‹ Les amoureux de Sainte-Périne (volume 2)Chapitre 18 sur 20 · IS · texte numérisé non relu

IS

liqueurs chaudes ou froides : ceci est laissé à la discrétion de Tamateur. Je ne dirai pas que ces liqueurs sont bonnes on mauvaises; cela dépend des liqueurs, et surtout de ceux qui les vendent. Mais il est un fait, c'est que chacun pourrait, chez soi, les avoir meilleures et à meilleur marché; — les boire seul ou avec ses amis. Tandis que, dans les cafés, il faut les boire telles quelles, les payer suivant un tarif arbitraire, et en compagnie de gens fort peu respectables la plupart du temps, car les cafés étant ouverts à tout le monde, la société y est très-mélangée. Au milieu du café . il y a une grande table avec un rebord. On met sur cette table des billes, et des bommes, armés de bâtons, s'amusent à les pousser en sens divers. Gela s'appelle jouer au billard. Il faut toucher une biUe avec une autre. Le jeu de billard est très-fatigant. Si Ton y jouait longtemps, on finirait par avoir les bras qui sortiraient du corps. G*est aussi un exercice particulièrement recommandé aux gens qui ont la poitrine bonne et qui veulent se rendre poitrinaires pour avoir du succès auprès des femmes. Il y a des cafés où il y a jusqu'à quatorze billards. Tu ne te figures pas les ravages que cela fait dans la population française. Quant aux spectateurs, ils ont les oreilles cassées par le choc incessant des billes, et les yeux fréquemment aveuglés par les bâtons des joueurs. Voilà, mon ami, voilà ce que c'est que la civilisation!

H n'y a pas de village en France où il n'y ail plusieurs billards. Gela m'explique parfaitement pourquoi les Français sont si rabougris. Le moyen que Ton soit bien fait quand, dès sa plus tendre enfance, on n'a d'autre occupation que de se disloquer les membres ! Les Français aiment tant le jeu de billard, que, pour ne pas vivre dans l'isolement, les femmes ont dû l'apprendre et l'exercer; ce qui leur est très-disgracieux, très-incommode, très-indécent, et ne leur est point du tout agréable. Tout cela n'empêcbe pas les femmes du grand monde de jouer au billard ; il est vrai qu'elles n'y jouent pas dans les cafés; mais ceci même est une preuve qu'elles y voient quelque chose de blâmable. N'es-tu pas de mon avis? ce que l'on fait sans rougir, on ne craint pas de le faire en public. Dans les cafés , on joue aussi au trictrac et au domino. Le trictrac est un jeu que je ne connais pas ; il ne se joue que dans une petite ville éloignée de Paris que l'on appelle le Marais, et je ne suis jamais allé dans le Marais. Quant au domino, je le connais un peu. Chaque joueur prend un certain nombre de petites plaques sur lesquelles il y a 1 , 2, 3, etc., jusqu'à 12. 11 y en a un qui en met une sur la table, et il faut que les autres suivent, en mettant au bout un chiffre semblable. Celui qui a le plus tôt Gui a gagné. C'est le plus stupide jeu qui ait jamais existé. On nombre cependant une multitude de grands

hommes qui y ont perdu beaucoup de lemps. Te dire le plaisir qu'ils y trouvent, je n'en sais rien ; car j'ai toujours vu ceux qui s'y livraient s*endormir au bout d'un certain temps. Il y a aussi un café où on joue aux échecs; c'est un jeu très-compliqué; mais comme une partie peut durer mille ans , il y a peu de personnes qui y] jouent. Quelquefois on joue aux cartes dans les cafés; mais il n'y a guère que les gardes nationaux, les jours de garde.

On fume dans les cafés. Les étrangers fument le cigare ou la cigarette ; les habitués y ont généralement leur pipe, que le garçon se prèle à lui-même quand elle est bonne, et qu'il prête souvent aussi à des amis , ce qui produit ud agréable méli-roêlo de salive dont la pensée seule fait frémir. Les cafés sont généralement bien éclairés; mais l'air y est si épais, que l'on n'a pas besoin d'être myope pour ne point reconnaître ses meilleurs amis : nul ne songe à s'en plaindre. Les cafés sont aussi fort bien distribués pour l'acquisition des rhumes de cerveau et de poitrine. Il y a des gens qui ne comprennent pas comment les cafés peuvent soutenir leur luxe éblouissant; je suis persuadé qu'ils reçoivent secrètement une subvention des ma^ chauds de pâte de guimauve et de sirop de gomme. On lit aussi, dans les cafés, les carrés de papier qu'on appelle journaux ; on les lit en causant et en buvant, ce qui prouve qu'ils n'ont

pas grande imporlance, car ils ue sauraieut foriner une occupation spéciale.

Tout cela n*enipéche pas les cafés d'être trèscommodes quand on a soif, chaud ou froid, que Ton est fatigué, ou que Ton a besoin d'écrire une lettre pressée. G*est une heureuse chose dans un pays où Thospitalité est si mal comprise, que si tu entrais pour te reposer et boire chez quelqu'un que tu ne connais pas, on n'hésiterait pas à te mettre à la porte. Mais il est tard, je t'écrirai une autre fois ce que j'ai fût avec le propriétaire du café.

Tout à toi.

Prince Hermoneh.

Ertellah ! oh ! que Tabseuce est cruelle !

