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Je la vis dans le lit, un bouquet auprès d'elle.
Oh ! combien en ses dons le ciel est envieux !
Si j'étais, comme vous, auprès de cette belle.
Quel plus heureux séjour voudrais-je entre les Dieux ?
O fleurs ! si vous l'aimiez comme j'aime ses yeux, La place où je vous vois, à quelque autre nouvelle Vous ne changeriez pas sous l'espoir d'être mieux ; Mais la fortune en nous n'est-ellc pas cruelle ?
Le bien qui me défaut (a), vous l'avez vainement ; Le bien qui vous défaut, je l'ai pour mon tourment ; Sur nous elle use ainsi de double tyrannie.
Comme le ciel se rit des choses de ça-bas (b) ! Il offre ses présents à qui ne les voit pas, Mais à qui les voit bien, le cruel, il les nie !
(a) Manque.
b) D'ici-has.
266 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
Amintor, ayant achevé de lire ces vers, demeura fort empêché à juger qui en était l'auteur, car, au commencement, il pensait que ce fut Alcyre, mais la conclusion de ces ^derniers lui en ôtait presque l'opinion. Clarinte, qui vit bien qu'il ne pouvait le deviner, les reprit, et, montrant d'en être fort soigneuse, les remit en la place où elle les avait pris, et puis, se tournant à lui :
— (( Je vois bien, Amintor, lui dit-elle, que, pour ce coup vous n'en devinerez pas l'auteur ; si vous assuré-je que c'est une personne qui mérite autant de bonne fortune qu'autre qui soit en la cour. »
— « J'avoue, Madame, répondit-il, que ces derniers vers m'ôtent la connaissance que je pensais en avoir, si ce n'est que, pour se déguiser davantage, il se feigne moins favorisé qu'il n'est pas. »
— « Que pensez-vous dire, Amintor, reprit incontinent Clarinte, et avez- vous opinion que je fasse des faveurs à quelqu'un ? Cela est bon pour celles à qui vous faites tant de beaux et grands remerciements. Mais si vous n'avez oublié la façon dont j'ai vécu avec vous, quand vous en avez recherché de moi, vous vous souviendrez que je ne suis point personne de qui il en faille attendre. » *
— « Ah ! Madame, répondit-il en soupirant,
je n'ai que la mémoire trop bonne de ce que vous me dites. Aussi n'y a-t-il plus que ce seul souvenir qui me reste, de tant de services que je me suis efforcé de vous rendre. Mais, hélas ! que mes yeux sont de trop assurés témoins pour pouvoir être démentis ! »
Le mal de Clarinte était grand, mais, quand elle l'ouït parler ainsi, elle se tourna de furie de son côté :
— « Et quel témoignage, lui dit-elle, vous peuvent avoir rendu vos yeux, qui soit à mon désavantage ? »
Et parce qu'il ne répondait point, retenu encore du respect qu'il lui portait, elle continua :
— « Non, non, Amintor, que votre silence n'essaye point de couvrir sous le voile du respect la mauvaise volonté que vous avez pour moi, et vous contentez de vos trahisons passées, sans vouloir, pour les excuser, m'accuser de votre faute. Vos yeux, ni ceux de tous les hommes ensemble, ne peuvent rien témoigner à mon désavantage, et si font bien les miens et ceux de plusieurs autres contre Amintor, comme contre le plus perfide et le plus ingrat qui vive. »
— « Si j'ai jamais manqué, dit-il froidement, à l'honneur et à la fidélité que je dois à celle qui m'accuse de perfidie et d'ingratitude, je veux,
268 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
Madame, que ce moment soit le dernier de ma vie. Mais si vous me permettez de dire ce que vous me demandez... »
— « Oui, oui, interrompit-elle toute en colère, dites hardiment tout ce que vous savez, mais soyez plus véritable en vos paroles qu'en vos serments. »
— « Si étais-je résolu, répondit-il, sans le commandement que vous m'en faites, de l'ensevelir dans mon tombeau et l'emporter avec moi, pour m'empêcher de regretter la perte de ma vie, ne l'ayant jamais désirée que pour avoir l'honneur de vous rendre le fidèle service que je vous avais voué, et qui m'a été interdit depuis le temps que j'ai su et vu ce que vous me commandez de vous dire. »
