‹ Les amours d'ItalieChapitre 4 sur 7 · a Auditor Caméra · texte numérisé non relu

a Auditor Caméra

— Il ne faut pour cela que quelque sollicitations, adroitement appuyées de quelques milliers de scudi.

— Mais, mon cher Galéotto, je n'ai point d'argent. La lettre de crédit que j'ai apportée d'Allemagne pour le banquier Torlonia , est au nom de mon gouverneur ; c'est lui qui touche et qui tient la bourse.

— Je le sais ; mais si vous n'avez point d'argent comptant, vous avez du crédit et c'est la môme chose. Étes-vous majeur?

— Je ne sais trop.

— Quel âge avez-vous?

— Vingt ans et demi.

— Nous en serons quittes pour post-dater de six mois les lettres de change , et je me fais fort de trouver quelque honnête homme qui les escomptera. Ce sera peut-être un peu cher ; mais quelques écus de plus ou de moins ne sont pas une affaire pour Votre Altesse.

— Je n'oserai jamais solliciter les juges et encore moins les corrompre.

— Qu'on voit bien que vous êtes jeune et que vous arrivez du fond de l'Allemagne ! A Rome on ne fait pas tant de cérémonie. Quant aux juges, vous n'en verrez aucun; vous vous contenterez de leur écrire, et je me charge bien volontiers, car je suis tout dévoué à Votre Altesse, de leur faire parvenir vos lettres. Pour ce qui est de l'argent, c'est une simple affaire d'antichambre et de chancellerie : vous pouvez vous en rapporter à moi ; je connais tous les chanceliers, greffiers et camériers ; le nom de Votre Altesse ne sera pas même prononcé.

— A la bonne heure, car si l'on venait à savoir. . . .

-—On ne saura que ce que vous direz vous-même.

—Alors on ne saura rien du tout.

— Absolument rien. L'essentiel est d'obtenir un rapport favorable ; or , comme je connais intimement le barbier du rapporteur et un peu le rapporteur lui-même, ce sera bien du malheur si nous ne réussissons pas.

—Dieu vous entende, signor Galéotto !

— Si mon idée sourit à Votre Altesse, j*ai préparé tout ce qu'il faut pour la mettre à exécution séance tenante.

— Faisons vite ayant que mon gouverneur arrive, car il faut bien se garder de lui laisser concevoir l'ombre même d'un soupçon» »

Galéotto sortit de sa poche plusieurs lettres adressées aux juges de la Rota, et plusieurs traites tirées par le prince sur le trésorier de la cour de son père. Le prince n'eut qu'à signer, ce qu'il fit sans hésitation, sinon sttns émotion; c'était la première fois de sa vie qu'il s'émancipait à ce point, et vous conviendrez que, pour son coup d'essai, ce n'était pas mal travaillé. Les gens timides, quand une fois ils s'échappent, sont les plus audacieux. Grandisson passait brusquement et sans transition à l'état de don Juan. Lorsque son gouverneur, surpris de sa paresse , entra dans sa chambre, le tour était joué et l'honnête Allemand ne se douta de rien. Gomme Galéotto saluait pour s'en aller, Rodolphe lui dit à l'oreille :

« Gomment la signora Olympia saura-t-elle ce que nous faisons pour elle?

— Ceci est mon affaire. Non-seulement elle le saura, mais il faut que ce soit elle qui implore votre protection.»

J'entends d'ici l'objection que vous faites dans votre for intérieur et que je me faisais moi-même lorsqu'on me raconta cette histoire. « Voilà , pensez-vous , un bien grand ' échafaudage de ruses et d'intrigues pour n'obtenir qu'un résultat après tout fort naturel. Car, au fond, de quoi s'agit-il ? De faire rencontrer les atomes crochus d'un jeune homme et d'une jeune fille de vingt ans. Oh mit en jeu moins de diplomatie à la cour de France pour faire tomber sur Cotillon Itr ou- sur Cotillon II le mouchoir du sultan Louis XV.

Mais ce que vous ne savez pas et ce qu'il est temps de vous dire, c'est que le plan de notre Machiavel de la place d'Espagne s'était agrandi; sa prefnière idée n'avait d'abord

été que de jeter le jeune Allemand dans une aventure galante, afin de lui soutirer sous ce prétexte le plus d'argent possible ; mais , en le voyant happer avec tant d'énergie, tant d'innocence, l'hameçon qu'il lui tendait, il avait porté plus haut ses visées ; ce n'était plus seulement une maîtresse qu'il voulait donner au prince. Quel nouveau but se proposait-il donc?... Je vous dis en vérité qu'il fallut moins d'astuce à Borgia pour s'emparer ville à ville de toute la Romagne, qu'il n'en fallut à Galéotto pour exécuter le dessein qu'il avait conçu.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que, de la place d'Espagne, Galéotto alla droit au Ghetto pour y négocier les traites du prince ; qu'il trouva dans Zébédée l'honnête usurier dont il avait besoin pour réaliser immédiatement ses bénéfices, et que l'affaire se conclut entre eux de compte à demi, comme pour l'épingle. Quant aux lettres destinées aux juges de la Rota, elles restèrent au fond de son portefeuille, où elles sont encore probablement , à moins qu'il n'en ak fait usage, ce qui est, ma foi ! bien possible, pour quelque nouvelle intrigue.

Le lendemain soir, le prince reçut une lettre ainsi conçue:

« Monseigneur,

« On parle tant de la générosité de Votre Altesse que je me sens encouragée à l'implorer en faveur d'une pauvre orpheline, et cette orpheline c'est moi-même. J'ai un procès dont la perte me ruinerait totalement. Étrangère à Rome et sans appui auprès de mes juges, j'ai tout à redouter d'un adversaire puissant. Un mot de Votre Altesse me sauverait infailliblement, mais ce mot, monseigneur, voudrez- vous le dire? Je craindrais de manquer aux convenances en allant en personne solliciter votre protection; mais quoique je vive fort retirée et dans une condition peu digne du haut rang de Votre Altesse, si elle daignait m'honorer d'une visite, je lui expliquerais mon procès, et ma reconnaissance serait sans bornes, comme mon respect. »

Cette lettre était signée Olympia !

Il faut renoncer à peindre les transports, le délire de Rodolphe. Il était ivre, fou de bonheur. Enfin il allait voir cette femme, qui avait tant et si longtemps occupé son imagination, son cœur ; la voir seule sans doute, la contempler tout à son aise, lui parler, l'entendre, lui baiser la main peut-être : c'était là, il faut le dire à l'honneur de sa pureté , la faveur suprême que rêvait alors son amour. Peu s'en fallut qu'il ne volât sur-le-champ à la rue Saint-Isidore. La nuit seule l'en empêcha, et puis, au point où en étaient les choses, il sentit la nécessité de prendre conseil de Galéotto. Dans ce moment-là, il lui aurait donné sans nul doute la moitié de sa future principauté.

Il fut convenu que Galéotto raccompagnerait à cette première visite, par égard pour Olympia, et que le prince se rendrait chez elle à pied, afin de ne pas attirer F attention dans la rue ordinairement fort solitaire qu'elle habitait. Cette rue est assez près de la place d'Espagne, sur les hauteurs du mont Pincio, et doit son nom à la petite église de Saint-Isidore ; située à l'une des extrémités de la ville, elle est entourée de jardins et de vigiles. Vous savez que, ce qu'à Rome on appelle vignes sont des villas intérieures répandues en grand nombre sur les sept collines. La rue Saint-Isidore est une de ces rues champêtres et presque désertes comme il y en a tant à Rome ; on y compte à peine quelques maisons.

Celle qu'habitait Olympia avait une apparence décente et confinait presque, par un grand jardin, avec l' ancienne villa Médicis , aujourd'hui l'Académie de France. L'intérieur de la maison répondait à l'extérieur : rien n'y était somptueux, tout y était élégant, de cette élégance un peu nue des pays chauds. La pièce la plus recherchée était un assez grand salon tendu et meublé en damas rouge, couleur chère aux Italiens ; mais, en y regardant de près, un œil tant soit peu exercé aurait pu observer que tout était neuf et semblait inhabité, ou habité depuis fort peu de temps.

Rodolphe n'était pas homme & remarquer ces nuanceslà, surtout dans l'état où 'il était en arrivant; et d'ailleurs la récente arrivée d'Olympia à Rome , sa qualité d'étrangère auraient, au besoin, suffisamment expliqué cet air de nouveauté toujours un peu suspect. Il en est des ameublements comme de la noblesse : ceux de fraîche date sentent toujours leur parvenu.

C'est dans le salon que le prince et Galéotto furent introduits par Souixta, la. camériste d'Olympia. Olympia parut bientôt elle-même, vêtue de noir , comme la plupart des Romaines le sont chez elles, et plus belle encore de près que de loin. Gomme on était à l'heure chaude de la journée , stores et rideaux étaient fermés; il fallait quelque temps à l'œil pour s'accoutumer à ce demi-jour qui était presque , en entrant, une nuit complète. Rodolphe bénit cette obscurité , parce qu'elle lui permit de se remettre de son premier trouble. Il recueillit toutes ses forces dans ce moment suprême ; et comme après tout, quoique timide et amoureux, il était prince et fils de prince, il avait l'instinct du monde et, au besoin, l'esprit des cours.

« Monseigneur, lui dit Olympia en le faisant asseoir à côté d'elle, tandis que Galéotto prenait un siège à distance, Votre Altesse vient consacrer mon humble demeure. Jamais elle n'a reçu tant d'honneur.

—Madame, lui répondit Rodolphe assez maître de lui pour ne pas jouer un sot personnage , ne parlez pas de l'honneur que je vous fais, puisque je ne vous en fais aucun ; parlons du bonheur que j'aurais à vous être utile en quelque chose. Dites-moi bien vite ce qu'il faut faire , et je vous réponds d'avance comme ce Français : « Si c'est impossible, cela se fera; si c'est possible, c'est fait.

— H s*&git d'un procès, monseigneur; mais je ne saurais vous l'expliquer, car je n'y comprends rien moi-même; si Votre Altesse me permettait de faire appeler mon avocat. . . .

— A quoi bon? je n'y comprendrais rien non plus ; je ne veux savoir qu'une chose, c'est que vous devez gagner votre

procès, et vous le gagnerez, si cela dépend de moi. En ma qualité d'étranger , je n'entends rien à vos lois ni à vos usages ; mais voici mon ami, le signor Galéotto, qui voudra bien me dire ce qu'il y a faire. Je le ferai, n'en doutez pas. Ainsi ne parlons plus de cela. Je ne viens ici que pour vons remercier d'avoir bien voulu me choisir pour votre solliciteur» *

Gela dit, il ne fut plus question du procès. On parla de la fonction de Saint-Sylvestre , des fritelle de la Saint-Joseph, des fochetti du Mausolée d'Auguste, du théâtre d'Apollon, et Rodolphe, qui, par parenthèse, parlait fort bien l'italien, ne manqua pas de dire à Olympia qu'il l'avait vue et remarquée k ces quatre cérémonies ; s'il ne lui en dit pas davantage, c'est qu'il était gêné par là présence de Galéotto. H se repentit de s'être fait suivre par lui, et si la veille il lui eût donné la moitié de sa principauté, comme il y était disposé, il la lui aurait reprise en ce moment.

Quant à Olympia, elle eut tant de mesure, tant de convenance, de réserve ; elle fit preuve d'un tact si parfait, d'une coquetterie si raffinée , si consommée , que Galéotto luimême & fut émerveillé. S'il avait douté d'elle, comme c'est probable, puisqu'il n'avait accompagné le prince que pour la surveiller et réparer les fautes qu'elle pourrait commettre, il fut pleinement rassuré; son intervention ne fat pas nécessaire une seule fois. En se voyant secondé si bien, il se vit chambellan, ou , pour le moins conseiller aulique, soit dit sans vous offenser, monsieur Holmann.

«• Ces diablesses de femmes, se disait-il in petto, seront toujours nos maîtres encore plus que nos maîtresses! »

Si maintenant vous me demandez comment la fille des époux Zébédée , née , sinon élevée , au Ghetto , dans le vicolo fangeux des Gaccaberi , avait pu devenir une femme accomplie, je vous demanderai à mon tour s'il ne vous est pas arrivé quelquefois à vous-mêmes, en entrant dans quelque boutique , de voir au comptoir des femmes que vous auriez prises & leur air pour des duchés-

ses ; et si, dans les champs, surtout en Italie, vous n'avez pas rencontré des paysannes , des pauvresses même , qui avaient un port et un profil de reine ? Le contraire est malheureusement tout aussi vrai. Le monde est plein de grandes dames qui mentent à leur origine. Nous en connaissons tous de cette espèce. Que de marquises ont l'air de grisettes ! que de duchesses sont de véritables bourgeoises ! Et les hommes donc! c'est bien pis souvent. On est forcé de reconnaître, malgré qu'on en ait, qu'il y a une aristocrate naturelle, indépendante du rang, de l'éducation, de la fortune , et c'est le cas de répéter ce que le sïgnor Galéotto disait au père d'Olympia : « La Providence a ses caprices, et la nature se plaît à créer d'étranges contrastes. »

Il faut ajouter aussi que si Olympia était née en plein Ghetto, si elle y avait passé ses premières années, elle en était sortie de bonne heure. Destinée par ses parents à l'honorable carrière que vous savez, elle avait reçu, dans une ville deRomagne, à Ravenne ou à Rimini, une teinture d'éducation. Elle en savait à peu près autant que le commun des Romaines, c'est-à-dire qu'elle savait lire des sonnets, écrire des billets, chanter des airs d'opéra.?.. Voilà bien tout. Lui en fallait-il davantage? J'oublie d'ajouter que, de plus, elle savait le français, langue jugée indispensable par les auteurs de ses jours à l'honorable profession qu'ils lui avaient choisie. Sa distinction naturelle et sa merveileuse beauté lui rendaient tout le reste et ce peu même inutiles.

Gomme Rodolphe , en sortant de chez elle , toujours escorté de Galéotto avec lequel il n'avait pas échangé une seule parole, descendait, pour regagner son hôtel de la place d'Espagne , le magnifique escalier de la Trinité du Mont, il rencontra son gouverneur qui le montait.

c Eh ! eh! leur dit-il, vous m'avez brûlé la politesse. OU donc avez-vous été ainsi sans moi?

— Nous venons de visiter, sur le Pincio, l'église de Saint- Isidore, répondit Galéotto avec son sang-froid romain.

— Vous avez toujours, vous autres Italiens, un faible pour les églises. Puisque vous les aimez tant , venez donc visiter avec moi là-haut Sainte-Trinité du Mont. Nous pourrons voir en passant sur la place la maison habitée par Claude Lorrain. »

Rodolphe suivit machinalement son gouverneur et Galéotto dans l'église; mais, tandis qu'ils dissertaient ensemble sur les tableaux et les autels, il s'esquiva furtivement et s'alla perdre dans les jardins de l'Académie. Il avait besoin de solitude, de silence; son cœur — l'enfant naïf!— débordait de bonheur et d'amour ; ses yeux, malgré lui, étaient tout en pleurs; les ombrages les plus épais ne Tétaient pas assez pour cacher sou ravissement et ses larmes. H naissait à la vie , car jusqu'alors il n'avait pas vécu ; les arbres, les fleurs , les cieux, la nature entière , il croyait tout voir pour la première fois, ou plutôt il ne voyait rien; absorbé dans son rêve intérieur, c'est Olympia seule qu'il voyait partout, au bord des fontaines, au détour de3 allées, jusque dans les nuées roses qui fuyaient à l'horizon.

Est-ce que la femme qu'on aime est autre chose qu'un rêve? Est-ce bien elle qu'on aime! N'est-ce point plutôt une pensée de notre propre esprit, un sentiment de notre propre cœur? Tout n'est-il pas en nous? Ces idoles adorées en qui nous vivons, à qui nous nous livrons tout entiers sans réserve, sans retour, c'est nous-mêmes qui les créons, et nous ne faisons qu'adorer notre propre ouvrage. Gomment expliquer autrement les illusions de l'amour et ses folles crédulités?

Vingt-quatre heures avaient depuis longtemps sonné à tous les clochers de Rome, et les rues du Pincio, solitaires pendant le jour, l'étaient bien plus encore à cette heure où la vie et le mouvement se concentrent au cœur de la cité. Un homme enveloppé dans un grand manteau, plutôt pour se cacher que pour se couvrir, suivait seul la rue longue et obscure qui mène à la porte Pinciana, et se perdit comme une ombre dans celle de Saint-Isidore. Cet homme

n'était autre que le signor Galéotto. Un instant après il se trouvait seul avec Olympia.

« Vous avez été admirable , lui dit-il, et yens dépassez toutes mes espérances. Vous n'avez pas seulement la beauté d'une princesse romaine , vous en avez les manières et le ton. Mais, à propos, Étes-vous sûre de Sounta, votre chambrière!

— Gomme de moi-même. C'est une fille que j 'ai amenée de Romagne, et qui ne connut âme qui vive à Rome. Elle ne sait pas même qui je suis.

— À la bonne heure; car il ne faut pas qu'on sache que je viens ici. On ne peut jamais prendre assez de précautions.

