‹ Les amoureux de Sainte-Périne (volume 2)Chapitre 19 sur 20 · ih · texte numérisé non relu

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cessivement de la bière, du vin, du curaçao, du sucre, du poivre et des citrons.

— Comment, pour moi?

— Oui, pour boire et pour manger; il faut bien que vous montriez aux amateurs ce que vous savez fiiire, autrement ils se croiraient volés.

— Jamais je ne ferai cela.

— Vous devez le faire ; je vais vous mener devant le juge de paix.

A ce mot de juge de paix , je fus pris d'une terreur impossible à décrire; je réfléchis.

—Tenez, repris-je, pour ce qui est de boire, je boirai : prises individuellement, toutes ces choses sont bonnes ; je les boirais les unes après les autres ; je peux bien les boire toutes à la fois. Que le mélange se fasse avant ou après, dans mon estomac ou dans mon verre, peu m'importe ; mais pour ce qui est da manger le dindon cru, je ne le mangerai pas. Je suis venu ici pour me civiliser, et non pas pour contracter des habitudes plus mauvaises encore que celles de mon pays. Donnez-moi un homme, donnezmoi une femme ou un enfant, je les mangerai ; mais à la condition que vous les ferez rôtir.

— Hélas ! je ne demanderais [tas mieux, mais la police!...

— Je ne mangerai pas votre dindon.

Alors, il prit Tanimal, le déchira en deux, en

remit une moitié sur le plat :

— Eb bien, soit ! dit-il, je dirai que voilà ce que vous avez laissé de votre déjeuner.

Cependant le café s'était rempli : on appelait le prince Victorien. J'entrai précédé du maître de rétablissement ; ou me flt faire le tour des tables, et chacun s'ébaudissait en observations plus ou moins impolies sur mon compte. A chaque table, on montrait le dindon, et le garçon me versait un verre de Todieux mélange. Je fis ce manège au moins vingt fois. Il était déjà tard, et personne ne m'avait parlé de déjeuner.

— Â manger, demandai-je au propriétaire.

— C'est juste, Jit^U ; et il me fit servir une tasse de café. Nous déjeunons tard, ajouta-t-il, parce que nous ne pouvons dîner qu'après minuit, quand tout le monde est parti.

Toute la soirée ce furent mêmes promenades, et ce fut aussi même boisson. La soirée s'écoula. L'heure du dlnet* arriva enfin. On me donna une tasse de quelque chose avec un petit pain gros comme le pouce.

— Vous devez être malade, avoir la nostalgie et être maigre, pour paraître authentique, me dit le propriétaire.

Il était une heure du matin, et je sortis en jurant de ne jamais revenir. Le lendemain, le propriétaire vint me menacer de la justice, mais on me dit que je n'avais rien à craindre, et je

le laissai crier. Ah ! que jamais on ne me reprendra dans un pareil piège !

Mais' que faire ? ayanl deux bras et deux jambes, je ne puis cependant pas me laisser mourir de faim. J*ai bien pensé à me faire marchand de quelque chose ; mais il me manque le capital. Le capital est le nom économique de l'argent. Sans le capital on ne sait rien faire : le capital est à la fois les rouages et les engrenages de la mécanique sociale. Aussi comme il a des ennemis ! Je ne puis donc pas me faire marchand, et pourtant cette profession m'eût convenu. Le marchand est une classe bien distincte dans la société, — distincte non pas par les habitudes, les manières et les idées, mais par les lois de l'opinion publique. Ce qui est probité pour le simple particulier n'est pas probité pour lui. Tout objet a en lui-même, en dehors de Tofire et de la demande, une valeur réelle résultant de sa qualité intrinsèque, du temps que représente sa façon, de l'économie de temps ou de fatigue, de la somme de plaisir qu'il procure. Eh bien , le marchand a le droit de n'avoir dans la vente d'un objet aucune autre considération que celle-ci : le besoin du demandeur. Le marchand qui vend absurdement cher n'en est point déshonoré ; il acquiert, souvent il est vrai aux dépens de sa prospérité, un renom de distinction et d'élégance. Tout au contraire, le marchand qui, par une juste équation

de la valeur relalivc et de la valeur absolue des objets de son commerce, arrive à vendre à bon marché, est presque déconsidéré, non pas comme homme, mais comme marchand. Et pourtant, ce sont souvent les mêmes objets. Du reste, celte loi de l'opinion publique qui absout Tusure du marchand n'est que parfaitement juste. Le commerce est une chose tellement chanceuse, que ses bénéfices ne peuvent être réglés. Le marchand qui a besoin de faire ée Targent est bien excusable de rançonner le premier client qui lui tombe sous la main. Les bénéfices du capital se peuvent raréfier : ceux du travail et du talent ne se peuvent pas raréfier, car ils sont introuvables et insaisissables. L'argent est une matière qui ne se perd ni ne s*abime. Toutes les autres marchandises sont sujettes à un déchet.

Adieu, cher frère ; mille choses à Ertellah.

Tout à toi

Prince Hennoneh.

Mon cher frère,

N'ayant rien de mieux à faire, je fais des visites, c'est-à-dire je vais voir pendant le jour des personnes que je connais et des personnes que je connais peu. Cette manière de passer le temps est très-bien vue parmi les civilisés. Le soir, je vais dans les coulisses d*un théâtre quelconque, car ma qualité d'étranger, en m*entourant d*une auréole de millions, m'ouvre les portes des lieux les plus inaccessibles. On appelle coulisses cet espace dans lequel se meuvent les machines et les décors, les machinistes, les acteurs, les actrices et leurs satellites. Rien n'est moins élégant que les cou-

lisses d'uu théàlrc. Des murs uus, des quiuquels fumeux, des araignées, et souvent une odeur de chou qui arrive de chez le concierge, contribuent à faire de ce séjour le plus nauséabond I des séjours. Et cependant, on rencontre là toutes les illustrations de l'art et de la politique : les plus grands font des bassesses pour venir y coudoyer des machinistes. C'est qu'elles sont là, ces idoles en carton doré, pour lesquelles petits et grands, jeunes et vieux, jettent par-dessus les moulins le bonnet des convenances ! Hélas ! trois fois hélas ! vous, monsieur le magistrat, vous, monsieur le duc, vous, mon général, et vous aussi, héros blasonné de l'art, que venez-vous chercher là? de faux sourires, de fausses amours et de fausses amitiés I Âh ! si vous en aviez fait autantpour arriver aux jouissances de l'arabilion sérieuse que vous en faites tous les jours pour avoir l'honneur de tenir le manteau de coulisse d'une de ces dames, vous seriez... vous seriez monté plus haut que vous n'êtes monté. Jagemath maudit 1 qui pourrait dire ce que vous avez dévoré de fortunes, flétri de cœurs et ravalé de nobles ambitions ! Malheureux ceux qui se laissent prendre aux ^réductions de vos charmes dangereux ! Et uéan* moins, si j'étais civilise, je tiens que, comme tant d'autres, j'irais sacrifier sur ces autels, tant l'homme a de bizarrerie et d'inconséquence ! En dehoi^s des grivoises satisfactions

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quelle» procureut, les coulisses out un immense danger politique. Un civilisé, de ceux qu^on appelle révolutionnaires, Loustalot a dit : « Les grands ne nous paraissent grands que parce que nous sommes à genoux: levonsnous. » Cette pensée ne doit pas être de Loustalot ; elle a dû lui venir d*un machiniste. Eu effet, jamais la société ne se déshabille plus à nu que dans les coulisses.

