CHAPITRE PREMIER
Je ne sais ce que d'autres auront retiré de T immense accumulation de peintures, et de sculptures à Fexposition universelle de 1855; pour moi, je fus particulièrement étourdi, après une course haletante au milieu de toutes ces manifestations artistiques de l'Europe entière.
On assistait à une liquidation intellectuelle d'un demi-siècle, et je me sentis pris d'une certaine mélancolie en pensant que le rôle des maîtres, qui avaient passionné la foule pendant trente ans, était à peu près terminé. C'étaient leprs œuvres complètes que venaient d'exposer d'illustres peintres; à partir de ce moment, ils n'appartenaient plus aux
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époques militantes et nouvelles. L'heure du repos venait de sonner pour eux.
Ce qui me confirma dans celte idée fut que la jeunesse avait été étouffée au milieu d'un si grand concours : aucun artiste nouveau ne se révéla et ne pouvait se révéler. Avant tout, le public cherchait à se rendre compte de l'œuvre entière d'un maître pendant une trentaine d'années, et si la comparaison amena quelques discussions, il s'agissait plutôt d'oppositions artistiques entre les peuples étrangers dont les œuvres étaient peu connues jusqu'alors. Le tempérament anglais et le tempérament français, les tendances symboliques allemandes et la scrupuleuse imi • tation de la nature, telle qu'on la comprend aujourd'hui, voilà ce qui préoccupait les esprits. A cette ^ heure, les fameuses querelles entre les romantiques et les classiques étaient déjà si lointaines que les plus fougueux jadis, ceux qui parlaient d'égorger Eugène Delacroix au nom de M. Ingres, en arrivaient à une quiétude d'esprit qui leur permettait d'admirer les qualités des deux chefs de l'école française. On ne discute pas impunément pendant trente ans.
Cet éclectisme, cette tranquillité, cette constatation* d' œuvres consacrées désormais ne me suffisaient pas. Après une course d'ensemble qui m'avait permis de constater l'état de l'art en 1855, j'étais avide de découvrir des œuvres nouvelles, nécessairement, étouffées sous les immenses collections qui convi aient peut-être deux lieues de murailles. Je visitai njinutieusement les salles consacrées à cha(iue pays; sauf les envois
(le l'Angleterre, rien ne me parut mériter de nouvelles visites. .
J'allais sortir de l'exposition, un peu mélancolique de n'avoir été remué par aucune œuvre nouvelle, lorsque je fus frappé à la vue d'un petit tableau, placé dans le coin d'une sorte d'antichambre où avaient été rejetées les toiles qui ne valaient pas la peine d'être exposées.
Une petite dame âgée était assise devant un piano de forme primitive ; ses doigts maigres plaquaient des accords sur une mélodie que faisait entendre un vieillard aux cheveux gris, jouant du violon.
Tel était extérieurement ce tableau qui me remplit d'une des plus touchantes émotions que j'aie éprouvées de ma vie. Tout en jouant du piano, la vieille dame détournait un peu la téte et envoyait au violoniste un sourire attendrissant que le peintre avait rendu avec délicatesse. La vie tout entière de ces deux aimables bourgeois se dévoilait dans un cadre modeste. Les boiseries grises du salon, dont la monotonie était rompue par un portrait au pastel accroché audessus du piano, la forme du piano lui-même, le costume des deux époux (ils étaient certainement mariés), le chat accroupi sur un tabouret, semblant se livrer à de profondes réflexions, la forme oblongue du cahier de musique, mais surtout le regard de la vieille dame, tout servait à lire leur histoire.
Si quelquefois je me suis repenti d'avoir perdu un temps précieux à étudier les arts au lieu de me plonger dans les sciences, à cette heure j'étais ravi
de pouvoir lire sur cette toile comme dans un livre, certain que j'avais un portrait devant mes yeux et non un tableau. Ces deux musiciens étaient mariés et s'aimaient encore après quarante ans de mariage. S'aimer, je devrais dire s'adorer.