Mon cher frère,

Je f ai dit que le propriétaire d un café du boulevard était venu me proposer cinq francs par jour et la nourriture pour aller me promener de temps à autre dans son établissement. Tu ne sais pas ce que c'est qu'un propriétaire. Le propriétaire est un individu, bomme ou femme, qui a le droit de dire de certaines choses : mon, ma, mes. Le Manuel du propriétaire se trouve entre les mains de tous les civilisés; c'est là le commencement et la fin de la civilisation. II forme un petit volume, et on peut se le procurer chez tous les libraires, sous le nom de Code ;

c'csi toute une famille ! le grand Code et une multitude de petits rejetons : Gode pénal', Code du commerce, etc. Du reste, les législateurs out droit de le provlgner quand ils veulent ; le droit de multiplication du Gode leur est exclusivement réservé.

L'occupation que me destinait l'industriel aux cinq francs ne paraissant rien avoir de fatigant, je me décidai à l'accepter. Le matin du jour où je devais entrer en fonctions, je me levai de bonne heure, je me fis faire la barbe et m'habilr lai. Tune devinerais jamais ce que c'est que se faire la barbe. Par un léger caprice de la nature, les civilisés ont au menton et aux joues, autant, et souvent plus de cheveux que sur la tète. Â peine arrivé en France, la barbe ne tarda pas à me pousser. Je crois que la barbe est un &it du chétivisme des civilisés. Il en est de cela comme de la mousse qui s'attaque de préférence aux arbres chétifs et rabougris. Biscornus dans leur essence, les civilisés ont fait de cette maladie de Tépiderme un accessoire obligé de l'homme. Un homme qui n'a pas de barbe est mal vu dans son quartier. 11 y a différentes manières de porter la barbe. Peu la conservent dans son intégrité: quelques-uns se contentent de la tailler, la plupart la suppriment, et, tout en la supprimant, ils seraient biei^ désolés de ne pas en avoir ; mais, plus la barbe est coupée, plus elle acquiert de puissance dé

végétation. La barbe entière n'a pas d'inconvénient, la barbe supprimée en a de grands. D'abord, il faut au moins une fois le jour se racler ou se faire racler la peau avec un couteau. Eusuite, quand ou embrasse une femme, il est impossible de ne lui pas perciller la peau parle contact des pousses ou des petites racines, qui ont une acuité excessivement perçante. Âjouterai-je qu'il n'est pas de supplice plus grand que de se faire ainsi racler la peau par un couteau souvent ébréché. Il y a des gens qui parviennent à se faire proprement la barbe eux-mêmes. J'ai essayé, je n*ai jamais réussi. J'ai donc recours au talent des gens qui font profession de racler la peau soit sur place, soit à domicile. On re* garde, chez les civilisés, comme une insulte de mettre sa main sur la figure de quelqu'un; les barbiers seuls, — c'est ainsi qu'on appelle les gens qui font la barbe, — ont droit de mettre impunément leur main sur la figure de la plus susceptible personne , non-seulement sans qu'il leur soit infligé aucune correction, mais même avec remerciment et rémunération.

Je m'étais donc fait faire la barbe et proprement habillé. Tout le long des rues j'aperçus de grandes aniches sur lesquelles on pouvait lire, sans presque savoir hre, tant les lettres étaient grosses : < Tous les jours, le prince Victorien

se montrera au café sans augmentation de

prix. » Une affiche est une grande feuille de pa-

pier que l'on colle sur les murs pour Infor* mer le public de telle ou telle chose. On appelle cela Êiire de la publicité. Plus les affiches sont grandes et cocasses, plus elles produisent de reffel, parce qu'elles tirent rœil. On ne dit pas lire une affiche, on dit absorber une affiche. Il y a mille espèces de publicité, aucune ne vaut celle que Ton fait dans les journaux ; généralement on n'y lit que les annonces, et Tannonce, ne s'adressant qu'à quelqu'un qui a de quoi payer un journal, a plus de chances de germer. Gomme je n'avais pas cru devoir informer le public de mon arrivée à Paris, je crus que c'était une politesse du gouvernement à mon endroit, et je résolus de lui envoyer ma carte, avec la ferme espérance qu'au bénéfice de ces relations naissantes j'allais être traité comme un souverain étranger, c'e$t-à-dire logé, chauffé, nourri, blanchi, éclairé, rasé, diverti, aux frais du gouvernement. Quand on. veut être poli avec quelqu'un chez les civilisés, on envoie sa carte, c'est-à-dire un carré de carton orné de son nom imprimé , parce que cela prendrait trop de temps de l'écrire à la main.

En arrivant au café, je remarquai qu'il était pavoisé d'affiches sur lesquelles on lisait : c Le prince Victorien à toutes heures. — Tarif des consommations, — sans augmentation de prix. » — A peine fus-je entré que le maître de l'établissement vint à moi : « Avez-vous vu mes affi-

ches? » me dit-il. — Je compris que le gouvernement n*ëtait pour rien dans mou affaire. Gomme il n*y avait encore persoiuie dans le café, on me fit passer dans le laboratoire. C'est là que l'on prépare les boissons à Tusage des habitués. J*y vis faire bien des mélanges, et je me dis avec satisfaction que si j'avais les fonds nécessaires je pourrais monter un café.

Je t'écris et je ne pense pas que j'aie un rendez-vous pressé.

Adieu, embrasse bien mon Ertetlah pour moi.

Tout à toi.

Prince Henkoneh.

ikB

Mon cher frère,

J*étais dans le laboratoire, étudiant curieusement la fabrication du rhum, de Teau-de-vie, de Tanisette, du curaçao et de Torgeat, lorsqu'un garçon entra, apportant sur un plat un gros dindon mort, mais encore ombragé de ses plumes et exactement cru; autour du dindon, un triple cercle de navets également crus.

— Pourquoi ceci ? demandai-je.

— (/est pour vous, me répondit le maître de rétablissement ; et ceci aussi, ajouta -t-il en me montrant un pot dans lequel il avait mis suc-

Page 1