‹ Les amoureux de Sainte-Périne (volume 2)Chapitre 17 sur 20 · NOTA BENE · texte numérisé non relu

NOTA BENE

Il y a de cela plusieurs mois, j'étais allé à Portsmouth. Je logeais chez mon excellent et (ligne ami, Willams Smith, directeur de la poste.

Un matin , pendant le déjeuner, Willams Smith me dit d'un air mystérieux : « J'aurais à vous parler. »

Si bien que je passai dans son cabinet.

Willams s'assit sur un fauteuil de cuir vert, mit ses lunettes, et commença sa confidence en ces termes :

— Étant donnée une lettre que vous ne pourriez faire parvenir à son destinataire, vous feriez-vous scrupule de la garder? Je l'avoue, je suis curieux.

— Ehî vraiment, non, répondis-je.

— En votre âme et conscience? continua Willams.

— A moins, repris-je, que ce ne fût une lettre d'amour, auquel cas je ferais tous les efforts possibles pour la faire parvenir.

— Ce n'est pas une lettre d'amour.

— Eh bien, gardez-la !

— Mais je suis directeur de la poste.

— Â plus forte raison.

Willams sourit de ma morale facile.

— Vous voilà bien, vous autres Français ! soupira-t-il.

— Allons, ne gémissez pas sur Babylone, et voyons cette lettre.

Willams prit un trousseau de clefs, ouvrit le grand tiroir de son bureau, pressa le ressort de droite, et retira en tremblant une lettre. L'adresse était ainsi conçue :

Victoue.

— C'est pour la Victorie, dit Willams; nous

n'avons pas encore de service organisé, ajouta-t-il, — visiblement humilié de ce que la ohose britannique pouvait une fois être prise en défaut; — mais il le sera dans peu, et alors je les enverrai toutes à la fois, s'il en \ lent d'autres.

Et moi, je tenais la lettre dans mes mains, pt je la tournais et la retournais.

La Victorie, comme chacun sait, est cette grande région australienne découverte vers le mois d'avril dernier par le commodoreMac- Schul, et appelée Victorie, du nom de la reine Victoria. Qui est-ce qui pouvait bien écrire au prince Nikar, qui, d'après les renseignements pris par Willams à Tamirauté, était un des roitelets du pays? Était-ce un tailleur qui lui proposait à prix réduit, payable comptant sans escompte, la défroque d'une cour quelconque? Était-c« un élève de l'école polytechnique qui lui venait offrir le secours de son bras et de son bon sens, de son courage hypothétique et de sa science éprouvée? Un ingénieur qui lui proposait un chemin de fer? Un coiffeur qui lui demandait sa pratique? N'était-ce pas bien plutôt une baronne de Daumant, qui lui offrait d'être la gouvernante

de ses plaisirs? Ou une Octavie Lasserre qui lui offrait de faire elle-même ses plaisirs?

— Willams, dis^je, aiguillonné par la curiosité, puisque vous gardez cette lettre, il faut rouvrir.

— Vous croyez?

— C'est votre devoir.

— Faites, répondit-il ; et il se remit au travail.

Je profitai de la permission. Cette lettre était adressée au prince Nikar par son frère le prince Hennoneh, qui, conduit en Angleterre par le commodore Mac-Schul, était allé compléter son excursion par un voyage en France. La lettre était assez curieuse pour que je ne regrettasse point ma curiosité. Le prince Hennoneh confessait à son frère J'intimité de ses impressions.

— Willams, dis-]e, vous devriez me donner cette lettre.

— Soit, reprit-il.

— Voulez-vous la lire?

— Non, vraiment.

— S'il y en a d'autres, vous me les passts rez.

— Jusqu'à ce que le service soit organisé,

je vous les enverrai ; au moins elles ne resteront pas là ; elles seront envoyées à quelqu'un... Vous me débarrasserez d'un grand poids.

Je serrai avec effusion la main de Willams.

Il y eut d'autres lettres ; ce sont elles que je publie aujourd'hui, après leur avoir fait, je dois le dire, subir quelques mutilations, car le sauvage s'exprimait quelquefois avec une vivacité qui n'était pas de bon goût. Ces sortes de gens ne comprennent pas toujours la raison des choses : ils prennent pour vice de notre admirable société* tout ce qui n'est que vice de leur entendement. Et, quoique simple éditeur du prince barbare, je professe pour les choses et les hommes de ce bas monde une estime trop sentie, pour laisser passer le moindre mot qui pourrait ressembler, non pas à un blâme, mais à un simple doute.

Je sais bien que l'on pou* ra me dire : « Vous auriez mieux fait de réduire à rien les arguments captieux de ce malencontreux mécontent. Supprimer n'est pas résoudre.»

En ceci, monsieur, je me suis conformé à l'exemple de plusieurs grands médecins, qui

appellent cette méthode empirique : couper le mal dans sa racine.

Quand un dentiste vous arrache une dent, vous ne lui en donnez pas moins le salaire auquel il a droit, pour avoir rempli dans votre bouche Toffice de Borrigel ; et cependant arracher une dent, c'est supprimer la cause du mal, mais ce n'est pas guérir.

Ma manière de répondre a ceci de bon, qu'elle est concluante et toujours victorieuse.

Il en est des arguments comme des avocats : mauvaise institution, inutile secours.

Quand on vous fait un procès, mieux vaut ne pas répondre : le silence rapporte l'économie du salaire toujours exagéré du jurisconsulte. Les avocats sont comme les épées trop longues : très-bons pour Tattaque, ils sont inutiles pour la défense.

La bave tache, mais elle ne détache pas.

Vendoire, le 15 mai 1853.

Comte itR Viij.RDRi;iL.

Mon cher frère.

Tu seras fort étonné d'apprendre ce que je suis devenu. Tu sais bien les petits signes que l*ou nous montrait? il paraît qu*on peut les faire à la main, et les envoyer où l'on veut. La pensée se fige là dedans» et il suffit de souffler dessus pour lui rendre sa forme première. On appelle cela écrire et lire. Tout le monde ici sait lire et écrire. Je t'engage à apprendre à lire et à écrire : c'est (rès-agréable, car on écrit tout ce qu'on veut. Il y a même des gens qui font métier d'écrire pour donner à lire aux autres.

C'est un plaisir que de lire les gens qui écrivent des choses amusantes, et il y en a. Je m'amuse beaucoup à lire. J*ai lu cette nuit un livre bien intéressant qui s'appelle la Cuisinière bourgeoise. Il contient sept cent soixante et une manières de manger. Tu vois combien ces gens sont supérieurs à nous, qui ne connaissons que le cochon cuit au four et l'igname cuite au four ou à l'eau. Tu trouveras ci-joint un exemplaire de la Cuisinière bourgeoise. C'est le cadeau le plus utile que je te puisse faire. Je t'engage à faire connaître ce livre à tous tes sujets : c'est le plus grand service que lu leur puisses rendre, et ta mémoire sera bénie par la postérité comme celle d'un dieu bienfaisant. Si tu savais ce que c'est que d'avoir au choix des caprices de l'appétit sept cent soixante et une espèces de mets ! — Tu te feras expliquer tout cela par le missionnaire, —c'est ainsi qu'on appelle en France l'homme chargé de percevoir un tribut.

C'est probablement lui qui te lira ma lettre : il t'expliquera tout ce qui pourrait être obscur pour toi. Figure-toi que, dès que j'ai été sur le vaisseau anglais et que j'ai pu comprendre quelque chose au parler de l'équipage, je n'ai plus entendu que deux mots : la France et Paris.., Et pourtant ces gens étaient bien orgueilleux d'eux-mêmes. Je croyais que la France et Paris étaient quelques fameux restaurants de Londres ; car les Anglais aiment beaucoup à manger. Point

du tout : la France est un pays voisin de l'Angleterre, et Paris est le plus grand village du pays.

En arrivant en Angleterre, je ne pensais plus qu'à une chose : c'était d'aller en France.

Il était presque nuit lorsque nous débarquâmes à Londres.

Le capitaine, le gros rouge qui avait le plus de galons et qui commandait aux autres, me conduisit avec lui dans une grande maison dont la porte était tout ouverte. 11 y a beaucoup de ces grandes maisons en Angleterre et en France. On y trouve, à toutes les heures du jour et do la nuit, à manger et à coucher : il y en a pour toutes les bourses; car, comme chez nous, cette hospitalité n'est pas gratuite; on paye tout dans ces maisons, et les saints des domestiques et les sourires de la maîtresse de la maison, qui ne perd pas une occasion de vous prodiguer cette marchandise qu'il n'y a pas moyen de refuser.

Lorsque nous eûmes bien mangé, moi et le capitaine, il* me dit : « Je sors pour affaires. » Mais pas du tout; je le vis bientôt rentrer avec une femme, demander deux bouteilles de rhum et monter dans sa chambre. C'était, je présume, sa femme qu'il ne voulait pas me montrer, de peur que je ne fisse quelque impression sur son cœur, et qu'il était allé chercher en cachette. Je ne parus pas le voir, de peur de le rendre jaloux.

Tandis que j*étais à recommencer mon dîner, car le capitaine ne m*avait fait manger que ouze plats, je fis la connaissance d'un monsieur qui me dit qu'il était Français, et qui m'offrit de me conduire en France. J'acceptai, et une heure après nous étions partis, sans que j'eusse dit adieu au capitaine, que je n'avais pas voulu détourner une seconde de ses devoirs conjugaux.

11 paraît qu'il n'est pas permis en France de se moucher avec les mêmes mouchoirs qu'en Angleterre : la douane s'y oppose. La douane est un grand cercle de fer qui entoure loutle pays/et on ne peut le traverser qu'au moyen de beaucoup de petits papiers. Avant d'arriver à la douane, le Français me prévint qu'on ne laisserait pas entrer mes bagages, mais que si je voulais les lui confier, il se chargeait, par des moyens à lui, de les faire transmettre à Paris. Il m'indiqua un hôtel où je pourrais aller loger, et me prévint que toutes mes malles y seraient ayantmoi.

Quelques heures après, j'étais à Paris ; car les civilisés ont sur terre une singulière manière de voyager. Tu sais que quand on couvre trop bien une marmite qui bout, on la fait éclater ; eh bien , les civilisa se font éclater à jour et à heure fixes!... Les voyageurs sont les éclats, et ils se trouvent, par une admirable combinaison, portés là juste où ils voulaient aller. Gela s'appelle la locomotion à vapeur.

Adieu, mon cher frère, je t'écrirai un autre jour. Embrasse bien pour moi ma chère Eteltab, et dis-lui que je lui veux être fidèle.

Prince UEKNottEH.

Mon cher frère,

J*espère que ma première lettre t'arrivera ; mais, coQime, si j'attendais ta réponse, un long temps s'écoulerait avant que tu eusses de mes nouvelles, je prends le parti de continuer à l'écrirp.

Tâche d'apprendre à lire, car je n'ose te parler à cœur ouvert. L'écriture est une chose si extraordinaire, que tous ceux qui lisent un écrit le peuvent comprendre, à moins qu'il ne soil incompréhensible , et j'aimerais autant ne pas mettre le missionnaire dans l'intimité de mes secrets.

11 y a pourtant des écrivains qui ne sont compréhensibles que pour certaines personnes

Ainsi, uu certain M. Scribe n*est compréhensible que pour les épiciers, parce qu'il n*y a qu'eux qui aient la même manière de sentir que lui; un certain M. Baour-Lormian n*est compréhensible que pour les confiseurs, parce qu'il n*y a qu'eux qui se puissent expliquer les légendes de mirliton. — Il en est de môme de beaucoup d'autres dont je n'ai pas les noms présents à la mémoire, mais que je te citerai chaque fois que l'occasion s'en présentera, car je yeux que tu connaisses Paris comme moi. Bien entendu que je ne parlerai même pas pour mémoire des vilaines choses avec lesquelles je ne voudrais pas faire connaissance : par exemple, un trou noir qui s'appelle l'Odéon, et uu grand égout que l'on intitule le Constitutionnel; ce sont là deux choses que je ne veux pas counallre, et qu'un honnête homme, dit-on, no doit pas connaître. Mais ces deux choses n'ont rien de français; par conséquent, ni toi ni moi n'en connaîtrons pas moins Paris et la France; car Paris, c'est la France en réduction. Tu sais que l'ombre grandit ou décroît en proportion de l'éloignement dans lequel se trouve le réfléchi par rapport au réfléchissant. Paris est l'ombre trente-deux fois rapprochée.

(^est une carte d'échantillons de la France entière : il y a de tout, dit-on, jusqu'à des honnêtes gens. Je ne me suis pas encore aperçu de cette dernière circonstance.

Je t'ai dil qu'uu monsieur français et trëspoli, — car les Français sont toujours très-polis, excepté avec les femmes, les enfants et généralement tous les êtres faibles, — je t*ai donc dil qu*un monsieur s*était chargé de traverser pour moi le cercle de la douane, et de me faire remettre mes bagages à Paris. J*avais consenti.

J'arrivai donc à Paris sans autre propriété qu*un parapluie, mon costume national, et cent petites machines rondes qu'on appelle des souverains à Londres et des louis à Paris : c'est toujours la même chose. C'est jaune, et cela sert à tous les usages, à tous, tu entends? Tous les besoius sont prévus à Paris, et avec le con* cours de ces petites machines on peut satisfaire tous les besoins. Il n'y a phis qu'une question de nombre.

Avant d'aller plus loin, il faut que je te dise ce que c'est qu'un parapluie. Représente-toi un bâton de moyenne longueur, au bout duquel ou aurait posé un fond de barrique en étoffe. S'il était en bois, le fond ne pourrait pas se plier ; voilà pourquoi on le fait eu étofTe. Te dire à quoi sert un parapluie, je ne le sais pas encore, mais j'espère finir par l'apprendre; tu peux être sûr que je le le manderai aussitôt, car c'est un détail qui m'occupe beaucoup. Si je m'en rapporte à la raison étymologique, le parapluie de* vrait servir à garantir de la pluie ; mais quand je vois la chose signifiée en action, je suis obligé

de renoncer à cette explication. Je crois plutôt que le parapluie a été inventé par les domesti* ques pour empêcher leurs maîtres de se crotter en sortant à pied quand il pleut.

J*arriye à Paris. On me débarque dans un palais.

Je croyais être chez le roi du pays.

Je m'adressai à un monsieur qui avait sur la tète une marmite galonnée que l'on me dit être une casquette, — un habit à boutons d'argent, des pantalons galonnés, et au côté une épée, que l'on me dit n'exister que sous le rapport de la poignée. Je crus que le roi du pays m'avait envoyé, pour me complimenter, le général en chef de ses troupes. Je m'approchai pour le remercier ; mais on m'avertit à temps que c'était tout simplement un monsieur chargé d'apprendre aux arrivants par quelle porte on devait sortir du palais.

Ce que j'avais pris pour un palais était simplement le débarcadère, — un endroit où Ton descend de voiture. C'est grand comme tes États.

11 y avait aussi là plusieurs messieurs qui avaient des épées au côté et qui paraissaient aimables comme des étrilles. On me dit qu'ils étaient en effet aimables comme des étrilles, mais que leurs épées n'étaient que des broches pour passer dans les habits, et voir s'ils n etaient pas doublés de tablettes de bouillon de provenance anglaise.

J'avais salué ces messieurs, je ne les saluai plus.

Le monsieur français et poli m*avait donné rendez-vous à V Hôtel des Princes, rue Richelieu. Je pris une voiture. Nais tu ne sais peut-être pas ce que c'est qu'une voiture. Tu connais bien ce qui nous sert à enterrer les morts, eh bien , une voiture est une caisse analogue, moins longue, plus haute et percée de plusieurs ouvertures ; on fixe cette caisse sur deux bâtons, ces bâtons reposent sur des ronds ; on attache solidement à cet atlirail un ou deux chevaux, et puis on roule, et tout en roulant on arrive où Ton veut arriver. C'est très-commode, ou marche sans se fatiguer; mais les chevaux se fatiguent.

Je l'engage à te faire faire une voiture d'après les indications que je viens de te donner ; tu en seras content ; on peut aller vite ou doucement, au choix.

Il y a des gens qui ont des voitures à eux : le plus grand nombre n'en a pas; mais on en trouve dans toutes les rues, que l'on prend pour le temps que l'on veut et pour lesquelles on ne paye que ce que Ton doit. Cela te paraît tout naturel ; pourtant, si tu étais ici, tu saurais qu'il n'y a rien de plus rare que de ne payer que ce que Ton doit. Il y a toute une classe d'hommes que Ton appelle avoués et qui font profession de vivrrt et de bien vivre de ce qu'on ne leur doit pas. On les appelle avoués parce qu ils jouissent

du privilège de conserver rimpuoilë devant la manifestation de leurj voleries.

Adieu, cher frère, voilà l'heure de mon dîner. Bien des choses à Ërtellah ; dis-lui que je lui suis fidèle.

Prince Hennoneh.

Mon cher frère.

J'avais donc pris une voiture pour me rendre à YHôtel des Princes. J'y arrivai. En me voyant entrer, le maître d'hôtel vint au-devant de moi, en me faisant beaucoup de politesses.

Tu ne sais pas ce que c'est que des politesses : cela consiste à se présenter devant les gens avec un visage agréable qu'on ne leur montre pas, parce que l'exquise politesse est de pher le corps de manière que le dos, formant une ligne horizontale, coupe à angle droit la verticale représentée par les cuisses. Les Français sont très-polis. Le défaut des politesses, c'est qu'elles

sont toujours au profit de celui qui les fait et aux dépens de celui qui les reçoit. Il y a des gens qui se font payer leurs politesses ; il en est d'autres qui payent ce qu'ils doivent avec des politesses. Le premier moyen est employé par les inférieurs contre leurs supérieurs : le second par les supérieurs contre leurs inférieurs. Il est des politesses de deux sortes : les politesses affirmatives et les politesses négatives. Les politesses affirmatives sont celles dont je t'ai parlé au sujet du propriétaire de V Hôtel des Princes, elles montent de Tinférieur au supérieur; les politesses négatives sont les appellations familières, elles descendent du supérieur à l'inférieur. Plus un boutiquier parle chapeau bas, plus il vend cher; plus un personnage connu, homme de lettres, magistrat, miUtaire, parle familièrement, plus il emprunte d'argent, moins il en rend. 11 y a des gens qui sont flattés de s'entendre traiter publiquement de : Gros imbécile ! par un homme connu.

J'avais appris à connaître la valeur de mon titre de prince.

— Prince Hennoneh ! dis-je au monsieur qui vint au-devant de moi, et que je jugeai être le directeur de la maison.

Aussitôt une grosse cloche se fit entendre, et vingt messieurs ornés de cravates blanches et de longs pagnes blancs vinrent se ranger autour de moi.

Le N° 2 pour Sa Majesté le prince Hennoneh, roi... roi... de... bri br! br!

Je ue dis rien.

