise sur une pente fatale, et ne trouvait rien pour rarrôter; d'ailleurs. M"** de Pontlevoy avait trouvé un motif impérieux pour se livrer à la littérature. Ses dettes augmentaient de jour en jour, de m^me que ses frais de toilette; le rang qu'elle occupait chez la marquise la forçait à des dépenses formidables; l'idée d'écrire lui vint naturellement, et elle avait été d'autant plus encouragée dans cette voie, que l'avocat qui 01 condamner Kichard à la prison lui procura un livre d'éducation, payé un prix raisonnable. Un libraire, dont la spécialité est d'éditer des livres pour la jeunesse, eut un procès pour une question de propriété littéraire, procès important, gagné par le même avocat, qui mit en relation M"** de Pontlevoy avec l'éditeur. En un mois, Soubise avait gagné six cents francs à écrire un livre léger sur l'éducation, sans soupçonner que les Pestalozzi ont passé des années de pratique avant d'oser traiter un tel sujet ; mais la plume ne pèse guère dux mains des femmes! S'il en est quelques-unes qui, fatiguées de leurs propres souvenirs, ont fait déborder la passion dans des pages brûlantes, empreintes d'un sentiment réel, combien malheureusement ressemblent à une machine à vapeur de chemin de fer^ dont les roues, portant des plumes de fer, traceraient des caractères sur la voie I La pensée et l'observation sont souvent absentes de ces lignes rapides auxquelles le cerveau semble n'avoir aucune part.

Richard fut heureux que Soubise écrivît pour les

librairies d'éducation ; il croyait que sa maîtresse obéissait à des principes certains et qu'elle avait développé en elle le sentiment de Tenfance. Aussi, au moment de cette bonne nouvelle, dédia-t-il à Mm« de Ponllevoy sa brochure, dont il venait de recevoir les dernières épreuves. Dans cette dédicace, dont chaque ligne trahit la passion, se lisait un encouragement pour Soubise dans la voie pénible de la publicité. Cependant le prisonnier tenta un dernier eflfort. Par un travail de nuit et de jour, il arriva à écrire deux nouvelles brochures avant que la première fût publiée, il les envoya au libraire Bazouche, en lui faisant une demande d'avances. Bazouche vint en grommelant; le commerce allait en-" core plus doucement que par le passé : il n'était pas en fonds ; il avait prêté mille francs à celui-ci^ deux mille francs à celui-là, les auteurs s'entendaient pour le ruiner; ils n'étaient pas raisonnables, ne vivaient que d'avances, le remboursaient rarement, et mille autres raisons qui démontrèrent à Richard que sa demande était à peu près rejetée. Cependant, après de longs pourparlers, Bazouche souscrivit à l'écrivain pour cinq mille francs de billets à des échéances dérisoires et sans valeur dans le commerce. Richard, ignorant en matières de banque, serra affectueusement la main du vieux libraire^ se croyant à la tête d'une somme réelle de cinq mille francs; mais son illusion ne fut pas longue, lorsqu'il s'agit de négocier les billets, échelonnés de trois mois en trois mois, et dont la dernière échéance allait à plus d'un an : nul banquier ne voulut se charger d'escompter un papier de librairie si lourd. Appelé de nouveau, Bais

278 RICHABD LOYAUTÉ

zouche rejeta la faute sur les écrirains, qui ^«r leurs dettes diseréditaieiit la librairie; mais eomme il était bon sur la place, il pouvait indiquer à Richard ub commissionnaire do qoat des Aguostins, qui accepterait son papier à un taux raisonnable. Les cinq mille francs produisirent net trois mille deux cents francs^ chez Fbonnéte commissionnaire^ qui était un compère du rusé Bazouche. Le célèbre libraire de la Galerie de bois spéculait sur le besoin d'argent des écrivains, en les payant autant que possible en billets, lesquels billets étaient acceptés par un de ses anciens commis^ devenu commissionnaire en librairie, et ils se partageaient le»i)é0élîce& usuraires.

Qu'importwt à Richard? Il avait troi» mille francs,, dont il envoya aus»tôt les deux tiers à Soubise, qu'il savait dans la gène. Peut-être cette somme pouvait-elle l'arrêter dans ses idées Httéraires 1 Pettt-être Teviendrait-^lle à cette aimable simplicité de sentiment» qn-'il. \m coonut dans Torigine de leur liaisoflL Richard aittendait avec anxiété sa ms^tresse, le lendemain de cet etrvoi ; elle ne vint pas, ei envoya un simple mot :

— Ami, merci de ce nouveau sacriâce; je par» pour quelque» Jours en voyage pour faire des étude», ne soyez pas inquiet 1 Je ne manquerai pa» de vous donner bientéè de mes nouvelles.

La chute d'une poutre sur la tèlie n'eût pas pro€l«iit un eâèt pkts> doi^^oureux et phis sourd que le» quelques maks du billet, car Richard resta, quelques minuties sans autres sentimeats que celui d'un coup brutal qui l'atteignait subitement.

MCHARD LOYAUTÉ S79

— Elle est partie ! s*écriait-il, en voyant alors pour la première fois les murs de sa prison dans toute leur horreur. Pourquoi partie ? Pour où aller I Soubise ne le disait pas ; elle ne voulait donc recevoir aucune lettre du prisonni^. Elle mettait en avant des études.

— Des études! s'^écriait avec un rire amer le malheureux Richard. Quelles études?