—Je ne vois pas qu'il en faille tant pour ce que noms voulons faire, et je commence à ne rien du tout comprendre à la comédie que vous me faites jouer depuis si long* temps.

—Patience! vous comprendrez tout plus tard.

— Voilà trois mm entiers que vous me dites la même chose, et je ne vois pas plus clair aujourd'hui dans cet imbroglio que le premier jour. Un beau soir, vous me faites agenouiller comme une Madeleine, quoique juive, dans

v une chapelle écartée de Saint-Sylvestre ; huit jours après, c'est sous les colonnes de la Rotonde qu'il faut que je monte la garde toute une soirée; un autre soir, c'est aux fochetti: ensuite au théâtre d'Apollon ; puis tout à coup vous m'enlevez par l'ordre de mon père, pour me confiner dans cette rue, que dis-je? dans ce cimetière où il ne passe en plein jour ni gens ni voitures, et où j'entends hurler toute la nuit les chiens des vignes; vous me clôturez comme une nonne, dans cette maison où je m'ennuie Dieu sait comme, et où je regrette soir et matin mon joyeux logement de la place Navone.

— N'est-elle pas meublée à votre goût t

— Pour être élégante, elle Test, je ne peux pas dire le contraire; mais ces beaux meubles et ces riches tentures

qui me plairaient certainement a^urs ne m» font jci aucun plaisir.

—Patience! vous dis-je.

— C'est facile à dire. Je voudrais bien tous y voir, vous* Ce n'est pas tout encore : il faut que je passe pour une Romagnole de bonne maison, moi qui descends de Jacob en droite ligne ; que je sois orpheline ; que j'aie un procès à la Rota ; que j'écrive sous votre dictée à un prince aile* inand pour le prier de solliciter mes juges; il faut que je reçoive sa visite, que je joue avec lui k demoiselle comme il faut... que sais-je encore? C'est heureux que vous m'ayez au moins laissé mon petit nom d'Olympia.

— Dieu me garde de vous l'ôter, il convient trop à mes vues et il vous sied trop bien à vous-même.

— Au nom du ciel, n'en aurez- vous pas bientôt fini avetf tous vos mystères ?

— Us sont finis, ma belle Olympia, et je viens ce soir ici tout exprès pour vous donner le mot de cette longue énigme. Mais, quoi que vous en disiez, il est impossible que, fine et spirituelle comme vous l'êtes, vous ne l'ayez pas déjà deviné toute seule, au moins en partie.

— Comme c'est difficile et comme on ne vous voit pas venir l II n'y a pas besoin d'être sorcier pour cela et ce n'est pas là qu'est le mystère. Ce que je ne comprends pas, ce sont' toutes les simagrées que vous faites et que vous me faites faire depuis si longtemps. N'eût-ce pas été plus tôt fait de m'amener un beau jour votre prince, place Navone, sauf à faire nos conditions.

— D'abord vous plalt-ilî

— Il est fort bien de sa personne, mais ce n'est pas la question. Si j'étais riche, je prendrais ceux qui me plairaient; puisque je suis pauvre, il faut que je prenne ceux à qui je plais. Est-ce que je lui plais à votre prince ?

— Il est amoureux fou de vous !

— Est-il riche ?

— Richissime.

— Tant mieux; car je veux beaucoup d'argent, mais beaucoup. J'ai assez souffert de la pauvreté, de la misère ; il est temps que je fasse connaissance avec la richesse; je vous dis, Signor Galéotto, que je veux devenir riche, moi.

— H ne tient qu'à vous de le devenir.

— Au fait, pourquoi ne le deviendrais^ pas? il y en a tant d'autres qui le sont. Est-ce parce que je suis juive? qui le sait? Personne. J'ai été élevée loin de Rome, et, pour que je puisse habiter hors du Ghetto, mon père et ma mère ne me voient jamais qu'en cachette ; tout le monde ignore, excepté vous, que je suis leur fille. Et d'ailleurs, qu'importe que je sois juive? Les juives sont plus belles que les chrétiennes. Toutes les jolies femmes de la Bible étalent juives, et Dieu sait s'il y en a de jolies, à commencer par notre mère Eve, et à finir par la Vierge Marie, la mère de votre prophète, a vous autres Galiléens. Enfin, ne m'avez-vous pas dit vous-même que j'étais la plus belle fille de Rome?

— Votre miroir vous l'avait dit avant moi.

-—Le miroir le dit à toutes les femmes, même aux plus laides. Mais les hommes ne sont pas si polis, et je les crois plus que tous les miroirs du monde. Oui, je suis belle, je le sais, on me Ta répété assez souvent en Romagne et à Rome pour que je ne puisse pas l'ignorer. Mais à quoi me sert ma beauté, si elle ne me procure pas la richesse ? C'est mon unique ressource. J'ai été élevée pour cela. Je n'ai ni état ni profession; ce qu'on m'a appris ou rien, c'est la même chose. D'ailleurs, j'abhorre le travail : il gâte les mains, et je les ai trop belles pour les abîmer. De vilaines mains, comme de vilains pieds, déshonorent la plus jolie femme et lui font perdre cinquante pour cent. Je hais les abattis canaille. Mon père se fait plus pauvre qu'il n'est, pour ne me rien donner, et il me pleure quelques méchants scudi que je lui arrache de loin en loin, à grand' peine. Ce n'est pas une vie, cela. Ma mère me dit tous les jours qu'à mon âge il est honteux de ne pas me suffire à

moi-même; qu'an lieu de leur coûter de l'argent, je devrais leur en rapporter, et que je suis le gagne-pain de leurs vieux jours. Je comprends parfaitement ce que cela veut dire; mais je suis fière, voyez-vous, et j'ai de ma personne une si haute opinion, que je n'ai jamais voulu la galvauder. Certes, je ne me donne pas pour une Lucrèce ; vous me ririez au nez si j'avais cette prétention ; mais enfin je ne suis pas non plus une Messaline, et par ambition, sinon par vertu, je ne veux pas déroger. La bohème a son aristocratie comme le monde, et puisque je suis de la bohème, je veux du moins y être au premier rang. J'ai soif d'argent, vous dis-je; non pour l'argent lui-même, mais pour le dépenser, pour le jeter par les fenêtres, pour m'amuser, pour satisfaire mes caprices , pour faire impunément toutes les folies qui me passent par la tête. Oh ! le plaisir! voyez- vous.... il n'y a que le plaisir sur la terre t Je veux un palais à Rome, une villa à Tivoli, des laquais en livrée, des bijoux, des diamants, des meubles de soie comme ceux-ci, des chevaux, des voitures, des soupers fins, des loges à tous les théâtres, des gants par douzaines, des robes neuves et des chapeaux frais tous les jours.

— Je vous le répète, Olympia, il dépend de vous d'avoir tout cela.

— Répétez-le-moi encore, car je commence à désespérer. Je vais avoir vingt ans et je ne suis pas plus avancée qu'à quinze. La bohème se gâte tous les jours, et le moyen qu'elle prospère ! Toutes les princesses romaines nous font concurrence.

— Eh bien! ma chère, rendez-leur la pareille : puisque les princesses chassent sur vos terres, chassez sur les leurs.

— Parlons donc de votre prince. Il me donnera, ditesvous, tout ce que je voudrai ?

— Plus que vous ne voudrez.

— C'est donc un puits d'or?

. — C'est un. . . . innocent, et vous êtes son premier amour.

ilO LES AMOURS D'ITALIE.

— II m% vue à peine et m'a parlé aujourd'hui pour la première fois.

— «C'est précisément tpaur roefla qu'il vous adore.

— Mais je me l'aime pas, moi.

— - ïtomt TTriHnx, il se tous en aimera jque plus «et plus

JOflXpftfDDDS •

— VonB airez tjuso&, on aasme jamais .duel *jwe obus qnà a» wwus aimant fpas.

— C'est -un esprit romanesque, -et, «sans les mystères. et les simagrées que vous me reprochez, il ne «serait pas an peint où il en est. Mon rôle est fini, 'le vôtre commence. Je tous le livre ;à point; ne laissez pas refroidir «a "flamme.

— Et «que feut^il que je i asset

— La femme .honnête .

—longtemps*

— Peut-être.

— Oeksemlrès-enmryeiïx.

— Mais très-lucratif, flearfinuez de jouer vota» rôle comme vans avee ceraaaenoé de le jerner see matin avec tant de sucoès, et surtout ne manquez pas de mémoire,

— Je tâcherai. Voyais un peu, que je répète ma leçon : Honnête ififcte, cbrétenne, iftamagnole., orpheHne, un procès, la Rota.

— d'eât rela même; mais swrtout uta désindéressement féroce. Il est trop délicat et il a de tous une trop haute idée pour râen venus offrir, et Bien v©us carde de lui rien iemasder. Je pourvaierai à tout, aussi longtemps que cela sera nécessaire.

— Ah çà2 Signor Gtaléotta, Je camaBexice à m'y plus Tien comprendre, ai je dois jouer l'Agnès avec lui, «s'a ne doit rien me donner et que je ne doive rien lui demander, que TOulez-vous donc que je fasse vde lui.?

— Votre mari. »

Un bruyant éclat de rire fut la réponse -d'Olympia. Çlle crut que Galéotto avait voulu :se moquer id%He, et la plaisanterie lui parut excellente. Galéotto reçut sans 'sourciller

UNE SÉDUCTION. II i

cette bordée d'hilarité féminine et la laissa rire tant qu'elle voulut. Quand elle eut fini de rire, il lui dit arec beaucoup de tranquillité :

c Vous croyex que je plaisante ; je parle sérieusement. Vous avez trop d'esprit pour ne pas sentir la portée de l'ouverture que je Tiens de vous faire. Réftéchisçez-y , mais surtout «gardez un secret inviolable. Pas un mot à qui que ce «oit, surtout à vos parents. Tout le succès dépend de la discrétion. Machiavel dit -que si dans une conspiration on est trois, on est dent de trop. Nous sommes déjà deux; prenez garde de hri donner raison. Songez à ce que tous avecété, aoeqaewus êtes et à ce que tous pourrez devenir. Je ne suis point un visionnaire, et je ne me uns aucune itiusion; f ai amené les choses au point qu'arec un peu de patience et d'adresse, bt £Ue du juif Zëbédée peut être quelque jour la femme d'un prince souverain. Gela vaut la peine qu'on y pense. Sur quoi je vous souhaite une bonne nuit. »

Jl y a des personnes pieuses qui font a la ira de chaque journée leur examen de conscience ; Olympia, restée seule, fit son examen de beauté. Debout devant une glace, tandis que Sounta fat déshabillait, elle se contemplait elle-même, s'étudiait, pour ainsi dire, avec une attention mêlée d'un grain d'inquiétude, comme un soldat fait la revue de ses armes avant de marcher au combat. Quelque confiance qu'elle eût en elle un instant auparavant, elle craignait maintenant de n'être plus assez belle pour accomplir la destinée que Galéotto lui avait prédite; car le germe qu'il avait, en partant, jeté dans son coeur commençait à porter son fruit.

19ie finit pourtant par se rassurer; ses cheveux étaient toujours aussi longs, aussi noirs; ses yeux aussi brillants et aussi grands; sa bouche aussi petite; ses dent& aussi blanches; son sourire aussi doux; tous ses traite aussi purs; ses bras, son cou , son sein , sa taille enfin, tout eu elk était aussi parfait. L'œil sévère d'un artiste n'eut pas

trouvé une tache dans toute sa personne ; le ciseau et le pinceau réunis eussent désespéré d'en rendre les perfections.

La beauté physique et la beauté morale sont unies si étroitement dans notre esprit que, en les voyant séparées, nous ne pouvons nous défendre d'un sentiment de regret, de tristesse; une telle infraction aux plus nobles lois de la nature, blesse nos instincts d'ordre et d'harmonie. Nous ne pouvons croire que la beauté du corps cache la difformité de l'âme ; et que de fois pourtant ce triste contraste ne vient-il pas affliger nos yeux ! Ge que nous avons vu et entendu d'Olympia est un nouvel exemple de ce désordre , hélas ! trop commun.

Hâtons-nous de dire que sa naissance et l'éducation avaient beaucoup fait pour la corrompre ; on sait où elle était née, comment et pourquoi elle avait été élevée ; mais enfin l'éducation et la naissance n'avaient pas tout fait ; le fond était naturellement mauvais, et les plus mauvaises semences y avaient fructifié sans effort. Perverse encore plus que pervertie, elle était dans son sexe ce que Galéotto était dans le sien, fausse, astucieuse, cruelle, ingrate, incapable d'un sentiment désintéressé, et capable, en revanche, de toutes les perfidies. Elle ne comprenait en toutes choses et ne poursuivait que son intérêt; son cœur avide n'avait jamais battu que pour la vanité, et l'amour effréné des jouissances matérielles était le seul amour qu'elle eût jamais connu. Gomme Néron , elle eût brûlé Home , sans sourciller, pour satisfaire un caprice ; elle eût, comme lui, tué sa mère, si sa mère eût gêné seulement ses plaisirs.

Quoiqu'emportée dans ses désirs et violente dans ses colères, elle savait fort bien dissimuler quand son intérêt l'exigeait , et, pour mieux atteindre son but, elle était , au besoin, souple, adroite, insinuante, habile à porter tous les masques, à jouer tous les rôles, en comédienne consommée. Elle mentait avec tant d'aisance, tant de grâce, avec un tel aplomb, que la Vérité même s'y fût trompée, car

tous ses vices étaient enveloppés des formes les plus charmantes, les plus séduisantes ; elle n'en était que plus dangereuse. C'était Satan sous les traits d'un ange. Et c'est devant eette indigne idole que le trop confiant, le trop loyal Rodolphe brûlait le plus pur encens de sa jeunesse , et répandait à pleines mains les perles sans prix d'un premier amour.

Si dépravée que fût cette femme et si pervers que fussent ses instincts, un amour si pur, si dévoué, si naïf, ne devait-il pas faire impression sur son cœur? H l'aurait dû, sans doute, mais il n'en était rien ; bien loin de la toucher, au contraire, il l'ennuyait. D'abord cette femme n'avait point de cœur, et aux créatures de cette espèce, ce ne sont pas de ces amours-là qu'il faut ; elles sont incapables d'en sentir le charme et le prix : ce qu'il leur faut , à elles , ce sont des amours turbulents ou grossiers, des scènes de violence et des nuits d'orgie. On ne les domine ni par la tendresse ni par le dévouement , mais par les injures et par les coups.

Une nature pareille était pour Rodolphe un livre absolument clos. Il n'en supposait pas même l'existence , et, de plus, il avait sur les yeux en cette circonstance le bandeau de l'amour, le plus épais, le plus impénétrable de tous les bandeaux. Il était trop droit de cœur, trop inexpérimenté, et, si vous voulez, trop romanesque , pour percer jamais à lui tout seul une trame ourdie si habilement; les yeux les plus pénétrants y eussent été pris ; comment, lui, ne l'aurait-il pas été ? L'honneur ne croit pas à l'infamie , et c'est pour cette raison que personne n'est plus aisément dupe d'un coquin qu'un honnête homme. Et, d'ailleurs, la jeunesse est si confiante, que, loin d'éviter les pièges, elle ne les suppose pas, et s'y jette aveuglément ; bien plus, elle y reste ; l'expérience même ne l'éclairé point.

Si Rodolphe eût vécu moins retiré, s'il se fût mêlé de bonne heure , comme tout le monde, aux enfants, puis

aux jeunes gens de son âge, il aurait appris sur le* hommes, et. même sur les femmes, bien des choses que sa mère et sou gouveneur se lui pouvaient enseigner, l'une parce qu'elle les ignorait, l'autre parce qu'il n'était gaère plus versé qu'elle dans ces matières. Hors des études r sas fonctions auprès de lui étaient celles des noirs du sérail mais ils avaient tous les deux compté sans la jeunesse,, la nature, l'Italie; sans Galéotto et sans Olympia. •

C'est ainsi que Rodolphe s'était présenté, sans expérience et sans armes, an combat de la vie, prêt k donner,, tête baissée, dans toutes les embûches, et destiné fatalement à recevoir tous les coups sans en pouvoir rendre: aucun. Cette éducation si austère» qui devait le présenter,, était précisément ce qui le perdait.

L'amour d'une véritable mère a des. instincts divinartoires. Gomme si une voix secrète eût averti de loin la princesse des affreux dangers que courait son fils, elle lui écrivit une lettre éplorée où elle se plaignait de sa trop 1 absence, et le suppliait d'abréger son voyage. Cette et douce voix de la patrie, de la famille, faillit sauver Bjûdolphe : un rayon de clairvoyance lui traversa l'esprit, nos qu'il conçût la moindre défiance contre Galéotta, et lie» moins encore contre Olympia, qui était toujours à ses la plus pure comme la plus, belle des femmes, mais. il pour la première fois, vis-à-vis, de lui-mênse, un accès de sincérité. Il eut l'intuition des douleurs, sinon des périls qu'il se créait si imprudemment., IL se demanda où le conduirait cet amour sans issue,, et se reprocha de ne l'avoir point assez combattu.