— « J'attends avec impatience, dit Clarinte, la fin de votre discours, pour après vous faire avouer que vous êtes le plus ingrat et le plus perfide qui soit en l'univers. Ce que je vous témoignerai par votre même écriture, si vous n'êtes aussi effronté à le nier, que vous êtes traître et méchant au reste de vos actions. »
Amintor, après s'être tu quelque temps, reprit ainsi la parole :
— « Puisque vous me le commandez. Madame, et que vous m'assurez de me dire aussi ce qui vous convie d'user de tels reproches et injures
contre moi, je satisferai à votre désir, avec protestation toutefois que, si je mens en ce que je vais dire, je puisse être puni rigoureusement des Dieux avant que de partir de ce lieu. Mais aussi je vous supplie très humblement de vouloir mettre un peu votre esprit en repos, jusqu'à ce que j'aie eu le loisir de le vous raconter. Quand vous m'avez montré ces vers, j'ai cru que le bienheureux Alcyre en était l'auteur. Mais quand j'ai vu, dans les derniers, qu'il se plaignait que ces fleurs avaient le bonheur qu'il désirait, et duquel il était privé, j'ai changé incontinent d'opinion, si ce n'est qu'il l'ait dit ainsi pour feindre et pour se déguiser, car je l'ai vu si souvent entrer de nuit dans votre chambre, qu'il n'a pas occasion d'en souhaiter plus de permission qu'il en a. ))
— « O Dieu ! s'écria Clarinte, vous avez vu entrer de nuit Alcyre dans ma chambre ? »
— (( Oui, Madame, je l'ai vu, répondit-il, et ainsi les Dieux me soient en aide comme je l'ai vu de mes propres yeux. »
— (( Qui eût jamais cru, reprit-elle, une si méchante âme dans Amintor, d'oser dire une chose si fausse, et d'appeler encore les Dieux pour témoins ? >
— « Je suis bien marri. Madame, répondit-il, que, pour vous obéir, je sois contraint de vous
tenir un propos qui vous est tant ennuyeux. Mais soyez certaine que je l'ai vu, de sorte que je ne l'eusse pu voir de plus près si je ne fusse entré avec lui. »
— « Voici, reprit Clarinte, la plus insigne méchanceté qui fut jamais inventée. Et vous. Dieux, qui maintenez les innocents, prenez ma cause ; faites voir mon innocence et punissez ces impostures ! »
Et puis, adressant la parole au chevalier :
— (( Il n'est plus temps, continua-t-cUe, de dissimuler ; je veux que cette méchanceté soit avérée et que le masque en soit ôté. La vie ne m'est point chère au prix de l'honneur, et la mort me sera toujours plus agréable que cette calomnie. Et pour ce, Amintor, parlez clair, et me dites quand et comment vous avez vu entrer Alcyre en ma chambre, ou autrement je croirai que tout ce que vous dites n'est que de votre pure invention. »
— « Madame, répondit-il froidement, Alcyre a été celui qui m'a dessillé les yeux, m'ayant premièrement dit, et après, à cause de mon incrédulité, fait voir, les extrêmes faveurs qu'il reçoit de vous, ayant voulu, pour m'en rendre plus certain, que je l'aie accompagné jusqu'à la porte de votre chambre. »
Et, sur ce discours, lui raconta par le menu tout
ce qu'il avait vu et tout ce qui s'était passé entre Alcyre et lui, sans laisser, depuis le commencement jusqu'à la fin, chose qu'il eût vue. Cette pauvre dame fut si étonnée de ce calomnieux artifice, qu'elle en demeura quelque temps sans pouvoir ouvrir la bouche. Enfin, revenant en soi-même et ramassant ses esprits :
— (( Est -il possible, dit -elle, qu'un esprit humain soit si méchant que vous me racontez avoir été Alcyre contre moi, qui ne lui en ai jamais donné sujet ? Il faut bien que les Dieux soient infiniment plus cléments que les hommes, puisqu'ils supportent, sans la châtier, une si grande méchanceté. Premièrement, Amintor, je vous jure et proteste qu'il n'y a rien au monde de plus faux que cette imposture, et veux que les Dieux ne soient point Dieux pour moi, mais démons, afin de me châtier de la plus cruelle punition qui fut jamais inventée contre parjure, s'il y a, en toute cette méchanceté, la moindre chose qui soit vraie. Et en second lieu, je vous conjure, par notre amitié passée, et par la mémoire des promesses que vous m'avez faites si souvent de votre bonne volonté, outre l'obligation à quoi vous astreint le parentage qui est entre nous, de vouloir avérer cette méchanceté de telle sorte qu'il ne vous en demeure, ni à autre qui en ait ouï parler, la moindre doute qu'il y puisse avoir
