‹ Les Amours d'AlcidonChapitre 10 sur 11 · PLAINTE DE DAPHNIDE SUR LA MORT D'EURIC · texte numérisé non relu

PLAINTE DE DAPHNIDE SUR LA MORT D'EURIC

STANCES

« Que te sert-il, Amour, de réveiller mon âme ? Ne crois point que mon cœur puisse être réchaull'é Le feu de ses désirs fut alors étouffé, Quand la mort insensible en éteignit la flamme.

Insensible fut-elle aux excès de ma plainte, Trop insensible, hélas ! aux traits de la pitié,

Puisque, pour ne ravir à mon cœur sa moitié, Elle ne put jamais de mes pleurs être atteinte (a).

Elle voulut montrer contre Amour sa puissance, Lui ravissant d'un coup ce qu'il eût de meilleur. Amour, comme un enfant, pleura bien mon malheur, Mais que petite, hélas ! me fut cette allégeance !

Je vis clore ses yeux ; mais je vis à même heure Clore de mon bonheur le désir et l'espoir. Que puis-je désirer, ne le pouvant plus voir ? Et quoi plus (b) espérer, si ce n'est que je meure !

Ma lèvre rassemblait les reliques aimées, O cruel souvenir ! de l'esprit ondoyant. Quand la mort les ravit, de vaincre ne croyant. Si ses mains de deux morts ne restaient diffamées.

Sa perte de la mienne à l'instant fut suivie ; Le fer qui le frappa m'atteignit dans le cœur. Cette cruelle ainsi, d'un coup plein de rigueur, Me fit mourir en lui, car il était ma vie.

Aussi, puisque mon cœur a reçu tel outrage. Que ses myrtes d'amour sont changés en cyprès, En cendres ses ardeurs, ses plaisirs en regrets. Qui le peut convier de vivre davantage ?

(a) Touchée.

(b) De plus.

Toute flamme soit donc à jamais étouffée, Et tous les fers rompus, desquels Amour se sert ; Et, dessus ce tombeau, soit à jamais offert Mon cœur privé d'amour en signe de trophée.

Grand roi, de qui la mort a pu seule, en ton âme, Eteindre le beau feu qui pour moi t'enflamma, Ce fut de ton amour que le mien s'alluma ; J'enferme aussi mes feux où s'enferme ta flamme.

Comme la terre éteint le feu de la chimère, Le mien s'est étouffé des cendres d'un cercueil. Et le phénix et moi ne brûlons qu'au soleil ; Mon soleil n'étant plus, rien ne le peut plus faire.

Donc je t'appends, ô mort ! ce cœur que tu dépouille De l'objet qu'en vivant il a jugé si beau ; Je ne veux plus aimer que ce fatal tombeau. Ni désirer que lui riche de mes dépouilles, a

Je m'assure, cher Adamas, continua Alcidon, que vous jugerez aisément, par ces vers pleins d'une affection si extrême et d'une résolution de ne plus rien aimer, et lesquels elle ne désavouera pas pour siens, que le mauvais accueil que j'ai reçu de cette belle dame ne procède point d'ailleurs que de l'amour qu'elle portait à ce grand prince, lequel toutefois m 'ayant voulu déguiser, elle a tâché de rejeter sur ma faute ce

de quoi il fallait accuser les mérites du grand Euric, et mon malheur. Mais, belle Daphnide, qu'il soit ainsi que ('^) vous ayez aimé, non point, comme vous disiez, par raison d'État, mais à bon escient, contre qui pensez- vous avoir failli ? Ce n'est pas contre une personne qui n'ait assez d'amour pour pardonner, pour oublier, voire pour effacer tout à fait cette offense ; c'est contre Alcidon, sur qui vous savez que vous pouvez toute chose : il est plus prêt à vous donner sa vie et son âme que non pas à vous reprocher cette injure. Pourquoi tardez-vous à lui tendre les bras, et l'assurer, par cette action, qu'il n'y avait rien qui le pût réduire en l'état qu'il a été, que la seule fortune du grand Euric, à laquelle il n'y a rien qui ait pu résister que la seule mort. Ce ne me sera pas peu de gloire, que celle que j'aime ait été adorée du plus grand roi de l'univers, ni peu de satisfaction à ce grand prince dans le cercueil, que, si vous aimez quelque chose après lui, ce soit cet Alcidon, qui lui cède, à la vérité, en fortune, mais qui le surpasse en amour. Si je dis quelque chose qu'en votre âme vous ne jugiez très véritable, reprenez-moi de mensonge. Mais si vous ne pouvez nier cette vérité, pourquoi me voulez- vous affliger plus longtemps, et me