Il souffrait d'autant plus qu'il avait pensé que renvoi desd^x mille francs arrêterait M"« de Pontlevoy dans ses aspirations littéraires, e* qu'elle arriverait le lendemain joyeuse, débarrassée de ses soucis d'argent. Et à sa place étaient venus une dizaine de mots froids^ un simple avis, tel qu'une personne pressée en écrit h un indifférent. En ce moment la jaune jalousie entra en rampant dans la prison et se gHssa sans être vue jusque dans le cœur du prisonnier; Richard essaya de lutter contre elle; mais c'était comme l'hydre aux mille têtes, dont on arrache avec peine quelques-unes et qui repoussent encore plus nombreuses; c'était un de ces polypes dont la vie est partout, qu'on taille, qu'on rogne, et dont chaque fragment constitue toujours un polype. Pour échapper à ce cruel ennemi, Richard se mit au lit, et reconnut que la chaleur lui était encore plus insupportable que le froid de la cellule. Partout où il tournait ses regards, des voix lui criaient le nom de Soubise, qu'il eût voulu oublier^ et il semblait que le mot partie ! était Inscrit en lettres ardentes sur les murs de la prison. ,

En liberté il eût couru la ville pour avoir des nouvelles de Soubise, il eût rafraîchi son front brillant à l'air de la campagne; il eût ti^ son corps de fatigues,de courses;

mais en prison! Que lui ai- je donc fait? s'écriait-il en mesurant avec terreur la grandeur de son affection. Plus il aimait, et plus il se sentait terrifié! Sa vie, son sang, son corps et son âme, il avait tout donné à Soubise; il n'existait que pour elle, et elle avait fui emportant ce précieux dépôt , laissante la Conciergerie un pauvre être abandonné, désormais sans volonté, sans pensée. Alors il s'apercevait des barreaux de fer de sa fenêtre qu'il secouait et qui restaient immobiles dans le mur. De temps en temps, il rallumait sa lampe pour relire ce fatal billet, qu'il épelait, n'y croyant pas, et la réalité de caractères bien connus lui faisait souffler convulsivement la faible flamme qui éclairait la trahison de Soubise; ou bien il ouvrait son portefeuille et en tirait les dernières lettres de sa maîtresse, afin d'en confronter la forme et le fond. La forme en était la même, des caractères maigres qu'il avait baisés plus d'une fois, mais le fond! A quatre jours de là il avait reçu un petit billet spirituel et amical, huit jours auparavant un mot amoureux , un mois en arrière une lettre pleine de passion. La transition n'était que trop palpable : l'amour avait cédé la place à l'indifférence, puis à la sécheresse du dernier billet. C'en était fait. Soubise n'aimait plus. La manie de la publicité en avait fait une autre femme : elle aimait la gloire , elle n'aimait plus son amant.

Cette nuit suffit pour creuser des sillons sous les yeux de Richard, qui compta les heures une à une et les trouva plus longues que des siècles* La lune l'irritait par sa' froids tt blanche tranquillité : dans son calme étemel, elle semblait prendre en pitié les misérables passions de

filCHAIID LOYAUTÉ 281

l'bumanité; elle semblait devoir toujours éclairer cette nuit sansfiD, et Richard oubliait qu'autrefois, au bois de Boulogne, tenant la main de Soubise dans la sienne , il avait trouvé douce la lumière de celte luoe attendrie, qui sait disparaître avec complaisance derrière un nuage pour voiler les transports de l'amour.

Richard attendait le jour avec impatience, espérant qu'il adoucirait la rage de ses tourments. Au moins, il atteindrait plus facilement l'heure de midi, qui est l'époque de permi&sion de sortie. Vers les dix heures du matin, le libraire Bazouche apparut :

— Grand succès, mon cher Richard, s'écria-t-il, grand succès 1 Nous avons mis votre brochure en vente avanthier, pardonnez-moi de ne vous l'avoir pas envoyée plus tôt, mais mon magasin a été mis comme au pillage; c'est à grand'peine que J'ai pu sauver deux exemplaires, un pour l'imprimerie et un pour vous.

— Que m'importe cette brochure? disait Richard.

— Vous êtes le premier auteur indifférent à un succès; mais j'y prends le plus grand plaisir, soyez-en certain , c'est un fameux succès de librairie, pour lequel je ne regrette pas mon argent.

— L'argent! s'écria le prisonnier d'un ton d'amertume.

— Vous faites ti de l'argent, de la réputation! je ne vous reconnais plus; vous êtes un singulier homme, que vous faut-il?

— La liberté, dit Richard.

^ — La liberté ! vous n'avez plus que vingt jours de prison; vos amis me Pont dit, vous sortez à peu près à votre fantaisie, plaignez-vous!

â8^ ftICHAAD LOYAUTÉ

— Je donnerais la moitié de ma vie pour être dehors à rheure qu'il est, entendez-vous? A midi, je sortirai d'ici, eh bien, si je pouvais passer la porte de la Conciergerie à ce moment même, je donnerais ia moitié de ma vie.

— Oui, mon cher Richard, la prison vous irrite ; avouez cependant que vous y avez été bien heureux.

— Heureux! s'écria Técrivain d'une voix qui aurait fait supposer qu'il avait été enfermé dix ans sous les plombs de Venise.

— Vous avez beaucoup travaillé, dit Bazouche.

— Malheureusement.

— Non, non, très-heureusement; si j'étais le maître, je ferais coffrer quelques-uns de mes auteurs, dont je ne peux pas tirer une ligne de copie.

Richard n'entendait pas un mot de ce bavardage de libraire, dont le son l'irritait malgré tout.

— Vous avez eu une singulière idée, dit Bazouche sans faire attention aux tortures morales du prisonnier, en écrivant cette dédicace.

— La dédicace 1 s'écria Richard, qui saisit convulsivement sa brochure et qui coupa du plat delà main le nom

' de la première feuille.

— Que faites-vous là ? dit le libraire en voyant traiter avec si peu de respect son papier imprimé. En effet le feuillet s'était déchiré inégalement et formait comme des dents de scie. Richard lisait les premières pages, le front en sueur, l'œil enfoncé, et ses poings se serraient de rage!