Je te disais donc que je m*étais mis à faire des visites. C'est ainsi qu'aujourd'hui je suis allé faire une visite à une [actrice à laquelle on m'avait présenté. C'est une jeune et charmante femme qui n'avait pas paru faire beaucoup d'attention à moi. J'arrivai, on m'introduisit dans un coquet appartement. La maîtresse de la maison allait venir, me dit-on ; je me trouvai dans un salon élégant où couraient trois chiens. Les chiens ! mon cher frère, voilà encore une invention de la civilisation, et quelle invention! Les civilisés disent de rhomme : c'est le roi des animaux. Or, dans mon entendement, comme dans le tien, le privilège du roi est de s'asservir les facultés des sujets ; je dirai plus : c'est sa fonction et son devoir. C'est ainsi que l'homme a soumis à ses besoins les facultés locomotives du cheval, de l'âne, du chameau, delà renne; les facultés tractantes du bœuf; c'est ainsi qu'il a habitue ses organes à la digestion de ceux des animaux

dont la cbair lui a paru reufcrmcr des principes Dutritifs. Il est des animaux que les civilisés n*ont pas encore pu ou plutôt su dompter, comme le lion et le crapaud. Je ne leur en fais pas un reproche. Le premier homme n*ayait pas de chemin de fer, le dernier homme mangera peut-être des crapauds à la poulette. Ou possédera une manière quelconque d'utiliser cette force de la nature. Mais ce que je trouve inadmissible, c'est que Fhomme ait réellement abdiqué sa supériorité ; que Thomme, cette suprême intelligence, cette admirable conception et cette puissante exécution, ait abdiqué sa royauté eu faveur d*une brute. Le vrai roi de la création, c'est le chien. L'homme n'est rien devant le chien. Il n'est que son esclave. Le chien est le tyran delà civilisation; il est pour son maître, — son maître, quelle dérision! — une autorité de tous les instants ! Tout homme qui a un chien n'est plus lui, il est son chieu. Et, en retour, quelle utilité Thomme retire-t-il du chien ? Aucune. Le chien est peut-être le moius intelligent de tous les animaux. Ceci peut paraître extraordinaire; mais qui a jamais essayé d'élever un veau comme on élève un chien ? qui donc peut répondre que le veau n'aurait pas plus d'intelligence que le chien? Je me suis d'abord pris à aimer les chiens ; mais je n'ai pas tardé à les haïr. Le chien, c'est la gourmandise incarnée, c'est le ventre fait animal marchant,

— au ventre qui aurait tous les orgaues de Tiudividu, et qui ne serait qu'un ventre. Les chiens ne sont pas susceptibles d'attachement : pour un morceau de viande, ils oublient toutes leurs affections. Rien de sacré pour eux : ils ont des saletés pour toutes les propretés et des mépris pour toutes les respectabilités. On cite un chien qui a eu de rattachement pour son maître, le chien de Montargis. Mais on croit qu'il n'a jamais existé. Âjouterai-je que tout chien porte en lui le germe d'une affreuse maladie appelée la rage, maladie contre laquelle toute science est impuissante? Les civilisés n'ignorent rien ^'^ ce que je viens de te dire, ils connaissent les dangers et les inconvénients des chiens. Tout cela ne saurait les empêcher de se livrer à leur intention aux platitudes les plus révoltantes. Cette dame chez laquelle j'étais, par exemple, personne fort soignée du reste, m'avoua qu'il fallait, deux fois par an, changer ses meubles, que ses robes ne lui étaient jamais fraîches plus d'un quart d'heure, et mille agréments de cette nature. Ce n'est pas tout. Je m'en allais : en sortant du salon, je sentis sous mon pied une proéminence qui s'affaissait, je crus que c'était un peloton de laine, je voulus me baisser pour le prendre ; je ramenai, ah ! je ne te dirai pas quoi. Maudits chiens ! La maîtresse de la maison me partit d un éclat de rire au nez en voyant ma piteuse attitude. Je sortis plus confus que

colère, ou plus colère que conltis , je ne sais trop. Âh! les chiens! les chiens! Voilà pourtant à quoi un honnête honune se trouve exposé. Âh ! les chiens ! les chiens ! Je voudrais bien pouvoir ajouter : c Les femmes I les femmes ! » Mais les hommes ont autant de faiblesse pour les chiens que pour les femmes. Âh ! les chiens! les chiens! les civilisés! les civilisés! Heureux métier que celui de chien : rien à faire ; rien que boire et manger. La femme domine rhomme; le chien domine la femme : ainsi va le monde.

Adieu ; dis à Ertellah que je brûle du désir de la revoir.

Prince Hennokeh.

Mon cher frère,

J ai assisté hier à un mariage. Tu sais comment nous autres nous traitons cet acte important de la yie. Les civilisés ont un instrument qu'ils appellent lunette, qui rapproche les objets si on regarde par le petit bout, et qui les éloigne si on regarde par le gros bout. Les civilisés regardent toujours à l'envers, c'est-à--dire par le gros bout. Faire de la vie une plaisanterie, tel est le but apparent de la civilisation. Aussi, du mariage ils font une simple cérémonie, et pourtant chez eux le mariage a un caractère irrévocable. Les civilisés ne se marient pas par amour,

ils se marient pour avoir une femme qui remetle des boutons à leurs chemises, et pour trouver du feu en rentrant. Souvent ils ne se marient que pour entretenir leur maltresse avec l'argent de leur femme. Les civilisés ont deux religions : la religion des sens et la religion de Tesprit. La religion des sens, c'est la loi; son livre, c*est le fameux Gode dont je t*ai déjà parlé. La religion de Tesprit, c'est le culte de Dieu. Les civilisés se marient donc d'abord devant la loi et ensuite devant Dieu. Le temple de la loi, c'est la mairie ; le temple de Dieu prend divers noms, car les civilisés ont différentes manières d'adorer Dieu. C'est toujours la même chose, sauf quelques cérémonicules qui diffèrent. Rien de plus comique qu'un mariage : tous les assistants ont l'air de songer à autre chose. Du reste, c'est encore un des caractères de la civilisation, dont un des lots est l'activité de l'existence portée à la plus haute puissance. Quand un civilisé fait quelque chose, il a toujours l'air de se demander : « Âurai-je bientôt fini? » La mariée a l'air de plus penser à sa toilette qu'à son époux, et l'époux paraît se dire : « Ils sont bien longs; et le rendezvous de plaisir ou d'affaire qui m'attendait à midi! ;»

Ce mariage m'avait fait fiire de tristes réflexions : je songeais à Ërtellah, dont une immensité me sépare, à Ertellah, que je ne re verrai peut-être plus, à Erlellab, que je n'épouserai

peyt-étre jtmaisi Poar me distraire, je suis allé souper. Ud souper est un dtoer qui aurait lieu six heures après l^heure i laquelle on dîne ordinairement. Le souper a été mis à la mode par les actrices, qui ne peuvent pas manger avant de jouer, et par les gens qui ont des insomnies. C'est une très-ëlégaute Câçou de passer la nuit la fourchette d*une main et le verre de Tautre ; et Cl* serait une charmante chose s*il ne dégénérait le plus souvent en orgie. Ainsi fut-il du souper auquel j'assistais. On servit successivement beaucoup de plats auxquels personne ne toucha, et plusieurs bouteilles auxquelles il fut beaucoup touché.

Le vin I ah ! nous ne connaissons pas le vin. Longtemps j'ai pensé que c'était un malheur; mes opinions ont bien changé là-dessus. J'ai beaucoup aimé le vin , je ne bois plus que de l'eau. Sans le vin, les hommes ne se seraient jamais fait la guerre. Et pourtant c'est une bien bonne chose ! Mais le vin n'est vraiment bon que dans la solitude. Cette boisson a un effet trèsremarquable, c'est de faire perdre la raison à ceux qui en absorbent une quantité qui varie suivant les forces du buveur; je dis les forces, je devrais dire les dispositions. L'action du vin porte essentiellement sur les uerfe. Rien de moins constant et de plus variable que le degré de tactibilité des nerfs. La température, comme aussi rétal moral du buveur, influent énorme^'

ment sur la propension à Tivresse. On a dit que le vin était un remède contre la douleur: c'est faux. Le vin produii une surexcitation qui ne fait que doubler Tacuité de la douleur. Toute grande douleur est une idée fixe : le vin ne fait qu'ajouter quelque chose encore, s'il est possible, à la fixité de Tidée. La douleur vraie emprunte de rivresse toute la violence d*une folie. Et cependant, dans leurs chagrins, les civilisés n'ont d autre consolation que le vin ! Que ces gens-là me font pitié î

Avant de me rendre au souper, j'étais allé dans le monde, chez une grande dame qui m'avait fait rhonneur de m'inviter à venir chez elle en compagnie de plusieurs princes étrangers. J'arrivai vers neuf heures et demie. L'appartement crevait d'invités. Je fus obligé de rester dans la salle à manger, fort loin du foyer de la fête. Quand on n'a rien vu, quand on a eu les pieds écrasés, et qu'on a été presque littéralement étouffé, on s'est beaucoup amusé. « Soirée charmante! dit-on, il y avait un monde fou; j'ai été littéralement étouffé. » — Et chacun de demander à jouir d'un pareil plaisir, et la maîtresse de la maison de toujours augmenter le nombre de ses invitations, de peur que les habitués ne finissent par se lasser. Chez les civilisés, on entend de la musique partout : dans la rue, parce qu'il y a des gens qui spéculent sur l'ennui qu'ils causent aux autres, et qui vous