Attendri jusqu'au fond de l'âme par la sollicitude &wm mère qu'il chérissait, il se réfugia dans sa tendresse T ne pouvant se réfugier dans ses bras. S'il l'avait ©tae auprès de lui en ce. moment solennel où s'agitait le problème de sa destinée, un aveu complet eût soulagé son cœur et congraaré la tempête près d'éclater sur lui. Mais, ne l'ayant pas k ses côtés, il fallait écrire ;, et comment, écrire dans un si

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trouble ? Gomment exprimer des émotions si confuses, si insaisissables,, des sentiments qu'il s'avouait à peine à knmême? La parole morte d'une lettre était impuissante , c'est à peine si lia parole vivante eut suffi. Mais sa mèreT en voyant ses larmes, aurait tout deviné, tout compris.

Il fut surpris, par Galéotto au milieu de son attendrissement et ne lui fit mystère ni de la lettre qu'il amàt reçucy ni du trouble où elle l'avait jeté.

« Je songe à partir r lui dh-tL J'ai des presseatoœiiîs sinistres. Il me semble qu'ira malheur me* menace -t et que la fuite seule peut m'en préserver. J'ai pemr je ne. sais de quoi , je ne sais de qui , mais j'ai peux.

— J'approuve la résokitiont de Votre Altesse ; il faut tau*jours obéir à ses pressentiments. Qui sait si ce ne: sont pas des avertissements du ciel? Partez dirnc Qu'est-ee qui vous retient k Borne? Vous ne laissez, rien derrière vous;.

— Vous en avez trop vu pour ne pasr avoir depuis long*temps compris ee qui se passe en quoi. J'aime, vous le savez bten,, j'aime pour la première fois*. Appelé par m» mère, retenu par mon amour r je- halancei éperdu entre ces deux forces rivales. Je ne sais ni partir,,, ni rester.^. Ah ! mon ami , je suis bien malheureux !

— Partez, vous dis-je, partez le pkrôt possible» L'a>monr d!une mère doitl'empoirter sus tous les. autres; car tous les autres, ne sont rien, auprès, de: cekib-là. On n'a qu'une mère, voyez-vous ;;taadis que tes femmes™ Oàt les femmes » il y en a partout; pow une: qu'on perd,, oo. en trouve mille antres*

— Non T Gvaléotto^ il n'y a sur la terre qu'une. Olympia.,

— Elle est: jolie„ c'est vrai ; mais enfin vous, la connais* sez à peine, et où eet amour vous mènerait-il?

— C'est ce* que le me demandais tout k l'heure à maàmême. Mais on aime pour aimer,, sans but,, sans cause,, sans raison, si vous voulez , mais on. aime malgré tout ; l'amour est comme le vent du ciel , il souffle et* il vesttf efc quand il veut.

— Puisque Votre Altesse m'autorise, par la confiance dont elle m'honore, à lui dire ouvertement ma pensée, je prendrai la liberté de la lui dire tout entière. Je m'étais bien aperçu de quelque chose, mais j'étais loin de penser J que ce fût déjà si sérieux , et je commence à me reprocher le concours innocent que je vous ai prêté. Si ce n'était qu'un caprice , il est bien permis à Votre Altesse d'en avoir autant que bon lui semble, et je ne dirais rien; mais une passion!... Allons donc! cela n'est pas raisonnable. Permettez-moi de vous gronder. Tenez , si vous m'en croyez , vous partirez sans revoir la signora Olympia.

— Il m'est impossible de vous le promettre : autant mourir tout de suite que de ne la jamais revoir; mais enfin j'essayerai. En attendant, allez-y de ma part; dites-lui ce que j'ai fait pour elle, ce que je suis prêt encore à faire ; dites-lui que je suis son ami, son serviteur, son esclave.... dites-lui tout ce que vous voudrez.

— J'y vais de ce pas, et que Votre Altesse, pendant ce temps, fasse ses préparatifs de départ. Voulez-vous que je prévienne M» votre gouverneur?

— Non, non, gardez-vous-en bien; laissez-moi toute ma liberté; je ne suis pas encore décidé; je ne veux pas mettre entre elle et moi l'irrévocable. »

Galéotto partit immédiatement pour la rue Saint-Isidore. « Encore un avertissement du ciel , se disait-il à luimême en remontant la rue Sixtine ; mais celui-ci peut compter pour deux. Bah ! il n'est pas encore parti. Le moyen le plus sûr de le faire rester, c'était d'abonder dans son sens, et c'est ce que j'ai fait. J'aurais fortifié sa résolution en la combattant, ne fût-ce qu'en éveillant en lui l'esprit de contradiction; en l'approuvant, au contraire, je l'en ai dégoûté, et l'ai visiblement ébranlé. C'est égal, le temps presse : la corde se tend furieusement ! »

« Eh bien ! dit-il à Olympia, en entrant chez elle , la nuit a-t-elle?...

— Je serai princesse, s'écria-t-elle brusquement , en

lui coupant la parole, et le signor Galéotto sera mon premier chambellan.

— Pourquoi pas , s'il vous plaît , votre premier ministre ?

— Va pour mon premier ministre! On ne marchande pas avec ses amis.

— J'y compte : cependant, avant de promettre la peau, il ne serait pas inutile de tuer d'abord la bête.

— La tuer, non ; mais la prendre au piège, et j'en fais mon affaire.

— Je vois avec plaisir, ma belle Olympia, que la nuit a porté conseil.

— Et le jour aussi. J'ai d'abord été un peu étonnée de la proposition; mais je m'y suis accoutumée, et j'y tiens tellement à présent , que je jure ici devant vous, par tous les patriarches d'Israël , que si je ne réussis pas à l'épouser, je me jette dans le Tibre avec une pierre au cou. Vous m'aiderez, n'est-ce pas?

— A vous noyer?

— Eh ! non , à épouser.

— Comptez sur moi ; mais il y a encore bien des barrières à lever.

— On les lèvera.

— Bien des abîmes à franchir.

— On les franchira.

— A propos, vous ne savez pas une nouvelle ?

— Quoi?

— H part.

— Il part?

— Aujourd'hui,

— Le prince?

— Lui-même.

■ — Ah çà! maître Galéotto, est-ce que vous vous moquez de moi? Que signifie cette mauvaise plaisanterie?

— Elle signifie que le prince songe véritablement à partir.

lia LES AMOURS D'ITALIE.

— Eh Lien ! tant mieux -r puisqu'il veut nie fuir* c'est qu'il me craint , et s'il me craint , c'est qu'il m'aima.

— Il n'y a que vous qui puissiez le retenir.

— Trouvez seulement un prétexte quelconque pour m» l'envoyer, et le reste me regarde.

— Bonsoir, princesse.

— Adieu , ministre. »

Pendant cette conversation , le pâle vkage d'Olympia, s'était animé; ses yeux lançaient des flammes; son sein battait violemment. L'ardeur du combat, la soif de- la. victoire respiraient dans toute sa personne. Mettez-lui un poignard à -la main, vous aurez Clytemnestre ou Fré<fér~ gonde. Prête à tout pour réuissir, même au crime, son audace était d'autant plus déterminée, que, dans cette latte exécrable, elle n'avait rien à perdre et tout. à. gagner.

Quel prétexte son digne complice Galéotta iinagLna-44L pour {aire aller Rodolphe chez elle le soir même ? Je n'e& sais rien ; mais il est permis de supposer qu'il ne lui fol pas plus difficile d'en trouver un que de décider le jeune homme à ce dangereux tête-à-tête. Cette fois Galéottû ne l'accompagna pas. Venait-il dire à Olympia: « Je parsl » ou : «Je reste 1 » faire des adieux ou des aveux ? Je ne 1* sais pas davantage ; tout ce que puis vous dire, c'est qu'il vint et qu'il vint seul.

H était nuit, et le salon que déjà nous connaissons, n'était éclairé que par une lampe qui en laissait dans l'ombre la plus grande partie; toute la lumière tombait sur on vaste divan de damas rouge où Rodolphe trouva Olympia couchée à demi dans une pose étudiée, mais si habilement, qu'elle semblait naturelle. Ses bras admirables sortaient nus d'une large manche ; sa robe, d'une étoffe claire et légère, n'était pas assez ouverte pour effaroucher la modestie, mais l'était assez pour laisser voir ses épaules éblouissantes et pour en faire deviner davantage; encadrés dans ses magnifiques , cheveux noirs à reflets dorés son front et son cou en paraissaient plus blancs, son

visage plus radieux; ainsi placée sous le feu de la lampe* elle était le seul point lumineux de l'agifar tament r et Rûf* dolphe, en entrant y éprouva la marna éblouis&Bmenfc qjUi'il avait eu la première fois dans lachapelle «le Saindr-Sylvestreu c Ah ! monseigneur„lui dit-elle en faisan* un pas veralui» pourrais-jem'acquitter jamais entera voua?' Je sais tout ce que vous avez fait. pour moii vous avez, écrit k mes. jugas,; vous avec, fait parler au rapporteur de. mon precès, et j'ai maintenant l'espoir. M. .. que dis^-je Fespoir ? la certitude, de de. gagner ma cauee.

— Vous m'en. voyezr madame, plus heureux que vous^ et c'est moi qui ait contracté envers vous une dette d& reconnaissance. J'ai voulu la payer avant de partir.

— Vous partez doua?

— Ma mère me rappelle et je ne puis, sans barbarie pour eUe „ prolonger plus longtemps- mon absence»

— Vous avez une mère, vous L dit-elle avec mélancolie.* eu essuyant une larme au bord de sa paupière r que voa& êtes heureux !... Hélas 1 je n'ai jamais connu la mienne.

— Qu'elle eut été fière de sa fille» si elle avait pu lavoir telle que je vous- vois en ce moment !

— Et la vôtre „ monseigneur, croyez-vous qu'elle, ne sait pas fière de vous! Pauvre mère! Je. comprends; que soafik lui manque et qu'elle ne puisse supporter sou absence.. Ainsi vous nous quittez et vous, ne reviendrez plusî... jamais?..., »

Elle prononça ces derniers mets d'une, voix où. vibrait une émotion contenue et l'accompagna d'un* de ces rergard&qui vont remuer le coeur jusqu'en ces dernières profondeurs. Rodolphe en fut bouleversé. Cédant à l'un de ces mouvements involontaires dont l'homme le plus fort n'est pas toujours maître, il saisit la main d'Olympia et la porta vivement à. ses lèvres, de fut sa seule, réponse. H voulait retenir dans les siennes cette main blanche et si belle ; mais Olympia la retira doucement, sans, affectation de pruderie, et sans laisser paraître ni crainte ridicule,, ni colère.

provinciale. Rodolphe essaya de la ressaisir ; elle la retira encore. Quoique sa timidité naturelle eût disparu tout à coup pour faire place, comme c'est l'ordinaire, à quelque chose qui ressemblait fort à la témérité, il n'osa, pour le moment, risquer une troisième tentative.

La conversation , troublée par ce petit orage , reprit son cours paisible comme auparavant ; mais les positions n'étaient plus les mêmes ; le prince venait de donner des otages, et Olympia n'était pas femme à perdre un seul de ses avantages. Gomme je n'écoutais pas à la porte, je na puis vous répéter tout ce qui se dit dans cette soirée. Je n'en sais que le peu qui transpira plus tard ; par quelle voie? je l'ignore; mais toujours ces choses-là transpirent. Je crois fermement que les murs ont, à la lettre, des oreilles et aussi des yeux. Olympia se plaignait de son isolement. Sans famille, sans appui , avec une fortune médiocre, quel rôle pouvait jouer dans le monde une pauvre orpheline comme elle? Neût-elle pas mieux fait de suivre sa première idée, qui avait été de se jeter dans un cloître ?

« Vous dans un cloître? s'écria Rodolphe avec effroi, Eh ! madame , laissez le cloître aux femmes laides, qui n'ont rien de mieux à faire, et aux vocations déterminées. Jeune et belle comme vous l'êtes, le monde vous appartient ; il ne tient qu'à vous de l'avoir à vos pieds;

— Quoi ! vraiment , dit-elle avec une coquetterie naïve, presque enfantine, vous ne me trouvez pas trop laide? J'en suis ravie; car on dit les étrangers difficiles , et, franchement, j'avais peur de vous.

— Peur de moi? vous voulez sans doute vous moquer? Si quelqu'un ici doit avoir peur, ce n'est assurément pas vous.

. — Je suis folle de vous parler ainsi, rfcprit-elle en continuant son idée. Que vous me trouviez bien ou que vous me trouviez mal, qu'importe, puisque vous partez? Tenez, Monseigneur, j'aimerais mieux ne vous avoir pas connu : un homme qui part. ...

— Un homme qui part, interrompit vivement Rodolphe, n'est pas un homme parti , et qui sait s'il ne feint pas un départ pour en avoir les privilèges? Les adieux autorisent....

— Quoi? demanda Olympia, redevenue tout à coup sérieuse.

— Un peu d'abandon et beaucoup de regrets , répondit-il en s'emparant une troisième fois de la main , d'Olympia, qui, cette fois, ne la retira point.

— Parlez-vous sincèrement, monseigneur? me regretterez-vous un peu?

— Trop, madame.... ah! beaucoup trop pour mon. repos. Ne sentez-vous pas, ajouta-t-il en appuyant fortement sur sa poitrine la main tiède et veloutée qu'il pressait dans les siennes, ne sentez-vous pas que ce cœur bat pour vous? Eh ! croyez-vous qu'on puisse vous voir impunément? qu'une beauté comme la vôtre puisse être oubliée jamais,? qu'il est ailleurs des femmes qui vous ressemblent et qu'une seule auprès de vous mérite seulement ce nom? Non, non, dès qu'une fois on a vu la beauté parfaite, l'âme est pour toujours esclave aux lieux qu'elle habite.

— Parlez encore, dit la sirène avec un sourire k rendre un saint fou d'amour, et en noyant ses yeux dans les siens : oui , parlez-moi , j'aime à vous entendre me répéter que vous me trouvez belle.

— Belle, belle, répéta deux fois le jeune homme en se mettant à genoux devant elle, si belle que je ne trouve pas de mots, même dans là riche langue de votre patrie, pour dire à quel point vous êtes belle.

— La tête me tournerait d'orgueil, si je vous croyais; mais vous n'êtes qu'un flatteur.

— Un flatteur!... moi!... Je sais si peu feindre les sentiments que je n'éprouve point, que je ne puis même exprimer ceux que j'éprouve. Je suis là à vos pieds, ébloui, éperdu, et la parole manque aux émotions nouvelles qui bouleversent mon cœur. Vous voyez bien,

tu vois* Olympia, que je t'aime et n'ai jamais aimé çoe toi. »

H ne pat ajouter un seul mot- Carte* e&plosktu l'avait: brisé. H laissa tomber sa tête sur les genoux qu'il tank) enlacés* et ses deux bras, les étreignaieni avec me; fiévreuse ardeur. Les mains d'Olympia étaient posées sur sa tête* et il sentait ses doigts effilés, passer dans, ses cheveux hfoads. Il aa fit un. sik&ee , un de ces silences, précurseurs dTaae crise. Cette muette ivresse dura, long-temps, dura trop peu-

Loirsqu' enfin Rodolphe releva le. regard sur Olympia, il trouva son visage penché sur lui et toute sa pnrirmm dans un désordre extraordinaire : sa Longue chevelure tétait dénouée et l'inondait tout entier; sa poitrine, battant avec violence t ses grands yeux, à la fois ardente et laegnisj sauts jetaient un. étrange éclat ; ses lèvres tremblaient convulsivement» Rodolphe éperdu était, toujours, à ses piefe» Tout à coup, elle lui jeta ses deux bras, autour du cou i

« Rodolphe, a'écria-t-elle, mon. Rodolphe, toi aussi ta es beau.... Jet' aime- »

A peine arcoit-il eu le temps de lui rendre son étreinte, qu'elle se leva précipitamment et s'enfuit dans» sa rfranthre comme une bidhe effrayée. Elle s'y enferma, à clef , et le jeune homme ne put s'en faire ouvrir la porte, malgré toutes ses instances ci ses supplications; il n'obtint pas même une parole. Seulement il crut entendre qu'Olympia sanglotait. Pendant qu'il gémissait, implorait e» vain, sa pitié devant cette porte inflexible, Sounta vint le conjurer de la part de sa maîtresse da vetutoir bien se retirer -T elle promettait de lui écrire. Sue cette pronesso* il obéit..

En rentrant chez, lui, il réponde à sa mère pour la rassurer sur son compte. « Je me porte à merveille,, lui disait-il ; le séjour de Rome me plaît toujours plus. Trouvez bon, je vous en supplie, que, puisque j'y suis», j'y demeure encore quelque temps. »

« C'est égal 1 nous l'aveos» édiappé belle, pensa ce pru- (Jent coquin de Galéotto, lojsqu il eiAcarmafsanra de la lettre;

écrite par le prince k sa mère, et qu'il apprit par Olympia la scène de la veille. Il faut plus que jamais se hâter et jouer serré. M'emVon rien k craindre* on a encore tout à craindre. Prévoyez toutl dit Machiavel, calculez, tout,, pua abandonnez, à, la fortune les deax grands tiers de vos, entreprises. Le hasard est notre ennemi personnel* à. noua autres diplomates.

m. Que s'est-il donc passé hier entre Voire Altesse et la Signora Olympia? demanda Gàbéetto au pouce» dès> qu'il put lui parler sans témoin*. Comme je repassais.' ce matàni par la rue Saint-Isidore, j'ai trouvé la porte close et la maison vide» Un voisin m'a dit que la signora Olympia état partie, à la pointe du jour avec sa camérôte, pour ne plus, revenir et sans dire où elles allaient. »

Rodolphe fut écrasé par ce coup de massue, et tomba anéanti, sur son siège. Il se prit la tète dans les deux mains pour cacher ses larmes, et il lui fut impossible, aa premier moment d'articuler une parole*

« Allons, Altesse, reprit Galéotto-, il ne faut pas se laisser ainsi abattre dès la premier coup,

— Elle se cache* elle me fuit au moment même où je toi sacrifie ma mère et reste à Rome, pour elle» pour elle seule !