Matériellement, la peinture des portraits me parut de peu d'importance ; ce n'était pas un pinceau rompu aux grands secrets de l'art. Pourquoi le tableau étaitil si vivant? Par quelle raison était-il accroché pour la vie dans mon cerveau, sinon par un sentiment profond de la part du peintre, sentiment explicable seulement par une longue liaison avec ses modèles. Oui, je ne pouvais en douter, le peintre était le contemporain et l'ami des deux musiciens. Un jeune homme n'eût pu rendre l'affection profonde des deux vieillards ; un maître habile eût sacrifié l'expression à de savantes combinaisons de palette.
Certaines maladresses donnaient à penser que le portrait n'avait pas été peint en présence des modèles. J'en conclus que le peintre fit une surprise à ses vieux amis pour le leur offrir en cadeau.
Un moment la pensée me vint que la vieille dame, d'accord avec le peintre, avait peut-être offert ce portrait à son mari le jour de sa fête ; mais elle n'eût pas combiné le portrait de la sorte. Elle eût voulu *seulement l'image de celui qu'elle aimait ; elle ne se savait pas intéressante au piano ; elle n'eût pas compris le charme de ce portrait historié. C'était évidemment une personne douce et simple, ])artageant son temps entre l'affection pour son mari et les
occupations domestiques. Pour musicienne , elle Tétait, mais seulement une fois par semaine : un duo devait être un grand divertissement dans son existence tranquille. J'aurais pu jurer quelle sorte de musique charmait les époux : Haydn, ses contemporains et les petits compositeurs français, aujourd'hui ignorés, qui ont écrit nombre de pièces faciles pour le violon et le forte-piano. Les personnages de ce drame touchant ne connaissaient pas la musique hérissée de difficultés, trop souvent fiévreuse et maladive, que l'Allemagne nous a envoyée à la suite de Beethoven ; ils n'auraient pu la comprendre ; ils aimaient les mélodies simples et claires comme ces petits ruisseaux tranquilles au fond desquels s'aperçoivent des cailloux polis.
J'hésitai longtemps à placer le domicile des époux dans l'île Saint-Louis ou aux environs de la place Royale ; mais je me trompais dans l'un et l'autre cas, comme on le verra.
Pourquoi ce tableau se trouvait-il là? Comment l'honnête artiste avait-il exposé en 1855 un petit portrait, si dépaysé au milieu des immenses toiles envoyées par toute l'Europe? C'est ce qui me donna à travailler; cependant j'en conclus que, placé dans l'appartement des époux, le portrait avait fait l'admiration de tous ceux qui le voyaient. Le peintre fut complimenté : chacun était frappé de la vive expression des musiciens; pressé de toutes paris, le peintre envoya le portrait à cette exposition universelle dont l'annonce faisait grand bruit.
J'allai souvent revoir la modeste toile, certain d'être seul dans ce corridor mal éclairé qui semblait servir de débarras au trop-plein du musée. Personne que moi, je puis l'affirmer, ne remarqua le petit tableau ; dans mon égoïsme j'en étais presque heureux. Qui pouvait le comprendre? Sont-ce ceux qui dissertent de la ligne, de la couleur, de la composition , du clairobscur, des empâtements et des frottis, toutes qualités matérielles absentes de mon tableau? Mais il avait en lui une force plus durable, réveillant des sensations intimes et délicates telles que j'en ai rarement rencontré.
Le regard qui s'écha'ppait de la tête penchée de la vieille dame, pour être recueilli par le violoniste, montrait quelle affection profonde et non interrompue avait toujours existé entre les deux époux. Une merveille à Paris qu'un tel regard !