«Alirpeut quelques sous sous le fallacieux préu»\le de se laire; dans le lit, parce qu'il esl rare de ue pas avoir un voisin musicien ; chez soi. parce que toutes les femmes font de la musique: au théâtre, parce qu*il faut souvent empêcher les spectateurs d'entendre les paroles qui se disent devant eux ; eh bien ! dans le monde, un des plaisirs que Ton offre à ses hôtes, c*est la musique. De la musique, et toujours de la musique. Pour huit francs, ou pourrait commodément en aller entendre k TOpéra; on préfère avoir les pieds écrasés pour en entendre d'aussi mauvaise. Il me semble qu'inviter les gens pour leur faire entendre de la musique, c'est leur dire : c Vous n'avez pas de quoi vous payer un fauteuil dans un établissement vocal ou instrumental quelconque. » Les civilisés me s'aperçoivent pas de l'impolitesse qu'on leur fait. C'est comme les gens qui vous invitent à manger des truffes et à boire du Champagne : c'est une insulte. Quand on reçoit des épiciers, c'est bien; quand on reçoit des gens qui par eux-mêmes peuvent manger des truffes et boire du Champagne, c'est un manque de savoir-vivre. Si j'avais à recevoir mes amis, je leur donnerais de la soupe aux choux, une omelette au lard, une omelette à l'oignon, du petit salé, un haricot de mouton, une oie farcie avec des marrons, des haricots et des pommes de terre au vin, avec du vin à douze; toutes choses simples qu'ils u'oiil

pas l'habitude de manger, et dont la présc née leur prouverait que je sais apprécier Taristocratie de leurs habitudes. Mais ces civilisés ne savent rien faire ! Je reviens à ma soirée. Quand on a fait de la musique, on lit des vers ; j'aime encore mieux la musique que les vers. Et il me paraît que si on aime les vers, ou les lit plus agréablement au coin du feu, un cigare à la bouche, que de toute autre .façon, le cou emprisonné dans une cravate blanche, les bras torturés par un habit noir, et les pieds meurtris par ses voisins. L*aisance du corps est la moitié de l'aisance de Tesprit. On se bat bien avec une cuirasse, mais on ne travaille pas de tête avec une cuirasse. Un grand poète, nommé Ludovico Ariosto, tout militaire qu'il était, faisait ses vers en robe de chambre !

De tout ^ela, il résulte, mon cher, que le monde est encore plus ennuyeux que la solitude. Il n y a qu'une chose en ce monde : Tamour; aussi, j'aime bien Ertellah.

Tout à toi.

Prince Hennoneii.

oxlirpeut quelques sous sous le fallacieux pré- U'xle de se taire; dans le lit, parce qu*il est rare de ue pas avoir un voisiu musicien ; chez soi. parce que toutes les femmes font de la musique; au théâtre, parce qu'il faut souvent empêcher les spectateurs d^ntendre les paroles qui se disent devant eux ; eh bien ! dans le monde, un des plaisirs que Ton offre à ses hèles, c*esl la musique. De la musique, et toujours de la musique. Pour huit francs, on pourrait commodément en aller entendre à TOpéra; on préfère avoir les pieds écrasés pour en entendre d'aussi mauvaise. Il me semble qu'inviter les gens pour leur faire entendre de la musique, c'est leur dire : c Vous n'avez pas de quoi vous payer un fauteuil dans un établissement vocal ou instrumental quelconque. » Les civilisés me s'aperçoivent pas de l'impolitesse qu'on leur fait. C'est conmie les gens qui vous invitent à manger des truffes et à boire du Champagne : c'est une insulte. Quand on reçoit des épiciers, c'est bien ; quand on reçoit des gens qui par eux-mêmes peuvent manger des truffes et boire du Champagne, c'est un manque de savoir-vivre. Si j'avais à recevoir mes amis, je leur donnerais de la soupe aux choux, une omelette au lard, une omelette à l'oignon, du petit salé, un haricot de mouton, une oie farcie avec des marrons, des haricots et des pommes de terre au vin, avec du vin à douze; toutes choses simples qu'ils n'ont

pas l'habitude de manger, et dont la présence leur prouverait que je sais apprécier l'aristocratie de leurs habitudes. Mais ces civilisés ne savent rien faire ! Je reviens à ma soirée. Quand on a fait de la musique, on lit des vers ; j'aime encore mieux la musique que les vers. Et il me paraît que si on aime les vers, on les lit plus agréablement au coin du feu, un cigare à la bouche, que de toute autre .façon, le cou emprisonné dans une cravate blanche, les bras torturés par un habit noir, et les pieds meurtris par ses voisins. L*aisance du corps est la moitié de l'aisance de Fesprit. On se bat bien avec une cuirasse, mais on ne travaille pas de tète avec une cuirasse. Un grand poète, nommé Ludovico Ariosto, tout militaire qu'il était, faisait ses vers en robe de chambre !

De tout ^ela, il résulte, mon cher, que le monde est encore plus ennuyeux que la solitude. Il n'y a qu'une chose en ce monde : Tamour ; aussi, j'aime bien Ertellah.

Tout à toi.

Prince Hennoneii.

peut-être jamais! Pour me distraire, je suis allé souper. Un souper est un dtuer qui aurait lieu six heures après l'heure à laquelle on dîne ordinairement. Le souper a été mis à la mode par les actrices, qui ne peuvent pas manger avant (le jouer, et par les gens qui ont des insomnies. C'est une très-élégante façon de passer la nuit la fourchette d'une main et le verre de l'autre; et ce serait une charmante chose s'il ne dégénérait le plus souvent en orgie. Ainsi fut-ii du souper auquel j'assistais. On servit successive* ment beaucoup de plats auxquels personne ne toucha ; et plusieurs bouteilles auxquelles il fut beaucoup touché.

Le vin! ah! nous ne connaissons pas le vin. Longtemps j'ai pensé que c'était un malheur; mes opinions ont bien changé là-dessus. J'ai beaucoup aimé le vin , je ne bois plus que de l'eau. Sans le vin, les hommes ne se seraient jamais fait la guerre. Et pourtant c'est une bien bonne chose ! Mais le vin n'est vraiment bon que dans la solitude. Cette boisson a un effet trèsremarquable^ c'est de faire perdre la raison à ceux qui en absorbent une quantité qui varie suivant les forces du buveur; je dis les forces, je devrais dire les 4iispositious. L'action du vin porte essentiellement sur les uerfe. Rien de moins constant et de plus variable que le degré de tactibilité des nerfs. La température, comme aussi l'état moral du buveur, influent énorme^'

ment sur la propension à Tivresse. On a dit que le vin était un remède contre la douleur: c'est faux. Le vin produii une surexcitation qui ne fait que doubler Tacuiié de la douleur. Toute grande douleur est une idée fixe : le vin ne fait qu'ajouter quelque chose encore, s'il est possible, à la fixité de Tidée. La douleur vraie emprunte de rivresse toute la violence d*une folie. Et cependant, dans leurs chagrins, les civilisés n'ont d'autre consolation que le vin ! Que ces gens-là me font pitié !