(a) En admettant que.

faire faire la pénitence d'un forfait que je n'ai pas commis ? »

A ce mot, Alcidon, se levant de son siège, et se jetant à genoux devant la belle Daphnide et lui prenant la main : « Je jure, dit-il, par cette main qui seule m*a pu ravir le cœur, que jamais je n'ai rendu hommage qu'à elle seule ; qu'elle seule sera celle qui, à jamais, aura toute puissance sur moi. Établissez et ordonnez de moi et de ma fortune ce que vous voudrez : Alcidon aimera et adorera Daphnide jusque dans le cercueil, quelque rigueur qui soit en elle. Et vous, mon père, dit-il, s'adressant au druide, que le grand Thautatès a établi juge en cette contrée, que tardezvous de condamner cette belle à me rendre ce cœur qu'elle m'a tant de fois donné, et juré ne le retenir ni l'avoir agréable que d'autant qu'il était à moi ? Si elle s'excuse en m'accusant d'aimer quelque autre chose, est-il possible qu'elle sache mieux ce que je fais que moimême ? Elle dit que j'aime Clarinte ; je jure et je proteste que je ne l'aime point. Pourquoi se veut-elle plutôt croire que moi, elle qui ne peut voir que mes actions, et moi qui vois mes actions et mes intentions ? Peut-être elle dira que je la veux tromper, et elle ne se veut pas décevoir. Mais pourquoi la voudrais-je tromper ? Car, si je ne l'aime pas, qu'ai -je affaire de son amitié ?

3l6 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE

Et si je l'aime, peut-elle penser que celui qui aime quelque chose lui veuille mal tout ensemble ? » Ainsi disait Alcidon, y ajoutant e^jcore tant d'autres semblables discours que Daphnide ne pouvait répondre qu'à mots interrompus. Enfin le druide :

— « Il me semble, Madame, dit-il, que voici l'oracle éclairci, et qu'il est temps désormais de terminer ce différend.. »

— « Plût à Dieu, dit-elle, que je pusse faire en sorte qu 'Alcidon et moi eussions le repos d'esprit que nous nous ôtons l'un à l'autre ! »

— « Vous plaît-il, Madame, répondit Adamas, que j'en sois juge ? »

— (( Pourvu, dit-elle, qu' Alcidon y consente, et qu'il ne contrevienne jamais à ce que vous en ordonnerez, ce ne sera pas moi qui appellerai de l'ordonnance que vous en ferez. »

— « Je proteste, dit Alcidon, qu'il n'y a rien qui me puisse empêcher de vous aimer ; mais je jure que j'observerai en sorte le jugement du sage Adamas, que, s'il m'est contraire, vous n'aurez jamais importunité de moi. Et si je manque à ce serment, je veux que les sacrifices, le feu et l'eau me soient interdits à jamais. »

Alors Adamas, après avoir quelque temps pensé en lui-même, enfin, avec la majesté de sa vénérable vieillesse :

LES AMOURS DALCIDON 317

— « Dites-moi, dit-il, Madame, avez-vous bien aimé Alcidon ? »

— (( Plus que ma vie, répondit-elle. »

— K Et maintenant, reprit-il, lui voulez- vous mal ? »

— • « Je veux mal, dit-elle, non pas à lui, mais à sa légèreté. »

— « Et s'il n'était point volage, répliqua-t-il, et qu'il n'eût jamais aimé que vous, l'aimeriezvous encore, et ne seriez-vous pas bien marrie de l'avoir blâmé à tort ? »

— « Sans doute, dit-elle. »

— « Or, de cette légèreté, continua le druide, le pouvez-vous accuser pour d'autres que pour Clarinte ? »

— « Et n'est-ce pas assez ? » répondit Daphnide.

— « Mais quand il alla servir Clarinte, ne le lui aviez-vous pas commandé, et lui ne le fit-il pas à contre-cœur ? »

— « J'avoue, dit-elle, que je fus en cela imprudente, et lui dissimulé. )^

— « Mais, en effet, dit Adamas, s'il s'en fût retiré, et qu'Euric eût voulu retourner encore vers elle, n'eussiez-vous pas blâmé Alcidon d'avoir désobéi à votre commandement ? »

— « Je pense que oui )>, dit-elle.