— Rien n'est désespéré ;, je connais les femmes», eues fuient pour qu'on les cherche, et se cachent pour qu'on les trouve. Elles ressemblent toutes à la Galatée de noire Virgilius Maro qui s'échappe \ travers les «mies, sed cupiâ anlè viderL

— Olympia n'est pas une femme comme les autres. Je la connais bien maintenant et je la cxunprenda; elle me fait par orgueil,, par honneur; si elle aprâ la résolution de se soustraire à mes yeux, elle la tiendra et je ne la verrai plus. »

Peu s'en fallut que Rodolphe, n'éclatât en sanglote en prononçant ces paroles désolées. La présence d? un étranger put seule le contenir un peu;, mais il était au désespoir*

« Eh quoi ! se disait-il, n'ai-je entrevu l'Eden que pour en être à jamais exilé, pour le regretter toujours? »

Galéotto finit cependant par lui remonter le moral , moins, il est vrai, par ses comparaisons et ses citations latines qu'en lui promettant de faire chercher Olympia dans tous les coins de Rome. <

« Puisque nous l'avons trouvée une première fois, disaitil, et cet argument était de nature à faire impression sur le jeune amoureux, nous la trouverons bien une seconde, ; dussé-je mettre en campagne tous les espions de la police et le gouverneur de Rome en personne. Qui sait, d'ailleurs, si elle ne sera pas la première à donner de ses nouvelles à Votre Altesse? Avec les femmes, il ne faut jurer de rien. »

Je n'ai pas besoin d'ajouter que ce fut là pour lui un excellent prétexte pour extorquer au prince l'argent soidisant nécessaire à des recherches dont il fallait naturellement payer les agents. Nouveaux emprunts, nouvelles lettres de change et nouvelles visites de Galéotto aux usuriers du Ghetto. Une fois lancé dans cette voie ruineuse, on ne s'arrête plus. Mais la question d'argent, qui était là première pour GaTéotto, était fort secondaire pour le prince et presque indifférente à ses yeux : il serait assez riche plus tard pour payer les folies de sa jeunesse.

En quittant le pauvre jeune homme qu'il torturait à plaisir, Galéotto s'en alla fort tranquillement dîner k la Trattoria de Lépri, via dei Gondotti ; après quoi il vint faire sa digestion au café Ruspoli, situé en face de cette rue, au milieu du Corso. A peine était-il attablé devant sa tasse de café, qu'un nain connu de tout Rome pour être attaché au service dudit café, s'approcha de lui sur un signe.

« Me voici, signor Galéotto, me voici ! Qu'y a-t-il de bon pour votre service ?

— Approche-toi, Bayoque, et parle bas. H n'est pas nécessaire que tout le café nous entende.

— Ho capito, Signor! »

Le nain vint se placer entre les genoux de l'antiquaire ;

et comme sa grosse vilaine tête les dépassait à peine, car il n'avait que deux pieds de haut, Galéotto se pencha sur lui et lui parla bas quelque temps à l'oreille.

« Signor, ho capitof répéta Bayoque. Votre Excellence sera contente. Qui paye bien, mérite d'être bien servi ; et je sais que vous ne lésinez pas. Il y a toujours à gagner avec vous; vous êtes une de mes meilleures pratiques.

— Tiens, voici d'abord un scudo pour t'ouvrir les yeux, et un autre pour te fermer la bouche. Ce qui veut dire, en bon italien : clairvoyance et discrétion.

— Jamais le son de l'italienne m'a paru si doux, répondit le nain, en faisant résonner les deux écus dans sa main. En parlant cette langue a Bayoque, on obtient de Bayoque tout ce qu'on veut. Si j'ai les jambes courtes, j'ai la vue longue, et j'aurai pour vous plaire la langue comme les jambes.

— Va bene! tu recevras de moi tes instructions jour par jour. N'oublie pas surtout que tu es censé, quoi qu'il arrive et n'importe où que ce soit, ne pas me connaître, ne m'avoir jamais vu.

— Oh ! quant à cela, signor Galéotto, vous me faites injure : ce que vous me recommandez là est TA, B, G, -du métier, et Bayoque n'est pas né d'hier. »

Rodolphe fut si abattu, si découragé pendant les premiers jours, qu'il fermait obstinément l'oreille à tous les motifs d'espérance que Galéotto lui énumérait complaisamment. S'il n'avait pu consentir à perdre Olympia alors qu'elle n'était encore pour lui qu'un rêve, comment s'y serait-il résigné maintenant qu'elle était une réalité? Quoi ! il se savait aimé d'elle ; il l'avait serrée dans ses bras ; leurs mains, leurs lèvres s'étaient pressées ; et c'est le lendemain d'un si grand bonheur, la veille d'un plus grand peut-être, c'est après avoir reçu de si doux gages, qu'il faudrait la perdre ! ... Il se refusait a croire à une telle ironie du destin. Jugeant Olympia par lui-même, il se disait qu'après tout elle l'aimait et ne pourrait, par conséquent, pas plus vivre

126 LES AMOUBS D'ITALIE

loin de lui qu'il ne pouvait, lui, vivre loin d'elle» Sa dignité l'avait fait fuir, l'amour la ramènerait. Mais L'amour ne la ramenait pas, et les jours se passaient dans le vide et fa» les larmes. Poursuivi d'exâvraiuts souvenirs, le cœur plein d'une divine image, il était plus que jamais sera» L'empâre absolu d'une idée fixe, et ne se posait plus qu'une altaïfefetive : la retrouver ou mourir.

Un soir qu'il se promenait sur la place du Peuple avec son gouverneur et l'inévitable Gaiéotto, un nain passa. et repassa plusieurs fois près de lui avec l'intention manifeste d'attirer son attention. Sa petite taille: aurait, suffi pour le faire remarquer. Galéotto dit à Rodolphe en se penchant a son oreille :

c J'ai un pressentiment. Il est visible que. ce? naim a quelque chose à dire* a Votre Altesse. Je vais éloigner un instant M. votre gouverneur. Profitez-en. »

À peine le gouverneur avait-il le do& tourné, que Bayoque , vous avez déjà deviné que c'était lui , s'approcha, de Rodolphe et lui glissa un billet dans la nxainuEhiIe. touchant seulement, son cœur lui dit qu'il étaitd'QlyinpML.

« Qui te- l'a remis? demanda- 1 -il au messager mystérieux.

— Une femme-

— Dans la rue..

— Mais cette femme, où demeure-t-elkr?

— Elle ne m'a point, donné d'adresse, et il n'y a pas» <fe réponse. *

Au portrait qu'en fit Le nain, Rodolphe reconnut Sound»»

Le billet d'Olympia était ainsi conçu :

* Je vous fuis parce que je vous aime. J'ai eu un accès de délire; j.'ai rêvé; mais, en ma réveillant, j'ai compris que je ne pouvais être a vous.. Ne cherchez pa& à me vcùr» vous ne ma trouveriez point. Pardonne-moi, Rodolphe» é* te faire souffrir; je souffre plus que toi. Adieu! Oublie pour jamais la pauvre Olympia. »

UNE SÉDUCTION. ffl

Le prince fat soulage d'un poids émorme; sa pins grande crainte avait été qu'Olympia n'eût quitté Rome ; elle y était restée mf il était donc impossible qu'on ne découvrît pas sa retraite. L'espérance, rentra dans son cœur.

« Altesse, lui dit Galéotto, j'ai été prophète. Je irons at prédit qu'elle serait, la première à. vous donuer de ses nouvelles} et elle I!a£ait comme je l'ai dit. »

Cette observation, vulgaire déplut à Rodolphe- comme une offense à Olympia, et m. manque die respect à luimême. Son cœur jeune avait toutes les délicatesses, toutes les pudeurs de l'amour. H ne répondit rien, à Galéotto* et l'évita tout le resta du jpur;, il évita tout Immonde, poœr relire, pour baiser mille, fois ce billet chérL

La scène de la place du Peuple se renouvela quelques jours après place Colonne; le nain lui renaît un secoad billet,, puis un troisième encore à la sortie du théâtre àjgçntina. Tous les deux n'étaient que la répétition du premier. L'amour fait-il autre chose que de chanter kt même air sur toutes les gammes? Mais les expressions eu étaient de plus en plus tendres, et l'idée qui revenait toujours» c'est cra'eUer ne k fuyait que parce qu'elle ne pouvait être à lui.

c Franchement, lui dit un jour Galéotto; la. signera; Olympia n'a pas si tort. À sa place „ tout le monde agirait comme elle. Sa position vis-à-vis de Votre Altesse? est tout à fait fausse ; elle est de trop bonne maison pour être votre] maîtresse, et vous êtes placé trop haut dams la hiérarchie sociale pour en faire votre femme.

— Je le voudrais que je ne le pourrais même pas, puisqu'il vous a été jusqu'à présent impossible de la découvrir. Galéotto, ajouta-t-il d'une voix profondément triste» je vois bien, malgré tout ce que vous pouvez, me dire, qu'elle est perdue pour moi, perdue pour toujours. Je n'y survivrai pas. Oh! ce n'est pas. ce qui. m'effraye : j'aime mieux mourir que de vivre plus longtemps ainsi. Je ne vis eacore2 si du moins c'est là vivre, que parce qu'il me reste

malgré tout au fond du cœur un dernier rayon d'espérance; le jour où il s'éteindra... »

Il n'acheva pas sa phrase, mais son air sombre en disait plus que toutes ses paroles. Il roulait évidemment dans son esprit un projet sinistre.

« J'étais loin de croire que Votre Altesse prît la chose si tragiquement, et je n'ai pas de eonseils à lui donner; mais enfin, de deux maux il faut choisir le moindre, et puisque vous en êtes là, folie pour folie, mieux vaudrait le mariage que la mort.

— Eh! qui vous dit, Galéotto, que je n'y ai pas déjà songé? On crierait à la mésalliance. Que m'importe? Il n'y a pas de mésalliance avec une femme comme Olympia. Sa beauté et la noblesse de ses sentiments rélèvent à la hauteur de tout ce qu'il y a de plus grand. Et fût-ce d'ailleurs une mésalliance, serais-je le premier prince qui se fût marié pour lui-même, en dehors des froids calculs de la politique? Fautai, parce que je suis né prince, que je sois éternellement malheureux? S'il en était ainsi, je maudirais mon rang et j'abdiquerais tout de suite ma principauté. J'entends vivre pour moi, non pour les autres. J'ai horreur de la cour, et la représentation m'ennuie. Écoutez-moi bien, Galéotto, car je parle sérieusement, et je vous fais lire en ce moment au fond de mon cœur : je prends le ciel k témoin que si quelqu'un venait me dire ici même, à l'instant : Vous retrouverez Olympia ce soir, à la condition de l'épouser demain, demain elle serait ma femme, et ma mère me le pardonnerait, car il est certain que si Olympia est perdue pour moi, je suis du même coup perdu pour ma mère. Elle dira comme vous, Galéotto : mieux vaut encore un fils marié qu'un fils mort.

— Je ne me permettrai d'approuver ni de blâmer Votre

Altesse ; ce sont de ces questions sur lesquelles un homme

comme moi n'a pas d'opinion, ou, s'il en a une, le respect

doit lui fermer la bouche.

. — Le respect! le respect! Il s'agit bien de respect dans

une question de vie ou de mort. Aussi bien, qu'on me blâme ou qu'on m'approuve, mon parti est pris, et rien ne . peut changer ma résolution. C'est un vœu que j'ai fait à Dieu, et je n'y saurais manquer sans commettre un sacrilège. Qu'il me fasse seulement retrouver Olympia, et vous verrez si je ne fais pas ce que j'ai dit. »

Galéotto ne répliqua point. Si près du but, il craignait qu'un mot imprudent ou mal interprété ne l'en éloignât. Le silence., qui ne compromet rien et qui réserve tout, lui paraissait, en ce moment, le parti le plus sûr.

Olympia avait en effet quitté la rue Saint-Isidore, vous avez deviné, par ce qui précède, dans quelle intention machiavélique. Pour se cacher, elle n'avait fait que retourner à son modeste logement de la place Navone, où le prince n irait certainement pas la chercher. Galéotto la voyait tous les jours, et ils combinaient ensemble leurs machinations. Après la conversation qu'il venait d'avoir avec Rodolphe, il ne manqua pas d'aller chez elle. Il la trouva, chose inouïe! entourée non de chiffons, mais de livres.

« Quel est ce caprice? lui demanda-t-il en entrant. Voulez-vous devenir savante, pour improviser comme Corinne au Capitole?

— J'apprends l'allemand pour tenir ma cour en Allemagne quand je serai princesse.

-^•Dépêchez-vous donc pour me l'enseigner; le moment approche où nous en aurons besoin tous les deux.

— A quand la signature du contrat?

— Plus tôt que vous ne le pensez et que je ne l'espérais moi-même. Votre disparition d'abord, puis vos lettres ont fait inerveille.

— Il ne veut donc plus partir?

— Il y a longtemps qu'il n'y pense plus. Vous lui avez si bien insinué, si bien inculqué notre idée, qu'il se l'est appropriée comme sienne ; elle lui a passé dans le sang et jusque dans la moelle des os. Pour vous épouser, il ne demande plus qu'à vous revoir.

— La condition n'est pats absolument déraisonnable, tant .mariage suppose naturellement une mariée. Il était temps; tout cela commence à m'-ennuyer; claquemurée ici ton* le jour, de peur, si je bots, de rencontrer mon époux, ân'y m plus pour moi ni promenade, m théâtre, ni Corso. Ma vie est celle d'une novice qui prélude par la retraite à la prise du voile....

— De mariée, et ce voile-là vaut Ken quelqaes semaines de noviciat. L'autre, qui est loin d'être aussi agréable à porter, en exige un bien plus long.

— Ainsi vous dites que je vais devenir princesse?

. —Je le dis et je le répète. Mais, au uom du ciel, belle Olympia, pas d'imprudence. Plus on approche dû port et plus on doit naviguer avec précaution. Il y a toujours près du rivage des écueils cachés ou l'on se brise souvent en abordant. Vous savez notre proverbe italien: C'est dans la queue qu'est le Tenin; ce qui veut dire qu'en toute chose la fin est ce qu'il y a de plus difficile.

— L'homélie est fort belle et vous la débite* comme un frère prêcheur de la Sainte-Trinité-des-Étrangers, où l'on fiait entendre le sermon chaque année, à grands coups de gaule, à mes très-chers frères en Israël. Mais, fc propos d'Israël, m'avez-voms trouvé un nom? Pour se marier, j'imagine qu'il en faut un; 3e dis un nom présentable. Demoiselle Zébédée, née au Ghetto, de sieur Zébédée et

de dame Savez-vous le nom de ma mère? Moi, je ne

l'ai jamais su : elle n'en avait peut-être pas... bref, tout cek ne vaudrait rien pour la «circonstance.

— ©aléotto pense à tout. Considérant que les nobles enfants du Ghetto, vos honorables coreligionnaires, n'ont pas plus d'état civil que les chiens de la rue, j'ai songé à vous en procurer un.

— Fabriquer, voulez-vous dire !

— PaSjjde ces plaisanteries-là, je vous prie; elles mènent trop directement à Civita-Vecchia. Je fais les choses régulièrement, et je ne joue jamais avec la cour d'assises.

UNE SÈOTCTION.* 131

— ï&ftfm, Je suis pourvue d'un ëtat civïl, comme vous appelés cela. J'en sais ravie. C'est tout ce- que je voulais savoir.

— Vots en avez un de toutes pièces et un véritable, tiré des «i»diives <de fUmini.

—Patrie de k iVanoesca. Faime assez Si ravoir pour compatriote, sauf pourtant à ne pas me laisser tuer comme efle.

— Vous êtes H&me âe sa f amffle .

— Envëritél

— Vous desoendez par les femmes <ie FiBustre maison Mafoteâta qui a régné -en Romagne .

— Je suis enchantée fie l'«ppi*en<ke ; Oaléotto, mon cher, vous fartes très-bien les choses. Mais que dira l'illustre maison des Zébédée en apprenant que je la renie ainsi?

— J'espère irien qu'elle ne l'apprendra jamais. La prudence exige k cet -égard la plus grande réserve. Non-seulewmR vous aveu une patrie, un nom, et un fort beau, ma foM tous avez de plus une famille, pauvre, il est vrai, w&k honnête*: k révolution, qui a bon dos, Ta ruinée comme tant tPautres. Ajoutez & tous ces avantages l'honneur d'il blason, «des armoiries de l>on alei, en un mot, une généalogie irréprochable.