Avant de me rendre au souper, j'étais allé dans le monde, chez une grande dame qui m'avait fait l'honneur de m'inviter à venir chez elle en compagnie de plusieurs princes étrangers. J'arrivai vers neuf heures et demie. L'appartement crevait d'invités. Je fus obligé de rester dans la salle à manger, fort loin du foyer de ki fête. Quand on n'a rien vu, quand on a eu les pieds écrasés, et qu'on a été presque littéralement étouffé, on s'est beaucoup amusé. « Soirée charmante ! dit-on, il y avait un monde fou; j'ai été littéralement étouffé. » — Et chacun de demander à jouir d'un pareil plaisir, et la maîtresse de la maison de toujours augmenter le nombre de ses invitations, de peur que les habitués ne finissent par se lasser. Chez les civilisés, on entend de la musique partout : dans la rue, parce qu'il y a des gens qui spéculent sur l'ennui qu'ils causent aux autres, et qui vous

('\lirpeiu quelques sous sous le fallacieux préloxle.de se taire; dans le lit, parce qu'il est rare de ne pas avoir un voisin musicien ; chez soi. parce que toutes les femmes font de la musique; au théâtre, parce qu'il faut souvent empêcher les spectateurs d'entendre les paroles qui se disent devant eux; eh bien! dans le monde, un des plaisirs que Ton offre à ses hôtes, c'est la musique. De la musique, et toujours de la musique. Pour huit francs, ou pourrait commodément en aller entendre à l'Opéra; on préfère avoir les pieds écrasés pour en entendre d'aussi mauvaise. Il me semble qu'inviter les gens pour leur faire entendre de la musique, c'est leur dire : « Vous n'avez pas de quoi vous payer un fauteuil dans un établissement vocal ou instrumental quelconque. » Les civilisés ne s'aperçoivent pas de l'impolitesse qu'on leur fait. C'est comme les gens qui vous invitent à manger des truffes et à boire du Champagne : c'est une insulte. Quand on reçoit des épiciers, c'est bien ; quand on reçoit des gens qui par eux-mêmes peuvent manger des truffes et boire du Champagne, c'est un manque de savoir-vivre. Si j'avais à recevoir mes amis, je leur donnerais de la soupe aux choux, une omelette au lard, une omelette à l'oignon, du petit salé, un haricot de mouton, une oie farcie avec des marrons, des haricots et des pommes de terre au vin, avec du vin à douze; toutes choses simples qu'ils n'ont

pas l'habitude de mâDger, et dont la prés( nce leur prouverait que je sais apprécier raristocratie de 1eur$i habitudes. Mais ces civilisés ne savent rien faire ! Je reviens à ma soirée. Quand on a fait de la musique, on lit des vers ; j'aime encore mieux la musique que les vers. Et il me paraît que si on aime les vers, on les lit plus agréablement au coin du feu, un cigare à la bouche, que de toute autre .façon, le cou emprisonné dans une cravate blanche, les bras torturés par un habit noir, et les pieds meurtris par ses voisins. L*aisance du corps est la moitié de Taisance de Fesprit. On se bat bien avec une cuirasse, mais on ne travaille pas de tête avec une cuirasse. Un grand poète, nommé Ludovico Ariosto, tout militaire qu'il était, faisait ses vers en robe de chambre !

De tout ^ela, il résulte, mon cher, que le monde est encore plus ennuyeux que la solitude. Il n'y a qu'une chose en ce monde : Tamour; aussi, j'aime bien Ertellah.

Tout à toi.

Prince Hennonrii.

les

— Très-bien! très-bien I s*écrla4-il; pour nous au 1res artistes, voilà bieu une splendidc exécution, la nature qui chante elle-même ses sublimes concerts. Car qui pourrait nier, messieurs, qu'ayant d'être écrite sur le papier par Hérold, Rossini,Weber, Mozart, Meyerbeer, la musique ne soit là-haut écrite de tout temps dans les célestes harmonies? Mais ce que nous savons, nous autres initiés de Tart, le public, ce stupide public qui vous sifOe si souvent, ne le sait pas. Au lieu de voir dans Texécution du noble prince la révélation tout entière de la musique innée, il n'y verrait qu'une insolente raillerie. Il ne dirait pas : c C'est trop beau, » il dirait : « J'en ferais bien autant, on s'est moqué de moi. » 11 faut traiter le public avec mépris. — Voici donc ce que j'ai pensé : Nous aurons pour décor le salon du troisième acte des Tracasseries par éguivoque; le prince prendra un violon, il aura soin de n'y pas toucher, mais de paraître seulement promener son archet sur les cordes. Pendant ce temps, un vrai violon de l'orchestre jouera des airs connus. Cette exhibition n'aura rien de curieux; mais la recette sera faite. Monsieur le chef d'orchestre, voulez-vous venir enseigner au prince comment on tient un violon.

J'eus d'abord la pensée de faire quelques objections ; mais je me dis qu'après tout il serait aussi facile de jouer du violon que de la marmite, et que, au moment de me montrer en pu-

blic, it sérail tui^ours temps de ue teuir aucun compte des prescriptions du directeur. On m'apprit à teuir le vioiou, uu me recouuuauda de ué pas toucher les cordes de Tinstrumeut, et lorsqu'il fut recomdu que j'étais assez fort sur la mimique, il fut convenu que, conformément à Talfiche, je jouerais le soir. C'était à neuf heures que je devais paraître, à sept heures j'étais au théâtre. Le directeur me fit des compliments ironiques sur mon exactitude. Je m'étais orné de toute l'élégance dont j'étais susceptible : tenue sévère, mais distinguée ; escarpins vernis, pantalon noir, gilet blanc, cravate blanche, habit noir, gants blancs. J'attendais mon tour avec cette impatience du coursier qui voit l'espace devant lui et qui se sent retenu. Vers huit heures, un garçon de théâtre vint m'invitera monter dans ma loge. Je crusque c'était une loge que l'administration m'offrait dans la salle. Je remerciai.

— Mais, monsieur, ajouta le garçon, c'est pour vous habiller.

Quoique je me sentisse parfaitement habillé, je le suivis. Il m'introduisit dans un espace fort étroit qui ressemblait plutôt à une gaine qu'à toute autre chose. Sur deux chaises ou voyait un costume très-étriqué en drap bleu clair, et un chapeau orné de plumes vertes.

— Qu'est-ce que ceci? demandai-je.

— Votre costume.

— Mais je suis habillé.

— Oh ! monsieur, un habit noir, cela n*a pas de couleur locale.

A cet instant, le régisseur parut dans le couloir.

— Mais, monsieur, m'écriai-je, je ne mettrai jamais cela !

— C'est un costume hongrois ; nous n'avons rien de plus sauvage dans les magasins.

— Je ne le mettrai pas.

— Adressez-vous au directeur.

Les directeurs sont toujours invisibles pour cause de créanciers. Il me fallut franchir nue demi-douzaine de portes et autant de garçons de bureau. J'arrivai enûn à la cachette de mon homme.

— Cktmment, lui dis-je, vous voulez me faire mettre un costume hongrois !

— Ëst-U hongrois, d'abord ?

— On le dit.

— C'est un costume de fantaisie, le public y est habitué; si vous ne le metteÉ pas, vous vous privez d*un élément de succès.

-^ J'aime mieux mettre le vfai costume de mon pays»

— £n avez«votts un?

— Toujours.

Et je commençai à me déshabille^.

— Assez, reprit le directeur, la police ne \e no

permettrait pas; mais quel succès je manque! Allez donc yous habiller !

— Pas en hongrois!

— C'est le costume de tous les étrangers de distinction qui viennent à Paris.

— Jamais I

— Trois mille cent francs d'amende, maximum de ma recette, si vous me faites manquer un spectacle !

J'allai mliabiiler, mais en jurant de me venger. Du reste, le costume hongrois m'aliait fort bien. En entrant en scène, mon noble et gracieux extérieur obtint un succès d'enthousiasme. Mille yeux de femmes braquaient sur moi, à travers les deux mille verres de cinq cents lorgnetles, des regards à allumer de l'amadou; et chacune de me jeier ce quelle avait à la main, mouchoirs, fleurs, bonbons, pâte de Regnauld, et autres condiments pour le cœur et l'estomac. Je ne saluai pas , j'envoyai des baisers, et cette conduite toute française porta l'enthousiasme à sa plus haute puissance. Cent trois femmes me jetèrent leurs cartes.

Le silence se rétablit un peu. Le succès avait usé mon ressentiment. Je n'en voulais plus au directeur, je résolus d exécuter nos conventions. Je fis la pantomime du violon ; pendant ce temps, le violon de l'orchestre préludait. Mais voici qu'un peu ému moi-même, je touche une corde,

elle vibre une atroce discordance. Je u*osai pas lie pas coiiiiniier. Et me voilà faisant ma partie avec le violon de Torchestre : lui, jouant avec effort des airs connus ; moi, avec aisance, allant à tort et à travers, raclant à droite, k gauche, au milieu, sans le moindre sentiment et sans le moindre souci de ce que je faisais. Nous faisions beaucoup de bruit : on crut que seul je faisais tout ce bruit. Et comme on n'avait jamais entendu un seul violon en faire autant, et qu*en fait de musique le public ne connaît que le bruit, j'obtins un de ces succès qui font époque dans les annales d*un théâtre. Je remontai tout joyeux dans ma loge; tandis que je me déshabillais, on vint me dire que le directeur me priait de passer chez lui. Il était dans son cabinet, se promenant à grands pas.