Jamais le moindre nuage n'était entré dans ce petit salon aux boiseries grises : la vie calme et tranquille avait coulé pour les deux époux, exempte des passions mondaines ; ils offraient la réalisation parfaite d'un heureux ménage. A cette exposition, où se voyaient représentés les fureurs de la passion et les crimes de l'amour, un petit tableau modeste que personne ne regardait, montrait où se trouve la vraie tranquillité, dans une longue affection consacrée par le mariage.
Un peu par curiosité, un peu pour avoir la preuve de mes inductions, je résolus d'aller voir le peintre. 11 s'appelait Jacquem et demeurait rue du Chemin-de- Versailles, d'après l'indication du livret.
En ce moment, tout mon échaftuiclage fut renversé par le simple fait de la connaissance de la rue. Le peintre n'habitait pas Paris; ses modèles étaient de la province : ce regard, qui m'avait tant frappé en plein Paris, perdait une partie de sa signification dans une ville où la vie s'écoule paisiblement. Le portrait, qui m'avait inspiré de si douces sensations, menaçait de disparaître tout à coup de mon cerveau ; mon rêve était passé, mon illusion envolée, quand par un caprice semblable à celui qui pousse à revoir encore une fois la femme qu'on a beaucoup aimée, je retournai rendre visite à mon tableau. L'impression fut plus vive que je ne m'y attendais : je trouvai le sourire de la dame âgée encore plus ■ séduisant que de coutume; de son regard elle encourageait le violoniste à tenter un trait difficile. Sa bouche disait : « Comme tu joues bien, mon ami ! »
Pour moi, je m'écriai devant le tableau : Jacqiiem^ Jacquem! étonné de la construction du nom du peintre et de sa terminaison latine. Sans tomber dans le paradoxe, la forme d'un nom, sa sonorité, l'assemblage des syllabes forment une rhétorique particulière pleine de charmes.
— C'est bien là un nom de Versailles! m'écriai-je, dans ma disposition à doter la province de noms particuliers ; et machinalement j'ouvris le livret à la lettre J ; mais je fus frappé de la légèreté que j'avais apportée à ma première lecture. Le tableau était intitulé : les Deux Miisicie^is, Ce n'était donc pas un
portrait, mais une simple fantaisie. Le peintre demeurait, il est vrai, rue du Ghemin-de-Versailles, mais à Paris.
— Voilà bien du temps perdu en chimères, me dis-je en fermant le livret. Que cette leçon te soit profitable, pour t'empêclier à l'avenir de tomber dans des inductions téméraires !
Mes vieux époux, que j'aimais déjà comme si j'avais fait partie de leur intérieur, n'existaient que dans l'imagination du peintre ; ce regard si particulier qui n'appartenait pas au domaine de l'art, et qu'un sentiment profond, selon moi, avait seul pu rendre, ce regard si tendre et si amical était dû aux pinceaux d'un artiste médiocre. Jacquem habitait Paris ; ce n'était pas un de ces noms de province tels qu'en comportent les enseignes des petites villes.
« Suis-je assez battue? soupira tristement la Vanité, dans la petite chambre qu'elle occupe chez moi. Mais l'Orgueil : — Rassurez-vous, ma sœur, nous triompherons de cette abominable Raison. » On m'eût, en ce moment, annoncé un changement de gouvernement que je m'en serais peu soucié ; j'étais tout entier absorbé par les débats des singuliers disputeurs qui, par leurs raisonnements, me font souvent assister à des combats oratoires curieux, tels qu'on en entend rarement en Sorbonne.
L'Orgueil parla si bien qu'il arracha des sourires d'approbation à la Vanité l)lessée. Il dit pour sa défense que de prime-saut il avait vu des portraits dans ce tableau, et que, jusqu'à preuve du contraire,
il soutenait que Jacquem n'avait pu faire des figures chimériques : il ajouta que d'abord il conclut à l'existence des deux musiciens dans Paris ; si, mis en défaut par une lecture trop rapide, il s'était laissé entraîner du côté de Versailles, il revenait à sa première opinion , acceptée proverbialement pour la meilleure. Ces épilogueurs employèrent des formules tellement sophistiquées que, pour les mettre d'accord et obtenir la paix, je résolus d'aller chez le peintre lui-même.