272 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
de la vérité. Et à cette condition, et non point autrement, je vous pardonne l'offense que vous m'avez faite, de croire en moi une chose tant indigne de moi. Et quoique je le puisse faire avant que vous sortiez d'ici, si est-ce que je désire, pour ma satisfaction, que, comme Alcyre et vos yeux vous ont déçus, ce soient eux aussi qui vous détrompent. Vous dites qu'il vient fort souvent me trouver : voyez ce qu'il devient, et je m'assure que vous trouverez qu'il va ailleurs. Et toutefois, pour ne vous laisser si longtemps en cette mauvaise opinion de moi, attendant que, par autre moyen, vous en sortiez encore plus clairement, je vous veux faire reconnaître qu' Alcyre, voulant faire cette méchanceté, a bien eu faute de jugement à ne la savoir pas faire. Vous m'avez dit que, quand il vous conduisit à la porte de mon cabinet, c'était le jour qu'Euric accorda à Daphnide la grâce pour ce prisonnier qu'il y avait si longtemps qu'elle lui demandait. J'ai fort bonne mémoire de ce jour-là, pour un accident qui m 'arriva et qui me l'a fait remarquer : c'était le quinzième de la lune de mars. Or, je veux que vous oyiez les témoignages de tous ceux de ma maison, avant que j'aie le loisir de parler à eux, afin que vous connaissiez que Dieu permet bien que l'innocence soit calomniée, m.ais non pas oppressée. Et il faut avouer qu'en ceci
il m'a voulu montrer une particulière protection, puisque, plus de huit jours auparavant, et plus de huit jours après le quinzième de la lune de mars, je ne couchais point à mon logis, mais en celui de ma mère, où j'allais tous les soirs à cause de quelque indisposition qui lui était survenue. »
— (( Si cela est, ajouta Amintor, la méchanceté est véritablement toute découverte, »
— «Vous verrez, dit-elle, à cette heure même, ce qui en est. «
Et à ce mot, appelant toutes ses filles, et, en la présence du chevalier, leur demandant en quel temps elle était allée coucher la dernière fois au logis de sa mère et combien de nuits elle y avait demeuré, toutes répondirent de la même façon qu'elle avait déjà dit, et vérifièrent de telle sorte l'imposture d'Alcyre, qu'Amintor n'en pouvait plus être en doute.
Si ce chevalier demeura étonné, oyant le témoignage de ta^t de personnes, qui ne pouvait point être mis en doute, vous le pouvez juger, mon père, puisqu'il avait cru si assurément le contraire, qu'il jugeait impossible qu'il en fût autrement. Et après que toutes ses filles se furent retirées, il reprit ainsi la parole :
— {( 11 faut avouer, Madame, que l'imposture d'Alcyre a été grande, et que, comme telle, elle a traîné deux grandes offenses à sa suite : l'une,
ALCIDO.X 18
qu'il a commise envers moi, et l'autre, qu'il m'a fait commettre contre vous. Et parce que je connais aussi bien mon erreur que sa méchanceté, je commencerai, Madame, dit-il, se jetant à genoux devant elle, à vous demander pardon de la mauvaise opinion que j'ai eue de vous, vous suppliant de considérer combien malicieusement cette ruse a été inventée, et combien la vraie amour est ordinairement sujette à la jalovisie. Et puis, quand j'aurai obtenu le pardon que je vous demande, je saurai pourquoi Alcyre m'a voulu offenser de cette sorte, et lui montrerai que je sais mieux me servir de ce que je porte au côté pour découvrir ces malicieuses impostures, qu'il n'a d'infidélité à trahir un ami, ni de malices à vouloir offenser la réputation de Clarinte. »
Elle, qui avait toujours conservé, parmi ses dépits plus violents, une fort bonne volonté pour ce chevalier, le voyant à genoux devant elle, le releva avec courtoisie, et, l'ayant fait rasseoir, lui dit les larmes aux yeux :