— Excuses au peu.

— Ce dernier article n'est pas le plus cher. Les gënéatagîéfe sont pour mn au temps qui court. En un mot, belle Qtympk, la substitution est complète et sans aucun danger. Vous savez déjà que vous êtes orpheline et que les respectables arateuns «de vos joues sont décédés tous les deux que vous $tiez encore an bercea*. On produira au besoin leurs «actes mortuaires dûment légalisés. Barn' ! ce n'est pas une petite afiaire que de faire de la nfle du juif Zébédée une altesse sérénissime. Tenez, Olympia, quand je songe que j'ai osé concevoir une pareille entreprise, et que j'en Tiens a bout, 3 me prend envie de m'<éîever à moimême une statue au Gapitole.

— Attendez un peu ; je vous en élèverai une dans mes Etats, et nous vous nommons dores et déjà commandeur de tous nos ordres.

— Trêve de folies. Je compte, ma belle enfant, sur des témoignages plus solides de votre reconnaissance, et nous ferons, à cet égard, nos petits arrangements. Mais pensons à vous avant toutes choses : mes intérêts ne marchent qu'en seconde ligne. Et d'abord vous allez écrire au prince un quatrième billet que je vais vous dicter ou plutôt vous inspirer; car "une fois pénétrée d'un sujet, vous écrivez mieux que personne. Je remettrai ce billet à Bayoque, qui, cette fois, aura l'ordre d'attendre une réponse. Écoutezmoi et comprenez-moi bien. Il faut battre le fer quand il est chaud, et le moment . est venu de frapper le coup décisif. »

Olympia exécuta docilement ce que Galéotto lui recommandait et se conforma de point en point à ses instructions. Leurs intérêts étaient liés si étroitement dans cette ignoble trame, qu'ils ne faisaient qu'un, sauf à se diviser après le succès, comme cela arrive presque toujours entre pareilles gens. Cette fois ce fut dans la partie la plus déserte du Forum que Bayoque remit au prince le quatrième billet d'Olympia.

« Demain à pareille heure, dit-il, je viendrai prendre ici la réponée de Votre Altesse. »

Ce dernier billet n'était que la répétition des trois premiers ; mais après les expressions de la plus vive tendresse, Olympia ajoutait que le chagrin lui faisait prendre une résolution désespérée ; elle quittait Rome pour s'aller ensevelir à jamais dans sa province. « Puisse -je ! disait-elle en terminant, ah ! puisse- je avoir la force de partir sans vous revoir ! Mais du moins, ô mon bien-aimé Rodolphe! j'attends de toi cette fois un mot d'amour; tu ne me refuseras pas cette dernière consolation ; j'emporterai ta lettre dans mon exil, elle restera jusqu'à la mort comme une relique adorée sur ce cœur qui est à toi. Ah ! si j'osais tout

te dire !... Mais non, il faut savoir accomplir sa destinée.... Adieu ! adieu ! adieu pour toujours ! Je suis plus malheureuse que toi. »

Ces dernières phrases étaient ambiguës et jetèrent l'alarme au cœur de Rodolphe, car elles semblaient cacher un mystère. Qu'est-ce qu'elle n'osait pas lui dire? Quelle destinée parlait-elle d'accomplir? H fit part de ses inquiétudes à Galéotto, qui lui répondit :

« Votre Altesse n'apprendra rien par correspondance. La parole écrite ne dit que ce qu'elle veut dire ; tandis que la parole parlée dit souvent ce qu'elle veut taire. Il faut absolument obtenir une entrevue, dût-elle être la dernière. Puisque la signora Olympia demande une réponse, c'est le nain sans aucun doute qui la lui portera. Je le suivrai de loin sans qu'il s'en aperçoive, et si je ne vous apporte pas du nouveau demain soir, je veux ne pas m'appeler Galéotto. »

Il y avait, dans tous les conseils de ce drôle, un bon sens pratique et une sûreté de coup d'oeil qui certes lui étaient bien faciles, puisqu'il voyait les deux jeux, mais qui n'en faisaient pas moins toujours impression sur Rodolphe, quelque choqué qu'il fût souvent d'ailleurs de sa façon vulgaire d'envisager les affaires de cœur. Il répondit à Olympia une lettre d'amoureux dont je vous fais grâce, parée que je ne l'ai point lue, et sollicita un rendez- vous avec tant d'instance , des paroles si passionnées , qu'elles liraient attendri un cœur de granit.

Il remit lui-même sa lettre au nain, dont il ne put tirer, même à prix d'or, d'autres renseignements que ceux qu'il avait obtenus la première fois. Sa leçon était bien faite par Galéotto; il la récitait fidèlement ; et d'ailleurs, il n'en savait pas plus qu'il n'en disait. Sounta lui remettait les lettres d'Olympia dans la rue, il remit à Sounta dans la rue la réponse de Rodolphe. Il n'en savait pas davantage.

Galéotto avait promis k Rodolphe de suivre Rayoque, de

découvrir par ce moyen la retraite d'Olympia et de lui apporter des nouvelles le soir même. Vous comprenez qu'il n'eut pas de peine à tenir la parole qu'il avait donnée.

« J'ai trouvé ! j'ai trouvé î lui dit-Û le soir, comme Archimède courant en chemise à travers les rues de Syra-

— Vous l'avez vue f

—Pas elle , mais Sountà. Je l'ai fait causer , et j'ai le mot de l'énigme.

— Quelle énigme?

— Je veux dire que j'ai l'explication de ce qui a paru louche à bon droit à Votre Altesse dans le dernier billet de la signora Olympia.

— Qu'avez-vous appris? Parlez vite.

— Voici. Sounta m'a dit que sa maîtresse avait, grâce à Votre Altesse, gagné son procès. Nous le savions déjà; mais ce que nous ne savions pas , c'est qu'en gagnant elle a perdu. La somme qu'on lui disputait , et qui constitue toute sa fortune, lui a été léguée par un vieil original d'onde, sous la condition expresse qu'elle épouserait un cousin de sa province, neveu aussi dudit oncle qui , faisant ainsi d'une pierre deux coups, a trouvé le moyen d'avantager la nièce sans déshériter le neveu. C'est cette disposition du testament qu'on avait attaquée ; mais la Rota l'a confirmée et a remis la signora Olympia en possession de l'héritage , à charge par elle de se conformer aux intentions du testateur.

— Ainsi, Galéotto, j'ai sollicité pour un rival !

— Vous n'avez point de rival , c'est Votre Altesse seule qui est aimée.

~Mais c'est lui qu'on épousera.

— Voilà le nœud de la difficulté. En bonne conscience, que voulez-vous que fasse cette pauvre femme? Si elle n'épouse pas, elle est ruinée, mais ruinée au point de perdre son dernier morceau de pain ; si elle épouse....

— Taisez- vous, Galéotto, taisez- vous, de grâce, je ne

peux ni ne veux envisager cette perspective; non, pas même comme une hypothèse.

— Ma maîtresse, a ajouté Sounta, est décidée à. quitter Home ; nous allons partir pour la Romagne»

— Elle va donc l'épouser ?. ..

— Elle va du moins entrer en arrangement avec lui.

— Elle l'épousera, Galéotto, il n'y a pas d'autre arrangement possible 1 II serait bien fou de ne pas user de son droit ; à sa place je n'y manquerais pas. Oui, vous avez raison, Olympia ne peut faire autrement, et, la situation étant donnée, un hobereau de province va s'approprier tranquillement un trésor qui m'appartient et que je n'aurai pu ni su retenir , tout prince que je suis. C'est une honte ; je suis un lâche, le plus lâche des hommes si je le souffre. »

Rodolphe se promenait a grands pas d'un bout à l'autre de sa chambre dans une agitation fiévreuse. Des bouffées de sang lui montaient au visage , et ces rougeurs subites faisaient place l'instant d'après a une pâleur excessive. Un combat terrible se passait en lui. Il roulait dans sa tête un projet extrême, une résolution désespérée.

c Galéotto, reprit-il brusquement après un long silence, vous êtes un homme de bon conseil et vous entendez les affaires. J'ai besoin de votre aide en cette circonstance où ma destinée et le bonheur de toute mon existence sont en jeu.

—Je suis dévoué à Votre Altesse, à la vie et à la mort.

— Olympia ne partira pas.

— Mais alors comment vivra-t-elle?

— Gomme une princesse. Olympia sera ma femme ; elle l'est dès à présent.

— Mais vos parents, pensez -vous obtenir leur consentement?

— Eh! qui vous dit qu'on le leur demandera? Je sais trop bien qu'ils me le refuseraient. Lorsque la chose sera faite, ils l'accepteront comme un fait accompli.

—Quant à cela, monseigneur, je ne peux pas dire que vous ayez tort : l'irrévocable désarme toutes les résistances. Il faut bien se résigner, malgré qu'on en ait, a ce qu'on ne peut plus empêcher.

— Je suis majeur depuis deux jours, et ma signature est valable. Outre le patrimoine considérable qui me reviendra dans la suite, j'ai une fortune à moi, une dotation suffisante pour vivre grandement partout, et pour dédommager Olympia du sacrifice de la fortune qu'elle perdra pour moi. Car j'entends et prétends, vous le comprenez bien, qu'elle l'abandonne tout entière a ce provincial. Vous m'amènerez un notaire. *

— Votre Altesse a-t-elle bien réfléchi à toutes les conséquences d'un pareil mariage?

— Si bien réfléchi, que si vous voulez rester mon ami, vous ne tenterez pas même de m'en dissuader.

— Mais, en assistant seul Votre Altesse dans une si grave affaire, j'assume sur moi une terrible responsabilité, et vos augustes parents seraient en droit de m'en faire un crime. Si vous mettiez dans vos intérêts M. votre gouverneur?... voulez-vous que je le sonde?

■ — Gardez- vous-en bien! Il partage tous les préjugés de ma famille ; s'il se doutait de la moindre chose , il ferait certainement un éclat qui pourrait tout perdre. Heureusement qu'il est plus savant que clairvoyant.

— En effet , la clairvoyance n'est pas sa qualité dominante. Est-ce un bonheur ou un malheur pour Votre Altesse ? C'est là un problème qu'il ne m'appartient pas de résoudre.

— C'est un bonheur, Galéotto; il n'en est qu'un seul pour moi sur la terre : posséder à tout prix et pour toujours Olympia. »

Le prince était si pressé d'en finir , qu'il aurait voulu que tout se conclût à l'instant même, comme par un coup de baguette. Mais, bien qu'aussi pressé que lui, Galéotto tempéra son impatience : c'était un homme d'affaires con-

sommé ; or, celle-ci valait la peine qu'on la traitât mûrement et qu'on n'omît aucune formalité. D se chargea de tout, et voici ce qui fut convenu :

D'abord et avant tout il se fit remettre , pour subvenir aux premières dépenses , une grosse somme en lettres de change qui firent toutes le voyage du Ghetto; il fut ensuite décidé que le mariage , une fois contracté , serait tenu secret jusqu'à nouvel ordre. Gomme Rodolphe ne pouvait rien faire à son hôtel à cause de son gouverneur , il prit pour son compte la maison de la rue Saint-Isidore , telle qu'Olympia l'avait quittée , et c'est là que toutes choses lurent réglées.

Un notaire de la connaissance de Galéotto dressa le contrat de mariage, un contrat vraiment princier ; non-seulement il assurait à la future un riche douaire, mais, de plus, il stipulait en sa faveur, sa vie durant, des avantages considérables. Et comme Galéotto était homme de précaution, qu'il prévoyait dans l'avenir des causes possibles de nullité, tous les avantages pécuniaires stipulés au profit d'Olympia et son douaire même étaient réalisés immédiatement en lettres de change souscrites par le prince à Tordre de Galéotto , qui devait en rester dépositaire jusqu'à l'échéance. Voilà un dépositaire bien fidèle et bien consciencieux!

Il est superflu d'ajouter qu'un autre contrat, celui-là sous seing privé et secret, avait été déjà passé clandestinement, place Navone , entre les deux complices. Je n'en ai pas lu les clauses, mais il est au moins probable que la part du lion, quant à l'argent, n'était pas pour Olympia. « Je la tiendrai bien toujours, se disait l'artificieux entremetteur, après comme avant le mariage, puisque j'ai son secret; c'est égal il n'en est pas moins prudent de prendre ses précautions d'avance. » On peut croire qu'il les avait bien prises. L'amour du prince , habilement exploité par ce conseiller perfide, faisait si grandement les choses, qu'il y en avait pour tout le monde.

Il y en eut même pour les époux Zébédée. Galéotto se donna bien garde de les mettre dans la confidence : il n'y mit personne ; il se contenta de leur dire qu'Olympia avait fait sa position, qu'elle allait faire un voyage, qu'elle était heureuse ; on sait quel sens a ce mot dans ce milieulà. Il appuya ces bonnes nouvelles d'une somme qui leur donna beaucoup d'autorité aux yeux de ce couple immonde, et qui, jointe à tout l'argent qu'ils avaient déjà palpé en pierres fines, en espèces, en escomptes, ne laissait pas de constituer un fort joli bénéfice. Leur fille d'ailleurs n'en resterait pas là; pourvu qu'ils l'oubliassent,, qu'ils la tinssent pour perdue, pour morte, ils recevraient fréquemment des marques de sa munificence.

Tout cela est ignoble, et je vous demande pardon d'entrer dans de si bas détails ; mais je n'invente rien , et ne suis qu'un simple chroniqueur : je vous raconte les choses comme elles se sont passées, comme elles se passent tous les jours dans les bas-fonds de la société : ce n'est pas ma faute si la réalité n'est pas plus belle.

De même que Galéotto avait dans sa manche un notaire, il avait aussi un prêtre, et ce n'est à coup sûr une recommandation ni pour le gardien des minutes ni pour le gardien des âmes. Je m'empresse pourtant d'ajouter pour leur justification que tous les deux étaient trompés et que, sur la foi de Galéotto, ils prenaient Olympia pour une véritable orpheline de Bimini et une bonne catholique. Quant à ce dernier point, le tuteur avait fait la leçon à sa digne pupille et lui avait fait apprendre par cœur le Pater et Y Ave; en un mot, tout ce qu'elle aurait à dire et faire durant la cérémonie. Fausses prières, fausse confession, fausse communion, faux serment, la fille de Zébédée était prête à tout pour devenir princesse. Voilà, convenez-en, une , étrange catéchumène et une abominable profanation! !

Quand les conventions matérielles du mariage furent conclues, signées et dûment paraphées par le tabellion, le prêtre en question consentit à le célébrer; il poussa la com-

plaisance jusqu'à faire la cérémonie dans la maison de la rue Saint-Isidore, où le hasard voulut qu'il se trouva une chapelle. Quand je dis hasard, je me trompe : cette circonstance était due à la prévoyance toujours éveillée de Galéotto, qui n'avait même choisi la maison que pour cela. Il faut rendre à César ce qui appartient à César. Pour expliquer le mystère de cette union clandestine , Galéotto avait eu soin de faire au prêtre, vieux bonhomme un peu crédule, un roman d'ailleurs fort bien conçu et que la présence d'un prince étranger rendait vraisemblable.

Quand tout fut près, on convint.que Rodolphe prétexterait un petit voyage dans les montagnes de la Sabine; or, son gouverneur n'était pas ingambe ; il aimait ses aises et préférait visiter tranquillement les antiquités de Home dans une bonne calèche , que d'aller courir à cheval , et souvent à pied, les vieilles cités des Éques et des Herniques ; il fit donc à son élève quelques objections prévues et visiblement intéressées; l'élève insista, et Galéotto les mit d'accord en offrant d'accompagner Rodolphe dans sou voyage ; son. offre fut agréée.

Cette comédie préliminaire , qui était comme la petite pièce avant la grande, avait été parfaitement jouée , et le dénouement fut tel qu'on l'avait espéré. Au jour fixé, Rodolphe partit avec sou nouveau Mentor; le gouverneur les accompagna jusqu'à Tivoli. La nuit même ils revinrent à Rome en catimini, et s'enfermèrent pour huit jours dans la maison de la rue Saint-Isidore.

Olympia était censée ignorer tout ce qui se passait, tout ce qui se préparait, tout ce qui se faisait pour elle : le prince voulait lui en donner la surprise ; elle était pendant ce temps engagée , toujours par l'intermédiaire du nain , dans une correspondance tendre et active avec Rodolphe. Vaincue ou feignant de l'être par ses supplications, elle avait enfin consenti h lui accorder le rendez-vous qu'il implorait ; mais elle ne voulait le voir qu'accompagnée de sa carriériste Sounta et en plein air, soit à la villa Borghèse

ou à la villa Pamphile, soit dans toute autre villa fréquentée. Elle redoutait pour elle la solitude, le tête-à-tête, et préférait, disait-elle , éviter un danger qu'elle connaissait trop que de s'exposer à une seconde faiblesse. Rodolphe, de son côté, la suppliait de revenir habiter sa maison de la rue Saint-Isidore.