— « Or écoutez donc, reprit alors le druide, vous Daphnide, et vous Alcidon. Le grand Thau-

3l8 UN ÉPISODE

tatès, qui, par amour, a fait tout cet univers et par amour le maintient, veut non seulement que les choses insensibles, encore que contraires, soient unies et entretenues ensemble par liens d'amour, mais les sensibles et les raisonnables aussi. Et c'est pourquoi, aux éléments insensibles, il a donné des qualités qui les lient ensemble par sympathie : aux animaux, l'amour et le désir de perpétuer leur espèce ; aux hommes, la raison qui leur apprend à aimer Dieu en ses créatures, et les créatures en Dieu. Or, cette raison nous enseigne que tout ce qui est aimable se doit aimer selon les degrés de sa bonté, et, par ainsi, ce qui en aura plus devra aussi être plus aimé. Et toutefois, d'autant que nous ne sommes point obligés à cet amour, sinon en tant que cette bonté nous est connue, il s'ensuit que, plus le bon est reconnu, plus aussi doit-il être aimé. Mais puisque Dieu a fait toute chose pour l'amour, et que la fin de quelque chose est toujours plus parfaite, nous pouvons aisément juger que, puisque toutes les choses bonnes ont l'amour pour leur but, que de toutes l'amour est la meilleure. Or, connaissant cette bonté de l'amour, nous sommes plus obligés par les lois de la raison d'aimer l'amour que toute autre chose, et plus cet amour est reconnu, plus aussi le devons-nous aimer.

L'oracle qui vous a été rendu sur le différend qui était entre vous, vous reconfirme ce que je dis, car il est tel :

« Pour sortir de tant de peine, Dedans les forets, un jour.

Vous pourrez voir la fontaine De la Vérité d'Amour. »

C'est-à-dire : en Forez enfin, vous reconnaîtrez que véritablement vous vous aimez l'un l'autre, et lors vous sortirez de la peine où vous êtes. Car le grand Thautatès, qui vous a rendu cet oracle, sachant combien religieusement vous rendez ce que vous devez et à lui et à la raison, a bien cru que, soudain que vous seriez assurés de l'amitié l'un de l'autre, vous jugeriez être très raisonnables de vous aimer d'un amour égal à vos mérites. Et pour ce, Daphnide, vous voyez bien qu'Alcidon vous aime, car pourquoi désirerait-il si passionnément d'être aimé de vous, si véritablement il ne vous aimait ? Et vous, Alcidon, vous voyez bien l'amour de Daphnide envers vous, car pourquoi serait-elle jalouse de vous et de Clarinte, si l'amitié qu'elle vous porte n'était mère de cette jalousie ? Je vous ordonne, ou plutôt le grand Thautatès le vous commande, qu'oubliiez toutes les choses passées qui peuvent altérer vos bonnes volontés, et que, sans attendre de voir autre fontaine de la Vérité d'Amour, vous

VOUS réunissiez d'affection et rallumiez de sorte cet ancien amour, que, comme la connaissance que vous avez de vos mérites vous oblige à vous aimer d'une très grande affection, vous fassiez paraître que personne ne peut tant aimer que vous, puisque personne ne peut avoir plus de causes d'amour que le ciel en a mis et en l'un et en l'autre. »

A ce mot, Adamas, les prenant par la main et les mettant l'une dans l'autre : « Qu'éternelles, dit-il, puissent être ces unions ! »

Il est impossible de représenter les contentements d'Alcidon, qui se pouvaient dire des transports, ni de redire les remerciements que quelquefois il faisait au druide, et d'autres fois à Daphnide. Mais la modestie et l'honnêteté avec laquelle elle lui répondait témoignaient assez la vertu de la sagesse qui était en elle. Stiliane, Carlis et Hermante, qui étaient présents, reçurent un extrême contentement de celui d'Alcidon, car il avait ce bonheur, qui l'accompagnait partout, d'être aimé de tous ceux qui le voyaient, de sorte que tous s'en vinrent réjouir avec lui, comme de la meilleure fortune qui lui eût pu arriver.

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