LES
JE sais bien, mon Père, que le grand Tautatès fait toutes choses pour notre mieux, car nous aimant comme l'œuvre de ses mains, il n'y a pas apparence qu'il défaille {^) d'amitié envers nous. Mais si me permettrez vous de dire (^) que tout ainsi que les médecines que l'on -fait prendre au malade pour sa santé ne laissent d'être amères et difficiles à avaler, de même, ces coups que nous recevons de la main du grand Dieu, encore qu'ils soient pour notre bien, ne laissent d'être bien pesants à qui les reçoit, et que celui qui se plaint de ce que Dieu ordonne, manque véritablement à ce qu'il doit ; mais que celui qui gémit et se deult (^) de l'aigreur des coups, ne fait que payer les tributs de sa faiblesse
(a) i\Ianque.
(b) Mais, vous me permctlrez lien...
(c) Désole.
(Les notes numérotées renvoient à la fin du volume.)
et de son humanité. J'avoue que les biens que j'ai reçus de sa main sont sans nombre et que les faveurs surpassent de beaucoup les adversités que j'ai eues ; mais, d'autant que nous sommes plus sensibles au mal qu'au bien, je suis contrainte de dire que les déplaisirs que j'ai reçus m'ont presque effacé la mémoire de mes bonheurs, et que, pour ce sujet, étant résolue de me retirer des orages du monde, il n'y a rien eu qui m'en ait empêchée, que la poursuite que ce chevalier m'a faite, que je nomme importunité quand je parle à lui, mais qu'à vous je puis, avec plus de vérité, appeler du nom d'opiniâtreté. Et parce que c'est l'occasion qui nous conduit en cette contrée, je vous suppHe, mon père, de me permettre de vous raconter ce qui s'est passé entre nous afin que, la fontaine de la Vérité d'Amour nous étant interdite, nous puissions, par votre bon conseil et avis, sortir de la peine où nous sommes tous deux {').
Sachez donc que Thierry, ce grand roi des Visigoths, étant si honorablement mort en la bataille donnée aux champs Catalauniques contre Attile, il laissa plusieurs enfants après lui, non seulement successeurs à sa couronne, mais à son courage et à sa valeur. Celui qui recueillit sa succession le premier fut Torrismond, son fils aîné. Celui-ci étant reçu et couronné dans Tou-
louse, fit dessein de mettre son principal étude (^), non seulement à étendre les limites de son royaume, mais aussi à le rendre plein de chevaliers et de dames les plus accomplis qu'il lui serait possible. Et il sembla que le ciel, en même temps, se plût d'aider et favoriser cette volonté, car jamais Ataulfe ni Wailla, ses prédécesseurs, ni même le grand Thierry, son père, n'avait eu tant d'accomplis chevaliers, ni tant de belles et sages dames que ce grand et généreux roi. Ma fortune voulut qu'en ce temps-là je fus menée à la cour par ma mère, qui y était retenue par les charges que mon père y avait. Je ne pouvais avoir alors que quinze ou seize ans, mais j'avouerai bien que je ne cédais à autre de mon âge en la bonne opinion de moi-même : fût {^) pour l'assurance de ma beauté (que la flatterie des hommes qui m'approchaient m'avait donnée), fût pour l'amour que chacun porte à soi-même (qui me faisait juger toutes choses plus parfaites en moi qu'aux autres). Tant y a qu'il me semblait que j'attirais les cœurs aussi bien que les yeux de tous ceux qui étaient en la cour. Le roi même, qui était l'un des plus accomplis princes qui eût jamais été entre les Visigoths, n'avait point désagréable de me voir et de me caresser, mais,
(a) Elude a été masculin jusqu'au xvii^ siècle.
(b) Fût-ce... jùt-ce.
66 UN ÉPISODE DE L'aSTRÉE
d'autant qu'il n'y avait point de conformité en nos âges, il se retira de moi, considérant bien que cette amour était plus propre et convenable à un plus jeune qu'il n'était pas (^).
En ce même temps, Alcidon était auprès de lui, et je puis dire sans le flatter, encore qu'il soit ici, que c'était le soleil de la cour, et que la beauté de son visage, la parfaite proportion de sa taille, son adresse, sa bienséance en toutes choses, sa douce humeur, sa courtoisie, sa valeur, la vivacité et gentillesse de son esprit, sa générosité et, bref, tant d'autres perfections qui le rendaient recommandable, lui acquéraient, au jugement de tous, l'avantage en toutes choses sur tous les plus relevés et estimés de son temps. Aussi le roi, qui était infiniment désireux que sa cour éclairât {^) par toute l'Europe, et que les grands et vertueux desseins de ses chevaliers la rendissent plus recommandable aux autres nations, voyant le mérite d' Alcidon en cette tendre jeunesse, en voulut prendre un soin particulier, s'assurant bien que, si cette plante était soigneusement cultivée, il en naîtrait des fruits si doux et si estimables, qu'il en recevrait du contentement et sa cour de la gloire.
Ne rougissez point, Alcidon, de m'ouïr parler
fa) Qu'il n'était.
(b) Brillât.
de' vous si avantageusement en votre présence Je veux, dit-elle, se tournant vers lui, que vous sachiez que la haine que justement je vous porte ne m'empêche pas de voir ni de dire la vérité. » Et parce qu'elle s'arrêta, comme si elle eût voulu qu'il répondît : « C'est, dit-il, ce qui m'étonne, que vous voyez en moi des choses si cachées que peut-être tout autre qui me connaîtra bien vous contredira, et que vous ne veuillez voir ni croire mon extrême affection, et même étant telle qu'autre que vous qui me connaisse ne la peut ignorer. Et quand j'ai longuement débattu cela en mon âme, enfin je n'en puis trouver autre raison, sinon que peut-être vous êtes de l'humeur de ceux qui louent toujours ce qui est à eux, et, lorsqu'ils s'en veulent défaire, c'est lors qu'ils font paraître de l'estimer davantage. « — « Nous viderons, dit-elle, ce différend une autre fois. » Et, reprenant le fil de son discours, elle continua de cette sorte :
(( Torrismond ayant fait dessein de rendre Alcidon le plus accompli qu'il lui serait possible, et sachant bien que les plus belles actions et les plus généreux desseins prennent naissance de l'amour, aiin de lui en mettre les semences en l'âme, il lui commanda de m'aimer et de me servir. Alcidon, qui n'était pas si jeune (encore qu'il n'eût à peine atteint la dix-huitièm.e année
68 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
de son âge) qu'il ne jugeât bien quelle faveur' le roi lui faisait, et que tout son avancement dépendait de lui obéir, se résolut de ne manquer aucunement à cette ordonnance, qui eut tant de force sur son âme que, comme si c'eût été un arrêt prononcé même par le destin, il se donna à moi autant qu'en cet âge il le pouvait être. Et parce que, pour nourrir (^') la jeunesse en tous les honnêtes exercices qu'il se pouvait, le roi faisait tenir le bal fort souvent, avec des courses de bagues, des joutes et des tournois, il advint que, bientôt après qu'Alcidon eut reçu ce commandement, le bal se tint en la présence de Torrismond et de la reine. On avait de coutume de se parer quand le bal se tenait. De fortune (b), ce jour-là, comme si c'eût été à dessein, lui et moi nous nous trouvâmes vêtus de blanc. Et parce qu'il désirait faire connaître au roi combien il voulait obéir à ses commandements, lorsque le grand bal commença, il me vint prendre ; de quoi le roi s'aperçut, et, remarquant que la jeunesse de l'un et de l'autre ne nous permettait pas la hardiesse d'oser parler l'un à l'autre, il s'en prit à rire et dit à ceux qui étaient autour de lui : « Je ne sais qui a assemblé ce couple, mais si c'est la Fortune, elle montre en cela qu'elle n'est pas tant aveugle
(a) FAever.
(b) Par hasard.
qu'on la dit ; car je ne crois pas qu'il s'en puisse faire plus à propos. Ils sont aussi innocents que leurs habits le montrent, et je m'assure qu'ils n'ont pas eu encore seulement la hardiesse de se dire un mot. » Et il advint comme le roi le disait, car le jeune Alcidon (fût par honte ou par quelque étincelle d'amour qui, commençant de s'épandrc en son âme, le retint en ce respect), laissa passer tout le soir sans parler à moi, qui, de mon côté, étant encore sans dessein, ne l'y conviai point, mettant tout mon étude à étaler aux yeux de chacun les beautés que plusieurs, en me flattant, me disaient être en moi.
Depuis ce jour, cette affection s'alla bien augmentant, et avec tant de force que, si Amour pour moi lui liait le cœur, en échange il lui déliait bien la langue pour raconter et alléger son mal. Et j'avoue que ses mérites et ses services donnèrent tant d'éloquence à ses paroles, que je fus enfin persuadée qu'il m'aimait, et, peu après, qu'il méritait d'être aimé. Durant ce temps, il s'avança de sorte (-i) aux bonnes grâces de son maître, qu'il n'y avait charge auprès de lui, pour grande qu'elle fût, à laquelle il ne dût raisonnablement aspirer. Et de fait, après lui avoir donné un si libre accès auprès de sa per-
(a) De telle sorte.
sonne, qu'il n'y avait lieu si retiré qui lui fût interdit, il lui en donna une des plus belles de sa couronne, encore que peut-être son bas âge en eût éloigné quelque autre. Il est vrai que tant d'aimables perfections rendaient sa jeunesse si recommandable, que l'envie même de la cour ne blâma point l'élection (a) que le roi en avait faite. Mais, ô sage Adamas, dans le comble de ces prospérités, Torrismond connut bien puis après Q^) qu'il n'y a rien au monde de durable, et que la Fortune, qu'avec raison on peut peindre à deux visages, afin d'entremêler les maux aux biens, ne veut pas que les humains aient toujours la vue de l'un seulement, qu'au contraire elle leur montre tantôt l'un et tantôt l'autre, selon qu'il lui plaît de se tourner. Car ce grand roi, au milieu de son royaume et de toutes ses forces, fut m.alheureusement tué par un mire {^), que les Romains nomm.ent chirurgien. Ce méchant parricide étant appelé pour tirer du sang au roi, au lieu de le saigner comme on a accoutumé, lui coupa de sorte la veine qu'il ne put jamais étancher le sang, fût qu'il le fît par mégarde ou par méchanceté. Tant y a que le roi, voyant ce
(a) Choir.
(b) Ensuite. Descartes emploie encore cette ercpresslon pléonastique.
(c) Médecin.
malheureux accident, de colère prit un couteau de la main gauche et en tua le mire. Mais cela ne lui servit de rien, car il le suivit incontinent et mourut bientôt après, au grand déplaisir de tous ses sujets.
Jugez, mon père, si cette mort inopinée ne fut pas bien effroyable aux plus assurés, et à plus forte raison à ma mère et à moi. Elle fut cause qu'aussitôt que nous pûmes, nous nous retirâmes en la province des Romains, où était notre bien et nos maisons, craignant quelque tum.ulte dans ce royaum.e privé d'un si grand roi. Quant à Alcidon, son déplaisir fut tel que l'on croyait qu'il ne vivrait pas, et, sans que je le redise à cette heure, il sait bien que je ressentis ses ennuis et regrettai sa perte, comme notre amitié me le commandait, encore qu'il eût de telle sorte oublié, et moi, et les promesses d'amitié qu'il m'avait faites, que je n'eus jamais de ses nouvelles durant tout ce temps-là. A Torrismond succéda son frère Thierry, qui, en même temps, prit la couronne des Visigoths et le désir de l'augmenter. Et pour en trouver sujet, ayant su que le roi des Suèves voulait étendre ses limites dans l'Espagne (quoiqu'il eût épousé sa sœur), il lui manda que, s'il ne se désistait de cette entreprise, il s'y opposerait. De quoi Pichard ne faisant compte (c'est ainsi que s'appelait le roi des
Suèves), Thierry passa les Pyrénées, le combattit et le surmonta ('^). Thierry étant mort fort tôt après, Eutic, son frère, lui succéda, qui, par sa valeur, se soumit presque tous ses peuples révoltés. Et après, voyant que les Romains, qui nous appelaient leurs anciens amis et confédérés, nous voulaient soumettre comme le reste des Gaules, il tourna ses armes vers nous, je veux dire en la province des Romains.
Je ne m'arrêterai point à vous déduire par le menu ses victoires, puisque cela sert fort peu à notre discours ; je me contenterai de vous dire qu'après avoir pris la ville des Massiliens, il vint assiéger celle d'Arles, parce que, jusques eii ce temps-là, je n'avais point eu de nouvelles d'Alcidon, et il n'avait non plus eu de mémoire de moi que s'il ne m'eût jamais vue. Mais alors, comme s'il se fût éveillé d'un profond sommeil, il se ressouvint de m'écrire. Vous pouvez juger, mon père, si un jeune courage {^) comme le mien, je veux dire glorieux à outrance pour la bonne opinion que j'avais de moi-même, avait ressenti ce long silence que je ne saurais de quel nom appeler, ne me pouvant figurer que ce pût être mépris, me semblant que je valais trop pour être méprisée. Tant y a que, pensant plus souvent
(a) Défit.
(b) Cœur.
LES AMOURS DALCIDON 73
en lui (•') qu'il n'avait pas fait en moi ('^), j'avais cent et cent autres fois juré de ne me soucier plus de lui, et que, quand il reviendrait à moi avec toutes les soumissions qui peuvent être imaginées, je ne le regarderais jamais autrement que d'un œil indifférent. Et je ne nierai pas toutefois que cette perte ne me touchât l'âme de quelque déplaisir, lors principalement que nos enfances me revenaient en la mémoire, et que je tournais les yeux sur le souvenir qui m'était resté de ses mérites et de ses perfections. De sorte que, quand je reçus ses lettres, je demeurai irrésolue si je devais les lire ou les renvoyer cachetées. Enfin, il le faut confesser, l'amour surmonta le dépit ; car, je l'avoue, je l'avais aimé et ne m'étais pu encore si bien retirer de cette affection, que je n'y fusse assez engagée pour me convier à savoir de ses nouvelles et quel état je pouvais faire de lui. Je rompis donc le cachet et lus telles paroles :
Lettre d'Alcidon a Daphnide.
« Je ne sais. Madame, si vous ne reconnaîtrez plus cette écriture, ou si vous aurez encore
(a) A lui
(b) Qu'il n'avait pensé à moi.
mémoire du nom d'Alcidon, tant mes malheurs m'ont longuement éloigné de vous et empêché de vous en rafraîchir la mémoire par quelque bon service. Si vous vous en souvenez encore, et si la perte de deux maîtres tant aimés et les lointains voyages où les armes m'ont employé continuellement me peuvent servir d'excuse envers vous, je vous supplie, Madame, et par la mémoire du Grand Torrismond, et par la donation qu'il vous fit de moi, vouloir pardonner à mon silence et au long temps que je n'ai eu l'honneur de vous voir, attendant que je puisse, par votre permission, vous faire savoir de bouche les occasions qui m'ont privé de ce bien. Et si vous voulez surpasser entièrement mes espérances par vos faveurs, ordonnez-moi en quel lieu il vous plaît que je reçoive ce contentement, et vous verrez qu'Alcidon ne fut jamais plus à vous qu'il l'est encore, et que les fruits verts qu'il vous dédia vous ont été fi.dèlement conservés jusques en cette saison, que vous le trouverez moins incapable de vous faire service qu'en ce temps que vous lui fîtes l'honneur de le recevoir pour votre serviteur très humble. »
Que c'est ('^), sage Adamas, que des flatteries dont Amour abuse la jeunesse ! Je ne lus pas
(a) Ce que c'est !
LES AMOURS DALCIDON 75
si tôt cette lettre, qu'encore que je susse bien le contraire de ce qu'il m'écrivait, toutefois je ne consentisse incontinent à me laisser voir à lui. Il est vrai que, craignant la légèreté des hommes, et même des jeunes hommes, et particulièrement celle d'Alcidon, de laquelle les témoignages étaient encore assez vifs en ma mémoire, je fis dessein, au commencement, de ne me montrer point si volontaire à sa première supplication, mais de le laisser un peu en cette incertitude, afin de lui en donner plus de désir, sachant assez que l'amour aspire toujours à ce qu'il croit lui être le plus défendu. Et, en cette délibération, je mis la main à la plume pour lui faire une dédaigneuse réponse, et telle que son silence de deux ans pouvait mériter. Mais quelque démon, je ne sais si je le dois dire bon ou mauvais, m'en empêcha, me représentant le mérite d'Alcidon, sa jeunesse qui était excusable, les divers accidents qui étaient survenus durant ce temps-là, et, bref, les dépits qu'une affection méprisée fait concevoir en un jeune courage ; de sorte que, changeant mon premier dessein, je me résolus de le voir, en intention de lui faire après payer chèrement sa faute, si de fortune je le voyais bien embarqué à m'aimer. En cette résolution, je lui écrivis telles paroles :
76 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
RÉPONSE DE DaPHNIDE A AlCIDON.
« Ce n'est pas l'amour, mais la curiosité, qui me conseille de vous permettre de me voir. Ne prenez donc point le congé (a) que je vous en donne à votre avantage, mais soyez meilleur ménager de la faveur que vous recevez d'elle, que vous n'avez été de celles que votre enfance vous a fait avoir de moi. Et adieu. »
L'armée pour lors était autour d'Arles, et le grand Euric, ayant pris la ville des Massiliens, faisait dessein de forcer celle-ci et de se rendre maître de toute la province des Romains, et de ruiner et ravager tous ceux qui ne voudraient se soumettre à lui. En cette résolution, il renforce son armée et fait le dégât partout où il n'a pas espérance que ses armes puissent atteindre. Ce fut lors que le Venaissin, les Rois, les Tricastins, Arause, Albe des Helviens, Valence et plusieurs autres sentirent la fureur de ses armes, cependant qu'il s'opiniâtrait au siège de cette forte ville qui, comme chef de cette province, résistait plus que tout le reste, tant pour sa force naturelle
(a) Permission.
que pour le grand nombre de gens de guerre qui s'étaient jetés dedans.
Quant à mon père, lorsque nous sortîmes, ma mère et moi, de la cour, après la mort de Torrismond, il s'était retiré dans une place forte qu'il avait dans l'Aquitaine, la charge qu'il en avait et son âge le lui commandant ainsi, car il avait plus de deux siècles (^) . Ma mère, qui avait redouté la guerre, pensant la fuir, s'en était venue dans cette province des Romains, et ce fut là où depuis elle fut la plus forte. Il est vrai que, quand elle vit venir l'armée du grand Euric, elle se retira dans les extrémités du Venaissin, le long de la rivière de Sorgues, où elle avait une maison assez bonne et une de ses sœurs mariée, à quatre ou cinq lieues de là, avec un chevalier des principaux de la contrée.
Lorsque je reçus les nouvelles d'Alcidon, l'indisposition de ma mère me donna commodité de pouvoir disposer plus librement de moimême, car son mal procédant de son long âge, et non point d'autre maladie violente à laquelle les remèdes puissent apporter guérison, elle était bien aise que je me divertisse et passasse mon temps, tantôt à me promener le long de la rivière et tantôt à visiter mes voisines, dont la plupart étaient de mes parentes ou alliées. Je mandai donc de bouche à Alcidon, par celui qui m'ap-
yS UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
porta sa lettre, que s'il se trouvait à Lers, qui est un château situé sur le Rhône, le quatrième de la lune suivante, je le verrais, et que je choisissais ce lieu-là parce que je savais bien que le maître du logis était de ses amis et serviteur du roi Euric ; mais qu'il y vînt le plus secrètement qu'il pourrait, parce que si on savait qu'il y fût, outre la fortune (^) qu'il courrait pour être dans le pays de ses plus grands ennemis, encore ne me serait-il pas possible d'y aller, pour ne donner sujet aux envieux de médire. »
A ce mot, la belle Daphnide se tut pour quelque temps, et comme si elle eût pensé à ce qu'elle avait encore à dire, elle passa la main deux ou trois fois sur son front. Enfin, relevant le visage et se tournant vers Alcidon : « Je voulais continuer, lui dit-elle, mais il est plus à propos que, tout ainsi que j'ai dit ce qui me touche, vous racontiez aussi ce que vous avez fait, afin que le sage Adamas oyant par nos bouches mêmes ce qui est arrivé à chacun de nous, il puisse être mieux assuré de la vérité. ))
Alcidon alors répondit : « Vous me commanderez tout ce qu'il vous plaira. Madame, et moi j'obéirai toujours à ce que vous m'ordonnerez plus promptement et plus librement qu'il ne vous
(a) Danger.
LES AMOURS DALCIDON 79
plaira pas (-i) de me le faire savoir. IMais il me semble que vous blessez beaucoup la prudhommie de ce grand Druide quand vous dites qu'il aura plus de créance à mes paroles, quand je parlerai de ce qui me touche, qu'aux vôtres, étant très certain que vous savez mieux ce que je fais et que je pense que moi-même ; que je ne fais ni ne pense rien que par vous. Et cela est si vrai, que si vous aviez dit que ma vie fût une mort, je ne vivrais pas un moment, tant tout ce qui est de moi est soumis à tout ce qu'il vous plaît d'ordonner. »
Adamas alors prenant la parole : « Seigneur chevalier, dit-il, si j'étais autant amoureux de cette belle dame que vous l'êtes, cette créance pourrait bien avoir quelque lieu ; mais cela n'étant pas, il est certain que ce que vous me direz de vousmême me donnera plus d'assurance de la vérité. Et puisque sa discrétion vous en donne l'autorité (b), vous ne devez point en faire de difficulté. ))
— (( Comment, interrompit Daphnide, que je lui en donne l'autorité ? Non seulem.ent cela, mais de plus, je le lui ordonne, afin que, suivant ce qu'il dit, il ne puisse me désobéir sans encourir le blâme d'une personne qu'il aime plus en parole qu'en effet. »
fa) Qu'il ne vous plaira.
(b) Autorisation.
8o UN ÉPISODE DE L'aSTRÉE
Alcidon alors, faisant une grande révérence : (( Ce témoignage, dit-il, est bien faible pour égaler le désir que j'ai de vous obéir ; toutefois il n'y aura jamais rien qui me fasse contrevenir à vos commandements. » Et lors il prit la parole de cette sorte :
« Je ne redirai point ici ce que cette belle dame a dit, ni moins veux-je entreprendre de m'excuser de ce qu'elle me blâme. Car je m'assure qu'il se trouvera quelque lieu plus commode, avant que ce discours finisse, auquel je pourrai lui remontrer mes raisons et lui faire connaître la sincérité de mon affection, ou bien qu'elle me permettra, quand j'aurai fini de raconter ce qu'elle m'ordonne, de me pouvoir défendre, non pas contre elle, mais seulement contre les mauvaises impressions qu'elle peut avoir reçues de la calomnie dont je vois que mon innocence est accusée. Et par ainsi, reprenant le discours où elle l'a laissé, je dirai seulement que, quand sa réponse me fut donnée et que de bouche je sus par celui que je lui avais envoyé ce qu'elle me demandait, et qu'il ne tiendrait qu'à moi que je n'eusse le bonheur de la voir, jamais homme ne se crut plus heureux ni ne fut plus content ni plus satisfait de sa fortune que moi. Cent fois je relus et rebaisai la lettre qu'elle m'écrivait, et cent fois je me fis redire ce qu'elle me mandait ;
LES AMOURS d'aLCIDON 8i
et, à chaque fois, j'embrassais ce fortuné messager. Et parce que c'était un homme en qui je me fiais grandement et qui plusieurs fois m'avait rendu preuve de sa fidéUté (aussi, s'il n'eût été tel, je ne l'eusse pas employé à un affaire (^^) qui me touchait si vivement), je lui faisais cent et cent demandes d'enfant, ne me pouvant saouler de lui faire dire si elle était aussi belle que je l'avais vue, si elle montrait de m'aimer, et surtout s'il n'avait point reconnu qu'elle aimât quelque autre chose. Et quand il me répondait selon mon désir, je l'embrassais avec un si grand transport, qu'il jurait ne m'en vouloir plus rien dire, puisqu'en lui faisant ces caresses, il craignait que je ne l'étouffasse entre mes bras.
Lorsque Thierry mourut, il laissa sa couronne, comme cette belle dame vous a déjà dit, à son frère Euric, prince qui, pour ses grandes et vertueuses actions, acquit, par le consentement de chacun, le titre et le surnom de Grand, et qui semblait avoir été conservé par le génie de la Gaule parmi tant de dangers, comme le seul des hommes capable de lui rendre et sa splendeur et son repos. Or ce prince ne succéda pas seulement à la couronne de ses frères, mais aussi à leurs desseins et volontés, de sorte qu'il me prit
(a) Dans la langue du xvi^ siècle, araire est plus souvent masculin que féminin.
ALCIDOX 6
82 UN ÉPISOD-E DE l'aSTRÉE
en la même affection que Torrismond m'avait fait paraître, événement qui est assez rare aux changements des princes, de qui les successeurs peu souvent affectionnent ceux que leurs devanciers ont aimés. Toutefois, plus pour mon bonheur que pour mon mérite, j'eus cette fortune que, comme j'avais été élevé par Torrismond et maintenu par Thierry, je fus chéri et favorisé du grand Euric, non plus comme enfant, mais, comme homme en âge de lui pouvoir rendre le service auquel ses prédécesseurs m'avaient obligé. Et la bonne volonté de ce grand roi m'avait tellement rendu familier auprès de sa personne, qu'il y avait fort peu de choses que je lui pusse celer, et moins ce qui était de l'amour que toute autre, parce que ce prince, encore qu'il fût grand en tout, surpassait toutefois tous ceux de son âge en courtoisie et en amour. Cette fois, ne pouvant ni ne devant éloigner (^^) son armée sans son congé, je pris le temps qu'il était seul en son cabinet, où après un petit souris :
- — « Seigneur, lui dis-je, trouverez- vous bon que je propose une entreprise que j'ai extrêmement à cœur, et qu'ensemble (b) je vous supplie de me permettre de l'exécuter ? ))
— « Alcidon, me répondit-il, votre courage
(a) S'éloigner de^ quitter.
(b) En même temps.
VOUS porte toujours à ce qui est le plus dangereux, et je voudrais bien que vous fussiez meilleur ménager de vous-même que vous ne l'avez pas été jusqu'ici. Car, encore que la fortune se fasse paraître amie en quelques occasions, si est-ce qu'une personne prudente ne doit pas la tenter si souvent qu'il l'ennuie ou lui donne sujet de lui montrer l'inconstance de son humeur. Toutefois, dites-moi quelle est cette entreprise ? Et d'autant que j'ai plus d'expérience que vous, s'il y a apparence qu'elle se puisse faire, je le vous dirai ou bien je vous enseignerai comme elle devra être disposée. »
— (( Seigneur, lui répliquai-je en souriant, si c'était de Mars que cette entreprise dépendît, je croirais bien recevoir de vous, en la vous proposant, l'instruction qu'il vous plaît me promettre ; mais ne voulant en ce dessein qu'Amour pour guide, Amour, dis-je, qui est aveugle et enfant, il n'y a pas d'apparence d'y demander l'aide de votre prudence ni expérience. »
Le roi alors en m'embrassant :
— « Ni même en cela, dit-il, Alcidon, mes avis ne vous seront point inutiles, car, comme vous savez, je ne suis pas moins soldat d'Amour que de Mars. »
Et sur ce propos, me prenant par la main, il ne me laissa en repos qu'il n'eût appris de moi
84 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
le nom de Daphnide et le lieu où je devais aller. Il l'avait souvent ouïe nommer, mais il ne l'avait jamais vue, et savait fort bien, par le rapport qu'on lui en avait fait, que c'était une très belle dame. Cela fut cause qu'au lieu de me distraire de mon dessein, il m'offrit, non seulement de m'y faire assister, mais de m'y accompagner luimême. Et lorsqu'il vit que je n'y voulais point consentir, il m'ordonna d'y aller avec peu de personnes, mais sur des bons chevaux, et avec des gens qui n'eussent point de peur de péril, parce que d'y aller fort accompagné, c'était donner trop de connaissance à l'ennemi de mon passage. Que surtout je ne séjournasse dans aucune ville ni bourg, mais que je me résolusse de marcher d'une traite ou bien de repaître ('^) dans quelque bois en cas de nécessité. « Mais, me dit-il, souvenez- vous, si cette belle vous fait paraître la bonne volonté, de ne perdre point l'occasion. Car outre que l'incommodité de la guerre vou3 empêchera de la voir fort souvent, et ainsi vous ne pourrez recouvrer les occasions perdues, encore faut-il que vous sachiez qu'il y a une certaine heure en la volonté des femmes, que, si on la rencontre, on obtient tout ce qu'on leur peut demander, et, au contraire, si on la
(a) Manger, faire repas.
perd sans s'en servir, jamais plus, ou pour le moins fort rarement, se peut-elle recouvrer. » Après ces conseils d'amour et plusieurs autres qu'il serait trop long à raconter, il me donna congé de partir (^).
Le château de Lers, où Daphnide avait choisi le lieu de notre entrevue, était situé sur le bord de ce grand fleuve du Rhône, dans le Venaissin, Et à la vérité, c'avait été avec beaucoup de jugement que cette belle dame avait fait cette élection, parce que le seigneur de ce lieu-là était serviteur et officier du roi Euric, et le servait en son armée en ce qui concernait les machines de guerre, ayant commandement sur les catapultes, béliers et janclides (») et autres tels instruments, et de plus était mon ami fort particulier. La femme de ce chevalier était, en quelque sorte, parente de Daphnide, si bien qu'il était presque impossible de choisir un lieu plus commode, n'y ayant qu'un seul mal : que, pour y aller de notre armée, il fallait faire dix ou douze grandes lieues, et toujours dans le pays de l'ennemi. Et quoique le péril fût grand, si est-ce qu'Amour, qui me commandait ce voyage, me fit clore les yeux à tous les dangers que je pourrais courre {^) pour lui obéir.
(■à) Jcuiclide ou Clide, sorte do catapulte. (b) Courir.
86 UN ÉPISODE DE l'ASTRÉE
Je prends donc avec moi celui qui m'avait apporté la réponse de cette belle dame, tant pour l'assurance que j'avais en lui que pour me servir de guide, parce qu'il savait fort bien tous les chemins de cette contrée, y ayant été élevé et nourri. Et afin d'obéir à ce que le roi m'avait commandé, je ne pris avec lui que deux autres chevaliers, et ainsi tous quatre, bien montés, nous nous mettons en chemin une heure après dîner, et, sans être reconnus de personne, car nous avions pris d'autres habits, nous commençons notre voyage sous la faveur d'Amour, qui fut bien telle, qu'après avoir marché le reste du jour et toute la nuit suivante, sur le lever du soleil, nous arrivâmes à Lers, où la maîtresse du logis me reçut avec tant de courtoisie que je crus au commencement qu'elle fût avertie du dessein qui me conduisait. Mais, peu après, je reconnus qu'elle n'en savait rien, et que toute la bonne chère (a) qu'elle me faisait ne procédait que de l'amitié qu'elle savait que son mari me portait, car elle montra une trop grande curiosité de découvrir le sujet de mon voyage. Cela fut cause que, pour le cacher mieux, je lui fis entendre que je marchais pour une affaire de très grande importance au service du roi, et que, n'osant
0 Bon accueil.
aller de jour de peur d'être reconnu, je la suppliais de ne vouloir point dire mon nom et de commander que la porte du château se tînt toujours bien fermée, et que, la nuit étant venue, je partirais le plus secrètement qu'il me serait possible. Elle, com-me très avisée et très désireuse que le roi, avec lequel son mari était, fût bien servi, y donna tel ordre que fort peu de personnes savaient, dans sa maison même, que je fusse Alcidon, et d'autant plus que j'avais changé de nom en entrant.
Déjà la moitié du jour était passée sans que j'ouïsse aucune nouvelle de cette belle dame, ou, pour le moins, si le jour n'était pas tant avancé, il me semblait bien, tant je trouvais l'attente longue, qu'il fût encore plus tard, et j'en avais une telle impatience qu'il était bien malaisé qu'elle ne fût reconnue, pour peu que l'on eût de connaissance de mon dessein. Après avoir quelque temps supporté cette peine, le désir que j'avais de devancer par la vue le bonheur que j'espérais recevoir ce jour-là me fit monter au plus haut d'une tour, feignant de vouloir découvrir le pays. Il n'y eut petit hameau autour de nous, bois ni colline, de qui je ne demandasse le nom, ni île dans le Rhône, ni rocher, de qui je ne m'enquisse, me semblant de mieux couvrir mon inquiétude. Mais rien ne
me pouvait contenter, quoique cette vertueuse dame fît véritablement tout ce qui lui était possible pour me rendre ce séjour moins ennuyeux. Enfin, après une longue et très longue attente, et lorsque je commençais de désespérer de mon bien, je vis venir un chariot du côté par où je savais qu'elle devait arriver, et, le montrant à cette honnête dame, elle demeura quelque temps à le considérer. Enfin, s'étant un peu approchée, elle se tourna vers moi : « Si je ne me trompe, me dit-elle, ce chariot vient ici, et si c'est celui que je juge, vous y verrez l'une des plus belles filles de cette contrée. » — « Et qui est-elle ? » lui répondis-je assez froidement. — « Je ne sais, me dit-elle, si vous l'avez jamais vue avec sa mère en la cour du roi Torrismond, mais si cela est, je m'assure que vous vous souviendrez bien de son nom. Car, encore qu'elle soit ma parente, je ne laisserai de dire, avec vérité, qu'il n'y avait rien de plus beau qu'elle, encore qu'elle ne fût en ce temps-là qu'une enfant. C'est, continua-t-elle, la jeune Daphnide. » A ce mot, je fis semblant de ne m'en souvenir que fort peu. Et puis tout à coup : « Si fait, si fait, lui dis -je je m'en souviens : elle avait son père et sa mère, avec laquelle elle demeurait, car elle n'était pas des filles de la reine. » — « Elle n'en était pas, dit-elle, pour un sujet que peut-être vous n'aurez
pas SU, car vous étiez trop jeune ; mais en effet {^) c'était une pure jalousie de la reine, qui avait opinion que Torrismond la vît de trop bon œil ; et toutefois je vous assure qu'en ce temps-là ce n'était qu'une enfant, comme vous jugerez bien lorsque vous la verrez, car il n'y a rien de si jeune qu'elle est encore. » — « Comment, lui dis-je, Madame, je vous supplie que je ne la voie point, de peur que je ne sois découvert et que mon entreprise ne soit rompue. Car si cela arrivait, outre la fortune que je courrais, encore ferai-je un fort mauvais service au roi mon maître, qui prétend faire un grand effet sur ses ennemis par ce moyen. » Elle répondit alors que je n'eusse point de crainte de cela, tant parce que Daphnide, à sa prière, le tiendrait secret, que parce que son père, comme je savais, était si affectionné serviteur du roi qu'elle n'avait garde d'y faillir. Moi, qui mourais d'envie de la voir, je feignais toutefois de me laisser emporter à cette persuasion et, enfin, je lui dis : « Je suis tant serviteur de toutes les dames que je ne me puis imaginer qu'il y en ait une seule qui me veuille faire mal. Et puis, étant si belle que vous me dites, je ne croirai jamais qu'il m'en puisse advenir un plus grand que de ne la voir point. » A ce mot, on
(a) En fail^ en réalité.
vit que le chariot prenait le chemin de la porte, qui (a) nous assura que c'était elle. Et la maîtresse du logis, toute réjouie de si belles hôtesses, me prenant par la main, me dit : « Ne vous plaît-il pas que nous l'allions recevoir ? )) — « Allons, lui dis-je en souriant, allons nous remettre entre ses mains. Peut-être que cette soumission nous garantira mieux que la résistance, puisque c'est ainsi que les âmes généreuses sont surmontées (^) plus aisément. »
Avec semblables discours, nous donnâmes presque le loisir à ces belles dames d'entrer dans la basse-cour («) du château , où la maîtresse du logis les alla recevoir et leur disait à l'oreille l'hôte qu'elle avait chez elle et qu'elles savaient y être aussi bien qu'elle-même. Je dis : elles, parce qu'avec la belle Daphnide il y avait deux de ses sœurs, fort belles, mais non toutefois approchantes à la beauté de cette belle dame. Quant à moi, j'étais retiré dans une salle basse, d'où je faisais semblant de n'oser sortir pour n'être aperçu, mais il fut très à propos, pour ne découvrir ma passion, que je fusse seul à leur arrivée, parce que j'étais de sorte transporté, qu'il eût été bien malaisé qu'on ne s'en fût aperçu, pour
(a) Ce qui.
(b) Vaincues.
(c) Cour destinée aux écuries.
peu qu'on eût voulu remarquer mes actions, et même quand elles commencèrent de sortir du chariot. Car la première qui mit pied à terre me sembla si belle, et il y avait si longtemps que je n'avais vu Daphnide, que j'avoue que je disais en moi-même : « C'est celle-ci » Puis voyant la seconde plus blanche encore et plus belle, je me reprenais, et me semblait que c'était celle-là. Mais je ne demeurai pas longtemps en cette erreur. Car, incontinent après, cette belle dame se fit voir, qui me ravit de telle sorte que je ne sais ce que j'eusse fait si j'eusse été en lieu où il m'eût fallu contraindre. Mais les cérémonies qu'elles firent ensemble à leur rencontre et les baisers qu'elles se donnèrent furent cause que j'eus le loisir de me remettre un peu. Si bien que, quand elles entrèrent dans le logis, je m'étais tellement rassuré, qu'après les avoir saluées, je pus dissimuler mon émotion, et lors, m'adressant à celle qui d'abord avait repris sur mon âme toute l'autorité qu'elle y soûlait (-i) avoir, et plus grande encore, je lui dis : « Madame, puisque la fortune l'a voulu ainsi, j'avoue que je suis votre prisonnier. » — (( Seigneur chevalier, me répondit-elle fort haut, nous ne refusons point cet avantage sur vous. Mais nous aimerions mieux que notre
(a) Ai>aLt coutume de.
mérite nous l'eût acquis que notre fortune. )) — « Votre mérite, répliquai-je, vous en peut donner de beaucoup plus grands, et la fortune vous donne celui-ci, comme étant trop peu de chose pour votre mérite. *^ — (c Si ai -je cru autrefois le contraire, dit-elle d'une voix plus basse, lorsque vous me faisiez ces mêmes assurances, mais avec des paroles qui montraient plus de sincérité que celles dont vous usez maintenant. » — « En ce temps-là, répondis-je, la présomption de la jeunesse me persuadait ce que je vous disais. Mais maintenant que j'ai plus de connaissance de ce que je vois, j'en parle aussi avec plus de vérité. Que si toutefois vous voulez qu'il soit ainsi, il faut dire que justement la fortune vous redonne ce qui était déjà à vous. » — « Cela, ajouta-t-elle en souriant, n'est pas sans difficulté. Cependant, pensez de quelle sorte vous paierez votre rançon pour sortir de nos mains. Car il ne faut point que vous espériez d'avoir liberté par autre moyen. » — « Le prix de ma rançon, répliquai-je, pour excessif qu'il soit, ne me saurait être si difficile à trouver qu'à faire prêter consentement à mon cœur de vouloir sortir de vos mains. » — « Eh quoi ! dit-elle en souriant, vous vous souvenez encore de l'école du roi Torrismond et des propos dont vous soûliez entretenir les dames en ce temps-là }')) — « Aussi,
LES AMOURS DALCIDON 93
lui dis-je, le dois-je faire avec vous, puisque, vous aussi, vous usez des mêmes yeux et des mêmes beautés dont vous soûliez vaincre tous ceux qui vous osaient regarder. )> — « Je pensais, répondit-elle, que des personnes toutes de fer et de sang, comme ceux qui suivent le roi Euric, ne parlassent que de meurtre et de carnage. Mais, à ce que je vois, partout où est Alcidon, il est toujours Alcidon : c'est-à-dire la même courtoisie et la même civilité, w A ce mot, elle entra dans la salle avec toute la compagnie.
Les premières cérémonies étant passées, notre courtoise hôtesse nous faisant apporter des sièges, je crois que, par civilité et non pour autre dessein, elle m'en fit donner un auprès de Daphnide, un peu reculé du reste de la compagnie, de sorte que, me voyant en lieu où je pouvais parler plus librement, et l'affection et mon devoir me convièrent d'entrer sur ('^) les remerciements pour la faveur que je recevais d'elle en cette entrevue. Mais lorsque je voulus ouvrir la bouche, elle m'interrompit avec un visage sévère, et, me mettant la main sur les miennes, elle me dit : « Vous ne devez pas croire, Alcidon, que vous me soyez obligé de cette visite, car je ne la vous ai accordée que pour vous punir, sachant bien que, pour
(il) Eli venir aux.
peu que vous m'ayez aimée en mon enfance, vous mourrez maintenant d'amour, me voyant telle que je suis. C'est véritablement le sujet qui m'a fait prendre la peine de venir ici, je veux dire : pour vous châtier, et non pas pour vous gratifier. Car puisque vous vous êtes rendu tant indigne des faveurs que vous avez reçues de moi, j'ai voulu éprouver si les châtiments vous feraient mieux reconnaître et ce que vous me devez, et ce que vous vous devez à vous-même. Vous semble-t-il, oublieux que vous êtes, que cette beauté que vous voyez devant vous mérite, ayant été aimée par vous, et même ayant eu tant de témoignages de sa bonne volonté, vous semblet-il, dis-je, qu'elle mérite d'être mise en oubli, et que deux ans se soient écoulés sans que vous en ayez eu mémoire ? Pensez- vous, infidèle, qu'un silence si long puisse être excusé par les incommodités et les misères du temps, et qu'il n'y ait ni rigueur, ni cruauté de guerre qui me puisse persuader que ce ne soit un défaut d'affection, et non pas d'occasion ? Je sais bien que, si je le vous permets, vous ne manquerez pas d'excuse, et qu'il ne tiendra qu'à moi que je ne croie que ce silence est un témoignage de votre affection, parce que je sais bien que c'est l'ordinaire de ceux qui aiment fort peu de dire beaucoup ; mais je vous défends de parler, non pas
que je craigne que vous me persuadiez ce que vous dites (je suis assez résolue à ne vous croire point), mais parce que je ne veux pas même que vous ayez ce contentement de dire devant moi quelque chose qui vous soit si agréable que vous seraient les excuses dont vous useriez en cette occasion. Par là vous connaîtrez que cette vue, de laquelle vous pensez m'être obligé, ressemble au sucre empoisonné, qui, avec sa douceur, ne laisse de donner la mort. )> Je voulus répondre, mais je n'ouvris pas sitôt la bouche qu'en m'interrompant elle me dit : « Eh quoi! Alcidon, vous vous souciez aussi peu de me désobliger en ma présence que vous avez fait en mon absence ? Ce n'est pas le moyen de vaincre Daphnide. » — « Que vous plaît-il donc, lui dis-je, que je fasse ? » — « Souffrez, dit-elle, et taisez-vous. C'est ainsi que, par le silence, se doit expier le péché de votre silence. » A ce mot, je me tus pour lui obéir, montrant toutefois par mon visage combien je souffrais de peine de ne pouvoir parler en ma défense. Elle, au contraire, montrant un œil plus favorable, après s'être tue quelque temps, reprit ainsi la parole :
« Cette Daphnide que vous voyez devant vous, oublieux Alcidon, c'est celle-là même à qui vous fîtes les premiers serments de fidélité, et qui, la première aussi, vous donna la foi, que vous lui
96 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
demandâtes, de vous aimer autant qu'elle vivrait. C'est celle-là de qui vous avez si souvent mouillé la main de vos larmes encore innocentes, lorsqu'elle faisait semblant de ne vous croire pas, ou qu'elle était un peu lente à vous répondre avec d'aussi grandes assurances de bonne volonté que celle que vos paroles lui donnaient. Mais elle se peut bien dire aussi, à votre confusion, qu'elle est la seule qui a su conserver sans tache la foi qu'elle vous avait donnée, puisque, encore qu'elle ait eu tant d'occasions de vous laisser, que dis-je, laisser! mais de vous haïr, elle a toutefois toujours continué de vous aimer, et de chérir en son âme les agréables assurances que vous lui aviez données. Et quoiqu'elle ait eu tant de sujet de se désabuser, jamais son cœur n'y a pu consentir, ayant résolu de plutôt quitter la vie, que les gages si chers que vous lui aviez donnés de votre amitié. Ces yeux, qui ont été si souvent idolâtrés par le jeune Alcidon, sont témoins qu'encore qu'ils en aient été privés si longuement, ils n'ont jamais vu tarir la source de leurs larmes, quand je me suis si souvent ressouvenue de notre enfance et de vos jeunes promesses, que je voyais si trompeuses, lorsqu'en tant d'années, ou plutôt de siècles, vous n'avez pas eu mémoire d'une personne à qui vous aviez promis un éternel souvenir. Oyez, Alcidon, oyez
LES AMOURS DALCIDON 97
quelle a été ma vie, depuis la mort de ce grand roi à qui vous et moi avions tant d'obligation, et vous jugerez que vous êtes le plus injuste de tous ceux qui vivent, et que votre silence vous aurait rendu indigne de l'amitié de toute sorte de personnes, si mon affection n'était encore plus grande que votre offense. »
Alors elle comrnença de prendre depuis le commencement de notre séparation jusques à cette entrevue, ne laissant en arrière une seule occasion où elle avait pu savoir de mes nouvelles, pour me reprocher l'oubli dont elle m'accusait. Et, au contraire, pour me témoigner la mémoire qu'elle avait eue de moi, elle me raconta presque tout ce qui m'était arrivé de plus remarquable ; et lorsqu'elle eut longuement continué et que véritablement je demeurais étonné qu'elle en sût tant de particularités : u Vous êtes ébahi, me ditelle, que je vous raconte de cette sorte votre vie, mais si vous eussiez été tel que vous deviez être, c'eût été par vous que je l'eusse apprise, non pas par quelque autre, et, par ainsi, ce qui est maintenant témoignage du défaut de votre amitié, l'eût été de la durée de votre affection, parce que le soin que vous eussiez fait paraître de savoir de mes nouvelles et de me donner des vôtres, eût été un aussi glorieux témoin de votre amour, que votre silence a été un signe honteux de votre oubli. »
98 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
Elle continua de cette sorte en ses reproches, et à me raconter sa vie et la mienne, plus d'une heure durant, sans que jamais elle me permît d'ouvrir la bouche pour ma défense, ni pour lui répondre. Enfin, cette orgueilleuse beauté pensant avoir assez tiré de preuves de la puissance qu'elle avait sur moi, changeant tout à coup de visage et de parole : « Maintenant, me dit-elle, Alcidon, je vous permets de parler, me contentant de vous avoir ôté la parole deux heures durant en me voyant, en échange de deux ans que, volontairement, vous avez été muet pour moi en mon absence. » — « C'est bien, lui dis-je en souriant, user d'une grande bonté que de changer les années en des heures. » — « Je l'avoue, me répliqua- t-elle, mais c'est d'autant que la faute que vous avez commise est telle, qu'aussi bien ne saurait-elle être égalée par quelque grandeur de supplice que l'on vous pût donner, et qu'aussi bien je me veux montrer autant pitoyable envers vous que vous me reconnaissez maintenant puissante à vous punir si je le voulais. » — « Madame, lui dis-je alors, que je baise vos belles mains pour remerciement de tant de faveurs et de grâces que vous me faites ! Si je n'avais peur qu'on ne s'en aperçût, je me jetterais à vos pieds, pour vous témoigner combien je reçois de bon cœur l'honneur que vous me faites. Mais,
LES AMOURS DALCIDON 99
ne l'osant pas, vous recevrez la volonté que j'en ai, au lieu de cette soumission. Et pour ne point contredire le jugement que vous en avez fait, j'avoue, ma belle dame, la faute dont vous m'accusez. Mais si vous me permettiez de vous dire, non pas pour ma défense, mais pour la vérité seulement, l'occasion qui m'a rendu muet, peut-être jugeriez-vous que je serais aussitôt digne de louange que de blâme. » — « Maintenant, dit-elle, que je vous ai pardonné et donné permission de parler, vous pourrez dire tout ce qu'il vous plaira, et Dieu veuille que vous ayez de si bonnes raisons, que je puisse être persuadée que vous m'avez toujours aimée comme vous m'aviez promis. » — « Je dirai donc, continuai-je, qu'ayant reçu l'extrême déplaisir que vous pouvez bien penser que je ressentis par la mort de ce maître qui m'avait tant aimé, relevé par ses faveurs presque par-dessus l'envie de ceux de mon âge, je jugeai que j'offenserais grandement sa mémoire, et que cette offense serait avec raison estimée ingratitude, si je souffrais que quelque petite espèce de contentement s'approchât seulement de mon âme. Tant s'en fallait que je dusse ni rechercher, ni recevoir les grands plaisirs ou les grandes joies ! Si vous avez cru quelquefois que le jeune Alcidon ait aimé passionnément la belle Daphnide, vous me ferez bien
lOO UN EPISODE DE LASTREE
l'honneur, Madame, de croire aussi que le contentement de savoir de ses nouvelles devait être l'un des plus grands qu'il pût recevoir en ce temps-là. Mais puisque, en ce temps de deuil, nous ne permettons pas même à notre corps de s'habiller autrement que de noir, pour ne mettre rien autour de nous qui ne témoigne et ne nous représente notre tristesse, à plus forte raison ce triste et désolé Alcidon devait-il pas, pour éloigner toute réjouissance de son âme, se priver de ce contentement et de tout celui qui lui pouvait venir de vous, qui êtes tout son bien et toute sa félicité ? J'élus donc, pour satisfaire à mon devoir et à mon affliction, de m'interdire l'honneur de vos nouvelles, afin de ne voir ni n'ouïr rien qui me pût divertir de ma tristesse. Mais Amour sait, et ce misérable cœur aussi, qui vous aime ou plutôt qui vous adore, si de tous mes plus cuisants ennuis, il y en a eu un seul qui lui ait été plus sensible que celui de se voir éloigné de votre présence et de votre mémoire. Et deux choses principalement vous le doivent témoigner. La première, que si ce n'était la passion que j'ai pour vous, l'âge où je suis ne me permettrait pas de vivre comme j'ai fait, solitaire et sans amour, parmi un si grand nombre de belles dames. Et l'autre, qu'aussitôt que le temps, par ses diverses révolutions, a guéri en quelque sorte
LES AMOURS D ALCIDON lOI
l'extrême regret que la perte que j'avais faite m'avait donné, la continuelle pensée que j'avais de vous ne m'a jamais laissé en repos, que je n'aie eu l'honneur de vous voir, sans que le danger des chemins et sans que l'éloignement du grand Euric, qui ne cède point envers moi à la bonne volonté que Torrismond m'a fait paraître, m'en ait pu empêcher. Me voici donc, Madame, à vos pieds pour vous résigner toutes mes affections et toutes mes pensées, et pour vous supplier de les recevoir, non pas comme un présent nouveau ou une nouvelle acquisition, mais comme une chose qui est vôtre, dès qu' {^) encore enfant, mon destin, mon maître et mon cœur me donnèrent à vous. » — « Je reçois, me dit-elle avec un visage assez riant, je reçois votre excuse, comme on fait d'un mauvais payeur le paiement d'une dette, quoique la monnaie soit un peu légère, et je veux croire ce que vous me dites, à condition que jamais, à l'avenir, vos actions ne me donneront sujet d'en douter. »
Lorsque je voulus lui répondre, je fus interrompu par la maîtresse du logis, qui nous vint avertir qu'il était heure de souper. Nous remîmes donc le reste de notre discours après le repas, qui ne fut pas sitôt fini que, feignant par civilité
Depuis que.
de vouloir entretenir l'une de ses sœurs, elle s'approcha de nous, et, m'ayant un peu séparé des autres, nous reprîmes les mêmes devis que nous avions laissés, mais avec tant de contentement pour moi, que j'avoue n'en avoir jamais eu auparavant un plus grand. Une partie du soir se passa de cette sorte. Enfin, l'heure du repos nous contraignant de nous séparer, nous avisâmes qu'il n'y avait pas grande apparence, pour une entrevue si courte, d'y avoir fait un si dangereux voyage, outre que nous prévoyions bien qu'il serait malaisé de nous revoir de longtemps. Et toutefois, étant contraints de partir le lendemain pour ne donner soupçon à notre hôtesse, nous fûmes longuement en peine de choisir quelque lieu qui fût commode. Enfin elle me dit, mais avec une parole assez douteuse : « Je ne voudrais pas, Alcidon, vous mettre en danger, mais, puisque vous m'en pressez si fort, je vous dirai bien que j'ai une sœur mariée à cinq ou six lieues d'ici, où notre entrevue se pourrait bien faire,, si ce n'était que mon beaufrère est fort ennemi du roi Euric, et toutefois s'il n'y avait encore que cette difficulté, nous y pourrions remédier, mais vous diriez que c'est par malheur qu'il s'y fait une grande assemblée pour le mariage d'une de ses sœurs. Et voyez comme toutes choses nous sont contraires : je
ne pense pas qu'en toute cette province il y ait un seul chevalier qui ne soit ennemi du roi, votre maître. )> J'avoue, mon père, que je trouvai ce dessein un peu dangereux. Mais, quand je me représentais qu'il n'y avait que ce moyen d'être auprès de cette belle dame, je ne trouvais point de péril qui ne fût moindre que celui de son éloignement. Cela fut cause que je lui répondis que jamais le danger ne serait ce qui me ferait perdre une heure de sa vue, ^pourvu qu'elle me le commandât ; que seulement je la suppliais de me faire guider et de donner ordre que, quand je serais dans le logis, je ne fusse vu de personne. Car je m'assurais que, sous son favorable commandement, il n'y aurait rien qui me pût nuire.
Avec cette résolution, nous nous séparâmes, et, le matin, m'ayant laissé un des siens qui lui était très fidèle, elle partit sans que j'eusse l'honneur de la voir, exprès pour ôter tout soupçon à notre hôtesse et pour avoir plus de loisir à pourvoir à ma sûreté. Quant à moi, je partis sur les trois heures du soir avec ma guide {^), après avoir fait les remerciements à mon hôtesse, auxquels sa courtoisie m'avait obligé. Je ne raconterai point ici la fortune que je courus par les
(a) Guide est resté féminin jusqu'à la fin du xviî^ sirole.
104 UN ÉPISODE DE l'ASTRÉE
diverses rencontres que nous fîmes, parce qu'Amour me garantit de tout mal, montrant assez par là qu'il commande aussi bien au dieu Mars qu'à tous les autres.
Le lieu où je fus conduit était bien l'un des plus solitaires de toute cette contrée, et tel qu'il fallait véritablement pour cacher les entreprises d'un amant. Le long de ce grand fleuve du Rhône, on trouve un grand nombre de belles villes qui semblent prendre jiplaisir de se mirer dans ses ondes, et de contramdre, en plusieurs endroits, la furie de sa course. Mais l'une des plus belles et des mieux peuplées, c'est Avignon, à cinq ou six lieues de laquelle, du côté d'orient, s'étend une vallée, qui, pour être close de trois côtés par des hautes collines et de grands rochers, fut au commencement appelée Val- Close, et enfin, par corruption du langage, duquel le vulgaire ignorant est toujours le maître, elle fut nommée Vaucluse. Du bout de cette vallée, et sous les pieds de certains grands et épouvantables rochers, sourd une fontaine merveilleuse qui donne commencement à la rivière de Sorgues, qui, fort peu loin de là, se séparant en deux bras, fait comme une petite île où est située la maison où je devais aller, et qui, pour être assise entre ces deux ruisseaux et environnée de leurs claires ondes, a pris le nom de l'Ile. Le lieu d'où cette fontaine sort est, à la
vérité, pour sa solitude, en quelque sorte vénérable, mais un peu horrible, pour les rochers qui y sont tout à l'entour, et pour ce, fort peu fréquenté des personnes. Et ce fut là où ma guide me fit mettre pied à terre et laisser tous ceux qui étaient venus avec moi, qui le firent avec un grand regret et par mon commandement. De cette source jusqu'à l'Ile, il y a un peu plus d'un quart de lieue, traite que je fis avec d'autant plus d'incommodité que je marchais à pied et de nuit, et avec des doutes et des incertitudes si grandes qu'Amour faisait bien paraître en moi que, non seulement il est aveugle, mais qu'encore il cte la vue à tous ceux qui sont à lui. Enfin nous parvînmes, sur les huit ou neuf heures du soir, à l'entrée du jardin de cette maison, où, quoiqu'on m'eût promis que je trouverais la porte ouverte, elle était toutefois fermée, et encore demeura longtemps à s'ouvrir depuis que nous eûmes fait le signal. Jugez, sage Adamas, quelles pensées, en ce temps-là, me pouvaient passer par l'esprit, et si, quelque temps après que j'ouïs mettre la clef dans la serrure, je n'avais point d'occasion de douter que Mars ne se présentât à cette porte au lieu de Vénus. Toutefois Amour, plus fort encore que toute autre passion, me faisait résoudre à tous les pires événements qui me pouvaient menacer. Enfin, étant en cette
I06 UN ÉPISODE DE l'ASTRÉE
peine, la porte s'ouvre, et d'abord se présente à mes yeux une belle dame vêtue comme on a accoutumé de peindre la déesse Diane : les cheveux épars, le sein et les épaules découvertes, la manche retroussée par-dessus le coude, les brodequins dorés en la jambe, le carquois sous l'aisselle et l'arc d'ivoire en la main gauche. Je fus ravi la voyant si belle, et étonné la trouvant en cet habit. Mais je sus dépuis qu'elle s'était ainsi déguisée en Diane, à cause de la conformité de son nom, parce qu'elle se nommait Délie, qui est l'un des noms de Diane, et pour danser ce soir avec ses sœurs et d'autres jeunes dames qui étaient venues pour honorer cette grande assemblée (^). D'abord qu'elle me vit : « Entrez, me dit-elle, me prenant par la main, entrez, chevalier, et venez éprouver {^) cette périlleuse aventure sous la conduite de Diane. » Je lui répondis : « Sous la faveur d'une telle déesse, il n'y a rien que je n'entreprenne. » — « Les entreprises quelquefois, dit-elle, semblent fort aisées au commencement, qui après se trouvent bien difficiles ; et prenez garde que celle où vous vous mettez ne soit de cette qualité. » — « Si celle-ci n'était grande, répliquai-je, je ne fusse pas venu de si loin pour m'y éprouver. » — « Je
(a) Essayer.
suis bien aise, me dit-elle, de vous voir en cette résolution, et sachez qu'Amour et la fortune aident à une âme courageuse. Et pour vous montrer combien je désire de vous voir venir à bout de ce que vous entreprenez, je vous donne sauf-conduit pour tout ce qui est en cette maison enchantée, sinon pour les yeux de votre maîtresse et de cette Diane qui parle à vous. > — « J'accepte, lui dis- je, cette assurance. » Et en disant ce mot, je mis le pied sur le seuil de la porte, et, lui baisant la main : « J'accepte, lui dis-je, encore un coup, cette assurance limitée, car de penser qu'il y en ait quelqu'une qui me puisse défendre, ou des yeux de ma maîtresse, ou des vôtres, ce serait être trop ignorant de leur pouvoir. Et ce ne serait pas un moindre défaut de courage d'en demander pour ne mourir, en voyant tant de beautés, puisqu'il n'y a point de mort plus glorieuse, ni point de trépas plus désirable. » — « Or bien, dit-elle, avant que vous sortiez de cette aventure, nous verrons quelle sera votre fortune et quel votre courage. Cependant ne laissez d'entrer céans, ô vaillant chevalier, mais aux conditions de ceux qui ont accoutumé d'y entrer. » — « Et quelles sont-elles } » lui dis-je. — « Vous les saurez, me répondit-elle, quand vous y serez. » — « Eh quoi, lui dis-je, faites-vous difficulté de les déclarer de peur de m'étonner ?
I08 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
Vous VOUS trompez, belle Diane, car je la veux éprouver à quelque condition que ce puisse être, pourvu qu'il n'y en ait point qui contrarie à l'affection que j'ai vouée à ma maîtresse. » A ce mot, j'entrai dedans tout seul, et elle referma la porte, et celui qui m'avait conduit retourna dans les rochers de Vaucluse. Me voilà donc tout seul avec Délie dans ce jardin, et faut que j'avoue qu'elle s'était tellement avantagée par ce bizarre habit, qu'elle se pouvait dire fort belle et qu'un cœur qui n'eût point été préoccupé eût trouvé assez de sujets en elle pour bien aimer. Et parce qu'elle vit que je demeurais muet à la considérer, pensant que ce fût d'impatience de n'aller point assez promptement vers la belle Daphnide, elle me dit en souriant : « Eh quoi ! Don chevalier, avez-vous eu tant de hardiesse à l'entrée de ce lieu, pour montrer si peu de courage maintenant à parachever cette aventure ? »
— « Et quel défaut, belle Diane, lui dis-je, remarquez- vous en mon courage, pour me le reprocher ? Que faut-il que je fasse et contre qui me faut-il éprouver, pour monter ma valeur ? »
— « Comment, répondit-elle, en mettant une main sur le côté, n'avez-vous point devant vous un assez fier et courageux ennemi pour vous faire mettre la main aux armes ?» — « J'avoue, lui dis-je, belle déesse, que vous êtes un fier et
très dangereux ennemi, pour une personne qui aurait un cœur. Mais certes, contre moi, vos armes seront bien vaines, qui m'en suis privé pour le donner à cette Daphnide qui le possède il y a si longtemps. De sorte que s'il ne me revient autre profit de ma perte, j'aurai pour le moins celui-ci, qu'elle me garantira de l'outrage qu'à ce coup je pourrais recevoir de vos yeux. » - — u Eh quoi ! me dit-elle, je n'ai donc point d'espérance de pouvoir gagner quelque chose en vous .^ » — (( Vous pouvez, lui répondis-je, espérer de gagner en moi tout ce qui est à moi. — « Vous voulez dire, reprit-elle, toute autre chose, sinon votre cœur. Eh bien ! Alcidon, vous n'êtes pas encore réduit à la bonne foi('^), mais avant que vous échappiez de mes mains, je vous ferai parler d'un autre langage. J'en ai vu bien d'autres, qui, au commencement, disaient comme vous, et qui toutefois, avant que le combat fût achevé, trouvaient bien un cœur pour payer leur rançon, se donnant volontairement pour vaincus. » — « Ceux-là, répondis-je, ou ne l'avaient que prêté, ou, s'ils l'avaient donné, le dérobaient pour le vous redonner. Mais cela ne peut advenir en moi, qui ne l'ai pas seulement donné, mais la volonté, l'âme et la vie aussi. Et si vous aviez du
(a) Réduit à rous awuer prisonnier sur parole,
IIO UN EPISODE DE LASTREE
courage, vous qui me reprochez d'en avoir si peu, vous ne voudriez pas éprouver votre valeur ni votre force contre une personne sans défense, comme je suis ; ou bien si, en toute façon, vous désirez d'essayer la force de mes armes, vous me devriez conduire où est mon cœur, afin qu'alors, sans supercherie, vous fissiez sur moi la preuve de ce que vous valez. Mais certes, maintenant, quel honneur sera le vôtre, de vaincre une personne déjà vaincue ? Il sera, ô belle Diane, tout tel que si vous donniez des coups de lance à celui qui serait déjà mort, qui est proprement blesser d'autres blessures, n — « Je vous entends bien, me dit-elle ; vous voudriez que je vous menasse promptement vers Daphnide ; mais ne croyez point, Alcidon, que notre inimitié soit si cruelle, que je ne l'eusse déjà fait, s'il eût été temps. Voyez-vous, dit-elle alors,' cette fenêtre où il y a des balustres qui se jettent un peu en dehors ; c'est celle-là de la chambre de Daphnide. Quand il sera temps que vous y alliez, on y mettra un flambeau pour nous en avertir. Mais assurez-vous que, si vous avez delà peine ici, votre maîtresse n'en a pas moins où elle est, à se démêler de tant d'importuns -qui, comme de fâcheuses mouches, lui sont continuellement à l'entour, et même de son beau-frère , qui, pensant lui faire plaisir, ne bouge d'auprès
LES AxMOURS DALCIDON III
d'elle. Mais, pour peu que soyez honnête homme, vous ne vous ennuierez point en ma compagnie, car il y en a plusieurs qui m'ont assurée que, quand je voulais, elle n'était poi'nt trop désagréable. Et je suis en humeur de traiter avec vous de telle sorte que, ce que vous ne voudrez pas faire de bonne volonté, je le vous ferai faire de force. Je veux dire qu'en dépit que vous en ayez, je vous veux empêcher de vous ennuyer. )> — « Il faut confesser encore un coup, lui dis-je, qu'il est impossible d'avoir un cœur et ne vous point aimer. Car, belle Délie, il y a en vous tant de perfection que, de quelque côté qu'on vous regarde, on y rencontre de très grands sujets d'amour. » — « Vous pensez toujours, me dit- elle, échapper de mes mains avec cette excuse ; mais, avant que nous nous séparions, je vous en ferai bien trouver un. Et si cela advient, que direzvous, Alcidon } » — « Je dirai, répliquai-je, que vous faites des miracles, ce qui ne doit point être trouvé étrange, puisque, votre beauté égalant la puissance des plus grands dieux, il vous doit être aussi bien permis d'en faire qu'à eux. Mais me permettez-vous de parler librement ? » — (( Je vous en supplie, me dit-elle, car vous voyez bien comme je fais. » — « Je dirai donc, continuai-je, belle Diane, qu'il est vrai que la lune est le plus beau flambeau qui reluise maintenant au
ciel (et de fortune alors la lune éclairait), et s'il n'y avait point de soleil, ne faudrait-il pas dire que ce serait le plus bel astre de tous ? » — « Je l'avoue,- répondit Délie, mais que voulezvous entendre par là ? « — « Je veux dire, reprisje, que de même la belle Diane, à qui je parle, serait la plus belle du monde, si elle n'avait point de sœur, et qu'il n'y a que cela qui l'empêche d'emporter ce titre par-dessus toutes les plus belles dames. » — « Si j'avais, dit-elle, une créance aussi facile à vous ajouter foi, que j'ai d'ambition d'être cette belle de qui vous parlez, je vous promets, dit-elle, chevalier, par cet arc et par ces flèches, que si je ne pouvais la tuer de ma main, pour le moins je l'empoisonnerais, cette sœur qui m'empêche ce prix de beauté. Mais j'ai grand peur que, si je m'en étais privée, il ne m'advint puis après comme à la lune quand elle ne peut plus voir son frère, qui devient obscure et laide. Je veux dire qu'aussi ma sœur n'étant plus auprès de moi, je perdrais toute la beauté que j'ai pour vos yeux, qu'à ce que je vois ne me trouvent belle que d'autant que je suis accompagnée de cette sœur. »
Je voulais lui répondre, mais le flambeau tant désiré parut enfin à la fenêtre, et mon affection, qui m'y faisait ordinairement tenir les yeux, ne me permit pas de perdre le temps à lui répondre,
pour ne m'éloigner davantage le contentement d'être auprès de ma belle maîtresse. Montrant donc le signal à Délie, je la suppliai de parachever le bien qu'elle avait commencé de me faire. « Je le veux, me dit-elle, en me prenant par la main ; aussi savez- vous bien que c'est l'ordinaire de la lune, de qui je porte le nom, d'éclairer la nuit et servir de guide à ceux qui sont égarés. » — « Quoi qui m'en puisse advenir, lui dis-je, je vous suis obligé de la vie, encore que je craigne fort que cette obligation ne me soit bien cher vendue, puisque vous m'allez remettre entre les mains de celle de qui la beauté fait mourir tous ceux qui la voient, outre qu'étant si accoutumée de voir languir et mourir, il y a grande apparence qu'elle n'aura pas beaucoup de compassion de ma peine. » — « Ceux, dit-elle, que je prends en ma protection ne sont jamais si mal traités, et soyez certain que, si cela eût dû être, ce n'eût pas été moi qui vous eusse ouvert la porte, car je ne conduirai jamais personne au supplice. Et quant à ce que vous dites de sa beauté, qui fait mourir ceux qui la voient, n'ayez peur, chevalier, de cette fortune. Vos armes sont bonnes et bien éprouvées, car ceux qui doivent perdre la vie pour voir quelque chose de beau, meurent tous quand ils me voient, si bien que vous, n'étant point mort lorsque vous m'avez vue, ne craignez
114 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
plus de le faire pour quelque autre beauté que ce soit. ))
Nous allions parlant de cette sorte, et d'une voix asse? basse, lorsque nous arrivâmes au cprps de logis où était la bienheureuse demeure de ma maîtresse, et, trouvant une petite porte ouverte, nous montâmes par un escalier fort étroit jusqu'à la porte de la chambre, avec le moindre bruit qu'il nous fut possible. Et lors Délie, me faisant arrêter, entra seule dedans pour voir qui y était. Mais elle trouva qu'il n'y avait que la belle Daphnide, qui, feignant d'avoir mal à la tête, s'était mise sur un lit pour se démêler ('^) de tant de gens, et, pour mieux feindre, n'avait rien laissé d'allumé dans la chambre qu'une petite bougie, faisant semblant de ne pouvoir souffrir la clarté. Elle retourne incontinent me quérir, et, me prenant par la main, me mène dans la ruelle du lit de sa sœur, en lui disant : « Voyez, Daphnide, ce que Diane a pris en sa dernière chasse. » — « J'avoue, dis-je en souriant, que je serais vôtre, si un cœur pouvait être à deux. Mais étant déjà à ma belle maîtresse, c'est à elle à qui je me viens rendre, avec protestation de ne vouloir jamais sortir d'une si belle prison. » — (( C'est en quoi, dit Délie, vous montrez avoir
(a) Débarrasser.
peu de jugement, aimant mieux vous rendre à une nymphe, comme est cette Daphnide, qu'à une déesse, telle que je suis, et même à une Diane, qui est la maîtresse de toutes les nymphes. » — « Jupiter, Apollon et presque tous les autres dieux, hii dis-je, ont ordinairement méprif^é l'amour des déesses pour suivre celle des nymphes, et si jamais (^) il n'y en eut une si belle que celleci, entre les mains de laquelle je remets ma vie et mon âme. » Et à ce mot, me jetant à genoux, je lui pris la main, que je baisai plusieurs fois, sans qu'elle fît semblant de m6 répondre, tant elle était hors de soi. De quoi s'apercevant Délie : « Est-ce à bon escient, dit-elle, ma sœur, que vous voulez être adorée de ce chevalier, le laissant ainsi à genoux devant vous sans lui rien dire ? » Elle alors, comme revenant d'un profond sommeil, me relevant, me salua et puis répondit à sa sœur : « Il faut. Délie, que ce chevalier me pardonne cette faute, et qu'il ne la prenne pas comme procédant d'incivilité, mais de la crainte dont je suis saisie, pour le danger où je le vois à mon occasion. » — « Je m'étonne, dit Délie, de vous voir si poltronne, étant ma sœur, moi, dis-je, qui suis si hardie que d'aller prendre le plus vaillant chevalier de l'armée du grand Euric.
(a) Et pourtant jamais.
Il6 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
Mais quand cela ne serait pas, comment pouvezvous avoir faute de (a) courage, ayant le cœur du vaillant Alcidon, ainsi qu'il dit ? » — « Ah ! généreuse Délie, lui répondis-je en soupirant, c'est véritablement un mauvais signe pour moi de voir ma maîtresse si peureuse, car cela montre qu'elle n'a pas reçu ce cœur dont vous parlez. Autrement, elle aurait plus de pitié du mal qu'elle me fait, que de crainte du péril où je suis. )) — « Si je pouvais, Alcidon, répondit ma belle maîtresse, remédier quand je voudrais aussi bien à l'un comme à l'autre ('^), vous auriez quelque raison de faire ce jugement ; mais souvenez-vous que si je n'aimais point ce chevalier, qui se plaint de moi, ni je ne serais maintenant en la crainte où je me trouve, ni lui au péril où je le vois. » — Je lui répondis : « Si ces paroles sont véritables, garantissez-moi. Madame, du mal qui ne peut venir de vous, et ne doutez point que, quand tous les hommes ensemble me voudraient faire mal, j'en pusse recevoir, étant favorisé de l'honneur de vos bonnes grâces. » Délie alors, en souriant : « Je vois bien, dit-elle, que pour peu que vous demeuriez ensemble, la peine de l'un se changera en contentement, et la crainte de l'autre en assurance. Et toutefois, pour empêcher
(a) Manquer de.
(b) Qu'à Vautre.
que la fortune ne vous interrompe vos desseins, parlez le plus bas que vous pourrez, et je vais m'asseoir sur ce coffre auprès de la bougie, faisant semblant de lire, pour l'éteindre si quelqu'un vient, ou pour l'entretenir, et lui dire de vos nouvelles sans qu'il vous en vienne demander. Mais, chevalier, dit-elle, s'adressant à moi, souvenez-vous que, quand je vous ai ouvert la porte et que je vous ai permis de vous essayer en cette aventure, c'a été avec promesse que vous m'avez faite d'observer les conditions qui vous seraient proposées quand vous seriez entré. Si vous êtes, comme je vous tiens, digne du nom de chevalier errant, il faut que vous mainteniez votre parole. »
— « Vous m'avez, lui dis-je, si bien tenu ce que vous m'avez promis, que je serais bien lâche et recru {'') chevalier, si je n'en faisais de même. »
— « Vous êtes donc obligé, me dit-elle, suivant es conditions qui sont établies en ce lieu, de
n'entreprendre, pour occasion que ce soit, ni pour quelque commodité qui se présente ou qui vous soit donnée, chose quelconque contre l'honneur des dames qui sont ici. Au contraire, vous devez être content des faveurs qu'elles voudront vous faire, sans que vous en puissiez rechercher ni demander de plus grandes. » —
(a) Lâche.
« Plutôt, lui répondis-je, mon épée me soit mise dans le cœur, que je reçoive jamais une pensée contraire à cette ordonnance. Tout chevalier d'honneur y est obligé par le nom seulement qu'il porte (^),et je connais bien maintenant que c'est ici l'aventure de la parfaite amour, puisque ce respect est l'une des principales ordonnances d'Amour. » — « J'ai bien toujours pensé, répondit Délie, que vous ne contreviendriez jamais à cette coutume, connaissant assez la discrétion et l'honnêteté d'Alcidon. Mais je me réjouis grandement que vous l'approuviez, comme vous faites paraître, puisqu'elle n'est établie que pour vous. » — « Comment, dis-je, cette coutume n'eat établie que pour moi ? Et faut-il en faire pour retenir ma seule indiscrétion ? A-t-on eu opinion que je sois plus outrecuidé que tous les autres chevaliers errants ?» — « Ce n'est pas cela, me ditelle ; mais n'est-il pas raisonnable que cette contrainte soit établie pour vous seul, en cette aventure que vous nommez de la parfaite amour ^ puisqu'il n'est permis qu'à vous seul de l'éprouver ? Mais d'autant que, pour en venir à bout, vous devez avoir à faire avec un plus rude champion que je ne suis pas, afin que vous ne puissiez vous plaindre de supercherie, je vous laisse
(a) Rien que par le nom qu'il porte.
seul avec cet ennemi qui est auprès de vous. » A ce mot, sans attendre ma réponse, elle se recula et s'alla asseoir avec un livre en la main, comme elle nous avait dit, nous laissant seuls, ma belle maîtresse et moi. De quoi me sentant transporté de contentement, après m'être assis sur le lit auprès d'elle, je lui pris la main, et, là baisant plusieurs fois, je lui dis : « Est-il bien possible, Madame, que quelque fois et mon sang et ma vie me puissent acquitter envers vous de cette extrême obligation ? » — « Ne pensez pas, me dit-elle, qu'elle soit petite, et si vous saviez toutes les peines que j'ai eues pour vous rendre ce témoignage de ma bonne volonté, vous l'estimeriez sans doute plus que vous ne faites. Car, encore que ma sœur se montre maintenant si hardie, croyez-moi, Alcidon, qu'elle n'a pas toujours été ainsi, et qu'il n'a pas fallu de faibles persuasions pour l'y faire consentir. Et puis, quel artifice a-t-il fallu pour tromper non seulement mon beau-frère, mais tous ses parents et tous ses amis, ou pour mieux dire toute une province entière, puisque le malheur a voulu que cette assemblée se soit ainsi rencontrée pour nous incommoder ? Mais tout cela encore est fort peu, au prix de ce que je vous vais dire. Considérez, Alcidon, quelle résolution a été la mienne, de mettre mon honneur et votre vie en
un si grand hasard. Car vous permettre de me venir trouver en ce lieu et à ces heures, n'est-ce pas mettre et l'un et l'autre en compromis ? »
— « Madame, lui dis-je en lui rebaisant la main, pour répondre en quelque sorte à l'extrême affection que j'ai pour vous, Amour et vous seriez bien injustes, si vous ne me donniez que des preuves ordinaires de votre bonne volonté. J'avoue bien que celle-ci est par-dessus mon mérite, mais confessez aussi qu'encore n'égale-telle point mon affection, puisque ce n'est seulement que se fier (») entre les mains de la fortune. Et mon affection est telle que la mort même, tout assurée, ne me saurait divertir de votre service. »
— « Alcidon, me répondit-elle, Dieu veuille que, si la bonne volonté que vous avez pour moi est telle que vous dites, elle puisse continuer autant que ma vie. Mais je crains fort que ce ne soit l'amour d'un jeune cœur, ou, pour mieux dire, que ce ne soit ou la sœur ou le frère de celle que j'ai déjà vue en vous. » — « Madame, lui dis-je, les doutes entrent ordinairement dans les âmes de ceux qui ne sont pas bien affermis en la créance (t») qu'ils ont, et ceux que je vois maintenant en vous me témoignent ce que je crains le plus, qui est une faible amitié de votre côté,
Se remettre.
Foi.
LES AMOURS DALCIDON 121
car l'un des premiers effets d'une vraie amour, c'est d'ôter à l'amant toute sorte de méfiance de la personne aimée ; aussi est-il impossible de pouvoir aimer celui duquel on se défie. » — « C'est en quoi, me répliqua-t-elle, vous devez connaître la grandeur de mon amitié, puisque, ayant tant de justes occasions de douter de vous, toutefois elle est encore plus forte que tous ces empêchements, et me contraint de vous rendre de tels témoignages de ma bonne volonté. » — « S'il vous plaît, lui dis-je. Madame, que je le prenne de ce biais, j'avoue que ce sera à mon avantage. Et toutefois, ne pouvant laisser la perfection de l'amour, qui est en moi, sans défense, permettez-moi de vous dire qu'à tort vous m'accusez de jeunesse, puisque j'ai déjà deux fois dix ans. » — « Ah ! me dit-elle, Alcidon, avant qu'il y ait tant SG't peu d'assurance, il en faut avoir deux fois dou:£>e. » Je me mis à rire et lui répondis : « Cela, Madame, est bon pour ceux qui n'aiment que des beautés ordinaires, mais pour moi et pour vous, le temps n'y sert de rien, parce que vos liens et vos nœuds sont trop forts et trop serrés, pour pouvoir se défaire en quatre ans. )) — « Et quoi donc, me dit-elle, après quatre ans pensez-vous vous en pouvoir défaire ? » — « Pardonnez-moi, Madame, lui répondis-je en souriant, mais je veux dire que ces quatre ans
étant passés^ j'aurai les deux fois douze ans, âge où vous dites qu'il se faut assurer et perdre toute méfiance. «
Elle me voulait répondre, lorsque Délie se mit à tousser pour nous avertir qu'elle oyait venir quelqu'un, et, incontinent après, son beau-^ frère entra, auquel faisant signe du doigt, elle le fit arrêter à la porte où elle l'alla trouver au petit pas (a), et, feignant de ne vouloir point éveiller sa sœur, elle marchait comme si elle eût mis les pieds nus sut des épines. Son beau-frère lui demanda des nouvelles de Daphnide et comme elle se portait. « Elle a plaint C^), lui dit-elle, longuement et elle ne fait que de s'endormir. » — « Et quoi, lui répondit-il, ne viendrez- vous point danser ? Les habits que vous avez mis seront-ils inutiles ?» — « Je ne sais, mon frère, lui dit-elle. Peut-être que la grande douleur de ma sœur passera, si elle peut un peu dormir. Si cela est, j'irai finir notre dessein avec les autres * mais si son mal continue, il faudra que nous remettions la partie à une autre fois, et si vous venez d'ici à une demi-heure, nous en serons assurés. »
Son beau-frère s'en retourna avec cette résolution, et elle s'en vint nous redire tous leurs
(a) Lentement^ sans hâter le pas.
(b) S'est plainte.
LES AMOURS DALCIDON 123
discours. Et lorsque je lui dis qu'elle le devait remettre au lendemain, elle me répondit : « Je vois bien, Alcidon, que vous avez pris, par la fréquentation, le naturel des princes, qui ne pensent jamais qu'à ce qui les touche et n'ont point de souci des intérêts d'autrui. Vous ne vous souciez guère de ce qui nous peut advenir lorsque vous n'y serez plus, pourvu que tant que vous y demeurerez, vous y soyez sans incommodité. » — « Vous avez tort, lui dit la belle Daphnide, d'expliquer si mal ce que ce chevalier a dit, car je m'assure qu'il a plus de soin de nous que vous ne dites. Mais s'il nous aime, comme je le crois, il ne faut pas trouver étrange qu'il se plaise de demeurer auprès de nous, sans compagnie, le plus longtemps qu'il pourra. Et toutefois il me semble fort à propos, quand notre beaufrère reviendra, que vous lui disiez que je me porte mieux, et que, s'ils veulent venir danser céans, j'en serai bien aise, pourvu qu'il y ait le moins de gens qu'il se pourra et le moins d'instruments j et qu'après avoir dansé le bal que vous et vos compagnes avez appris, on s'en aille en quelque autre lieu, car nous ferons mettre Alcidon dans ce petit cabinet qui est dans cette ruelle. Et moi, je ne tiendrai que les rideaux de devant ouverts, et demeurerai sur le lit, afin de leur montrer qu'il n'y a personne céans. »
Ce conseil fut trouvé bon, et, pour me montrer le lieu, elle prit une petite clef, et, sans se bouger de dessus le lit, elle ouvrit la porte, et, faisant apporter la chandelle, me montra le petit cabinet, où il n'y avait place que pour deux petites chaises et une table. Le lieu était tout lambrissé et doré et si proprement accommodé, qu'il montrait bien que c'était la petite retraite où la maîtresse du logis venait seule entretenir ses pensées, et qui en avait remis la clef à Daphnide pour s'y retirer, quand elle se fâchait d'être parmi tant de personnes. (( En ce lieu donc, me dit-elle, vous pourrez demeurer en assurance, et même, si vous laissez la porte un peu entr 'ouverte, vous pourrez voir quand ma sœur et ses compagnes danseront, et encore que vous soyez accoutumé à voir la somptuosité et les magnificences de ce grand Euric, si est-ce que je m'assure que ce bal ne vous sera point désagréable, pour la diversité des habits et pour la nouveauté des inventions. » Je lui répondis que toutes choses me seraient toujours très agréables, pourvu qu'elles lui plussent et que je demeurasse auprès d'elle.
Cependant que nous parlions ainsi, le beaufrère revint, et si doucement, de peur qu'il avait de réveiller Daphnide, qu'il ne s'en fallut guère qu'il ne nous surprît. Délie donc, qui l'entr'ouït la première, nous faisant signe, s'y en alla et
emporta la bougie, expressément pour empêcher que je fusse vu. Et d'abord, relevant un peu la voix : « Vous avais-je pas bien dit, mon frère, lui dit-elle, que si nous avions un peu de patience, ma sœur nous verrait danser : la voilà qui est éveillée, et avec un si bon courage qu'elle nous peut voir. N'est-il pas vrai, ma sœur ? » continuât-elle, adressant sa parole à ma belle maîtresse. — « Il est vrai, ma sœur, répondit-elle. Mais, mon frère, je vous supplie qu'il y ait le moins de gens qu'il se pourra et le moins d'instruments, car j'ai peur que le bruit ne fasse renouveler mon mal de tête. »
Le frère, infiniment aise de ces nouvelles, retourna incontinent pour les dire à cette bonne compagnie, et pour donner ordre à tout ce qui était nécessaire. Cependant j'eus loisir de me mettre dans le petit cabinet, et elle d'accommoder de sorte et les rideaux de son lit et la tapisserie, qu'il était impossible de me voir, encore que la porte fût assez entr'ouverte pour me laisser voir presque tout ce qui se ferait dans la chambre.
A peine avions-nous bien accommodé toutes choses, quand une grande partie des chevaliers assemblés vint dans la chambre avec un grand nombre de belles dames, et entre autres Stiliane et Carlis, qui ont accompagné ici ma belle maîtresse.
126 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
Après quelques paroles de civilité (car il faut avouer que les chevaliers de la province des Romains et du Venaissin sont des plus courtois de toute la Gaule), chacun se mit à discourir de ce que bon lui semblait. Mais enfin tous leurs discours vinrent à parler du roi Euric et de la guerre qu'il faisait, de laquelle ressentant tous grandement l'incommodité, il n'y en avait un seul qui ne s'en plaignît, et qui, porté de passion, ne médît de ce grand roi. Le moindre mal qu'ils en disaient, c'était de l'appeler barbare et cruel, la ruine des Gaules et de toute l'Europe, et, après, ils entraient sur les souhaits (a). L'un le désirait être son prisonnier, l'autre de le voir mort, l'autre d'avoir rompu toute son armée, et les plus avan^ tageux souhaits pour lui étaient qu'il n'eût jamais été. J'écoutais tous ces discours, et jugez quel traitement j'en devais espérer si j'eusse été trouvé.
Je crois qu'ils n'eussent pas de longtemps cessé de parler de ce grand roi, selon leur passion, n'eût été qu'on ouït quelque instrument, qui fit connaître que Délie et ses compagnes étaient prêtes à danser. Chacun se mit en la place plus commode pour Bien voir, et peu après ces belles dames entrèrent, mais si bien vêtues, et d'une cadence si nouvelle, et le tout avec une si gentille
(a) En menaient aux souhaits.
LES AMOURS DALCIDON 127
invention, qu'il faut avouer qu'il n'y avait rien de plus beau. Je ne saurais redire maintenant ce que c'était ; aussi ne sert-il de rien pour ce qui nous touche. Seulement je dirai qu'entre les autres représentations, il y avait des filles, vêtues les unes en déesses et les autres en nymphes, qui représentaient toutes les choses qui se forment en l'air. Je me ressouviens des vers de celle qui représentait la foudre ; ils étaient tels :
STANCES
Mortels, je ne suis pas ce foudre épouvantable, Dont s'arme Jupiter et se rend redoutable, Lorsque tout eji colère il tonne dans les cieux ; Mais ce foudre d'Amour, plein d'éclairs et de flammes, Qui ne suis élancé que par le clin des yeux, Dont Amour va brûlant les généreuses âmes.
Je ne fais mes efforts sur un rocher sauvage, Ni dessus un écueil, l'horreur de quelque plage. Ni sur un corps humain, acte plein de rigueur ; La butte de mes coups n'est chose si petite ; Sans point toucher le corps, je sais blesser le cœur, Et, parmi tous les cœurs, celui qui le mérite.
Et voyez, ô niortels ! de combien je devance Du foudre accoutumé l'ordinaire puissance : Il ne s'ose approcher des superbes lauriers. Et moi, tout au rebours, je ne frappe personne Qui n'ait dessus le front, par ses effets guerriers. Des lauriers mérité la superbe couronne.
128 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
Mais, ô sage Adamas, ce que je vous raconte est hors de propos, et suffit seulement que je vous die qu'encore que ce qui était représenté fût véritablement très beau et très bien dansé, toutefois le temps me durait fort qu'il ne fût fini, parce qu'il me semblait que c'était autant me dérober de temps que je pouvais bien mieux employer. Quand il plut à Dieu, ce bal s'acheva, et quand il fut achevé, il commanda à toute l'assemblée de se retirer. Déhe demeura seule dans la chambre avec sa sœur, et lors le prisonnier d'amour sortit de sa prison, et non point sans dire des injures à DéUe, de ce que leur représentation avait été si longue.
« Voyez, dit-elle, comme vous êtes de mauvaise condpagnie ! De tant de chevaliers qu'il y avait ici, je m'assure que vous étiez le seul qui s'y fâchât. Mais, ma sœur, puisqu'il est si difficile, je vous conseille de le chasser de céans ; car comment pouvez-vous espérer de le contenter vous seule, puisque toutes ensemble, nous ne l'avons pu faire ? »
— « Ma sœur, dit Daphnide froidement, toutes les choses qui sont au monde ne nous sauraient contenter, si ce contentement ne vient pas de nous-mêmes, comme toutes les drogues de tous les mires de l'univers ne sauraient guérir un corps, si le corps, par sa propre vertu, n'en
retire sa guérison. C'est pourquoi il faut qu'Alcidon, s'il veut être content, se veuille contenter soi-même, et non pas espérer que le grand nombre de personnes le puisse faire. »
— « Madame, lui répondis-je, si j'avais en ma puissance la volonté, comme les autres hommes, je pourrais vouloir ce que vous dites. Mais puisque je l'ai remise entre vos mains, c'est de vous de qui mon contentement dépend, et, selon ce que vous dites, pour faire que je sois content, il faut que vous veuillez que je le sois. »
— « Ma sœur, dit Délie en souriant, ne plaignez plus le temps que vous avez tenu ce chevalier en cage au chevet de votre lit, car il me semble qu'il a fort bien appris à parler. »
— « Délie, répliqua Daphnide en se mettant une main sur le visage pour cacher sa rougeur, vous êtes si peu sage que je ne sais, si vous continuez, quelle vous deviendrez. )>
Après quelques autres discours, elles furent d'avis de me mettre dans le petit cabinet, jusqu'à ce qu'elles fussent déshabillées et que leurs filles de chambre s'en fussent allées. Mais quand elles m'ouvrirent la porte, je trouvai que Délie s'était mise au lit avec sa sœur, et parce qu'elle prit bien garde que je n'en étais pas trop satisfait :
— « Eh quoi ! chevalier, me dit-elle, il semble que vous me fassiez la mine } Pourquoi me regar-
dez-vous de si mauvais œil, puisque c'est vous qui êtes cause que je suis ici ? ))
— « Je vois bien, lui répondis-je, que j'en suis cause ; aussi n'en puis-je être marri, puisque ma belle maîtresse le veut ainsi. Il est vrai que j'eusse été bien aise de pouvoir parler à elle sans témoins. »
— « Vous avez donc envie, me dit-elle, de tenir secret ce que vous lui direz, et ne savezvous pas que, pour faire un bon contrat, il y faut toujours des témoins ?
— « Amour, lui répliquai-je, nous servirait de témoin. »
— « Amour, dit-elle, ne peut pas être témoin, car il faut qu'il soit juge, et peut-être encore ne pourra-t-il pas être juge, car il est dangereux qu'il ne soit lui-même complice de votre tromperie. »
— « Si Amour ne peut pas être témoin, reprisje lors, en ce qui est de l'amour, encore moins Diane, qui s'en est toujours déclarée ennemie. »
— « Si je n'en puis être témoin, dit-elle, j'en serai le dénonciateur, pour en faire la punition. »
— « Jugez, répondis-je, si vous êtes en ce dessein, si je n'ai pas occasion de vous désirer hors de là. »
Daphnide, qui n'avait point encore parlé, nous interrompant et s'adressant à moi :
— « C'est moi, dit-elle, Alcidon, qui lui ai ordonné de se mettre où elle est, et le dessein qui me l'a fait faire est tant à votre avantage que, quand vous le saurez, vous en serez peutêtre glorieux. Car ce n'est pas pour témoigner contre vous, ni pour vous accuser, comme elle dit. Je suis trop assurée de la discrétion d 'Alcidon et de la puissance qu'il m'a donnée sur lui. Mais ayant plus de doute de moi que de vous, j'ai voulu qu'elle fût ici pour m'empêcher, par sa présence, de faire plus que je n'ai résolu. »
— « Si, de fortune, la bonne volonté que je vous porte me voulait faire outrepasser ce que je dois, contre le dessein que j'en ai fait, j'avoue, Madame, lui dis-je froidement, que cette crainte que vous avez est bien glorieuse pour moi, mais le remède que vous y apportez est bien cruel et importun. »
— « Il faut, me répondit-elle, Alcidon, que vous m'aimiez comme je vous aime, et que, comme je fais gloire d'aimer un chevalier sans reproche, de même vous pensiez que celle qui mérite d'être aimée de vous doive être non seulement sans blâme, mais sans le soupçon même du blâme. >>
Nos discours furent longs sur ce sujet, et si agréables, que je ne me donnai garde que le jour parût à travers des vitres et des vanteaux.
132 UN E P I S O D'E DE LASTREE
Nous commençâmes alors à consulter si je devais partir ou demeurer. La belle Daphnide, qui était toujours en peine de me voir en ce danger, au commencement était d'opinion, avec Délie, que je m'en allasse avant qu'il fût plus grand jour. Mais quand je l'eus vue peu rassurée et que je lui eus remontré que de longtemps peut-être ne pourrais-je pas retrouver la commodité de la revoir, elle consentit à mon séjour, quoique Délie y contrariât. Mais enfin l'amour l'emporta par-dessus ses raisons, et fut résolu que je demeurerais encore tout ce jour en ce lieu bienheureux et que, la nuit étant venue, je pourrais partir avec plus de sûreté. Et afin que je ne demeurasse point tout seul en ma petite prison, la belle Daphnide résolut de tenir le lit tout le jour, feignant de se ressentir du mal du jour passé, car le cabinet était si près du chevet de son lit, que nous pouvions parler ensemble sans être ouïs du reste de la chambre. Cette résolution étant prise. Délie se chargea d'avertir de notre dessein celui qui m'avait conduit, afin qu'il donnât ordre à tout ce qui était nécessaire, tant pour empêcher que ces chevaliers, qui étaient venus avec moi, ne fussent aperçus, que pour les faire trouver au lieu et à l'heure que nous avions prise.
Plusieurs fois, oyant discourir nos druides de
l'état et de la vie du grand Tautatès et des âmes immortelles des hommes, qui, après cette vie, pour récompense de leurs vertus, s'en vont dans le ciel auprès de lui, où elles doivent demeurer à jamais, je me suis grandement étonné, et presque ne pouvais comprendre, que ce ne fût une vie bien désagréable et ennuyeuse que la leur, puis, à ce qu'ils disent, qu'ils n'y boivent, n'y mangent, n'y dorment, n'y font aucune autre chose que perpétuellement penser et contempler, me semblant que le temps leur devait être bien long, le passant tout en imagination. Mais j'avoue que, depuis ce temps, j'ai connu le contraire, lorsque je considérais combien promptement et agréablement pour moi se passaient les heures près de cette belle. Car je ne fus de ma vie plus étonné que quand je vis éclairer {^) le jour, ne me semblant pas que la nuit eût duré une heure, tant elle avait passé, ou plutôt s'en était envolée, promptement.
Chacun étant déjà levé dans le logis. Délie fut contrainte d'en faire de même, et il fallut que je me renfermasse dans ma prison. Car elle ne voulut jamais permettre que je la visse habiller, parce qu'il fallait qu'elle fût servie de ses filles. Je lui offris bien, et l'en suppliai, de me permettre que
(a) Briller.
134 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
je fisse ce matin l'office de ses demoiselles, mais ce fut en vain, quoique sa sœur, en souriant, lui dit que j 'étais si accoutumé de donner la chemise au grand Euric, qu'il ne fallait point douter que je ne lui susse bien donner à elle aussi.
— « Vous savez bien, lui répondit-elle, que la chemise des femmes est cousue jusqu'en bas, ce que ne sont point celles des hommes, et je craindrais qu'en me la mettant, il ne la décousît ou la déchirât, et par ainsi il vaut mieux que ce soient mes filles. »
— « Criez, dit Daphnide, s'il vous fait mal. » , — « Il n'est plus temps, répondit Délie, de
crier quand le mal est fait ; il faut que ce soit auparavant, afin qu'il ne se fasse. Et pour conclusion, dit-elle en souriant, encore que cet oiseau soit bien privé, il faut qu'il demeure en cage. »
— « Vous voyez, Alcidon, dit Daphnide, comme mes persuasions ont peu de force. »
-^- « Madame, lui répondis-je, je ne parle point pour ma liberté, puisque je vois que vos paroles sont inutiles, mais je prie Amour que quelque fois il me venge d'elle. »
— « Amour, dit-elle, n'a rien à faire avec Diane. »
— « Et toutefois, lui dis-je, pour baiser un Endymion, cette Diane quitta bien le ciel. Et
peut-être encore ne fut-elle pas si dédaigneuse que, pour une toison, elle ne favorisât le dieu Pan, encore qu'il eût des pieds de bouc et des cornes en la tête. »
— « La Diane, dit-elle, dont vous parlez, répondra quand elle voudra à cette calomnie, mais je vous dirai bien que, si je ne change fort d'humeur, je ne voudrai jamais que celui que je baiserai s'endorme. Et quant aux cornes de Pan, il est certain que s'il advient que j'aime quelqu'un, j'aimerai toujours mieux qu'il les porte que moi. »
— « Et toutefois, lui dis-je, la lune, de qui vous avez le nom, les porte bien. »
— « C'est parce, me répondit-elle, qu'elle n'est point mariée, et ce qu'elle en fait, ce n'est que pour avertir les amants, auxquels elle éclaire la nuit en leurs larcins, que les cornes qu'ils vont faire à autrui leur seront quelquefois rendues par d'autres. Mais, continua-t-elle, tous ces discours sont bons ; vous avez beau prolonger, si faut-il entrer en ce cabinet. »
Et à ce mot, passant le bras par-dessus sa sœur, elle me poussa dedans et ferma la porte sur moi, et puis, appelant ses filles, qui étaient en une garde-robe voisine, elle s'habilla sans faire bruit, feignant que Daphnide se trouvait mal, et puis, laissant les fenêtres fermées, s'en
136 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
alla donner ordre à ce que nous avions résolu.. Cependant, encore qu'il y eût quelques personnes dans la chambre, nous ne laissâmes de parler ensemble, sans toutefois ouvrir la porte. Et quoique ce fût d'une parole assez basse, si est-ce qu'une fille, passant assez près du lit, entr'ouït, non pas les paroles, mais trop bien le sifflement qu'en parlant bas on fait pour prononcer quelques lettres, et de fortune cela fut en même temps que Délie, soigneuse de nous, s'en revint en la chambre, qui fut cause que cette fille, s'adressant à elle, lui dit qu'elle pensait que sa sœur fût plus malade qu'elle ne disait.
— « Et pourquoi ? » dit Délie.
— « Parce, répondit la fille, qu'elle rêve, car je l'ai ouïe parler toute seule. »
— « Et qu'a-t-elle dit ? » répliqua Délie.
— « Je n'ai pas ouï, ajouta la fille, les paroles bien distinctes, mais assurez-vous qu'elle parle. »
— « Vous êtes bien plaisante, reprit Délie. Ne savez-vous pas que c'est sa coutume, aussitôt, le matin, qu'elle est éveillée, de faire ses prières et recommandations aux dieux ? Taisez-vous et n'en parlez point. »
Cette fille crut Délie, qui, peu après, s'approcha de nous et nous fit ce conte, nous avertissant de parler un peu plus bas.
— (( Je le ferai, lui répondis-je ; mais, belle
Délie, ne vaudrait-il pas mieux faire sortir chacun dehors, afin que cette porte me pût être ouverte ? »
— (( Ah! ah!, dit-elle en se moquant de moi, je suis, à cette heure, belle Délie, et tantôt j'étais une Diane cornue et qui aimais Pan le vilain pour une toison. Je vois bien que vous avez une âme double et qui reçoit fort bien les enseignements qu'on lui donne. Il faut que vous demeuriez encore où vous êtes jusqu'à ce que vous ayez bien appris à parler de Diane, car autrement elle serait en colère et pourrait vous châtier, et nous aussi. »
A ce mot, elle s'en alla faire sortir toutes ses filles et commanda à l'une de faire apporter quelque consommé pour donner à sa sœur, mais, parce qu'elle n'avait guère soupe, elle en apportât plus que de coutume. La fille revint incontinent avec ce qu'elle lui avait commandé, et elle, refermant la porte et entr'ouvrant un peu une fenêtre, s'en vint l'apporter à sa sœur. Et se jouant, comme de coutume :
— « Je veux, dit-elle, que ce chevalier sorte, pour connaître de quelle façon je me sais venger des injures qu'il m'a faites. » Et lors, ouvrant la porte :
— « Venez donc, chevalier, continua- t-elle, et voyez : de peur que j'ai que vous ne mouriez
138 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
avant que j'aie eu le loisir de vous faire souffrir les supplices auxquels je vous ai destiné, je vous apporte ici de quoi vous nourrir un peu, car je serais trop marrie que votre trépas devançât mon entière vengeance. »
Elle proférait ces paroles avec tant de grâce, qu'il était impossible de s'empêcher d'en rire. Et après que sa sœur eut un peu repris d'haleine :
— « Mais, dit-elle. Délie, comment avez-vous eu ce que vous lui apportez, et ne s'en sera-t-on point aperçu } »
— « Oui, répondit-elle, si je n'avais pas plus d'invention que vous. Contentez-vous qu'un de ces jours je vous veux vendre, et que ce sera vous-même qui en ferez le marché, sans que vous en sachiez rien. Et pour ne laisser refroidir ce que je vous apporte, prenez-en un peu. Aussi bien, ai-je dit que c'était pour vous, et le reste sera pour ce chevalier, à qui je veux tant de mal. »
— « Il vaut mieux, dit-elle, lui laisser tout, car je m'assure qu'il en a plus de besoin que moi, pour la longue traite qu'il a faite sans manger. »
— « Voire, dit Délie, pourvu qu'il ne meure pas, encore n'est-il que trop heureux. » Et à ce mot, elle contraignit sa sœur d'en prendre un peu, et puis voulut que j'en fisse de même. Et parce que je m'en excusais :
— u Non, non, dit-elle, recevez-le, car je ne sais si d'aujourd'hui vous mangerez autre chose que des confitures qui sont dans ce petit cabinet, de peur d'être découvert par tant de gens qui sont céans. Et prenez le cas (■») que ce que vous faites tous deux, ce soit boire en nom de Q^) mariage. »
Avec semblables discours, nous passâmes tout le matin, et, l'heure du dîner étant venue, il me fallut renfermer, afin de n'être vu par ceux qui lui apportaient la viande (^■), et le malheur voulut qu'elle n'avait pas presque fini le repas, que toute la chambre fut pleine de ces chevaliers, dont peut-être y en avait-il plusieurs qui en étaient frappés d'amour. Et, de fortune, le beaufrère, s 'asseyant sur le pied du lit, en fit mettre des principaux dans des sièges en la ruelle, et si près de moi que je ne pouvais presque souffler sans être ouï. Considérez, sage Adamas, en quel état j'eusse été, s'il me fût venu volonté de, tousser ou d'éternuer.
La plupart de leur discours étaient de la guerre du roi Euric et des préparatifs qui se faisaient en divers lieux pour résister, de quoi je fus bien aise d'être averti pour en donner avis
(a) Imaginez.
(b) En gage de.
(c La nourriture.
au roi, qui depuis ne lui fut pas inutile. Mais le plus fâcheux fut qu'ils demeurèrent à l'entretenir jusqu'au soir. Je vous laisse à penser leur peu de discrétion, puisque, la voyant malade, ils ne laissèrent de demeurer presque tout le jour autour de son lit. Enfin, se voulant aller promener, ils la laissèrent toute seule, et lors, les portes étant fermées, je sortis du cabinet, que Délie me vint ouvrir.
— « Eh bien ! me dit-elle en l'ouvrant, que vous semble de cette aventure, et comment la nommerez-vous ? Sera-ce du nom de parfaite amour ou d'extrême patience ? »
— « Ce sera, lui dis-je, de celui de la plus agréable que j'eus jamais. »
— « Et toutefois, ajouta Daphnide, que direzvous du long temps que vous avez été dans cette caverne } »
— « Je dirai, lui répondis-je. Madame, que cela ne doit pas être trouvé étrange, puisque l'on dit bien qu'en un certain temps, lorsque l'ours voit éclairer le soleil, il se renferme dans sa caverne pour quarante jours. Et pourquoi n'ai-je dû me renfermer dans la mienne pour quelques heures, puisque j'ai vu ce matin vos beaux yeux, qui sont mes soleils, éclairer avec tant de clarté que jamais je ne les vis si beaux ? »
— « Vous en direz, reprit Délie, tant de
LES AMOURS DALCIDON I4I
miracles que vous voudrez, mais si ne saurais-je croire que la liberté ailleurs ne vous fût bien aussi agréable que cette prison, et même avec une si grande contrainte. '»
— « Si Diane, lui répondis-je, savait que c'est {^) que d'aimer, et quel contentement on reçoit d'être auprès de la personne aimée, elle ne serait pas tant incrédule qu'elle est, et, au contraire, elle croirait qu'à ce coup, puisqu'elle nomme le lieu où j'ai été une prison, j'ai trouvé le proverbe faux qui dit : « Nulle belle prison. » Car je n'ai jamais été dans le palais du grand Euric avec plus de plaisir ni de contentement. »
Nous continuâmes quelque temps ce discours, avec tant de félicité pour moi que les heures ne me semblaient que des moments. Et celle du souper étant venue, il me fallut encore refermer, mais ce fut pour peu de temps, car Daphnide ayant, comme je crois, pitié de me laisser seul si longuement, se hâta, de sorte que sa sœur se plaignait qu'elle n'avait pas eu le loisir de manger. Toutefois elle eut mémoire de moi, et je ne sais comment, ni avec quelle excuse, elle me fit garder quelque chose, quoique véritablement ce fût sans que j'en eusse affaire ('j). Seulement, je suppliai la belle Daphnide, puisqu'il fallait que
(a) Ce que c'est.
(b) Besoin.
je partisse si tôt, de vouloir pour le moins s'exempter ce soir de la visite, pour ne dire importunité, de tous ces chevaliers, afin que le temps qui me restait pût être employé auprès d'elle, ce qu'elle pourrait faire en feignant de se trouver mal, et que la longue demeure qu'ils avaient faite auprès de son lit en était cause. Elle y consentit, avec quelque peine, et soudain Délie leur alla donner à tous le bonsoir de sa part et faire ses excuses de ce qu'elle se retirait de si bonne heure.
Me voilà cependant seul auprès de ma belle maîtresse, car Délie, de peur que personne m'y surprît, nous avait enfermés dedans et avait emporté la clef. L'amour alors et la commodité me donnèrent un grand assaut, car, aimant passionnément cette belle dame, et me voyant seul auprès d'elle, c'était assez pour me convier à la recherche de quelque chose de plus. Mais il y avait encore deux autres très grandes considérations : l'une, les assurances qu'elle me donnait de sa bienveillance, qui ne me devait pas rendre peu hardi, et l'autre, les préceptes, que j'avais du grand Euric, de ne point perdre l'occasion. Et toutefois, jugez. Madame, de quelle qualité est l'affection que j'ai pour vous ! Vous savez bien que je ne vous en fis point d'autre semblant, sinon que, me mettant à genoux au chevet de votre lit et vous prenant une main, je la vous
baisai avec un grand soupir, tant le respect qui accompagne toujours un grand amour eut alors de pouvoir sur moi. Il est vrai, sage Adamas, qu'ayant demeuré de cette sorte quelque temps, je lui dis, presque comme hors de moi :
— (( Eh bien, Madame, comment ordonnezvous que je vive ? »
— (( Je ne veux pas, me dit-elle, que ce soit comme vous avez fait par le passé. Car, maintenant que vous avez cette preuve de ma bonne volonté, je ne le vous pardonnerais jamais. »
— « Voilà, lui répondis-je. Madame, une dure ordonnance, et à laquelle je proteste de désobéir. »
— <( Comment, Alcidon, dit-elle, se levant sur le lit tout en sursaut, comment ? vous protestez de me désobéir ? Pensez-vous bien à ce que vous dites ? »
Et de fortune, en même temps. Délie mit la clef dans la serrure, et nous ouïmes qu'elle ouvrait la porte. Cela fut cause que, craignant que quelqu'un ne fût avec elle, je me retirai dans le cabinet, sans lui point faire de réponse. Mais quand elle eut refermé la porte et que je la revis seule, je revins en m.a place et voulus reprendre la main de ma belle maîtresse. Mais elle, tout en colère, la retira en me disant, si haut que Délie l'entendit :
— « Vous me ferez plaisir, Alcidon, puisque vous êtes en cette volonté, de ne m'importuner pas davantage. »
Délie, oyant ces paroles, eut opinion que j'eusse recherché ('^) sa sœur de quelque chose qui lui fût désagréable, et cette opinion lui fit dire en souriant :
— « Voici une grande colère, et je vois bien que les bons ouvriers en peu d'heures font beaucoup de choses, puisque je les vois si changés depuis que je m'en suis allée. Je gage, continuât-elle, chevalier, que vous av^z contrevenu aux coutumes, que je vous ai dites, de cette aventure. »
— (( Ah non ! répondit sa sœur, mais peutêtre a-t-il bien fait pis, car s'il eût fait ce que vous dites, il n'eût été que parjure amant, au lieu qu'en ce qu'il a fait, il se déclare perfide et traître. »
— « Voilà, dis-je, sage Délie, deux grandes injures ; et toutefois je les endure patiemment jusqu'à ce que, nous ayant ouïs tous deux, vous jugiez et ordonniez quelle réparation elle me doit faire, car je vous veux bien pour mon juge. »
— « Vraiment, dit Daphnide, voilà le che-
(a) Requis. Tournure qui n'a subsisté que dans l'expression rechercher quelqu'un de paix, pour entamer des négociations de pair avec quelqu'un.
valier le plus outrecuidé qui fut jamais : il ose bien demander réparation en ce qu'il ne doit (a) attendre que punition. Mais, Délie, puisqu'il vous veut bien pour son juge, je vous veux bien aussi pour le mien. Oyez ce qu'il a dit, et le condamnez au supplice qu'il mérite, si toutefois il s'en peut un qui puisse égaler son offense. Et afin qu'il ne die pas que je le rapporte trop aigrement, je veux bien que vous l'oyez de sa bouche même. »
Alors, je répondis froidement : « Voyez, mon juge, combien mon affection surmonte la rigueur de Madame : elle requiert que vous me punissiez cruellement, et moi, si j'ai failli, je vous fais, pour son contentement, la même requête. Mais si c'est elle qui a fait, non pas une faute (je ne croirai jamais qu'elle en puisse faire), mais quelque injure à mon amour, je ne requiers pas qu'elle soit punie, car si je lui voyais du mal, je mourrais de peine, mais qu'il lui soit ordonné de ne plus offenser, ni de fait, ni de pensée, l'affection que je lui porte. »
— « Je veux bien, répondit Délie, être votre juge à ces conditions. Faites-moi donc entendre votre différend. »
— « Apprenez-le, je vous supplie, lui dis-je.
(a) Là où il ne doil.
ALCIUON 10
146 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
de sa propre bouche, car, outre que je sais qu'elle ne peut dire que la vérité, encore est-il raisonnable que vous sachiez par elle, puisqu'elle m'accuse, quelle est la faute dont elle demande que je sois puni. ))
— « Il est vrai, dit Délie ; c'est à vous à parler la première. )>
— « Je vous l'aurai bientôt fait entendre, reprit-elle, car nous n'avons pas eu long discours. Il m'a dit ces mêmes mots : « Comment, Madame, ordonnez- vous que je vive ? » Je lui ai répvondu : (( Je ne veux pas que ce soit comme vous avez fait par le passé ; car à cette heure que vous avez quelque preuve de ma bonne volonté, je ne le vous pardonnerais jamais. » Il m'a répondu : « C'est une trop rude ordonnance, et à laquelle je proteste de désobéir. » Et lorsque je lui reprochais cette désobéissance, vous êtes entrée et m'avez empêchée de savoir ce qu'il voulait répondre. Voilà tout ce que nous avons dit. »
Lors Délie, se tournant vers moi : « Daphnide a-t-elle dit la vérité } »
— (( Oui, mon juge, lui répondis-je, et c'est de quoi je vous demande justice, car des injures de perfide et de traître, je n'en dis rien, parce que vous les avez ouïes, et outre cela, ce n'est qu'une suite de la première offense. »
— « Mais, dit Délie, comment entendez- vous
qu*elle vous ait offensé, puisque, selon ce que vous avouez, c'est vous qui avez fait la première faute. Car, chevalier, répondez-moi : ne vous dites-vous pas amant de cette belle dame ? »
— « Oui, lui répondis-je, et avec tant de vérité que, quand je cesserai de l'aimer, je cesserai de vivre. )>
— (( Or, reprit Délie, ne savez- vous pas qu'une des principales lois d'Amour, c'est que l'amant obéisse aux commandements de la personne aimée } »
— « Oui, lui répondis-je, pourv^u que ses commandements ne soient point contraires à son affection, comme si elle commandait de n'être point aimée, elle ne devrait pas être obéie. »
— (( Vous avez raison, reprit Délie, car toute chose naturellement fuit ce qui la détruit. Mais comment pouvez-vous vous excuser de n'avoir failli à ce précepte d'Amour en cette occasion, où vous avez non seulement trouvé dure l'ordonnance qu'elle vous faisait de l'aimer, mais de plus avez protesté de lui désobéir ? )>
— « Mon juge, lui répondis-je. je ne l'ai pas seulement protesté, mais je le proteste encore, et avec une telle résolution, que si j'avais à mourir et à remourir autant de fois que j'ai vécu de jours, depuis l'heure de ma naissance.
148 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
je l'élirais (») plutôt que de faire autrement. »
— (( Oyez, dit alors Daphnide toute en colère, oyez comment il parle, et le punissez, s'il se peut, comme il mérite. »
— « Mon juge, interrompis-je alors en souriant, que ma belle maîtresse me commande d'entrer pour son service dans des bataillons armés, qu'elle m'ordonne de me jeter dans un feu, voire, s'il lui plaît tout à cette heure, que je me mette ce poignard dans l'estomac, je le ferai devant ses yeux pour lui obéir, et pour lui rendre témoignage du pouvoir qu'elle a sur moi. Et si elle ne croiî mes paroles, qu'elle en tire telle preuve qu'elle voudra ; car je suis très assuré qu'elle ne me commandera jamais rien de si hasardeux que mon amour ne me donne assez de force et de courage pour l'exécuter incontinent. Mais ne vous souvenez- vous point que, quand, sous l'habit et sous la faveur de Diane, vous me reçûtes à l'épreuve de cette aventure, je vous promis d'en observer les coutumes, pourvu qu'elles ne m'ordonnassent rien qui fût contraire à mon amour? »
— (( Je m'en souviens », répondit Délie.
— (( Vous ne devez donc point, repris-je, ô mon juge, trouver mauvais que j'aie fait cette
(il) Le choisirais.
LES AMOURS DALCIDON 149
même protestation à ma maîtresse, puisque, si j'eusse fait autrement, j'eusse été traître et perfide envers elle et envers Amour. Je lui demande comment il lui plaît que je vive ? « Je ne veux pas, me dit-elle, que ce soit comme vous avez fait par le passé. > « Mais si, par le passé, je l'ai aimée autant qu'un cœur peut aimer, en m'ordonnant que je ne fasse pas comme j'ai fait, n'est-ce pas me commander que je ne l'aime plus ? Et ne serais-je pas déloyal et perfide si j'obéissais à une telle ordonnance ? Non, non. Madame, continuai-je en m'adres§ant à Daphnide, si vous ne savez point quels sont vos yeux, sous prétexte que vous ne les voyez que dans un miroir, ne pensez pas que nous, qui les voyons en eux-mêmes, n'en ressentions les blessures jusqu'en l'âme, et ne reconnaissions que véritablement ceux qui en ont été blessés n'en peuvent jamais guérir. Je vous ai aimée enfant, j'ai continué homme, et je vous aimerai dans le cercueil, en dépit de la froideur de la mort. Rien ne m'éloignera jamais de cette résolution. Et cette pensée sera toujours dans mon cœur tant que je vivrai, et parmi mes cendres après mon trépas. » Délie alors, en souriant : « Je vois bien, ditelle, qu'Amour est un enfant, et que peu de chose le fait pleurer. J'ordonne, pour accorder votre
150 UN ÉPISODE DE l'ASTRÉE
différend, qu'Alcidon, pour châtiment de la faute qu'il a faite d'oser répondre à Daphnide si absolument qu'il lui désobéirait, encore qu'il en eût raison, sans délai baisera la main de sa maîtresse, et que Daphnide, pour la punir de ce qu'elle lui avait commandé une chose qu'elle n'eût pas voulu voir l'effet, si elle l'eût bien entendue, bai-^.era Alcidon pour témoignage de son repentir. ))
Ce jugement fut, de mon côté, exécuté avec beaucoup de contentement, et tout le reste du soir nous nous entretînmes de si agréables discours, que quand j'oyais un horloge (»), qui était sur la table, il me semblait qu'il sonnait les quarts d'heure, et non pas les heures entières.
Je n'aurais jamais fait, si je voulais raconter tous les discours qui furent entre nous, et, de peur d'être trop long, je dirai seulement qu'enfin étant pressé de partir, après avoir reculé mon département tant qu'il m'était possible, je repris la main de ma belle maîtresse, et, mettant un genou sur un carreau, je lui dis :
— (( Enfin, Madame, me voici à la fin de mon bonheur. Délie et le temps me pressant de partir, je vois bien que ni l'un ni l'autre ne ressent point
(a) Horlof^e est masculin dans l'ancienne langue. Gascons, Provençaux et Normands lui donnaient encore ce genre au temps de Ménage.
ma passion, mais vous, qui en êtes la cause, serez-vous aussi insensible comme eux ? »
— « Alcidon, me répondit-elle, ne vous plaignez point de moi, et vous souvenez que si je ne vous aimais, je n'eusse pas eu la résolution de vous voir ici, puisque s'il n'y allait que de ma vie, ce serait peu de chose, mais y mettant la vôtre aussi, et mon honneur, vous devez croire que la passion qui m'a bouché les yeux à toutes ces considérations doit être très grande. »
— « Madame, lui dis-je, c'est ce qui me fait étonner, qu'ayant déjà fait tant pour moi, vous fassiez à cette heure si peu. »
Alors, sa sœur s'étant un peu éloignée et faisant quelque chose par la chambre, Daphnide me répondit :
— « Souvenez- vous, chevalier, que cette aventure, de laquelle Délie vous a donné l'entrée, ne se doit point achever par importunités de demandes, mais par persévérance et longueur de temps. ))
A ce mot, elle me serra la main, que je lui baisai avec un grand soupir.
— « Tout ce que je puis faire donc, c'est, lui dis-je, de supplier le grand Saturne, qui conduit les heures, le temps et les saisons, de les faire passer si vite que le point de mon bonheur puisse arriver avant mon trépas, si, pour le moins, il
152 UN EPISODE DELASTREE
doit advenir quelque fois. Autrement, qu'il fasse si tôt passer celui de ma vie, que l'ennui et la peine n'aient pas \e loisir de me donner la mort. »
— « Vivez content, me dit-elle, chevalier, et souvenez-vous que je vous aime. »
Ce furent les dernières paroles qu'elle me dit pour lors, parce que, par malheur, l'horloge sonna minuit, qui était l'heure que je devais partir, et Délie, de peur que celui qui m'attendait à la porte du jardin ne fût aperçu, ne 'voulant me permettre de demeurer un moment davantage, outre que j'étais si affligé de m'en aller, que presque je ne sus dire adieu. Pour le moins, je n'ai point de mémoire de ce que je lui dis.
Je partis donc de cette sorte, si confus que j'étais au milieu du jardin avant que je disse ni répondisse un mot à Délie. De quoi se mettant à moitié en colère :
— « Eh quoi ! chevaUer, me dit-elle, me tirant par le bras, avez- vous laissé la langue avec le cœur au lieu d'où vous venez ? »
— « Je ne sais, lui dis-je, belle Délie, ce que j'y ai laissé, ni ce que j'en ai rapporté, mais bien, que cette aventure où je me suis éprouvé donne les plus grandes espérances, et les moindres effets qu'on puisse imaginer. »
— « Eh quoi ! me dit Délie, ingrat chevalier
LES AMOURS DALCIDON 153
que vous êtes, vous étiez- vous imaginé de devoir obtenir davantage de ma sœur ? »
— « Beaucoup moins, lui dis-je, quand je regardais mon mérite, mais beaucoup plus aussi, quand je considérais mon affection. »
— « Si vous aviez, répondit-elle, un jugement bien sain, vous eussiez fait peut-être une proposition en vous-même toute contraire, car votre mérite devait obtenir beaucoup, étant Alcidon tant estimé de tous ceux qui le connaissent, qu'il n'y a rien à quoi son mérite ne le puisse justement faire atteindre. Mais votre amour ne devait prétendre à chose quelconque, pour encore étant si jeune, que je ne sais comment on lui puisse si tôt donner le nom seulement d'amour. Pour le moins, on ne le devrait pas faire, s'il est vrai qu'on ne donne point le nom d'homme à un enfant qui est encore au berceau. »
— « Comment ! répondis-je, belle sœur de ma maîtresse, vous estimez mon amour jeune, qui est né en moi presque aussitôt que la cqnnaissance du bien et du mal, et vous le croyez petit, encore qu'il surpasse en grandeur les plus grands géants qui furent jamais enfantés de la terre } »
— « Je l'estime jeune, me dit-elle froidement, parce qu'il n'est né que depuis le jour avant que
VOUS ayez commencé d'entrer en cette aventure. Et je l'estime petit, au prix de ce qu'il sera, et que raisonnablement il doit être. Mais, me ditelle en me serrant la main, laissons ce discours, et, dites-moi, quand avez- vous opinion de nous revoir et quelle résolution en avez-vous prise avec ma sœur ? )>
— « Vous avez ouï, lui répondis-je, tous nos discours, et je suis tant outré de déplaisir de me séparer d'elle, que je n'ai plus de mémoire de chose quelconque. »
— « Puisque cela est, dit-elle en souriant, votre maîtresse a bien fait de ne vous point favoriser davantage, car aussi bien ce déplaisir que vous dites vous l'eût fait oublier. »
— « Ne croyez pas cela, répliquai-je soudain, car tout ainsi que je n'ai pas oublié ce que je n'ai point reçu des contentements espérés, de même jamais je n'eusse perdu le souvenir des faveurs tant désirées. »
— « Ne vous figurez point ce que vous dites, répondit-elle, car la mémoire que vous avez de ce que l'on a fait pour vous, c'est parce qu'on se souvient toujours beaucoup mieux du mal que du bien reçu, et que l'amertume demeure plus longtemps en la bouche que la douceur. Mais puisque vous n'avez point résolu autre chose avec ma sœur, je vous conseille de vous résoudre
en vous-même de la revoir le plus tôt et le plus souvent que vous pourrez. Car souvenez-vous qu'il n'y a rien que les yeux qui fassent naître l'amour, ni rien qui le fasse croître davantage que de s'entrevoir souvent. Voyez-vous, Alcidon, je vous veux témoigner que je vous aime, et puisque vous avez entrepris cette aventure, et que c'a été moi qui vous en ai ouvert la porte, je vous donnerai des avis tels, que, si vous les suivez, sans doute vous en viendrez à bout. J'ai un peu plus d'âge que ma sœur ; cela est cause que j'ai un peu plus d'expérience qu'elle, et peut-être que vous aussi. Mais n'abusez pas des enseignements que je vous donnerai, si vous ne voulez vous en repentir. Ma sœur vous aime, elle me l'a dit, et véritablement je le crois, et vous le pouvez bien juger par le hasard où elle s'est mise pour vous voir. Mais elle est fort jeune, et, par ainsi, naturellement sujette aux imperfections de la jeunesse. La jeunesse est prompte à recevoir toutes sortes d'impressions, mais aussi prompte à les perdre, et cela d'autant que l'humidité de leur mémoire est comme de la cire bien molle, où l'on imprime aisément tout ce qu'on veut, mais qui, encore plus aisément, perd ses figures imprimées, et même pour peu qu'on y en présente de nouvelles. Il faut donc, pour éviter ce danger, et si vous voulez toujours
être aimé, et bien aimé, que, par votre présence, vous renouveliez souvent ces premières images, et, ne le pouvant par la présence, autant qu'il serait nécessaire, vous le fassiez par lettres et messages. Car lorsque ces entrevues inespérées adviennent, ou ces messages non attendus, ils font un beaucoup plus grand effet, parce qu'en amour les biens et les contentements espérés semblent être dus, et que ce soit une injure s'ils sont retardés ou refusés, au lieu que les autres, qui viennent avant l'espérance, font en l'âme de qui les reçoit comme les coups qui n'ont point été prévus, c'est-à-dire des effets beaucoup plus grands. »
— Si je pouvais, lui dis-je, belle Délie, me désobliger, au péril de ma vie, des faveurs que je reçois de vous, je m'estimerais infiniment redevable à la fortune. Mais n'osant espérer tant de bonheur, je vous supplierai seulement de croire que, pour témoignages de l'estime que je fais de votre jugement et de vos bons avis, je les observerai religieusement, et conserverai la mémoire des obligations que je vous ai jusqu'à la fin de ma vie, et, pour me dégager en quelque sorte de ce que je vous dois, n'ayant point de cœur pour le pouvoir faire dignement, je m'oblige à vous en remettre un entre les mains, que vous estimerez beaucoup plus que celui qui soûlait
être (-') à moi, et qui est maintenant à Daphnide. »
— « Alcidon, me dit-elle en souriant, je vois bien, par vos discours, qu'il est vrai que toute chose tourne à son commencement, puisque, quand vous entrâtes en ce jardin, vous me tîntes les mêmes propos de la perte de votre cœur, que vous faites maintenant que vous en sortez. Je prie Dieu que celle qui l'a le possède longtemps, et cependant je verrai quels seront les effets de vos promesses, tant en l'observation de mes avis, qu'en la remise de ce cœur que vous me promettez. »
A ce mot, étant arrivés à la porte du jardin, je pris congé d'elle, et ayant trouvé celui qui m'attendait pour me guider, nous nous mîmes au petit pas pour retourner à nos rochers. Mais comme si le ciel eût voulu plaindre notre séparation, tout à coup il se troubla et couvrit de tant de nues, que non seulement nous perdîmes la clarté de la lune, mais fûmes de sorte mouillés de la pluie, que nous fûmes contraints de nous retirer sous un arbre, attendant que cette grande furie fût passée. Celui qui me conduisait perdit de sorte la connaissance du chemin, que, quand nous voulûmes aller où étaient ceux qui m'atten-
(;i) Avait coulunie d'ùire.
158 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
daient, il s'égara et me mena jusqu'à la source de la fontaine qui donne et le nom et le commencement à la rivière de Sorgues. Cette fontaine est toute entourée de si grands rochers, à l'extrémité de cette vallée, qu'elle semble être enclose par eux, comme si c'étaient de hautes murailles, sinon du côté d'où nous venions. Quand cette source est en son repos, elle semble un grand puits,' qui laisse écouler ses eaux pour être trop rempli. « Mais, mé disait celui qui me servait de guide, quelquefois cette fontaine est la plus épouvantable qui se puisse dire. Car voyez- vous la hauteur de ce rocher qui est à main gauche ? Je vous assure que bien souvent elle fait sauter ses eaux jusque-là, et que ses bouillons s'élèvent avec une telle furie et avec un si grand bruit qu'il n'y a tempête de mer qui l'égale. »
— « Et n'en sait-on point la cause », lui dis-
je ?
— « Non, me répondit-il, car quelquefois elle entre en cette furie lorsque le temps est le plus beau. Et, en effet, vous voyez qu'à cette heure qu'il pleut, elle est aussi calme que les autres sources. »
— « Il faut, répliquai-je, que cela vienne de quelques vents enfermés, qui font cet effort pour sortir. »
Cependant que nous parlions ainsi, la pluie
LES AMOURS DALCIDON 159
se renforça, et parce que je rencontrai la concavité d'un rocher sous lequel on pouvait être à couvert, je lui dis que j'étais d'avis qu'il allât chercher ceux qui m'attendaient, car je ne pouvais plus aller à pied, et que, cependant que je me reposerais, la pluie peut-être passerait, et qu'après, la lune venant à éclairer, elle nous aiderait à trouver le chemin.
Or, mon père, je vous raconte ceci, non pas pour servir à notre discours, mais seulement pour vous dire une aventure étrange, et que peut-être la jugerez-vous telle quand vous l'aurez ouïe. Lorsque celui qui me guidait fut parti pour faire ce que je lui avais commandé, et que je me vis seul sous ce rocher sauvage, Amour, qui eut pitié de moi, ne voulut pas que longuement je fusse sans lui. Aussi n'y avait-il pas apparence que depuis si peu de temps j'eusse quitté le lieu où il était en sa gloire, et que je n'eusse point de souvenir. Je fus donc incontinent accompagné des douces pensées de Daphnide, et après les avoir quelque temps entretenues, enfin je me mis à chanter tels vers, considérant combien l'absence était l'ennemie de l'amour :
l6o UN ÉPISODE DE
SONNET
DES CONTENTEMENTS d'aMOUR PEU ASSURES.
Quand on y songo- bien, que l'amour est pénible ! Que d'une grande peine on tire peu de fruit, El qu'aux effets d'amour celui n'est guère instruit, Qui pense qu'un bonlicur y puisse être paisible !
Dès le commencement, un désir invincible Ne nous laisse en repos ni le jour ni la nuit ; Incontinent, l'espoir, qui pas à pas le suit, Après un vain travail, se trouve être impossible.
Toutefois, cet espoir, pour un plus grand tourment, N'abandonne jamais ni n'éloigne l'amant Qui s'aide à se tromper, et qui s'y fortifie.
Que si, par un basard, ce bien nous atteignons, Par une absence, hélas ! soudain nous l'éloignons. Or, aime, pauvre amant, et sur l'amour te fie !
A peine avais-je fini ces dernières paroles, qu'il me sembla que le temps s'était éclairci, et que la lune, ayant percé les nuages plus épais, éclaira plus belle que je ne l'avais jamais vue. Cela me fit sortir de dessous cette concavité du rocher, où je m'étais mis pour éviter la pluie, et cependant que je regardais du côté d'où je pensais que ceux qui m'accompagnaient dussent venir, j'ou.s la source de la fontaine qui me semblait bouillonner. Je m'en courus incontinent sur le bord, pensant qu'elle s'élèverait ainsi que j'avais ouï dire, et voulant voir cette merveille, je me tins
LES AMOURS d'aLCIDON i6i
quelque temps un peu reculé du bord. Je vis chose à la vérité étrange à ouïr et difficile à croire : je vis, dis-je, l'eau s'élever par-dessus ses bords, comme si ce n'eût été qu'un seul bouillon, et, étant venue à la hauteur de trois ou quatre pieds, elle se creva tout à coup, et, à même temps, s'apparut un vieillard de la ceinture en haut ('^), et avec la barbe jusqu'à l'estomac, et les cheveux longs flottant sur ses épaules et le long de son visage, qui, tout mouillés, semblaient autant de sources, qui toutes s'assemblaient avec celle qui sortait d'une grande urne qu'il tenait sous le bras gauche. Ce vieillard était couronné d'algue et de joncs, et pour sceptre tenait en la main droite un grand roseau. Cependant que je demeurais étonné de cette vue, je vis que, tout à l'entour de lui, l'onde commençait de se soulever en divers bouillons, et qu'étant presque à la même hauteur, soudain qu'il les eut touchés, ils se crevèrent comme avait fait le premier, et en même temps se virent autant de naïades autour de lui qu'il y avait eu de bouillons en la fontaine. Toutes, comme lui portant honneur, s'inclinèrent devant lui, et, sans que je les pusse entendre, devisèrent ensemble quelque temps. Et puis, s'étant relevé par-dessus elles, comme
(a) De la ceinture à la tête.
102 UN ÉPISODE DE l'ASTRÉE
en un trône que l'eau même lui faisait, elles vinrent, comme par hommage, lui baiser la main et lui faire un présent. L'une lui présentait un siège couvert de mousse et de limon ; l'autre, une guirlande de joncs et de roseaux ; une autre, une ceinture d'algue ; une autre, un panier de châtaignes cornues ; l'une lui offrait un bouquet de fleurs de joncs ; l'autre, un filet plein de divers poissons. Bref, il n'y eut une seule qui, pour lui donner quelque preuve de sa bonne volonté, ne lui présentât ce qu'elle ' avait pu recouvrer le long de ces bords. Après qu'il eut reçu tous ces présents, et que, pour témoigner combien il les avait agréables, il les eut remerciées par divers signes, j'ouïs que, d'une voix haute et un peu aigre, il dit :
(( Divines naïades, à qui les destinées ont ordonné de vivre dans mes eaux, et qui vous plaignez d'être confinées dans ma petite source, au lieu que vous voyez vos sœurs nager à bras étendus dans le large sein du Rhône et de là Durance, cessez vos plaintes, et, avec moi, vous réjouissez de l'avantageuse élection qu'elles ont faite pour nous, puisque, encore que l'étendue de notre domination ne soit pas égale en grandeur aux autres, elle les surpasse aussi en tant d'autres privilèges, que nous n'avons point d'occasion d'envier aucun de nos voisins. Car notre vie est
douce et reposée ; nul ne vient interrompre notre sommeil ni à nos agréables passe-temps ; nos rives ne sont jamais ensanglantées d'homicides ; jamais nos eaux ne sont troublées par les chutes ni précipices des sales torrents, et jamais nous ne les voyons empunaisies par la puante poix dont reluisent les vaisseaux. Mais ce qui nous doit le plus contenter, voire ce qui nous doit rendre glorieux par-dessus tous les plus grands fleuves de l'Europe, c'est, ô mes divines sœurs, l'infaillible promesse que nous avons du Destin, et que, depuis peu encore, il m'a reconfirmée avec ces paroles : « Heureux démon de Sorgues, écoute, me dit-il, ce que je te promets : vingt et neuf siècles gaulois ne seront point plutôt écoulés, que sur tes rives viendra le cygne florentin, qui, sous ombre d'un laurier, chantera si doucement que, ravissant les hommes et les dieux, il rendra à jamais ton nom célèbre par tout le monde et te fera surpasser en honneur tous les fleuves qui, comme toi, se dégorgent dans la mer. »
Il voulait continuer, lorsqu'oyant quelque bruit, et, comme je crois, apercevant venir ceux qui me cherchaient, je fus tout étonné que lui et toute la troupe, frappant des mains tout à coup dans l'eau, ils la firent rejaiUir si haut, que je les perdis de vue, et je demeurai comme endormi, ainsi que me dirent ceux qui me trou-
164 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
vèrent, non pas si près de la fontaine que je pensais être, mais au même lieu où m'avait laissé celui qui les était allé quérir.
— « Voilà, dit Adamas, véritablement une merveilleuse vision, que je penserais, quant à moi, être un songe, mais non pas de ceux qui viennent ordinairement, car celui-ci sans doute signifie que quelque grand et remarquable personnage habitera ces solitaires rochers et rendra ces rives glorieuses par la grande renommée qu'il acquerra, qui se doit juger devoir être très grande, puisque les promesses en sont faites par les destinées avec des paroles si avantageuses. ))
— « Je ne sais, répondit Alcidon, si ce fut un songe ; mais il est bien certain qu'il me semblait de veiller. » Et puis, il continua de cette sorte :
(( Je montai à cheval, et, pour abréger, je ne m'arrêterai point à vous déduire les particularités de mon retour. Tant y a qu'après plusieurs et divers périls, j'arrivai où j'avais laissé le roi Euric, qui me reçut avec beaucoup de caresses, et parce qu'outre l'honneur qu'il me faisait de m'aimer, encore se plaisait-il infiniment de savoir les bonnes ou mauvaises fortunes qu'on avait en amour. Me prenant par la main, il me conduisit dans une chambre retirée, où, ne pouvant
être OUI de personne, « Eh bien ! me dit-il, soldat d'Amour, votre entreprise a-t-elle été heureuse ou malheureuse ? »
— « Seigneur, lui dis-je, quand il vous plaira que je vous en fasse le récit, vous en pourrez mieux juger que moi. >
— (( Je veux, me dit-il, que ce soit à cette heure même, car je meurs d'envie de savoir si vous êtes aussi heureux en amour que je l'ai été en guerre. »
Alors, pour lui obéir, je lui racontai tout ce que je viens de vous dire. Mais je me repentis bien depuis de lui avoir parlé si avantageusement et de la beauté et de l'esprit de Daphnide, car je m'aperçus qu'il eut un grand contentement de savoir que je n'avais eu que des paroles et des baisers, et, lorsque je voulus remédier à la faute que j'avais faite, il ne fut plus temps. Toutefois, pour lui donner le change, je me mis à parler tant à l'avantage de Délie, que je crus au commencement de l'y pouvoir embarquer. Et le roi, qui était trop fin pour ne s'en apercevoir pas, afin de me mettre en soupçon, en fit si bien le semblant, que peut-être tout autre y eût été trompé aussi bien que moi. Oh ! que c'est une grande imprudence à un amant de donner connaissance de son affection à son maître ! Car il éveille en lui quelquefois des pensées qu'il n'eût
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jamais eues, et qui enfin, par l'espérance, le rendent, sinon possesseur de son bien, pour le moins prétendant et recherchant une même chose. Et Dieu sait quelle est la force de l'ambition sur l'esprit des femmes, et même des femmes qui ont une âme généreuse! Cependant que nous parlions de cette affaire, on vint avertir le roi que ceux de la ville d'Arles avaient résolu de se remettre en ses mains aux conditions qu'il leur avait fait proposer, à savoir : de la conservation de leurs franchises et privilèges, sans laquelle ils n'eussent jamais consenti à le reconnaître, tant les peuples et habitants de cette ville sont courageux et hardis.
— « C'est, me dit alors le roi, me tirant un peu à part, pourquoi je vous ai demandé si vous aviez été aussi heureux en amour que moi en guerre. Car cette ville est le chef de cette province ; se donnant à moi comme elle fait, il faut croire que toutes les autres en feront bientôt de même à son exemple. ))
— « Seigneur, lui répondis-je, c'est un fort bon présage pour moi, et si je viens à bout de mon dessein, je ne voudrais pas avoir changé ma prise à la vôtre. «
Le roi m'embrassa en souriant, et puis me dit tout haut :
— « Nous saurons une autre fois le reste de
VOS nouvelles. Cependant, je vais mettre ordre à contenter ceux de cette ville, pour convier les autres à faire comme elle. »
— (( C'est, lui dis-je, seigneur, le meilleur conseil que vous puissiez suivre ; car un grand roi, comme vous êtes, doit s'efforcer de se soumettre les peuples plus par la douceur que par la force. »
Cependant que le roi travaillait de son côté, j'en faisais de même du mien, car, en même temps, je dépêchai Alizan, qui était le nom de celui que Daphnide m'avait donné pour me guider. Et parce qu'elle se fiait grandement en lui, et que déjà sa fidélité et son affection m'étaient connues, je le priai de faire en sorte que je pusse, par sa prudence, revoir encore cette belle dame, que je n'oublierais jamais l'obligation que je lui avais, de laquelle je m'acquitterais en toutes les sortes qu'il voudrait. Il partit avec un mot de lettre et me promit de veiller à mon contentement, et qu'il ne laisserait perdre une seule occasion sans m'en donner avis, et sans me témoigner le désir qu'il avait de me faire service.
Il me laissa de cette sorte, mais avec tant d'amour que je n'avais autre pensée que celle de Daphnide. J'éprouvai bien alors que les amants ne mesurent pas le temps comme les autres hommes, mais selon l'impatience de la
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passion qui les possède. Car les jours me semblaient des lunes, tant je les trouvais longs, n'ayant point de nouvelle de cette belle dame. Alors, mon plus doux entretien, quand je me pouvais distraire des hommes, c'était ma pensée qui continuellement me représentait tout ce qui s'était passé en ce voyage. Mais parce que c'était d'autant plus augmenter mes désirs, je me souvins qu'un jour je soupirai tels vers sur ce sujet :
STANCES