— Ah I cette dédicace ! reprenait Richard , qui avait

lIGHAftD LOYAUTÉ 283

jeté de colère la brochure dans un coin de la cel« kile.

— Oui, continua Bazouche 9 on a trouvé original de dédier une brochure politique à une femme; moimême. ••

— Eh bien! quoi, que vous importe ? s'écria Richard en poussant hors de sa chambre le libraire, qui ne comprenait pas Firritation subite de récrivain.

Celte dédicace, écrite avec amour, venait de rappeler cruellement la fuite de Soùbise. Ainsi, à cette heure où tout Paris s'entretenait de la publique marque d'affection passionnée que lui avait donnée le prisonnier, c'était de la sorte que Soubise récompensait Richard de ces quelques lignes, dont chaque mot trahissait le secret. Aux souffrances de la passion s'ajoutaient celles de Taraour-propre blessé. Jusque-là, la liaison de Soubise et de Richard n'était connue que d'un petit groupe; maintenant elle était affichée, répandue à un nombre immense par la vote de la librairie. Bazouche l'avait dit: une telle innovation en matières politiques étonnait chacun et en faisait déduire l'aveu d'une passion que Rkhard aurait voulu garder pour lui seul dans la circonstance actuelle. L'heure avançait et il craignait de sortir dans Paris, oh le plus simple fait prend souvent la forme d'un événement : combien rencontrerait-il de gens de connaissance qui lui parleraient de sa dédicace à M"* de Pontlevoy ? Autant il avait été heureux d'associer le nom de sa maîtresse au succès de la brochure, autant, dans ce moment, il eût désiré anéantir la brochure elle-même, le succès, pour faire disparaître ce

â84 BICHARD LOYAUTÉ

nom de Soubise qui le faisait souffrir comme un moxa. Cependant il fit sa toilette et se prépara' à sortir. Il se cacherait, au fond d'un fiacre, courrait chez M"* de Vandœuvre et ne manquerait pas d'avoir des nouvelles de celle qui s'était enfuie si précipitamment, sans crainte d'ouvrir un abîme dans le cœur du prisonnier. Comme Richard allait sortir, le guichetier entra :

— Monsieur, dit-il , j'ai des ordres de la Préfecture de police à vous communiquer.

— Qu'est-ce encore? s'écrie Richard, dites, je suis pressé.

— La permission que vous aviez obtenue de sortir une fois par semaine vous est retirée.

— Retirée !

— Oui, monsieur.

— Pourquoi?

— La décision de M. le préfet ne donne aucuns motifs.

— C'en est trop, dit Richard, Je vais écrire immédiatement au préfet.

Dans le premier moment de sa colère , il se laissa aller à un emportement d'indignation qui laissait à supposer qu'on avait porté atteinte à un de ses droits.

— Envoyez ceci au secrétariat, dit-il au guichetier, et dépêchez- vous, j'attends la réponse.

Richard oubliait tout à coup sa prison : il écrivait à un chef d'administration comme s'il eût été en liberté ; il regardait le guichetier comme un commissionnaire, et il s'imaginait avoir une réponse immédiate. Le guichetier revint sans réponse ; le préfet était absent, ainsi

RICHARD LOYAU'IÉ 285

que son secrétaire particulier, et le chef de bureau, après avoir pris connaissance de la lettre, avait dit qu'il en référerait à l'autorité supérieure.

— Il faut que je sorte, pourtant ! s'écria Richard qui bondissait dans sa cellule comme un lion en cage.

Lassé d'attendre, il écrivit uil mot à la marquise de Vandœuvre, et la supplia, au nom de l'amitié, de lui répondre immédiatement. Deux heures atroces se passèrent ainsi , à la suite desquelles le commissionnaire revint sans réponse : M°** de Vandœuvre était absente, et il avait laissé le billet de Richard.

Il fallait attendre une grande partie de l'après-midi, le préfet pouvait être occupé au ministère. M»» de Vandœuvre ne rentrait que pour dîner quand elle sortait, et les deux réponses pouvaient tarder jusqu'au soir. Richard pe tenait plus en place ; il avait maudit la nuit, il maudissait le jour; le soleil brillant l'irritait peut-être en- . core plus que la froide lune. Dans le préau qui donne au-dessus des fenêtres de Richard , il pouvait voir les prisonniers chanter, crier, jouer, se chauffer dans un des angles du mur, étendus, caressés par les rayons de ce soleil qui accompagnait Soubise... dans quelle partie de la France? Que faisait-elle à cette heure? que pensait-elle? avait-elle quelque repentir d'avoir abandonné rhomme qu'elle devait tant aimer? qui sait si, en appliquant fortement sa pensfe sur ces rayons de soleil, ils n'iraient pas transmettre à Soubise les agitations d'un cœur souffrant! L'amour s'empare de toutes les idées folles et s'attache à les croire possibles. Richard chargea les rayons de soleil de son message, comme il l'eût

confié à un fil électrique^ et il attendit longtemps une réponse qui ne vint pas^ car le temps s*était obscurci tout à coup, et il semblait qu'impatients de porter ce message, les rayons brillants s'étaient enfuis de la cour de la prison.