— Où est située la rue du Chemin-de-Versailles ? me demandai-je, car jamais je n'en avais entendu parler.
Comme je sortais de l'exposition, je m'adressai à un vieux cocher de fiacre, dont la mine pleine d'expérience me plut. — Connaissez-vous la barrière des Bassins, me dit-il? — Non. — Vous allez prendre les Charnps-Élysées, vous rencontrerez la rue de Chaillot, et dans les environs la rue du Chemin-de-Versailles. Vous en avez pour dix minutes.
Ceux qui aiment les sentiers désertés par la foule n'ont qu'à quitter les Champs-Élysées brusquement, un jour de grand soleil, à l'heure où les équipages, les cavaliers, les filles et les gens de Bourse remplissent la grande avenue de leur luxe ; un détour suffit pour les transporter dans des endroits tout à fait inconnus aux Parisiens.
La rue du Chemin-de-Versailles donne dans l'avenue et conduit à la barrière des Bassins par la rue Pauquet-de-Villejust. C'est un vif contraste avec les
Champs-Élysécs ; la ville de province la plus morne ne saurait donner idée du silence d'un quartier désert, qui attend encore des constructions. A l'heure actuelle, ce quartier qui, par suitè du projet de rejeter les barrières en dehors des fortifications, attend sa réunion avec Passy, reste sans habitants. Là sont situés les grands réservoirs de la pompe à feu, qui ont donné leur nom à la rue et à [la barrière des Bassins, la plus pauvre, architecturalement parlant, des barrières de Paris. Dans l'hiver, le quartier est rempli d'une boue épaisse délayée par les bestiaux qui font leur entrée triomphale dans la ville, sans prévoir qu'ils sont réservés à la nourriture de l'ogre parisien, qui consomme en un jour ce qui suffirait à l'entretien d'une province en un mois.
Pour s'aventurer en pareil lieu, il faut un extrême désir d'échapper au monde des Champs-Elysées ; on n'y rencontre âme qui vive, sauf des troupeaux de bœufs et de moutons ; mais, à l'angle de la rue des Bassins, il est permis de pénétrer dans l'enclos où sont situés les fameux réservoirs, et par un jour de brouillard on se trouve tout à coup devant le panorama d'un Paris particulier.
Au loin s'étendent, sur des collines, dans une atmosphère bleuâtre , une prodigieuse quantité de petites maisons, au milieu desquelles se détachent la façade de l'École militaire et le dôme des Invalides. De tout le Paris monumental, telle est la seule vue. Un étranger amené là par hasard en conclurait que la France est une nation militaire pardessus
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tout. Ici l'école d'instruction avant les combats, là riiôtel du repos après la guerre. Les observations ne dépendent que du milieu dans lequel on se place.
Jacquem demeurait au numéro 7 de la rue du Chemin-de-Versailles. Pour habiter un tel quartier, il faut une certaine philosophie. Je connaissais l'homme en entrant dans' sa rue, et je tirai le pied de biche de la sonnette, comme si j'allais rendre visite à un vieil ami. La porte s'ouvrit. A la disposition du jardin, à de certaines particularités, se profilait une de ces maisons meublées, communes dans le quartier de Chaillot, où les vieillards se retirent pour y jouir de l'air vif particulier à ces hauteurs. La personne qui me reçut dès l'abord était une femme d'un extérieur peu sympathique, la maîtresse de la pension, à n'en pas douter. — M. Jacquem, s'il vous plaît? — Au troisième au-dessus de Fentre-sol, chambre numéro 17.