— Vous n'avez pas fait ce dont nous étions convenus, dit-il.

— Avez-vous le droit de vous en plaindre?

— Non; mais je vous rends votre liberté.

— Après ce succès?

— Précisément. Mademoiselle *** est jalouse ; et, comme elle a des amis très-riches qui me prêtent de Targent, je ne veux pas la mécontenter.

Je sortis navré. Voilà donc, mon cher frère, à quoi sert le succès ! On donnerait sa vie pour arriver au succès! et voilà ce que c'est qu'un succès !

Ah ! la civilisatiou ! la civilisation ! Ma seule consolation est d'aimer Ertellah et de penser qu'Ertellab m'aime.

Tout à toi.

Prince Hennoneh.

Mou cher frère,

Parmi les caries qui uVavaient été jelées, une attira plus parliculièrenienl mon attention : elle était plus explicite que les autres. Pour le lendemain, elle me donnait rendez-vous au bois de Boulogne. Le bois de Boulogne était autrefois une vaste forêt qui s'étendait d*un côté de Paris ; aujourd'hui ce n'est plus qu'un bois. Il est de bon ton de s'y aller promener à cheval ou en voiture tous les jours, de trois heures à quatre heures et demie du soir. On est sûr d'y rencontrer la meilleure et la plus mauvaise société de Paris. L'aristocratie et la haute pègre. L'été,

on y a irès-chaud, beaucoup de poussière et pas le moindre ombrage ; Thiver, ou y grelotte. Tous ces inconvénients ne sont que' des détails. La mode veut qu'on aille au bois de Boulogne, on y va. L'affluence des équipages y est telle, qu'on n'y peut circuler qu'au pas, et que souvent les voitures y sont accrochées; c'est l'afTaire des carrossiers, et ce sont eux, je crois, qui s'entendent pour augmenter, s'il se peut, à la fois, les attraits et les désagréments de ce lieu de réunion. N'étant pas de ceux qui possèdent chevaux et voiture, je n'étais jamais allé au Bois ; je ne fus par fâché de prendre prétexte de mon rendez-vous pour louer une calèche et aller faire ma part dans ce concert ^de la fashion parisienne. J'y vis effectivement beaucoup de Toitures, des femmes qui donnaient dans leurs voitures, d'autres qui se faisaient voir, d'autres qui causaient avec leurs amants, d'autres enGn qui se promenaient à pied et paraissaient désirer qu'on les invitât à dtner; et puis, des hommes en blouse qui se précipitaient au milieu de la trombe des équipages pour ramasser le crottin de cheval. Je ne m'expliquais pas cet empressement, car le fumier n'est pas une chose si rare qu'il vaille la peine de se faire tuer pour en ramasser une poignée. Je demandai à quelqu'un ce que cela signifiait , et oa me répondit que ces gens-là ramassaient le crottin pour le compte d'une fabrique qui en fait de petits dis-

Mon cher frère,

Parmi les cartes qui m'avaient été jetées, une attira plus particulièrement mon attention : elle était plus explicite que les autres. Pour le lendemain, elle me donnait rendez-vous au bois de Boulogne. Le bois de Boulogne était autrefois une vaste forêt qui s'étendait d*un côté de Paris ; aujourd'hui ce n'est plus qu*uu bois. Il est de bon ton de s*y aller promener à cheval ou en voiture tous les jours, de trois heures à qua« tre heures et demie du soir. On est sûr d'y rencontrer la meilleure et la plus mauvaise société de Paris. L'aristocratie et la haute pègre. L'été,

ou y a irèâ-cbaud, beaucoup de poussière et pas le moindre ombrage ; Fhiver, ou y grelotte. Touà ces inconvénieots ne sont que^ des détails. La mode veut qu'on aille au bois de Boulogne^ on y va. L'affluence des équipages y est telle, qu*ou n'y peut circuler qu'au pas, et que souveut les voitures y sont accrochées; c'est TafTaire des carrossiers, et ce sont eux, je crois, qui s'entendent pour augmenter, s'il se peut, à la fois, les attraits et les désagréments de ce lieu de réunion. N'étant pas de ceux qui possèdent chevaux et voiture, je n'étais jamais allé au Bois ; je ne fus par fâché de prendre prétexte de mon rendez-vous pour louer une calèche et aller faire ma part dans ce concert ^de la fashion parisienne. J'y vis effectivement beaucoup de voitures, des femmes qui donnaient dans leurs voitures, d'autres qui se faisaient voir, d'autres qui causaient avec leurs amants, d'autres enfin qui se promenaient à pied et paraissaient désirer qu'on les invitât à dtner; et puis, des hommes en blouse qui se précipitaient au milieu de la trombe des équipages pour ramasser le crottin de cheval. Je ne m'expliquais pas cet empressemeut, car le fumier n'est pas une chose si rare qu'il vaille la peine de se faire tuer pour en ramasser une poignée. Je demandai à quelqu'un ce que cela signifiait , et on me répondit que ces gens-là ramassaient le crottin pour le compte d'une fabrique qui en fait de petits dis-

ques plats, que des hommes, d^uisës en Orientaux, vendent le soir par les rues sous le nom de pastilles du sérail. On en met une sur des eharbons ardents; et les gens qui sont enrhumés du cerveau se persuadent que cela sent bon. Voilà ce que j*ai remarqué de plus caractéristique au bois de Boulogne.

En revenant du Bols, il me fallut prendre les Champs-Elysées. Figure-toi une large et magnifique avenue bordée de palais, d*arbres séculaireSy et, ce qui vaut mieux, de candélabres en bronze. Je ne connais rien de féerique comme les Champs-Elysées, vers quatre heures et -demie, au mois de janvier, quand il ne reste plus au ciel que le feu rouge du soleil couchant ; qu'il y a des vapeurs dans les arbres, et que tout du long de la royale avenue les candélabres sont allumés, et que les voitures tourbillonnent dans cet océan de clair-obscur et de jets de lumière. Les civilisés ont beau vanter leurs fêtes, il n*est rien qui vaille le panorama du grand air et de Tanimation; il n*est pas jusqu'au sergent de ville, dont le costume rappelle la loi protectrice de la sécurité publique, qui ne soit à sa place dans ce Pandémonium de tous les luxes et de toutes les misères; luxes en vrai et luxes en doublé, misères dorées et misères en haillons I Je voudrais avoir des heures à perdre pour aller tous les jours en haut des Champs-Elysées, voir la montée et la descente des élégances parisiennes.

Au bout de celte avenue, en revenant vers le centre de la ville, est une place jadis ornée de dorures, aujourd'hui encore ornée de fontaines et d une colonne. Les civilisés ont une singulière manie. Dès qu'ils ont fait une place un peu aérée, ils éprouvent le besoin de la rétrécir. Pour cela faire, ils dressent au milieu un bloc de pierre, qu'ils appellent une colonne. Je n'ai jamais compris l'utilité de cette chose. Au dire des civilisés, c'est un ornement. La colonne n'a que des inconvénients négatifs. Passons. La fontaine a de réels et positife inconvénients ; naturellement, elle donne de l'eau, et, par cela même, elle éclabousse les passants : ce qui est peu logique, car les civilisés ont de l'eau une telle horreur, qu'ils sont toujours munis d'un instrument que je t'ai déjà décrit et qui a nom parapluie. Les fontaines n'ont pas d'utilité, car l'eau qu'elles donnent n'est pas buvable : et serait-elle buvable, qu'il ne serait pas permis d'y puiser Cependant, un voisinage aussi désagréable devrait au moins être excusé par une utilité pratique.