— « Encore, Amintor, que la ruse dont a usé Alcyre ait été très grande, si est-ce que l'offense que vous m'avez faite n'est pas petite, ayant cru de moi une chose à laquelle votre jugement ne devait jamais consentir, ayant eu dès si longtemps tant de témoignages du contraire. Mais quand
LES AMOURS DALCIDON 275
je considère l'affection que vous m'avez portée, sachant bien de ne vous avoir point donné d'occasion de me haïr, je veux charger de toute cette faute la jalousie, qui ordinairement accompagne ceux qui aiment. Et là ('^) tirant connaissance que vous ne m'avez offensée en ceci, sinon d'autant que vous m'aimiez, je vous veux remettre cette injure, à condition que Vous ferez deux choses pour moi. L'une, que puisqu'Alcyre vient si souvent me voir de nuit, vous le suivrez, afin de savoir où il va, car il est très certain qu'il ne vient point ici, et vous trouverez qu'il a quelque autre assignation (^), laquelle je serai bien aise de découvrir, pour lui rendre le déplaisir qu'il m'a voulu faire. Et l'autre, que vous me promettiez de ne vous ressentir jamais de cette offense contre lui, parce que je connais bien que votre courage vous conviera d'en tirer quelque sorte de raison, et c'est chose que je ne puis souffrir, parce que vous m'offenseriez plus qu'il n'a pas fait, d'autant que vous feriez savoir à toute la cour ce qu'il n'a fait entendre qu'à vous seul, et vous savez combien la calomnie tache aisément la réputation des femmes, puisque notre justification ne peut être qu'envers quelques particu-
(a) Et de là.
(b) Rendez-^ous.
276 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
liers, et les médisances s'épandent par toutes les oreilles. )>
— « Madame, dit Amintor, ce dernier commandement m'est bien difficile, et je vous supplie de considérer que, quand ce ne serait pas pour vous venger, encore suis-je obligé de faire connaître à cet imposteur que je ne suis pas personne qui souffre telles offenses, parce que notre réputation est si chatouilleuse, qu'encore que personne n'en sache rien, toutefois, si en nousmêmes nous pensons avoir souffert sans ressentiment quelque indignité, nous ne sommes plus dignes d'être appelés personnes d'honneur, car la conscience vaut mille témoins. »
— « Amintor, lui dit-elle, je veux que vous fassiez cela pour moi, et que vous ayez cette considération en vous-même, que, si Alcyre et vous savez la tromperie qu'il vous a faite, vous aussi et Alcyre saurez sa méchanceté et sa perfidie. Et pour ce qui vous touche, quand vous vous souviendrez que tout chevalier est obligé autant à l'honneur des dames comme au sien propre, vous connaîtrez, Amintor, que vous devez avoir soin du mien, et que vous ne devez point faire action qui le puisse blesser. Je ne remets point devant vos yeux à quelle obligation vous peut lier l'affection qu'autrefois vous m'avez promise. Car je ne sais assez combien
LES AMOURS DALCIDON 277
maintenant elle a peu de pouvoir envers vous.
— « Madame, interrompit Amintor, pour vous montrer que vous n'avez jamais eu plus de pouvoir sur moi que vous en avez encore, je ferai ce que vous me commandez, mais aussi à condition que vous me direz quelle est la perfidie dont vous m'accusez, et si cette invention n'est point venue de la même boutique d'Alcyre. «
— « Je crois, dit-elle, que cela pourrait bien être. Toutefois votre écriture, que je connais fort bien, m'empêche de dire que vous soyez accusé faussement. »
Et lors, faisant apporter sa bourse, elle prit le papier rompu {^) qu'Alcyre lui avait baillé, et lui en présentant une pièce (b) :
— « Vous ne pouvez pas nier, dit-elle, que vous n'ayez écrit cela. »
Et Amintor, l'ayant considérée quelque temps :
— « J'avoue, répondit-il, que c'est de mon écriture. »
— « Or, voyons, ajouta Clarinte, ce que ces pièces rejointes nous diront de la perfidie que je vous reproche, car je confesse que la lettre m'a été mise entière entre les mains ; mais le dépit que j'ai eu de me voir si lâchement trahie de la personne de qui je le devais être le moins,
(a) Déchiré.
(b) Un morceau.