Cette négociation avait motivé .plusieurs lettres de part et d'autre, et duré plusieurs jours pendant lesquels Bayoque avait exercé ses petites jambes et rempli ses grandes poches. C'est précisément durant ce temps-là que le contrat se dressait , que le prêtre promettait son ministère , que tout, en un mot, se disposait pour la cérémonie nuptiale.

Lorsque Olympia apprit par Galéottô que tout était prêt, elle écrivit à Rodolphe une dernière lettre où, se plaçant sous la sauvegarde de sa générosité, de son honneur, et se reprochant de ne pouvoir lui rien refuser, elle accordait enfin sa demande et promettait de retourner à un jour fixé dans son ancienne maison; or, ce jour était précisément celui où Rodolphe s'y était venu renfermer lui-même dès l'aube à son retour de Tivoli. Personne ne calculait plus juste que l'honnête signor Galéottô.

Vous croyez peut-être qu'au moment de consommer une si épouvantable trahison, il eut un regret, un remords? Vous lui faites en vérité trop d'honneur. C'est bien mal connaître ces sortes de gens que de les croire susceptibles d'un retour sur eux-mêmes. Le sens moral est tellement oblitéré chez eux, qu'ils n'ont plus même, je ne dis pas la connaissance, mais l'instinct du bien et du mal. Galéottô était de l'école de Figaro ; mais, comme tous les disciples, il avait fort exagéré la doctrine du maître, et l'avait poussée, en logicien rigoureux, jusqu'à ses conséquences extrêmes. Partant de ce principe que les pauvres doivent vivre des riches et les petits des grands, il le mettait sans scrupule en pratique en toute occasion.

Et puis il était sophiste ; tranquille dans son infamie, il

trouvait des arguments pour la justifier à ses propres yeux ; les actions les plus basses avaient toutes leur raison d'être. « Je fais le bonheur de cette pauvre Olympia, se disait-il à lui-même ; et quel mal fais-je au prince? Je lui donne pour femme la plus belle fille de Rome; le voilà bien à plaindre ! Ses mœurs, à la vérité, ne sont pas sévères; mais un peu plus, un peu moins, c'est l'histoire de toutes les femmes. Les plus haut placées ne sont pas — l'histoire le prouve — les plus irréprochables : témoins Messaline et Catherine II, qui toutes deux, quoique impératrices, ne furent pas précisément des modèles de fidélité conjugale. Pour ce qui est de sa religion, elle n'en a aucune ; quoique née au Ghetto, elle n'est pas plus juive que chrétienne , pas plus chrétienne que juive. La foi peut lui venir. C'est l'affaire de son confesseur, si elle en prend un; ce n'est pas la mienne. Quant au reste, ce sont des bagatelles, c'est de l'habileté ; vouloir la fin sans les moyens, c'est agir en niais, et la niaiserie est le dernier degré où puisse tomber un homme. »

On comprend que raisonnant si bien ses vices.... que dis-je ?... ses crîmes, il les commît en toute sûreté de conscience. C'était d'ailleurs une bonne tête , un esprit audacieux, et c'est vraiment dommage qu'il eût appliqué au mal des facultés qui , bien dirigées , auraient fait de lui , sans nul doute, un homme remarquable à plus d'un titre.

Nous avons laissé Rodolphe dans la maison de Saint- Isidore ; il est temps de revenir à lui.

Arrivé au point du jour, il avait tout disposé pendant la matinée pour recevoir dignement Olympia, laquelle ne devait venir qu'à une heure de l'après-midi. Les présents de noce étaient prêts et ils étaient magnifiques : diamants, bijoux, dentelles, rien n'y manquait. H y avait des fleurs partout ; la maison tout entière était en fête. Il ne manquait plus au temple que la divinité. A midi, tout le monde, c'est-à-dire trois personnes, Rodolphe, Galéotto et le notaire , étaient réunis dans le salon, où les cadeaux et les parures étaient étalés sur les tables et sur les sièges.

Le prêtre devait se rendre à la chapelle directement, et seulement pour la célébration du mariage, fixée k deux heures.

Le silence régnait dans le salon ; on n'y échangeait pas une parole. Le notaire, assis devant une petite table où setrouvait tout ce qu'il fallait pour écrire, lisait et relisait son acte avec attention; Galéotto mettait tout en ordre. Rodolphe , plongé dans un fauteuil , attendait l'heure et rêvait profondément. H allait accomplir l'acte le plus important de sa vie, et il l'accomplissait seul, sans parents, sans amis, loin de sa patrie , en présence d'étrangers qui , après tout, n'étaient que des mercenaires, dans le silence et le mystère dont on environne les actions qui font rougir. N'était-ce pas là un triste sujet de méditation? Mais s'il y avait de la tristesse dans son âme, il n'y avait pas d'hésitation. Habitué jusqu'alors à une vie si régulière, si découverte, il fallait que la passion fût bien forte en lui pour le jeter ainsi du premier coup dans les voies obscures et tortueuses de la clandestinité.

H manquait tout à la fois de respect à sonpère et de confiance en sa mère : il les offensait tous les deux ; il trompait l'honnête homme qui les représentait l'un et l'autre auprès de lui, son gouverneur et son ami. Son cœur droit et sincère sentait bien lui-même que tout cela n'était pas bien, et pourtant il n'hésitait pas; il marchait à son but d'un pas résolu. « Mon père avec le temps s'apaisera, se disait-il dans son aveugle ivresse ; ma mère me pardonnera bien plus vite encore, quand elle verra mon Olympia; lorsqu'enfin, bientôt, j'espère, je pourrai la présenter comme ma femme , elle çntrera dans ma famille comme un ange de réconciliation et de paix. »

Une heure sonna; presqu'au même instant la porte de la rue s'ouvrit avec précaution et se referma doucement : c'était Olympia qui arrivait. Arraché brusquement à sa méditation silencieuse, Rodolphe s'élança au-devant d'elle et la reçut dans ses bras à la porte du salon.

« Olympia, lui dit-iî avec transport, vous veniez ici pour m'attendre, et c'est moi qui vous y attends.

— Vous ici, monseigneur! répondit-elle d'un air étonné. Pourquoi y êtes-vous? Comment y êtes-vous venu ? Que .s'est-il passé pendant mon absence ? Que signifient ces fleurs, cet air de fête répandu partout? A qui sont ces bijoux, ces parures?

— A vous , Olympia.

— Ah! monseigneur! répliqua-t-elle d'un ton de reproche, j'espérais vous avoir donné de moi une meilleure opinion !

— Vous ne comprenez donc pas ?

—Non, mais je voudrais comprendre si je suis ici chez moi ou chez vous.

. — Vous êtes chez vous toujours et vous êtes aussi chez moi.

—Pardon, monseigneur, je n'ai pas l'habitude des énigmes. Si vous vouliez me parler comme à tout le monde , peut-être qu'alors je comprendrais.

—Puisque je n'ai pas le bonheur de me faire comprendre, repartit Rodolphe en souriant et en montrant le notaire, voilà monsieur qui, sans doute, sera plus heureux que moi. »

< Le notaire , qui n'attendait que ce signal pour lire son acte, en fit la lecture d'un bout à l'autre au milieu d'un profond silence. Quand il l'eut terminée, le silence continua et il régna quelque temps encore. Olympia, clouée sur son siège, avait l'air d'une statue de marbre, tant son immobilité était profonde. Elle paraissait n'avoir rien entendu ou rien compris à ce qu'elle venait d'entendre. Rodolphe s'approcha d'elle et la prit par la main. Elle se leva comme une automate qui obéit à un ressort caché , et se laissa conduire sans résistance jusqu'à la table du notaire ; elle saisit la plume qu'il lui présenta et signa où il lui dit de signer. On l'eût prise alors pour un sujet magnétique obéissant sans conscience au magnétiseur. Tout à coup

elle poussa un profond soupir, comme si elle se fût réveillée en sursaut d'un sommeil léthargique ; elle passa sa belle main nue sur ses yeux, sur son front, et, poussant un faible cri, elle se jeta en fondant en larmes dans les bras de Rodolphe.

Gale otto, assis à l'écart, avait suivi toutes les phases de cette scène avec admiration, et il se disait dans son for intime : « Si je n'en kvais pas fait une princesse, j'en aurais fait la première comédienne de l'Europe. »

Olympia était encore dans les bras de Rodolphe, l'inondant de ses larmes et lui rendant ses baisers, lorsque deux heures sonnèrent. On descendit h la chapelle immédiatement; le prêtre, déjà revêtu de ses habits sacerdotaux, attendait les époux ; tous les deux s'agenouillèrent devant l'autel ; les deux témoins, le notaire et Galéotto, se placèrent k leurs côtés, et la cérémonie commença.

Ici, peut-être vous attendez- vous à quelque coup de théâtre. Vous espérez, sans doute, qu'au dernier moment une péripétie imprévue, sous la forme d'un ange ou d'un sbire, va confondre la trahison et sauver l'innocence ? Hélas ! rien de cela n'arriva, et le mot profond de Rossuet : « Tout succède au méchant, » reçut encore dans cette circonstance son application. Rien, absolument rien ne troubla cette cérémonie sacrilège, qui s'accomplit avec une dé-, cence , un recueillement, une onction, faits pour tromper les yeux les plus -clairvoyants. Olympia se conduisit là comme si elle eût passé sa vie dans les églises. La liturgie fut épuisée jusqu'à la dernière ligne sans qu'elle laissât paraître aucune impatience , et sa mémoire ne faillit pas vune seule fois; elle répondit à tout ce qu'il fallait répondre, et dit ses prières comme une vraie catholique; elle édifia, en un mot, le prince, le prêtre, le notaire et jusqu'à Galéotto.

Toutes les formalités furent rigoureusement remplies, tous les registres signés et paraphés sous l'œil vigilant de Galéotto, qui redoutait les nullités de forme, toujours plus

dangereuses, à Rome comirie ailleurs, que les nullités de fond. Le prêtre et le notaire se retirèrent immédiatement avec des présents magnifiques; Galéotto lui-même, au comble de ses vœux et désormais tranquille sur ce qu'il appelait son grand œuvre, eut l'attention de respecter le tête-à-tête des nouveaux mariés. H alla faire chez lui le voyage de la Sabine, comme Rodolphe le faisait rue Saint- Isidore dans les bras d'Olympia. Et voilà comme quoi la fille de Zébédée, qui s'était levée courtisane, se leva altesse sérénissime de la confédération germanique. J'ai dit.

« Mais, mon cher prince, dit la comtesse Vanda visiblement désappointée, votre histoire n'est pas finie !

— Gomment, pas finie? Le mariage n'est-il pas la fin finale de tous les romans, comme, hélas! de tous les amours? Nos deux amants sont mariés : que me demandet-on de plus ?

— A la bonne heure ; mais ce n'est pas ici un mariage ordinaire, et je veux absolument savoir de quelle manière il a tourné, s'il est resté longtemps secret, s'il a été reconnu ou cassé, déclaré officiellement ou demeuré à l'état morganatique, c'est-à-dire s'il a passé de la main gauche à la main droite.

— Oh l quant à ce dernier point, c'est une chose impossible, excepté en Russie, où nos souverains sont libres, témoins Pierre le Grand et bien d'autres.

— Que de choses encore je veux savoir! Qu'ont dit leà parents du prince ? Lui-même a-t-il eu les yeux dessillés? La vérité s'est-elle enfin découverte ? Cette juive Olympia s'est-elle convertie ? s'est-elle amendée , ou l'a-t-on enfermée pour le reste de ses jours dans un couvent? Et ce digne M. Galéotto, j'espère bien qu'il est aux galères.

— Oh ! pour cela, comtesse, ne vous en flattez pas, toujours en vertu du grand mot de Bossuet : « Tout succède « aux méchants. » Mais enfin vous demandez là une nouvelle histoire, et celle-là je ne la sais pas.

— ? — Il y a peut-être ici quelqu'un qui la connaît , » dit le

conseiller Holmann , en intervenant tout k coup dans le

débat.

Personne n'avait remarqué avec quelle attention profonde il avait écouté jusqu'au bout le long récit du prince Woronoff. H y avait dans son air plus que.de la curiosité; il y avait de l'intérêt» et un intérêt si vif qu'on l'aurait pu croire personnel.

* Et quel est oe quelqu'un? demanda la comtesse.

—Ce quelqu'un c'est moi. Gela vous étonne ? Apprenez que vous avez devant les yeux le gouverneur du prince Rodolphe.

—Vous, monsieur le conseiller?

«—Hélas! oui, madame la comtesse» moi-même.

—Ah! monsieur le conseiller» s'écria le prince un peu co&fus, croyez bien que si j'avais su...*

— H n'est pas nécessaire de veus excuser, prince; je vous pardonne les plaisanteries plus ou moins bonnes dont j'ai fait les frais. Ma seule vengeance sera de vous faire observer que vous avez rajeuni de plusieurs années l'histoire, bêlas! trop vraie, que vous venez de nous raconter.

—Eh quoi ! moucher prince, dit la comtesse avec malice, auriez-vous rajeuni l'histoire afin de vous rajeunir vous-même ?

—Plût à Dieu, comtesse, que je n'en eusse pas besoin!

— Voyons la suite, s'écria la comtesse , ceci devient extrêmement intéressant. Quelle rencontre! H faut monter à huit mille pieds au-dessus de la mer pour voir ces choses-là.

— Je vous répète, madame la comtesse, que l'histoire, quoique peu vraisemblable , est cependant parfaitement yraie :

Le. vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

a dit judicieusement M. Boileau Despréaux. Quant aux détails, j'en ignorais moi-même la plus grande partie, et c'est de votre bouche, mon prince, que je viens de les apprendre. Il n'y a rien de tel pour ne rien voir, que d'avoir le

nez sur les objets. Cette aventure eut lieu à Rome, en effet ; mais le prince l'a rajeunie de dix ans. J'avais quarante ans quand elle se passa; j'en ai cinquante-six aujourd'hui : comptez; c'est là une date certaine et trop certaine. J'avoue que je n'avais aucun soupçon de la vérité, et, pour appeler les choses par leur nom, j'étais entièrement dupe. Vous voyez que je ne me ménage pas moi-même et que je m'exécute sans marchander. Je prenais mon élève pour unGrancUsson et ce scélérat de Galéotto pour un galant homme. Leur soi-disant voyage dans les montagnes de la Sabine dura huit jours ; quand ils revinrent....

—Pardon si je vous interromps, monsieur le conseiller, dit la comtesse , mais il est bon de suivre les usages que nous avons établis. Quel nom donnerez-vous à cette suite ?

— Le prince a fort justement baptisé la première partie en la gommant y/ne Séduction; je nommerai la seconde l'Expiation.

— Gela promet d'être moral ; voyons vite. »

Je' vous disais donc, madame la comtesse , reprit le conseiller, que le prétendu voyage de mon élève dans les montagnes de la Sabine avait duré huit jours; quand il revint ou fut censé revenir, je le trouvai singulièrement dégourdi. De silencieux qu'il avait été jusqu'alors, même un peu taciturne, il était devenu causeur, communicatif, et sa timidité avait fait place à une assurance que je ne lui avais jamais vue. J'attribuai cette métamorphose au Voyage, et je me félicitai d'y avoir donné mon consentement. Il sortait davantage, fréquemment seul, ne quittait presque plus Galéotto et semblait préférer sa société à la mienne. Ceci me plut infiniment moins ; mais le pli était pris par ma faute./

H écrivait beaucoup sans me dire quoi ni k qui, et je crus remarquer, malgré le brevet d'esprit obtus que le prince Woronoff m'a décerné tout à l'heure, oui, madame, je remarquai que ce vilain nain Bayoque se trouvait souvent sur son passage. Une fois même, je l'aperçus lui glissant une lettre dans la main. Tous ces symptômes étaient de nature à éveiller mes soupçons; pourtant je

n'eu eus aucun, et c'est en cela que je justifie la mauvaise réputation que le prince m'a faite à vos yeux. Je connaissais cet avorton de l'espèce humaine, pour l'avoir vu servir au café Ruspoli, et je me figurai que c'était un de ces courtiers d'antiquités si communs à Rome, lesquels n'ont d'autre industrie que de tromper les étrangers en leur faisant acheter des médailles anciennes frappées de la veille, ou des tableaux de mauvais aloi.

Une circonstance qui aurait dû m' ouvrir les yeux, ne fit au contraire que me les fermer davantage :

m Monsieur, me dit un jour le prince , maintenant que je suis majeur, je voudrais avoir, non pas plus de liberté, vous m'en laissez autant que j'en puis désirer, mais plus d'argent à ma disposition.

— Je ne vous en ai jamais refasé, répondis-je, et si je continue h. tenir la bourse depuis votre majorité, c'est que votre père l'exige, qu'il m'a fait l'honneur de me confier ses pouvoirs, et que je le représente auprès de vous. Tout majeur que vous êtes, vous ne pourriez, sans son aveu, faire aucun acte essentiel ni prendre aucun engagement.

— De façon que le dernier bourgeois de vingt-et-un ans est plus libre que moi ?

— Cette loi ne vous est nullement personnelle ; elle est de droit commun pour tous les princes.

— - S'il me prenait fantaisie, par exemple, de me marier, je ne le pourrais sai^ l'autorisation expresse de l'auteur de mes jours?