Malgré tout^ le calme ne revenait pas dans cette âme brisée. Richard sortit de sa cellule et se dirigea vers le parloir; de là, il espérait recevoir plus tôt les réponses qu'il attendait, en même temps qu'échapper aux tortures de la solitude. Le parloir de la Conciergerie est sombre, f^oid et élevé; ses voûtes en arceaux, qui rappellent d'anciens caveaux, donnent à ce lieu une physionomie telle qu'on se la figure des prisons de l'inquisition. Dans cette ancienne prison, on se sent plus prisonnier qu'ailleurs ; partout voltigent de tristes souvenirs des guerres civiles : chaque porte rappelle un nom illustre qui en est sorti sans espérance. Quoique le parloir fût plein d'une foule inquiète, cherchant à communiquer aux prévenus quelque parcelle de la liberté du dehors, Richard n'en fut pas moins douloureusement ému en voyant cette grille qui séparait les uns des autres. À l'ordinaire, c'était le cœur palpitant, le pied léger qu'il traversait ce parloir pour sortir de la Conciergerie ; il allait retrouver Soubisel Mais aujourd'hui, confondu avec la foule de prévenus et de condamnés à qui il était défendu de .franchir la fatale grille, il se trouvait parmi tous le seul sans un visiteur, sans un amiî Ceux qui ont visité un hôpital le dimanche, auront pu remarquer l'amertume inscrite sur les traits des malades abandonnés : ces jours privilégiés, l'hôpital

semlde en fête; les femmes vont visiter leurs marris, les enfants leurs pères, les maîtresses leurs amants. Chacun apporte un cadeau comme au premier jour de Tannée, un modeste cadeau, des oranges, des biscuits, des confitures ; mais le malade, à la vue de ces souvenirs, se sent rappeler à la vie : il entend des voix amies, l'affection lui va Jusqu'au cœur. Tandis qu'à côté est étendu sur un lit de douleurs un malheureux, un vieillard sans famille, un orphelin qui n'espèrent nulle visite du dehors, nul cadeau, nulle attention. Celui-là, sans être jaloux, souffre de cette fête d'hôpital; les embrassements lui rappellent qu'il n'en attend plus depuis longtemps : s'il guérit, il reviendra à la vie plus lentement, et il cache ses yeax brûlants dans l'oreiller pour échapper à la vue des tendresses qui éclatent de toutes parts. Richard était semblable à ces malheureux abandonnés ; plus malheureux encore, car il avait goûté longtemps aux fruits de la liberté et de l'amour, et tout à coup une main sauvage avait coupé brutalement les deux arbres qui servaient à le rafraîchir.

Dans un coin du parloir se tenait un forçat libéré, la terreur des voleurs de la Conciergerie sur lesquels il exerçait une sorte de domination. Cet homme redoutable par son caractère brutal avait donné des coups de couteau à sa maîtresse, dans un accès de jalousie. La première personne qui le fit demander au parloir fut cette même femme^ qui pleurait de voir son amant ren fermé. Kichard ne pouvait entendre ce qu'elle disait à son meurtrier, mais à sa physionomie, à son regard, à l'attendrissement empreint sur sa figure, il était facile

288 RICBABD LOYAUTE

de voir qu'elle semblait demander grâce au forçat de lui avoir donné sujet de la frapper. Ce spectacle attendrit profondément Richard :

— Ainsi veulent être aimées les femmes, pensa-t-il. Si je n'avais pas obéi aux moindres désirs de Soubise, si je ne lui avais pas sacrifié ma vie, mon avenir, à cette heure, elle serait ici. Plus il réfléchissait et plus il découvrait à son amour des développements immenses^ dont il pouvait à peine voir les horizons. Celte visite au parloir lui fit encore plus de mal que la solitude, et il retourna dans sa cellule , espérant que peut-être une lettre était venue pendant son absence; mais la soirée se passa sans réponse, et la nuit du prisonnier fut encore plus cruelle que la précédenle. Il eut un instant de sommeil lourd, maladif, et ce repos malsain fut troublé par un cauchemar tel qu'il se releva en sueur, effrayé , ne sachant s'il était victime de la réalité ou d'un rêve. Les murs de la prison se rapprochaient insensiblement, le plafond s'abaissait, Richard se trouvait pris entre quatre pierres polies et froides comme dans un tombeau dont il ne pouvait plus sortir; il respirait à peine. La voix lui manquait, et il lui restait juste ^assez d'intelligence pour avoir une idée nette de cette horible situation; cependant ses yeux acquéraient une puissance singulière qui lui permettait de voir au delà de son tombeau. Tout était plaisirs et fêtes qu dehors : Soubise, en habit de bal, dans uu cercle d'adorateurs, souriait, laissait échapper de doux regards à chacun des hommes qui Fentouraient. Elle pouvait voir dans la terre , bien audessous d'elle, le malheureux entre quatre murs, mais

RICHâRD LOYAUTE VBè

elle semblait ne pas le reconnaître, et, dans un coin du salon, ia marquise de Yandœuvre souriait perfidem^t.

— Je me suis viBngée , dîsait^elle.

Lne telle alliance de la réalité et de l'impossible jeta Richard dans une terreur profonde. Il n'y voyait que la réalité. Cette prison, qui se changeait petit à petit en un tombeau où il était oublié, ne pouvait-elle pas devenir perpétuelle? Recouvrerait-il cette liberté que la police de la Restauration pouvait rendre illusoire ? N'existail-il pas d'exemples de gens disparus tout à coup sans laisser de traces? Le cerveau du prisonnier bouillonnait; d'étranges idées se pressaient les unes contre les autres, en tas, sans suite. Richard eut peur un instant de perdre la rai* son. Il avait bien perdu Soubise, en qui il croyait aveuglémentl A cette hejare^ il ne répondait plus de sa raison, qui semblait se heurter contre toutes les parois de son crâne, comme si elle eût cherché une fissure pour s'enfuir. En ouvrant la fenêtre et en laissant pénétrer un peu d*air, Richard put reprendre ses esprits ; la confiance revint avec le calme. Le lendemain, il recevrait certainement une lettre de Mme Yandœuvre , sans doute , une explication du préfet de police, peut-être un mot de Soubise. La marquise de Yandœuvre n'était rentrée que fort tard chez elle : un malentendu dans les bureaux avait privé le prisonnier de sa sortie; Soubise se }ustifier>ait par une lettre aimante. Ce cauchemar, cette vision du mal étaient dus évidemment à la fatigue produite par des excès de travail.