278 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
me l'a fait rompre comme vous la voyez. » A ce mot, sans qu'Amintor lui répondît rien, aussi était-il trop étonné, elle s'efforça de se relever un peu, et, en épandant (») les pièces sur la couverte (*^), elle les remit aisément ensemble et fit lire le remerciement qu'il faisait pour quelque extrême faveur reçue. Amintor, se remettant en mémoire le temps qu'il écrivit cette lettre, et par quel artifice on lui avait tirée des mains :
— « Il faut avouer, dit-il. Madame, qu'Alcyre est le plus fin, rusé et malicieux homme qui fut jamais. Il est vrai que j'ai écrit cette lettre, que je la lui ai donnée, mais pour copie seulement, et sans être cachetée. »
Et, continuant son discours, lui raconta tout ce qui s'était véritablement passé en cet affaire.
— « Mais, continua-t-il, je viens de me souvenir d'une chose qui m'est demeurée entre les mains, qui confirmera ce que vous avez dit, que Dieu n'abandonne jamais l'innocence, et qui vous montrera la vérité de ce que je vous dis : ce sera donc avec votre permission que j'envoyerai (c) quérir une layette où j'ai mis le papier qu'Alcyre brouillait (d), quand il feignait
(a) Eparpillant.
(b) Coui^ertwe.
(c) Eru^en-ai.
(rt) Barbouillait.
de ne pouvoir venir à bout de satisfaire aux commandements du roi ; par lequel vous verrez que ce que j'ai écrit n'a été que pour le soulager, ainsi que je disais. »
La volonté que Clarinte avait de bien vérifier cette malice lui fit trouver à propos de voir ce papier, lequel, ayant été apporté incontinent après, témoigna clairement la vérité de tout ce qu*Amintor avait dit, qui donna un tel contentement à Clarinte (car elle reconnut fort bien la lettre d'Alcyre) que, tendant la main au chevalier et se laissant aller dans le lit :
— « Je vous demande pardon, Amintor, lui ditelle , de la mauvaise opinion que j 'ai conçue de vous , vous protestant qu'à l'avenir il n'y aura jamais artifice qui me mette en doute de votre affection.»
— « Madame, répondit Amintor, en lui baisant la main, je dois marquer ce jour pour l'un des plus heureux de ma vie, puisque tant inopinément il m'a fait deux si grands biens, et lesquels je ne pouvais recevoir par aucun autre moyen : l'un, de m'avoir fait connaître que mes yeux m'avaient trahi, et l'autre, de vous avoir fait voir que je ne suis point autre que votre fidèle serviteur. Et je suis tellement hors de moi de deux si bonnes rencontres, que j'avoue n'avoir point assez de paroles pour en remercier et vous et ma bonne fortune. »
28o UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
Il voulait continuer, lorsque la survenue du roi l'en empêcha, qui, ayant été averti du mal de cette belle dame, la venait visiter presque tout seul, de peur que la compagnie ne lui donnât de l'incommodité. Et il arriva tant à rimpourvu(a), qu'il surprit les pièces de la lettre, qui étaient encore sur le lit. Quant à Amintor, il serra promptement les siennes ; mais Clarinte fut si surprise de voir Euric, cependant que ce chevalier était auprès d'elle, qu'elle ne se souvint point de cacher les siennes. Si bien que le roi, les ayant aperçues, y mit la main si diligemment qu'elle ne le put jamais empêcher d'en prendre toutes les pièces, et, quelque prière qu'elle lui fît, ne voulut en façon quelconque les lui rendre, au contraire les serrant curieusement dans son mouchoir. Après s'être arrêté près d'elle fort peu de temps, se retira dans son cabinet, où, rapiéçant la lettre, la mit toute d'ordre (t>). Mais quand il vit le remerciement qu 'Amintor faisait (car il en reconnaissait bien l'écriture), jugez quel il devint!
Tous les amants sont d'ordinaire jaloux, mais, sur tous ceux que je vis jamais, ce roi l'était infiniment, fût qu'il aimât avec plus de violence, ou que son courage généreux ne pût supporter
(a) A V improviste.
(b) En ordre.
que celle à qui il faisait l'honneur de se donner ne se donnât entièrement à lui seul. Et cette jalousie le porta à une si grande haine contre cette belle et sage dame, qu'il ne se contenta pas de me le dire et de montrer la lettre d'Amintor, mais il le raconta à chacun ; et, suivant sa passion, y augmenta de sorte, que toute la cour avait de quoi contenter sa curiosité et sa médisance.
