SUR LA MORT DU GRAND EURIC
« Quand enfin des guerriers celui qui tout dispose Voulut qu'en son midi se couchât le soleil Et que jamais depuis Ton n'en vît le réveil. » Ainsi disait Daphnide au cercueil qu'elle arrose,
« Puisqu'ici, mon soleil, ta lumière est enclose, Puisque c'est pour toujours qu'on se cache à mon œil, Reçois ces tristes vœux que, témoins de mon deuil, Je ne romprai jamais qu'en toi je ne repose :
Les pleurs qui, de mes yeux, voileront le flambeau, Les plaisirs que j'enterre en ton même tombeau, Les désirs étouffés dont fut mon âme atteinte,
L'amour qu'en un regret je change pour toujours, Témoigneront en moi, de nos pures amours, L'ardeur vivo à jamais, étant la flamme éteinte (1).
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Or, mon père, continua Daphnide, pour laisser ces tristes ressouvenirs qui ne peuvent que vous être ennuyeux, et pour reprendre le sujet que j'avais commencé, je vous dirai que, cependant que j'étais toute en pleurs et que je ne pouvais trouver ni repos ni consolation en mon âme, ne voilà pas ce cruel (il faut que je donne ce nom à Alcidon), ne le voilà pas, dis-je, qui, pour surcharge de peine, laisse tout à coup sa Clarinte, et s'en revient aussi effrontément vers moi, comme si jamais il ne s'était donné à autre personne ! J'avoue que je demeurai étonnée de le voir, sans rougir, me parler avec la même confidence et avec les mêmes paroles qu'auparavant. Mais je fus encore plus offensée, me semblant que c'était bien abuser de ma bonté, après m'avoir si mal traitée (car il n'y a rien qui offense plus une femme que de la quitter pour en aimer une autre), de le voir revenir si effrontément vers moi, et, sans me demander pardon de l'outrage qu'il m'avait faite, me parler de son amour et de sa passion. Je supportai deux ou trois fois ses discours sans lui répondre. Je crois qu'il attribuait ce silence à la grande douleur que je devais ressentir pour la perte que je venais de faire. Mais enfin, voyant qu'il continuait, la patience m'échappa ; je fus contrainte de lui dire :
— (( Cessez, je vous supplie, Alcidon, de me tenir ces langages, qui ne sont plus de saison entre nous. Si, par le passé, ils nous ont été permis, maintenant que nous sommes, et vous et moi, si changés de ce que nous soûlions être, il n'y a pas apparence de les continuer. »
Il me voulait répondre, mais, l'empêchant avec une main que je lui mis contre la bouche, je continuai :
« Oui, Alcidon, nous sommes changés, et vous et moi. Moi, parce qu'autrefois j'ai cru que vous n'aimiez qu'une seule Daphnide, et maintenant je sais assurément le contraire. Et vous, parce qu'autrefois vous étiez tout à moi, et maintenant c'est la belle Clarinte qui vous a possédé. Mais qu'elle jouisse paisiblement de cette acquisition. Je vous promets, Alcidon, que, tant s'en faut que (^) je la lui débatte (^), je prierai le ciel qu'il la lui continue mille siècles. »
Alcidon montra bien un grand étonnement, et de se vouloir justifier envers moi de ce que je l'accusais. Mais, étant si certaine de la vérité, et ses paroles et ses discours m'émouvaient (c) plutôt au dépit qu'à l'amour. Depuis (car alors, voyant qu'il ne cessait de parler, je le laissai
(il) Bien loin que, (b) Dispute.
c) Portaient.
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tout en colère) il fit en sorte qu'un matin il me surprit que je n'étais point encore du tout habillée, et que, de fortune, il n'y avait dans la chambre que Carlis et Stiliane, qui sont, mon père, ces deux belles filles que vous voyez. Et parce. qu'elles étaient fort familières avec nous, et que même elles s'étaient aperçues de ce qui s'était passé du temps qu'Euric vivait, ni lui ni moi ne nous cachions guère d'elles. Il se met d'abord à genoux, proteste qu'il ne s'en lèvera jamais, si je ne lui promets de l'écouter patiemment en ses justifications, et qu'après il veut bien que j'ordonne, et de sa vie, et de son contentement, tout ce qu'il me plaira.