Richard rougit de s'être laissé aller à des exagérations fiévreuses et chercha à se représenter l'humanité soUs le

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jour le plus favorable. Il essaya de lire et prit au hasard un livre qui lui tomba sous la main. C'était la vie de Diderot, publiée par sa fille ; mais il n'en lut pas plus de dix lignes : le volume lui tomba des mains et des sanglots s'échappèrent de sa poitrine. Diderot, lui;aussi empriaon* né, avait été trompé par sa matlresse : Jean-Jaoques, trompé par sa maîtresse, Voltaire, trompé par sa mal* tresse! Ainsi, le génie ne mettait pas en garde contre les trahisons de la femme. Nui ne pouvait y échapper. Les poëtes, les philosophes, les moralistes étaient tous d'accord r une femme inférieure a toujours trahi Thommo supérieur. La supériorité des hommes n'avait fait qu'augmenter leurs souffrances. Tous ils avaient passé par ces landes mornes et désolées qu'on appelle une passion éteinte ; chez tous, le cœur s'était racorni convulsivement comme un parchemin sur le feu, tous avaient pleuré en secret des larmes brûlantes i aussi Richard se laissait^! aller à des flots de larmes qui rafraîchissaient momentanément ses vives blessures.

Cependant l'heure avançait, Richard prétait une oreille attentive , aux moindres bruits de la prison, espérant distinguer les pas du geôlier apportant une lettre. A dix heures, qui est le moment habituel de la distribution, le geôlier enhra et Richard se précipita vers lui, mais pour reculer aussitôt. C'était le déjeuner que l'homme apportait ; et comme il était bien payé par Richard, qu'il Connaissait son inquiétude, il n'eût pas manqué de porter sur sa physionomie l'annonce d'une bonne nouvelle. Richard ne dit pas une parole, et le guichetier eut un instinct de délicatesse en ne parlant pas de ce qu'il sa-

KICHAID LOYAUTÉ »i

vait remplir la pensée du prisonnier. IL déposa le déjeuner sur la table et s'en retournait sans mot dire.

— Rien des bureaux? s'écria Richard.

— Rien, monsieur.

— Il n'est pas possible, ma lettre ne sera pds parvenue au préfet... Je vais lui écrire.

Et Richard, maîtrisé par la douleur, qui, la veille, avait fait explosion dans sa lettre, supplia le préfet de police de lui accorder une audience. Il s'adres** sait à l'homme et non pas à l'administrateur; les rap* ports qu'il avait eus avec le préfet, au début de sa détention, autorisaient Richard à solliciter une audience presque immédiate, des affaires d'une nature grave réclamant sa présence dans Paris.

Le préfet vint l'après-midi, et Richard ne put retenir une exclamation de joie ; il lui offrit une chaise, mais le préfet, d'un geste de refus :

— Monsieur, j'ai peu de temps à vous donner; ma présence est réclamée au ministère.

Richard s'était persuadé que le préfet de police s'excu* serait des obstacles mis à sa sortie] aussi attendait-il «ivec impatiente que Celui-ci s'expliquât. Le préfet regardait son prisonnier comme pour l'inviter à parler. Ce fut au tour de l'écrivain d'être embarrasséi

— Monsieur le préfet, j'ai eu l'honneur de vous écrire hier, pour réclamer...

— Un permis de sortie; malheureusement ce permis est suspendu.

— Suspendu! s'écria Richard*

— Complètement*

292 tttCUAED LOYAUTÉ

Les lèvres du prisonnier faisaient écho et répétaieul : complètement.

— Monsieur le préfet, oserais-je vous en demander le moUf ?

•— Écoutez-moi attentivement, monsieur : vous avez perdu cette faveur par votre faute... La justice vous condamne à la prison pour une brochure répréhensible; je rencontre un galant homme dans une mauvaise situation, je me mets entièrement à son service pour lui adoucir les ennuis de la captivité; je. le garde à la Cionciergerie ; je lui accorde de recevoir autant de personnes qu'il lui plaît; il lui est permis de sortir une fois par quinzaine, j'élargis encore cette faveur, mes bureaux ont ordre de lui délivrer une passe i]uand il la demande; comment suis-je récompensé de ces services? Par une brochure nouvelle, datée de la Conciergerie, qui attaque le gouvernement avec un nouvel acharnement, et met en péril nos inlstitutions. Le ministre de la justice me fait venir, me reproche ma tolérance, me taxe de faiblesse... Enfin, mon cher monsieur, pour vous avoir rendu service, j'ai été menacé d'une destitution. Voilà pourquoi monseigneur le ministre a décidé que vous ne sortiriez maintenant qu'avec un ordre signé de lui-même. Faites une demande, si vous le jugez convenable, quoique je craigne qu'elle reste sans effet.

— iMais il faut que je sorte absolument, s'écriait Richard.

— Hélas ! je n'y puis rien.

— Aujourd'hui même.

BICHABD LOYAUTÉ S93

— Vous feriez aujourd'hui une demande à monseigneur le ministre qu'elle arriverait trop tard.

— Maudite brochure! s'écria Richard.

— Ne pouviez- vous attendre d'être rendu à la liberté pour nous attaquer?

— Ah ! je voudrais anéantir cette' b -ochure.

Le préfet fit quelques pas dans la ceilule, comme pour prendre congé du prisonnier.

— Ainsi, monsieur le préfet, je suis ce iamné à rester enfermé ici, dans ce lieu épouvantable ?

— Vous n'avez pas à vous plaindre, monsieur; nous pouvions y mettre plus de rigueur. Dans une autre prison, après le scandale produit par votre dernier pamphlet, le directeur v.ous eût fait enlever immédiatement plume , encre et papier. Rien, sauf vos permissions de sortie^ n'a été changé aux égards que je vous ai témoignés lors de votre entrée.

— Si je pouvais sortir! ah ! raoni .• ur le préfet, vous ne vous doutez pas de mes souffirances !