Or, voyez, mon père, comme ce petit brouillon que l'on nomme Amour se plaît à se moquer de ceux qui le servent. Je désire de rompre l'amitié d'Euric et de Clarinte, et, pour le faire, je me sers d'Alcidon. Amour, qui me veut gratifier, afin que je n'en aie point d'obligation à ma prudence, suscite Alcyre, qui, avec une lettre qui tombe, comme je vous ai dit, entre les mains du roi, fait ce que je recherchais. Alcyre veut ôter à Clarinte un serviteur, et, par ses artifices, lui donner sujet de haïr ce rival, et, au contraire, la mauvaise satisfaction de Clarinte est cause qu'elle reçoit Alcidon en ses bonnes grâces, et par ainsi Alcyre, au lieu d'un rival, s'en trouve deux. Alcidon, d'autre côté, qui donne des vers à Clarinte pour acquérir ses bonnes grâces, donne occasion à Amintor de rentrer en bonne intelligence avec elle et de connaître la tromperie que lui avait faite Alcyre. Alcyre tire une lettre des mains
282 UN ÉPISODE DE l'aSTRÉE
d'Amintor pour le faire haïr de la belle Clarinte, et cette lettre, au contraire, est cause qu'il en perd lui-même les bonnes grâces. Mais ce qui fut le pis, et qui est la cause de mon voyage en ces contrées, voulant faire perdre un serviteur à Clarinte, je lui en donnai un, et me le ravis à moi-même, pour lui en faire un présent. Car Alcidon, depuis ce temps, se donna de sorte, à elle qu'il ne fut plus mien que de bouche, et à elle de cœur et d'âme. Volage et inconstante humeur des hommes! où trouveras-tu jamais quelque puissance assez forte pour t'arrèter }
Ce chevalier donc, ayant commencé par mon commandement, continua de sa volonté le service de cette belle dame, de telle sorte qu'elle se pouvait vanter que, si je lui avais ôté un serviteur, elle m'en avait aussi pu ravir un autre, et avec d'autant plus d'avantage que, si elle aimait Euric, ce n'était que par ambition. Mais Alcidon était véritablement aimé de moi, qui toutefois, pour le commencement, ne ressentis pas la perte que je faisais, pour l'extrême contentement que je recevais de me voir délivrée de l'inquiétude en laquelle Clarinte m'avait retenue depuis quelque temps. Mais je ne jouis pas longuement de ce repos, et semblait que le Ciel se plaisait à me voir sur de semblables épines. Car à peine commençais-je de me réjouir de cette si heureuse vie-
toire, que je me vis contrainte de reprendre les armes pour ne me voir opprimée par une nouvelle ennemie.
Euric, qui pensait avoir été grandement offensé de Clarinte, et qui n'osait point faire de démonstration du ressentiment qu'il en avait, pour de grandes et très prudentes considérations, se résolut de la faire repentir de sa faute et la châtier par l'envie qu'une autre lui donnerait des faveurs qu'elle recevrait de lui, et qui eussent été toutes à Clarinte seule, si Clarinte se fût contentée de sa seule amitié. Et, en cette résolution, au lieu qu'auparavant il aimait en trois divers lieux, il se résolut de mettre toute son affection, ou pour le moins toutes ses faveurs, pour quelque temps en un seul sujet.
Je vous ai dit que, quand je priai Alcidon de rechercher Clarinte, il y avait une autre dame, nommée Adelonde, à qui le roi faisait aussi paraître de la bonne volonté. A ce coup, pour se venger de Clarinte, il se donna du tout à celle-ci, et de telle sorte, qu'encore que sa naissance la rendît beaucoup inférieure à Clarinte et à moi, toutefois, à dessein, il la nous préférait de telle sorte, que j'avoue que je fus deux ou trois fois pour rompre avec lui. IMais en cela Alcidon, par ses sages avis, me contraria toujours, et fit en sorte que je me vainquis moi-même, et elle.
284 UN ÉPISODE DE L 'aSTRÉE
et le roi aussi, par sa patience, si bien que je puis dire lui devoir tous les contentements que depuis j'en ai reçus.
Adelonde, qui se vit relevée par-dessus son espérance, haussa encore davantage ses prétentions, et voyant que le mari, qu'autrefois elle estimait être toute sa grandeur, était la cause du retardement qui pouvait arriver aux effets de ses pensées, elle commença de désirer que bientôt il la laissât seule. Et quoique l'âge qu'il avait plus qu'elle fût pour le moins de deux siècles, si lui semblait-il qu'il ne s'en irait point encore assez promptement, et eût bien voulu que sa compagnie ne fût pas si longue que sa bonne complexion en ce vieil âge lui faisait juger. Mais comme elle avait de l'impatience pour ce sujet, elle avait encore moins de limite en ce qui était de l'amour que ce grand prince lui faisait paraître. Car, encore que chacun la jugeât très grande, si désirait-elle qu'elle le fût encore davantage, et, en ce désir, il n'y avait rien qu'elle ne recherchât, ni aucun artifice qui lui semblât ou injuste ou trop difficile. Cela fut cause que, quelques-uns lui proposant de se servir de charmes pour retenir l'esprit ondoyant de ce prince, elle ne les refusa point, au contraire s'en servit comme d'un moyen ordinaire et permis. Elle donna au grand Euric un bracelet de ses
cheveux où des lions de pierrerie servaient de fermoirs. Ces lions avaient telle vertu que, tant qu'il les porterait au bras, il ne pourrait aimer qu'elle. Peut-être ne semblerait-il pas tant étrange que l'amour et l'ambition, qui sont deux passions si puissantes, lui eussent fait commettre cette faute, si, s'arr étant là, elle n'y eût pas ajouté la seconde, qui véritablement ne procéda que de faute de jugement. Mais, pensant qu'il les aurait plus chers et qu'il serait plus soigneux de les porter continuellement ou de ne les point donner à personne, elle lui dit qu'un très savant druide, et qui avait un soin particulier de la conservation de sa couronne, sachant combien de méchantes entreprises se tramaient contre sa vie et contre son état, avait fait ces lions sous de certaines constellations et avec un si grand art, que, tant qu'il les aurait au bras, il n'y aurait jamais entreprise de ses ennemis qui pût avoir effet contre lui, et qu'au contraire, toutes les fois que quelqu'un entreprendrait quelque chose à son préjudice, ces lions l'en avertiraient en lui serrant doucement les bras avec les ongles.
Mais voyez, mon père, comme le Ciel se moque de ceux qui recherchent de mauvais moyens pour parvenir à leurs intentions. Ce que cette belle dame avait pris peine de recouvrer pour augmenter et se conserver la bonne volonté de ce
grand prince, fut ce qui la lui fit perdre entièrement. Car, aussitôt qu'il sut qu'elle usait de charmes et de magie, il crut que toute l'affection qu'il lui avait portée n'était procédée que de la force des démons, et non pas de beauté ni de mérite qui fût en elle, et dès lors en prit une si grande horreur, qu'il s'en retira plus vite qu'il ne s'en était pas affectionné ; et depuis, quand il en parlait, il ne la nommait plus Adelonde, mais sa Circé et sa Médée.
Je vous ai fait ce discours, mon père, non pas pour être nécessaire (») en ce qui est d'Alcidon et de moi, mais seulement pour vous faire mieux connaître quelle était l'humeur et quel l'esprit du grand Euric, et juger par là si je n'avais pas sujet de me servir, pour conserver sa bienveillance, de toute la plus prudente finesse qu'il m'était possible, et si, en ce que j'avais ordonné à Alcidon, j'avais eu raison ou non.
Or, ce qui reste à raconter de la vie de ce prince ne touche non plus à notre différend, puisque, depuis ce jour, nous véquîmes comme nous faisions auparavant. Le roi revint à moi avec toutes les soumissions et tous les repentirs que peut faire et ressentir celui qui a regret d'avoir offensé une personne qui l'aime. Alcidon
(a) Parce qu'il est nécessaire.