Il ne faut pas que j'oublie de te raconter un bonheur qui m'est arrivé. Tu sais que chez les civilisés la vie c'est une matière qu'on appelle l'argent, et que le but de la société est de vivre en s'amusant. Certains civilisés semblent avoir parfaitement réalisé ce problème. En dehors de quelques femmes, dont la conduite amusante et

lucrative choque les idées généralement reçues et généralement portées, certains bonunes ont trouvé le moyen de vivre en s'amusant : on les appelle des joueurs. On se met à une table, on prend des morceaux de carton, appelés cartes, sur lesquels il y a certains signes connus, et suivant que les cartes sortent de telle ou telle façon, conformément à certaines règles arrêtées à l'avance, c*est Pierre ou Paul qui gagne. Le jeu n'a pas de boraes. Il n'a d'attrait que le gain. Les hommes qui jouent ne se connaissent pas : le frère n'épargne pas son frère, le père n'épargne pas son fils ; on a perdu, il faut payer. Par une bizarrerie qui convient à des civilisés, les dettes de jeu sont sacrées, à rencontre des autres dettes, qu'il est toujours gentil de ne pas payer : et cependant, quelles dettes devraient être moins sacrées que les dettes qui ne représentent ni un service rendu, ni un plaisir reçu ? Autrefois, il y avait sous la surveillance de la police des maisons où Ton jouait publiquement, où Ton pouvait perdre son argent, mais sans crainte d'être volé. Aujourd'hui, ces maisons n'existent plus. Le jeu est même sévèrement réprimé. Cependant, comme il y a toujours des gens qui veulent gagner vite, et d'autres qui se font un plaisir de les voler (car il est très-facile de voler au jeu), il y a toujours aussi des gens qui donnent à jouer ; mais, en raison des sévérités de la loi, ce ne sont que des gens tarés, dont

le nom seul est une garantie dHmnioralité. Il n*y a pas de jeu aujourd'hui sans femmes légères, et les dames s'efforcent de regagner aux amateurs ce que ne leur a pas pris la délicatesse des grecs (c'est ainsi qu'on appelle ceux qui volent au jeu). De toutes façons, l'on perd dans les maisons de jeu : si Ton n'est pas volé par ces messieurs, on est dévalisé par ces dames. Et pourtant l'autre soir j'ai gagné ; j'ai gagné trois mille francs. J'en étais presque honteux. Cependant, comme j'avais grand besoin d'argent, je me suis décidé à les prendre. Mais on m'a engagé à ne jamais retourner dans cette maison, parce que ce premier gain n'était qu'un moyen de m'allécher. J'y ferai attention. Mais, mon cherfrère,le8 serments et les promesses, qu'est-ce que tout cela, quand on a au cœur une passion, quelle qu'eUe soit? On promet beaucoup, ici comme chez nous, mais on tient peu, toujours conune chez nous. Ici, comme chez nous, il y a pourtant des gens qui prétendent fort honorable de tenir ses promesses. Mais souvent ce n'est pas la bonne volonté, c'est la mémoire qui manque.

Adieu, cher frère, embrasse Ertellah pour tnoi : l'absence n'a pas diminué mon amour pour elle»

Tout à toi.

f rince HEN«o!XEn*

Mon cher frère,

Je suis resté quelque lenips irauquille, grâce aux trois mille francs que j'avais gagnés. J'ai même vécu fort agréablement, si cela se peut appeler vivre agréablement que de vivre selon la civilisation et ses étroitesses. J*ai fait tout ce qu'il faut faire pour s'amuser : je t'ai déjà dit quels étaient ces amusements ; il en est cependant que je n'ai pu te faire connaître, car je ne les ai connus que récemment. Les civilisés les trouvent si exquis, qu'ils les réservent aux grandes et solennelles circonstances et n'en font part qu'aux initiés de la civilisation. Au

nombre de ees diverlisseineub, le plus extraordinaire et en même temps le plus national, car il est toujours offert au public par le Trésor public, c'est un jeu qui consiste à grimper le long d*un bâton huilé et savonné de telle sorte qu1l est impossible de prendre, le long de ses glissements, le moindre point d*appui. Ne le semblet-il pas qu*il y a tout un enseignement philosophique sur le caractère de la civilisation dans cette circonstance d'un travail impossible donné comme jeu et comme divertissement? La civilisation a vraiment une supériorité d'audace sur notre sauvagerie. Et, de fiait, ce ne doit être que par rétude de ses propres facultés que Thomme peut arriver à Tappréciation de l'infinité de sa double puissance.

Gomme tu le dois comprendre, je me livrai, avec une certaine réserve, à cet exercice ascenseur ; le plaisir du mât de cocagne, — c'est ainsi que la chose s'appelle, — n'étant goâté par moi que comme sacration philosophique des tendances et du but de la civilisation : une impossibilité par l'impossible. 11 en fut de même de tous les autres amusements qui me furent offerts par le gouvernement dans les fêtes publiques. Des balançoires et escarpolettes, invention médicale à l'usage des vieillards que l'on n'ose pas faire expectorer par l'émétiqut; ou l'ipécacuanha, et dont on a fait un divertissement ; — des fauteuils macadamisés mais non

cessâire d'être baptisé, et je lui exposai ma situalîoQ exceptionnelle. Aussitôt il se leva, !n*invita à m'asseoir et m'approcha un crachoir, •— le crachoir est le meuble indispensable de tout lieu où Ton cause science; — puis il me fit signer plusieurs pancartes, au moyen desquelles, m'assura-t-il, je pourrais obtenir de Thomme le plus instruit de France, du ministre de rinstruction publique, des dispenses relatives à non extrait de baptême et à mon extrait de naissance. Au jour dit, à Theure dite, je me présentai dans le Heu affecté au concours sinologique; c'était une vaste salle éclairée par de larges fenêtres sur lesquelles venait jouer le soleil reflété par des stores en coutil gris. Il faisait un temps de printemps, de ces premières chaleurs qui poussent au sommeil. Au fond de la salle, sur un échafaud, trois hommes ronflaient. Quoique ornés de toute espèce de robes et de rabats, ces messieurs me faisaient Teflet de singes oubliés dans un déménagement de cabinet d'histoire naturelle. Ou me dit que c'étaient les sinologues experts chargés de discerner entre les sinologues aspirants. Leur sommeil ne paraissait pas tranquille; cela me parut tenir au bruit que faisait au-dessous d'eux un monsieur qui parlait avec une grand volubilité : c'était le candidat qui faisait valoir ses titres. Pour auditoire, il y avait deux huissiers, dont l'un, complètement

impolenl, restait parce qu'il lui ctaît impossible de sVn aller avant qu'on vînt le chercher. L'autre veillait parce qu*il avait le bénéfice d'une subvention extraordinaire de vingt-cinq centimes au détriment du candidat. Aussi avait-il traîtreusement le matin engagé à concourir deux perruquiers sans place qu il avait rencontrés chez le marchand de vin. J'eus à essuyer les sons gutturaux de ces deux messieurs, après quoi ce fut à mon tour de monter en chaire. Par un habile début, emprunté à un prédicateur célèbre, je commençai par endormir mes trois juges; après quoi, pour me faire valoir aux yeux de mes concurrents et des huissiers, je fis ce que Charles m'avait conseillé pour remplir mes juges d'admiration. Il y a dans la langue française un morceau très-célèbre qu'on appelle le récit de Théramène, Charles me conseilla d'apprendre à réciter le récit de Théramène à l'envers, en disant que je l'empruntais à une traduction chinoise. Ainsi, au lieu de dire :

Le flot qui rapporta recule épouvanté.

je devais dire:

ÉtnaTuopé elucer atroppa'l iuq tolf el.

Et tout suivant la même méthode. A peine eus-je dit quelques vers assez bas pour ne pas

réveiller mes juges, que mes concurrents euxmêmes ne se purent empêcher d*applaudir. Les juges se réveillèrent, et Tun d'eux, en voyant qu'il était près de midi, heure à laquelle il allait régler sa montre au canon que le soleil fait partir dans le jardin du Palais-loyal, s'empressa de murmurer quelque chose à l'oreille de ses collègues. Ceux-ci agitèrent la tête en signe d'assentiment et me firent dire que j'avais assez parlé. Le temps de remplir les blancs d'un procès-verbal tout fait, et je fus proclamé professeur de sinologie. J'étais en verve; je voulus répondre quelques mots en chinois. L'un des juges se leva et me répondit en français qu'il comprenait bien ce que je voulais dire, mais qu'au nom de ses collègues il s'abstenait de me répondre, parce que, la langue parlée étant un patois qui nécessitait la pratique, il ne connaissait que la langue écrite.