• — Assurément non. Un tel mariage serait entaché d'une nullité radicale. Mais je ne sais pourquoi vous vous livrez à de si folles hypothèses. Revenons à l'objet de votre requête. Vous désirez de l'argent ; je vous en remettrai autant que vous en voudrez, sans même wus en demander l'emploi. Vous êtes un jeune homme raisonnable, et, entre nous, je soupçonne que vous méditez l'achat de quelque objet d'art, pour emporter sans doute en Allemagne

un souvenir de vos voyages. Je vous approuve; seulement prenez garde de veras faire attraper par ce méchant nain que je vois rôder autour de vous. J'ai bien remarqué son manège ; il est clair qu'il n'a d'autre intention que de vous enjôler. »

Le prince rougit et ne répliqua point. J'attribuai cette petite incartade, la première de ce genre qu'il se fût jar mais permise, aux bouffées d'indépendance assez, naturelles à un enfant émancipé de la veille. Je n'y attachai pas autrement d'importance et lui remis la somme assez farte qu'il me demanda. A quelque temps de là, j'eus la visite du banquier Torlonia, sur lequel était ma lettre de crédit

« Connaissez-vous cette signature ? » me demanda-t-il en me présentant une lettre de change.

Je restai confondu en reconnaissant la signature dé Rodolphe.

c Elle se trouvait dans une broche qu'un juif du Ghetto, connu pour faire l'usare et qui probablement avait besoin d'argent comptant, m'a présentée hier k l'escompte. Je m'empresse de vou$ la rapporter. Gomment se peut-il qu'avec le crédit que vous avez. sur ma maison et quand ma caisse vous est Ouverte, le prince ait recours à de pareils expédients? H a dû payer cet argent un prix fou. »

Je ne sus trop que répondre; mais comme je tenais à ménager la réputation de mon élève, j'imaginai, de dire au banquier qu'il f agissait sûrement de quelque tableau ou de quelque statue à acheter, que le prince en voulait faire la surprise à sa mère, et que s'il ne m'en avait point parlé, c'était probablement pour que le secret fût mieux gardé! Le banquier me crut ou ne me crut pas. Je retirai de ses mains la lettre de change en l'acquittant sur-lechamp et je fis appeler Rodolphe aussitôt.

« J'ai lieu de craindre, lui dis-je, ou que mes avertissements de l'autre jour ne soient venus trop tard , ou que vous n'en ayez tenu aucun compte.

— Pourquoi cela, monsieur ?

— Parce que vous vous endettez et que vous Torts procurez de l'argent par des moyens indignes ' de votre rang. »

Là-dessus, je lui présentai sa lettre de change. H péKt, et se troubla au point de ne pas trouver un motk répondre.

« Puisque vous étiez si pressé de jouir de votre majorité, ajoutai-je, vous pouviez, ce me semble, Tétrennër d'une façon moins vulgaire.

— Monsieur, j'ai eu tort; mais je vous supplie de ne m'en pas demander davantage; je ne pourrais, en ce moment, répondre à vos questions qus par un mensonge, et je rougirais de vous mentir en face; j'aime mieux garder le silence. »

Quoique cette réponse me plût par sa franchise, elle était loin d'être rassurante; consiiérant que j'étais le tuteur du prince, que sa famille me l'avait confié, quee, par conséquent, je répondais devant elle de toutes ses ax> tions, je commençai à prendre l'alarme sérieusement. Alors seulement j'eus quelque soupçon à l'endroit de Galéotto. Mon élève en arrivant à Rome ne savait pas même ce que c'était qu'une lettre de change, et maintenant il en souscrivait, il en négociait aux usuriers ; tout cela évidemment n'était point de son crû ; il ayait un conseil, un agent; or, ce ne pouvait être que ce scélérat dTialien.

« Je n'entends point forcer vos confidences, dis-je à Rodolphe, j'attendrai patiemment qu'il vous convienne de rompre le silence où vous vous enveloppez et de me donner la clef de tous ces mystères. Je vous connais trop pour ne pas deviner qu'en tout ceci vous n*avez point agi spontanément. Vous avez un instigateur. Je ne vous demandé pas son nom ; vous êtes trop homme d'honneur pour me le dire. Je me contente de le supposer. Mais comme j'ai des devoirs à remplir envers votre famille, envers vous, et qu'une grave responsabilité pèse sur moi, vous trouverez bon que j'en écrive à votre mère.

— N'en faites rien, de grâce! Je vous supplie de n'en rien faire, pour elle et pour moi.

— Vous montrez tant d'effroi que je veux bien vous faire cette concession. Mais l'air de Rome ne vous convenant sous aucun rapport, nous partirons dans huit jours pour retourner en Allemague.

— C'est impossible, monsieur, s'écria- t-il avec une fermeté qui ne lui était pas ordinaire, radicalement impossible. Je ne puis ni ne dois quitter Rome en ce moment. La position que vous me faites, ou plutôt que je me suis faite à moi-même, est intolérable; puisque vous m'acculez au pied du mur, j'aime mieux, quoi qu'il en puisse résulter, vous dire la vérité tout entière. Aussi bien, monsieur, y a-t-il fort longtemps que je me reproche de trahir votre confiance, car vous avez toujours été pour moi lé meilleur des maîtres.... que dis-je?le plus tendre des amis, et je vous suis attaché comme un fils. Et puis, vous venez de dire tout à l'heure un mot qui a fait impression sur moi, c'est que je;vous compromettais vis-à-vis de mes parents et que je risquais ainsi de vous perdre dans leur esprit. Je ne me consolerais jamais si vous tombiez en disgrâce auprès d'eux à cause de moi. Apprenez donc une chose que je n'auijais pas dû vous taire si longtemps.... je suis marié.... »

Gomme je n'entreprends point cette narration au point de vue de mes impressions personnelles, je ne vous dirai pas ce que j'éprourai à cette révélation foudroyante. Vous le devinez sans pqine. Je n'y crus pas d'abord; je crus du moins qu'il y /avait' de l'exagération dans l'expression dont s'était servi le prince, et qu'il ne s'agissait que d'une affaire de galanterie. C'était déjà beaucoup à mes yeux , c'était trop ; mais qu'était-ce auprès de la vérité ! H fallut bien me rendre à l'évidence après l'aveu sincère et le récit complet de tout &e qui s'était passé.

« Malheureux enfant ! m'écriai-je épouvanté, qu'avezvousfait?

— Son bonheur et le mien.

— Et ce misérable Galéotto, à qui je me fiais comme à moi-même!

— Ne lui en voulez pas, -monsieur, car il ne m'a prêté son concours qu'à son corps/défendant, et comme contraint et forcé. Il voulait absolument vous mettre dans la confidence ; c'est moi qui l'en ai détourné. Bien plus, il m'offrait de faire lui-même le voyage d'Allemagne pour implorer le consentement de mon père.

— Et vous vous flattez de l'obtenir? N'y comptez pas.

— Alors, monsieur, il faudra bien s'en passer.

—Mais ce mariage est nul. Ancun prince d'Allemagne et d'Europe ne peut se marier sans l'agrément du prince régnant.

— Mon mariage peut être nul au point de vue de la politique, mais il est valable au point de vue de la morale et devant la religion qui l'a sanctionné. La loi parvînt-elle à le rompre, l'amour le renouerait toujours. Je vous dis cela tout de suite, afin qu'on ne tente rien contre nous. Je suis décidé à ne me séparer d'Olympia à aucun prix. Elle est ma femme et elle restera ma femme, dussé-je, si Ton m'y force, m'expatrier à jamais avec elle et abdiquer ma principauté. »

Le prince était alors dans le premier quartier de la lune de miel. Tout ce que j'aurais pu dire ou rien eût été exactement la même chose ; et d'ailleurs qu'avais-je à dire? Les représentations eussent été pour le moins tardives, les récriminations inutiles : je m'abstins des unes comme des autres. Quant à l'avenir, on avait le temps, d'y songer.

Je ne savais d'ailleurs que ce que m'avait raconté Rodolphe. Lui-même ne savait rien, sinon qu'il avait épousé par amour une jeune orpheline de Bimini , née de parents honnêtes , même illustres , belle comme le jour et dont il se croyait aimé autant qu'il en était amoureux.

J'ajoute qu'il n'en sut jamais davantage , et que moi-

même je ne savais pas, il y a une heure, le premier met de tout ce que le prince Woronoff vient de nous révéler sur l'origine d'Olympia, sur sa religion, ses parents, ses antécédents, en un mot sur cette abominable intrigue ourdie si perfidement et si habilement conduite par ce maître fourbe qui a nom Galéotto. Jamais secret ne fut mieux gardé. Je m'étonne, en vérité, prince, que vous ayez pu savoir ce que les intéressés eux-mêmes ignoraient.

« Que cela ne vous étonne pas : les maris sont toujours les derniers à apprendre ces choses-là; et quant à vous, monsieur le conseiller.*..

— Oh I prince, interrompit M. Holmann, je vous vois venir : vous allez dire, n'est-ce pas, que la pénétration n'a jamais été ma vertu dominante?

— Je suis trop poli pour dire ces choses-là; c'est vousmême, monsieur le conseiller, qui vous piquez de ne point pratiquer cette vertu. • . .

— Prince, dit la comtesse, il n'est pas généreux d'accabler un homme qui s'exécute de si bonne grâce.

—Je vous remercie, madame la comtesse de me prêter main forte; je n'a* jamais plus besoin d'auxiliaire, comme vous allez vous en convaincre par l'aveu que je vais vous faire.

— Voyons, voyons, je meurs d'impatience. »

Rodolphe me présenta à sa femme , fort élégamment ce fort noblement installée dans la petite maison de la nie Saint-Isidore. À l'exception de la jeune Romagnole Sonata, que déjà vous connaissez et qui était restée à son service en qualité de femme de chambre, les domestiques étaient tous étrangers et nouveaux venus à Rome. C'était une précaution du signor Galéotto, qui n'en oubliait aucune, le scélérat. Rodolphe était naturellement généreux : l'amour l'avait rendu magnifique ; les choses étaient montées sur un grand pied, et je compris la nécessité des lettres de change. Seulement j'étais de plus en plus épouvanté lorsque je songeais aux échéances. Que dirait, que fevait Son

père, homme sévère et parcimonieux? Et sa mère T.. . Elle en mourrait de chagrin !

« Eh! mon cher gouverneur, me répondait Rodolphe avec Tinsouciance de la jeunesse et la confiance de l'amour heureux, vivons au jour la journée; à chaque jour suffit sa peine ; vous comptez sans l'imprévu. »

En voyant Olympia, je compris au premier coup d*œil toutes les folies, toutes les imprudences de mon élève. Jamais je n'avais vu et jamais je ne verrai, les présents exceptés, bien entendu, madame la comtesse, rien d'aussi parfaitement beau. Informée de ma visite, elle m'attendait dans ce même salon rouge où tant de choses s'étaient passées, et vint au-devant de moi jusqu'à la porte. Elle m# remercia gracieusement d'avoir fait son Rodolphe ce ça'fl était, un esprit charmant joint à un cœur d'ange: elle mit sous ma protection son bonheur, son avenir, et m'embrassa tendrement en m'appelant son second père. En ce moment-là, madame, et c'est ici mi confession plénière, non-seulement je donnai à Rodolphe Fabsolution dass mon cœur, mais j'enviai sa félicité.

On en vint aux confidences, aux épanchements ; on me demanda mille et mille fois pardon de m'avoir trompé si longtemps. J'appris que Bayoque était le Mercure de ce couple amoureux ; car si l'on était un jour, une heure sans se voir, .on s'écrivait; une correspondance des plus suivies fonctionnait, grâce au nain, de la place d'Espagne à la rue Saint-Isidore , et de la rue Saint-Isidore à la place d'Espagne. Toutefois, et par eicès de prudence, Bayoque n'avait jamais vu Olympia et ne connaissait que Sbunta. Vous retrouvez encore là le doigt du signor Galéotto.

Quant à lui, depuis la conclusion du mariage, il s'effajçait beaucoup. H se reposait sur ses lauriers, je veux dire sur les réalités de ses lettres de change et sir lés espérances de ses grandeurs futures. Il allait rarement chez les époux* et bornait son intervention aux affaires du dehors, surtout

aux affaires d'argent. Le Ghetto jouissait encore trop souvent de son auguste présence. J'étais froid avec lui. Je pardonnais aux époux leur tromperie ; je ne lui pardonnais pas la sienne, et je trouvais avec raison qu'il aurait dû, dans tous les cas, m'avertir. Quoique revenu sur son compte, que je le connaissais mal encore !

Ma défiance une fois éveillée, — c'était un peu tard,— je tins k me rendre compte par moi-même de tout ce qui avait été fait et k savoir si les choses s'étaient passées régulièrement. J'allai chez le notaire qui avait dressé le contrat, chez l'ecclésiastique qui avait célébré le mariage, et je me convainquis par mes propres yeux que , hors le consentement du père, les forràalités nécessaires avaient toutes été remplies, sans en omettre aucune. Ce qu'on me cacha seulement, et ce que je n'appris que beaucoup plus tard, c'est que le douaire d'Olympia et les avantages fixés pour elle aiu contrat avaienl été réalisés immédiatement en lettres de change, par las conseils perfides et les soins intéressés de.... qui vous savez. Je répugne à prononcer le nom de ce traître, depuis que je sais par vous, prince, qu'à tous les, titres légitimes qu'il avait k mon mépris, il joint encore celui de faussaire. Je lui ai bien des fois appliqué mentalement le vers k double entente que Dante met dans la bouche de Françoise de Rimini :

Galeottofu il libro, e chi lo scrisse.

Je ne tardai pas k sentir la faute que j'avais commise en allant chez Olympia. Représentant du père de Rodolphe, investi en son absence de son autorité paternelle et souveraine, je n'aurais jamais dû faire une démarche si compromettante. Cette première visite fut suivie d'une seconde, puis d'une troisième, je finis par y aller presque tous les jours; c'efet-k-diïe que je ne jouais plus seulement le rôle de confident, ce qui était déjk trop, je passais tout doucenaent k l'état de complice. Que voulez- vous? Cette sirène avait séduit le gouverneur, après avoir séduit l'élève. Elle

en aurait séduit bien d'autres. Vous souriez, prince?... J'aurais bien voulu vous y voir.

En me fixant auprès d'elle, cette femme artificieuse avait ses vues. Elle ne faisait rien sans calcul. Habile à profiter de ses avantages, elle avait compris tout de suite le parti qu'elle pourrait tirer dans la suite de mon assiduité. Ma présence était plus qu'une approbation tacite, c'était une sanction et comme un bill d'indemnité.

Quant au mari, — il faut bien l'appeler par son nom,— il était de plus -en plus sous le charme. Sa femme exerçait sur lui une fascination dont je n'ai jamais vu d'exemple. D'un mot, d'un regard, elle le rendait triste ou joyeux. Elle avait sur lui une immense supériorité : il aimait et elle n'aimait pas. Toujours maîtresse d'elle-même et sûre de son empire, elle usait, elle abusait de sa force et le gouvernait à son gré. L'attirant et le repoussant tour à tour, elle jouait avec lui exactement comme un enfant joue avec un oiseau, ou plutôt, si j'ose risquer une comparaison triviale, comme le chat joue avec la souris. On sentait la griffe sous la patte de velours.

. Pendant une soirée qu'il avait passée tout entière couché à ses pieds, tes baisant mille fois, et suivant de l'œil ses moindres mouvements, elle était sileicieuse, assez maussade, et ne laissait tomber sur lui que des regards équivoques, pour ne pas dire dédaigneux. Loin de se montrer reconnaissante des témoignages d'un amour si tendre, elle n'avait manifesté que de l'impatience .e' de l'ennui.

« A la fin, Rodolphe, lui dit-elle, vois m'obsédez. »

Ces paroles dures, prononcées d'un ton plus dur encore, décelaient toute la sécheresse de son âme ; Rodolphe en fut blessé et encore plus affligé.

« J'ai senti, me disait-il, comme une iame froide pénétrer dans mon cœur. Mais après tout, el.e avait raison, je l'ennuyais. »

Ce fut lui qui demanda pardon, et il n'en fut que plus tendre et plus empressé. Une autre fois, je le trouvai tout

en larmes à ses pieds, toujours à ses pieds, car il ne les quittait pas. Us avaient eu avant mon arrivée je ne sais quelle scène d'intérieur, et c'est lui encore qui demandait pardon, attendu que c'est lui qui avait raison ; mais elle n'accepta point ses excuses. Nonchalamment couchée sur son divan, un éventail k la main, elle s'éventait tranquille* ment, en fermant les yeux à demi, et ne semblait pas même écouter Rodolphe, Naturellement cruelle, elle se plaisait à le voir souffrir ; elle lui refusait sa main qu'il voulait prendre et le repoussait sans pitié.