continua d'aimer et de servir devant mes yeux Clarinte, ne me rendant plus les devoirs que mon amitié envers lui pouvait mériter et que sa fidélité me devait, si toutefois il y en avait encore en lui quelque étincelle. Quant à moi, je m 'allais démêlant le mieux qu'il m'était possible des entreprises que mes envieuses me faisaient, et conservant la bonne grâce du roi avec toute sorte de peine et de sollicitude, pouvant dire avec vérité que la chose qui me travaillait le plus, parmi tant de soins qu'il me fallait avoir, était le peu d'amitié que je reconnaissais en ce volage Alcidon, qui n'avait pas honte de servir cette dame en ma présence, après m'avoir promis tant d'affection et de fidélité. Mais, mon père, que sert-il d'allonger ce discours, puisqu'il ne reste à vous dire que la perte de ce grand prince ? Mais à quoi (=^) la raconter, sinon pour me reblesser d'une nouvelle plaie sur une blessure qui ne guérira jamais qu'après mon trépas ? Et toutefois il faut que je vous la die, puisque je dois cela pour le moins à la mémoire du plus grand et du plus généreux prince qui commanda jamais dans la Gaule. Sachez donc, sage Adamas, que le grand Euric ayant éprouvé l'amitié de Clarinte n'être pas assurée, et celle d'Adelonde
(a) Pourquoi.
toute pleine d'artifice, il jugea que la mienne seule était digne de lui, puisque, n'ayant pas pu soupçonner que j'aimasse autre personne que lui, si ce n'est Alcidon, il m'en voyait si retirée qu'il ne pouvait en concevoir aucune jalousie. Et repassant par sa mémoire toutes mes actions, et avec combien de modestie j'avais supporté ses diverses affections et ses éloignements, et avec combien de douceur je l'avais reçu quand il était revenu vers moi, faisant après comparaison de l'honneur de toutes les autres avec la mienne {^) (je laisse à part celle de la beauté, puisqu'il lui plaisait de donner ce nom à ce qu'il voyait en mon visage), il en fit la résolution que j'avais désirée et recherchée avec tant de patience et de sollicitude, je veux dire qu'il déclara qu'il me voulait épouser, et me faire à l'avenir reine aussi bien de ses états, que je l'étais, il y avait longtemps, et de son cœur et de son affection. Jugez, mon père, si j'avais occasion d'être contente, et tous ceux qui m'appartenaient aussi. Hélas ! j'éprouvai bien alors que le ciel ne nous donne jamais un grandi bien pour longtemps ; car ne voilà C^) pas que, parmi les préparatifs de noces et entre les réjouissances et les contentements,
(fi) Honneur, féminin dans l'ancienne langue, a les deux genres au xvi^ siècle.
(b) Ne voilà-t-il.
un parricide (tel peut-on bien appeler celui qui tue le père du peuple), poussé de l'esprit le plus malin d'enfer, me le vint ravir, je puis dire d'entre les bras, d'un coup qu'il lui donna en trahison dans le cœur (^).
O Dieux ! comment supportez-vous une si effroyable méchanceté sans la punir, et comment n'ensevelissez-vous dans le profond des abîmes ce monstre, afin de faire horreur aux méchants ses semblables, si toutefois il y en peut avoir "quelque autre aussi dénaturé et aussi parfaitement méchant parmi les hommes ? Vous pouvez penser quelle je devins, lorsque cette nouvelle me fut apportée par les clameurs de tout le peuple. Quant à moi, il me serait impossible de le pouvoir redire, car je perdis non seulement l'usage de la raison, mais celui aussi du sentiment, si longtemps que chacun me tenait pour morte. O bienheureuse, si j'eusse pu clore ma journée avec la sienne, et enterrer avec lui aussi bien tous mes ennuis, que tous mes contentements l'ont suivi dans le tombeau ! »
A ces dernières paroles, les larmes l'empêchèrent quelque temps de pouvoir parler, et donnèrent assez de connaissance du ressentiment qu'elle avait encore de cette grande perte. Mais, s 'étant essuyé les yeux et ayant repris un peu ses esprits, elle continua de cette sorte :
(( Pardonnez, s'il vous plaît, naon père, à cette faiblesse de femme, et qui peut-être serait excusable en un esprit plus fort que le mien, si les causes en étaient aussi bien reconnues qu'elles sont vivement et justement ressenties de moi. Et nie permettez qu'encore, pour un peu de soulagement, je vous die des vers qui furent faits en ce temps-là sur ce sujet, parce qu'encore que ce soit un faible remède, toutefois il me semble que, de se plaindre de son mal, cela donne quelque espèce d'allégement. Ils sont tels :
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