Le monsieur passa devant moi, me fil monter un escalier, et m'introduisit dans une chambre magnifiquement meublée. Il m'en montra sept sans désemparer, et me dit :

— Voilà Tappartement que je destine à Votre Majesté ; il a élé successivement occupé par tous les étrangers de distinction qui sont venus à Paris. Car ce n'est pas pour me vanter, mais il n'y a que mon hôtel qui soit en mesure de loger les grandeur» de passage à Paris ; c'est un établissement qui manquait ; je l'ai fondé par patriotisme, car il y a beaucoup de grandeurs de passage en cette ville. Votre Majesté sera ici comme si elle était chez elle. J'ai des interprètes pour toutes les langues et tous les dialectes. J'ai des cuisiniers pour toutes les cuisines, mais je présume que Votre Majesté préférera la cuisine française.... Où est donc la suite de Votre Majesté, et où sont les bagages de Votre Majesté?

— Ils viendront, répondis-je.

— Âh ! Votre Majesté parle parfaitement français.

— Oh!

— On s'aperçoit de l'éducation toute royale qu'elle a reçue.

En ce moment, j'entendis un grand bruit dans

la rue ; je me précipitai vers la fenélre. Ce fut un cri général : a Le voilà ! le voilà ! ]!>et tous les fronts se découvrirent; car les Français ont rhabitude de se couvrir la tête. Gela vient de ce que les cheveux sont très-rares en France. Tout le monde est chauve, parce qu'on ne passe pour un homme sérieux, on n'est apte à un emploi — > un emploi public, rapportant beaucoup et ne donnant aucune peine, — qu'à la condition d'avoir au moins les deux tiers du crâne privés de toute espèce de poil. Et tous les Français veulent être des gens sérieux, même ceux qui font profession de faire rire le public. Ils ne sont plaisants qu'à l'heure du spectacle ; le reste du temps, ils sont tristes comme des mariages du grand monde. C'est une comparaison toute française, dont je te donnerai la clef plus tard. Ahl cher frère, la clef! la clef!... que je suis heureux quand j'ai la clef! Mais maintenant j'ai toujours la clef.

J'écoutais le bruit sans savoir qu'on le faisait en mon honneur, lorsque le monsieur qui m'accompagnait me dit :

— C'est à Votre Majesté que s'adressent ces marques de respect.

Je n'avais pas encore eu le temps de répondre, lorsqu'une voix se fit entendre derrière moi.

— M. le directeur des théâtres populaires sollicite l'honneur d'être présenté à Votre Majesté.

Aussit6t le monsieur qui se tenait à mes c6tés se retourna brusquement, et dit très-vite au nouveau venu :

— Combien avez- vous fait payer l'audienee? -Mille!

Je compris plus tard que cela voulait dire mille francs, ce qui représente à peu près quarante des petites machines rondes que Ton m'avait données à Londres.

— Votre Majesté yeut-elle le recevoir?

— Oui, répondis-je.

Aussitôt on fit enUrer un petit monsieur brun.

— Votre Majesté voit le plus dévoué de ses serviteurs.

— Monsieur Je vous remercie...

— Je suis le directeur des théâtres populaires. . je suis bien connu...

— Monsieur...

— Votre Majesté veut -elle me rendre un grand service?

— Parlez...

— Il faudrait que Votre Majesté voulût bien assister à un de mes spectacles... elle s'ennuiera, mais je compenserai cela...

— Je ne sais...

— Oh ! que Votre Majesté ne me refuse pas ! elle verra là Télite de la société française. Les places seront augmentées de vingt-cinq centimes, c*est le maximum.

— Je serai heureux...

Si

— Il faul que Votre Majesté vienne six fois...

— Biais...

— • Je ne demande pas cela gratuitement à Votre Majesté... Je lui offre trois mille francs...

— Je calculai que cela faisait cent vingt ma* chines jaunes comme celles que j*avais eues à Londres.

— Non, disrje; il me faut deux cents guinées.

— Votre Majesté me ruine ; mais je ne peux rien lui refuser.

Alors il tira de sa poche deux feuilles de pa* pier et écrivit :

a Entre les soussignés Pierre, directeur des théâtres populaires, et le prince Hennoneh, Altesse étrangère de passage à Paris, il a été convenu ce qui suit :

« Art. l*''. — Le prince Hennoueh s*engage à paraître six fois, pendant trois heures chaque fois, dans les divers emplacements des théâtres populaires, et ce dans le délai de douze jours, à partir de demain.

« Art. 2. — Eu récompense de ce service et comme indemnité de déplacement, M. le directeur des théâtres populaires payera à Sa Majesté le prince Hennoneh la somme de deux cents louis.

a Art. 3. — Le prince Heuuoueh ne pourra, pendant cet espace de temps, traiter avec aucun autre directeur de spectacle.

« Fait double à Paris, etc. »

Je l'arrêtai pour lui faire mettre guinées au lieu de louis; il m*assura que c'était la même chose. Je reconnus trop lard que non, et que j'avais été volé d'un cinquième. Ce n'était pas la faute du monsieur ; il en fut aussi fôché que moi ; mais la loi ne permet pas que l'on s'écarte d'un contrat signé. Et malheureusement il ne savait pas l'anglais, et moi je ne savais pas le français ; ce qui prouve que quand on traite il faut s'entendre, et que les lois ne sont pas faites pour protéger la bonne foi.

Adieu, cher frère; je t'écrirai incessamment. Embrasse Ertellah.

Prince Uennoneu.

Mon cher frère,

Lorsque le directeur des théâtres populaires fut parti, le monsieur qui était resté avec moi depuis mou entrée dans riiôtel me demanda si je voulais manger. Je répondis oui ; car c*était ce que je désirais depuis longtemps. Les civilisés sont singuliers : ils n'ont pas toujours faim ; ils ne mangent qu'à certaines heures. C'est une habitude à laquelle je ne puis pas me faire ; aussi je mange toujours. Les Français ont bien l'air d'être faits comme nous, mais je crois qu'ils ont quelque chose de moins : je ne puis pas dire quoi. Je vérifierai cela par la suite.

tacle. Les Français, qui sont après tout bonnes gens, aiment beaucoup à se voir ridiculiser, non pour se corriger, mais pour rire d'euxmêmes. Ils payent des gens, quelquefois fort cher, pour venir pendant quelques instants se montrer affligés de tous leurs ridicules. Voilà ce que c*est que le spectacle ; il y a des speclacles tristes et des spectacles gais ; il y en a qui ne sont qu*ennuyeux, et c'est le plus grand nombre.

11 y a des gens qui y vont par devoir : ce sont ceux qui servent, de près ou de loin, au succès de la représentation, les médecins du théâtre, chargés de constater le décès des gens qui meurent d'apoplexie foudroyante dans la chaleur de leur enthousiasme, et les maris qui accompagnent leurs femmes. Beaucoup d'hommes ne vont au spectacle que pour voir celles qu'ils aiment. Tu conçois que je ne te puis éuumérer les secrets motifs de tous ceux qui viennent au théâtre : j'en aurais pour trop longtemps. 11 est néanmoins une variété de visiteurs habituels du spectacle que je ne puispasser sous silence : ce sont ceux que Ton appelle les habitués de l'orchestre ; ceux-là ne vont au spectacle que pour voir les mollets des femmes qui jouent dans la pièce; car les civilisés, ayant la coutume de ne laisser toujours apparaître de leur corps que le bout du nez, sont très-friands de la moindre partie qu'ils

peuvent voir à nu. Les habitués de Torehéstre se recrutent parmi les extrêmes jeunes gens et les vieillards. Il y en a toutefois qui paraissent dans la force de Tâge : ceux-là appartiennent à Tespèce agent de change, une espèce à qui la civilisation n'a pu encore apprendre qu'à se servir de ses doigts pour sonder les poches circonvoisines, et de ses pieds pour filer. L'espèce agent de change se reconnaît à Texiguité de sa membrure : la nature Ta douée ainsi pour lui permettre d'emporter la caisse, ce qui est sa spécialité. Quand ils sont contents du spectacle, les civilisés ouvrent les mains et les frappent Tune contre l'autre avec un grand bruit : c'est ce que Ton appelle applaudir. Rarement les Français se donnent la peine d'applaudir, ils oni peur de se rougir les mains. Les administrations théâtrales se fournissent donc d'un certain nombre d'hommes de bonne volonté, auxquels elles donnent gratuitement le droit d'entrer, à condition que leur admiration sera aussi bruyante que faire se pourra. Ces admirateurs, avec garantie, sont appelés romains, — du nom d'mi peuple très-brave qui n'existe plus, — à cause du courage inébranlable avec lequel ils accomplissent leur mission.

Le théâtre où Ton m'avait conduit était un

des plus petits de Paris, un des plus chauds et

des plus mal construits. 11 est cependant situé

sur le boulevard. Les sièges sont tellement durs,

que moî-mème je m*y trouvai mal à Taise. Quand j'arrivai, il y avait sur la scène un monsieur qui parait assez bien : tous ses gestes excitaient une vive hilarité ; ceux même qui n'avaient rien de risible obtenaient plusieurs salves de rire : les Français vont toujours de conflance. Aux c6tés du monsieur il y avait plusieurs femmes dont toute la salle recher* chait avec curiosité les moindres détails. Toute la salle, c'était bien peu de monde : mais on me dit qu'à ce théâtre il n*y avait jamais personne. Il en est ainsi depuis un académicien en partie double connu dans l'ordre des bipèdes sous le nom d'Ancelot.

Je ne tardai pas à m'endormir, ce qui fait que je ne pourrai pas te raconter ce qui se

Adieu, cher frère, et à bientôt.

Je porte toujours le souvenir d'Ertellah dans mon cœur.

Prince Hbnnoheh.

Mon cher frère,

Ce ii*est jamais sans un vif sentiment de plaisir et d'orgueil que je me compare à ces affreux petits Français. Tous les Français sont mal bâtis, bossus ou cagneux. Je di$ tous, je ne devrais peut-être dire que la plupart; mais ce que je puis dire, c'est que tous ont la peau rongée de boutons et autres végétations qui sont regardées chez nous comme témoignage de la plus grande détérioration possible de Thomme. Ces maladies sont si générales, que tous les Français, tous, sans exception, ont Thabitude de se vêtir, c'està-dire de s'envelopper de voiles auxquels Us sa-

vent donner diverses formes. Les femmes mêmes sont obligées de se conformer à cet usage aussi absurde qu*impie. Je dis impie, et, en effet, si le Créateur n*eût pas trouvé l'homme assez couvert de son tégument naturel, il lui en eût gratuitement donné un second. Te figures- tu les femmes contraintes de cacher ce qu'elles ont de plus joli, ce qui leur fait le plus de plaisir à montrer; ce qui, à nous autres hommes, nous fait le plus de plaisir à voir ! Si on leur demande la raison de cette stupide coutume, les Français vous rient au nez. Quand ils ne vous rient pas au nez, ils prétendent que c'est par décence. Je hausse les épaules, et je pourrais leur répondre un volume de bonnes raisons, mais je ne connais pas encore assez bien la langue pour discuter la question de décence. Les moralistes, ceux qui aspirent au titre de sages et au\ fonctions de législateur, prétendent que si Thomme porte des vêtements, c'est pour se garantir des intempéries des saisons. Ce motif est spécieux, mais il n*est pas exact. Nous autres Victoriens, nous jouissons de tou3 les luxes de la santé, et nous n'en sommes pas plus vêtus pour cela ; j'ajouterai que. Télé, les vêtements sont plutôt un surcroit de chaleur qu'une source de rafraîchissement. Enfin, il est beaucoup de gens, — ceux, par exemple, qu'on appelle les indigents, — qui passent pour vêtus, qui ne le sont pas, et qui vivent plus longtemps que les existences les

mieux vêtues. Jamais les Français n'avouent que les beautés du dessus ne sont là que pour cacher les impuretés du dessous. Un petit nombre de femmes jolies et philosophes protestèrent, dit-on, naguère, contre Tabsurde interdiction qui pesait sur l'étalage de leurs charmes ; mais les femmes qui, comme Théodora, n'avaient pas tout à gagner à tout montrer s*émurent fortement; elîes intriguèrent avec cette activité qui est le caractère des femmes laides, et elles parvinrent à arrêter la réforme. Quant aux hommes, ne pouvant non plus se montrer dans leur nudité, ils portent des pantalons collants. Cette dernière circonstance suffirait à prouver que le vêtement est une question de peau. S'il est sale de laisser apercevoir certaines parties du corps, il est également sale de laisser apercevoir la bouche, qui sert à manger et qui sécrète abondamment; le nez, qui sert à sentir et qui sécrète avec une égale abondance ; les yeux et les oreilles, qui servent à voir et à entendre et qui livrent passage à une sécrétion. Plus j'étudie cette question, plus je me sens convaincu que si les Français se cachent la peau, c'est qu'ils ont de bonnes raisons pour le faire. Je n'en puis douter en voyant le soin qu'ils ont de prendre des bains. C'est un médicament que nous ne connaissons pas : on fait chauffer de Teau, on en remplit un grand vaisseau, et on se plonge

dedans. Quand on n'est pas sale, on n*a rien à laver. Donc les Français sont sales, puisqu'ils se lavent.

J'aurais encore beaucoup de choses à dire sur le costume; pour ne pas être monotone, je te les dirai une autre fois.

En t'envoyant la Cuisinière bourgeoise, le chef-d'œuvre pratique de la littérature française, je t'ai parlé avec admiration de la cuisine française et de ses ressources infinies. Hélas ! mon cher frère, j'ai commis une grande erreur. Les Français sont de grands menteurs : ils n'ont pas plus de mets que nous, si ce n'est les huîtres, que nous ne connaissons pas ; niais ils donnent à ces mets mille noms divers, suivant qu'ils sont jaunes ou noirs, avec plus ou moins de ceci ou de cela. Ainsi, un fricandeau, une blanquette, des escalopes et du veau rôti, c'est toujours du veau. Ces gens-là ne s'en tiennent qu'aux apparences. Peu leur importe de manger toujours la même chose, pourvu que la même chose ait l'air de ne pas être la même chose. En véiilé, mon cher frère, ce sont de grands fous que ces civilisés!... Bœuf, veau, mouton, ils n'ont que cela, et avec cela ils croient avoir mille choses. Au bout de quelques jours, je ne tardai pas à m'apercevoir que, quelque soin que je misse à varier les éléments de mon dtner, tout ce que je mangeais avait le goût d'un morceau d'une même tranche coupée au même

(iletde bœuf, veau ou mouton. Je pris alors la Cuisinière bourgeoise, et en observant les titres courants je reconnus que cent noms de plats ne cachaient qu'un même poulet, plumé, vidé, flambé.

J'en étais là de ma lettre, lorsque je fîis interrompu. On me dit qu'un monsieur demandait à me parler de la part de M. Gain. J'avais bonne envie de ne pas le recevoir; mais j'espérais qu'il nie donnerait des nouvelles du jeune homme qui s'était chargé de mes malles, et j'ordonnai qu'on le fit entrer.

— Que veut M. Gain ? demandai-je.

— M. Calu n'a pas l'honneur d'être connu de Votre Majesté ; mais, néanmoins, j'ai pensé qu'en me présentant sous ses auspices j'aurais plus de chances d'être reçu^ de Votre Majesté. Je venais proposer à Votre Majesté une petite chose qui a été honorée des souscriptions devons les princes étrangers et de tous les personnages de distinction qui ont passé depuis un an à Paris.

Et en même temps, l'envoyé de M. Galu tirait de sa poche plusieurs feuilles de papier fort sales, au milieu desquelles il y en avait plusieurs d'un autre format et d'une entière blancheur^ Aussitôt, une odeur qui pouvait bien provenir d'une condensation extrême de mauvais tabac remplit toute la chambre d'une saveur nauséa» bonde.

— Si Votre Majesté veut prendre connaissance...

Et il me mettait sous le nez plusieurs feuilles de papier réunies par un fil.

— Qu'est ceci?

— VÉclair, — un journal qui doit être bien connu de Votre Majesté.

Mais tu ne sais pas ce que c'est qu'un journal. — Un {journal est une chandelle qui brûle par les deux bouts. Il procure autant d'ennui à celui qui le fait qu'à celui qui le lif; et ce n'est pas peu dire, si j'en juge à la figure que je vois faire aux malheureux qui lisent le Constitutionnel, et à la figure que je fais moi-même quand je lis la Presse!.,, — Celui qui le fait a bien plus d'ennui, car il paye 5. 6, 7. 8, 9. 10, il, 15, 1,900 fr. par jour pour faire l'eunui d un journal que le simple mortel peut se procurer à domicile pour 40fran(;spar an, ou, dans un lieu public, à raison de 15 centimes l'indigestion. Quand un mousieur s'est injecté plusieurs colonnes d'un journal, il va les évacuer aux oreilles de ses amis, ou en public, en sorte qu'avec la meilleure volonté du monde on ne peut éviter l'absorption du journal ; l'air qu'on respire en est luimême saturé!... Les rafraîchissements que l'on prend dans les établissements publics en sont parfumés ! Il y a même des endroits où l'on tente de vous en servir à déjeuner et à dîner!... Mais, le plus souvent, ces tentatives

se

lie soûl pas couronnées du moindre succès. — Cependant les journaux ont une utilité : il est une quatrième page où Ton trouve un remède contre les onze cent quarante maladies qui affligent rbomme dans ce malheureux pays. — Et, chose vrainieut étonnante ! ce qui donne le plus d'attrait aux journaux est ce qui leur rapporte le plus! Les apothicaires payent (et beaucoup) pour figurer dans cette quatrième page, sans laquelle nul ne songerait à lire les journaux. — Ce qui coûte le plus aux journaux, c'est la première, la seconde et la troisième page. On paye les gens qui les noircissent, et nul jamais ne songea à les lire. Ainsi, cher frère, tout est anomalie chez les Français. Au point de vue physique, un journal est quelque chose d'ignoble. C'est, en général, une intention d'iui« pression manquant sur un papier à prétentions blanches, mais à réalités grisâtres.

Je ne connais guère que troiâ journaux qui soient gracieux à l'œil : c'est le Charivari, une vieille gloire qui trône sur un échafaud de crayous; V Éclair, une revue à affectations aristocratiques et à publicité exclusivement roturière; Paris, un journal fantastique qui ne jouit pas delà protection du gouvernement et sait s'en passer ; le reste est bon à envelopper de la chandelle, une malpropre invention des civilisés.

Mais j'oublie le monsieur qui m'a lait faire cette digression.

Je ue connaissais pas du tout YÈclair; mais, comme je ne voulais )ias avoir Tair de rien ignorer, je répondis affirmativement :

— Oui, beaucoup.

— Alors, je n*ai pas besoin de dire à Votre Majesté que ce journal...

— Dites, dites...

— Votre Majesté voit par elle-même que c'est le plus élégant de tous les Journaux.

— Oui, oui.

— Et, comme je ne doute pas que Votre Majesté ne veuille s*y abonner, j*ai pris soin de me munir d*un engagement de souscription, afin de lui éviter la peine de passer au bureau...

— M'abonner? fit combien cela coâte-t-il?