Moi, qui étais déjà assez tourmentée de mon malheur, je n'avais guère d'envie d'ajouter à mes déplaisirs les importunités que je prévoyais, et, opiniâtre en cette résolution, je ne voulais point l'écouter, sachant assez que les hommes d'esprit ne manquent jamais de paroles quand ils veulent persuader ce qu'ils désirent, et même (=^) Alcidon, duquel je n'ignorais ni le bel esprit ni la grâce. Et je craignais que je ne tournasse à m'embarrasser de bonne volonté avec une personne qui m'avait si indignement quittée pour une autre. Enfin, et Carlis et StiUane, oyant
Et de même.
notte dispute, me dirent que le juge était injuste, qui condamnait la partie sans l'ouïr.
— « Il est vrai, leur répondis-je, mes chères amies, mais si vous aviez épreuve (a) comme moi combien sont puissants les discours de celui que vous voulez que j'écoute, vous me conseilleriez de leur fermer l'oreille, mieux que ne fait le serpent à ceux de l'enchanteur. Toutefois, puisque vous l'ordonnez ainsi, je veux donc que vous soyez obligées à m'assister en tout ce qui m'en peut advenir. »
Et, me l'ayant toutes deux promis, il se releva et nous nous assîmes sur le pied de mon lit, où il parla tant et se sut si bien excuser que, non point contre m^on opinion, car je me doutais bien qu'il les gaignerait (b), elles furent presque tout à fait pour lui. Et parce que je savais assez que ee n'était que des propos bien arrangés et des excuses bien fardées, mais sans aucune vérité, je résistai, de sorte qu'enfin nous nous résolûmes de recourir à l'oracle. Il nous répondit ainsi :
« Pour sortir de tant de peine, Dedans les forêts, un jour, Vous pourrez voir la fontaine De la Vérité d'Amour. »
(a) Eprou<^é.
(b) Gagneraient.
Cette réponse, assez obscure pour nous, qui n'avions guère de connaissance de cette contrée, et point du tout de la fontaine de la Vérité d'Amour, nous mit en peine. Et parce qu'Alcidon voulait, pour mieux dissimuler, me montrer un très grand désir de me faire voir la vérité de son affection, il s'enquit de tant de côtés qu'enfin il apprit des nouvelles de cette fontaine, et ne nous laissa jamais en paix qu'il ne nous eût fait résoudre à ce voyage. Je vous avouerai bien, mon père, que son importunité put beaucoup pour m'y disposer, mais l'une des principales raisons qui me le fit faire fut pour éloigner, pour quelque temps les lieux où je pouvais avoir de si cuisants regrets de la perte que j'avais faite, me semblant que, quand j'en serais loin, je n'en aurais pas les ressouvenirs si vifs ni si pressants. Et à cela s'ajouta encore la curiosité de voir s'il était vrai que cette contrée fût si heureuse, ou plutôt ceux qui y habitent, comme, alors que je m'en enquis, l'on me voulut faire entendre. Car l'on me disait des merveilles de la beauté du lieu, de là douceur de l'air, de la quantité des rivières et du bien qu'elles rapportaient, soit à la félicité des campagnes, soit à l'abondance des poissons. Mais, quand on me racontait la douce vie des bergers et bergères de Loire, de Furant, d'Argent et de Serant, mais surtout de Lignon,
je demeurais ravie et étonnée que toute l'Europe ne vînt habiter en Forez, ou que la Forez ne s'étendît par toute l'Europe. Pour savoir donc si cette renommée était véritable, je consentis à ce voyage. Et parce que nous sûmes que presque tous y allaient vêtus en façon de bergers et bergères, et aussi ne désirant pas être reconnue, nous nous déguisâmes de la sorte que vous nous voyez, nous semblant qu'il était plus à propos, tant pour ces raisons que pour n'être point obligées à traîner une plus grande suite de personnes après nous.