Et c'est ainsi que me voilà investi d'une chaire de chinois, avec un traitement très-présentable.

Adieu , cher frère, et Ertellah? Ah! dis-lui bien que je l'aime et que je l'aimerai toujours.

Prince He?«noneii.

Mon cher frère,

Mes saccèssinologiques m'oul ouveri les yeux sur bien des choses que je ne comprenais pas dans la civJisation. 11 est des gens que Ton appelle avocats et qui doivent toujours avoir une réponse prêle à 1,700,000 questions qu'on leur peut adresser. Je suis persuadé que la plupart des avocats sont comme moi, n*en savent pas plus long et ont recours au même système : de l'audace, comme le disait un civilise farouche et célèbre, de Taudace, de l'audace, et encore de Taudace : voilà le moyen de réussir. L'audace u*est même pas une condition, c'est une néces-

site. J'élais en irain de marcher, comme on dit^ je ne m'arrêtai pas en si beau chemin. D*après les conseils de Charles, je publiai un- programme de mon cours, et j'annonçai que j'entretiendrais mes auditeurs de la littérature chinoise considérée dans ses rapports avec l'ossianisme. — L'ossiauisme est un mot macabre et abracadabrant qui permet tout et n'engage à rien. — Ce que m'avait promis Charles ne tarda pas à se réaliser. Le jour de l'ouverture de mon cours, il n'y avait absolument personne que l'huissier, lequel avait pris la précaution de se munir d'un livre fort amusant : Voyage autour de mon jardin. L'abstention du public me fit comprendre mes devoirs. J'annonçai qu'un mal de gorge trèsviolent, suite des fatigues de ma première leçon, me forçait d'interrompre mon cours, et je ne reparus plus à l'établissement que les jours de paye. Tous les autres professeurs faisaient comme moi, à l'exception de deux ou trois obèses qui avaient ordre du médecin de parler beaucoup afin de se faire maigrir.

Depuis quelque temps déjà, je goûtais les charmes monnayés de ma récente position, lorsqu'on m'annonça une nouvelle qui me remplit de terreur. La renommée avait porté mon nom aux quatre coins du monde connu, et un mandarin, — c'est ainsi qu'on appelle les lettrés chinois, — arrivait de Peking, — capitale présumée de l'empire chinois, — tout exprès pour

in entendre. J'eus un instant la pensée de me mettre au lit pour éviter toute entrevue, mais mes amis m'engagèrent à accepter franchement la lutte. A peine le mandarin fut-il arrivé à Paris, que je lui Gs demander un public entretien. Il fit répondre, par son interprète, qu'aussitôt reposé des fatigues du voyage, il se mettrait tout à ma disposition. Ce défaut d'empressement commença à me rassurer. Quelques heures après, T interprète du mandarin vint, au nom de son patron, m'inviter à diner. Un diner est une chose que je n'ai jamais refusée. Je me rendis chez mon hôte avec la hâte d'un estomac toujours affamé. Je trouvai le mandarin en costume chinois, — tout empapilloté de bizarres bariolures, — ainsi que s'habillent les Chinois, au dire des voyageurs. Moi, j'étais vêtu en simple civilisé, et ce ne fut pas sans un sentiment d'intime contentement que je comparai au ridicule attirail de mon rival l'habit noir convenablement étriqué, le pantalon justement collant, et les autres élroitesses dont j'étais revêtu. Ce furent entre nous des saints .qui, je puis le dire, allaient jusqu'à terre. Moi, je saluai en civilisé, et je me sentais fier d'avoir lu le livre du bon ton, en présence de cet entêté sauvage qui ne savait que se prosterner sans grâce ni mesure. Nous nous regardions tous les deux avec une mutuelle attention, mais sans nous adresser un mot. Cependant il nous fallait nécessaire-

meni converser : rinlerprète élail entre nous, Nous n*avions pas encore eu le temps de combiner nos compliments, lorsque Ton vint annoncer que le dtner était servi. Au lieu de prendre ce qu*ils veulent manger avec les doigts, les civilisés, pour ne pas se salir les mains, -*- ce qui est une singulière propreté, — les civilisés, disje, ont des crochets en métal pour porter les mets à leur bouche. Je remarquai tout d'abord que ces crochets avaient été remplacés par de petites bûches : de pareils ustensiles servent, dit-on, en Chine, au transport des mets entre Tassiette et la bouche. Le mandarin regarda reffet que produirait sur moi la vue des bûches. Je ne sourcillai pas; un homme qui a mangé avec ses doigts peut bien manger avec une bûche. Diverses malpropretés , prétendues conserves chinoises, me furent présentées ; j'en mangeai résolûmenl, en homme qui est heureux de se retrouver en pays de connaissance. Le mandarin parut visiblement contrarié. En6n il murmura quelques mots à Toreille de son interprète :

— Quel dialecte parlez-vous ? me demanda celui-ci.

Comme je n'en connaissais aucun, je répondis : Tous, afm de ne pas me tromper.

Le mandarin tressaillit.

— La langue parlée ou la langue écrite ? ajouta rinterprète.

Si j'avais su celle que ne parlait pas le man-

darin, je l'aurais choisie ; toujours de peur de me tromper, je répondis : Toutes les deux.

Aucune parole ne fut échangée pendant le reste du diner; seulement je remarquai que le mandarin mangeait avec une sorte d'appétit désespéré. Je commençai à croire qu'il ne savait pas plus le chinois que moi, et que mon aplomb lui faisait peur. Je résolus de le forcer à se découvrir.

— Eh bien ! dis-je à Tinlerprète, est-ce que votre patron est muet ?

Et en' même temps je prononçai à l'adresse du mandarin un phrase qui n'était d'aucmie laugue, mais qui pouvait passer pour être chinoise.

Il parut visiblement troublé.

Son trouble accrut mou audace, et je lui tins tout un discours, auquel il ne répondit rieu.

Je triomphai.

— Monsieur, dis-je à l'interprète, est-ce une mystification ?

Le mandarin eirinterprète paraissaient également consternés.

Et moi j'avais lair d'un juge en présence de coupables.

Je jouais le rôle de la vérité devant T imposture. Ah ! s'ils avaient su I L'interprète se décida enlin à ouvrir la bouche.

— Monsieur, dit-il, nous avons mille excuses à vous faire \ mais nous n'avons pas eu un mo-

iiiciil la préleutioii de vous tromper ; tout ce que nous cherchons, c'est à gagner quelque argent en exploitant, comme tant d'autres, les ba- (lauderies du public. Je suis un ancien sergentmajor de la garde impériale, je fus fait prisonnier en Ru.isie. On m'envoya en Sibérie. Mes compagnons furent successiyement mis en liberté. Mon tour arriva ; je préférai rester : ma patrie, c'est là où, avec le moins de travail, je puis le plus boire et le plus manger. Jeune, en France, j'avais travaillé dans une fabrique de chandelles ; en Sibérie, je me fis pâtissier. Lui, ajouta-t-il en me montrant le prétendu mandarin, —fut ramené par une caravane qui l'avait trouvé assis sur la grande muraille. Il est muet, ayant eu la langue couj^ée, autant que nous avons pu le comprendre, par un mari jaloux. J'eus l'idée d'exploiter sa mutilation en faisant passer pour le langage chinois les sons informes qu'il poussait. Nous avons successivement gagné quelque aident à Vienne, à Berlin, à la Haye, et nous venons chercher à Paris la consécration de toutes les gloires, de tous les mérites et de toutes les blagues. Voilà notre histoire ; vous pouvez nous perdre.

— C'est bien mal ce que vous faites là, répondis-je comme un homme qui lui-même n'eût eu rien à se reprocher.

— Ce serait peut-être moins mal si nous partagions les bénéfices.

Celle parole m'alla droil au cœur. Je n'avais rieu à refuser à un homme qui faisail les choses ausiri noblement, et je lui délivrai, sans le moindre scrupule, un certificat d'authenticité.

C'est ce que, chez les civilisés, on appelle faire des affaires. Tu pourras trouver cette manière d'agir peu honnête, mais elle est reçue et généralement bien portée.

Adieu, cher frère, dis à Ertellah que je l'aime toujours, et que je souffre cruellement d'être séparé d'elle.

Tout à toi,

Prince Hennoneh.