— Oh 1 le meilleur marché de tous les jour* naux ! 20 francs par an ! Vous aurez par an huit cent cinquante pages de texte in-é**, vingt-six pages de caricatures, vingt-six lithographies de nilustre Gavarni, qui vient d'être décoré tout récemment pour ses travaux dans le journal ; doute volumes de romans Inédits, et douze romances inédites. Si Votre Majesté ne chante pas, elle pourra offrir les romances à une dame. Au bout de Tannée, ce sera un magnifique al* bum, valeur de 24 francs dans le commerce. Pour 20 francs, je donne à Votre Majesté vingtsix litliographies valant 26 francs, douze vo» lutnes de romans valant 85 francs, douze romances valant 24 francs, soit une valeur de

135 francs ; plus huit cent cinquante pages de texte, illustrées de quatre cent cinquante caricatures 1 Nous y perdons.

— Tout cela?...

— Votre Majesté veut-elle une réclame? Je puis lui promettre quelques lignes dans les Faits divers.

— Mais je ne suis pas Français ; que voulezvous que je fasse d'un journal français?

— Qu'à cela ne tienne ! nous ne reculons devant aucun sacriGce ; nous avons des éditions dans toutes les langues, et notamment en victorien. ^

— Voyons...

— Ah !... je ne Tai pas sur moi ; mais on vous l'enverra.

Et il me présentait la plume pour signer, — et je signai.

Je reçois le journal très-régulièrement^ mais en français; du reste, je ne m'en plains pas : il est très-spirituel, je le comprends, et on n'est pas encore venu toucher mon abonnement. Je t'enverrai le journal à mesure que je l'aurai lu; mais tu auras soin de ne pas le laisser lire devant Ertellah.

Adieu, mon cher frère ; j'aime toujours Ertellah, quoique, contre mon intention, j'aie dû lui faire quelques infidélités.

Prince Hennoneh.

Mon cher ftrèrcî,

Je veux te parler, entre autres choses, aujourd'hui, d'une invention des civilisés qui est faite pour rendre le monde inhabitable.

Tu sais avec quel soin nous évitons tout ce qui peut offenser Toreille; ce n'est pas de la délicatesse, c'est purement et simplement de Thygiène. Ingénieux à se rendre la vie difficile, les civilisés ont imaginé, sous le nom de musique, une combinaison de sons, tantôt forts, tantôt pleins, tantôt aigus, qui n'a et ne peut avoir que deux effets : abasourdir ou endormir. Ce n'était pas assez de l'instrument fourni par la

nature, — du |;osier, — pour produire ces sons étourdissants ou somnolents : les civilisés ont inventé divers instruments factices au moyen desquels un petit nombre de personnes peuvent faire autant de bruit que le vent du couchant. Tu n'ignores pus qu*en frappant sur une marmite vide on obtient un bruit qui varie suivant la position et la capacité de la marmite. Tous les instruments dont se servent les Français pour faire ce qu'ils appellent dfî la mélodie peuvent être comparés à des marmitesi Tout le système musical est un système d'exploitation du vide, de la compression, de la concavité, do la convexité, et avant tout de la sonorité dont sont douéà les métaux. Les Français font beaucoup de musique. Toutes les maisons sont garnies d'instruments. Les locataires s'occupent de former une coalition pour forcer les propriétaires à les leur fournir. 11 n'est pas rare de trouver chez un Français plusieurs instruments de jeu différent. Ce n'est pas tout : il y a des instruments de musique dims la rue, et les Français ont le bon esprit de les payer pour se taire... oui, mon ami... comme s'il ne serait pas plus simple d'abolir ce chantage, comme on a aboli la torture... Mais les Français sont ainsi biscornus, qu'ils n'aiment que ce qu'ils détestent.

Dans tous les théâtres, on fait de la musique : je crois que c'est pour tenir lieu au public de ce fameux anneau de Polycrate dont nous parlait

le missionnaire anglais. Il y a même à Paris quatre établissements où Ton ne fait que de la musique. L'un s'appelle TOpéra ; on a été obligé d*en faire un rendez- vous d'amour pour le public, qui sait néanmoins préférer la mare d'Auteuil ou le rond-point de Mortemart, surtout quand une certaine madame a le

privilège de paraître pour faire savoir à tous ceux qui ne la connaissent pas qu'elle n'est ni actrice ni cantatrice, deux qualités pour lesquelles elle pose avec autant de grâce que d'insuccès. Le second établissement s*appelle le Théâtre-Italien. C'est la même chose que l'Opéra, mais en laid et en malpropre. La spécialité du Théâtre-Italien est le chant italien, auquel personne ne comprend rien. Les acteurs ont si bien l'habitude de se considérer comme des Chinois jouant une parade indigène sous les yeux du roi de Naples, qu'ils s'amusent à pousser au hasard les consonnances les moins significatives. Pour certaines classes de la société, les Italiens sont encore un lieu où se trament contre les maris partie de ces mille conspirations qui éclatent chaque jour. La troisième caverne musicale, située dans l'un des plus beaux quartiers de Paris, à une place qui pourrait être utilement employée, est appelée, par une singulière dérision, rOpéra-Comique ! L'ironie est une figure très-familière aux Français. — L'Opéra-Comique est assez fréquenté; car les Français, plats va-

lets des apparences, ne comprennent pas la fine et profonde raillerie que cache ce titre trompeur. On a rhabitude, à rOpëra-Gomique, de couper la musique par des temps de repos qui sont consacrés au débit d'une prose extraplate , imitation caoutchouc sortant des ateliers d'un certain Scribe , homme aux idées stupides , mais couronnées du plus grand succès. Les acteurs de rOpéra-Comique mettent une certaine pudeur à ennuyer le public; sauf cependant un monsieur du nom de Battaille, qui a des yeux, des gestes et une intonation à mettre en fuite le moins délicat des auditeurs... Il existe encore un quatrième établissement ; celui-ci est de fabrication récente : on le nomme le Théâtre-Lyrique. C'est la succursale de TOpéra-Gomique, c'est tout rOpéra-Gomique, avec un peu moins d'auditeurs et quelques marmites ou imitations de mar« mites de moins à l'orchestre. Le personnel n*a rien de particulièrement désagréable, si ce n'est toutefois un sieur et une dame , passés chanteurs par Topiération du Saint-Esprit, chez lesquels le manque absolu de procédé dénote une absence complète d'éducation musicale, et qui ont le talent d'ajouter encore aux inconvénients naturels d'une musique aussi fâcheuse que regrettable. Il est d'ailleurs, de par la ville, une foule de mauvais lieux où Ton se livre à l'exercice de la musique. Pour l'honnête homme ignorant des voies et moyens de la ville,

c'est un danger de tous les instants, comme il. en est partout de béants à Paris.

Les Français se plaisent au milieu de ces dangers, dont la pensée seule peut transformer en effroyables cauchemars les doux rêves de la nuit, et en même temps gravement compromettre la vie et la mission des femmes enceintes. Je remplirais cette feuille et bien d*autres, si je voulais te profiler la silhouette de tous les périls qui se promènent sur l'asphalte des trottoirs, sans que personne songe à leur mettre un écriteau sur le dos pendant le jour et le soir un lampion sur la tête... A une hauteur à laquelle les yeux ne peuvent atteindre, les Français ont Tusage d'écrire le nom des rues qui servent à la circulation des populations. — Pourquoi donc ne pas faire la cérémonie de la plaque aux précipices, aux gouffres, aux abtroes qui s'ouvrent de tous c6tés ? Les pieds ne sont pas plus intelligents que la colonne d'air qui se trouve à la hauteur de la classification des rues. Pourquoi la mesure d'en haut et la mesure d'en bas? Ce raisonnement te paraîtra convaincant, un Français n'hésiterait pas à le trouver inepte. C'est que les Français ne conçoivent à leur endroit que la plus servile admiration. Cependant, je dois le dire, ils ont le bon esprit de mépriser profondément ceux qui les admirent, et de n'avoir d'admiration que pour ceux qui font profession de les mépriser. Les Français, je crois,

sont en cela comme les autres hommes : on n*ouyre pas la porte des affections, on l'enfonce avec effraction ; et surtout dans ces sortes d'affaires, le bâton et le plus fidèle comme le plus infaillible des agents.

Adieu, cher frère.

Prince Hennoneh.

Le souvenir d'Erlellah vivra éternellement dans mon cœur.

MoD cher frère.

Je n'en ai pas fini avec les babiludesdes Français.

Quoi qu'on pense de l'homme, de son origine et de sa création, il est évident pour tout le monde que le travail est un châtiment. Or, si le travail est un châtiment, le bonheur est dans rinactioa, et la plus grande somme de bonheur possible dans la plus grande somme possible dlfiaelion Les civilisés appellent cette doctrine révangile des paresseux. Et cependant, telle est au fond leur opinion, que, dans leur langage, ceux qu'ils appellent les heureux de la terre, ce

suni les gens riches, ceux qui n*ont rien à faire. Toujours le même système : parier d'une façon et agir d'une autre. De ce que le travail est un châtiment, il ressort que le perfectionnement possible des conditions de Thumanité est dans la réalisation de ce qui doit être le but constant des efforts de Thomme, la suppression du travail, l'existence spontanée. Ces sentiments raisonnables, tous les civilisés les ont dans le cœur ; mais nul, parmi eux, n'ose les avoir sur les lèvres. Loin de là ; ils font de grandes phrases sur le travail : Le travail élève Tbomme — en le conrbant vers la terre ; le travail ennoblit l'homme *- en le déformant et en lui rendant les mains calleuses. Je te ferais mille lettres de toutes les sornettes qu'ils ont écrites sur ce sujet. Et note bien en passant que, quand ils travaillent, c'est toujours dans le désir d'arriver à ne plus avoir besoin de travailler. Us traitent de mauvais sujets ceux qui, voulant diriger les faits avec la logique des idées, vivent au jour le jour, et se gobergent la nuit du travail du jour.

Le travail est la loi de la nature. Dépéchezvous de travailler pour n'avoir plus besoin de travailler. Gela vautpil bien la peine d'avoir des endroits où des messieurs en robe noire sont payés pour enseigner la logique !

Sottise ! absurdité ! illogicisme !

Voilà le premier et le dernier mot de la civi* lisation.

Le bonheur est dans rioactioii: Tinactiuii, c'est le repos des orgaues que la nature nous a donuëà pour en faire le moins d*usage possible. Ëh bien , les civilisés n'ont d'autre but que d'iiTiter perpétuellement ces organes.

Je t'ai dit comment ils avaient réussi à transformer en instruments de supplice les oreilles, destinées tout simplement à transmettre au cœur le signal du rendez-vous d'amour. Ils ont fait bien pis de lappareil de locomotion que la nature nous a donné avec recommandation bien expresse de n'en user que dans les circonstances désespérées. Us reconnaissent si bien que Taclion des jambes, que la marche est un acte pénible et fatigant, qu'ils ont emprunté des moyens de locomotion aux animaux; qu'ils ont créé une locomotion factice avec du feu, de l'eau, du salpêtre, du zinc et autres ingrédients que je ne connais pas. Tous ces moyens extérieurs de lo- * comotion se payent fort cher, et la faculté de ne jamais poser le pied par terre est considérée comme une des jouissances des heureux de la terre, c'est-à-dire des riches. Avoir une voiture, se faire porter, c'est une des ambitions de celui qui travaille pour ne plus travailler. Tels sont, je le jure sur le souvenir d'Ërtellah, les sentiments des civilisés. Ëh bien » mon frère, toi qui es un homme raisonnable, tu méditerais vainement pendant dix ans pour découvrir ce qu'ils ont trouvé comme suprême plaisir : un

exercice fantastique, une loconioliuii effrénée qu'ils appellent la danse. Un monsieur s'approche d'une dame, lui met la main dans la main, et les voilà qui s'agitent, en dépit du bon sens et de l'hygiène, jusqu'à ce que leurs muscles refusent le service. Ce ne serait rien encore que cette ronde désordonnée des évolueurs et des moteurs : les civilisés ont trouvé moyen de raffiner l'agonie en combinant la musique avec la danse. Les femmes, non moins que les hommes, se plaisent à cet exercice. J'en suis étonné, car les femmes ici ont mille fois plus d'esprit que les hommes. Les gens qui raisonnent prétendent que l'on danse pour le plaisir de causer. Or, r^le générale, le danseur et la danseuse ne se connaissent pas ; le danseur a des souliers trop étroits, et la danseuse étouffe dans son corset. Ni l'un ni l'autre n'ont l'haleine parfumée. Quand l'un ne sent pas autre chose, il sent toujours une infection que l'on appelle le tabac. Ne vaudrait-il pas mieux rester tout le jour dans cette position qui est le vrai bonheur, et pour laquelle l'homme semble fait, l'échiné allongée sur des coussins et les jambes en l'air ? Tu ne me croiras pas, et pourtant c'est l'exacte vérité : cette position n'est point du tout connue en France, ou, si elle y est connue, elle n'y est point appréciée ; j'ai même passé pour un homme mal appris, ignorant des beaux usages, parce que je m'étais placé ainsi dans un salon.

Je te le dis tout bas, en te priant de ne pas laisser lire ce passage devant Ertellah, on trouva que j'avais l'air d'un gigot avec son manche.

Si le missionnaire anglais, qui me fait l'effet d'un homme à tout faire, voulait t'apprendre à danser, je te conseille de protester énergiquement. Que les Victoriens n'imitent pas les stu-^ pides Français, si fous de la danse, qu'ils payent pour danser, et que, dans les lieux publics, le gouvernement est contraint d'envoyer des agents chargés d'empêcher, au moyen de peines rigoureuses, les danseurs de se démancher par des écarts exagérés !

Encore une absurdité : uous regardons comme peu agréable à l'œil cette sécrétion que produit le nez et dont le nom en français ne me revient pas à la mémoire. De même ici, on ne veut pas des chevaux qui se mouchent ; et, quand l'heure de la sécrétion est arrivée, il est d'usage de se cacher pour la recueillir. Voilà un fait, th bien , pour activer cette malpropreté, qu'ils ne veulent pas souffrir chez leurs chevaux, les civilisés aspirent une poudre ; et ils font cela publiquement. Ils ont toujours Tair de dire : «Monsieur, je vous prépare une malpropreté. » — Gomme s'il fallait prévenir de ces choses-là I

Adieu.

Prince Ubrhorsi»

J'aime toujours Ertellah.

Mon cher frère,

Plus je vis dans ce pays, plus je me sens convaincu que, si par civilisation il faut entendre le perfectionnement des conditions de la vie humaine, c'est nous qui sommes les civilises, et ce sont les civilisés qui sont les barbares.

Je t'ai déjà dit comment les civilisés abusaient de leur gosier, de leurs oreilles et de leurs jambes ; il u*est pas un seul organe qu'ils ne livrent également à des excitations exagérées, qu'ils ne fatiguent et ne torturent, dont ils ne fassent enfin un véritable instrumeut de supplice.

Tu sais comment ils tourmentent leur gosier,

sous prétexte d*ëinettre des sons; ce n*estpas toul : ils ont trouvé le moyen d'ajouter à cette torture, en rendant impossible au gosier ce que précisément ils ont à lui demander. Il existe de par le monde une plante qu'on appelle tahac, et qui est bien la plus nauséabonde chose que ton odorat se puisse imaginer. Cette chose, que je n*hésite pas à qualifier de vénéneuse, devrait être non-seulement éloignée du contact des sociétés honnêtes, mais extirpée avec soin. Loin de la, cette plante infecte est l'objet d'une culture toute particulière, sous la surveillance du gouvernement. Je ne verrais là aucun inconvénient, si ce culte restait à l'état platonique (un mot que je t'expliquerai une autre fois) ; mais, avec une logique qui les caractérise rarement, les Français ont soin de passer de la théorie à la pratique. Toujours sous la surveillance du gouvernement, cette herbe puante est recueillie, non pas pour être prudemment détruite, mais bien pour être séchée. Une fois que l'herbe est sèche, le gouvernement s*en empare ; il la hache en menus morceaux, ou la roule en baguettes minces, courtes et dures, et la livre en cet état à la discrétion des civilisés. La plus désastreuse des propriétés de cette herbe est de produire une fumée fâcheuse qui cause à l'odorat le plus déplorable des chatouillements et qui fait jaillir des yeux une douloureuse sécrétion. Or, voici vc que font les civilisés : ils allument

ces baguettes, dont l'excessive dessiccation est aisément combustible; ils introduisent Textré- 'mité opposée dans la bouche, et, par l'aspira tiou, activent Tignition en même temps qu'ils appellent la fumée dans leur bouche. Ce travail s'appelle fumer. Fumer est un plaisir pour les civilisés. D'auires preunent un godet dont le fond perfé correspond à un tuyau, allument le tabac dans le godet, introduisent le tuyau dans leur bouche, et font absolument le même travajl que ceux qui fument des baguettes. Cette manière de fumer est encore plus nauséabonde que la première ; plus la fumée est forte, plus le plaisir est grand. Te figures-tu comment le gosier se trouve du contact de ces acres vapeurs ?

Ce pauvre gosier, ce n'est pas le seul tourment qu'il ait à endurer.

Il y a en France une sorte d'arbre qu'on appelle la vigne, qui produit un fruit que l'on nomme raisin et qui jouit d'une qualité trèsremarquable. Il se transforme, parla pourriture, en une liqueur indéfinissable, le vin. 11 n'est rien chez nous qui puisse être comparé au vin. Chasse toute autre pensée de ton esprit, suppose que tu éprouves à la fois tous les plaisirs à toi connus, et tu n'auras qu'une faible et imparfaite idée de la jouissance que procure l'absorption d'un verre de bon vin ; car il y a du bon et du mauvais vin. Le mauvais vin lui-même est une bonne chose, mais moins bonne que le bon vin.

Le Tin a une singulière propriété. Quand il est en ébttllition, il dégage une vapeur qui, condensée, devient elle-même une liqueur transparente, mais la plus dégoûtante des liqueurs, aussi fâcheuse au goût qu'à Todorat. Suppose qu on te frotte la plus délicate partie de ton corps, 1j| langue ou les paupières, avec une brosse telle que celle dont nous nous servons pour nous nettoyer la peau, et tu auras à peine une idée de rirritation douloureuse que le passage de Talcool, — tel est le nom de cette liqueur, — produit sur le gosier. Eh bien , Talcool est un objet d'usuelle consommation chez les civilisés ! Quand je te dis que ces gens-là sont stupides !

Adieu, cher frère ; ma lettre est courte, mais j'ai mille occupations.

Prince Hennoneh.

Je pense toujours à Erlellah.

Mon cher frère.

Je t*ai dit que j'étais fort occupé : lu vas comprendre pourquoi. Le Français si poli qui m'avait proposé de se charger de mon bagage n'a pas reparu. Si j'en crois le bruit généralement répandu, c'est assez l'habitude en France, quand on est poli, de se faire payer sa politesse. Je trouve cependant que celui-ci m'a pris un peu cher ; car il ne m'a rien laissé. Ce qu'il a fait s'appelle, en civilisation, voUr^ Le vol est très-commun. Jusqu'à un certain point, il est puni par les lois ; mais, en acquérant une certaine importance, il acquiert l'impunité. Tous

ss

les Français, en général, sont, seront, ou ont été voleurs, et en ceci les Anglais, leurs rivaux, leur ressemblent énormément. Le vol est une science qui a pour professeur le besoin qu'éprouvent toutes les jouissances ou toutes les nécessilés de la vie, de ces machines rondes et jaunes dont je t'ai parlé, et qui, guinées, louis, ducats ou sequins, représentent partout une dose variable de plaisirs et d'inaction. Le vol est d'autant plus commun, que les civilisés ont plus d'une nécessité. Ainsi, nous autres Victoriens, nous n'avons d'autres vêtements que 1(» satin que la nature nous fournit. Un civilisé a besoin de plusieurs vêtements. D'abord, sous prétexte de propreté, il lui faut un revêtement intérieur que l'on appelle chemise. Te dire l'utilité de la chemise, je ne saurais. Là doit être le dernier mot de la civilisation, mais je n*ai pas encore ce dernier mot.

Pour le moment, je n'hésite pas a dire que la chemise est le plus inutile de tous les vêtements. Cependant, il n'est pas d'individu, si pauvre soit- il. qui se veuille passer d'une chemise ; et dire de quelqu'un qu'il n'a pas de chemise, c'est le créer, ipso facto, grand-croix de la misère. Gonçois-tu qu'une superfluité aussi évidente soit prise pour une nécessité ? Ah ! mon frère, que ces gens-là sont sots I Et ils nous appellent sauvages ! Ce n'est pas nous qui nous préoccuperions d'une chemise ! Après la che-

mise vient une tentative de deuxième couche de revêlement qui ne porte que sur la poitrine et les épaules : cela s'appelle un gilet. Le gilet a été inventé pour servir de prétexte à des exhibitions de^ bijoux. On appelle bijou toute chose faite en métaux ou pierres précieuses qui peut trouver sur le corps sa place et son application. Le gilet sert donc de fond pour faire ressortir les bijoux. Gela n'empêche pas que les gens qui n'ont rien à faire ressortir se croient dans Tobligâtion de porter un gilet; toujours par propreté et afin qu'on ne voie pas leur chemise. Ne te semble-t-il pas comme à moi que ce qu'il faut cacher aux autres, il le faut cacher à soimême, attendu que le moi a droit à encore plus de respect et de ménagements que l'aulrui ? Le gilet est tronqué aux entournures afin de légitimer la présence d'une troisième couche destinée à préserver les deux revêtements antérieurs. Chez les gens riches, on trouve quatre couches au lieu de trois. 11 est temps que les couches s'arrêtent ; car, chaque revêtement devant encadrer les autres, et, par une progression arithmétique et axiomatique, le contenant élant toujours plus grand que le contenu, un civiVisé finirait par ressembler à une maison, ce quî, eu France surtout, rendrait T usage des Tues complètement impossible. J'ai oublié de le dite q>ie les civilisés s'entortillaient le cou avec uv\\m%^ plus ou moins élégant; quelquefois ^*" ^^^^%^ ^^

une simple ficelle; d'autres fois» c'est tout une pièce d'étoffe. — L'ampleur de la cravate, — c'est ainsi que s'appelle cette facétie, — est le signe extérieur des inégalités sociales. Plus une cravate est grosse, plus celui qui la porte est élevé en dignité. Il y a même des gens qui meltent de grosses cravates pour s'introduire dans les maisons et capter la confiance des propriétaires. L'usage des cravates vient de ce que les Français sont sujets à une maladie qui laisse au cou des traces horriblement dégoûtantes; et c'est toujours par propreté que les cravates ont été inventées.

Je t'ai parlé du haut ; je vais te parler du bas.

Quoi de plus fait pour la liberté que les jambes? Tu le crois. Eh bien , après tout ce que je t'ai dit, tu ne seras pas étonné d'apprendre que, fidèles à leurs habitudes stupides et dépravées, les civilisés enferment leurs jambes dans des étuis ou gaines bizarrement appelés pantalons. L'usage du pantalon, par exemple, est si général, si ancré dans les mœurs, qu'un homme qui se présenterait devant ses concitoyens dépourvu de ce vêtement nécessaire serait réputé atteint d'aliénation mentale. Je ne sais même point si la loi ne se chargerait pas d'intervenir, et ne le punirait pas pour offense à la morale et â la pudeur publique. Quelque misérable que Ton soit, il n'est pas permis de ne pas avoir de pantalon. On n'en fournit pas à ceux qui n'en ont

pas», mais ils doivent eu avoir : Dieu a donné à l'homme la volonté et Taction pour qu'il pût avoir un pantalon. Hors le pantalon, point d'existence légale possible. Le pantalon est la loi de la nature ; le pantalon est le but que l'homme doit proposer à ses efforts. Un monsieur qui s'appelait Jacotot a dit que tout était dans tout ; il s'est trompé. Il aurait dû dire : < Tout est dans le pantalon. » Sans pantalon, rien de possible. Le pantalon est l'alpha et l'oméga, le commencement et la fm de toutes choses. L'enfance finit par une robe ; l'homme sort d'une robe pour entrer dans un pantalon. L'homme finit par un pantalon. Le cadavre commence au linceul. Le pantalon ! mon ami, le pantalon! ah ! le pantalon, c'est toute la civilisation en raccourci !

Après avoir emprisonné les jambes, les civilisés ont pensé aux pieds; et ils ont vraiment réussi à les bien tourmenter au moyen de deux engins, dont l'un s'appelle la chaussette et l'autre la botte. La chaussette et la botte, mon cher frère, je ne te souhaite pas de connaître ces deux déplorables inventions. La chaussette est le premier vêtement, la botte est le deuxième et der* nier ; exposé aux intempéries des saisons, il ne sert en rien de préservatif contre leurs atteintes : loin de là, il recueille le principe du froid et de l'humide et s'empresse de le transmettre.

Les femmes sont mises absolument comme les hommes. U leur faut encore mille petits objets

de détail dont je ne Tai pas parlé, tels que jarretières, peignes, papillotes, etc.... Elles ne portent de pantalons qu^exceptioiinellement et quand elles veulent faire croire^ à une pudeur qu^elles n*ont pas.

Telles sont, mon cher frère, les nécessités du seul costume ! Tu vois que de choses il faut à un civilisé !

Le vol revêt mille formes et emploie mille moyens. Il y a autant de manières de voler qu*il y a de manières d'exposer à la tentation ou de serrer un objet valant la peine d*être volé ; car le civilisé vit dans une telle défiance du voleur, qu*il n'ose pas faire un pas sans barricader ses possessions. Moi, je n'ai pu me faire encore à ces craintes, et je dors sans fermer ma porte ; ce qui m*a valu beaucoup de compliments de la part des gens de Thôtel.

Adieu, mon cher frère. Je m'aperçois que je l'ai écrit une longue lettre sans le parler de ma position ; ce sera pour une autre fois.

Prince IIe.nnokeii.

Que devient ma chère Erlellah?

Mon cher frère,

J'avais la têlc si troublée la dernière fois que je l'ai écrit, que je ue t'ai pas dit un mot de ce qui faisait précisémeut Tobjet de ma lettre.

Oui, mou cher frère, je suis occupé, et fort occupé.

J'attendis mes bagages pendant quatre jours avec une excessive placidité; au cinquième jour, je commençai à me désespérer, et le maître de riiôtel commença à me considérer d'un air narquois. Cependant, comme j'avais Targenl du directeur des théâtres populaires, il ne perdit pas encore toute espèce de respect. D'après son

couseil, j'allai faire ma déclaration à la police. Mais que je suis donc sol de te toujours parler de choses que tu ne connais pas ! La police est une congrégation d'individus spécialement chargés de veiller à la bonne harmonie des rapports des hommes entre eux. La police est vigoureuse en sei répressions. Ainsi sont faits les civilisés, que, sans la police, ils s*entre-détruiraient, et qu'il est de bon goût chez eux de professer le plus vif dédain pour cette machine tutélaire. Gela ne les empêche pas de se mettre à plat ventre devant elle quand Toccasion s'en présente. Ils lui baisent les mains dans le tête-àtête, et n'osent pas la saluer publiquement Encore une anomalie, une bêtise ! est-ce que ces gens-là sont capables d'autre chose? J'allai donc à la police, où je ne fus pas reçu avec ce que Ton pourrait appeler exactement de la déférence. — Quoi qu'il en soit, ma demande fui écoulée avec beaucoup d'attention; mais l'on me prévint que la rencontre de mon voleur était très-difficile, et que, d'ailleurs, en découvrant sa présence, la police pouvait ne pas retrouver la trace des objets volés. Je restai abasourdi ' Conçois-tu que l'on arrête les voleurs, mais que Ton ne s'occupe pas de retrouver les objets volés? Ces civilisés sont étrangement inconséquents. Plus je vais, moins je comprends la su* périorité qu'ils se veulent arroger sur nous» sous prétexte que nous sommes de sauvages

anihropophages, parce que» pour utiliser les débets de nos haines, nous mangeons nos ennemis.

Rentré à Thôtel, je reçus la visite du maître d'hôtel, qui me dit qu*il venait, selon l'usage, régler avec moi, et qu'en France les fournisseurs avaient Fhabitude de se faire payer tout de suite, sinon d'avance, attendu que donner des délais pouvait paraître un soupçon d'impuissance de payement vis-à-vis du débiteur. Ceci était juste, mais faux, complètement faux. 11 semble que la politesse pour un marchand est, au contraire de vendre à crédit, de ne jamais demander d'argent, et de se contenter de reporter avec soin du recto au verso le total de la dette, principal et intérêts.

11 est bien fâcheux que tu n'aies pas fait comme moi un voyage dans ce pays du hasard. 11 est mille choses dont j'ai à te parler et dont je ne te parle pas, parce que cela nécessiterait un glossaire. Par exemple, qu'est-ce qu'un glossaire? C'est un recueil, par ordre analytique, des interprétations diverses auxquelles peuvent donner lieu les sauts et cabrioles de la langue.

Je payai; mais, en payant, je m'aperçus que j'avais fait une rude brèche aux écus du sieur Pierre.

— Si vous n'avez que ça, dit le maître d'hôtel en considérant mon trésor, vous ferez bien de vous choisir un état.

Ces raisons me louchèrent. Je maudis le sort qui me perfécutait. Je voulus aussi faire un sacrifice à la déesse Apounah , mais je ne pus m'empêclier de me rire au nez à moi-même en me voyant engagé dans les puérilités de cette cérémonie. Quelques jours se passèrent sans que la police me donnât aucune nouvelle de mes bagages. Tu juges comme je commençai à perdre Tenvie de rire. Seul, sans moyen d'existence, sans notoriété reconnue, qu'allais-je devenir au milieu de cette civilisation inhospitalière ? Ajoute à cela que j'ai pris rapidement toutes les habitudes des civilisés, en sorte que je porte chemise, pantalon, bottes, chaussettes, etc., ce qui me crée mille besoins, factices, j>n conviens, mais impérieux.

Sur ces entrefaites, vint le jour de ma première apparition dans un des théâtres populaires. Je me vêtis d'une chemise blanche et d'un habit noir, avec détails analogues à ce luxe de circonstance. Quand j'arrivai à la porte (le rétablissement, ou me rit au nez et on me soutint que je n'étais pas moi. Je fis appeler le directeur. En me voyant, il faillit tomber à la renverse,

— Vous me ruinez ! s'écria-t-il.

— Comment?

— Vous venez en bourgeois ; qui donc vous regardera ?

Le lendemain, je reçus une assignation.

Accompagné d'un avocat, je me rendis au tribunal.

Les juges n'eurent aucun égard à ma triste position.

Et comme notre acte était muet à Tendroit du costume, je fus autorisé à paraître en sauvage^ c'est-à-dire nu, dans la loge des princes étrangers.

Je te dirai prochainement les suites de tout ceci.

Adieu, cher frère.

Prince Hennoneh.

Ah ! que j'aime Ertellah !

Mon cher frère.

La dernière lettre que je t'ai écrite a dû te paraître bien enchevêtrée ; il faut attribuer ce désordre à Fagitation mentale que j*éprouve depuis quelques jours, et il y a de quoi, mon cher frère. Que suis-je venu chercher ici? Hélas! que je voudrais ne jamais avoir quitté la Vietorie!

La disparition de mes bagages m*avait vivement affecté ; mais, et cela ne bétonnera pas,, toi qui connais mon caractère aventureux et insouciant, j'opposais aux coups de la fortune la cuirasse impénétrable d'un sang-froid inépui-

sable. Je ne pensais donc plus à l'exiguïté de mes ressources, et je vivais comme par le passé, mangeant et buvant en homme qui apprécie le but des choses et la brièveté de la vie, c'est-àdire un peu plus quHl ne m*était simplement possible ; car, en France, la consommation est très-chère ; aussi il n'y a qu'un petit nombre de riches qui mangent, et certaines classes de la société ont réalisé le problème de l'existence spontanée. Un matin, j'étais encore couché, je venais de choisir les onze plats qui devaient former mon premier déjeuner, et, les yeux tournés vers le plafond, je pensais. A quoi ? A Ertellah d'abord, et ensuite à une femme nommée Constance, dont J'avais fait la conquête, la veille, dans un lieu public. Être couché sur le dos, avoir les jambes ouvertes et les talons rapprochés de manière à former un losange ; avoir la tête exactement sur le même plan que le reste du corps, et soutenue sur l'union des mains, c*est une position que je prends souvent, parce qu'elle est compatible avec les habitudes morales, privées, publiques et financières des civilisés, et qu'elle ressemble, bien imparfaitement il est vrai, aux positions favorites du sans-souci de nos usages. Tout à coup, ma rêverie fut interrompue par le bruit d'une porte. C'était le maître d'hôtel qui entrait. Sans rien me dire, et avant que je lui eusse rien dit, il s'approcha de la cheminée, prit les pincettes, attisa le feu.

et s'allongea dans un fauteuil avec autant de volupté que j'aurais pu en mettre, moi, le maître de la maison.

Je n*osai rien dire, parce que, dans un pays dont on ne connaît les usages et les lois que d'une manière intermittente et incidente, il ne faut pas s'engager à la légère ; mais je ressentis en moi le plus violent désir de jeter l'insolent au feu ou par la fenêtre : les motifs que je viens de te confier m'empêchèrent d'en rien faire. Ah ! mon cher frère, qu'il y en aurait à dire sur le chapitre des secrets motifs , la raison de ceci et de cela ! Ah ! si l'on pouvait lire dans le cœur des amis ou des ennemis, que d'amitiés se rompraient,que de haines s'éteindraient! Souffleurs et confidents, honnêtes lagos, vous aussi vous auriez votive tour, vous qui nous faites souvent tant souffrir de vos Tenimeux et mensongers rapports ! Le mensonge est le salut de l'homme, l'hypocrisie est l'instrument de ses chagrins. Le mensonge est une invention, l'hypocrisie est un déguisement. Il n'y a que les coquins qui puissent gagner à l'hypocrisie ; les honnêtes gens aussi peuvent gagner au mensonge. Voilà Ténorme différence qui existe entre ces deux faits ; mais je suis bien loin du maître de l'hôtel des Princes. 11 ne mettait en ce moment ni hypocrisie ni mensonge dans sa conduite, et il agissait avec moi d'une façon tout aussi familière qu'il eût pu le faire avec son égal, c'est-à-dire avec un

cuisinier, voire même un marmiton ; car le marmiton est au cuisinier ce que l'enfant est à lliomme, le cbrysalidisme par lequel il faut passer. Le cbrysalidisme est, après tout, la loi de toutes choses en ce monde : la lune y passe eu ses révolutions; et nous ne savons pas ce que fut le soleil au début de sa carrière, au premier lendemain de la création. Le plaisir et la douleur eux-mêmes sont soumis au cbrysalidisme. Souvent le plaisir s'achète par une douleur, et toujours la douleur commence par le plaisir. Dans Tordre physique, est-ce que le cbrysalidisme ne régit point le moindre brin de fil ou de lukie ? Depuis rensemencemeul ou la tonte, que d'opérations et de transformations jusqu'au tissage et jusqu'à l'application usuelle ! Et l'application elle-même ue passe-t-elle pas par le cbrysalidisme ? Des épaules de la grande dame, Toripeau descendra jusqu'aux épaules de la gouine ! De vos vieilles robes, mesdames, faites des doublures, épargnez-leur les hontes de la dégénérescence. Il y aurait tout un rapport de trachéotomie sociale à faire des confessions d'un oripeau. Je dis oripeaux avec quelque raison ; car, de tous les objets de toilette, ce sont les plus simples qui descendent le moins.

Une chemise, par exemple, est ce qu'une femme du monde use le plus ; et moins la che* mise est belle, plus on met de conscience à l'user. 11 en est de cela comme des tordions, qui,

quoique étant ce qu'il y a de meilleur marché en fait de lingerie dans une maison, sont toijours ce qu'il y a en plus mauvais état. J'ai dit qu'une chemise était ce que la femme du monde usait le plus complètement, de même la chemise est ce que la gouine achète le moins à la reyendeuse. Il ne lui faut que des tire-l'œil et des trompe-l'œil. Quant aux finesses du linge, à la chemise de nuit, elle n'a pas à s'en préoccuper, car ses habitués ne la comprendraient pas.

A propos de quoi t'ai-je parlé de chemises?

Vraiment, je te demande mille pardons de la manière bizarre dont je t'écris : mon style est la fidèle image de la confusion que le spectacle de cette civilisation cocasse a jetée dans mes idées, et je suis bien excusable. Sur la foi de ces Anglais navigateurs qui sont venus nous découvrir et troubler notre paisible existence, j'avais cru trouver chez les civilisés des hommes bien supérieurs à nous, des demi-dieux, si ce n'est des dieux tout entiers. Après une superficielle connaissance, je les ai méprisés du fond du cœur. Et puis, en les étudiant plus intimement, en voyant ce mélange de grandeur et de petitesse, de force et de faiblesse, ces victoires obtenues coup à coup sur la création, et cette soumission A plat ventre aux moindres caprices de la matière ; en voyant ces richesses ot ces pauvretés, ces codes stupides et ces phUosophies sublimes, ces morales si fausses et ces

iuslincts si vrais; en voyant tout ce que j*ai vu, je me suis pris à ne plus savoir si je devais les mq>riser ou les admirer !

11 n'y a point de vérité absolue, me dit un philosophe contemporain ; toute médaille a un revers.

L'heure de la poste presse ; adieu, cher frère.

Prince Hemnoneu.

Mon cher frère,

Dëcidcincut, au diable la philosophie ! je n'ai que mépris pour les civilisés en général et les Français en particulier.

Et pourtant... je n'ose l'avouer encore quels liens m'unissent à la France.

Oui, je méprise tous les Français, et je les haïrais ^i tous les Français ressemblaient au maître de Fhôtel où j'avais bien voulu descendre et où, certes, j'ai largement payé tout ce que j'ai consommé et peut-être un peu aussi tout ce que je n'ai pas consommé. Ce misérable ! lu sais comment il s'était introduit et installé dans

ma jchambre. Je le regardais, mais sans lui adresser la parole. Lui| de son côté, semblait ne pas plus faire altenlioa à moi que si jamais je n*avais existé. Je suis, après loul, peu sensible aux injures d'un vil industriel ; mais son action était présentement si contraire aux obséquiosités de sa conduite habituelle, que je conçus une crainte vague. J'avais bien raison. Une fois installé dans le fauteuil, il froissa du papier dans ses doigts, prit un charbon dans Tâtre et alluma son papier... C'était un des plus atroces engins d'infection par le moyen du tabac connus dans la pharmacopée civilisée, la cigarette, Tatroce cigarette ! La cigarette, chez moi, dont les nerfs délicats ne peuvent supporter le titillement de cette vaporisation puante ! 11 me semble |que je payais mon appartement assez cher pour Texiger sinon parfumé, du moins désinfecté!

Le croirais-tu ? cet outrage me devait faire bondir. Au lieu de bondir, je restai calme et tranquille dans mon lit. Tout en fumant, cet homme se retourna de mon côté.

— Nous dormons bien ? tit-il de sa grosse voix.

— Pas mal, repris-je.

— J'ai besoin de cet appartement pour le célèbre général Nerf- de-Bœuf, qui arrive aujourd'hui; il est temps que nous eu finissions.

— Gomment?

— Eh! farceur, croyez-vous que Je vous prenne pour le prince Heunoneh? D'abord, le prince Benuoueh n^existe pas et n*a jamais existé.

— Malheureux ! vous mentez !

— Allons donc ! je tous ai laissé faire le beau tant que vous avez voulu ; il est temps que cela unisse.

Et il continua ainsi à me larder le cœur, en me contestant mon identité, et eu affectant de me croire tout simplement un étudiant parisien qui avait voulu se faufiler dans un monde distingué, et qui n'avait pu légitimer qu'au moyeu de Torigine étrangère les vulgarités de son physique : ce qui ne prouve ni en faveur de i*étudiant, ni en £aiveur de Tétranger. Oh ! le misérable ! plus il avait été plat, plus il se re« vengeait du temps passé par ses insolences présentes. Dans son délire, il alla jusqu'à me faire entendre que je pouvais bien être un adroit filou, et qu'il se repentait d'avoir exposé si souvent tant d'ai^enlerie à ma tentation. Je n*avais pas à discuter avec cet homme. Ma dignité ne me permettait pas de mendier une hospitalité que je pouvais me procurer partout avec mon ar* gent.

L*argent, mon cher frère, comme chez nous la poigne, l'argent, dis-je, est ici le grand porte* respect devant lequel les têles se courbent et les choses deviennent possibles. Les rébellions

sont rares. Je savais assez de cWilisation pour ne concevoir aucune crainte. Et cependant, en comptant les débris de mon trésor, je me désolais : dans quelques jours, j'allais me trouver sans le sou. J'avoue que ceci me préoccupait fort. Le sieur Pierre m'avait bien fait des propositions nouvelles. Cette fois , il voulait que je devinsse partie active dans le spectacle. Nais je ne me cache'pas que je suis assez mal jambe, et peu propre'aux tours dits de force qui font les délices des civilisés. D'ailleurs, j'avais ma dignité à ménager, et tu comprends qu'il eût été assez drôle de me voir, moi, prince royal de Yictorie, sautiller sur un pied ou glisser sur la tète, pour la plus grande joie de ces badauds de Français; aussi je refusai avec indignation.

Ah ! pourquoi ai-je quitté la Yictorie ? Pourquoi suis-je venu ici ? En6n, j'y suis, et je ne dois plus m'occuper que des moyens de quitter ce déplorable pays.

Je connaissais assez Paris pour trouver un logement i mais il m'en coûtait de quitter ce luxe et ces somptuosités auxquelles je m'étais habitué, comme on s'habitue à ce qui est bon et beau. Le luxe consiste principalement dans la richesse des objets mobiliers. Le luxe dessert tous les sens, mais principalement deux : le tact et la vue ; le tact, parce que les doigts aiment à sentir de préférence des choses molles et soyeuses, dont la présence est toujours consi-

dërée comme un signe non équivoque de luxe. Le tact entre pour trois dixièmes dans l'appréciation du luxe, la vue pour quatre dixièmes. Oui, qu'importe le luxe à un aveugle ? un mur recrépi et une fresque sont mêmes choses pour lui. En Élit de pendules, celle qu'il préfère, c'est celle dont le timbre est le plus fort. Rideaux, fauteuils, tentures, les mille et mille riens qui forment le luxe lui sont également indifférents. La part delà vue dans le luxe se prouve par celle du tact. Dans tous les pays, les aveugles aiment à toucher de belles étoffes. La part du tact se prouve par celle de la vue : ce qu'on aime à toucher, on est toujours désireux de le voir. C'est Thistoire de mille choses dans ce monde, de mille et mille circonstances dans la vie. Le luxe, mon cher frère, est la chose du monde à laquelle on s'habitue le plus facilement et dont on se déshabitue le plus difOcilement. Un siège dur est une torture pour des membres accoutumés à un siège mou ; des murailles nues sont le plus vilain aspect possible pour des yeux habitués à se mirer dans des glaces ou à se reposer sur ces mariages éclatants de marbre et de couleurs qu'excellent à faire les décorateurs français. Et comment seraient-ils à leur aise sur le carreau, des pieds accoutumés à s'enfoncer jusqu'à l'orteil dans le pelpge des tapis de Smyme? La bonne chère fait partie du luxe, selon quelquesuns. Je ne suis pas de cet avis. La bonne chère

peut être un accident, le luxe n'est le luxe qu'à la condition d'être une habitude. En outre, la bonne chère n'est pas inhérente à celui qui en profite. Il y a des pique-assiettes qui font bonne chère aux dépens des autres, et qui sont euxmêmes dans le plus grand dénûment. On peut dfner à la Maison-d'Or et habiter une mansarde carrelée, dénuée de tout ornement : donc, la bonne chère ne constitue pas le luxe ; le luxe, d^ailleurs, se constitue de mille choses, et point d une seule. Le luxe, c*est à proprement parler, dans tous les détails de la vie, le plus parfait ménagement possible des jouissances des sens. Il y a cinq sens : le tact, la vue, Toule, Todorat, le goût. Chacun de ces cinq sens entre pour une fraction dans le luxe. Sept dixièmes, nous avons vu que telle était la part du tact et de la vue ; celle du goôt ne doit être évaluée qu'à un dixième. En effet, outre que les jouissances du goût sont essentiellement éventuelles, puisqu'elles peuvent dépendre d'un grain de sel de trop, d'un atome de muscade de moins ou d'une marmite cassée, le goût est soumis à mille hasards; sa part doit donc être diminuée en raison de son instabilité. Il est encore une autre considération qui confirme ce que j'ai dit. Les mets réputés délicats ne sont pas souvent du goût des riches ; et l'on parle beaucoup en France d'un monsieur fort riche qui avait l'habitude de dîner avec une poule au riz, et qui n'en vivait

pas moins an milieu d'un luxe réellement royal. Qu'est-ce que cela prouverait ? que, sur le luxe, je ne dois pas faire la part du goût. Cela serait vrai, si le bon absolu existait; mais le bou absolu n'existe pas plus que le beau absolu, le vrai absolu, ou tout autre absolutisme. Or, pour celui qui aime la soupe aux choux, la soupe aux cboux est de l'ambroisie ; pour celui qui aime la bière, la bière est du nectar : donc, l'absorption du mets le plus grossier peut être une jouissance du goût, une recherche du luxe; donc, j'ai lieu de foire entrer pour quelque chose le goût dans le luxe. Quant à Todorat, c'est différent ; sa part doit être bien plus considérable. Sans doute, il y a des gens qui n'aiment pas les parfums, mais l'absence d'odeurs est pour eux un parfum. Au lieu d'être cliatouillé par une affirmation, leur odorat est chatouillé par une négation. Peu importe, c'est toujours un chatouillement ; aussi, je ne crois pas me tromper en poi^nt à trois vingtièmes la part du luxe. 11 reste un vingtième pour l'ouïe ; et, en effet, l'assourdissement des sons est pour quelque chose dans le luxe, mais pour si peu de chose, que la plupart des hommes ne s'en doutent pas.

Tact 6/20

Vue 8/20

Goût 2/20

Odorat 5/20

Ouïe i/20

Total. . . . Luxe.

Voilà donc ce que c'est que le luxe ! Tu vois, mon cher frère, que cela vaut la peine qu'on y pense.

Ertellah! Ërtellah ! ah! hélas!

Prince Hennoneh.

Mon cher frère.

Je t'ai dit dans ma dernière lettre un mot auquel tu n'as dû rien comprendre : c*est le mot glace. N'écoute pas le missionnaire anglais; il te dira sans doute que la glace est un liquide solidifié par Faction astringente du froid. 11 est une autre glace , qui est quelque chose de merveilleux, en ce sens qu'elle a la puissance de doubler les hommes et les choses. Oui, mon cher, d'un elle &it deux, mais deux avec une ressemblance si parfaite, une identité si remarquable, qu'il est impossible de distinguer le produit du

type. Tu ne t'es jamais tu le front, n'est-ce pas? Eh bien , 6gUFe-toi qu'au moyen d'une glace, tu aurais pu te voir le front. Ce n'est pas tout : ton front sera reproduit avec ses circonstances, dépendances et signes caractéristiques. Pour ma part, quoique j'aie, au témoignage de tout le monde, un esprit vif et pénétrant, je ne puis rien comprendre à ce fait réellement merveilleux en lui-même. 11 n'y a cependant, dit-on, rien de surnaturel dans ce phénomène. Les glaces se fabriquent avec autant de facilité que nous fabriquons le sirop d'igname pour la nuit des noces. On en vend partout ; on en fabrique partout, et tout le monde en a. 11 faut te dire qu'il y en a de toutes les grandeurs ; et j'en ai vu à la plus puissante fabrique du monde civilisé, à Saint-Gobain, qui valaient dix-huit mille francs ; et tout à côté, j'en ai vU; et en plus grand nombre, qui ne valaient que quatre sous. De dix-huit mille francs à quatre sous, on pourrait, parfranc, sou et centime , graduer la valeur des glaces. On pourrait même en faire qui coûteraient plus de dix-huit mille francs. Du reste, c'est bien simple, le prix varie suivant la grandeur. A tes yeux, les glaces, avec leur puissance de reproduction, ne paraîtront qu'un simple phénomène, une distraction, un amusement. Si tu connaissais la civilisation, tu saurais que les glaces sont des objets d'utilité, et lu vas comprendre pourquoi. En dépit de ses philosophies,

la civilisation est le triomphe des apiiarences. Tout se fait, se conduit, se gouverne par les apparences; pourvu que les apparences y soient, peu importe le fond. Et je crois que les neveux trouveraient moyen de tuer leurs oncles par un simple serrement de main, que Timpunité leur serait accordée. Grandes et petites, toutes choses sont soumises à la loi des apparences. Tu ne sais pas de quelle importance peut être Finclinaison d'un chapeau, quelle importance peut avoir la place d'une mèche de cheveux, la longueur de la barbe ou des moustaches, la convenance d'un col ou d'une cravate. Or, mou frère, ici comme chez nous, il n'y a de solide et de fidèle que la matière, et partout je préférerai une arme à une affection. Il n'y a pas de dévouement qui ne se lasse, il n'y a pas de cœur qui ne soit corruptible. Et quand d'un détail important de composition et de toilette, qui n'est pas justiciable des yeux de la victime, peut dépendre quelque chose de grave, il serait imprudent de s'en rapporter à un témoignage qui peut être gagné aux intérêts de la partie adverse; il le fallait pourtant; il le fallut, jusqu'à ce que l'homme eût trouvé ce qu'il cherchait, sans le savoir, un conseiller tout matériel, une impossibilité de corruption. Les glaces sont, avant tout, un objet d'utilité. On en a fait un objet de luxe, une superfluité aux yeux des gens superficiels. D'abord, parce qu'elles coûtent

cher; ensuite, parce qu'elles sont devenues particulièrement chères aux femmes. La protection des femmes leur a nui dans Tesprit des hommes. Je ne crois pas que les hommes soient jaloux des glaces. Cependant, il est des femmes qui aiment bien à se regarder, à se mirer ; et elles sont si jolies, qu elles seraient excusables d'aimer ce verre, qui est un instant leur image. Mais la jalousie n'est pour rien dans ce manque de respect des hommes à l'endroit des glaces. Les civilisés aiment beaucoup les femmes ; pour elles, ou voit les jeunes gens se condamner à une vieillesse prématurée par le mariage ; pour elles, on voit les vieillards faire plus de folies encore que les jeunes gens. Malgré cet amour pour les femmes, malgré cette idolâtrie, je puis le dire, les civilisés considèrent les femmes comme une infériorité. Cet absurde préjugé est consacré par les lois et les usages ; aussi, toutes les affections de la femme sont réputées indignes de l'homme. Le favoritisme dans lequel se trouvaient les glaces auprès de la femme devait nécessairement suffire à les déconsidérer aux yeux de l'homme. Les glaces ne furent plus pour lui que des futilités, des jouets féminins ; et cependant, c'étaient bien réellement des objets d'utilité; je dirai même, dans certains cas, pour les hommes politiques, par exemple, et pour les femmes qui ont besoin de ne pas paraître chiffonnées aux yeux de monsieur, — je dirai

même des objets de première nécessité. 11 est fort peu de personnes qui considèrent les glaces à ce point de vue observateur et réaliste ; il est peu de personnes qui sachent ce que c*est que réfléchir !

Voilà du papier que je perds à sortir du récit que je voulais te faire des aventures déplorables qui me sont arrivées. Je voudrais bien me défaire de cette déplorable manie de toujours excursionner hors de mon sujet ; mais il faudrait complètement changer de caractère pour arriver à ce résultat : car, en tout et pour tout, j'ai toujouri péché par la fantaisie, et ma présence au milieu des civilisés en est une flagrante preuve. A propos de fantaisie, j*ai commis ici de singulières méprises. Je voudrais pouvoir me promener sur la tête et m^asseoir sur le nez ; porter un habit voyant comme le soleil, galonné avec des rubans de nuit sans lune ; être coiffé d un chapeau haut comme une cathédrale (je le dirai ce que c*est) et bruissant comme le tonnerre ; être chaussé de bottes montées sur des mâts de vaisseau de haut bord, avec des semelles de dentelles, crépitantes comme une halle qui croulerait. Voilà ce que j'appelle de la fantaisie. En arrivant à Paris, j'entendis beaucoup parler de la fantaisie et des fantaisistes; c'est ainsi que s'appellent ceux qui prétendent ne sacrifier qu*à la fantaisie. J'appris que celte fantaisie s'appliquait spécialemeut à la littéra-

ture. — La littérature, c'est l'ensemble de toutes les balivernes grossoyées pai' les écrivains publics et autres. — Je demandai tout de suite que Ton me présentât un fantaisiste. \iu cherchant dans la cité, on ûuit par trouver, dînant comme un bourgeois ou un provincial, à la Maison-d'Or, un jeune fantaisiste dont le nom ne m'est pas présent à la mémoire. La belle fantaisie que de diner où 1 on est bien et où Ton dîne bien 1 La belle fantaisie que de s'asseoir au même banquet que tous les crétinismes enrichis ! On n'eut pas de peine à amener le jeune fantaisiste du petit salon de la Maison-d'Or à la table d'hôte de l'hôtel dci Princes : les deux cuisines se valent, les deux élégances se compensent. Ce jeune homme avait un chapeau noir fait à la dernière mode; la belle fantaisie que d'avoir un chapeau comme tout le monde ! 11 avait un habit noir d'une coupe satisfaisante, et parfaitement semblable à un habit que j'avais vu le matin dans la montre d'un magasin; son pantalon, son gilet, ses bottines, ne portaient la trace d'aucune excentricité. 11 avait en tout l'air d'un épicier qui serait jeune et riche. Quant à sa figure, elle n'avait rien de volcanique ; la lèvre supérieure était velue d'un léger duvet , la bouche était rose et souriante, les joues pleines et légèrement colorées, les yeux bleus et doux, le front uni et tranquille, les cheveux blonds et coupés comme tous les coiffeurs les coupent; ses che-

yeux ëtaieut frisés, selon lui, par la nature, et, selon la chronique indiscrète, parnne nature patentée qui demeure place de la Madeleine. Eu tout, c'était un fort joli garçon. 11 y avait dans son regard beaucoup de tendresse, mais rien de ce qui doit être la fautaiiiie ; cette fantaisie gigantesque que je sens bouillonner dans mou cerveau, et dont les moindres caprices sont immenses comme la lame qui suffirait à inonder toute une flotte. La conversation du fantaisiste u*eut rien de plus extraordinaire que son extérieur. Il parla de madame Doche, de mesdemoiselles Figeac, Page, etc., comme pourrait le faire un vieil habitué des orchestres du Vaudeville et des Variétés, ex-colonel ou chef d'escadron des hussards ou des grenadiers de la garde royale. Il parla musique comme un classique, et mit le drapeau du romantisme dans sa poche à propos des^ Funambules. 11 va se promener aux Ghamp»-Elysées comme un jeune homme qui poserait pour le respect de tous les vieux usages, et il irait jusqu'au Bois s'il avait chevaux et voitures. Il a besoin d'être assis au spectacle comme un droguiste de la rue des Lombards. 11 a peur de se griser et boit comme un sansonnet, il a des prétentions à la noblesse de naissance. Toute sa fantaisie consiste à assembler des mots cocasses dans des idées drolatiques. Il a encore une autre fantaisie, c'est de concevoir des passions exotiques qui durent

juste autant que la fraîcheur d*uae rose, lous les jeunes gens en font auiaut. Il a aussi beaucoup de défauts, e1^ entre autres celui de s'obstiner à ne pas payer madame Barthélémy, propriétaire» rue de GUchy, 49; mais qui estce qui n*a pas de défauts? Qui est-ce qui n'a pas une madame Barthélémy sur sa route ? Tel est Adolphe Gaïffe. — Je viens de me rappeler son nom. — Un prétendu fantaisiste. Il s'habille, il mange, boit, fume, marche et agit comme tout le monde, et il appelle cela être fantaisiste ; mais, à ce compte, le premier organe de la fantaisie serait le cours de la Bourse de ChoUet ou de Bresson !

Adieu, mon cher frère; bien des baisers à mon Ertellah ; souviens-toi que c'est l'amante de ton frère.

Prince Hennoneii.

Mon cher frère,

Trêve de digressions : celte fois-ci Je le veux raconter mes aventures et pas autre chose. Me voilà en quêle d'un logement. Il faisait beau ; je marchai assez longtemps, regardant les femmes que je coudoyais intentionnellement de ci et de là, et lorgnant attentivement celles qui passaient trop loin pour que je les coudoyasse.— Tu trouveras souvent chez moi de ces terminaisons en asse; quelque désagréables qu'elles puissent être à ton oreille, elles ne te seront jamais aussi antipathiques qu'à moi. Mais on est forcé de s'en servir en certains cas : la grammaire le

veut, et on ne discute pas une autorité de cette nature. La grammaire est un mythe ; mais c*est par cela même qu'on ne Fa jamais vue qu'elle a plus de puissance. Je t'expliquerai une autre lois cette énigme. Ces terminaisons en fisse me sont particulièrement fâcheuses. Du reste, elles n'ont rien d'essentiellement français. Toutes les langues, dans des circonstances identiques, ont leur terminaison en asse; souvent la consouuance n'est pas la même; mais, pour être différente, elle n'en est pas moins regrettable pour les oreilles.

C'est un grand plaisir dans la rue que de rencontrer des femmes, qu'elles soient vertueuses ou qu'elles ne le soient pas. 11 y a deux sortes de femmes vertueuses : les femmes vertueuses de propos délibéré, et les femmes vertueuses sans parti pris. Les femmes vertueuses de propos délibéré ont quelquefois, pour être vertueuses, les motifs les plus excentriques et les moins vertueux par eux-mêmes; ce qui prouve qu'il n'y a rien d'absolu, non, rien, pas même la logique. Ces femmes-là se laissent regarder, elles ont sur les lèvres toute une nichée de sourires agaçants et de regards assurés qui semblent chanter : « J'ai du bon tabac dans ma tabatière, mais ce n'est pas pour ton fichu nez. » Les femmes vertueuses sans parti pris sont vertueuses parce qu'on leur a dit de l'être, et que jamais personne n'a tenté de les convaincre de 8. w

riuutilitë de Tobservance de celte prescription ; ce n'est pasqu^ellesne soient pas jolies, mais c'est que leur heure n'est pas encore venue. Patience! Ces femmes d'une yertu d'attente regardent pour voir si on les regarde, pour s'assurer si elles ont à rougir d'une insulte. Les femmes pas du tout vertueuses sont encore plus amusantes à rencontrer. C'est là qu'il y aurait des variétés à décrire ! mais c'est ici que je retomberais plus que jamais dans le péché dont j'ai promis de me corriger, dans la digression. Je t'écrirai plusieurs lettres consacrées spécialement à la dissection des femmes non vertueuses.

Tout en marchant, tout en lorgnant, tout en fumant,— car je fume : il n'y a que les domestiques de bonne maison qui ne fument pas, et je ne voulais point passer aux yeux de ceux que je rencontrais, et surtout des femmes auxquelles je pouvais trouver l'occasion d'offrir mon bras, pour un domestique de bonne maison, — tout en fumant, dis-je, j'arrivai dans une rue assez belle, qu'on appelle la rue Lafûtte. A droite, un écrileau jaune frappa mes yeux. Les civilisés logent dans des amas de pierres espacées de façon à former des nids plus ou moins grands, appelés en général pièces, et, en particulier, vestibule, antichambre, salle à manger, salon, bibliothèque, galerie, cabinet, cabinet de toilette, con'idor, couloir, cuisine, office, garde-manger, cellier, cave, grenier, écurie, remise, sellerie.

chambre d'amis, lieux à Tanglaise, etc. , suivant l'usage auquel elles servenl. Les Français habitent toujours des maisons qui ne leur appartiennent pas. Ceux qui possèdent des maiisons ne les habitent pas. C'est, je crois, à cause des portiers ; et voici comment je m'explique la chose : le portier est le représentant du propriclaire, et le représentant de l'âpreté personnelle au gain ; d'où le portier est l'ennemi du locataire, qu'il pressure ; mais, pour se mettre à Tabri des rancunes du locataire, il a soin de servir avec férocité les intérêts du propriétaire, qui, de son côlé, a besoin de ce policier infime et intime.

Or, si le propriétaire habitait sa maison, vexé comme locataire par son portier, il se verrait obligé de faire cause commune avec ses locataires ; et, en déconsidérant son représentant par la répression, en affaiblissant son autorité par la réprimande, en le désarmant de sa force principale, le prestige, il arriverait à se déconsidérer et à s'affaiblir lui-même. Il ne faut pas que l'autorité puisse avoir tort. La femme de César ne doit pas même être soupçonnée, et il faut laver son linge sale en famille. Ce sont là des axiomes de théorie gouvernementale. Lecteurs assidus d'un journal quotidien et politique, les propriétaires n'ignorent pas cette grande vérité.

Chez les civilisés, et surtout en France, les maisons sont composées de plusieurs couches de maisons superposées les unes sur les autres

comme des tranches d'igname, quand nous faisons un tcha6-tai. Peu de Français louent une maison tout entière; les gens riches louent une couche. Pour avertir qu'il y a dans leur maison une ou plusieurs couches à louer, les propriétaires ont rhabiiude d'attacher au-dessus de la porte, et quelquefois à Tune des fenêtres de la première couche, de façon à ce qu'il soit complètement invisible, un écriteau annonçant l'appartement à louer. — L'appartement est la couche ou la fraction de couche prédestinée à la location par les décrets du propriétaire.— Les gens qui ont besoin de louer un appartement savent où perchent les écriteaux, et ont soin de marcher dans la rue les yeux complètement tournés vers le ciel, ce qui leur permet de tomber dans le ruisseau' : circonstance assez désagréable, car les ruisseaux sont faits aujourd'hui de manière à ce qu'il n'est guère possible d'y tomber sans se casser la jambe ; mais ce n'est rien, quand on pense qu'on ne s'y mouille plus. Il arrive souvent que les propriétaires gar nissent leurs appartements de meubles; cela s'appelle des appartements meublés. Les étrangers et les gens qui n'ont pas de meubles font usage de ce mode de location. Pour éviter à ceux qui cherchent la peine de venir demander des renseignements au portier, ou plutôt pour éviter aux portiers la peine de donner des ren~ seignements, il a été tacitement convenu entre

les intéressés que, vu Timpossibilité de lire les écriieaux en raison de la hauteur de leur suspension, lesécriteanx pour appartements meublés seraient sur papier jaune, el^ceux pour simples appartements sur papier blanc. On a dû s'occuper de savoir pourquoi les portiers avaient choisi la couleur jaune. Quelques-uns prétendent que c'est en raison de la couleur la plus ordinaire des affiches, d'autres disent que le hasard a seul inspiré la décision du conseil des portiers; d'autres, puisant leurs arguments dans la partie physique de la question, mettent en avant la solidité spécifique de la couleur jaune; enfin, d'autres, plus savants et plus profonds, appliquant la méthode philosophique à l'étude de cette question purement de curiosité, sont arrivés, il me semble, à la vérité. Les appartements meublés sont très-commodes pour dépister les recherches d'un mari, et peuvent être, par conséquent, considérés comme terrain de manœuvre réservé aux amours; voilà pourquoi ces épigramniatiques portiers ont décidé que les appartements meublés seraient annoncés sur papier jaune. Ne te paraît-il pas, comme à moi, que c'est là l'explication vraie ?

Adieu, cher frère. Mille souvenirs à Ertellah.

Prince Hennoneh.

Mon cher frère,

C'était le premier écriteau Jaune que je rencontrais. Tu connais mon caractère : je ne ferais pas dix pas pour une chose utile, mais j'en ferais cent pour une futilité. Aussi je me reprochais déjà d'avoir tant marché pour chercher un appartement. J'entrai donc dans la maison à récriteau, avec la ferme intention de ne pas aller plus loin.

Déjà, dans mes lettres, je t'ai parlé des portiers, mais jamais je ne t'ai dit ce que c'était qu'un portier.

Le portier est toujours âgé de cinquante ans;

à Tctal civil il peul bien avoir plus ou iiioius, mais pour le public il u'a jamais que cet âge. 11 est gras ou maigre, plus souvent maigre que gras. Il a les cheveux gris, if^ais ce fait tient à son âge. Il porte quelquefois des lunettes; le plus souvent il n'en porte pas. Le matin, il aime à boire la goutte et à réilérer fréquemment dans la journée, tantôt pour faire, tantôt pour rendre une politesse; tantôt avec le domestique, tantôt avec le locataire familier par position, et souvent pour les besoins de la cause ; tantôt chez le marchand de vin, tantôt chez Tépicier ; mais il ne se grise que rarement, et, quand il est gris, il dort jusqu'à ce qu'il soit dégrisé ; quand il est dégrisé, il se relève, demande une soupe à Toignon, et, tandis qu'elle se fait, il va prendre un petit verre, parce qu'il a l'estomac fatigué. Le portier a toujours une femme, à moins qu'il ne soit veuf depuis huit jours, et, en ce cas, il aurait une femme de ménage. Le portier est iqarié par nécessité, car, sans cette condition, son métier serait impraticable. Voici, en effet, en quoi consiste l'état de portier. Je t'ai dit que les maisons se composaient de plusieurs couches ou appartements. Pour arriver à chacune de ces couches, on dispose d'une manière assez ingénieuse des plans inclinés qui servent à communiquer d'une couche à l'autre. Un escalier, — c'est ainsi que s'appellent ces combinaisons de plans inclinés,^— est un lieu de passage d'au-

tant plus fréquenté que la maison est plus grande, et par conséquent il exige un entretien très-minutieux pour rester dans des conditions de propreté, d'élégance et de luxe. Le portier est chargé de nettoyer Tescalier ; il est aussi chargé de balayer la cour, de recevoir les loyers, de montrer les appartements, de rendre dans la maison tous les services possibles, de faire les commissions du propriétaire, et en même temps de résider dans une cage généralement infecte et close, appelée loge dans le langage usuel. Là il est obligé de se tenir pour recevoir les lettres, répondre à tous ceux qui lui demandent des renseignements sur ses locataires, demander à tous ceux qui entrent où ils vont, épier M. un tel et madame une telle, et causer avec les allants et les venants, avec les passants si les passants voulaient causer. Voilà en quoi consistent les fonctions du portier. Le portier a aussi pour spécialité de représenter le propriétaire, d'empêcher que Ton ne joue du cor de chasse après minuit, et que Ton ne déménage sans payer les loyers. C'est déjà un motif pour qu'il soit haï de tout le monde. De plus, il a le privilège exclusif de toutes les commissions désagréables et de la poursuite des chiens et des chats.

Le portier est la bête noire des locataires et des voleurs. Un fait remarquable, c'est que le portier est surtout et particulièrement haï de

ceux qui n*0Dt poîiil d'habitation, ou qui habitent des maisons sans portiers. Il est d'usage dans un certain inonde de tourner le portier en ridicule, d'eu faire le bouc émissaire de toutes les plaisanteries et de toutes les charges. Et cependant, jeunes gens, qui est-ce qui vous défend contre vos créanciers? Le portier. Que d'heures tranquilles vous lui devez, et la belle somme que cela ferait si vous le payiez comme un cocher de Gacre! Outre qu'elle n'est pas neuve, la charge du portier est stupide. Il n'est pas de fonctions aussi graves que les siennes, et il n'est pas de corporation qui fournisse moins de criminels que celle des portiers. Quel éloge plus flatteur pourrait-on faire de la moralité de cette fraction de la population? Et cependant que ne peut un portier ? Avec son inquisiliou nécessaire et son tout-puissant cordon, que ne peut un portier? Il est au fait des habitudes, des manies, des moindres détails de la vie, des ressources, des entrées, des sorties de ses locataires; il connaît le faible de telle ou telle serrure : voler, assassiner, tout lui est possible ; honneur à ceux qui ne cèdent point à de pareilles tentations! Bien des honnêtes gens n'agiraient peut-être pas ainsi, s'ils avaient de telles facilités. Il n'y a pas de portier qui ne mériie par cela même le prix Monthyon ; car il n'est pas de portier qui n'ait pu faire sa fortune par le crime, et avec quatre-vipgt dix-neuf pour cent de chan-

ces d'iiiipuiiilc. Du rebte, fuit à la mode pendant un certain temps, le mépris du portier n'est plus porté que parmi les artistes ou les amis des artistes, qui tiennent à s'encanailler de tous les préjugés de leurs amis. Entre les portiers et les artistes, c'est une guerre effroyable, qui ne s'arrêtera que quand la galerie n'applaudira plus, et surtout quand les artistes auront de quoi payer leurs termes, quand ils n'oublieront plus de rembourser leurs lettres et autres menues babioles que In portier est tenu d'avancer. Entre les artistes et les portiers, la question est toute personnelle. Les artistes se vengent des régularités arithmétiques du portier par des quolibets et des mystiûcalions. Le portier, plus humain, est toujours disposé à rendre le bien pour le mal. Et pour peu qu'on lui solde sa note, il ne demande pas mieux que de la recommencer.

Le portier se lève matin et se]couche tard, et il est fréquemment réveillé dans la nuit par des locataires attardés.

Le portier peut avoir un état, car rarement les émoluments de sa porte lui suffiraient à lui et à sa femme. Du reste, cela varie suivant les quartiers et les maisons, il est de vastes maisons où les fonctions de portier sont une espèce d'intendance; dans ces maisons-là, le portier ne pourrait pas enfiler trois perles dans la journée. 11 en est aussi dans les quartiers neufs, où l'on ne permet pas au concierge d'exercer un état.

II est vrai que Tëtat généralement exercé par les portiers n*a rien de gracieux : ils sont savetiers ou tailleurs, c'est-à-dire qu*ils raccommodent les chaussures et les habits, deux professions qui traînent habituellement la guenille. Adieu, mon cher (rère. Je n*ai pas le temps de t'en écrire davantage. Que devient Ertellah ?

Prince Hemnoneh.

Mon cher frère,

Je ne t'ai pas fini la psychologie du portier. Je continue, car ce sujet en vaut bien un autre.

Le portier n'est pas voleur ; hors celle-là, il n'est dans son cœur aucune espèce de probité. Maris qui trompent leurs femmes, femmes qui trompent leurs maris, enfants qui trompent leurs parents, domestiques qui trompent leurs maîtres» amants qui trompent leurs maîtresses, maîtresses qui trompent leurs amants, tous les genres de tromperie, quand ils ont l'amour pour prétexte, sont sûrs de trouver auprès

de lui aide et protection ; et, ce qu'il y a de merveilleux, la plus inébranlable discrétion, la chose la plus difficile à obtenir, surtout d'un portier.

En général, le portier a été militaire, et il a rapporté du régiment un chauvinisme dans les idées qui s'entretient quotidiennement chez le marchand de vin. En politique, le portier pense juste comme le journal d'un de ses locataires, celui qui a le plus long feuilleton, — ou le Charivari, quand le Charivari est reçu par hasard dans la maison. — Le portier sait par cœur les discours de M. Odilon Barrot, et il a souscrit à une édition populaire de VHistoire de France d'Anquetil.Jl professe la plus grande haine pour Abd-el-Kader, et le plus profond mépris pour le gouvernement anglais. 11 traite l'empereur de Russie, le roi de Prusse et Tempereur d'Autriche de caporaux d'ordinaire. Il est persuadé que la France est une grande araignée qui n*a qu'à s'étirer les pattes pour gober le monde. 11 a toutes sortes d'idées bouffonnes sur le choléra, sur les pommes de terre que l'on fait frire dans de la graisse dépendu, sur la teinture des Gobelins que l'on extrait des condamnés à mort, sur le maniement des fonds publics, sur les appointements des sergents de ville et les appétits des gendarmes ; il soupçonne tout et tous, mais il croit pur le lait falsifié qu'il achète au coin de la rue. 11 prétend que la

vaccine a ëtë inventée par les Anglais pour dépeupler la France ; il a peur des courants d*air et du brouillard le matin. 11 prétend que Ton guérit de la fièvre avec du café, et du rhume avec du punch. 11 assure que Teau-devie est la santé du corps^. et il a bien d'autres lubies médicales et hygiéniques. On peut même dire qu'il n*a que des lubies. 11 est incapable d'avoir une idée juste, une opinion raisonnable.

La portière a précisément des opinions contraires à celles du portier. Elle a les mêmes instincts que ceux de son mari, et, avant tout, cet instinct particulier aux individus mi-partis aisés de la classe populaire : la gourmandise tempérée par Tintérét; — Tintërêt surexcité par la cupidité. La portière croit que le café au lait creuse ; mais elle a mauvaise opinion du petit verre, car elle n'en boit que dans le cas d'extrême vieillesse ou d'infinie dégradation. Elle ne croit guère en Dieu,' mais elle croit beaucoup aux saints. Elle est hargneuse, bruyante et colère ; aussi son mari la bat souvent, mais elle s'en venge lorsqu'il est affaissé sous le poids de ses libations. Complaisante et serviable à tant la complaisance et le service, elle entreprend à des prix modérés la réussite des amours, et ne craint pas de joindre les paroles aux actes quand l'objectif est rebelle au subjectif. Elle a des arguments d'une étrange

puissance, mais d'un cynisme révoltant. Peu soucieuse des sennents qu'elle a faits jadis par-devant N. le maire, elle n'a pas le moindre respect pour son mari, qu'elle traite publiquement d'ivrogne. H est vrai que son mari ne la traite pas mieu\, et qu'il va jusqu'à sacrifier sur le comptoir du marchand de vin cette partie de leur réputation qui est le bien le plus cher aux femmes. Ennemis jurés, le portier et la portière ne se réconcilient que pour le plus grand tourment des locataires; leur querelle recommence quand il s'agit de partager le produit de la vexation. La portière a lu Monie^Chrùto, les Mousquetaires et le /tti/'Erranl. Elle attribue ces trois romans à M. Scribe, qui lui parait le plus grand écrivain possible. C'est, en effet, le seul qu'elle comprenne. En général, elle est sale ou, sinon sale, du moins d'une propreté peu rigoureuse. Elle a les cheveux gris, descendus sur les joues en forme de tire-bouchon. Cette décoration ne suffit pas à l'embellir ; elle met un bonnet rose. Il n'y a que les portières de monuments publics qui se permettent le chapeau. La portière est gourmande et friande en même temps ; elle aime les petites ordures, les rognons sautés, les cervelles de veau et autres infamies. Rarement la portière a des enfants. Cuisinière, et fille garantie par M. le maire jusqu'à un âge raisonnable, elle avait amass^ quelques économies, lorsqu'elle eut la bêtise

d'écouter les discours d'un ex-soldat de Tannée d'Afrique, chassé de sou corps, qui, une fois devenu son mari, a mangé tout ce qu'elle avait, eu parlant beaucoup d'honneur et en se conduisant comme un gredin qu'il était, le brave soudard ! Si la portière avait des enfants, ils seraient laids, sales, désagréables et bruyants, tous les défauts de leur mère unis à ceux de leur père.

Mais il faut que je sorte^ j'ai un rendez-vous très-pressé.

Tout à toi,

Prince HennoTtBH.

P. S. -Ah! Ertellah!

Mon cher frère,

Quelle est la plus belle couleur? Le vert, n'est-ce pas ? le vert, la couleur des feuilles et des herbes. Sur la palette de rinûni, la création avait à choisir les couleurs de sa toilette ; elle a préféré le vert : donc le vert est la plus belle couleur. Sa délicatesse et sa fragilité, d'ailleurs, prouveraient encore en sa faveur ; car si le vert ne peut supporter la lumière, c'est que la création n'a pas voulu que son favori pût servir de réflecteur aux rayons des quinqueis, irivaux de sou soleil. Dans la décomposition du vert par la lumière, il est encore un autre enseignement :

c*est que, si la nuit le vert quitte la terre et se fait remplacer par le bleu, c'est pour aller colorer les mondes de riufmi. Les Français ne comprennent pas cette suprématie du vert; chez eux, le vert est une couleur honnie : c'est celle des eaux stagnantes et des corruptions; comme si cette circonstance, que presque toutes choses sont amenées, par la décomposition, à la couleur verte, n'était pas une preuve que le vert est la couleur première, le roi des couleurs. Pour en revenir aux civilisés, ils ont le vert eu grand mépris. Dire d'un monsieur qu'il porto des lunettes vertes, c'est lui 6 ter toute possibilité de se marier. Les femmes tiennent énormément à ce que leurs maris n'aient pas de lunettes vertes. Un amant pourvu de lunettes vertes serait à mettre sous cloche, comme rareté. Dire d'une femme qu'elle est verte est également peu flatteur. Et cependant, pour une femme, quoi de plus flatteur quede ressembler à un lis, à une violette ou à toute autre fleur ? et depuis quand les fleurs ne s'épanouissent-elles pas sur un fond vert? Ce n'était pas tout que d'insulter le vert d'une manière négative, les Français en sont arrivés à faire au vert des injures affirmatives. C'est, selon eux, la plus malpropre des couleurs. Gomme les habitations sont très-compliquées, il y a des gens qui font profession de dire aux ouvriers : «ITel bois doit être placé là et telle pierre ici.» On les appelle archi-

tectes. Le talent d'un architecte ne consiste ni dans réiégance de la construction, ni dans la plus grande économie possible de matériaux et de main-d'œuvre. L'architecture est Tart des encoignures. Étant donné un alignement, sans déranger d'une ligne cet alignement, sans rentrer ni sortir, multiplier les coins le long de la façade d'une maison, voilà ce que propriétaires, locataires et passants demandent à l'architecte. Plus un architecte peut faire de coins, plus il acquiert de réputation. Tu te demandes pourquoi faire ces petits coins ? Je conçois ta curiosité ; je ne te la reproche pas, puisque c'est moi qui l'ai surexcitée; mais je suis bien embarrassé pour la satisfaire. Le Français éprouve souvent des besoins naturels, mais exigeants. Ces petits coins sont des espèces de cellules de repos, dont la jouissance gratuite est accordée au public. Eh bien, ce sont ces encoignures que les Français couvrent d'un revêtement peint en vert î Et ce n'est point hasard ou caprice ! tous ces petits coins sont peints en vert, tous sans exception. Je sais bien que l'on pourrait dire qu'en donnant à ces sortes de retraits un revêtemeut peint en vert, les Français ont voulu compenser par les plaisirs de la vue les souffrances de l'odorat, et rendre ainsi au vert un hommage éclatant.

Je connais assez les habitants de Paris pour ne les pas croire capables de cette prévision et

de ce raisonnement. Dans les choses de la vie, les civilisés ne procèdenl jamais par les contrastes; et je le dis avec Torgueil d'un sauvage qui se voit supérieur à la civilisation, les civilisés ne procèdent en rien ni pour rien : ils agissent, mais ils ne procèdent pas, car ils n'ont ni législation, ni gendarmerie intérieure; je m'explique: ni règle de conduite, ni examen de conscience. Le meilleur principe est de n'en pas avoir du tout. Par législation, j'entends un but; par gendarmerie, une logique. Je dis une logique, et non pas la logique ; car une logique, quelle qu'elle soit, vaut toujours mieux que rien, et une logique fausse n'est, après tout, qu*un demi-mal.

Ces petits coins dont je t'ai parlé sont trèsfréquentés par le meilleur monde : on y voit établis tour à tour et le prince et le portefaix, et le gentleman et le poêle misérable ; il y en a en face de la Maison-d'Or et à la porte des plus iuGmes cabarets. 11 n'y a que. les enfants qui n'en usent pas : ils préfèrent ne pas aller plus loin qu'eux-mêmes et cherchent à se faire un bain dans leur pantalon. Les femmes seules n'ont pas le droit d'y aller. Il n'en est pas pour elles d'une autre ordonnance. La femme est sacrée corps glorieux par le préjugé.

Ce n'est pas pour leur agrément particulier que les propriétaires font la dépense de ces enfoncements; ce n'est pas non plus pour celui

de leui*s localaires, ui pour celui des passants ; c'est par nécessité : c'est pour sauver la façade tout entière d'injures nauséabondes qu'ils en cuirassent certaines parties et les soumettent aux désirs des passants. Encore leur est-il Irèsdiflicile d'obtenir que l'on se contente du coin peint en vert. 11 y a des gens assez bizarres pour prétendre que la vue du vert les paralyse, et pour aller transporter leurs besoins là où il n'est pas permis, recherchant de préférence tout ce qui peut passer pour une encoignure. Aussi, pourquoi ne pas peindre ces endroits sacrés en couleurs différentes? Celui que le vert agacerait irait voir du blanc ou du rose, et tout le monde y gagnerait, car quelquefois on aurait, en outre, le plaisir de la surprise et en moins le fastidieux dégoût d'une monotonie qui tue l'inspiration • Adieu, mon cher frère.

Tout à toi.

Prince Hknnokbh.

Embrasse mille fois Ertellah !

Mon cher frère,

J'avais bien remarqué que les deusi côtés de la porte cochère se découpaient eu deux colas d'un usage bien facile à deviner ; mais une telle considération n'était pas de nature à m'empécher d'entrer dans la maison. Je ne t'ai pas dit ce que c'était qu'une porte cochère. 11 me souvient de l'avoir expliqué l'usage et la convenance de la voiture. La porte cochère est le complément de la voiture. C'est, dans la façade de la maison, une baie assez large et assez

haute pour que hommes, chevaux, voitures, tout puisse y passer l'un portant Tautre. Toutes les maisons n*ont pas de porte cochère. 11 n'y a que les maisons favorisées d'une cour qui jouissent de l'avantage d'une porte cochère. Une cour est un espace généralement fort étroit, resserré entre les divers corps de bâtiment qui font h maison. Une cour sert aussi de prétexte à l'ouverture de fenêtres destinées, dans l'intention de l'architecte, à donner du jour aux pièces qui ne sauraient en puiser ailleurs ; mais ne faisant, en réalité, que livrer passage aux puanteurs qui s'échappent de ce foyer d'infection. Les maisons pourvues de cour sont trèsincommodes, mais les maisons qui n'en ont pas le sont encore davantage. Les escaliers, dans ces dernières maisons, sont toujours construits dans les ténèbres les plus épaisses. On n'y voit que pendant la nuit, parce qu'alors on les éclaire ; maison n'a pas le bon sens de les éclairer pendant les heures de jour. Les propriétaires disent, selon le texte d'un célèbre saltimbanque : «11 doit y faire jour. » Et cependant, un escalier, étant très-dangereux à monter et à descendre, devrait être aussi clair que l'intérieur d'une lanterne allumée.

Dans beaucoup de maisons., la porte cochère est une voûte sous laquelle s'ouvre l'escalier. Ou peut ainsi descendre de voiture à pied sec. Gela est si simple, que l'on croit tout d'abord

que c'est une disposition générale. Nullement. Une preuve de la stupidité des civilisés : une voiture est faite pour se transporter à pied sec et sans fatigue d'un endroit à un autre. La voiture ne répond pas du tout à cette demande; trèssouvent il faut se mouiller les pieds et la tête pour monter en voiture. Dans beaucoup de maisons, les propriétaires ne veulent pas laisser entrer les voitures, de peur d'abimer le pavé de leurs cours. Or ces pavés sont du simple grès, la chose la plus commune et la moins luxueuse possible. Enfin, la partie du trajet la plus difficile, la plus ennuyeuse et la plus fatigante, la montée et la descente de Tescalier, le civilisé est obligé de la faire avec le secours de ses seules jambes. Et voilà ce que c'est que la civilisation ! Nous autres Victoriens, nous nous fatsons porter jusqu'à notre natte. Voilà la vraie civilisation !

Pour en revenir à moi, je franchis donc la porte cochère et j'arrivai devant la loge du portier. On appelle loge un espace fort petit dans lequel il n'y a ni air ni lumière. Ces sortes de trous sont pratiqués par tous les architectes à l'intention des portiers. Dès qu'on devient portier, on acquiert la faculté de vivre ainsi dans la privation de ce qui fait la vie des autres hommes.

La portière lisait une pièce de M. Emile Au-

gier, un poète assez célèbre comme n*étanl pas poêle, et le portier lisait le Constitutionnel.

— Vous avez un appartemeat garni à louer? demandaî-je.

Le portier et la portière regardèrent mon ventre ; puis la portière me répondit :

— Oui, monsieur.

Si j'avais eu un gros ventre, la portière aurait répondu : « Non. » Et voici pourquoi: il est de notoriété publique que les hommes à gros venlre éprouvent tous le désir le plus ardent de de se débarrasser de cette obésité superflue. Or le meilleur remède contre l'obésité est un exercice pénible et fatigant. Quel plus pénible et plus fatigant exercice que de monter et de descendre des escaliers ? Les hommes gros se condamnent donc à monter et à descendre un certain nombre d'escaliers par jour. Mais comme il serait ennuyeux et monotone de descendre toujours le même escalier, pour varier leurâ plaisirs, ils vont voir des appartements qu'ils ne louent jamais, et se procurent ainsi la faculté de descendre et de monter un nombre indéflni d'escaliers. Aussi, les portiers bien appris se défient énormément des hommes gros. Mais l'homme gros est, en général, tenace et chef de division quelque part, et souvent, avec la menace du propriétaire, il force le portier dans ses extrêmes retranchements. Du reste,

les hommes gros ne sont pas les seuls qui se livrent à cette manœuvre. Le même exercice est également pratiqué par les employés de toutes les administrations, excepté ceux des maisons Bonnard et Bidault, qui courent conune des chats maigres. Mais tous les autres employés sont contraints à Tinspection des appartements par la nécessité de faire beaucoup d'exercice en peu de temps. Il y en a qui sont si pressés, qu'au sortir de leur administration ils entrent dans la première maison venue et demandent à voir des appartements louables dans trois, six ou neuf ans. Une fois, il m'est arrivé, à cinq heures du soir, dans la rue Lepelletier, de rencontrer vingt-trois employés appartenant aux diverses maisons de banque des environs, qui* sans s'être donné rendez-vous, se trouvaient tous là pour voir la même chose, une petite mansarde située au sixième. Plus la location est élevée dans les airs, plus l'amateur est content : il dédaigne les rez-de-chaussée, ne fait les entre-sols qu'avec cave, et ne pratique les premiers que pour se mettre en appétit.

Je demandai à voir l'appartement en question. La portière prit les clefs et gagna l'escalier. Le mari lisait toujours le ConstitutùmneL Il est à remarquer que, parmi les gens à cordon, le mari fait toujours le moins possible et expose, sans la moindre vergogne, sa femme, aux séductions d'un étranger, qui peut être ai-

mable, illustre et galant, trois qualités faites pour réussir.

Adieu, cher frère, Tout à toi.

Prince Henivoneu.

Embrasse Ertellab pour moi.

Mon cher frère,

Après une ascension qui me parut d'autant plus longue que la société de ma compagne n'avait aucun de ces agréments qui font trouver le temps court, nous nous arrêtâmes.

La portière prit une clef, Tintroduisit dans une serrure, m'ouvrit une porte : c'était un trou noir : c Attendez, dit-elle, que je donne du jour. » Elle ouvrit une fenêtre qui donnait sur l'escalier, — car c'est une habitude des civilisés que de toujours prendre à ceux qui ont besoin. Ce trou resta noir. « C'est Tanticliambre, » dit-elle avec un certain orgueil. 11 n'y avait aucune

espèce de meubles, et, de fail, il ertlélé difficile d'en mettre : l'espace était si restreint, que Ton ne pouvait fermer la porte qu'en entrantvdans une autre pièce.

La portière ouvrit l'autre pièce; elle était splendidement éclairée par une fenêtre. Sur la cheminée, il y avait une pendule d'albâtre et deux vases garnis de fleurs en papier. La pendule d'albâtre et les deux vases garnis de fleurs en papier sont les signes extrêmes de la plus grande misère possible ; les gens qui meurent de faim et qui n'ont ni feu ni lieu ont toujours une pendule d'albâtre et deux vases garnis de fleurs en papier ; il y avait aussi deux flambeaux en verre. Les flambeaux en verre sont un des trucs favoris des gens qui font le commerce d'appartements garnis, et voici comment : le flambeau en verre n'existe pas dans le commerce ; les loueurs en garni en font faire tout exprès pour eux; or, il est impossible qu'on ne casse pas un flambeau en verre, d'où il résulte que, se trouvant dans l'impossibilité de remplacer le flambeau cassé, le locataire est obligé d'en passer par les exigences du locateur, et de lui payer un prix fabuleux, à titre de curiosité, une malpropreté dont la valeur réelle est de neuf sous ; sans ces moyenslà, les gens qui louent en garni ne pourraient jamais s'y retrouver. 11 y avait encore une lampe sur la cheminée ; la lampe est aussi un

engiu d'extorsion : elle a toujours une petite (issure, l'huile coule, tache, et c'est encore un objet à remplacer. Tous les meubles qui se trouvent dans les appartements garnis n'existent que dans des maisons spéciales qui se cachent du public ; il est toujours impossible de les remplacer exactement : en sorte qu'il s'en faut rapporter à l'estimation du locateur. Par terre, il y avait un tapis fond vert à fleurs bleues. Quand on prend l'appartement, l'inventaire attribue toujours cinquante- trois taches au tapis; quand on le quitte, il y en a toujours quatre-vingt-sept, sans compter celles que l'on peut avoir fait soi-même : c'est un tapis à payer. La cheminée est toujours écornée, mais le coin est rétabli avec de la colle forte ; la chaleur fait tomber le coin : c'est une cheminée à payer. L'iutérieur de la cheminée est à la prussienne ; au lieu d'être en fer, la chaîne qui tient la trappe est eu laiton : c'est tous les jours trois fiancs à donner au fumiste. Il y a une remise pour le propriétaire. Il y a dans les coins des porte-pincettes ; mais au lieu d'être fixés dans du plâtre, ils sont fixés dans du beurre rance ; dès que Ton y touche, ils tombent : une dégradation à payer.

Au milieu de la chambre était une table couverte d un tapis, soutenue par trois colonnes ornées de chapiteaux en cuivre. Le dessus de la table était en marbre. Quand ou

s'en va, le locateur a soin de soulever le tapis, ce que vous n*avez pas eu la précaution de faire, et de tous montrer que vous avez brisé le marbre : ce sont des marbres qui font toujours exprès d*avoir une fente au milieu. Il manque aussi une bonne moitié des ornements en cuivre ; mais ces absences sont masquées par de la poussière. Quand le locataire s'en va, on a le soin d*essuyer et de lui démontrer qu'il a pris les ornements en cuivre, style impérial, introuvable chez les marchands de meubles. Ce tapis porte plusieurs taches, qui se trouvent toujours avoir multiplié. En face la table, un canapé. Ce canapé a toujours un pied peu solidement recollé. Quand on a Timprudence de s*y asseoir, le pied se détache, et Ton tombe, toujours en dégradant le meuble; bien heureux quand une hôtesse perGde n'a pas mis en face du canapé deux jardinières agrestes, qui se trouvent entraînées et démantibulées dans la chute : deux raretés qui ont toujours une va* leur considérable. On trouve même des hôtes qui disent : « C'était un souvenir ! » et qui, en sus de l'objet, se font escompter leurs regrets. Outre le canapé, il y avait encore des fauteuils et des chaises en drap lie-de-vin. Couleur et étoffe sont également fabriquées à l'intention des loueurs engarni, attendu qu'iln'estpasunepersonnedaus le monde qui voulût pour son usage personnel de l'étoffe et de la couleur. Chaises et fau-

teuils sout soumis aux mêmes pratiques se^ crêtes que le canapé ; mais, au lieu d*être sapés par en bas, les Êiuteuils et les chaises sont souvent respectés comme solidité jusqu'à la plate-forme, et ne deviennent insidieux qu'en leurs dossiers et accotoirs. Il y avait à la fenêtre des rideaux de damas de laine rouge excessivement' étriqués. Gomme le mur était fort mince, un porte-rideaux soutenait la garniture à distance, afin de paraître donner du jeu à la fenêtre. C'était encore un secret du métier, que ces rideaux, cette fenêtre et ce porte-rideaux : les rideaux sont de larges morceaux d'étoffe que Ton tend devant les fenêtres pour intercepter le jour; les rideaux ont été inventés par les gens qui avaient des fenêtres inutiles ; les rideaux sont souvent un moyen de faire croire à un jour qui ne pourrait pas se montrer. Les fenêtres, en s'ouvrant, décrivent une demi-circonférence, elles ne peuvent se mouvoir que dans un espace aussi large qu'elles; or il arrive dans les appartements garnis que les rideaux étant trop rapprochés de la fenêtre, la fenêtre les tend et les déchire. Et c'est ainsi que l'on fîUt payer les rideaux au locataire. La chambre à coucher était meublée dans le même goût et peuplée des mêmes sièges. Quand on prend un appartement garni et qu'on veut faire une bonne affaire, il faut n'avoir ni la volonté ni le pouvoir de payer ; auquel cas on peut m

prendre toute espèce de libcrlcs avec les flambeaux de cristal, les ornementa en cuivre et les canapés en drap lie-de-vin.

Adieu, cher frère.

Tout à toi.

Prince IIemnomeh.

Mon cher frère,

C'était dans un petit salon , coquettement tendu de perse bleue et blanche. Les chiens, filack et Lili, fourrageaient sur les canapés et sur les fauteuils. Les accords du piano s'éveillaient sous les doigts de Charles. Jules et Edmond fumaient de blonds cazadorès, les pieds sur un tapis, les yeux dans Tespace. C'étaient trois jeunes gens que j'avais rencontrés à la Maisond'Or, et qui avaient été assez obligeants pour traduire à l'oreille du garçon les barbarismes anglo-barbares que je vomissais impudemment.

Le garçon, voilà un mot qui, pour toi, cher frère, a besoin d'une glose. Il y a des endroits en France où, comme je te Vai déjà dit, des messieurs à gros ventre et à lunettes montent une ou plusieurs fois par semaine sur des tabourets pour enseigner la philosophie, -— la science des hommes et des cfioses. — Ces genslà sont payés par le gouvernement et fort respectés de leur portière. Ils s'appellent professeurs de philosophie ; mais ce titre n'empêche pas le professeur d'avoir des envies quand il passe devant l'étalage d'un marchand de comestibles, de regretter ses vingt ans quand il rencontre une jeune et jolie fille, de boire à petits coups le vin qu'il trouve bon, et de brandir sa canne avec Kireur si, dans la rue, les gamins tendent des embûches à sa perruque ou à ses jambes branlantes. Eh bien , il est des hommes qui ne sont pas payés par le gouvernement, qui ne sont respectés de personne, qui ne s'appellent point professeurs de philosophie, qui ont de naturelles et simples apparences, et qui n'ont jamais passé sur les bancs d'une école, voilà ce qu'ils ne sont pas. Voici ce qu'ils sont : ils vivent au milieu des plus exquises perfections de l'art culinaire, et Jamais ils n'ont même appétit d'une crevette; au parfum des ragoûts et des sauces, ils ont mêmes narines qu'au fumet des eaux de vaisselle ; ils voient couler les vins les plus fins, les liqueurs les plus odorantes, sans avoir soif dn

moindre petit verro ; sous leurs yeux se jouent les plus enivrantes lubricités : ils n'ont pas même Tair de comprendre. Le premier venu les tutoie, les raille, les injurie, et ils ne répondent que par des services et des politesses. Ces hommes, ces vrais et pratiques philosophes, ce sont les garçons de restaurant. Il semble que ces gens, toujours en contact avec Vargent et ses débauches, le doivent prendre en aversion. Du tout ! tranquilles, économes et paciGques, ils ne s'occupent jamais des théories sociales, égalitaires et humanitaires. Qu'est-ce que la jalousie pour un homme qui a su vaincre ses sens? Qui peut le plus ne peut-il le moins ?

Nais toutes ces vertus ne doimeiit pas aux garçons la faculté d'entendre les langues étrangères : il est bien une pantomime fort expressive, cependant je n'en avais pas moius été charmé de rencontrer les trois jeunes gens qui avaient bien voulu venir à mon secours et suppléer mes insufBsances par la connaissance qu'ils avaient des dialectes de l'archipel océanique. Et puis, ils m'avaient gracieusement offert de se mettre à ma disposition pour tout ce dont je pourrais avoir besoin. Ne va pas croire que ce fût dans le but de m'obliger : tous trois étaient mus par un sentiment d'intérêt personnel ; tous trois voulaient m'exploiter, mais chacun à sa façon. Jules voulait faire mon portrait pour l'envoyer à ce qu'on appelle l'Exposition , Ed-

mond voulait m'extraire des renseignements sur la Victorie pour publier une légende victorîenue ; quant à Charles, propriétaire et éditeur de journaux, il aurait voulu me faire faire mes mémoires.

Je n'avais pas encore deviné les projets intéressés de mes nouvelles connaissances^ et, ne voulant pas me lancer témérairement dans une affaire dont je ne pouvais calculer les suites, j'allai consulter mes trois amis sur ma location de la rue Laffitte. Lorsque j'eus dit le quartier, la latitude et le prix, chacun trouva que j'avais parfaitement fait : Jules pensa qu'à un sixième ou aurait un beau jour pour faire un portrait ; Edmond se disait que, logé au sixième, j'aimerais à ne descendre et à ne remonter qu'une fois par jour, et qu'alors il ne serait pas difficile de me tenir des soirées en face d'une choppe, sous prétexte de boire, et en réalité pour conter des traditions de mon pays ; quant à Charles, il se flattait que j'allais faire de grandes dépenses qui me réduiraient à lui donner à la fois mes mémoires, comme grand personnage, et mes services, comme garçon de bureau. On me dit donc que j'avais fait une affaire d'or. Et je m'empressai d'aller définitivement arrêter mon logement et annoncer à ma portière que je viendrais le soir même en prendre possession. Le portier daigna se déranger et me dire que si je n'avais personne pour faire mon ménage, il se-

rait trop heureux que je voulusse bien le charger de ce soin. J*acceplai.

-— Et le denier à Dieu ? me dit rhomme au cordon.

— Le deqier à Dieu ? reprts-je, eh bien, chargez-vous-en aussi.

L'homme me regarda, la femme aussi.

— Mais, monsieur, c'est Tusage...

— Je le sais bien, continuai-je ; seulement, comme je n'aime pas les embarras, je vous prie de le faire pour moi.

— Mais, monsieur, c'est dix francs que vous me devez pour votre bienvenue.

— Ah ! fort bien. £t je payai.

Chez les civilisés, mon cher ami, il est un singulier usage : c'est de donner beaucoup à des gens auxquels on ne doit rien, et de payer rarement ceux auxquels on doit quelque chose. Etrange bizarrerie, qui ne le doit pas, du reste, étonner, après ce que je t'ai dit de leur folie. Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est que les gens qui n'ont jamais d'argent pour payer ce qu'ils doivent en ont toujours pour payer ce qu'ils ne doivent pas. La civilisation devrait être la simplification de la vie ; c'en est, tout au contraire, la complication. Le barbare est l'homme; le civilisé est l'enfant. Gomme l'enfant, il prend toujours le chemin des écoliers. Et cependant, cette vie de rouages, d'engrenages, de courroies et de leviers ne manque pas d'un certain charme .

On s'y attache comme à ud obstacle que Ton veut vaincre, et Ton finit par Taimer. Le mécanisme de la vie des civilisés est assez remarquable pour que je te Texplique. Les civilisés sont divisés par peuples. Ces peuples sont les hommes qui habitent une étendue de pays comprise entre certains fleuves ou certaines montagnes, et quelquefois entre rien du tout. Le rien du tout est la limite de convenance. Dans ces étendues de pays, il y a des villes ; et chez chaque peuple une ville plus grande que les autres. On l'appelle la capitale ; c'est là que réside le gouvernement. Dans chacune de ces capitales, il y a un vaste établissement où, jour et nuit, un grand nombre d'hommes et de machines sont occupés à firapper la vie du peuple : cet établissement, c'est la monnaie; cette vie, c'est l'or et l'argent. Il y a des établissements de cette nature tenus par les particuliers ; on les appelle des banques. Les banques viennent faire à la monnaie leur provision de vie, et, quand elles l'ont épuisée, elles la renouvellent. Voilà le mécanisme de la vie des civilisés.

Adieu, cher frère.

Mille baisers à mon Ertellah.

Prince Hrnnoneh.

Mon cher frère,

Je m'empressai de retourner à Thôtel des Princes et de faire emporter mes effets. — C'est ainsi que les Français appellent la collection des vêtements d'un homme : expresûon bien impro(^re, car un homme n'est que l'effet de ses vêtements. Ce qu'il est, il le doit à ses chemises, à ses bottes, à ses culottes : le tailleur fait Fhomme. Gela est si vrai, que les diverses fonctions des hommes se distinguent par leurs vêtements. Eh bien , si, pour être colonel, il faut forcément un habit de telle sorte, supposez que, par force majeure, un futur colo-

lonel n'eâl pas pu se procurer Tliabit en question, évidemment, il n'eût pas été colonel, parce que, si h ne peut être sans a, il est évident que a n'étant pas, h n'existera pas. Donc, les destinées des hommes sont entre les mains des tailleurs. Les super6ciels trouveront ces réflexions absurdes et paradoxales. Je m'en rapporte aux esprits profonds comme le tien. Quant aux détails de ce prestigieux talisman que l'on appelle le costume, je t'en ai déjà dit tout ce qu'il t'intéressait d'en savoir. 11 vient cependant de se faire dans le costume une révolution dont il faut que je te rende compte. Au lieu de pantalon, on porte généralement la culotte. La culotte est au pantalon ce que le borgne est à l'aveugle. Elle a l'avantage de dénuder le mollet, et d'être spécialement hostile aux gens qui n'ont ni jarret ni tournure. La mode vient également de passer aux carricks. J'ai dû te décrire le paletot : le carrick est un paletot qui serait plus long que le paletot ordinaire, et au col duquel on aurait attaché une ou plusieurs pèlerines. Il y en a qui mettent jusqu'à dix pèlerines ; le meilleur genre est de ne mettre qu'une pèlerine. Ce vêtement est très-avantageux à la taille : il communique aux hommes un air de jeune premier de l'Ambigu. Cest la vogue de Jean le Cocher qui a donné naissance à cette mode. Quoiqu'il en soit, le carrick est bien porté : on n'en a encore vu qu un seul sur le boulevard des Italiens, et en-

core prétendail-on que c*ëtail Jean le Cocher qui avait hérité d'un million.

Le commissionnaire qui portait mes affaires s'achemina vers la rue Laffitte. Le commissionnaire est une borne mobile peinte en violet et noir, qui se tient au coin des rues. Le commissionnaire est propre à tous les usages. Il est apte à tout, pourvu que Fintelligence ou Tinterprétation n aient rien à y voir. Jamais on ne Taperçoit boire ou manger. Toujours à son poste, à la porte du marchand de vin, il se charge, avec un égal flegme, de porter les cartels ou les déclarations d*amour, et d'aller chez Tépicier acheter du rhum, ou, chez le pharmacien, du poison !

Pour le commissionnaire, Fargent ne doit pas avoir de valeur, et le papier pas de secrets. Le commissionnaire m doit être ni voleur ni curieux. Et cependant, il n'y a pas longtemps, un écrivain, célèbre dans tous les mondes, Roger de Beauvoir, voyait filer loin de Paris un commissionnaire emportant avec lui le résultat d'un bon de cinq cents francs, que le spirituel romancier-poête lui avait envoyé toucher à la caisse du journal Paru. Mais la suite a prouvé que c*était un faux comroi^ionnaire.

Le commissionnaire monta mes faibles paquets, et je me sentis installé. Ah ! ce n*était plus rhôtel des Princes ; il me fallait songer à mon dtner et à mon déjeuner. 11 y a à Paris, à

l'usage des gens qui se trouvent dans la position où je me trouvais, dos endroits appelés restaurants, où l'on trouve toujours à boire et à manger, excepté de six heures à dix heures du matin. On y trouve ce qu'on veut des dix mille variétés de la cuisine française. Le matin, le restaurateur achète un veau, un bœuf, un mouton et deux poissons : on fait cuire ces divers animaux jusqu'aux jieuf dixièmes d'une cuisson complète ; en sorte que, quand on arrive, on désigne le plat que Ton désire ; il est immédiatement parachevé par un tour de casserole et une cuillerée de sauce. Pour faire une sauce, il faut trois choses : de l'eau, du sel et de la couleur. Il y a des couleurs de toutes nuances : du jaune, du vert, du rouge et du noir. Tout cela est rangé par petits pots à portée de la main du cuisinier, avec deux grands pots : dans l'un il y a une substance noire et odorante appelée truffe, et dans l'autre un produit spongieux de la terre nommé champignon. Le champignon et la trulTe sont les deux grands moyens de la cuisine. Quand dans un plat il y a des truffes et des champignons, on n'a plus le droit de le trouver mauvais. On ne fait pas la cuisine pour manger, on la fait pour employer des truffes et des champignons. Quand on veut donner aux truffes et aux champignons un prix inestimable, on les assaisonne d'un filet de vin de Madère. Madère est une ile qui n'existe pas ; elle a été in-

ISf

ventée par les (abricauts de viu Le vin de Madère est une composition chimique que chacun pourrait faire chez soi, mais que Ton préfère acheter toute faite. Les anciens faisaient le vin de Madère chez eux ; ils en prenaient en guise de vomitif quand ils étaient malades. Les civilisés modernes en prennent au commencement du diner. C'est une rubrique des amphitryons pour 6ter Tappétit à leurs convives. Et cela ne manque jamais.

Je descendis la rue Laffitte et j'entrai dans un illustre cabaret : la Maison-d'Or. C'est le plus beau restaurant de Paris, celui où Ton mange le mieux et le plus confortablement. Toutes les féeries du luxe sont réalisées à la Maison-d'Or le service est en très-belle argenterie, et en vermeil si on le désire ; cristaux, porcelaines, linge, tout est conune chez un riche particulier. J'y dînai fort bien; mais ma pauvre bourse ! ma pauvre bourse ! J y vis mille illustrations de la politique, de la presse, de la littérature, du théâtre, de la finance et de Tannée. Mais ma bourse ! ma pauvre bourse !

Adieu, cher frère.

Mille baisers à mon Ërtellah.

Prince IlEM]Ho^EH.

Mon cher frère,

Me voilà donc lout seul, et chez moi, vivant sans tuteur ni lisière, comme un civilisé... Âh ! que cette vie serait agréable si j'avais de l'argent autant que j'en ai besoin. Il n'est rien que je ne désire, rien dont je n*aie envie. Il n'y a rien de borné que mes moyens. On dit que tous les hommes en sont là. Pourquoi donc la monnaie n'est-elle pas plus généreuse de cette vie qu'elle départ si avaricieusement à chacun?

Je te vais raconter mon eiListence.

Je me lève un peu après le soleil. J'allume un

catadorès : le cazadurès est un cigare d'un goût assez agréable. Quoique je condamne le tabac en principe, je fume avec fureur. Quand j'ai fumé un cigare, j'en allume un autre, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il soit l'beure de déjeuner. Quand j'ai déjeuné, je recommence à fumer jusqu'à ce qu'il soit l'heure de dîner. Quand j'ai dtné, je recommence à fumer jusqu'à ce qu'il soit l'heure de me coucher. L'existence que je mène est très-agréable. C'est du moins ropinion générale des ciTÎlisés ; car c'est celle de tous les gens de grande naissance qui ont reçu de leur père une belle fortune, et de je ne sais qui ce qu'on appelle une bonne éducation. Si j'en crois certains livres qu'on donne comme véridiques , autrefois un gentUhomme n'était tenu de savoir que deux choses : monter à cheval et tenir une épée. Avgourd'hui» le parfait gentilhomme doit savoir trois choses : fumer, écrire (pour accepter ses lettres de change) et polker. On a bien raison de dire que les temps sont changés! Aujourd'hui, ce sont les fils de banquiers qui savent monter à cheval, et c'est principalement dans les arrière-boutiques que se recrute l'armée. Du reste, les gentilshommes n'en sont pas moins aimables pour cela ; et j'avoue que, pour ma part, je préférerais, comme eux, un gilet de velours brodé, fût- il brodé en or, à une cuirasse de fer. Mais je le parle beau-' coup des gentilshommes, et je ne t'ai pas dit ce

que c'était qu'un gentilhomme. Dans l'usage, on entend par gentilhomme tout homme qui porte des chaussettes de soie, des gilets de flanelle rouge, des chemises de batiste, des bottines vernies, des pantalons à carreaux sans sous-pieds, des gilets, des cravates et des habits agréables à Toeil, des gants et un lorgnon. Nom, extraction, fortune, tout cela n'est rien : du moment où un homme a revêtu la livrée des gentilshommes, il est gentilhomme, ou du moins il doit rétre. S'il était resté dans la boutique de son père, et qu'il eût oublié de vingt-quatre heures une échéance, il eût été déshonoré; dès qu'il est gentilhomme, il acquiert le droit de regarder sa signature comme une tache d'encre. Voilà pourquoi il y a tant de gens qui se font gentilshommes. Ce sont les profits du métier. Et jamais les hommes ne sont las de ce qui leur rapporte. Trouver le rapport, voilà l'œuvre de l'observateur. Le mot gentilhomme, dans l'acception que je viens de lui donner, est une importation anglaise. Il a, comme je l'ai dit, une seconde acception, et celle-là est toute différente de la première. C'est le défaut de la langue française. Les Français ont la mémoire courte et l'esprit paresseux; aussi, pour ménager leurs fatigues, ils ont réduit leur vocabulaire jusqu'à la ténuité, de telle sorte qu'un mot signifie souvent vingt choses hétérogènes et parfaitement dissemblables.

Dans sa seconde acception, le mot genlilhomme veut dire noble.

Un gentilhomme est un homme noble. Tu vas demander ce que c'est qu'un noble. La noblesse est encore une invention de la civilisation. On peut bien dire que tous les hommes ne sont pas de la même famille; que le noir et le cuivré ne sont pas les cousins du blanc, c'est absurde : quoique situés à cinq cents lieues de ces gens-ci, sansaucuncommerceaveceux.nousautresVictoriens, nous avons les mêmes passions, les mêmes intérêts et les mêmes habitudes qu'eux, avant qu'ils se fissent attacher à la meule équarrissante de la civilisation. Tout homme aime à dominer. Si nous en croyons la tradition et le raisonnement, le premier qui voulut dominer chez nous annonça qu il voulait être le maître et qu'il ferait tomber son poing vigoureux sur le premier qui résisterait. Deux ou trois récalcitrants furent punis de leur audace, et les autres se tinrent tranquilles. Celui-là fut le maître qui avait le poing le plus vigoureux ; après lui ce fut un autre, et ainsi jusqu'à nos jours; et le vainqueur prenait pour compagnons ceux qui, en luttant avec lui, s'étaient montrés plus forts que les autres, et qui, par conséquent, étaient après lui ceux qui valaient le plus. Les civilisés sont partis de ce principe que la force était héréditaire, et voilà rhiaioire de la noblesse. Aujourd'hui, tout a changé : ce qu'on appelle l'intelligence a

pris la place du poignet. 11 n'y a guère plus de noblesse que la noblesse personnelle, celle que Ton se fait par ses œuvres et mérites. Les fils n'héritent plus que de la fortune de leur père, quand il en a, et d'une certaine auréole d'estime, qui s'efface bien vite dans les nuages de l'indiiïérence quand leur front n'est pas fait pour la rayonner.

Adieu, mon cher frère.

J'aime toujours Ertellah.

Prince Hbrrokbh.

Mon cher frère,

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Je commence à être très à court d'argent. Si je ne t'en demande pas, e'esl que je suis bien persuadé que, loin d'en avoir, tu ne sais même pas ce que c'est. C'est ici que je reconnais l'utilité d'être civilisé. Si j'étais né en France, j'aurais un père, une mère, un frère, une sœur, un oncle ou une tante. Et quand on a besoin d'argent, il n'est rien de tel que les parents, surtout les tantes. Une tante a toujours quelque chose en réserve pour son neveu. La chose est si proverbiale, que l'on appelle vulgairement

ma tanie un endroit où Ton prête à tous ceux qui n'ont pas. Quand je dis à tous ceux qui n*ont pas, je m'exprime mal; je veux, au contraire, dire à tous ceux qui ont: car, pour avoir quelque chose au mout-de-piété, — nom de famille de la tante, — il faut donner une garantie matérielle, représentant dix fois la valeur du prêt. Eu mon faible entendement, j'avais cru que les monts-de-piété étaient faits pour prêter à ceux qui n'avaient rien. Les civilisés pensent autrement, et les ont établis pour prêter à ceux qui ont trop, puisqu'ils peuvent se passer de ce qu'ils y apportent. Voilà ce que j'appelle raisonner. Eh bien, quand je m'exprime ainsi, les civilisés haussent les épaules, et me répondent des mots, comme si les mots étaient des raisons.

Tout cela ne diminue pas mon besoin d'argent. Et, comme je te l'ai dit, l'argent étant, chez les civilisés, le principe de la vie, je courrais risque de mourir si je n'en trouvais pas. H m'est venu l'autre jour un monsieur qui m'a ofTerl cinq francs par jour et la nourriture, si je voulais aller me promener tous les jours, de dix heures à minuit, dans son établissement. Ce monsieur tient un café sur le boulevard. Tu ne sais pas ce que c'est qu'un café. Figure-toi une grande salle toute parsemée de petites tables, avec des glaces, des dorures et autres engins d'un luxe économique. On n'y mange pas; on y boit diverses

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