Vous avez ouï, mon père, non seulement notre vie passée et notre différend, mais encore le sujet de notre voyage et de notre déguisement. Il ne reste maintenant sinon que, suivant votre prudence ordinaire, vous nous donniez, et les adresses pour voir cette fontaine, et les conseils desquels vous avez accoutumé de consoler ceux qui vous les demandent et qui en ont besoin comme nous. »
Ainsi finit la belle Daphnide, laissant Adamas extrêmement satisfait, et de sa prudence, et de son bel esprit. Et parce qu'il vit qu'elle attendait sa réponse, après s'être rassis dans sa chaire et avoir quelque temps pensé à ce qu'il avait à lui dire, il lui parla de cette sorte :
— « Qui est celui, Madame, qui n'a ouï parler
LES AMOURS DALCIDON 297
du grand Euric, et qui, parmi les merveilles de sa vie, n'a admiré la puissance que la beauté de Daphnide a eue sur son âme ? Je crois que le Gange et le Tyle ^ en ont ouï si souvent discourir, que vos noms y sont aussi connus que parmi les Gaules. Mais j'avoue que la présence, qui a accoutumé de diminuer l'opinion que la renommée nous donne des choses absentes, me fait voir que celle de la beauté et du mérite de la belle Daphnide est beaucoup moindre que la vérité. Je loue Dieu que ma maison ait été honorée de vous recevoir, mais plus encore que je sois si heureux que de vous pouvoir rendre quelque service. Car, et c'est sans flatterie que je le dis, je n'eus jamais plus d'affection au service d'Amasis et de Galathée que j'en ai pour vous et pour Alcidon, et j'estimerai le jour heureux, qui me fera naître le moyen de vous faire voir par effet la vérité de ce que je dis. Et quant à ce que vous me demandez, que je vous conseille sur la réponse de l'oracle, je ne vous puis dire à cette heure autre chose, sinon que, pour la fontaine que vous cherchez, il est impossible que vous en receviez le bénéfice qu'il semble de vous promettre, qu'il ('^) n'arrive pour le moins de grandes choses. Car, Madame, il faut que vous sachiez que cette
(a) Sans qu'il.
298 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
fontaine, comme je vous ai dit, est véritablement en ce pays, et non pas fort loin de cette maison. Mais il y a quelque temps qu'à cause de Clidamant et de Guyemants, un savant druide l'enchanta et y mit des gardes qu'il est impossible de forcer, tant parce que ce sont des animaux qui naturellement ne peuvent être surmontés qu'avec une très grande peine et un très grand péril, que d'autant qu'ils y sont retenus par enchantement. Et comme je vous en ai déjà discouru, tels charmes ne peuvent être défaits que par le sang et la mort du plus fidèle amant et de la plus fidèle amante qui se puissent trouver. »
— « Et quels sont ces animaux ? interrompit Alcidon. Car s'il îie faut que mettre la vie pour témoigner à cette belle dame que véritablement je l'aime et l'ai toujours aimée, je suis prêt à la donner de bon cœur. »
■^— « Si vous trouviez, dit en souriant le druide, comme je vous ai dit une autre fois, aussi bien la fidèle amante, que vous êtes disposé à faire le personnage du fidèle amant, peut-être pourrie^-vous, avec la perte de votre vie, donner la vue de cette fontaine à la belle Daphnide. Mais je crois que malaisément pourre^-vous rencontrer qui vous veuille vous y tenir compagnie. Et cela n'étant pas, laissez ce dessein, et assurez-vous,
sur ma. parole, qu'il n'y a force ni adresse humaines qui en puisse venir à bout par autre moyen que par celui qui a été ordonné en faisant le sort. Il y a deux lions, les plus grands et les plus furieux qui aient jamais été vus, et deux licornes, les plus hardies et les plus agiles qu'on saurait voir. Ces quatre animaux sont de telle sorte opiniâtres à garder ce qui leur a été donné en charge, que jamais ils n'abandonnent l'entrée de la caverne où est cette fontaine, si ce n'est que l'un des lions va quelquefois chercher à manger dans la forêt voisine pour tous deux. Car, pour les licornes, elles se paissent d'herbes et de feuilles, comme les chevaux ou les cerfs. Et c'est une chose étrange que ces animaux, quoique très furieux de leur naturel, ne font toutefois mal à personne ^qui ne recherche point l'entrée de la fontaine, de sorte que les petits bergers ne s'en étonnent non plus que si c'étaient des chiens. Mais quand on fait semblant d'approcher un certain pilier, qui est planté assez près de l'entrée, vous voyez ces lions se hérisser, grincer les dents, étinceler des yeux et se fouetter de leurs queues, et les licornes frapper la terre du pied, baisser leurs têtes comme soldats qui présentent leurs piques, et si furieusement qu'il n'y a personne qui ne s'en effraie.