«Vos larmes me touchent fort peu, lui dit-elle enfin d'une voix ironique el sans changer d'attitude, je n'aime pas les hommes qui pleurent. *

Je vous rapporte ces petits orages domestiques, parée qu'ils furent pour moi la. première révélation de cette nature ingrate que M. le prince Woronoff a si parfaitement caractérisée, fl fallait bien qu'elle s'échappât quelquefois. Ce n'est pas qu'au moment j'y fisse grande attention. Je ne voyais là que des querelles d'amoureux, et je n'y attachai qu'une très-médiocre importance, d'autant moins que te lendemain Rodolphe paraissait radieux; la nuit avait tout réparé. H fallait si peu pour l'enlever au septième ciel! Une seule goutte tfe miel lui faisait oublier cent verres d'absinthe. ,

Plusieurs mois s'écoulèrent, de la sorte sans qu'aucun événement vînt chaager nos positions respectives ; le despotisme d'Olympia était tous les jours plus absolu, et l'esclavage de Rodolphe plus étroit , mais il portait sa chaîne avec tant de bonheur qu'il n'en sentait pas le poids. Sauf quelques petites bourrasques comme celles que je viens de vous raconter, et après lesquelles le temps était plus beau, le navire conjugal flottait au souffle de l'amour et du hasard.

Mais où allait-il ? Je me posais cette question tous les matins en me levant; j'y pensais tout le jour, et je me couchais le soir sans l'avoir résolue. La nuit, j'y pensais

encore, car je ne dormais guère, et, le matin venu, je recommençais à tourner sur moi-même comme un écureuil dans sa cage, sans faire plus de besogne que lui.

La seule perception bien nette que j'eusse, c'est que ma position était fausse, tous les jours plus fausse, et qu'un pareil état de choses ne pouvait durer. Mon devoir était de prévenir la famille du prince ; mais il me suppliait avec tant d'instances de n'en rien faire , que je cédais toujours k ses supplications. Il était heureux, et, quand on est heureux, on craint tout ce qui peut déranger le bonheur présent.

« Rien ne presse, .disait-il; il sera toujours assez tôt de rompre le silence et de se jeter dans des explications désagréables. Le temps arrange bien des choses. Attendons. Nous avons pour nous l'amour, la jeunesse et l'imprévu. »

Toujours l'imprévu! Les amoureux n'ont que ce mot h la bouche , et mon élève ne se faisait pas faute de le répéter.

J'ai oublié de vous dire que j'avais retiré , grâce & mon crédit sur la maison Torlonia, les premières lettres de change que le prince avait souscrites; quant aux autres, je n'avais pu les retirer toutes, d'abord parce que plusieurs étaient en circulation , et qu'ensuite non crédit, quoique considérable, avait pourtant des limites* D'ailleurs, il fallait faire face aux dépenses du ménage, et je voyais arriver k grands pas, Dieu sait avec quelle angoisse! le moment où il serait indispensable de le renouveler.

Olympia, de son côté, ne paraissait pas plus pressée que "son mari de déclarer son mariage. Bien qu'en sa qualité de femme, la position fût plus fausse pour elle et dût lui sembler plus pénible, elle l'acceptait de bonne grâce. Son amour pour Rodolphe lui faisait, disait-été, tout accepter. Elle se trouvait heureuse , elle aussi, comme elle était, et avait ou affectait une peur horrible des parents de son mari.

« Du reste, ajoutait-elle, je m'en rapporte à votre sagesse. Ce que vous ferez sera bien fait. »

Le prince, plus déterminé au secret, ne m'avait jamais laissé cette latitude; il est clair que sa femme, en me la donnant, me donnait en même temps la faculté d'en user. Peut-être, au fond, n'eût-elle pas été fâchée que j'en fisse usage. Quoi qu'il en soit , elle me parut beaucoup moins éloignée que son mari d'une démarche faite par moi directement auprès de son auguste famille.

Un matin de bonne heure elle me fit appeler à l'insu du prince. Je me rendis Dhez elle immédiatement.

Olympia, quand j'pntrai chez elle, était couchée et ne m'en reçut pas moins. Je la trouvai sur son séant, dans une toilette de nuit singulièrement raffinée.

« D'abord et avant tout , me dit-elle , en me présentant son front, embrassez-moi, félicitez-moi , je suis grosse. Vous êtes le premier à qui je confie ce secret , Rodolphe lui-même ne le sait pas encore. »

Quoique cette nouvelle n'eût rien assurément d'extraordinaire et que je dwse m'y attendre d'un jour à l'autre, elle n'en fit pas moins sur moi un effet désagréable, je ne sais trop pourquoi. Ce premier mouvement fut involontaire ; mais je ne pus le dissimuler.

« Gomme vous êtes froid 1 reprit-elle. Moi qui croyais que vous partageriez ma joie. Vous n'êtes donc pas mon ami? Maintenant je n'oserai plus vous dire ce que je voulais vous demandei. »

Une larme à ces mots brilla au bord de ses longs cils. Je crus à sa peinq et j'en fus ému.

« Qui peut vous faire supposer que je ne suis pas votre* ami? lui répondis-je. en lui prenant les deux mains.

— Eh bien! neus allons voir si vous l'êtes. Vous m'avez plusieurs fois offert votre intervention auprès de la famille de mon mari. J'ai toujours refusé ; je me trouvais heureuse avec lui dans la position qu'il m'a faite, et je ne désirais pas en changer. Je ne le désire pas davantage à pré-

sent et je ne me trouve pas moins heureuse; mais de nouveaux devoirs me sont imposés. Ce que la femme refusait, la mère doit l'accepter. Je peux bien m'oublier # moi-même, mais il faut que je pense k l'enfant qui va naître. Quel serait son sort si je venais k succomber en lui donnant le jour? Fruit d'un mariage clandestin, d'un mariage nul tant que le père de Rodolphe ne l'aura pas ratifié, il aurait dans le monde une position que je ne puis envisager sans effroi , sans douleur, sans honte. Je sais bien que l'amour et l'appui de son père ne lui manqueront jamais ; mais, si je venais à meurir, Rodolphe pourrait se remarier : il se remarierait infailliblement , et ne fût-ce que pour obéir à la raison d'État. Lui-même, après tout, est mortel comme moi, et si lii aussi venait k mourir.... Oh! c'est affreux de penser ktout cela! Vous voyez bien qu'il faut k tout prix que ma position soit fixée avant la naissance de cet enfant afin qu'il eût au moins un état dans le monde s'il arrivait un malheur; il ne serait sans cela qu'un enfant illégitime. »

Je n'avais rien k objecter k Olympii. Ses raisons étaient sans réplique et fondées de tout peint. Puisqu'il fallait que cette position, trop longtemps ambiguë et intolérable, se dessinât tôt ou tard, autant valait que ce fût tout de suite. L'occasion était favorable ; s'il y avait une chance de réussite, c'était évidemment la circonstance qui se présentait; il eût été au moins absurde de h laisser échapper; une aussi bonne pouvait ne pas s'offrir de longtemps. Je dis tout cela k Olympia, et je lui promis d'entamer immédiatement les négociations.

« Bien vrai ? dit-elle d'un ton câlin.

— Je vous en 4onne nia parole d'homeur.

— J'y compte , et vous pouvez compter sur ma reconnaissance éternelle. Voici une lettre poir la mère de Rodolphe, ajouta-t-efle, en retirant de dessous son oreiller un pli cacheté, mais sans adresse; j'ai passé la nuit k l'écrire. Pardonnez-moi de ne pas vous a remettre ou-

verte; de femme à femme on se dit des choses qu'on ne voudrait pas qu'un homme lût. Me promettez-vous que cette lettre parviendra, par votre entremise , à la princesse?

— Je vous le promets.

— Mais a l*insu de Rodolphe. A quoi bon l'inquiéter? II ne vivrait plus dans l'attente du résultat. H est si bon et il m'aime tant ! Nous ferons une bonne œuvre en ménageant sa sensibilité; si vous m'en croyez, nous ne lui dirons rien qu'après. De cette manière, continua-t-elfe avec coquetterie , il existera un petit secret de vous à moi. Ne voulez-vous pas , monsieur l'homme grave, avoir un secret avec une femms qui n'est pas trop vieille, à ce que je crois, et pas trop laide, à ce qu'on me dit? »

Elle accompagna ©s paroles provocantes d'un regard et d'un sourire qui remuèrent toutes les fibres de mon cœur.

« Vous êtes ma ptovidence, ajouta- t-elle. Venez ici.... plus près.... C'est mm tour de vous embrasser. »

Elle se jeta hors ch lit jusqu'à la ceinture, comme pour faire vers moi la mritié du chemin, et dans ce brusque mouvement, elle découvrit de son buste beaucoup plus qu'elle n'en aurait iû laisser voir; elle me passa ses bras demi-nus autour dit cou, et, m'appuyant la tête contre sa poitrine, elle m'entbrassa d'une façon qui me déplut..., c'est-à-dire* qui me plut trop. Je sortis de sa chambre si ému , si agité , qu* je dus faire une grande course à pied dans la campagne pour remettre un peu d'ordre dans mes idées. Plus que jamais je compris la faiblesse de mon élève, et je me dis qu'à sa place je n'aurais pas été plus sage que lui.

De telles dispositions étaient excellentes pour entamer

^ la négociation délicate dont je m'étais chargé et que depuis

longtemps je me promettais d'entamer pour mon propre

compte. Je m'y décidai sans me dissimuler les difficultés

de l'entreprise et en m'avouant que je jouais gros jeu.

Gomment m'y prendre et par quel bout commencer? Ma première idée avait été de faire seul le voyage d'Allemagne et d'affronter en personne l'orage que j'allais nécessairement attirer sur ma tête ; mais la crainte de laisser Rodolphe sans guide et entièrement livré à lui-même dans un pareil moment, me fit abandonner cette idée, qui pourtant était la meilleure, et je pris le parti d'écrire. Mais à qui ^écrire? Au père ou à la mère?

Le père était, je crois vous l'avoir déjà dit, un homme sévère, ménager jusqu'à là parcimonie, n'aimant guère en son fils que son héritier. H passait de plus pour avoir été fort galant dans sa jeunesse , pour l'être encore malgré ses cinquante ans; or, ces hommes-là sont, d'ordinaire, les moins indulgents pour ces mêmes }échés qu'eux-mêmes ont si souvent, si longtemps commis , et qu'ils commettent encore en tapinois.

La princesse, au contraire, avait toijours été de mœurs irréprochables ; en revanche , elle état d'une dévotion un peu outrée et entichée de tous les péjugés de la vieille étiquette allemande. Je flottais là entra deux écueils également périlleux ,* et , comme le sage Ulysse, quoique moins sage que lui, je courais le danger de tomber de Gharybde en Scylla.

Bref, je me décidai pour la mère , parce que, d'abord, jetais avec elle dans des relations plis intimes; qu'elle m'avait toujours témoigné de la confiance ; parce qu'enfin elle était femme , qu'elle était mère et qu'elle aimait son fils passionnément.

Cette terrible épître, une fois écrite, ei vous pouvez supposer que je la recommençai plus d'une fois , que j'y mis tous mes soins, j'ajoutai en post-scriptum que mon crédit sur le banquier Torlonia étant épuisé, .un second était nécessaire. Je joignis à ma lettre celle qu'Olympia avait écrite à la princesse, véritable lettre de Ifellérophon, et je mis le paquet moi-même à la poste pour jlus de sûreté et pour plus de secret; car j'avais jugé, comme Olympia, qu*3

valait mieux épargner à Rodolphe les angoisses de cette longue négociation , et ne rien lui dire que lorsque tout serait terminé en bien ou en mal. H ne se doutait donc de rien.

Ma lettre partie, ce que j'avais de mieux à faire, c'était d'attendre patiemment la réponse, et c'est le parti que je pris. Je mentirais si je disais que je n'étais pas inquiet du résultat. Mais je me sentais soulagé. J'avais accompli, quoique un peu tard, mais enfin j'avais accompli un devoir qui aurait dû l'être depuis longtemps. Les dés étaient jetés, et l'on dort mieux sur une résolution exécutée que sur une résolution à prendre. L'irrévocable est un oreiller plus paisible que l'inlécision.

Comme Olympia l'avait dit , il y avait entre nous un secret, et je la. voyais encore plus souvent, ne fût-ce que pour faire ensemble des châteaux en Espagne, et pour nous livrer à des conjectures sur les nuages, à des hypothèses à perte de vu*. Elle me témoignait une reconnaissance fort vive et ae me marchandait, sous ce prétexte, ni les chatteries ni es caresses. Elle aurait formé le dessein de me rendre amoureux d'elle 'qu'elle n'aurait pas agi autrement ; pourtant je ne le devins pas ; ma qualité de gouverneur, mon affection pour mon élève et sa confiance en moi , m'auraient au besoin préservé d'une, si coupable folie ; mes quarante ans m'en préservaient encore mieux.

Mais sans que l'amour fût de la partie, mpn amitié avait un caractère fendre comme toutes les amitiés d'homme à femme. Je lui étais entièrement dévoué, en un mot, j'étais une manière de sigisbée à la mode italienne. Elle ne m'appelait que sen cavalier servant, et ce n'était pas une sinécure ; car, si ;'en portais le titre , j'en remplissais les fonctions. C'est noi qui l'accompagnais quand elle sortait, ce qui était fort iare à la vérité. Ses sorties se bornaient à quelques promeiades du matin dans la villa Borghèse, ou du soir dans les jardins de l'Académie, et toujours sans Rodolphe.

Quelquefois pourtant on allait plus loin : sa voiture la conduisait hors des murs de Rome , k quelque endroit désert, où son mari l'attendait ou la rejoignait. On allait passer la journée tantôt à Frascati, tantôt k Tivoli, et Ton rentrait k Rome pendant la nuit. Une fois seulement, deux peut-être, on poussa jusqu'à l'embouchure du Tibre, pour jouir de la mer, pour manger du poisson frais, et Ton coucha k Fiumicino. J'étais toujours en tiers dans ces parties; le signor Galéotto n'en était jamais? mais il daignait les honorer de son approbation.

En sa qualité de Romain, et connaissant le pavé de R.ome mieux que personne , surtout mieux que nous qui étions étrangers ; il était naturellement chargé de l'extérieur, et il s'acquittait de ses fonctiois en habile homme. Il était notre ministre de ,1a police , nême des finances, en attendant mieux. H autorisait les promenades k la campagne, et souffrait celles de la villa B)rghèse ou de la villa Médicis. Mais il avait interdit positivement, par prudence, les courses dans l'intérieur de Romt , k moins que ce ne fût la nuit.

Je comprends beaucoup mieux cet 3xcès de précaution, maintenant que je sais, grâce au récit du prince Woronoff, qu'Olympia était juive, et que ses nobbs parents habitaient le Ghetto. La nuit , les juifs y étant enfermés, Galéotto n'avait pas k craindre que les époux Sébédëe pussent jamais, k cette heure-lk, rencontrer leurfille ; et ils n'étaient pas gens k s'en aller pendant le jour r<spirer l'air frais de Frascati ou perdre leur temps sous les ombrages de l'Académie. Galéotto était donc k l'abri de leurs indiscrétions, et les sorties qu'il permettait étaient sais danger.

Olympia menait donc une vie fort iédentaire et même exemplaire, en apparence. J'avais bien cru cependant l'apercevoir seule une fois au Corso , une autre fois aux environs de la place Colonne , et ses allures m'avaient paru quelque peu suspectes ; mais comme il Stait nuit , qu'elle était enveloppée hermétiquement dans une vaste mante

qui la cachait tout entière, je n'étais pas certain que ce fût elle, et je restai dans le doute k cet égard. Une antre fois encore.... Mais, avant de vous raconter l'effroyable scène qui acheva de dissiper toutes mes illusions, il faut que je vous en raconte une qui les avait déjà fort entamées.

Olympia avait voulu célébrer sa grossesse en nous donnant à souper chez elle. H n'y avait que quatre couverts : elle et son mari, lesignor Graléotto et moi. Ce fut un souper fin dans toute l'acception du mot : chère délicate, vins exquis, libres prcpos, rien n'y manqua, pas même le scandale, comme voib allez le voir. Les Français ont un vers, imité du latin, JHorace , je crois , et qui s'applique merveilleusement à citte femme :

Chassez le naairel, il revient au galop.

Elle avait pu, en vie d'un intérêt considérable , et pour tromper ceux dont ele avait besoin, dissimuler quelque temps sa mauvaise aature; mais, si bonne comédienne qu'elle fût, ses instiicts pervers se faisaient jour malgré elle, et, si je n'avais pas été aveugle , j'aurais vu clair depuis longtemps dans cette âme dépravée. C'est ainsi qu'en plusieurs occasions, telles que les deux que je vous ai citées tout à l'heure, elle avait laissé percer avec Rodolphe son ingratitude , sa sécheresse de cœur, sa méchanceté. Cette fois-ci, vous alez bien voir autre chose.

Le souper s'était prolongé fort avant dans la nuit, et la liberté avait atteint les limites de la licence. Je ne parle ni de mon élève , ni ce moi , qui avions été sobres tous les deux, et dont la gaeté était celle de gens bien élevés. Je ne parle pas non plus du sjgnor Galéotto, car il était toujours maître de lu , comme le sont la plupart des drôles de son espèce, qui ont de vilains secrets à garder. In vino veritas est un prcverbe qui leur fait peur et qui les contient dans les bornes de la tempérance. Je ne parle que d'Olyiûpia,

'Elle avait commencé par être convenable et avaii joué d'abord son rôle de femme honnête avec son habileté accontumée. