SUR UNE ABSENCE
Hé ! pourquoi, ma mémoire, Maintenant de ma gloire Te vcux-tu souvenir.
Puisque par cette absence J'ai perdu l'espérance D'y pouvoir revenir ?
Dis-tu pas que ma dame Conserve dans son âme L'espoir de mon retour, Et qu'il faut que, de môme, J'espèie, si je l'aime.
De la revoir un jour ?
Que, comme la pensée D'une peine passée riait quand elle revient,
Une gloire obtenue,
De même, continue
Quand on s'en ressouvient ?
Tais-toi, tais-loi, flatteuse ; En ma fortune heureuse, Autrefois je me plus ; Mais ores (a) l'ayant eue, Le souvenir me tue Du bien que je n'ai plus.
Et que l'espoir encore
De voir ce que j'adore •*
M'apporte guérison,
C'est une flatterie
Pleine de tromperie,
Mais vide de raison.
Ilélas ! que l'espérance Sert de peu d'allégeance ('j) Contre le mal présent, Et que le mal excède De beaucoup le remède Qu'elle va produisant !
Cesse donc, ô mémoire, De rappeler la gloire Que je regrette ici ; Tu reblesses mes plaies.
Alors que tu t'essaies De les iïuérir ainsi.
(a) Maintenant.
(b) Soulagenicnl.
lyo UN EPISODE DE LASTREE
Le grand Euric n'ayant plus rien à faire autour de cette ville, qui, après un si long siège, s'était rendue à lui, voulut pour quelques jours rafraîchir son armée, qui avait été grandement travaillée en cette occasion, et, la séparant en divers lieux, ne retint près de sa personne que ce qui était nécessaire pour sa sûreté. Et parce que c'était sa coutume que, quand il faisait trêve avec Mars, il recommençait la guerre avec l'Amour et avec la chasse, il s'adonna à tous les deux, incontinent qu'il ('^), en eut le loisir, n'y ayant rien que son courage généreux haït davantage que l'oisiveté. Aussi soulait-il dire que, de vivre sans rien faire, c'était s'enterrer avant que d'être mort. La charge que j'avais m'appelait ordinairement auprès de sa personne, mais l'affection que je lui portais m'y retenait encore davantage. C'est pourquoi j'étais toujours à ses côtés. Il est vrai que cette nouvelle amour, ou plutôt ce renouvellement de mon ancienne affection envers Daphnide, me rendait tellement pensif, qu'à peine pouvais-je parler à personne. De quoi le roi s'apercevant, un jour qu'il était à la chasse, fût qu'il voulût se moquer de ma passion, ou que déjà il se plût d'ouïr parler de celle qui me liait et la langue et le cœur, il m'appela, et, en souriant, me dit :
(a) Aussitôt qu'il.
— « C'est trop mépriser les personnes présentes pour les absentes, que de demeurer continuellement sans parler pour ne point interrompre vos pensées. »
— « Seigneur, lui dis-je, la nécessité doit servir d'excuse à qui lui obéit. »
— « A ce que je vois, Alcidon, répliqua-t-il, il n'y a que moi qui aie perdu en cette aventure. ))
— <( Et comment cela, seigneur } )> lui dis-
— « Parce, continua-t-il, que Daphnide, d'un demi-serviteur qu'elle avait en vous — c'est ainsi qu'on pouvait parler de votre affection envers elle — elle en a gagné un tout entier. Et vous, au lieu que vous n'aviez qu'un maître, vous avez à cette heure et un maître et une maîtresse. Mais moi, j'y ai perdu ; car au lieu que tout seul je vous possédais, maintenant j'ai un compagnon qui y a part, et Dieu veuille encore que ce ne soit la plus grande ! »
— « Si je pensais, repris-je incontinent, que cette affection me pût divertir ('^), en quelque sorte, du service que je vous dois, c'est sans doute, seigneur, qu'au lieu de l'amour, j'élirais plutôt la mort, me jugeant trop indigne de vivre si.
(a) Détourner.
jusqu'à mon dernier soupir, je ne continuais en ce dessein. Mais si, sans manquer à votre service, je puis parvenir au bonheur qu'Amour me promet, et que mon cœur avec tant de passion souhaite, je ne pense pas qu'il y ait de la perte pour vous, puisqu'un bon maître, tel que vous êtes, désire toujours de voir que ceux qui sont à lui aient du contentement. »
— « J'avoue (a), me dit-il en riant, cette affection, pourvu qu'elle ne vous fasse point plus de mal qu'elle ne m'en fait. Mais je crains fort que, comme une maladie ne peut pas demeurer longuement sans augmenter ou diminuer, si la vôtre ne diminue bientôt, elle ne s'augmente de sorte que nous ne vous perdions. Et pour ce, il faudrait, ou vous en divertir, ou y mettre quelque remède. »
— « Seigneur, lui dis-je, le soin qu'il vous plaît avoir de moi me garantit de toute sorte de péril ; mais de guérir ou diminuer mon affection, c'est entreprendre une chose impossible, et à laquelle je ne consentirai jamais. »
— « Voilà, me dit le roi, une forte et grande passion! »
— « Seigneur, répondis-je, si vous en voyiez le sujet, je m'assure que vous diriez
(a.) J'approuve.
qu'elle est encore trop petite pour l'égaler. »
— « Mais, ajouta-t-il, est-il croyable qu'elle soit aussi belle que vous la dites ? »
— (( Seigneur, lui répondis-je, si je ne craignais d'être moi-même la cause de ma ruine, je vous en dirais, et avec vérité, encore davantage, mais j'ai grand peur que je n'aiguise, par ce moyen, le fer qui m'ôtera la vie. )>
— « Et comment l'entendez- vous } » me dit-
Et parce que je ne répondais point : « Parlez, Alcidon, continua-t-il, dites-moi librement quelle est votre crainte. »
Et me l'étant fait commander deux ou trois fois, enfin j'y continuai :
— « J'ai peur, et non point, seigneur, sans raison, que Daphnide, étant si belle, ne gagne autant sur votre âme que sur la mienne. Que si ce malheur m'arrivait, il est bien certain que la mort serait mon recours, mais une mort si désespérée que mes plus grands ennemis en auraient pitié. ))
— « J'ai reconnu, me dit-il alors, il y a quelques jours, par les propos que vous m'avez tenus, que vous étiez en ce doute, et j'ai voulu parler à vous expressément pour vous en ôter. Je ne voudrais pas faire ce tort à qui que ce fût des miens, sachant assez combien l'on peut ressentir une
telle injure. A plus forte raison à vous, à qui j'ai donné assez de témoignage d'une particulière bienveillance. Vivez content et assuré de ce côté-là, car je vous jure, par la couronne que je porte, qu'il n'y a beauté humaine qui me puisse porter à une telle faute. )>
— « Seigneur, lui dis-je, si je pouvais, je me jetterais à vos genoux pour vous remercier de cette grâce, que je n'estime pas moins qu'une nouvelle vie, vous pouvant jurer, avec vérité, que la peine où j'en étais m'eût mis dans le cercueil, si elle eût continué. »
Nos discours n'eussent pas si tôt cessé, si la chasse, venant vers nous, ne nous y eût contraints. Quant à moi, je demeurai le plus content homme du monde, m'assurant en la parole qu'il m'avait donnée. Et cela fut cause que, depuis, toutes les fois qu'il m'en parlait, je lui en disais franchement tout ce que ma passion m'en faisait juger.
Quelques jours s'écoulèrent, qui ne m'étaient pas une petite peine ; mais, en même temps, les affaires du roi le convièrent (pour recevoir quelque place qui se voulait mettre en ses mains) de s'acheminer avec partie de son armée du côté où Daphnide demeurait. Ayant su cette résolution par le roi, je lui dis, transporté de joie : « A ce coup, seigneur, je recevrai la faveur que vous me voulûtes faire, quand j'allai voir ma
LES AMOURS DALCIDON 175
maîtresse, car vous passerez à la porte de sa maison. »
— « Je m'en réjouis, me répondit-il, car nous verrons si elle est si belle que vous la figurez, et si je parle à elle, je reconnaîtrai bientôt si vous en devez espérer quelque chose. »
Voilà donc le roi en chemin. Et, pour ne particulariser ce qui ne touche point au discours que j'ai à vous faire, je laisserai, sage Adamas, à ceux qui écriront les faits, ample sujet des plus belles histoires, de raconter les exploits de guerre qu'il fit en ce voyage, et dirai seulement qu'étant à une lieue de la maison de Daphnide, le roi me dit qu'il voulait la voir, et que, par honneur, il n'oserait passer si près d'elle et de sa mère, sans cette démonstration de bienveillance envers le père, qui l'avait servi et le servait encore si dignement.
Je lui répondis : « J'ai grand peur, seigneur, qu'à cette fois l'amour ne se mêle avec l'honneur. ))
— « Vous voici, me dit-il en souriant, en votre première folie. Ne croyez-vous pas ce que je vous ai juré, avant vous l'avoir promis ? Si je l'eusse fait, c'eût été tromperie ; mais à cette heure, ce serait perfidie. Perdez cette opinion, si vous ne m.e voulez offenser ; et, au contraire, soyez certain que je vous y rendrai tous les bons
176 UNÉPISODE DE l'aSTRÉE
offices que vous pouvez attendre du meilleur de vos amis. »
Je dépêchai incontinent vers Daphnide pour l'avertir de la venue du roi, et, quand nous fûmes à la vue de la maison, je me voulus mettre devant, mais il me commanda de demeurer près de lui. « Parce, me dit-il à l'oreille en souriant, que je sais bien que ma vue sera plus agréable si je vous y mène que si j'y allais tout seul. »
— « J'estime, lui dis-je, que cette dame a trop de jugement pour ne reconnaître, comme elle doit, l'honneur que vous lui faites. Mais prenez garde, seigneur, que vous n'alliez en lieu où vous ne perdiez le nom d'invincible que vous vous êtes acquis jusqu'ici. Car je vous assure que ce lieu se peut appeler la maison des Grâces, Daphnide étant accompagnée de deux sœurs qui ne cèdent point à autre qu'à elle, et si je n'eusse été déjà engagé, il y en a une, qui s'appelle Délie, qui sans doute m'eût acquis entièrement. »
— « N'est-ce pas, me répondit le roi, celle de qui vous m'avez parlé ? »
— « C'est, lui dis-je, seigneur, celle-là même, qui est bien la plus accomplie dame que je vis jamais, si, comme je lui ai dit, elle n'avait point de sœur. »
— « C'est à elle, répliqua le roi en souriant, à qui il faut que je m'adresse. »
LES AMOURS DALCIDON 177
Et, à ce mot, nous arrivâmes si près du château que, les dames étant sur le pont, le roi mit pied à terre pour les saluer, et puis, prenant la bonne mère par la main, entra dans la salle, où il l'entretint quelque temps, lui demandant des nouvelles de sa santé et de celle de son mari, et si elle n'avait point peur de la guerre. Cependant, je parlais à la belle Daphnide qui, encore que toujours très belle, ce jour-là toutefois il se peut dire qu'elle se surpassait soi-même, ayant ajouté à sa beauté naturelle tant de grâces par l'agencement de son habit et de sa coiffure, que je ne vis jamais rien qui méritât tant d'être aimé. Délie était auprès d'elle, et parce que, ravi en la contemplation de ce que mes yeux regardaient, je demeurai quelque temps avant que de parler:
— « Vous vous en allâtes, me dit-elle assez bas, sans cœur, et, à ce que je vois, vous revenez sans langue. Si vous en perdez autant à chaque voyage, pour peu que vous en fassiez, celle à qui vous êtes ne sera guère bien servie de vous. »
— « Vous pensez vous moquer, lui dis-je, belle Délie, mais il est bien certain que si celle qui vous empêche d'être la plus belle du monde continue, je ne sais ce que je deviendrai. »
— « Et de qui parlez-vous ? ^) dit Daphnide.
— « De vous, Madame, lui répondis-je, qui
.VLCIDON 12
VOUS plaisez à faire mourir tout le monde d'amour, ajoutant tant de beauté à celle que la nature vous a donnée, qu'il ne faut point que personne espère de vous voir sans donner sa liberté pour rançon. »
— « Je veux croire, répondit-elle, pour favoriser Alcidon, que cela serait, si chacun me voyait avec les yeux d'Alcidon. Mais laissons ce discours, et nous dites quel est votre chemin ? »
— « Je sais bien, lui répondis-je, que celui qui m'a conduit ici est celui de ma félicité, et que, quand je partirai, ce sera celui de mon enfer. »
— « Vous êtes gracieux, répondit Daphnide en souriant ; je vous demande où va le roi et où s'adresse votre armée. »
Je voulais lui répondre, mais le roi, qui m'appela, me contraignit de m'en aller vers lui. « Alcidon, mè dit-il, venez-moi servir de témoin. N'est-il pas vrai que la forte et puissante ville d'Arles s'est remise en nos mains ? ))
— « Il est certain, seigneur, lui répondis-je, et que bientôt, si vous voulez continuer d'exercer vos armes, il faudra chercher d'autres royaumes, et enfin d'autres mondes, tant elles, sont heureuses à vaincre et surmonter. »
— ■ « On ne me veut pas croire, reprit le roi ; c'est pourquoi je vous prie de raconter à cette dame incrédule, de quelle sorte non seulement
Arles, mais presque toute cette province, qui se disait des Romains, est maintenant à nous. ))
— (( Ce n'est pas, seigneur, répondit la bonne vieille, que je ne croie tout ce que vous me dites. Mais c'est que, véritablement, nous avons jusqu'ici tenu cette ville imprenable. »
— « Non, non, répliqua le roi ; je veux qu'il le vous fasse entendre par le menu, afin qu'une autre fois vous ne doutiez point de ce que je vous dirai. »
Et, à ce mot, me donnant le change (^), il me mit en sa place et prit la mienne. Je le reconnus bien, mais, parce qu'il avait accoutumé de faire ainsi bien souvent, je ne m'en étonnai point, ni pour lors je n'entrai point en soupçon. Au contraire, je fus bien aise de le voir près de Daphnide, parce que, Délie s'étant voulue reculer, il la retint et parla quelque temps à toutes deux. Il me fut impossible d'en ouïr les discours, tant parce qu'il était un peu éloigné, que d'autant que je parlais continuellement à cette bonne vieille. Mais il faut avouer que, quand peu après, je vis que le roi prenait Daphnide par la main et la retirait seule vers une fenêtre, je commençai d'entrer en doute, et la parole me mourait bien
(a) Sens propre : me substituant à lui. Se dit, en termes de vénerie, de la bête lancée qui en fait lever une autre à sa place.
l8o UN ÉPISODE DE
souvent dans la bouche. Ou si je parlais, c'était comme une personne qui rêve. Je ne pouvais, de là où j'étais, sinon remarquer leurs visages et leurs actions, et tout ce que j'en voyais me faisait soupçonner ce que je redoutais le plus. De sorte que j'eusse bien voulu qu'il fût venu quelque forte alarme pour faire partir le roi d'où il était. Je ne sais s'il y demeura longtemps, car il me dura si fort que j'eusse juré le jour être deux fois passé, si je n'eusse bien vu que la nuit n'était point encore venue. Enfin, le roi prit congé, et, remontant à cheval, continua son voyage.
Daphnide, me voyant partir et le suivre, me fit signe qu'elle voulait parler à moi, qui fut cause que je commandai à l'un des miens qu'il fît cacher mon cheval, afin que j'eusse sujet de demeurer un peu après la troupe, et il le fit si à propos que, quand j'eus mis le roi à cheval, le mien ne se trouva point, de sorte qu'encore qu'il m'appelât deux ou trois fois, si fallut-il que je demeurasse, feignant toutefois de me courroucer à ceux (») qui étaient à moi du peu de soin qu'ils avaient. Le roi, et presque toute la troupe, partit, et, faisant semblant de rentrer dans le logis seulement pour ne laisser ces belles dames au soleil, je tirai à part Daphnide.
(a) Contre ceiir.
LES AMOURS DALCIDON l8l
— « Eh bien ! Madame, lui dis-je, que vous semble du grand Euric ? »
— « Mais vous, me dit-elle, que pensez-vous des discours qu'il m'a tenus ? »
— « Je sais, lui répondis-je, qu'il n'y a rien de plus accompli que ce grand roi. »
— « Or, me répliqua-t-elle, je vous veux dire mot à mot les propos que nous avons eus, et par là vous jugerez qui des deux vous aime le mieux. Lorsqu'il m'a retiré vers la fenêtre, comme vous avez vu, afin que Délie ne le pût ouïr, quoique par civilité il l'eût arrêtée avec moi au commencement, il m'a dit : « Je ne m'étonne plus si Alcidon s'est mis au hasard où il a été pour vous voir, car il est certain qu'il n'y a rien au monde de si beau que vous êtes belle, et que tout ce que j'ai vu jusqu'ici ne peut être estimé tel quand on vous a vue. » Il m'a fait un peu rougir en me tenant d'abord ces discours, et même, lui oyant parler de vous, et de choses que je ne pensais pas qu'il sût ; toutefois, faisant semblant de ne savoir ce qu'il voulait dire, je lui ai repondu :
— « Je ne sais, seigneur, à quel propos vous me parlez d' Alcidon, ni quel est le hasard qu'il a couru, mais si sais bien qu'il n'y a rien en moi qui mérite, ni d'y arrêter vos yeux, ni d'employer les belles paroles d'un si grand roi. »
l82 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
— « Eh quoi ! m'a-t-il dit, belle dame, pensezvous qu'Alcidon soit parti de mon armée sans mon congé, et sans me dire où il allait? Les ordonnances de la guerre sont trop rigoureuses contre ceux qui font autrement, et, de plus, assurez-vous qu'il est trop jeune pour avoir une si bonne fortune et la pouvoir taire. )>
— « Je suis si peu guerrière, lui ai-je répondu, et l'âge d'Alcidon m'importe si peu, que je ne me suis jamais enquise jusqu'ici, ni quelles sont les ordonnances de la guerre, ni le silence de celui de qui vous parlez. )>
— « Eh quoi ! m'a-t-il répliqué, vous pensez donc que je ne sache pas qu'il vous a vue par deux fois : au commencement, chez un chevalier qui a charge des machines de guerre en mon armée, et puis chez votre sœur, où vous l'avez tenu dans un cabinet autant qu'il a voulu demeurer ? Non, non, ma belle dame, il n'y a rien qu'il ne m'ait raconté, et si particulièrement que vous ne m'en sauriez rien dire davantage. »
— « Il faut, lui ai-je répondu, qu'Alcidon se fie beaucoup en vous, car je ne crois pas, seigneur, que cela soit des ordonnances de la guerre. »
Et, en disant ces paroles, j'ai été contrainte de me mettre la main sur le front, feignant de me frotter les sourcils, de honte que j'avais de penser que le roi sût toutes ces particularités. » ^
Mais lui, en souriant : a Ce ne sont pas, m'a-t-il dit, des ordonnances de la guerre, mais oui bien de celles de la vanité des jeunes personnes, qui ne peuvent rien taire que ce qu'ils ne savent pas, afin que, si ce sont des affaires d'État, on pense qu'ils y soient des plus avancés, et si ce sont de celles de l'amour, on les croie plus aimables, en se disant plus aimés qu'ils ne sont. »
Et lors, me retirant la main du visage : « Mais, a-t-il continué, ne soyez point fâchée que je le sache, puisque, vous aimant et honorant comme je fais, je n'ai garde d'en faire jamais semblant. Et seulement, si vous m'en croyez et si vous voulez ne vous point ruiner de réputation, retirezvous de cette jeunesse et rompez toutes recherches. Car soyez certaine que, tout ainsi qu'il m'en a parlé à cette fois, il en fera de même, si l'humeur lui en vient, à quelque autre qui ne sera pas si discret que je suis. Et toutefois, vous ne lui en devez pas savoir mauvais gré, car encore a-t-il été fort retenu, et puis son âge ne lui permet de n'en parler qu'à moi seul. »
— (( Jugez, me dit-elle, Alcidon, en quel état vous m'avez mise, de lui déclarer ces choses que surtout vous deviez taire. Je ne sais comme je n'en suis beaucoup plus en colère contre vous, quand je considère le tort que vous m'avez fait. »
— « Madame, lui dis-je, j'avoue que j'ai fait
une très grande faute, mais je m'assure que vous l'excuserez, s'il vous plaît de vous souvenir de quelle sorte nous avons vécu durant la vie de son prédécesseur, je veux dire le roi Torrismond. Car celui-là ayant été, par son commandement, la cause de notre première amour, j'ai pensé que celui-ci, ne me faisant pas paraître moins de bonne volonté, en favoriserait l'accomplissement. Mais, à ce que je vois, leurs desseins en ce qui me touche sont bien différents, puisque celui-là n'avait autre volonté que de me rendre bienheureux, me donnant ce qu'il eût bien voulu pour lui-même, et celui-ci, au contraire, de me rendre le plus malheureux homme qui vive, me ravissant ce qu'il pense être à moi, et sans quoi il sait bien que je ne veux pas même la vie. Car je prévois, par la connaissance que j'ai de son humeur, qu'il vous veut aimer, et C[ue la façon dont il vous a parlé de moi n'a pas été pour haine qu'il me porte, ni pour le croire comme il le dit, mais seulement qu'ayant dessein d'acquérir vos bonnes grâces , et croyant que vous me faites l'honneur de m'aimer, il me veut mettre mal avec vous, afin que, votre esprit n'étant point engagé ailleurs, il puisse plus aisément vous gagner et venir à bout de ses desseins. Mais, Madame, si vous pensez qu'il puisse parvenir à ce qu'il désire, et qu'un jour j'aie à voir ce
changement en vous, je vous adjure, par la mémoire du grand Torrismond, qui nous a tant aimés, de ne souffrir point que je vive, mais de me le dire de bonne heure, afin que, par ma mort, je prévienne un si malheureux accident. »
Daphnide alors, en souriant : « Je suis bien aise, me répondit-elle, de vous voir en la peine où vous êtes, tant pour vous empêcher une autre fois de retomber en la même faute que vous avez faite de parler si librement de ce que vous devez taire, que pour reconnaître, par la crainte que vous avez du roi et de sa bonne volonté envers moi, que véritablement vous m'aimez. Mais, Alcidon, je vous aim.e trop aussi pour vous y laisser plus longuement. Vivez donc en assurance de ce côté-là, et soyez certain que, tant qu 'Alcidon m'aimera, jamais autre ne sera aimé de Daphnide, et qu'il n'y a ni grandeur, ni autorité du roi qui me fasse jamais changer cette résolution. »
Nous eussions bien discouru plus longuement, n'eût été que le roi, qui m'avait envoyé quérir par deux fois, y renvoya pour la troisième, en peine, comme je crois, de ce que j'étais près de Daphnide, sachant bien qu'elle me dirait, si elle avait le loisir, quelque chose de ce qui me touchait. Je partis donc, après avoir baisé la main à ma belle maîtresse, et après avoir pris assurance
l86 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
d'elle que, si le roi continuait, elle ne laisserait rien passer sans me le dire. Et je m'en vins au galop après le roi, que je trouvai assez près de là, qui s'était arrêté à faire voler {^), exprès, comme je pouvais juger, pour avoir excuse de m'attendre, afm que, si je ne fusse pas si tôt venu, il eût pu me renvoyer quérir.
Quand je fus auprès de lui : « Je vous ai envoyé quérir, me dit-il, parce qu'il est fort dangereux de venir après une armée avec peu de gens, d'autant que, si l'ennemi a envie de faire quelque effet (b), c'est toujours en semblable occasion, et même que j'ai eu avis par mes espies (c) que l'ennemi n'est pas loin. » Je le remerciai du soin qu'il avait eu de moi, et, quoique je n'en fisse pas semblant, si connus-je bien que, quand il disait que l'ennemi n'était pas loin, il ne mentait pas, puisqu'il était si près de moi, et je n'en avais point pour lors un plus dangereux ni un plus cruel que lui. Et voyez, sage Adamas, quelle est la folie d'amour ! Je me ressentais de sorte de l'offense qu'il me faisait, que, si ce n'eût été de peur d'encourir le blâme de chevalier peu fidèle, je ne sais ce que je n'eusse point fait contre lui. Et toutefois, encore que, par plusieurs fois, j'eusse
(il) Chasser au faucon.
(b) D'engager quelque action.
(c) Espions.
résolu de me plaindre, au moins à lui, du tort qu'il m'avait fait, si est-ce qu'ayant un peu considéré ce qui en pouvait advenir, je fis dessein de dissimuler et faire semblant de n'en savoir rien, sachant bien qu'en toutes personnes, les désirs qui sont contrariés se rendent plus violents, et qu'en ceux qui ont la puissance, il n'y a rien qui ait plus de pouvoir de les retenir ou empêcher d'user de violence, que quand ils pensent que leur dessein n'est pas entièrement reconnu.
Mais la grande contrainte en laquelle je vivais me travailla («) de sorte que je tombai malade. Et voyez, mon père, quelle était mon affection, puisqu'elle eut le pouvoir de me réduire en l'état où je fus depuis. Le roi ne pensait pas, au commencement, que mon mal fût si grand que je le ressentais ; mais, augmentant de jour à autre, et ses affaires le contraignant de ne se guère arrêter en un lieu, il fut enfin contraint de me laisser dans la ville d'Avignon, au rapport de ses médecins, qui lui dirent la grandeur de mon mal (1).
Je demeurai donc en cette ville, si mal que, sans le contentement que je recevais des lettres de Daphnide par le moyen d'Alizan, je ne sais ce que je fusse devenu, tant pour la tristesse qui
(a) Tourmenta.
l88 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
m'avait saisi, que pour le déplaisir de ne suivre le roi en ses conquêtes, ne pouvant assez dire combien je regrettais la perte de ces belles occasions. Et toutefois, au commencement, je demeurai plus de huit jours dans le lit avant que j'eusse des nouvelles de Daphnide, parce qu'elle, n'étant point avertie de mon mal et me croyant à l'armée, elle y avait envoyé Alizan. Cependant moi, qui pensais qu'elle sût ma maladie, je me consommais (a) d'ennui et de déplaisir, ayant opinion que son silence procédait de faute de bonne volonté. Et lors je blâmais et l'inconstance et l'ambition des femmes, pensant que l'affection que le roi avait fait paraître en fût assurément la cause. Enfin, ma patience ne pouvant plus souffrir que je véquisse (^^) en cette incertitude, je lui envoyai celui des miens qui, la première fois, lai avait porté de mes lettres, et, en l'extrémité de mon mal, je lui écrivis ce peu de mots :
Lettre d'Alcidon a Daphnide.
(( J'ai bien, à ce coup, occasion de me plaindre de ma fortune, me voyant délaissé en même temps de mon maître et de ma maîtresse. (Je
(a) Consumais.
(l)\ Vécusse.
ne sais, Madame, s'il m'est encore permis de vous nommer ainsi.) Mais aussi me dois-je bien louer d'elle, qui, jugeant que c'est à tort que l'un et l'autre me traitent de cette sorte, ne me veut laisser plus longtemps en vie, pour me faire souffrir cet injuste supplice plus longuement. »
Or, voyez, sage Adamas, comme Amour se plaît quelquefois de blesser et de guérir ceux qui sont à lui presque en même temps! Alizan, ayant été envoyé en l'armée pour savoir de mes nouvelles et ayant appris que j'étais demeuré malade en Avignon, retourna en diligence vers sa maîtresse, qui me le dépêcha tout aussitôt, et, de fortune, le même jour que je lui avais écrit. De sorte qu'à la même heure presque que celui que je lui envoyais arriva vers elle, Alizan me vint trouver, qui m'apporta les siennes ; elles étaient telles :
Lettre de Daphnide a Alcidon.
« Ce porteur, qui vous est allé chercher bien loin, vous trouvera plus près, à mon grand regret. Que je sache l'état de votre santé, et si la mienne vous est chère. »
Quand je reçus ce message, et qu'après je sus de bouche que le sujet pourquoi elle ne m'écrivait que si peu de mots n'était seulement que pour la croyance qu'elle avait qu'étant si malade, comme on lui avait dit, je n'en pusse pas lire davantage, vous saurais-je représenter, sage Adamas, quel fut mon contentement? J'étais, à la vérité, fort mal; les médecins, qui ne savent que les remèdes du corps, avaient travaillé en vain pour ma guérison, puisqu'elle ne dépendait que de l'âm^e. Il est vrai que, dès l'heure que le fidèle Alizan fut arrivé, je repris un peu de force, et pour ne manquer au commandement que je recevais de Daphnide, je le renvoyai le lendemain au matin avec une telle réponse :
RÉPONSE d'Alcidon a Daphnide.
« C'est à vous. Madame, à qui il faut demander des nouvelles de la santé d'Alcidon, puisqu'elle sera toujours toute telle qu'il vous plaira. Si vous lui continuez l'honneur de vos bonnes grâces, il se porte bien ; autrement, il n'est pas seulement mort, mais il ne veut pas même avoir vécu. »
D'autre côté, Daphnide, voyant l'opinion, ou plutôt la jalousie, où j'étais, fut bien aise qu' Alizan
m'en pût ôter, parce qu'elle savait fort bien que j'avais une grande créance en lui. Et, pour faire encore plus paraître sa bonne volonté, elle me renvoya celui qui l'était allé trouver de ma part, avec tant de bonnes paroles et tant d'assurance de ne point changer de volonté, que je fus contraint de la croire. Sa réponse fut telle :
RÉPONSE DE DaPHNIDE A AlCIDON.
« S'il est vrai qu'on juge autrui par soi-même, j'ai grande occasion de douter de la foi que vous m'avez promise, puisque vous faites un si mauvais jugem.ent de la mienne. N'est-ce point que, si vous étiez en m.a place, l'ambition l'emporterait par-dessus l'amour ? Ah ! non, je ne veux point m.ême avoir cette opinion de vous. Car j'avoue, Alcidon, que si je l'avais, je ne vous aimerais point tant que je fais. Ne me faites non plus ce tort, si vous ne voulez que je croie que, de votre côté, vous commencez de diminuer l'affection que vous m'avez jurée. »
Nous continuâmes plusieurs jours à nous écrire de cette sorte, avec tant de contentement, de mon côté, que le mal fut contraint de me quitter, et lorsque je commençais de reprendre
mes forces, et que j'espérais de jour en jour de pouvoir monter à cheval, Alizan me vint trouver pour m'apporter deux lettres que le roi lui avait écrites de l'armée. Et, pour me rendre plus de témoignage de la franchise dont elle y usait, elles étaient encore cachetées, et accompagnées de ce mot de lettre :
Lettre de Daphnîde a Alcidon.
« Nous commençons de faire la guerre. J'envoie deux coureurs en vos prisons. Personne n'a encore parlé à eux. Ils sont prisonniers à discrétion. Traitez-les comme il vous plaira : je les vous donne comme je ferai tous les autres qui me tomberont entre les mains. »
Je reçus en même temps un grand plaisir et un grand déplaisir. Je ne saurais représenter combien j'eus de contentement de voir que Daphnide me tînt si bien ce qu'elle m'avait promis, mais je reçus un coup bien cuisant, quand je vis que le roi l'entreprenait, contre ce qu'il m'avait juré. Car, de me retirer de Daphnide, je le jugeais impossible, et je savais fort bien que, si l'esprit de cette belle dame se trouvait assez fort pour lui résister, Euric, transporté de
LES AMOURS DALCIDON I93
passion, s'en prendrait à moi et m'éloignerait de la cour. Que si aussi elle fléchissait et qu'elle se laissât vaincre, il n'y avait point d'espérance de salut pour moi. En cette doute ('^), je demeurai longuement incertain. Enfin, l'amour étant toujours, en mon cœur, le plus fort, je me résolus de lui conseiller de ne plus recevoir, s'il lui était possible, de semblables messages. Et toutefois la curiosité me fit désirer de voir ce que le roi lui écrivait, ayant opinion que, si je faisais autrement, aussi ne laisserait-elle pas de les lire, sans que je le susse. Ayant donc, dès longtemps, appris que c'est prudemment fait de donner ce qu'on ne peut vendre, je lui fis une telle réponse :
RÉPONSE d'Alcidon a Daphnide.
« Ces deux prisonniers ne sont pas de qi^alité de demeurer longuement en mes prisons ; je les vous renvoie tous deux. Mais prenez garde que, si vous en écoutez d'autres, on ne die que forteresse qui parlemente se veut rendre. »
Je serais trop ennuyeux à vous raconter toutes les lettres qu'en ce temps-là nous nous écrivîmes.
(a) Doute, toujours féminin dans rancieniic langue, l'est encore dans Malherbe et dans RoLrou.
194 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
Car, n'étant qu'à six ou sept lieues l'un de l'autre, nous avions presque tous les jours de nos nouvelles. Tant y a que le roi, ayant résolu de vaincre aussi bien en amour qu'en guerre, s'opiniâtra de sorte en la recherche de cette belle dame, que, quelque excuse qu'elle puisse trouver, il faut qu'elle avoue que, si ce ne fut Amour, ce fut pour le moins l'ambition qui la convia de l'écouter et de recevoir cette recherche. O Dieux ! quelle est la folie de celui qui pense y avoir quelque chose de certain dessous la lune, je veux dire qui ne soit sujette au changement! Cependant que nous continuons de nous écrire, le roi continue, de son côté, son entreprise, et moi, qui croyais avoir occasion de me rire de lui, je me trouvai enfin être, non pas le moqueur, mais le moqué. Pardon, ma belle maîtresse, si cette vérité vous offense ; elle me contraint de sorte que je ne puis lui nier (<^) les paroles que vous oyez.
— (( Et bien, bien, Alcidon, interrompit Daphnide, ce n'est pas ici le lieu où je vous veux répondre ; continuez votre discours comme il vous plaira. »
Alors Alcidon reprit ainsi la parole : « Le roi, ayant achevé ce qu'il avait entrepris contre ses
(a) Refuser.
ennemis, s'en revint par le même chemin qu'il avait fait en allant, exprès pour voir sa nouvelle maîtresse. Et toutefois, afin que je n'en susse rien, il passa le soir avant que son armée («), étant presque seul, et logea dans sa maison. Il avait tellement choisi ceux desquels il s'était fait accompagner, que je n'en sus rien de longtemps après, et encore par une rencontre telle que je dirai bientôt.
Cependant le roi vint en Avignon, où il me fit l'honneur de s'enquérir de moi. Et parce que je recevais un extrême déplaisir de la poursuite que je voyais qu'il faisait de cette belle dame, je ne me pouvais remettre de la maladie que j'avais eue. Mais, ni bien malade, ni bien guéri, j'allais traînant ma vie avec tant de mélancolie, que je n'étais pas connaissable. Le roi, qui en fut averti, m'envoya visiter plusieurs fois, et luimême prit la peine de me voir, et toutefois sans jamais me parler de Daphnide, ni me faire semblant de l'avoir vue ou d'en avoir mémoire. Je n'avais garde, de mon côté, de lui en ouvrir la bouche. Mais je dirai bien que j'avais un si grand regret de me voir si mal traité de ce maître à qui j'avais fait tant de service, et même contre sa parole, que sa vue rengrégeait (0) de sorte
(a) Avant que son armée passât, forme elliptique.
(b) Augmentait, en parlant de maux.
mon déplaisir, que jamais il ne sortait de ma chambre que mon mal ne s'augmentât.
Depuis cette dernière fois que le roi fût chez Daphnide, elle ne m'écrivit plus que par acquit, et seulement pour m'ôter la connaissance de ce qu'il fallait enfin que je susse : car les amours des grands princes ne peuvent guère demeurer sans être découvertes. Quant aux lettres qu'elle recevait, elle ne m'en envoyait plus comme elle soûlait, si ce n'était de celles où il n'y avait point d'apparence de grande intelligence entre eux, et encore fort rarement. J'allais ainsi vivotant avec tant de déplaisir, que, quand je m'en ressouviens, je m'étonne comme cent fois il (=^) ne me mit dans le cercueil. Quelquefois, sur le soir, quand le temps était beau, que le soleil avait perdu sa grande force, je m'allais promener sur les rives du Rhône, du côté de la maison de cette belle, et là, presque seul, j'allais entretenant mes pensées jusqu'à ce que le jour se cachait sous la terre. Et lors, revenant au logis, je continuais presque le reste de la nuit en ces mêmes imaginations. Combien de fois, tenant presque pour certaines les conjectures que j'avais de mon malheur, ai-je voulu sortir de cette vie qui ne me restait plus, à ce que je jugeais, que pour me
(a) Cela.
LES AMOURS DALCIDON 197
donner du temps à ressentir mieux mes ennuis et ses trahisons ! Combien de fois, avec dédain, ai-je reconnu le tort que j'avais d'aimer une beauté si volage! Et, en même temps, combien de fois ai-je fait résolution de rompre les perfides liens de mon servage ! Perfides les pouvais-jc bien dire, puisque ses serments et ses promesses, qui, avec sa beauté, m'attachaient à son service, avaient été si vains et si trompeurs. Mais, hélas ! combien de fois aussi ai-je reconnu que, n'étant plus à moi-même, je ne pouvais rien faire ni résoudre, que selon la volonté de celle à qui j'étais. Or, jusqu'ici, sage Adamas, mon m.al m'était encore incertain, et je pouvais dire que je le devançais par le soupçon. Mais voici comme enfin la vérité me fut découverte.
Je m'allais promenant, comme je vous ai dit, quelquefois sur les rives du Rhône, non pas pour me divertir, mais pour mieux entretenir mes m.ortelles pensées. Un soir que j'étais prêt à m'en retourner à mon logis (ô Dieux ! pourquoi ne le fis-je un peu plus tôt ? j'eusse pour le moins d'autant éloigné le cuisant déplaisir que je reçus alors, et qui faillit de me conduire au tombeau), ne voilà pas ('^) un jeune chevalier de la cour, qui était fort de mes amis, le père duquel servait
(a) Ne voilà-i-il pas.
198 UN ÉPISODE DE l'ASTRÉE
le roi en la recherche qu'il faisait de cette belle dame, qui passa tout contre moi à cheval, sans me reconnaître, ne jugeant pas que celui qu'il voyait ainsi seul à ces heures pût être Alcidon, qu'il savait ne marcher jamais si peu accompagné. Mais, passant un peu plus outre, et reconnaissant un jeune écuyer qui me servait, il lui demanda ce qu'il faisait en ce lieu, et hii ayant répondu qu'il attendait que je me retirasse, il me montra du doigt. Soudain, ce chevalier, rebroussant chemin, mit pied à terre, et, m'ayant salué, me supplia de lui pardonner la faute qu'il avait faite, de passer si près de moi sans me reconnaître. Après quelques propos communs que nous eûmes ensemble sur ce sujet, je lui demandai d'où il venait et où il allait. Lui, qui était infiniment ignorant de l'amour que je portais à cette belle dame, et qui n'avait connaissance que de celle du roi, par le moyen de son père, me répondit assez franchement : « Je viens d'un lieu où l'on a eu mémoire de vous, car je vous en apporte une lettre pour témoignage. » Et lors, mettant la main dans la poche, il la prit ; mais ensemble une autre (^), que je vis toute semblable à la mienne, n'y ayant qu'un chiffre sur le pli. Je reconnus incontinent l'écriture, et mon soupçon
Avec une autre.
me persuada aisément que celle qui n'avait qu'un chiffre s'adressait au roi. Et toutefois, pour en être plus assuré, voyant la franchise dont ce jeune chevalier parlait à moi, en prenant celle qu'il me présentait, je lui demandai pour qui était l'autre, a Pour qui peut-elle être, me répondit-il, que pour le roi ? Mon père, qui est tombé malade, me l'a donnée pour la lui porter. » Il m'en parlait de cette sorte, croyant que je susse aussi bien cette nouvelle amour du roi, que je n'avais pas ignoré presque toutes les autres qui avaient devancé celle-ci. Et voyant qu'il y allait si bonnement, quoique le coup me fît une profonde blessure, si ne laissai-je de sourire, non pas de ce qu'il disait, mais de sa naïveté. Et en même temps je lui dis : « Je crois, mon cher amâ, que vous, ni votre père, n'êtes pas sans peine. »
— « Comment, seigneur, me répondit-il, sans peine ! Je vous jure que jamais tous les voyages de guerre que le roi nous a fait faire, ne nous en ont tant donné que ce traître et maudit amour, et même depuis que le roi, en s'en revenant, alla voir cette belle dame. Et jugez-le par la maladie que mon père a prise. »
— (( Mon cher ami, répliquai-je en l'embrassant, ceux desquels les grands princes se servent en semblables occasions ne sont pas ceux qu'ils aiment le moins. C'est pourquoi vous n'êtes pas
peu obligé à cette belle dame, qui sera cause, outre votre mérite, que le roi vous chérira et aimera beaucoup plus que de coutume. »
— « Seigneur, me dit-il, je ne sais ce qui en pourra arriver, mais j'ai grand peur que cette dame, de qui vous parlez, le possédera tellement tout, qu'elle n'en fera point de part à personne. »
Le déplaisir que ces paroles me rapportèrent me contraignit de lui donner congé beaucoup plus tôt que je n'eusse pas fait, perdant et le courage et la curiosité d'en savoir davantage, et, pour le faire en aller, je lui dis que le roi l'attendait avec impatience, et qu'il ne lui éloignât point davantage ce contentement.
Je demeurai de cette sorte tout seul, sinon accompagné de tant de fâcheuses et mortelles pensées, que plus d'une heure se passa avant que je me pusse résoudre à me laisser voir à personne. Enfin, la nuit me contraignit de me retirer dans la ville, d'où je faisais dessein de partir le lendemain tout seul et m'éloigner de sorte de tous les hommes, qu'il n'y en eût plus qui me pussent tromper. Et, pour commencer, j'entrai dans mon logis par un escalier dérobé, et n'ayant que cet écuyer avec moi. Je me jetai dans le lit sans être vu de personne des miens, lui commandant de dire à tous ces chevaliers qui m'attendaient, que je m'étais trouvé mal et
LES AMOURS DALCIDON 201
que je leur donnais le bonsoir. De toute la nuit, je ne pus clore l'œil, mais, incessamment rêvassant, l'aurore me trouva sans que la volonté seulement de dormir me fût venue. Et lorsque je me voulais préparer à la résolution que j'avais faite, la fièvre me reprit si violente que je fus contraint de la remettre à une autre fois.
Je n'avais point encore lu la lettre que Daphnide m'écrivait, n'ayant ni assez de courage pour la voir, ni assez de haine pour la jeter dans le feu. Mais, ne sachant auquel des deux me résoudre, je la tenais entre les mains, et, sans la lâcher, pour quoi qu'il m'en fallût faire, je la gardai deux jours de cette sorte, sans bouger du lit. Enfin, la colère me transportant, le soir que je me vis seul : « Il faut, dis-je en moi-même, il faut voir les trahisons de cette perfide, et puis l'arracher si bien de notre mémoire, qu'il n'y en demeure plus qu'un éternel mépris. » A ce mot, me relevant sur le lit, je l'ouvris, et, à l'aide d'une bougie qui était en la ruelle de mon lit, je lus ce qu'elle m'écrivait.
Mais à quoi servirait-il, sage Adamas, de redire ici ses paroles, qui n'avaient été écrites qu'en intention de m'abuser encore plus longuement ? Mais pourquoi aussi ne les redire pas, puisqu'il est nécessaire que le médecin reconnaisse la plaie, s'il lui veut donner les remèdes
nécessaires ? Je les dirai donc, non pas pour ma consolation, mais pour vous faire entendre comme je fus traité.
Lettre de Daphnide a Alcidon.
« N'aurai-je jamais autre nouvelle, sinon qu 'Alcidon se porte mal ? Ne le reverrai-je jamais tel qu'il était quand il entra dans l'aventure de la parfaite amour ? Et mes vœux ne seront-ils jamais exaucés, ou si les Dieux veulent éternellement - demeurer sourds aux supplications que je leur fais pour sa santé ? O Dieu ! s'il doit être ainsi, abrégez mes jours pour abréger ma peine, ou changez-moi le cœur, afin qu'il ne soit pas si sensible pour lui. Et vous, Alcidon, ou résolvez- vous à vous guérir, ou à me faire mourir de douleur. »
Voilà pas («), ô mon père, la plus cruelle lettre que je pusse recevoir, après avoir découvert la trahison dont elle usait envers moi ? Tout transporté de colère, je lui fis cette réponse :
(a) Voilà-t-il pas.
RÉPONSE d'Alcidon a Daphnide.
« La guérison d'Alcidon ne dépend plus que de la mort. Aussi, n'ayant trouvé fidélité ni en son maître, ni en sa maîtresse, à quoi voudrait-il vivre plus longuement parmi les perfidies ? Et ne vous plaignez plus que les Dieux soient sourds : ils ont enfin exaucé vos supplications, puisque, ne voulant redonner la santé à celui de qui la vie ne vous pouvait plus servir que de regret d'avoir manqué à tant de serments inutiles, ils vous ont changé le cœur comme vous désirez, le rendant insensible pour moi, mais trop sensible pour un autre, qui peut-être fera un jour la vengeance de tant de perfidie et de trahison. Et tenez cet augure pour véritable, car les Dieux sont trop justes pour ne me venger et vous punir. »
Je donnai cette lettre à celui des miens qui lui avait porté la première quç je lui avais écrite, et lui commandai de s'en revenir sans apporter aucune réponse. Ce déplaisir me fut si cuisant que mon mal s'augmenta beaucoup, de quoi le grand Euric étant averti, et ne pouvant me savoir si malade sans me venir voir, encore qu'il eût un peu de honte de m'avoir enlevé cette belle
dame, contre les promesses qu'il m'avait faites, une après-dînée, il me fit l'honneur de me venir visiter. J'étais à la vérité fort malade, et toutefois ma plus grande douleur était le souvenir du larcin qui m'avait été fait, de sorte que, quand on me dit que le roi venait en mon logis, je tressaillis, comme si un nouvel accès me saisissait. Et quand je le vis, il ne me demeura point de sang au visage. Peut-être s'en fût-on pris garde, si ce n'eût été que le lieu où j'étais n'avait guère de clarté, et la pâleur est un effet de la maladie. Il s'assit au chevet de mon lit, et, après m'avoir demandé des nouvelles de mon mal et que je lui eus répondu comme la civilité et l'honneur que je recevais me le commandaient, il approcha sa chaire (a), et, tournant le dos à toute la troupe, commença de parler plus bas. Et voyant que je ne disais presque pas une parole, il pensa me réveiller en me parlant de Daphnide, n'étant encore averti que je susse ce qui se passait entre eux. Il me demanda donc comme se portait cette belle dame, et s'il y avait longtemps que je n'avais eu de ses nouvelles. Je lui répondis froidement que je croyais qu'elle fût en bonne santé, que je n'avais point eu de ses nouvelles depuis le jour qu'elle lui avait écrit par un tel, et lors je lui dis
Chaise.
LES AMOURS DALCIDON 205
le nom de celui qui m'avait donné cette dernière lettre. I^e roi rougit, et, au commencement, voulut nier d'en avoir reçu ; mais je lui dis qu'il me pardonnât et qu'il s'en ressouvînt bien, parce qu'elle me le mandait ainsi. « Comment } me dit-il alors, elle le vous a donc mandé ? »
— « Oui, lui répondis-je, seigneur, et, de plus, le contentement et l'honneur qu'elle a reçus de vous voir à votre retour chez elle. »
Il demeura, à ce mot, un peu confus, voyant que je savais si bien ce qu'il pensait que j'ignorasse le plus, et, après s'être tû quelque temps:
« Il faut, Alcidon, me dit-il, que j'avoue la dette ('^), encore qu'à ma confusion. Il est vrai que j'ai vu cette belle dame dont vous parlez, et que j'en ai eu des lettres. Et, de plus, que je l'aime autant que ma vie. Je ne puis nier qu'en cette action, je ne sois le plus mauvais maître et le moins fidèle ami qui se trouve, vous ayant traité de cette sorte, après vous avoir promis tant de fois le contraire. Tvlais, avouant que je vous ai fait cette trahison, que puis-je dire autre chose pour ma défense, sinon que je me suis trahi moi-même avant que vous trahir } Je m'étais persuadé que, comme il n'y a homme vivant qui jusqu'ici m'ait pu surmonter, de
(j^) Que je renonce à dissijnuler
206 UN ÉPISODE DE l'ASTRÉE
même il n'y avait point d'apparence qu'une femme le pût faire, et, en cette opinion, je vous ai promis, avec tant d'assurance et de serments, ce que depuis je ne vous ai pu tenir. La connaissance que j'avais eue de ma force contre les hommes m'a poussé en cette erreur de mépriser celle des dames. Et mon regret est d'autant plus grand que c'est Alcidon qui en reçoit le mal, Alcidon que j'ai toujours tant aimé, qu'il faut bien croire que, puisque j'ai fait contre lui cette perfidie, il m'a été impossible de faire autrement. Voilà, mon cher ami, la confession que librement je vous fais de l'outrage (a) qu'en dépit de moi je vous ai faite, avec protestation que, si je puis me démêler des liens dont je suis à cette heure si étroitement serré, je le ferai d'aussi bon cœur que je reçus jamais les plus grands contentements dont le Ciel m'ait jusqu'ici voulu favoriser. »
Le roi me dit ces paroles assez mal arrangées, et avec un visage qui témoignait qu'elles partaient du cœur, et, parce que je vis qu'il se taisait, je lui répondis :
— « Seigneur, tout ce qui est au monde y doit être pour servir à votre grandeur et à votre
(a) D'Uri'é fait outrage féminin sous l'influence de la terminaison en e muet, et peut-être par analogie avec oui^rage^ féminin dans l'ancienne langue.
contentement. A plus forte raison Alcidon, qui n'y demeure que pour vous faire service, et le Ciel, qui Ta bien reconnu, prévoyant qu'il m'était impossible de vivre et d'être privé de Daphnide, afin de la vous donner plus absolument, me veut ôter la vie, de laquelle je ne verrai jamais sitôt la fin que je la désire, puisque mon désastre veut qu'elle soit si nécessaire à votre contentement. )
Je ne pus, à ce mot, retenir les larmes, et le roi, ému, à ce que je crois, de ma douleur, après avoir quelque temps demeuré sans parler, me dit :
— (^ Vous ne sauriez, Alcidon, me vouloir tant de mal que le tort que je vous fais le mérite. Je le reconnais, et voudrais, avec mon sang, y pouvoir remédier. Peut-être le ferai-je avec le temps, mais, pour cette heure, il n'y faut point penser. Et toutefois, pour votre satisfaction, je suis résolu à tout ce que vous voudrez. Guérissezvous seulement, et croyez que je ne ferai, pour votre contentement, que ce que je ne pourrai pas faire. »
Et, à ces dernières paroles, le roi se retira en son logis, me laissant avec tant de déplaisir, qu'il n'est pas croyable qu'un autre que moi pût vivre avec tant de douleurs, d'ennuis et de désespoirs (^). ))
208 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
Alcidon, pressé du cruel souvenir de ses peines passées et de l'outrage qu'il lui semblait avoir reçu en cette occasion, et de son maître, et de sa maîtresse, perdit la parole, de sorte que quand, après s'être tu quelque temps, il la voulut reprendre, la voix ne lui permit pas, et fallut que par force il demeurât un assez long espace de temps sans parler. Enfin, s'efforçant, il dit à toute peine {^) :
« Vous voyez. Madame, comme, pour vous obéir, je suis allé renouvelant mes plaies, avec tant de déplaisir que, si celui-ci n'égale par sa grandeur celui que je reçus quand ce désastre m'advint, il le surpasse pour le moins par sa longueur, puisqu'il ne sera jour de ma vie que je ne plaigne la cruelle et désastreuse fortune que j'eus en ce temps-là. Car, vu la cruauté dont vous usez envers moi, je n'espère plus en pouvoir perdre le souvenir que par la perte de ma vie. Ce m'est toutefois quelque espèce de contentement, parmi la douleur que ce souvenir m'a rapportée, quand je pense que je la reçois par votre commandement, et pour avoir obéi à ce que vous m'avez ordonné. Mais si votre rigueur n'est plus grande encore que ma patience, et si vous pouvez être émue de quelque compassion,
(a) Très difficilement.
soulagez-moi, je vous supplie, Madame, d'une partie de ce fardeau que vous m'avez imposé, je veux dire de continuer ce discours de mes malheurs, et desquels vous pourrez parler avec plus d'assurance, puisque le personnage que je fais, en tout ce qui me reste à dire, c'est seulement de souffrir ce qu'il vous a plu de me faire endurer. Et si vous avez eu quelque raison de vouloir que le sage Adamas apprît de ma bouche la vérité des choses que j'ai faites, il me semble que je ne vous fais pas une requête déraisonnable quand je vous supplie que, par vos paroles aussi, il puisse entendre ce qui est procédé de vous entièrement. »
Adamas, sans attendre la réponse de Daphnide, se tournant vers elle :
— « Il me semble. Madame, lui dit-il, que ce chevalier a raison, et que, par l'ordonnance même que vous lui avez faite, vous y êtes obligée. »
— « Mon père, répondit-elle, la loi n'est pas égale entre lui et moi. Toutefois, puisque vous le trouvez bon, je ferai tout ce qu'il vous plaira. A.ussi bien, ai-je reconnu, qu'encore qu'il die la vérité, si est-ce que, comme les bons orateurs, il ne laisse de lâcher toujours quelque parole à l'avantage de sa cause. )>
Et lors, après être demeurée muette quelque temps, elle reprit ainsi le discours :
« C'est avec beaucoup de raison qu'on a toujours dit que ceux qui sont intéressés ou préoccupés de quelque passion, ne peuvent être juges bien équitables, d'autant que, le jugement étant offensé, il ne peut faire ses fonctions parfaites, non plus qu'un bras ou une jambe qui est blessée de quelque grand coup. Alcidon en rend un bon témoignage par les conséquences qu'il a tirées si souvent à mon désavantage, plus porté de la passion que de la raison, qu'il s'en figure. Et parce que mon discours serait trop long si je voulais reprendre tous les points où il s'est laissé transporter, je ne m'y arrêterai pas, mais seulement dirai -je avec vérité ce qui reste de notre fortune, et laisserai à votre jugement de discerner sa passion d'avec la vérité.
Et pour reprendre ce propos où il l'a laissé, je vous dirai, mon père, qu'ayant reçu la lettre qu'il m'avait envoyée, et à laquelle je ne pus faire réponse, parce que celui qui me l'avait apportée s'en était retourné, par son commandement, sans me dire adieu, je demeurai la personne du monde la plus désolée, me voyant blâmer, avec quelque apparence de raison, d'une chose à laquelle je ne pouvais guère remédier. J'appris incontinent après, par des lettres du roi, tous les discours qu'ils avaient eus ensemble, et puis, par Alizan, que j'y avais envoyé exprès (sans toutefois lui
écrire quel était son mal et combien on le jugeait dangereux). Je demeurai longuement à discourir en moi-même sur ce que j'avais à faire. Car, d'un côté, l'affection que je lui portais me conviait d'aller où il était, pour lui faire entendre combien il était abusé, et," de l'autre, je n'osais l'entreprendre de peur d'être blâmée. Je fus longuement irrésolue avant que de pencher entièrement d'un côté, et, enfin, le second voyage qu'Alizan y fit me contraignit, par son retour, de m'y en aller, parce qu'il me rapporta de si mauvaises nouvelles de la maladie, que, mettant à part toute autre considération, je me résolus de l'aller voir, et, en cette délibération, je commençai de chercher quelque excuse à mon voyage. Elle se présenta assez bonne bientôt après, parce que, la paix étant faite, mon beau-frère fut contraint d'aller en Avignon pour ravoir l'un de ses parents, qui avait été fait prisonnier dans une ville qui s'était rendue au grand Euric. Et parce qu'il avait voulu contredire à cette résolution générale, ceux du lieu s'en étaient saisis, et, encore que la paix fût depuis publiée, si est-ce qu'ils ne le voulaient point remettre en liberté, de peur que, si la guerre recommençait, il ne fît quelque entreprise sur eux. Et prévoyant qu'il y aurait de la difficulté à son élargissement, parce qu'il jugeait bien que le roi aimerait mieux favoriser ceux qui avaient
pris volontairement son parti, et que l'affaire, par conséquent, pourrait prendre un long trait de temps, il voulut y mener sa femme, et elle le pria de faire en sorte que je l'y voulusse accompagner, tant pour faciliter son entreprise, que pour être accompagnée, quand elle serait contrainte de parler au roi. Soudain que le m.ari m'en ouvrit la bouche, ayant opinion que c'était le plus honorable prétexte que je pourrais prendre, je lui promis de faire tout ce qu'il voudrait, et qu'il fallait seulement avoir le congé de ma mère. La bonne femme le lui accorda sans difficulté aussitôt qu'il lui en fit entendre le sujet, de sorte que, deux jours après, nous partîmes, et, de fortune, notre logis se rencontra vis-à-vis de celui d'Alcidon. Le bruit de son mal était fort grand, et le roi l'allait voir souvent, parce que véritablement il l'aimait. Mais quand il fut averti de mon arrivée, pour avoir la commodité de me voir, il se montra encore plus désireux de sa santé. Car, au lieu qu'il ne le voyait qu'une ou deux fois la semaine, depuis, il y alla tous les jours, et, en allant ou venant, il passait d'ordinaire en mon logis. Quant à moi, le lendemain que je fus arrivée, j'envoyai vers Alcidon et lui mandai par Alizan que, s'il l'avait agréable, je le verrais volontiers, et soudain que j'eus sa réponse, je m'y en allai. Je le trouvai fort mal, et pour lors sa chambre
LES AMOURS DALCIDON 213
était pleine de mires et de médecins, de sorte que, pour cette fois, nos discours ne furent que de sa maladie. A quoi il répondit fort peu, et toujours en soupirant. Il est vrai que son mal couvrait cela, parce qu'on pensait que c'était l'ardeur de la fièvre. Le jour d'après, je pris le temps si à propos, que je le trouvai presque seul, et lors, m'approchant de lui, après lui avoir demandé en quel état il se trouvait, il me répondit avec les larmes aux yeux et d'une voix assez faible et languissante :
■ — « Et comment. Madame, me demandezvous l'état du mal que vous m'avez fait ? Vous le devez mieux savoir que moi, ni que tous mes médecins. »
— (( Alcidon, lui répondis-jc froidement, il est certain que je sais une partie du mal de votre esprit, mais je suis fort ignorante de celui du corps, et c'est celui-là qui me met en peine. Car, pour l'autre, quand vous voudrez m'écouter, je m'assure que vous en serez bientôt guéri. »
— « Ah ! Daphnide, me dit-il avec un grand soupir, je vois bien que, s'il est ainsi, vous avez plus de souci de ce qui le mérite le moins. Car s'il y a quelque chose en moi qui puisse être recommandable, c'est cette âme avec laquelle je ne vous ai pas seulement aimée, mais adorée d'une si pure et entière affection, que je ne crois
pas qu'autre que vous la puisse jamais mépriser. »
— « Cette réponse, repris-je, est un témoignage de votre mal. Mais ayez seulement le souci que vous devez avoir de la guérison du corps, et vous verrez que, pour l'âme, le mal n'en est pas mortel, si pour le moins il vous est encore resté quelque peu de raison. ))
— « Je sais, me répondit-il, que le mal n'en est pas mortel, car, s'il l'était, il y aurait quelque espérance de le voir finir un jour ; et je suis très assuré qu'il durera autant que mon âme (que nos druides m'ont enseigné être immortelle), mais si est bien celui du corps (a), puisque, s'il ne s'augmente comme je désire, j'avancerai de mes propres mains le terme de ma vie, afin de n'avoir plus des yeux d'amour pour voir une personne qui en a si peu dans l'âme. ))
— « Je vois bien, répliquai-je, que vous êtes blessé, et que votre plus grand m.al gît en l'opinion. Vous croyez que la recherche du grand Euric a eu tant de pouvoir sur moi qu'elle m'a fait effacer l'afîection que je vous ai promise. N'est-ce pas là votre mal, Alcidon, vous semblant d'avoir une très juste occasion de vous douloir ('^) de moi et de votre fortune, qui vous a fait aimer une personne volage et inconstante ? »
(•i) Mais celui du corps est hicn mortel. jb) Désoler.
Il me répondit alors très froidement : « Si vous savez aussi bien guérir que reconnaître mon mal, j'avouerai que vous êtes un très bon médecin. ))
— « Il m'est plus aisé, lui répondis-je, de le guérir, qu'il ne m'a été de le reconnaître, parce que l'âme est difficilement découverte quand elle veut, et c'a été par hasard que j'ai tiré cette connaissance de vos paroles, au lieu qu'à votre guérison la raison et la vérité m'aideront. Et pour commencer, dites-moi, Alcidon, à quoi avez- vous reconnu que je ne vous aimais plus ? N'est-ce point aux réponses que j'ai faites au roi, et que (-*) j'ai souffert d'être vue et recherchée de lui ? Mais, dépouillez-vous un peu de passion, et, sans avoir aucun intérêt en ceci, considérez qui est le roi Euric, qui je suis, et en quelle saison nous sommes. Vous verrez qu 'Euric est un prince qui peut tout ce qu'il veut, et à qui les cités, ni les provinces, voire ni les royaumes entiers, n'ont pu faire jusqu'ici résistance, quand son ambition lui a fait tourner ses armes contre eux. Et croyez-vous qu'amour soit une moins forte passion, ou que j'aie plus de pouvoir de résister à sa force que tant de milliers de personnes ? Vous savez que je suis sa sujette, que
(a) Au fait que.
2l6 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
je suis et demeure dans le pays de sa conquête, et en une saison où il semble que toutes choses soient permises. Me croiriez-vous bien avisée de la dédaigner et de la rejeter ? Penseriez-vous vous-même de vivre et de demeurer près de lui, ou dans ses états, avec assurance, s'il voyait que je le traitasse de cette sorte, sachant par votre bouche l'amour que je vous porte, laquelle il accuserait de tous les mauvais traitements qu'il recevrait de moi. Est-il possible que votre passion vous ait de sorte aveuglé, que vous n'ayez pu voir que ce seul remède était celui qui me pouvait donner le moyen de vous voir ? En quoi ne se change point une amour dédaignée ! Le nom de haine est trop peu de chose, et qui voudrait (») bien représenter ce qui s'en produit, il faudrait inventer une parole qui signifiât : haine, colère, rage, désir de vengeance, et plus encore, puisque la tyrannie et la cruauté s'y mêlent. Or, considérez, Alcidon, en quels termes je vous mettais, et moi aussi, si j'eusse suivi ce conseil. La moindre chose eût été un commandement qu'il vous eût fait de ne vous trouver jamais dans ses états, et, à moi, mille outrages et mille médisances que vous ni moi n'eussions jamais pu supporter sans mourir ou sans vengeance. Voyez à quelles extrémités
(il) El fil on voulait.
LES AMOURS DALCIDON 217
nous étions, et quels contentements nous eussions dû espérer en vivant de cette sorte ! Et avouez que mon conseil a été le meilleur, puisqu'il nous met hors de tous ces dangers, et nous donne le moyen de vivre ensemble avec plus de commodité que nous n'eussions jamais eu. »
— (( Hélas ! Madame, me répondit-il, qu'il est aisé de connaître que toutes ces raisons ne sont que des excuses ! Car, si vous eussiez eu le dessein que vous dites, pourquoi vous fussiezvous cachée de moi ? Et pourquoi, dès ma première plainte, ne me les eussiez- vous découvertes, et non pas user d'une telle tromperie, qui se peut dire trahison, et laquelle je n'eusse jamais sue, si la fortune, pour me faire savoir que j'étais véritablement malheureux, n'eût voulu me la découvrir ? »
— (( Je vous avouerai en ceci la vérité, lui répondis-je. Je vous reconnus si éloigné de cet avis, que je pensai n'être pas à propos de le vous dire, et devoir user envers vous comme l'on fait avec les petits enfants qui sont malades, auxquels on oint de quelque douceur les bords du vase où est la médecine, afin que, trompés, ils l'avalent plus aisément, et que, par cette tromperie, ils se conservent la vie, m'assurant que vous ne le trouveriez point mauvais quand vous sauriez mon intention, et que vous en ressentiriez le profit et le remède. »
— « Hélas ! me dit-il avec un grand soupir, plus amer et plus difficile à prendre que ne saurait être le mal que vous voulez guérir ! »
— (( Tous les malades, lui répondis-je, quand on leur présente les médecines, en disent autant que vous ; mais, quand ils en ressentent les bons effets et que la santé leur revient, alors ils en louent les médecines et les médecins, et avec salaire et remerciement. J'espère que bientôt vous en ferez de même. »
Il me voulait répondre, mais il en fut empêché par une grande troupe de chevaliers qui le venaient visiter, et, peu après, je le laissai avec eux, non pas entièrement guéri du mal d'esprit, mais tellement disposé que mes raisons commencèrent d'y trouver place. Et parce que je désirais sur toute chose sa santé, je fus soigneuse de le revoir deux ou trois jours suivants, durant lesquels je lui représentai tellement le juste dessein qui me faisait vivre avec Euric de cette sorte, qu'enfin lui-même y consentit, voyant, comme je crois, que les affaires étaient en un tel état qu'aussi bien n'y pouvait-il plus remédier. Et, sur ce discours, je lui promis que, comme notre affection avait été la première que j'avais eue, qu'elle serait aussi la dernière, avec laquelle je lui promettais de m'enfermer dans le tombeau, que celle que je porterais à Euric s'appellerait
LES AMOURS DALCIDON 219
raison d'État, et celle que je continuerais avec lui, amour du cœur.
Voilà, mon père, les remèdes desquels j'usai pour guérir ce malade, qui furent si bons qu'il commença à se ravoir, et, peu après, à sortir du lit. Et enfin, avant que je partisse d'Avignon, il fut guéri entièrement, et tellement résolu à me voir favoriser le roi, que, bien souvent, lui-même l'accompagnait en mon logis quand il me venait visiter. Il est vrai qu'il me fallut user d'un très grand artifice pour persuader au roi que je m'étais du tout éloignée d'Alcidon, et Alcidon même n'eut pas peu de peine à lui faire paraître que, pour son respect, il n'avait plus aucun dessein sur moi, parce que, ayant su la bonne volonté qui avait été entre nous, et lui m 'aimant bien fort, et par ainsi me jugeant fort agréable, il ne pouvait penser que le respect eût eu tant de pouvoir sur Alcidon que d'éteindre l'affection qu'il m'avait portée. Et puis, considérant Alcidon jeune et beau, et lui déjà fort avancé en son âge, chenu et ridé, accidents qui ne sont pas souvent cause de faire naître l'amour, et même dans un jeune cœur comme le mien, et qu'il avait trouvé empêché (*) ailleurs à son abord, il ne se pouvait figurer que j'eusse du tout quitté Alcidon pour
(a) Occupé.
lui. Et par ainsi, il véquit (^) longuement en ce soupçon d'être trompé. Mais la discrétion d'Alcidon et la froideur dont j'usais avec lui lui firent enfin perdre cette opinion, et cela fut cause que, se croyant seul possesseur de ma bonne volonté, il ne fit point de difiiculté de montrer tout ouvertement l'affection qu'il me portait, de sorte qu'après avoir fait, à ma supplication, ce que mon beau-frère désirait, il manda à mon père et à ma mère qu'ils le vinssent trouver, afin d'en avoir occasion de me retenir auprès de lui avec quelque bonne excuse. Encore que l'un et l'autre fût fort vieux, si est-ce que l'ambition, qui toujours jette ses racines plus avant dans l'âme des vieilles personnes que dans les jeunes cœurs, les fit résoudre de laisser les commodités de leur maison pour lui obéir, en espérance de devenir plus grands par ses faveurs.
Nous voilà donc à la suite de la cour, où le roi ne trompa point leurs espérances, car il les combla de biens et d'honneurs, desquels toutefois ils ne jouirent guère longuement, fût que leur âge était parvenu au terme que nul ne peut outrepasser, ou que les incommodités de la cour, qu'il est impossible à tout autre qu'au roi d'éviter, eussent abrégé leur vie. Tant y a que, peu de
(a) Vécut.
temps après, ils moururent tous deux, et semblait qu'ils ne fussent venus à la suite du roi que pour m'y laisser presque en possession. Car, autrement, je n'y eusse osé venir, au lieu que, m'y trouvant toute portée, je m'y arrêtai au commencement sous l'excuse de vouloir donner ordre à quelques affaires dom.estiques qu'ils m'avaient laissées, et puis pour la poursuite de quelques procès imaginés, et enfin, quand l'affection du roi envers moi fut du tout découverte, sous l'espérance d'être sa femme, ainsi que lui-même en faisait courre ('^) le bruit. Durant tout ce temps, il se passa peu de jours sans que je ne donnasse la comm.odité à Alcidon de me voir en particulier, et que je n'employasse, pour le moins, deux heures auprès de lui, qui me semblaient toujours trop courtes quand il fallait nous séparer. Il sait bien que je ne mens pas, et que, plusieurs fois, pour lui donner ce témoignage de ma bonne volonté, je l'ai mis, et moi aussi, en de très grands hasards, et de la vie, et de l'honneur. Il est vrai, certes, que j'ai un très grand sujet de me louer de lui et de sa discrétion, pouvant dire que, quelque commodité que je lui aie donnée, ou quelque familiarité que je lui aie fait paraître, il n'a jamais montré de vouloir outrepasser avec moi les bornes
(a) Courir.
de l'honnêtetc. Et encore que je croie bien qu'il pensait que je ne le souffrirais pas, toutefois je ne laisse de lui être grandement obligée de ne m'avoir point donné sujet de me douloir de lui.
Vivant de cette sorte avec beaucoup de contentement, encore que je fusse en continuelle inquiétude que le roi ne reconnût la continuation de cette bonne volonté, et que cela ne lui donnât occasion de changer, comme il avait déjà fait au désavantage de quelques autres, je m'aperçus qu'il y avait quantité de dames principales qui toutes aspiraient de posséder ce grand prince, fût pour la gloire de commander à celui à qui tant de milliers d'hommes vaincus obéissaient, fût pour l'espérance de venir à la couronne, si l'amour le conviait de les épouser. Et, entre celles qui tenaient le premier rang, j'en remarquai deux : l'une qui se nommait Clarinte, et l'autre Adelonde. Quant à Clarinte (^), j'avoue n'avoir jamais rien vu qui méritât^ mieux d'être aimé et servi, ayant toutes les conditions qui se peuvent désirer pour être aimable. En premier lieu, l'envie n'eût su trouver à redire en son visage. Et puis, elle avait la main la plus belle qui se pût avoir, la taille si droite et déliée, et la façon et la majesté telle, qu'elle semblait être vraiment née pour porter la couronne sur la tête, aussi
bien que plusieurs de ses aïeules avaient fait autrefois. Et ce qui rendait ses coups encore plus inévitables, c'était qu'à la beauté de ce corps était joint un des plus beaux esprits de l'univers, de qui les rayons paraissaient en toutes ses actions, mais particulièrement en sa parole, qui était si charmante que pour n'en point être épris, il n'y avait autre remède que de ne la point écouter. Bref, j'avoue que si j'eusse été hom.me, je l'eusse servie, quelque traitement que j'en eusse pu recevoir. Et, de fait, toute fille que j'étais, je ne me pouvais soûler de la voir et de demeurer auprès d'elle, quoique tant de perfections et de mérites me donnassent assez de sujet de la haïr, à cause du dessein que j'avais et de la prétention que je reconnaissais en elle.
Quant à Adelonde, c'était véritablement une belle dame, mais n'approchant en rien à la beauté de Clarinte, ni à ses mérites, et de plus qui, étant mariée, ne pouvait avoir les hautes prétentions de celle-ci, de sorte qu'encore qu'il m'ennuyât fort de voir Euric la caresser, toutefois elle ne me donnait pas les grands soupçons que j'avais de l'autre, et cela fut cause que je me résolus de divertir ('^) l'esprit de ce prince premièrement de celle-ci, et puis, avec plus de
Détourner.
loisir, d'Adelonde, et môme que je voyais déjà qu'il s'y laissait presque aller, et qu'encore qu'au commencement il feignit de la visiter, non point par amour, mais par honneur seulement, depuis quelques jours il y allait plus souvent que de coutume et se cachait de moi le plus qu'il pouvait. Je m'en aperçus assez tôt, outre que les espies {^) que je tenais secrètement auprès de ce prince m'en avertirent incontinent. Et connaissant qu'il y fallait remédier, et sans perdre temps, après avoir cherché en moi-même ce que j'y pourrais faire, enfin je jetai l'œil sur Alcidon, me semblant que, s'il me voulait seconder en ceci, mon dessein pourrait heureusement réussir. Et parce qu'il était nécessaire de l'effectuer promptement, à la première occasion que je pus parler seule avec lui, je lui tins un tel langage : « J'ai demeuré quelque temps irrésolue si je vous devais faire entendre une chose qui me travaille ('^) plus que je ne saurais vous représenter, craignant que l'affection que vous me portez ne vous fasse recevoir mes paroles autrement que je ne désire. Et toutefois, si vous considérez de quelle sorte j 'ai vécu avec vovis par le passé, et quel témoignage je vous ai donné de ma bonne volonté, je m'assure que vous jugerez
(a) Espions.
(b) Tourmente.
avec moi que la seule nécessité de nos affaires me contraint de vous faire la prière que j'ai dilayée {^) jusqu'ici. Vous savez qu'en la fortune où je suis, je n'ai pour envieuses de mon bien que toutes celles qui me voient, de sorte que j'ai à me garder de toutes, comme de personnes qui voudraient bien être en ma place. L'affection que vous m'avez promise et celle que je vous porte vous convient d'avoir soin de moi, mais plus encore votre propre conservation. Car, encore qu'on ne sache pas l'étroite amitié qui est entre nous, si est-ce qu'il y a peu de personnes qui n'aient remarqué que vous avez toujours porté mes affaires avec passion. Or, les maximes d'État veulent que la même fortune du chef soit commune à tous les membres, si bien que votre ruine est toute évidente, si la mienne advient. Je vous ai voulu remettre ceci devant les yeux, afin que vous ne trouviez point étrange ce que je suis contrainte de vous proposer pour notre conservation. Vous voyez que Clarinte, soit qu'elle s'appuie sur la grandeur de ses parents, soit qu'elle fasse ce dessein sur la force de sa propre beauté, s'étudie de gagner la bonne volonté d'Etiric, et, qui pis est, qu'elle n'y travaille pas du tout en vain, me semblant que ce prince
(a) Diljâ'ée.
ALCIDO-N 15
226 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
commence de la trouver plus agréable que je ne désirerais. Vous connaissez l'humeur assez changeante de celui avec qui nous avons affaire, et que, jusqu'ici, il ne s'est trouvé personne qui l'ait pu arrêter. Si Clarinte vient au bout de ses desseins, jugez de quelle sorte elle nous éloignera de la cour, afin de ne tomber en la même confusion où elle nous aurait mis. C'est pourquoi, maintenant que les choses ne sont point tant avancées que nous n'y puissions remédier, il faut que nous recherchions tous les artifices que nous pourrons imaginer pour nous mettre à couvert de cet orage. De penser que nous puissions user de violence et y faire consentir l'esprit blessé de ce prince, c'est être bien ignorant des effets qu'Amour a accoutumé de produire à son commencement, puisqu'il n'y a rien qui le rende plus grand que les contrariétés qu'il y rencontre, semblable en cela au brasier, que le vent rend plus grand et plus allumé. De croire aussi qu'en dissimulant ou ne faisant pas semblant de le connaître, le temps puisse nous y apporter quelque bon remède, c'est un fort mauvais et fort dangereux conseil, parce qu'encore que l'amour qui n'est point contrarié peu à peu de soi-même se détruise, et enfin devienne presque moins que rien, si est-ce qu'en cette occasion, l'attente est aussi périlleuse que le danger en
LES AMOURS DALCIDON 227
est du tout inévitable, puisque jamais l'amour ne diminue qu'après la possession. La possession de Clarinte ne sera jamais sans mariage ; le mariage étant, encore qu'Euric vînt à changer d'amour, elle ne laissera pas d'être reine des Visigoths, et nous, par conséquent, sujets à toutes ses volontés et violences. De sorte qu'après y avoir longuement pensé, je n'ai pu trouver autre remède au péril qui nous menace que celui que je vous vais dire, lequel je vous conjure encore une fois de vouloir prendre en bonne part, et non point d'un autre sens que je le vous propose. Vous n'êtes point ignorant de combien de grâces le Ciel et la nature vous ont relevé par- dessus le reste des hommes. La preuve que vous en avez faite partout où il vous a plu vous en rend assez certain. Je ne fais point de doute que, pour peu que vous veuilliez employer vos yeux à regarder Clarinte, elle en ressentira incontinent les charmes ordinaires, et quoiqu'elle n'ait point en l'estomac un cœur de chair, mais de rocher, elle n'en saurait éviter les coups. Si vous m.ettez en effet (^) ma prière, il adviendra sans doute, ou qu'elle vous aimera, et soudain, méprisant Euric et toute son ambition, elle se donnera toute à vous, ou qu'Euric, voyant que vous la recherchez et qu'elle le
(a) Effectuez, réalisez.
228 UN ÉPISODE d'e L ' A S T R É E
souffre, la dédaignera et s'en retirera. Et ainsi nous éviterons ce malheur qui nous menace si fort. Si vous y savez quelque meilleur moyen, je vous supplie de le proposer, afin que nous voyions auquel nous avons à nous prendre. J'ai différé longuement de vous faire cette ouverture, craignant que vous n'eussiez opinion que je vous proposais ce parti pour vous éloigner de moi, car tant s'en faut ; tout ce que je vous en dis n'est seulement que pour pouvoir, à l'avenir, demeurer ensemble, et avec plus de contentement et de sûreté (^). ))
Voilà les paroles dont j'usai avec Alcidon, lui montrant si à nu mon intention, qu'il me semblait bien ne lui donner nulle occasion de le m.écontenter, ou de soupçonner que j'eusse autre dessein que celui que je lui disais. Et toutefois, quelque assurance que je lui donnasse du contraire, ni quelque raison qu'il reconnût lui-même, il ne put se persuader que ce ne fût pour l'éloigner entièrement de moi, et, avec cet éloignement, m'obliger {^) d'autant plus le grand Euric. Parce qu'après s'être tu quelque temps et avoir tenu assez longuement les yeux en terre, il les releva, et, avec un souris qui montrait bien son mécontentement, il me répondit :
(a) Attacher.
— (( Dieu veuille, Madame, qu'en ceci je vous puisse aussi bien servir que vous le désirez. Car, quant à moi, sans qu'il soit nécessaire de me rapporter tant de considérations, comme vous avez pris la peine de faire, il suffit de me dire que votre volonté est telle. Mais le cœur me dit qu'un très grand malheur pour moi doit prendre origine de ce commandement. Je lui obéirai toutefois, non pas pour créance que j'ai des faveurs dont vous dites que le Ciel m'a été si libéral, car la preuve me montre assez le contraire, n'ayant jamais rien aimé que vous, qui vous êtes ravie de moi (a), mais pour vous faire seulement connaître que, jusqu'à la mort, je vous veux obéir. O Dieu ! est-il possible que le roi, étant aimé de vous, ne soit point encore content, s'il ne me rend entièrement misérable } O Alcidon ! as-tu bien le cœur de supporter ces outrages de la fortune ? Mais pourquoi ne les souffriras-tu pas, puisque c'est la belle Daphnide qui te l'ordonne ainsi ? » Et lors, se tournant vers moi avec une grande révérence : « Oui, Madame, me dit-il, je ferai ce que vous me commandez, et me dût-il aussi bien coûter la vie que toute sorte de contentement. ))
A ce mot, il s'en voulut aller, mais je le retins
(ii) Qui voua des enlevée à moi.
par le bras, et, après lui avoir représenté de nouveau tout ce que je viens de dire, et ajouté encore toutes les meilleures considérations que je pus, je le priai, quoiqu'il vît notre perte assurée, toutefois, si c'était chose qui lui fâchât si fort, de ne faire pas ce que je lui avais dit, parce que toutes autres infortunes me seraient plus aisées à supporter que son déplaisir. Mais que, s'il voulait un peu donner de lieu à la raison, il verrait bien que c'était à tort qu'il entrait en ces opinions, et qu'il m'offensait grandement en les recevant.
« Madame, me dit-il, si je vous offense en cela, j'en ferai bientôt la pénitence en ce que vous me commandez, et telle que je m'assure que vous en aurez pitié, et Dieu veuille que ce ne soit point trop tard ! Toutefois, je me suis de sorte soumis entièrement à votre volonté, que je vous proteste d'obéir à ce que vous m'avez commandé ; et ne croyez point que j'y faille, sinon en tant que la puissance me manquera. Et quoique vous voyiez le trouble où vous m'avez mis par ce commandement, ne pensez pas, je vous supplie, qu'il procède d'ailleurs que de ma trop grande affection, qui ne me peut permettre de m'éloigner de vous ou d'en servir une autre (encore que ce soit par feinte) sans une très grande peine. »
■ — (( Alcidon, lui dis-je alors, lui jetant un bras au col, ce n'est pas de cette heure que j'ai commencé de reconnaître les effets de votre bonne volonté, ni combien, outre vos mérites, elle m'oblige à vous aimer. Mais croyez aussi que, si la mort ne me surprend bientôt, je sortirai quelque jour de ces dettes, et me désobligerai {^) de ce que je sais bien que je vous dois, par d'awssi grands témoignages de mon amitié envers vous que vous m'en avez rendus et que j'en reçois maintenant. Et, afin que vous puissiez prévoir quel est mon dessein, je vous promets, Alcidon, et vous jure devant Dieu, qui punit les faux serments, que toute la peine que vous emploierez à la recherche de Clarinte sera mise par moi sur mon compte, et que ce sera moi qui vous en paierai. »
Il me semble que, si Alcidon m^ 'aimait, ces paroles le devaient contenter, et toutefois je vis bien qu'il se mettait en cette entreprise à contrecœur, et seulement pour ne vouloir pas me désobéir. Si est-ce que, pour observer ce qu'il m'avait promis, il s'y résolut, et, selon sa discrétion naturelle, il commença cette recherche, en laquelle, certes, il y trouva plus de difficulté que nous n'avions pensé, «t y en eût bien eu encore
(a) Je îii' acquitterai.
davantage, si la fortune, qui s'est tant plue à le favoriser en tout ce qu'il a voulu aimer, ne lui eût elle-même ôté les plus grands empêchements par la rencontre que je vous vais dire.
Il est aisé de juger que Clarinte, étant belle et telle que je la vous ai dite, et nourrie dans une cour remplie de chevaliers jeunes et généreux, n'était pas demeurée si longtemps sans être servie, et peut-être encore sans aimer. Entre tous, il y en avait deux, qui, sous prétexte de parentage qu'ils avaient avec elle, s'étaient plus avancés en ses bonnes grâces. L'un s'appelait Amintor et l'autre Alcyre (^), tous deux, certes, très vaillants et très aimables chevaliers, et qui, si je ne me trompe, embarquèrent au commencement cette belle dame en cette affection sous le nom de l'amitié, ruse assez ordinaire, et de laquelle Amour se sert bien souvent pour surprendre celles qui semblent être plus difficiles à le recevoir dans leurs âmes. Outre le parentage qui était entre ces deux chevaliers et qui les devait lier ensemble d'une étroite amitié, encore la longue nourriture {^) qu'ils avaient eue ensemble, la conformité des exercices auxquels ils s'adonnaient et leur même âge les avaient conviés d'être frères
(a) Education.
d'armes, et de se jurer l'amitié et l'assistance auxquelles ce nom oblige ceux qui en font profession. Mais Amour, qui ne veut point souffrir de compagnon, défit bientôt cette société de la sorte que je vous dirai. Le feu est difficilement tenu caché sans que la fumée ne s'en aperçoive, mais je crois qu'il est encore plus malaisé de couvrir longuement une grande affection, et même à ceux qui peuvent y avoir quelque intérêt. Cette raison fut cause, outre celle de l'ordinaire pratique, que ces deux chevaliers s'aperçurent bientôt de l'amour l'un de l'autre. Et d'autant qu'Alcyre reconnut qu'Amintor l'emportait pardessus lui, après avoir recherché tous les justes moyens qu'il se peut imaginer pour le devancer, et qu'il eut éprouvé que tous ses efïorts lui étaient inutiles, il se résolut à recourir à la finesse et à l'artifice, lui semblant que, pour vaincre, il n'y avait point de ruse qui fût blâmable.
C'est presque une chose ordinaire que toutes les personnes de condition relevée choisissent, entre ceux qui les servent, quelqu'un qui leur est plus agréable et auquel ils se confient plus qu'à tout autre. Clarinte en avait fait de même entre les filles qui la servaient, car il y en avait une qu'elle aimait et en laquelle elle se fiait entièrement. Alcyre, qui savait combien ces personnes ont de puissance et de crédit auprès de
celles qu'elles servent, avait de longue main recherché la bienveillance de cette fille. Et comme il était fort accompli chevalier et fort libéral, il se l'était tellement acquise, que, pour peu qu'il voulût s'y peiner {^) davantage pour le nouveau dessein qu'il faisait, il lui fut aisé d'en donner connaissance, telle qu'il lui plut, à Amintqr. Ayant donc acquis cette fille de cette sorte, toutes les fois que son compagnon le rencontrait auprès de la belle Clarinte, il lui laissait la place et s'en allait entretenir cette fille, qu'il éloignait des autres, et s'il s'apercevait qu'Amintor le regardait, il souriait avec elle et avait toujours quelque secret à lui dire à l'oreille, faisant tout ce qu'il pouvait pour le faire entrer en quelque soupçon. Amintor, qui prit garde incontinent à cette nouveauté, suivant le naturel de ceux qui aiment, soupçonna bientôt ce qu'Alcyre désirait de lui persuader, à savoir, que cette familiarité procédait de quelque autre plus grande, mais plus cachée, qu'il avait avec sa maîtresse. Et d'autant qu'il était homme plein de franchise et qui ne pouvait rien porter dessus le cœur contre personne, un jour qu'il le trouva à propos, il lui dit :
— « Est-il possible, Alcyre, que vous ayez
(a-) Se donner de la peine à cela.
autant d'affaires avec cette fille de Clarinte que vous en faites de semblant ? »
Alcyre, qui vit réussir si bien son dessein, ne lui répondit au commencement qu'avec un petit souris, et après :
— K Que voulez-vous, continua-t-il, que je vous die ? Vous possédez tellement la maîtresse qu'il faut, quand vous y êtes, si je ne veux demeurer seul, que je parle à celle que vous me laissez. »
— « Il me semble, ajouta Amintor, qu'autrefois vous ne soûliez point faire ainsi, et que je ne suis point plus possesseur de la maîtresse que je le soûlais être. Qu'y a-t-il donc de nouveau ? »
Alcyre demeura quelque temps sans répondre, et, le regardant, souriait comme faisant le fin, dont Amintor se troubla encore davantage, et, voyant qu'il ne disait mot :
— « Que veut dire, reprit-il, que vous ne me répondez point ? Y ai-je quelque intérêt, ou n'est-ce point à mes dépens que vous vous entretenez ensemble ? S'il est ainsi, pour le moins, que je le sache, afin que j'aie ma part au passe-temps. »
Alors, Alcyre, avec un visage plus sérieux : — « Amintor, lui dit-il, quand nous ne serions pas si proches parents que nous sommes, vous me devez croire assez votre ami, pour ne vous point
236 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
traiter de la sorte que vous dites. Mais il est certain qu'il y a longtemps que je vous eusse averti de ce que vous désirez de savoir à cette heure, si je n'eusse eu peur de vous faire déplaisir ; et cette même considération m'en empêchera encore, si vous ne m'assurez du contraire. »
— (( Je ne vous assurerai pas, dit-il, de n'avoir point de déplaisir de ce que vous me pourriez dire, et même étant à mon désavantage ; mais trop bien que je vous aurai une très grande obligation, si vous me dites ce que c'est, afin d'y remédier, ainsi que je jugerai être à propos. »
— « Si vous me promettez, dit Alcyre, d'en user avec discrétion, et vous servir de l'avertissement que je vous donnerai seulement pour sortir de la tromperie où l'on vous retient, je suis tout prêt à le vous dire, comme votre parent et votre ami ; mais, autrement, je ne le ferai pas, puisque, sans vous profiter en rien, il me pourrait beaucoup nuire. »
Et Amintor le lui ayant promis avec toute sorte d'assurance, Alcyre reprit ainsi la parole :
— « Sachez, Amintor, qu'après avoir longuement servi la belle Clarinte, ma bonne fortune a été telle qu'elle s'est entièrement donnée à moi et que je la possède. »
— « Ah Dieu I s'écria le chevalier, qu'est-ce que vous me dites ? Vous possédez Clarinte ! »
LES AMOURS DALCIDON 237
— « Je la possède véritablement, reprit froidement Alcyre, et en mettez votre esprit en repos. Car elle est mienne de telle sorte qu'il se passe fort peu de nuits que je ne sois auprès d'elle, et c'est pourquoi vous voyez que je me retire de sa compagnie le plus que je puis, afin d'en ôter la connaissance aux plus curieux, ainsi qu'elle m'en a prié. »
— « O Dieux ! dit Amintor, en levant les mains jointes en haut, ô Dieux ! ne la punirezvous point, la trompeuse et perfide qu'elle est ! »
— « Je vous assure, ajouta Alcyre, que plusieurs fois j'ai voulu vous en avertir, étant marri de vous voir trompé comme vous étiez ; mais (ainsi que je vous ai dit), j'ai eu peur que vous n'en eussiez trop de déplaisir. »
Amintor alors, pliant les bras sur son estomac et ayant demeuré quelque temps sans parler, reprit enfin de cette sorte :
— « J'aurais une grande occasion de me douloir de vous, Alcyre, en ce que vous m'avez ravi Clarinte, si je ne savais bien que la poursuite que vous et moi en avons faite, n'a point été au déçu l'un de l'autre (a), mais que, comme ceux qui courent au prix, plusieurs entrent dans la
(a) E]i nous ironipanl Vun Vautre.
238 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
course et un seul le gagne. De même, je n'ai point d'occasion de me douloir de vous, si vous l'avez emportée, cette Clarinte, plutôt que moi. Au contraire, j'ai beaucoup de sujet de me louer de vous pour la déclaration que vous me faites, afin que je ne demeure plus longuement déçu. Il ne reste, pour le comble de cette obligation, qu'une chose, de laquelle je vous veux conjurer, qui est de me faire savoir aussi bien par mes propres yeux ce que vous me dites, que je viens de l'apprendre de vous par les oreilles. ))
— « J'y ferai {^), répondit Alcyre, pour votre contentement, tout ce que je pourrai ; mais je crains fort que ce ne sera que rengréger votre déplaisir. »
— « Mon déplaisir, répondit Amintor, ne s'en augmentera point, et quand il adviendrait autrement, il ne serait que bien à propos, afin que j'aie tant plus de courage de faire la résolution que je dois. ))
Alcyre fit semblant de demeurer un peu empêché sur cette demande, encore qu'il l'eût déjà prévenue et qu'il s'y fût préparé dès le commencement .
Et enfin il lui répondit : « Je ne sais, Amintor, comme je pourrai satisfaire à votre curiosité.
(a) Je ferai en cela.
Car, encore que je le désire bien fort pour votre contentement, je vois une grande difficulté de vous pouvoir mettre dans sa chambre, parce que ce n'est pas tous les soirs que j'y vais, mais seulement lorsque la commodité le lui permet, laquelle elle ne me fait savoir que lorsque chacun est déjà presque couché, heure tant incommode que je ne crois pas que vous y puissiez entrer sans être vu. )>
— « Non, non, dit Amintor, ce n'est pas ce que je demande ; je suis bien en la même considération ; il me suffira d'être auprès de vous quand vous y entrerez. »
— « S'il ne tient qu'à cela, dit-il incontinent, vous serez bientôt satisfait, et peut-être dès ce soir même, si vous demeurez en votre logis. »
Et Amintor lui ayant promis de l'y attendre, ils se séparèrent sur cette résolution.
Jugez, sage Adamas, à quelle imposture nous sommes sujettes, par l'exemple de cette sage dame, qui, encore qu'innocente, est toutefois, par la finesse d'Alcyre, estimée et blâmée par Amintor comme très coupable. Il s'alla renfermer dès l'heure m.ême dans sa chambre, attendant avec impatience que le rusé Alcyre le vînt avertir. Lui, cependant, désireux d'achever aussi bien son entreprise qu'il lui semblait d'y avoir donné un bon commencement, et ayant déjà de longue
main résolu ce qu'il avait à faire, l'heure étant venue que chacun était prêt de se mettre au lit, il se démêla de tous ceux qui étaient d'ordinaire avec lui et vint trouver Amintor, pour le conduire où il lui avait promis.
Le roi Euric, qui se plaisait grandement parmi les dames, afin d'avoir plus de commodité de nous voir, nous avaient logées, Clarinte, Adelonde et moi, dans son palais, feignant que c'était pour nous faire plus d'honneur. Le quartier de Clarinte était presque à plein pied de la cour, et ne fallait que monter trois ou quatre marches pour y aller ; et étant sur ce petit perron, on entrait dans sa chambre par deux divers endroits. Par l'un, on trouvait une grande salle et une antichambre avant que d'y entrer ; par l'autre, on passait par une petite galerie fort obscure, qui conduisait en son cabinet par une porte dérobée ; et c'était où Clarinte couchait ordinairement. Et quand on voulait passer plus outre, sans entrer dans son cabinet, il ne fallait qu'ouvrir une porte tout auprès, par laquelle on entrait dans une très grande salle qui conduisait hors du palais par une porte fort peu fréquentée.
Alcyre, ayant de longtemps fort bien remarqué tout ce que je viens de dire, conduisit Amintor dans cette petite galerie, où, étant sans point de lumière, lorsque déjà chacun était retiré, il lui
LES AMOURS DALCIDON 24I
dit : « Vous verrez, Amintor, qu'aussitôt que je heurterai à la porte du cabinet, on me viendra ouvrir. Mais, je vous supplie, suivant ce que vous m'avez promis, de vous en retourner sans faire bruit, aussitôt que vous m'aurez vu entrer dedans. »
Et puis, le laissant à quatre ou cinq pas de la porte, il fit semblant d'aller gratter contre celle du cabinet de Clarinte, et il alla à l'autre, par laquelle on entrait dans la grande salle, et qui, pour être toute proche, ne pouvait être discernée par Amintor. Et après y avoir demeuré quelque temps, il revint vers lui et lui dit doucement à l'oreille :
« Nous avons un peu trop tardé ; elles étaient déjà à moitié endormies, mais j'ai ouï qu'elles se lèvent. Je vous supplie encore un coup, quand je serai entré, de vous en aller le plus doucement que vous pourrez, et cependant de vous reculer encore un peu plus, de peur que, si les flambeaux étaient encore allumés, vous ne fussiez vu quand la porte s'ouvrira. »
Amântor le fit, ne pensant point à la finesse, qui ne tendait à autre fin qu'à l'éloigner davantage de la porte du cabinet, de peur qu'il ne pût s'apercevoir de sa ruse. S'étant donc approché le plus doucement qu'il put de cette porte, il ouvrit lui-même celle qui allait dans la grande
AIXIUON 16
salle, et, y entrant, la referma incontinent après, parce que le ressort était fait de telle façon qu'en la poussant elle se fermait d'elle-même ; et Alcyre, qui l'avait rem.arqué, y était venu un peu auparavant et l'avait laisséî entr 'ouverte. Amintor, qui l'ouït ouvrir et fermer incontinent, eut opinion que véritablement c'était celle du cabinet de Clarinte, et il est bien croyable que tout autre y eût été aussi bien trompé que lui, étant si proches l'une de l'autre, et le lieu si obscur. Toutefois, pour en être plus assuré, il vint prêter l'oreille à la porte pour ouïr s'ils parlaient ou faisaient quelque bruit. Mais, ou fut que véritablement, au bruit qu 'Alcyre avait fait, quelqu'un s'éveilla dans la chambre de Clarinte, ou que l'appréhension le lui fit sembler ainsi, tant y a qu'il eut opinion d'ouïr quelque bruit, ce qui le transporta de sorte, qu'il fut prêt plusieurs fois d'enfoncer la porte à coups de pied. Enfin, se souvenant de la parole qu'il avait donnée, et de la proximité qui était entre eux, et en quelle confusion il mettrait toute la maison, il eut assez 'de pouvoir sur soi pour s'en empêcher et s'ôter de là, mais avec tant de regret que, de toute la nuit, il ne put reposer. D'autre côté. Alcyre, ayant si bien joué son personnage, et craignant qu 'Amintor ne le vînt chercher en son logis, ne voulut point y retourner, ni en lieu
OÙ, le lendemain, quelqu'un pût dire de l'avoir vu, et à cette occasion passa toute la nuit dans quelque grotte d'un jardin, dont il s'était fait donner la clef. Jugez en quel état il avait mis Amintor, et combien un amant doit avoir de prudence, pour éviter les artifices d'un rival. Le déplaisir du chevalier fut tel que, ne le pouvant déclarer à personne, il fut enfin contraint de se mettre dans le lit et alla quelque temps disputant contre le mal, avant que d'y vouloir donner remède. De quoi Clarinte étant avertie par le bruit qui en courait, poussée de l'amitié qu'elle lui portait et ignorant le sujet de sa maladie, se résolut de l'aller visiter. Mais elle le trouva si triste qu'à peine la pût-il regarder, ce qu'elle attribuait à la grandeur de son mal. Mais, l'allant une autre fois visiter, et le trouvant encore plus mélancolique et plus froid que la première fois, elle ne se put empêcher de lui dire :
— « Il est certain, Amintor, que votre mal doit être fort grand, puisqu'il ne vous change pas seulement le visage, mais vous rend d'une humeur si différente à celle dont vous soûliez être, que véritablement vous n'êtes plus reconnaissable. »
— « x^h ! Clarinte, lui répondit-il en soupirant, combien eût-il été à propos que ce changement fût arrivé il y a longtemps ! »
Elle demeura étonnée d'ouïr cette réponse, et, lorsqu'elle voulait continuer pour en apprendre davantage, les médecins s'approchèrent de lui, de sorte que, craignant que quelqu'un ne s'en aperçût, elle n'osa répliquer. Au contraire, s'étant arrêtée fort peu de temps auprès de lui, elle se retira la plus mal satisfaite personne du monde.
Cependant, Alcyre pour ne point perdre temps, après avoir vu un si bon commencement et un progrès si favorable à ses desseins, pour se prévaloir encore mieux des occasions qui se pourraient présenter, se rendit beaucoup plus familier d'Amintor qu'il ne soûlait être, et demeurait si assiduellement {^) auprès de lui, qu'il était impossible qu'il parlât à personne sans qu'il l'ouït. Car, connaissant bien que son mal procédait principalement du déplaisir qu'il recevait de Clarinte, il ne voulait point qu'elle l'en pût désabuser, ni que quelqu'un lui fît reconnaître la vérité. Mais parce qu'il n'avait pas encore entièrement accompli son chef-d'œuvre, et qu'il était nécessaire que, comme il avait trompé Amintor, il abusât aussi Clarinte, afin que, comme il la fuyait, elle s'éloignât aussi de lui, un jour qu'il
(a) Assidûment : le xvi^ siècle disait d'ordinaire assiduel, et non assidu.
LES AMOURS DALCIDON 245
se trouva seul dans la chambre de son compagnon, et qu'il reconnût que le mal le pressait moins que de coutume, il fit semblant de vouloir écrire quelque chose qui lui était d'importance. Mais, comme s'il n'eût pu venir à bout de ce qu'il avait à faire, il effaçait tantôt une parole et tantôt rayait une ligne toute entière, et enfin, feignant de se dépiter contre soi-même, rompait le papier et la plume contre la table, frappant de colère des mains dessus. De quoi Amintor souriant, et ne sachant d'où procédait cette façon de faire, lui demanda à quelle occasion il le faisait.
— « Je vous assure, lui dit-il, que je pense n'avoir pas aujourd'hui l'esprit bien fait. Ce matin, le roi m'a commandé de faire pour lui une lettre de remerciement à une dame pour quelques étroites faveurs qu'elle lui a faites, et faut que je la lui porte tout à cette heure, afin qu'il ait le loisir de la récrire. Mais je ne sais où aujourd'hui mon esprit s'en est allé : je ne puis ker deux paroles bien à propos. »
Et parce qu 'Amintor aimait Alcyre, et qu'il savait bien qu'Euric avait accoutumé de donner bien souvent de semblables commissions à ceux qu'il aimait le plus et qu'il jugeait personnes d'esprit, il voulut essayer si son mal lui permettrait de faire cette lettre pour son ami, et, pour ce, lui ôtant
246 UN ÉPISODE DE l'ÀSTRÉE
le brouillard (*) des mains afin d'en comprendre mieux le sujet, après y avoir un peu songé, il écrivit telles paroles :
Lettre d'Amintor au nom du Roi Euric.
(( C'est à la grandeur de mon affection, et non plus de mon mérite, que vous avez voulu mesurer la faveur que j'ai reçue de vous. Mais à quoi faut-il que j'égale le remerciement que je vous en dois ? Sera-ce point, pour ne vous être redevable, à cette même grandeur de mon affection ? Mais, étant infinie, avec quoi se pourrait-elle égaler ? Avec ce qui est, comme elle, infini, et telle est la volonté que j'ai de vous faire service, laquelle je vous supplie de recevoir, comme celle de la personne du monde qui vous aime le plus et qui y est aussi la plus obligée. ))
Ce qu'Alçyre désirait sur toutes choses, c'était qu'Amintor écrivît cette lettre sur ce sujet, non pas pour la donner au roi, ainsi qu'il en faisait le semblant, mais pour un autre effet, qu'il avait dessein en. lui-même. Il loue donc grandement la vivacité de son esprit et la facilité qu'il avait
Brouillon.
de mettre ses conceptions par écrit, le remercie de ce qu'il a fait pour lui, l'ayant ôté d'une peine qui n'était pas petite, et, la mettant dans sa poche, s'en va, feignant de la vouloir récrire dans un petit cabinet, où il soûlait se retirer pour semblable affaire. De fortune, le brouillard qu'il avait fait demeura sur la table, que le pauvre malade serra dans une layette (^^), où il avait accoutumé de mettre de semblables papiers, sans autre dessein que de ne vouloir pas qu'il fût vu. Alcyre, cependant, prend de la soie, et, étant hors de la présence d'Amintor, cacheté cette lettre et y met un chiffre dessus, et puis s'en va trouver Clarinte, prenant l'heure qu'il pensa la pouvoir trouver plus seule. Deux jours étaient déjà passés depuis la dernière fois qu'elle avait visité Amintor et qu'elle en était revenue si mal satisfaite. Toutefois, encore qu'elle désirât beaucoup de savoir pourquoi Amintor lui avait parlé de cette sorte, si est-ce qu'elle n'avait osé y retourner si promptement, de peur de donner sujet aux médisants de mal parler d'elle. Et maintenant, voyant Alcyre, et sachant la familiarité qui était entre eux, encore qu'elle ne fût pas ignorante qu'il l'aimait aussi bien qu 'Amintor, si ne put-elle s'empêcher de lui demander com.me
(il) Un tirai
248 UN ÉPISODE DE l'ASTRÉE
se portait son malade. Alcyre, faisant semblant de ne savoir point que son compagnon la servît, lui répondit si froidement :
— « Je crois, Madame, qu'il se portera bien, étant depuis peu devenu si joyeux qu'il n'y a pas apparence qu'il tienne longuement la chambre, puisque les médecins disent que son mal ne procède que d'une grandeur de tristesse. »
— « Je crois, répondit Clarinte, que les médecins ont fort bien jugé, et faut, s'il est si joyeux que vous le dites, qu'il soit changé depuis que je ne l'ai vu. Car, la dernière fois que je fus chez lui, à peine pouvait-il ouvrir la bouche pour parler à moi. »
— « Je ne sais, répondit Alcyre, quel il était lorsque vous le vîtes, mais je sais bien que jamais homme ne montra un visage plus content qu'il fait depuis hier au matin. Aussi n'est-ce pas sans raison, si c'est avec raison que celui se contente, qui a obtenu ce qu'il désire. »
— « Et je vous supplie, Alcyre, dit-elle incontinent, faites-moi savoir ce contentement, afin que, comme sa parente et sa bonne amie, je participe au plaisir qu'il en a. »
— (( Je le ferais, répliqua-t-il, pour obéir à ce que vous me commandez ; mais, je sais, Madame, que la plupart des femmes ne savent rien taire, et peut-être, s'il venait à le savoir,
LES AMOURS DALCIDON 249
je perdrais son amitié, que je tiens si chère. »
— « J'avoue, répondit-elle, que je suis femme, mais non pas de celles-là que vous dites ne savoir rien taire, ayant toute ma vie fait particulière profession de ne parler jamais de ce que je promets tenir caché, comme à cette fois je le vous proteste et le vous jure. »
— « Sur cette parole, dit-il, je le vous dirai, mais à condition que vous n'userez point de la puissance que vous avez sur moi pour m'en faire déclarer davantage que je ne voudrai. »
— « Ce serait trop de discourtoisie, dit-elle, encore que je le pusse faire, de vous y vouloir contraindre. C'est pourquoi je vous assure de ne vouloir jamais rien savoir de vous, que ce que vous-même m'en voudrez dire. »
— « Sachez donc, reprit finement Alcyre, que le pauvre Amintor est secrètement devenu amoureux d'une des principales et des plus belles dames de la cour, et que, l'aimant passionnément et s'étant figuré qu'elle devait rendre à son affection quelque sorte de témoignage de bonne volonté, il y a quelques jours qu'il en voulut retirer quelque preuve. Mais, s'étant trouvé beaucoup moins heureux qu'il n'avait eu opinion, il en ressentit un si grand déplaisir qu'il en devint malade, se donnant de telle sorte du tout à la mélancolie qu'il y avait peu de personnes
250 UN ÉPISODE DE l'ASTRÉE
qui ne le ('^) jugeassent être la seule cause de son mal. De quoi cette belle dame étant avertie, émue à quelque compassion, le vint visiter, et depuis, ayant reconnu la grandeur de son affection, lui a donné autant de sujet de se contenter d'elle, que peu auparavant elle lui en avait donné de mécontentement. De vous dire quel il est, il n'y a point d'apparence, puis. Madame, que vous le pouvez juger par l'effet que je vous en dis. Tant y a que ce matin il a mis la main à la plume pour lui écrire, et, ne se fiant de personne que de moi, m'a prié de lui porter sa lettre. »
Clarinte, oyant ces nouvelles, ne put s'empêcher de rougir, infiniment surprise de la nouvelle de cet amour, et parce qu'elle ne voulait pas qu'Alcyre s'en aperçut, elle fit semblant de se moucher, et, en même temps, lui demanda qui était cette courtoise dame, sans même ôter le mouchoir du visage, pour empêcher que le changement de sa voix ne fût reconnu.
— (( C'est, dit Alcyre, ce que vous m'avez promis de ne me commander pas de vous dire. Mais, pour vous donner plus d'assurance de mes paroles, et que vous puissiez mieux juger ce que je vous dis, encore que sa lettre soit cachetée, je ne laisserai pas de la vous montrer, parce que
(a) Cela.
LES AMOURS DALCIDON 25I
je reprendrai bien son cachet sans qu'il le voie. » Et lors, ouvrant la lettre, il la lui présenta. Elle, qui connaissait fort bien l'écriture d'Amintor, soudain qu'elle y jeta les yeux dessus, vit bien que véritablement il l'avait écrite, et cela lui faisant ajouter foi à tout ce qu'Alcyre venait de lui dire, elle lut avec une grande émotion tout ce qui était écrit, qui lui donna encore plus de désir de savoir à qui ce remerciement s'adressait.
— « Et ne me direz- vous point, Alcyre, lui dit-elle, à qui ces belles paroles sont écrites ? »
— « Madame, dit-il, je la vous eusse nommée dès le commencement, si je n'eusse promis le contraire avec de si grands serments, que j'aurais horreur de les rompre. Mais qu'il vous suffise que c'est l'une des plus belles dames de la cour. »
— (( Je le crois, dit Clarinte, puisque vous le dites. Mais, continua-t-elle, quelque beauté qui soit en elle, si l'estimerais-je encore beaucoup moindre que sa courtoisie. Et puisque vous ne voulez dire son nom, ne me pouvant venger en autre chose, je ne veux pas qu'elle ait le contentement de lire cette lettre. »
Et en même temps, pressée de dépit, la rompit en diverses pièces.
Alcyre feignit d'en être bien marri et de l'en vouloir empêcher, encore que ce fût son moindre
souci. Enfin, voyant qu'il n'y avait plus de remède, il fit semblant de se consoler.
— « Je dirai, continua-t-il, qu'en tirant mon mouchoir, elle est tombée dans le feu, où elle a été plus tôt brûlée que je n'y ai pris garde, et, s'il veut, il en refera une autre. »
Se pouvait-il user avec plus de finesse pour rompre une amitié des deux côtés, qu'Alcyre en cette occasion en inventa ? Aussi fit-il un si grand coup en l'un et en l'autre, que Clarinte, abusée de cette lettre, et Amintor, déçu de ce qu'il pensait avoir bien vu, étaient si mal satisfaits l'un de l'autre, qu'ils n'attendaient plus que l'occasion de se voir pour venir aux extrêmes reproches ; qui fut cause que Clarinte n'alla plus voir Amintor, et qu 'Amintor laissa écouler plusieurs jours, contre sa coutume, sans l'envoyer visiter, ce qui ne faisait que les affermir davantage en l'opinion qu'Alcyre leur avait fait concevoir.
Or, voyez, mon père, combien la fortune, quand elle veut, prépare le chemin aisément à celui qu'il lui plaît qui parvienne à la fin de ses desseins. J'ai été contrainte de vous dire un peu au long les finesses d'Alcyre et les mécontentements de Clarinte, afin de vous faire mieux entendre comme Alcidon, pour effectuer la prière que je lui avais faite, parvint aux bonnes
grâces de Clarinte, parce que c'est une chose très assurée que, sans cette dissension, il eût pu malaisément venir à bout de son dessein. Mais comme il a toujours été très heureux en tout ce qu'il a entrepris, il ne le fut pas moins à ce coup, de rencontrer ce hasard si à propos.
Alcidon a voulu couvrir tant qu'il a pu son infidélité par les discours qu'il a faits. Et quoique je me sois tue quand il en a parlé, et que, quand il me vint retrouver la prem.ière fois, je n'en fisse point de semblant, si savais-je très bien que le long temps qu'il était demeuré sans me faire savoir de ses nouvelles avait vu naître d'autres affections en lui que celles qu'il avait eues pour moi. Car, sans en chercher de plus éloignées, je savais fort assurément que, Torrismond étant mort, lorsque Thierry, son frère, prit la couronne, il vit, dans l'une des villes d'Aquitaine, Clarinte, et qu'il l'aima. Et si je voulais, peut-être lui pourrais-je bien dire et le temps et le lieu ; mais il sufht qu'en son âme il sait bien que je dis vrai. »
Et parce qu 'Alcidon faisait semblant de ne vouloir point avouer ce qu'elle disait :
— « Non, non, dit-elle, Alcidon, ne niez point la vérité ; vous savez que je dis vrai, et que, peu de temps après l'accident de Damon et de Madonthe, Torrismond venant à mourir et Thierry lui succédant, vous le suivîtes en ses
voyages, et qu'au siège d'une ville, vous vîtes cette belle dame, de laquelle vous eussiez davantage continué le service, si Thierry même ne fût mort presque aussitôt qu'il fut roi. Et depuis vous en fûtes distrait par le grand Euric, qui vous occupa de telle sorte en ses diverses entreprises, que vous oubliâtes aussi bien Glarinte, qu'auparavant vous aviez eu peu de mémoire pour moi. Et vous contentez, Alcidon, que, si je voulais, je vous raconterais non seulement le commencement et le progrès de cette affection, mais peutêtre encore tant de particularités de votre vie, que vous vous en étonneriez.
Je dis ceci, sage Adamas, non pour lui reprocher son inconstance, car je sais bien que son âge ne lui permettait pas alors d'être plus constant, et que je ne l'avais point obligé d'avoir plus de fidélité pour moi ; mais je le dis seulement pour vous faire entendre qu'il eut beaucoup moins de peine à faire connaître sa bonne volonté à cette belle dame. »
— « Je ne nierai pas, interrompit Alcidon, que, du temps que vous dites, je n'aie vu Clarinte, et que sa beauté ne m'ait ravi par une rencontre fort iiiespérée. Car, au siège d'une ville, quelque intermission {^) ayant été faite des armes, je
(a) Suspensioîi.
LES AMOURS DALCIDON 255
m'approchai de la muraille, où le roi m'envoyait pour faire retirer ses soldats qui s'en approchaient trop. Je vis cette belle dame sur les créneaux, où elle était venue pour parler à quelqu'un de notre armée qu'elle connaissait. J'avoue qu'aussitôt que je la vis, je l'admirai, et qu'elle faillit dès lors de me coûter la vie, parce que, la trêve se rompant cependant que je la considérais, je ne me donnai garde que je fus tout couvert de traits et de flèches, que ceux de la muraille me tiraient, et que, comme elle portait en ses habits le signe de la mort, car elle faisait le deuil de son père, sa vue me fut presque mortelle de cette sorte. Mais je ne confesserai jamais que cela m'ait fait manquer à ce que je vous dois, et que vous me faites une extrême injure quand vous en parlez autrement {}). »
— « Nous en croirons, dit Daphnide, ce qu'il vous plaira. Tant y a, Alcidon, que cette fois que, par mon commandement, vous lui parlâtes d'amour n'avait pas été la première, et qu'à cette occasion l'accès vous en fut plus aisé.
Avi commencement, toutefois, sachant ce qui s'était passé entre nous, d'autant que le roi mêm.e le lui avait raconté, elle ne laissa de rejeter bien fort ses paroles. Car il faut que vous sachiez, mon père, que le grand Euric, pensant s'avancer davantage en ses bonnes grâces, lui faisait en-
256 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
tendre que toute la recherche qu'il me faisait n'était que pour Alcidon, qu'il lui disait être pas sionnément amoureux de moi. Et parce que ce chevalier, désireux de vaincre cette belle dame, ne s'arrêta pas au premier refus qu'elle lui fit, un jour qu'Euric s'était allé promener sur le Rhône, et, pour passer le temps en meilleure compagnie, avait convié une partie des dames, entre lesquelles nous étions, Clarinte et moi, je pris garde qu'Alcidon s'en approcha, et, après avoir parlé quelque temps à elle, je vis qu'il lui donna un papier qu'elle prit, et incontinent après le dépliant, le rompit et le jeta dans le fleuve sans le lire. Je ne pus pour lors entendre ce qu'il lui avait dit, ni ce qu'elle lui répondit, parce que j'étais trop éloignée et qu'ils parlaient fort bas. Mais Alcidon me dit depuis qu'il lui avait dit : — « Ne trouvez étrange. Madame, si je viens tenter en ce lieu ce que je n'ai pu obtenir ailleurs, je veux dire l'honneur de vos bonnes grâces, parce qu'ayant été si malheureux quand je vous en ai suppliée sur la terre, je veux essayer si l'élément de l'eau me sera point plus favorable. Et d'autant que, quand je vous vois, mon âmxC s'emploie tellement à vous regarder qu'elle oubhe de parler, pour suppléer à ce défaut, j'ai mis dans ce papier une partie des choses que je voudrais bien et que je ne puis vous dire. »
Et à ce mot, il le lui présenta. Elle, qui eut peur qu'en le refusant elle ne fût cause que plusieurs s'en prissent garde, le reçut et lui dit :
— « Vous avez eu raison, Alcidon, de penser que cet élément vous serait plus favorable que l'autre, s'il est vrai que chacun favorise son semblable. Car votre humeur inconstante ne ressemble en rien à la terre, et si fait bien à l'eau, qui ne s'arrête jamais. Et pour vous montrer que j'en fais le même jugement, je lui donne ce papier où vous dites avoir écrit ce que vous désirez, afin qu'il vous accorde votre requête, m'assurant bien que, vous connaissant aussi inconstant que lui, il vous favorisera autant qu'il lui sera possible. j)
Et, à ce mot, rompant la lettre en plusieurs pièces, sans la lire la jeta dans le fleuve.
— « Ah ! Madame, lui dit Alcidon, lui voulant retenir le bras, est-ce ainsi que vous méprisez la plus entière affection qui vous ait jamais été offerte ? Ne vous contentez-vous pas, injuste que vous êtes, de me brûler le cœur par le feu de vos yeux, sans en noyer les plaintes dans ce fleuve pour ne les voir pas ? »
— (( Vous avez tort, lui dit-elle froidement, de m'accuser d'injustice, puisque je me fais paraître très équitable, de ne vouloir rien retenir
\LC1U0> 17
258 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
de l'autrui ('^), rendant à cet élément si inconstant les pensées et les conceptions du cœur le plus inconstant qui soit en l'univers. )>
Cependant que Clarinte parlait de cette sorte à ce chevalier, le roi m'entretenait, et toutefois je n'étais pas si attentive à son discours, que je n'eusse l'œil sur Alcidon. Et m'assurant bien que Clarinte ferait quelque action qui donnerait connaissance de ce qu'il lui disait, afin que le roi y prît garde, expressément sans lui répondre, je tins quelque temps les yeux sur eux. Et parce qu'il me tira par le bras, comme s'il eût voulu me faire revenir d'un sommeil : « Je ne dors pas, lui dis-je, seigneur ; voyez ce que je regarde. )> Et lors je lui montrai Clarinte et Alcidon, et, de fortune, au même temps que le chevalier lui donnait la lettre ; de sorte qu'il put voir comme elle la rompit et la jeta dans l'eau. De quoi je fus bien aise, afin qu'il commençât de prendre garde à cette nouvelle amour, sachant bien qu'en semblables affaires, il ne faut seulement qu'en faire voir un peu, et laisser à la jalousie d'achever le reste.
Depuis ce jour, Alcidon continua de sorte et poursuivit si bien son entreprise, que la belle Clarinte, pensant que ce serait un très bon
(a) Du bien d'autruL
LES AMOURS DALCIDON 259
moyen pour gagner Euric et pour faire regretter à Amintor la perte qu'il avait faite d'elle, fit semblant de lui vouloir un peu de bien. Je dis : fit semblant, car véritablement, pour lors, elle n'avait guère autre passion que l'ambition, pour laquelle elle était bien aise d'être aimée du grand Euric, et que le dépit contre Amintor, croyant qu'il se fût retiré d'elle pour quelque autre, à quoi elle jugeait que la bonne chère qu'elle faisait à Alcidon lui pourrait être fort profitable. Car elle savait bien que, pour rappeler un amant qui se retire, il n'y avait rien de meilleur que de faire naître la jalousie, et, pour en acquérir un de la qualité du roi, il n'y avait artifice meilleur que de s'acquérir les bonnes grâces de ceux qui en sont aimés et favorisés, comme elle voyait être ce chevalier, afin que, par leurs louanges, ils portent l'esprit de leur maître à les aim.er davantage. Outre qu'elle en avait, ce lui semblait, un exemple en moi, qu'elle savait bien avoir été aimée d 'Alcidon et qu'elle pensait être parvenue aux bonnes grâces du roi par son moyen. En cette considéradon donc, elle commença d'écouter ce chevalier et de lui faire quelques espèces de petites faveurs. De quoi je recevais un très grand contentement, pensant bien que, quand le roi y prendrait garde, il était impossible, selon son humeur, qu'il ne s'en ofl^ensât grandement. Et
200 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
tout exprès, lorsque je pouvais parler à Alcidon en particulier, je le sollicitais toujours de s'avancer davantage en ses bonnes grâces et de rechercher même la vue d'Euric, pourvu que ce fût avec discrétion. Ce qu'il fit de telle sorte que, non pas seulement le roi et Amintor, mais presque toute la cour y prit garde, d'autant qu'au commencement ni Clarinte, ni Alcidon, n'avaient pas grande opinion de s'aimer à bon escient, mais seulement pour les desseins qu'ils avaient tous deux, lesquels ne pouvaient être accomplis s'ils eussent tenu leur amitié secrète, parce que tout l'effet qu'ils en espéraient devait procéder de la connaissance qu'ils en donnaient à autrui.
Ils continuèrent quelque temps de cette sorte, durant lequel Amintor s'alla toujours plus opiniâtrant contre l'affection qu'il portait à Clarinte, ne pouvant consentir que son cœur généreux aimât une personne de laquelle il pensait avoir été si lâchement trahi. D'autre côté, elle, qui pensait avoir encore plus d'occasion de le haïr, pour en avoir été si indignement délaissée, encore qu'elle feignît de ne s'en point soucier, si est-ce qu'elle en ressentait un dépit si vif en l'âme que, ne pouvant s'en venger si tôt qu'elle eût bien voulu, elle ne se pouvait défendre de l'extrême tristesse qui découvre au visage les ennuis que le cœur veut tenir cachés. Et comme la neige,
en roulant sur d'autre, s'amoncelle et s'agrandit, de même ce déplaisir peu à peu se joignant à d'autres ennuis, dont la vie des hommes n'est que trop fertile, s'y joignant encore quelque indisposition du corps, elle se réduit ('^) en un tel état, qu'enfin elle fut contrainte de se mettre au lit, où tout son plus grand exercice était de soupirer et se plaindre. Amintor en fut incontinent averti, parce qu'à cause de leur parentage les domestiques des uns et des autres avaient une très grande familiarité ensemble. Mais cela encore ne fut point suffisant de vaincre ('j) l'esprit offensé de ce chevalier. Il advint enfin que, le mal de cette belle dame rengrégeant de jour en jour, il fut averti qu'une nuit elle avait eu des défaillances qui avaient failli de l'emporter, et qu'on ne savait encore ce qui en arriverait. Il avait tenu bon jusque-là ; mais, oyant parler de mort, il fallut se rendre, et, sans attendre davantage, se faisant par force habiller, il se fit traîner, tout malade qu'il était, au mieux qu'il pût, au logis de Clarinte, qu'il trouva dans le lit, mais non pas toutefois en l'extrémité qu'on lui avait dite, parce qu'encore que la nuit elle eût eu ce fâcheux accident, le jour étant venu lui rapporta de la force et de l'allégement. Elle qui eût
(il) Réduisit.
OA Pour vaincre.
attendu toute autre visite plutôt que la sienne, et qui, grandement offensée contre lui, n'en pouvait souffrir la présence qu'avec peine, pensant qu'il la vîîit voir pour continuer ses tromperies, résolut de se faire eiïort, et, en cachant son mal, essayer de lui déplaire en tout ce qu'elle pourrait. En ce dessein, après quelques propos communs, elle lui demanda des nouvelles de la cour. (( Car, dit-elle, étant dans ce lit où vous me voyez, je n'en sais que ce que, par pitié, on m'en vient dire, et, en échange, si vous prenez cette peine, je vous apprendrai des miennes. »
— « Madame, dit froidement Amintor, il y a si longtemps que je ne fais la cour qu'à mon lit, que ce n'est pas à moi à qui il se faut adresser pour en apprendre. Mais, n'étant venu ici que pour savoir des vôtres, vous m'obligerez grandement de m'en dire, me réjouissant cependant de vous voir en un meilleur état que l'on ne m'avait pas figuré ce matin. »
— « Hé quoi ! Amintor, répondit-elle, vous me pensiez peut-être trouver morte ? Non, non, je ne vous veux pas encore mettre en dépense d'un habit noir, et, pour vous montrer que. Dieu merci, je ne suis pas réduite à un tel état, je veux, en satisfaisant à la curiosité que vous avez de savoir de mes nouvelles, vous montrer que mes pensées tendent bien ailleurs. »
Et lors, passant la main sous le chevet, elle en tira un papier qu'elle lui présenta.
— « Tenez, Amintor, continua-t-elle, lisez ces vers qui ont été faits sur ces fleurs que vous voyez attachées au chevet de mon lit, et puis, si vous n'en savez deviner l'auteur, je le vous dirai. )>
— « Avant, dit-il, que de les lire, je penserais le pouvoir nommer assurément.
Et lors, les dépliant, il trouva qu'ils étaient tels :