Mon cher frère,

Toutes ces choses élaieul trop belles pour durer. La civilisation est une balançoire qui ne vous laisse point longtemps en Tair. Plus la civilisation est avancée, plus les positions sont remuantes, changeantes et agitées. La perfection de la civilisation sera un état de choses où chacun aura à peine le temps de s'asseoir avant de changer de place. Je jouissais tranquillement de mes paisibles et lucratives fonctions, m*eu acquittant comme mes collègues, c'est-à-dire en raison directe du mépris que le public professe pour notre inutilité, lorsqu'il passa par la

tête de je ne sais quel grand personnage de riiistitutde publier un livre sur la langue malatienney qui est à peu près celle que nous parlons. 11 m*envoya son ouvrage, et je ne tardai pas à m*apercevoir qu'il ignorait la langue malatienne, tout aussi complètement que je pouvais moimême ignorer la sinologie. Quel mal y avait-il à cela? aucun. J*étais dans une position analogue, j'aurais dû garder le silence. Mais, poussé par des jeunes gens imprudents qui avaient en haine la chose académique, je cédai àla vanité de prouver que j'avais plusde science qu'un membre deTlnstitut. Ce n'estpas que j'eusse envie d'être membre de l'Institut, — c'est une place qui ne rapporte rien et qui impose l'obligation, dans les circonstances solennelles, quand chacun mei ses plus beaux habits, de se vêtir en kakatoès, ime espèce d'oiseau fort disgracieuse et fort déplaisante aux yeux. Je fis un livre dans lequel je prouvais que le membre de l'Institut était un ignorant. Il me répondît et me traita de sot animal. Gomme il avait une haute position, ornée de plusieurs décorations, et que moi j'étais peu connu, les rieurs se mirent de son côté. Les rieurs entraînèrent l'opinion publique. Or, les (ivilisés font le pbis grand cas de l'opinion publique, la plus sotte chose qu'il y ait au monde, car l'opinion publique est l'opinion de la majorité, et ce sont nécessairement les sots qui font la majorité ; car si les hommes d'intelligence Îot-

inaiem la majorité, ce serait la bélisc qui serait une distinction. Je fus traité d'intrigant, et je viens de perdre ma place.

Tout cela n*est pas gai, mon cher frère. Cependant je n*ai pas voulu me laisser abattre, et j'ai cherché à me tirer de là. Les positions brillantes ne m*ayant pas réussi, et sachant que je n'avais en moi-même rien de ce qu*il fallait pour les dignement remplir, je résolus de me borner à une humble et modeste position. Quelques personnes qui m'avaient connu m'ofïrireut de me faire recevoir cocher dans une administration de voitures publiques ; je me présentai muni de plusieurs lettres de recommandation, mais il fallait connaître par leur porte les quarante mille maisons qui ornent Paris, et je ne les connaissais pas. Je me présentai à Tadministration des pompes funèbres, les voitures de cette administration étant comme les moutons de Panurge et se suivant les unes les autres ; mais il fallait savoir conduire, et je n'avais jamais conduit de chevaux. D'ailleurs l'uniforme ne m'allait pas. De là, je courus me présenter dans une maison de commerce pour un modeste emploi de huit cents francs par an, ce qui ne procure pas tout à fait la nourriture de chaque jour; mais il fallait faire un an de surnumérarlat et connaître la tenue des livres. J'allai successivement chez un notaire et chez un avoué, nulle part mon écriture ne fut trouvée

assez lisible. On m offrit bien une place de domeslique dans une maison, maiç je ne connaissais pas le service de la table. J'allai dans un journal offrir mes services comme garçon de bureau , on me demanda si je savais préparer Tabsinthe. Je répondis que j'apprendrais. On me dit que la vie était courte, surtout la vie des journaux, et qu'on n'avait pas le temps d'attendre.

Je ne me décourageai pas.

Je me dis que dans une humble position il fallait savoir beaucoup pour gagner peu, mais que probablement pour gagner beaucoup dans une haute position il fallait ne rien savoir. Quoi de plus contraire à une humble position qu'une * haute position? Quoi de plus contraire à la science que l'ignorance? Mon raisonnement était parfaitement logique. Tout content de l'avoir trouvé, je passai subitement de mes modestes désirs à de gigantesques appétitions. J'achetai une demi-rame de papier vélin et je me misa une table. J'écrivis, pendant quatre heures durant, de fort belles choses, je t'assure, et telles que je ne me serais pas cru capable de les écrire. Puis, je m'arrêtai à ce titre qui avait le mérite de ne pas engager beaucoup : De Varchitecture nationale dans ses rapport^ avec les lois économiques. Armé de mon manuscrit, je me présentai comme rédacteur dans le même journal où j'avais été refusé comme garçon de bureau. J*étaîs bien aise de donner un tcnioi-

gnage de la variété de mes aptitudes. Oa m'avait reçu sans paraître s'apercevoir de ma présence, cette fois le secrétaire de la rédaction daigna se lever en me voyant entrer ; mais sur la tête il garda son chapeau. Je lui présentai mon manuscrit. — Monsieur, me répondit-il, je dois vous prévenir que nous ne payons pas la copie des nouveaux venus. — - Alors je remporte mon manuscrit. — Mes prétentions lui donnèrent bonne opinion de moi; il ôta sou chapeau, m'invita à m'asseoir, et m'assura qu'il ne doutait pas qu'on ne fît une exception en ma faveur, si Varticle que j'apportais n'était point contraire à la ligne du journal, et pouvait, par conséquent, être inséré. Il finit même par me faire entendre que, quelques actions n'ayant pas été souscrites, je pourrais, en les prenant, faire dévier le journal du côté de mes idées, si, par impossible, il se faisait qu'il y eût le moindre dissentiment entre gens également honorables et sensés. Je ûs semblant de ne pas entendre. Mon article fut inséré et me rapporta un argent convenable. J'en fis d'autres, et je devins bientôt un des rédacteurs habituels du journal, traitant toutes les questions sans en rien connaître. Les choses allèrent ainsi pendant un certain temps; mais un jour je fus pris sur une question de géométrie, et tous ces gens, qui n'en savaient pas plus que moi, me chassèrent comme un shnple ignorant. Je me dis que le journalisme

n'était pns encore une position assez brillante pour qu*en l'occupant on fût dispense de toute science et de tout travail, et je cherchai plus haut. Malheureusement je n'avais pas la moindre disposition dramatique, sans quoi je me serais fait acteur, et en fronçant le sourcil, en haussant la voix, en mettant des pantalons collants et en faisant de grands gestes, je serais rapidement arrivé à la réputation et à son corollaire, les gros appointements. 11 est des emplois pour lesquels, dit-on, il n*est pas nécessaire d*être fort habile, ce sont les emplois publics ; malheureusement ma qualité d'étranger m'interdisait toute espérance de ce genre. On me parla bien d'une puissance étrangère , Tempi.e haïtien, qui cherchait un représentant à Paris. Mais j'appris que le traitement n'était que fictif, et qu'il fallait se fournir même de plumes, d'encre, de papier et de cire, le gouvernement n'ayant jamais voulu se charger que de commander le cachet officiel, lequel n'avait même jamais été payé. Une si maigre position ne pouvait convenir à un homme affamé et dépourvu de tous autres moyens d'existence. Il fallut y renoncer ; c'était pourtant une belle position diplomatique, un emploi élevé qui m'aurait mis de pair avec M. de Risselef ou lord Cowley, et pour lequel il n'était même pas nécessaire de savoir lire ou écrire, car l'étiquette exigeait que l'on prît plusieurs secrétaires pour écrire et dé-

cacheter les lettres qui auraient pu arrrivcr ou partir. El il y a des fous qui trouvent que la civilisation est une belle chose! Âh! ceux-là n*ont jamais eu ni faim ni soif! Et je ne pouvais me cacher que j'avais faim et soif !

n me fallait prendre un parti. J'ai lu dans un journal qu'une expédition se préparait pour nos parages. J*ai assez vu la civilisation. Je m*en vais ; je retourne en Victorie. Je reverrai Ertellah, mon Ertellah que j*aime et dont je ne veux plus me séparer. Ertellah, oh ! comme ton souvenir fait battre mon cœur ! je f aime, enfant, je t'aime toujours, nous ne nous quitterons plus I

A bientôt, mon cher frère ! A bientôt, mon Ertellah !

Prince Hennoneh.

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