Richard alla vers un petit miroir et se regarda.

— Suis-je le môme homme qu'il y a cinq mois ! Depuis deux jours.je soufif^e tellement que je me sens changer... Je Jie m'étais pas regardé, mais je viens de voir sur cette glace les ravages...

— Voulez-vous , mon cher monsieur, que je fasse appeler un médecin?

— Un médecin ! dit ironiquement le prisonnier; c'est la liberté qu'il me faut, un seul jour.

— Mais il ne vous reste plus qu'une quinzaine.

— Dix-huit jours! dans dix-huit jours je serais mort

%H BIGHARD lOTAtTÉ

S'il me fallait rester emprisonné... Vous ne me comprenez donc pasy monsieur le préfet?

— Homme imprudent! il vous était si facile de ne pas publier de brochure. Quinze jours de retard dans la publication de ce pamphlet ne mettaient pas en péril le parti libéral.

— Ahlies libéiaux! s'écria Richard d'un ton de dédain... Ne pourrais-je faire une demande au ministre de la justice?

— Il est tou '*urs permis de faire une demande, mais de là à la voiracceuillie....

— En faisant valoir combien mes intérêts peuvent souffrir au dehors...

-« Le ministre ne connaît et ne doit pas connaître d'inlérê»* particuliers : il veille aux intérêts publics ; mais je dois vous avertir qu'il est mal disposé en votre faveur. Yqus ne jouiriez pas au ministère des privilèges que je vous ai peut-être trop facilement accordés. Une demande adressée à monseigneur le ministre de la justice, en suivant la filière ordinaire des bureaux, ne recevrait pas de réponse avant un mois. *

— Un mois ! s'écria Richard.

— Et vous n'avez plus que dix-huit jours à faire. Le préfet alla vers la porte.

— De grâce, monsieur le préfet, s'écria Richard, écoutez-moi; je suis perdu si je ne sors pas, il le faut; ayez pitié de moi; ne m'avez- vous pas dit que vous alliez au ministère?

— Oui, monsieur.

•— Un seul indt de vous au ministre suffirait pour

rémouToir, pour le bien disposer en ma favenr.

-*• Qae me demandez-vous là, monsieur I

*- Eh bien, monsieur le préfet, écoutez oe que je vais vous dtre,^*em{^oierai tous les moyens pour sortir d*ici, il le faut,... Il faut que je sorte à tout prii.

Là*desstt8 le préfet de police laissa Richard dans un profond accablement. La nuit qui suivit fut d'autant plus cruelle, que maintenant Timpiacable réalité se montrait dans toute son âpre nudité. M''* de Yandœuvre n'a*« vait pas répondu à la lettre de Richard, parce qu'elle se vengeait; son image^ entrevue dans le songe de la veille, n'était que trop ressemblante. Par sa faute, le prisonnier avait perdu sa liberté, en môme temps que la liberté s'était enfuie Soubise. Alors les remords vinrent se joindre aux chagrins: Richard payait par des souffrances inouïes les jouissances d'un amour illégitime. La morale de tous les peuples s'accordait sur le même point; toute passion illégitime recevra son châtiment sur la terre, quand môme elle échapperait à la justice des hommes et de Dieu. Richard n'était-il pas coupable d'avoir le premier engagé Soubise à déserter ses devoirs conjugaux? Elle l'avait aimé pour sa célébrité; elle fut conduite de U à vouloir elle-même chercher la célébrité. Sis elle avait trahi son mari pour Richard, pourquoi ne trahirait-elle pas Richard pour un autre? Mais ces raisons froides, cette morale subite ne pouvaient apaiser les souffrances du prisonnier dont le seul rêve était : la voir encore une fois, lui parler, lui montrer les trésors d'amour enfouis, oubliés dans sa fuite 1

Les amants malheureux n'ont pas de trêve qu'ils ni

896 IICHARD LOYAUTÉ

sachent le pourquoi de la trahison; ils veulent voir tour malheur daps toute son étendue, le toucher, se donner la cruelle joie de le palper; ils sont incrédules tant quela conviction leur manque, et la conviction les rend quel* quefois plus crédules et plus amoureux. Richard pensait à faire agir des amis pour avoir des nouvelles de Soubise^ mais il rougissait d'avouer cette trahison, et maintenant il voyait rarement ses amis* L'été avait chassé de Paris tous ces heureux, brisés par la âèvre de la capitale^ qui n*ont qu'un rêve^ celui de se retremper dans des campagnes tranquilles. Après le premier enthousiasme en faveur du pamphlétaire, les visites étaient devenues plus rares: la vie parisienne oxige tant d'égoïsme et de luttes personnelles quotidiennes qu'un homme malade, emprisonné ou exilé est oublié: il est mort à demi; s'il reparaît, une simple poignée de main indifférente est le plus souvent le seul signe de joie qu'il aie droit d*attendre. Ces trois mois de prison vieillirent Richard de vingt ans; lien sortit laissant dans sa cellule des illusions qu'il avait apportées jeunes, encore fraîches, et qu'il retrouva dans un coin fanées et flétries.

Le lendemain, sur le midi, le préfet de police entra dans la cellule. Il était parti d'un tel air de pitié, que Richard ne comptait plus le revoir. Aussi cette visite im« prévue fit-elle bondir son cœur ; peut-êhre le ministre de la justice s'élait-il relâché de sa sévérité pour un écrivain honorable^ dont le seul crime était d'avoir exprimé trop vivement des pensées d'avenir. Le préfet de police djt à Richard qu'il avait trouvé le ministre plus mal disposé que jamais :1e pamphlet se répandait par toute la France à

desncmitoes immenses; Richard devait se trouver lieu-* reux de n'être pas poursuivi de nouveau et de ne pas voir une condamnation ajoutée à i*ancienne. Le prisonnier interrompit cette conversation en maudissant ce fatal écrite ei le préfet s*y trompa.