Pauvre Jacquem! me dis-je en montant un escalier aussi froid que la maîtresse de la maison. La propriétaire m'avait toisé d'un coup d'œil dans lequel je lus : (( Qu'est-ce que cet étranger? que vient-il demander à Jacquem? »
Arrivé au haut de l'escalier, je me trouvai en face d'une porte jaune portant le numéro 17. Je frappai légèrement du doigt, et un petit vieillard sec et riant vint m'ouvrir en me faisant un de ces anciens saluts dont la mode est passée. Je me .trouvai dans une mansarde allongée, à croisées à tabatière, qui perdait son caractère de mansarde par la quantité de peintures et de gravures accrochées au mur. C'était
presque un atelier. Le peintre m'avança un fauteuil en velours d'Utrecht jaune, dont les bras offraient aux extrémités des animaux moitié sphinx, moitié chimères.
— Monsieur Jacquem, je sors du palais de l'exposition, où j'ai beaucoup remarqué votre tableau.
11 sauta de dessus de sa chaise, se leva : — Mon tableau ! dit-il ! ah ! ah ! ah ! mon tableau ! ah ! ah ! ah ! Vous avez vu le tableau, ah ! bah ! vraiment?
11 courait dans l'atelier en riant d'une façon singulière, comme un homme incrédule et qui pourtant voudrait croire. Puis il revint vers moi, me regarda d'un œil interrogateur : ,
— Vous avez vu le tableau de Jacquem à la grande exposition?
Et il sauta comme s'il allait prendre sa volée par la fenêtre en tabatière, puis repartit en éclats de gaieté vraiment intempestifs. Moi-même je crus que j'allais l'imiter, tant j'étais surpris de la réception et de la singulière figure du peintre.
11 portait un long bonnet de coton et de larges lunettes d'acier derrière lesquelles éclatait un regard des plus vifs. Un grand nez recourbé semblait présenter des salutations au menton, sorte de personnage grave qui, tout en acceptant les politesses de son voisin conservait un certain décorum. L'esprit joyeux qui animait Jacquem avait infligé à sa bouche une forme humoristique qui retroussait les coins du coié des oreilles. Deux grandes rides moqueuses partaient l'une du coin de l'œil vers les tempes, Tautre formant
une courbe accentuée sous la paupière inférieure et se perdant dans des joues jaunes, solides comme du vieux cuir.
Tel était au premier aspect Jacquem, qui m'apparut tout entier quand il me dit : — Couvrez-vous, monsieur, je vous prie. » L'ayant refusé, il enleva son bonnet de coton malgré mes supplications, et resta le crâne entièrement chauve, sauf deux petites pointes de cheveux goguenardes, qui apparaissaient par-dessus les oreilles.
Jacquem, habillé tout de noir, serré dans un habit étriqué fort râpé, les jambes perdues dans les sinuosités d'un pantalon de drap qui semblait en taffetas, Jacquem maintenant avait honte de son bonnet de coton, quoiqu'il le portât à la hussarde. J'avais devant moi un personnage d'une autre époque, sans doute un des nombreux élèves de David ; la couleur des esquisses, certaines compositions historiques accrochées au mur, la façon de grouper les personnages l'attestaient suffisamment.
— Vraiment, monsieur, vous me faites plaisir, dit le peintre quand les derniers tressaillements de sa joie furent un peu calmés. Tous les artistes ont un grain de vanité. Il y a si longtemps que je n'avais entendu de compliments, que je ne savais plus comment ils étaient faits. Pouriant, c'est une drôle d'idée qui vous amène pour me parler d'un pauvre petit portrait perdu au milieu de toutes les magnifiques peintures d'aujourd'hui. Je ne m'y reconnais plus, monsieur, devant tous ces jeunes gens qui chargent leurs palettes de
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couleurs à étonner Riibeiis... Oui est-ce qui aurait songé à cela il y a soixante ans? — Ah! ni'écriai-je, c'est donc un portrait? — Me croyez-vous assez vaniteux, dit le peintre, pour oser envoyer à l'exposition un tableau? Je peux vous le dire, c'était un bon tour que je voulais jouer à mon vieil ami Ravier et à sa femme. — Ravier! répliquai-je, en analysant les syllabes de ce nom sans caractère précis. — Connaî triezvous mon ami Ravier? — Non, monsieur Jacquem. Pardonnez-moi mes questions. Où demeure M. Ravier? — A Sainte-Périne, j'allais vous le dire. - — A Sainte- Périne! fis-je désappointé d'avoir longtemps hésité entre l'île Saint-Louis et les alentours de la place Royale.
Mon observation était prise en défaut et coupable de légèreté ; maintenant que je visitais le quartier de Chaillot, où se retirent de petits rentiers, d'autres endroits me revenaient à la mémoire, fréquentés par les gens âgés de modeste fortune : le versant de la Montagne-Sainte-Geneviève, qui conduit au Jardindes-Plantes, les Batignolles.
— Je voulais faire une surprise à madame Ravier, reprit Jacquem.
A mon tour je me levai en me frottant les mains : - — Une surprise ! m'écriai-je, je m'en doutais !
Jacquem me regarda avec le même étonnement que me causa en entrant son costume. Comme je paraissais attendre une explication :
— Mon ami Ravier et sa femme sortent rarement de Saiirte-Périne ; mais ils se faisaient une fête de
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voir cette grande exposition, annoncée par tous les journaux. Alors j'ai pensé à leur faire une malice; c'était de les mettre tout à coup en présence de leur portrait. Sans m'inquiéter si je serais reçu ou refusé, j'esquissai le tableau en me servant de deux petits portraits à la mine de plomb que vous pouvez voir accrochés m mur, en face de vous. Je n'avais pas besoin de faire poser mes amis, je les sais par cœur. Je connais Ravier depuis quarante ans, comme je connais ses airs de violon. Je me suis mis bravement à la besogne.
— ' Et vous avez fait là un excellent portrait, monsieur Jacquem, le meilleur de l'exposition.
— Parlons en conscience, monsieur, ne vous moquez pas de moi... Une méchante petite toile comparée à nos grands portraits du Salon! Ah! c'est de la raillerie, et Jacquem est un trop vieux renard pour vouloir manger de ces raisins-là. Je sais ce qu'il y a dans mon portrait : un bon vieux compagnon et une excellente femme, madame Ravier, qui, à soixante-sept ans, joue encore du piano comme dans sa jeunesse. Quant à Ravier, les jours où les rhumatismes ne gênent pas son bras droit, je vous assure qu'il met du nerf dans son coup d'archet. J'ai rendu tout bonnement ce que je leur voyais faire souvent; j'ai assis madame Ravier à son piano, entourant mes amis des objets qu'ils aiment, le portrait du père de M. Ravier, le vieux chat accroupi sur un tabouret en tapisserie brodé par madame Ravier, la boîte à violon sous le piano, les boiseries grises de leur chambre. Voilà-
t-il pas un fameux portrait! Ces peintures-là, monsieur, font plaisir à trois personnes au plus : aux amis qui y sont représentés, et au peintre qui a passé quelques bonnes heures en jouissant par avance de' sa malice. Mais je ne comptais guère sur mon admission, surtout quand j'allais flâner dans les Champs-Elysées, aux approches de l'exposition. C'étaient d'immenses caisses qui arrivaient chargées de peintures de l'Europe tout entière : du Danemark, de l'Angleterre, même du Pérou. Il faut que tu sois bien insensé, Jacquem, me disais-je, pour oser envoyer ta pauvre petite toile, qui n'aura pas plus d'importance pour ces messieurs du jury qu'une rognure d'ongle. Eh bien, ils refuseront ma peinture, et tout sera dit; la course n'est pas longue d'ici, j'irai chercher mon portrait, et, comme il n'est pas grand, je le mettrai sous ma houppelande sans que personne en sache rien. Jacquem n'a plus d'ambition, et il n'en mourra pas. Monsieur, ils l'ont accepté ! s'écria le peintre en se levant et en courant par l'atelier.
Sans doute pour me donner une idée des émotions qui s'étaient emparées de lui lorsqu'il apprit cette nouvelle, Jacquem se mit à gambader en frappant des mains : « Jacquem est reçu, le vieux Jacquem et son petit tableau, s'écriait-il. Heureux Jacquem! Ces messieurs ne se doutent pas de la joie qu'ils donnent à un pauvre peintre. » 11 revint à moi, se pencha vers mon oreille. — Monsieur, c'est le plus grand service qu'on pouvait me rendre... quoique ces messieurs du jury m'aient rendu ambitieux ; oui, monsieur, à l'heure
qu'il est, Jacquem est un ambitieux... Savez-vous ce qu'il demande? Il veut, lui aussi, entrer à Sainte- Périne, afin d'être près de ses vieux amis, pour manger avec eux, pour être soigné à son tour.
Je me rappelai alors la figure désagréable de la maîtresse de la pension.
— Monsieur, reprit Jacquem, je bavarde, et je ne vous ai pas dit comment se passa la visite de mes amis Ravier à l'exposition... Je fus d'abord deux jours sans pouvoir retrouver mon tableau : enfin, je le découvris et j'engageai Ravier et sa femme à faire un tour au Salon. Ils ne comprennent pas grand'cliose à la grande peinture; et puis le bruit, la poussière, le cou tendu en l'air, notez qu'ils ne sont plus des jeunes gens , les fatiguaient. Ils voulaient s'en aller ; je les reconduisis malicieusement par la salle un peu étroite où ces messieurs les jurés ont encore fait trop d'honneur à mon petit tableau. En arrivant devant le cadre, madame Ravier a poussé un cri : — Mon ami, on dirait que c'est toi ! Et elle s'est jetée au cou de son mari ; heureusement personne ne passait. Dans ce moment-là, il n'y avait pas un artiste plus heureux que moi. Jacquem avait du talent, du génie, mes bons amis le criaient tout haut ; ils ne pouvaient plus se détacher de devant leur portrait. Ils étaient comme cloués à la cimaise, ils auraient voulu emporter le tableau pour le montrer à tous les pensionnaires de Sainte-Périne. En sortant, madame Ravier m'a serré la main, émue, sans pouvoir parler; je crois que tous les trois nous
avions envie de pleurer. Ah ! l'amitié est une bonne chose !
Jacquem se tut, car il était attendri. Pourchasser son émotion, il essaya de gambader dans l'atelier en me tournant le dos; mais, à un geste, je m'aperçus qu'il s'essuyait les yeux.
Pour moi, je feignais de regarder les esquisses accrochées au mur. C'était de l'honnête peinture, consciencieuse et médiocre, sans le plus petit grain d'invention. On comprenait pourquoi Jacquem n'était pas arrivé à la réputation ; les esquisses sentaient les délassements d'un employé qui, levé à six heures du matin, fait de la peinture avant d'aller au ministère. En effet, le peintre, comprenant que le petit bout de sa bobèche intérieure ne s'allumerait jamais à la flamme de l'art, était entré dans les bureaux d'une compagnie d'assurances; il en sortit poussé par l'âge, possesseur d'une petite rente qu'il s'était créée à force d'économies.
Ces détails, je ne les connus qu'un an après diverses visites faites à Jacquem, qui, enchanté de se trouver d'accord avec un admirateur de sa peinture , m'avait pris en réelle affection.
Grâce à lui, ma curiosité se tourna vers Sainte-Pé» rine, son intérieur si curieux, ses mœurs si particulières au milieu du Paris mouvementé, et je n'eus de ce^se que je ne fusse introduit par Jacquem chez ses amis Ravier.