Il ne faut donc point penser à la force. Mais,
d'autant que je sais bien que le grand Thautatès n'est point menteur, et que, par son oracle, il vous a répondu que vous pourriez voir un jour dans la Forez la fontaine de la Vérité d'Amour, il est bien à propos, ce me semble, que nous discourions un peu sur ce sujet. Car ses oracles ne sont jamais faux, mais bien souvent l'interprétation est celle qui nous trompe, parce que quelquefois il les faut entendre selon la parole pure et nette, et d'autres fois allégoriquement. Pour venir maintenant à l'intelligence de celui qui vous a été donné, pour le prendre selon la parole, j'espérerais que bientôt l'enchantement de la fontaine pourrait être défait, si ce n'était que ce mot : lin jour me semble parler d'une chose qui est encore bien éloignée. Car c'est ainsi que nous avons accoutumé de dire, quand nous souhaitons de voir quelquefois arriver ce qui nous semble trop long à venir. Et cette considération me fait dire que peut-être l'oracle doit être entendu de l'autre sorte, laquelle j'expliquerais ainsi :
La propriété de la fontaine de la Vérité d'Amour est de faire voir si véritablement l'on aime. Donc, toutes les choses qui nous peuvent faire voir la même chose, peuvent être avec raison dites, pour ce particulier-là (•'^), la fontaine de la Vérité
Ce détail, ce irait particulier.
LES AMOURS d'aLCIDON 3OI
d'Amour, c'est-à-dire faisant le même effet que ferait cette fontaine. Le temps, les services et la persévérance le peuvent faire. Il s'ensuit donc que le temps, les services et la persévérance sont cette fontaine de laquelle nous parlons. Et ce qui me fait plus arrêter en cette opinion, c'est ce mot : un jour. Car cela dénote une longueur de temps qui apporte les occasions de faire service et donne le loisir de montrer la persévérance. De dire pourquoi l'oracle, parlant par allégorie, a plutôt particularisé {^) la Forez que la province des Romains, puisque là, aussi bien qu'ici, le temps pourrait faire ces mêmes effets, il sera peut-être bien m.alaisé d'en dire la raison. Et toutefois, puisqu'aux oracles, qui sont les paroles des dieux, il faut croire qu'il n'y arien de superflu ni de défaillant, je penserais que" cette contrée eût été élue pour deux occasions. L'une, pour vous éloigner d'un lieu où votre qualité, vos affaires et ceux de vos amis et parents vous pourraient tellement distraire, que la moindre partie de ce temps, qui doit être employé à vous faire avoir cette connaissance, serait celle qui vous resterait pour vous en servir en ce que l'oracle commande, au lieu qu'étant ici libres et sans contrainte, tout le temps sera vôtre. L'autre, et
Désigné en parliculi
.que je crois être la plus véritable, c'est que le Ciel, qui montre de vouloir votre contentement, vous ordonne le séjour de cette contrée pour quelque temps, afin que, par la conversation ordinaire de ces sincères bergers et bergères, vous reconnaissiez mieux la sincérité de l'affection qu'Alcidon vous porte, ou que, s'il est autrement, la fausseté et la dissimulation en soit tant plus tôt et tant plus aisément découverte. Car il n'y a rien qui fasse mieux paraître la blancheur qu'en lui opposant quelque chose de bien noir. Je conclus donc : que ce soit d'une sorte ou de l'autre que l'oracle doive être entendu, vous devez demeurer quelque temps en cette contrée, tant pour voir si l'enchantement cessera, que pour avoir le loisir de reconnaître la vérité dp l'affection d'Alcidon, auquel cependant je donne toute sorte de bonne espérance, car il faut croire que les dieux sont comme les mires, qui ne s'amusent point à donner des remèdes aux maladies incurables. Je veux dire que, s'ils eussent reconnu que la colère de Daphnide eût dû être perpétuelle, ils ne lui eussent pas proposé ce remède. )>
Ainsi finit son discours le sage druide. Et parce que Daphnide faisait paraître de se vouloir lever, Adamas en fit de même. Mais Alcidon le retint, qui le supplia de faire rasseoir Daphnide,
afin qu'il pût, en sa présence, lui dire quelque chose qui lui était de très grande importance. Et lors, quoique presque par force, le druide l'ayant arrêtée, Alcidon reprit la parole de cette sorte :
— « Celui, mon père, qui, pour montrer que son épée était plus aiguë que toutes les choses qui se pouvaient imaginer, répondit qu'elle l'était encore plus que la calomnie, nous voulait faire entendre qu'il n'y a rien qui perce et l'âme et le cœur avec une plus profonde blessure. Et véritablement je l'ai ressenti plusieurs fois, puisqu'il plaît ainsi à ma fortune et à cette belle. Mais il y a longtemps que l'outrage ne m'en a été si cuisant qu'il l'est à ce coup, tant pour connaître qu'elle continue cette mauvaise opinion qu'elle a conçue de moi, que pour me voir blâmer devant une personne telle que le sage Adamas. Et parce que je sais bien qu'un blâme qui n'est point vérifié tient lieu de vérité, et que j'aimerais mieux la mort que de la voir vivre ^vec cette opinion, je vous supplie. Madame, de me permettre que je puisse dire en ma défense ce que chacun est obligé pour la vérité. »
Et parce que le druide lui répondit qu'il était raisonnable, et que même c'était commencer d'employer le temps ainsi qu'il semblait que l'oracle l'avait ordonné, il continua de cette sorte :
« Cette belle Dsme a pris la peine de vous raconter, mon père, assez au long la suite de ma misérable fortune, et j'avoue qu'elle a dit la vérité en tout ce qui est de mes actions, sinon lorsqu'elle en a voulu faire quelque jugement. Mais alors elle me permettra de dire qu'elle a bien fait paraître que l'œil ne peut voir quelque chose d'autre couleur que de celle qu'est le milieu par lequel passe sa vue. Car, ayant l'esprit préoccupé, ou de l'amour du roi, ou de l'ambition, elle ne pouvait juger que de la même sorte. Et par ainsi toutes les choses qu'elle voyait en moi lui semblaient telles qu'elle les voyait en elle. Hélas ! Daphnide, que c'est bien avec regret que je vous fais cette reproche {^)y et que je voudrais bien la pouvoir rendre fausse avec mon sang et avec ma vie ! Mais, et par les effets, et par les paroles, vous ne l'avez témoignée que trop véritable. Quand vous me commandâtes avec tant de protestations d'amitié de rechercher Clarinte, quelles furent les promesses que vous me fîtes ? Vous les avez ouïes, mon père, car elle les a fidèlement rappottées, et les raisons aussi pour lesquelles elle jugeait qu'il était nécessaire que je recherchasse Clarinte. Et toutefois
(a) Reproche est souvent féminin clans l'ancienne langue.
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je ne laisserai de les retoucher, pour vous en rafraîchir la mémoire. « Si l'on me ruine, dit-elle, auprès d'Euric, vous le serez de même, parce que notre fortune est conjointe ensemble. « Mais de quelle ruine me menace-t-elle } De m'éloigner de la cour avec elle! « Si Clarinte, dit-elle, vient à bout de ses desseins, jugez comme elle nous éloignera de la cour ! » Hé quoi ! Daphnide, est-il possible que, de passer le reste de vos jours avec une personne qui vous aime, et qui vous aime comme je fais, soit un supplice tant insupportable que vous le dites } Ah ! que si vos paroles n'eussent pas été plus artificieuses que véritables, et que l'amour eût eu autant de pouvoir sur vous que l'ambition, vous ne m'eussiez jamais ordonné de rechercher celle qui ne s'efforçait de ruiner que cette sacrée ambition, qui est cause de tous mes déplaisirs. Au contraire, vous eussiez embrassé, pleine de contentement, cette occasion qui nous eût redonnés à nous-mêmes, et qui nous eût fait vivre ensemble à longues années.
Mais je vous supplie, mon père, voyez la plaisante excuse pour m'éloigner d'elle : « Vous n'êtes point ignorant, dit-elle, de combien de grâces le ciel et la nature vous ont relevé pardessus le reste des hommes. Si vous recherchez Clarinte, elle en ressentira les effets, et, soudain, méprisant Euric et toute son ambition, elle se
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donnera toute à vous ! )) O Amour ! ne me doistu pas la vengeance de cette trompeuse flatterie ? Elle me veut persuader que Clarinte quittera cette même ambition, qui est cause que Daphnide me rejette et me donne à une autre. Mais pourquoi peut-on penser qu'elle me veuille ainsi éloigner d'elle ? Est-ce pour quelque haine qu'elle me porta, ou pour quelque importunité que je lui rendis ? Nullement, mais par la seule raison qu'elle-même allègue : « Euric, dit-elle, voyant que vous la recherchez et qu'elle le souffre, la dédaignera et s'en retirera. » Voilà, mon père, le seul sujet de toute cette longue et artificieuse harangue. Elle pense que le roi ne l'aimera point tant qu'elle souhaite, ou peut-être qu'il se fâchera, s'il n'est entièrement assuré que je ne pense plus en elle. Et voilà qu'elle me veut donner à Clarinte, afin qu'il s'en aperçoive tant plus tôt. Eh bien ! je ne plains pas, ni le temps que j'y ai employé, ni les soins et la peine que j'en ai eus, puisque c'a été en lui obéissant.
Mais, mon Dieu, n'ai -je pas sujet de me douloir qu'elle m'ait déçu par ses discours pour m'éloigner d'elle, qu'elle m'ait abusé de promesses pour m'y arrêter, et, qu'à mon retour elle m'ait accusé de la faute qu'elle a faite } « Je vous jure, dit-elle, devant le Dieu qui punit les faux serments, que toute la peine que vous emploierez
à la recherche de Clarinte sera mise par moi sur mon compte, et que ce sera moi qui vous en paierai. » Est-il possible, Daphnide, que vous ayez proféré ces paroles et que maintenant vous vous plaigniez de la recherche que j'ai faite avec tant de soins à cette Clarinte, puisque vous les deviez mettre sur votre compte, et que c'était vous qui m'en deviez payer ? N'avais-je pas raison de rendre le compte de mes services le plus grand qu'il m'était possible ? « Mais, me direz-vous, lorsqu'Euric en perdit la fantaisie, vous ne deviez plus vous y arrêter, car ne savezvous pas que l'occasion se changeant doit aussi diversifier les entreprises? » J'avoue, Madame, que l'effet cesse lorsque cesse sa cause ; mais puisque le roi s'était distrait de l'amitié qu'il portait à Clarinte pour la recherche qu'il reconnut que je lui faisais, si j'eusse laissé cette recherche, pourquoi ne peut-on pas juger avec raison que peut-être il eût renouvelé cette amitié, et cette dernière faute eût été pire que la première. Mais, belle Daphnide, si vous aviez volonté que je revinsse, que ne me le commandiez- vous ? Pouviez-vous croire de n'avoir une entière puissance sur moi, puisque vous en aviez fait des preuves si signalées ?
Mais voici une plaisante accusation : « Soudain, dit-elle, qu'Euric est mort, le voilà qui laisse
sa Clarinte, et, sans me demander pardon, s'en vient aussi effrontément à moi comme si jamais il ne s'était donné à personne. » Qu'est-ce que désormais il te faut faire, infortuné Alcidon, pour rendre témoignage de ta fidélité, puisque ce qui en doit rendre plus de preuve est pris pour assurance du contraire ? Je sers Clarinte par commandement et contre ma volonté, et seulement, comme disait Daphnide, par raison d'État, afin qu'Euric s'en dégoûte ; et l'on trouve étrange qu'Euric étant mort, meure aussi en même temps cette feinte recherche, et que je l'enterre dans le même tombeau. Et si j'eusse fait autrement, n'eussé-je pas fait paraître que j'y avais quelque autre dessein ? « Mais il fallait, dit-elle, me demander pardon, avant que retourner à vivre comme de coutume avec moi. » Bon Dieu ! est-il possible que celle qui m'a promis des paiements et des récompenses pour faire ce qu'elle m'a commandé, veuille qu'au lieu du loyer, je lui demande des pardons } Et de quoi. Madame, vous plaît-il que je le vous demande ? « De ce que vous avez servi, direz- vous, Clarinte. » Mais vous me l'avez commandé, et commandé encore, avec promesse de récompense. « Mais pourquoi, me direz-vous, avez- vous si longtemps continué ? » Mais pourquoi, Madame, n'eussé-je pas continué si longtemps, puisque j'attendais tou-
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jours VOS commandements ? Ne pourrait-on pas faire cette même reproche au forçat qui est attaché dans la galère, et de qui la liberf^ dépend de la volonté d'autrui ? Et si on lui demandait : « Pourquoi as-tu demeuré si longtemps en cette captivité ? », n'aurait-il pas raison de dire : « Mais pourquoi m'y avez-vous laissé si longtemps ? )) Vous dites que vous saviez bien que j'avais aimé Clarinte et tâchez de rapporter quelque particularité. Et si cela est, et que cette affection vous déplût, pourquoi me commandiezvous de la servir ? N'est-ce pas pour montrer que l'ambition, en vous, avait plus de pouvoir que l'amour ? Et n'avouerez-vous pas que, puisque, comme vous dites, j'en faisais difficulté, l'amour était plus fort en moi que votre ambition ? Car toutes les raisons que vous m'alléguâtes pour m'éloigner de vous n'étaient qu'en faveur de cette exécrable ambition ; et si l'amour que vous dites que je portais à Clarinte avait quelque force en moi, pourquoi fis-je tous les refus de la servir qui me furent possibles ? Et pourquoi, aussitôt que le prétexte, que vous aviez pris, d'Euric fut perdu par sa mort, laissai-je cette Clarinte que vous me reprochez ? Quelle occasion en avais-je plus grande après la mort d'Euric, si ce n'était celle, que j'ai véritablement alléguée, de ma seule affection ? Si Clarinte m'avait plus mal traité
que de coutume, si elle avait fait quelque nouvelle élection, ou qu'il y eût eu quelque mauvais ménage entre'elle et moi, il y aurait quelque sujet de soupçonner que ce fût pour cela que je fusse revenu vers vous. Mais puisqu'elle ne m'en avait point donné de sujet, que pouvez-vous penser qui me l'ait fait quitter, que la seule affection que j'ai conservée inviolable pour vous ?
Mais, mon père, peut-être que vous me pourriez demander aussi pourquoi la belle Daphnide, qui m'avait autrefois fait paraître tant de bonne volonté, et avant, et durant l'amitié d'Euric, même au péril de toute sa fortune, aurait, après la mort de ce prince, changé cette volonté envers moi et ne m'aurait pas voulu recevoir. Car il n'y a pas apparence qu'une dame si accomplie et si pleine de jugement change ainsi d'humeur sans occasion ; de sorte qu'il y a apparence qu'elle ait reconnu en moi cette faute de laquelle elle m'accuse. Nullement, mon père. Mais en voici la raison, et ses paroles mêmes nous l'ont découverte : il est vrai qu'au commencement elle a aimé ce prince par ambition, et, comme elle disait, par raison d'État. Mais faut-il trouver étrange si l'on se brûle, quand on met le doigt dans le feu ? Il faudrait plutôt s'étonner si Ton ne se brûlait pas, car ce serait contre nature. Le
grand Euric était véritablement un prince si accompagné de toutes les grâces qui peuvent faire aimer, que cette belle dame peu à peu en fut éprise sans y penser, et, au lieu de l'aimer comme elle disait, elle l'aima comme il méritait. Et pour montrer que je dis vrai, voyez, mon père, quels déplaisirs furent ceux qu'elle eut de sa perte, quels ressentiments en a-t-elle conservés jusqu'ici. Qui ne jugera que ce sont des effets d'une véritable et très ardente affection ? Je ne les veux pas remarquer par le menu, car ce n'est que rendre ma plaie plus profonde. Mais elle me permettra bien de vous dire des vers qu'elle fit quelque temps après, lors, comme je crois, que je la recherchais avec trop d'importunité. Ils sont tels :