— Avez-vous réellement regret, monsieur » d'avoir publié cette brochure?

— Bile est la cause de tous mes maux.

— Le parti libéral doit vous en savoir le plus gnrand gré.

— Que m'importe?

— Seriez^vous déjà désillusionné, monsieur Richard ?

— Déi^llusionné est un mot trop beau pour peindre les laudes arides de ma pensée.

— Cependant vous avez espéré porter un coup terrible au gouvernement?

— Je me soucie bien du gouvernement l

— Hier déjà, mon cher monsieur Richard, j'ai cru remarquer ce scepticisme amer qui, en effet, vous a changé, beaucoup changé.

— N'est-il pas vrai, monsieur ? s'écria Richard; oui, je suis changé, je ne suis plus le même homme. Cette prison comptera dans ma vie; j'y suis bien malheureux et j'aspire à la liberté. Peut-être un jour regretterai-je ces heures de solitude 1... Ah I si je pouvais sortir!

— Nous passons dans vos journaux pour des geôliers farouches, mais vous savez qu'il n'en est rien.

— Je n'ai qu'à me louer de vous, monsieur le préfet, et je reconnais moi-même que j'ai mérité la mesure de sévérité qui m'a attdnt dans ma liberté.

— Eh bien, la plupart des actes du gouvernement

M ftlCBAl» MV AOTÉ

sont attaqués par les feuilles lib^tos avec autant de Justice ; 11 suffit qu'une mesure soit prise par le gûurei^ nemenl pour qu^elle soit dite mauvaise ; toute idée est déclarée nulle par votre parti. Je prends mon administration pour mieux me faire comprendre: quand je songe à un arrêté utile, à; une mesure qui intéresse la sûreté des dtoyens» je suis certain que, le lendemain, cette mesure sera vilipendée et conspuée dans vos feuilles par des journalistes qui se donnent pour mission de mentir à leurs propres opinions, uniquement parce que moi, préfet de police, j'appartiens au gouvernement. Il en est ainsi de tous les fonctionnaires haut placés, des ministres eux-mêmes: qu'ils se consument en veilles, quMls se sacrifient aux intérêts du pays, jamais une feuille libérale ne sera assez libre pour reconnaître leurs efforts, leurs tendances et leurs travaux.

— Il est vrai, s^écriait Richard.

--Je sais qu'il y a d*honn6tes gens qui, après avoir passé par le journalisme, se retirent la rougeur au front, et viennent à nous en se repentant du mal qu'ils ont pu commettre. Vous avez un grand talent^ monsieur Richard, mais vous l'employez à faux. Qu'est-ce qu'un journaliste ? Un paresseux qui doit fournir tant de lignes par jour, qui se lève ennuyé de l'article à faire, qui va respirer Tair pesant d'une salle de rédaction, qui lit indolemment quelques journaux, et qui broche là-dessus un article quelconque. Gela ne mène à rien; on devient vieux en quinze ans : Pennui tue plus quejle travail. A ce métier de machine, rintelligence s'use vite ; un jour arrivent d'autres hommes, des jeunes gens sans

AiCttAKD tOTAVTt SM

respect pour vous; vous êtes un vieuî journrtiste, vous n'êtes rien. Nous en parlions hier avec monseigneur le ministre, qui déplorait de Voir une Intelligence comme la vôtre perdue dans le journalisme.

Alors le préfet fit un tableau sombre de l'avenir de Richard en l'avertissant que le ministre voulait ordonner de nouvelles poursuites contre là brochure. — Votre dernier pamphlet est plus violent que le précédent ; je crains que vous ne soyez condamné ; le tribunal sera moins indulgent. Un an ajouté à ces six mois vous fera connaître alors la prison dans toute sa rigueur, car il me sera impossible de garder à la Conciergerie un condamné à un an, et j'en serai véritablement désespéré, dît le préfet d'un ton qui marquait son intérêt pour Richard.

Une discussion cordiale s'établit entre le fonctionnaire et récrivain, discussion politique dans laquelle le préfet combattait sans résistance les arguments de ftichard en faveur du libéralisme. Richard n'appartenait plus à la politique, mais à l'amour. Un révolutionnaire n'est fermement révolutionnaire que dégagé des autres passions. Il est impossible d'aimer la femme et la République : on les aime mal toutes les deux. Richard avait perdu sa fermeté et son caractère au service de Soubise. Aussi la modération subite de ses principes fit que le préfet jugea, à quelques mots échappés, de la véritable situation d'esprit du prisonnier, et qu'il lui glissa adroitement [la promesse d'une liberté complète, à la condition que Richard prendrait l'engagement de ne plus traiter de matières politiques. Le préfet était un habile diplomate ;

dûO IICHARD LOYArTÉ

ayant surpris un éclair de doute dans les yeux de Bicbaid, il lui fit entrevoir les champs de la haute littérature, de la philosophie, qui ouvriraient de nouveaux horizons à son esprit. Au lieu d'écrire des pamphlets, qui n'avaient d'autre valeur que l'aciualité, Richard se recueillerait et lancerait dans le public un ouvrage que pourraient applaudir tous les partis. Sans le savoir, le préfet avait louché une corde sensiole. S'étant aperçu qu'elle résonnait, il sortit laissant le prisonnier sous ce coup ; mais peu à peu la conscience rentra dans Richard et lui montra quel piège adroit le préfet de police semblait lui tendre. Pour être libre, il fallait renoncer au pamphlet ! Richard était fier de souffrir pour ses croyances : sa conscience se redressait de toute sa hauteur et lui en- Ir'ouvrait un coin du monument où étaient gravés en caractères ineffaçables les noms des hommes de courage qui se sont sacrifiés pour l'avenir de l'humanité.

— Plutôt rester toujours enfermé ! s'écria l'écrivain dans son exaltation nerveuse ; mais le lendemain, quand il se retrouva seul, isolé, dans sa cellule^ sans lettres, sans visites, l'accablement le reprit^ plus sourd et plus tenace que jamais. Le flot de larmes qui l'avait soulagé était tari' ; il ne restait plus qu'un chagrin sec, aride comme un ruisseau desséché. Les derniers espoirs s'évanouissaient à mesure que les jours s'écoulaient : Soubise n'écrivait pas. Qui sait s'il ne lui était pas arrivé d'accident ? Car la femme la plus perfide ne pouvait abandonner de la sorte un homme qu'elle avait tant aiqié. Richard eût préféré un abandon positif à cette incertitude qui le minait. En moins de huit Jours, des cou-

RICHABD tOTAUTÉ 301

rants bilieux avaient changé sa physionomie à tel point (ju'on l'eût pris pour un convalescent sortant d'une maladie de six mois ; la nuit, la fièvre le dévorait, et il se réveillait quelquefois en appelant Soubise d'une voisr grelottante. Ses forces s'épuisaient, rongées par un feu in* térieur qui affaiblissait ses jambes, et il pressentait que le jour viendrait où il ne pourrait plus sortir de sa cellule. La nuit, il voyait sans cesse la maladie qui voltigeait autour de lui, semblant chercher l'endroit le plus faible de son corps pour s'y loger. Si la mort t&i venue, Richard l'eût accueillie avec joie ; il la désirait, il l'iippelait; ses tortures étaient trop vives pour ne pas lui faire désirer le repos. Que lui importait la vie aujourd'hui ! Son intelligence se démantelait pièce à pièce comme une place forte, endommagée par l'artillerie, et qui ne pense qu'à se rendre.

Quand Richard crut son intelligence perdue à jamais, il fit demander le préfet de police^ et lui dit qu'il offrait sa parole de ne plus écrire contre le gouvernement. I| n'y avait plus que cinq jours à attendre pour sa délivrance! Le préfet reçut l'engagement de l'écrivain do ne plus traiter de matières politiques; le ministère avait essayé d'incrimiiier la dernière brochure du pamphié* taire, mais le procurebr général, consulté, répondit qu'il craignait un acquittement. Des événements politiques étaient survenus qui annonçaient une grave opposition dans le pays.

Richard sortit de prison.

Son premier soin fut de courir à la maison de M. Pontlevoy^ à qui il avait écrit san^ obtenir de réponse. Là^ il

MB uoiàbd myavtv -

apprit <|ue les lettres envoyées k Soubise et à son mari étaient adressées à Bade* poste restante. Il en était de même pour la marquise de Yandcsuvre; elle avait accompagné Soubise; c'est ce qui expliqua à Richard comment il ne reçut pas de réponse. Richard partit immétement pour Bade: enfin il allait avoir des nouvelles de Soubise^ la voir^ la rencontrer^ lui parler. Elle lui semblait maintenant moins coupable, accompagnée de son mari et de la marquise. C'était un petit voyage improvisé par la marquise qui avait enlevé Soubise» sans lui permette de voir Richard, qui aurait pu la retenir. Peutêtre la marquise, par cette légère vengeance, essayaitelle de montrer sa puissance à Técrivain?

Richard, en arrivant à Bade» où ne respirent que le plaisir» le jeut la danse» la toilette, sentit ses craintes se dissiper. Les maisons aux murs peints» la verdure peignée des montagnes, contrastaient tellement avec rintérienr de la Conciergerie, que Richard sentit une nouvelle existence poindre en lui. Il arrivait à deux heures de l'après-midi; aussitôt il courut au Casino. Des valses enivrantes se faisaient entendre^ toute la population des baigneurs et des joueurs se promenait sous les ombrages. Tout k coup Richard frissonna. Il venait de voir Soubise au bras de l'avocat qui l'dvait fait condamner; elle s'appuyait sur lui, et l'avocat lui répondait par des inots jetés dans Toreille, dont on peut deviner le sens à la manière dont ils sont dits.

hichard devint pâ]e> s'appuya contre un tilleul et crut tju'il allait tomber.; cependant, malgré cet état de faiblesse, il put remarquer que Soubise pressait le bras de

bickàbd lotacté 30S

Tarocat comme pour l'engager à regarder devant lui. Tous les trois s'étaient reconnus; mais Soubise fit un brusque détour en emmenant son cavalier^ et Richard resta seul dans le parc 1

Le même soir il repartit pour Paris , où depuis on Ta vu toijgours inquiet et maladif, ne souriant jamais, par* lant rarement à ses meilleurs amis. On Ta cru longtemps abattu par le séjour de la prison. Divers hommes influents de son parti essayèrent de le distraire en le rendant aux plaisirs. Richard était perdu pour toujours. Son intelligence revint, qui se trahissait par des paroles acres contre le gouvernement; il en jugeait sainement la situation chancelante. Quelquefois on l'engageait à écrire de nouveau ses conversations, qui, si elles avaient été publiées, eussent porté le dernier coup au règne de Charles X; mais il fuyait quand on lui parlait d'écrire> ne lisait aucunes gazettes, et craignait surtout de se re^ trouver avec ses anciens confrères.

Les intelligences s^usent aussi vite à Paris qu'elles y sont oubliées. Le Genevois, protégé par la marquise de Yandœuvre, remplaça Richard, et la presse libérale^ qui ne montra aucun regret de la perte d'un homme de talent, s^enthousiasma pour un ètre^Aroid> sans passiouj bon soldat, du rester

Le nom de Richard Loyauté serait aiyourd'hui tout à fait oublié, s'il n'était gravé, au milieu de noms obscurs> sur la colonne de juillet.

Richard fut tué pat un Suisse, à l'attaque du Louvre, le 28 juillet 4830.

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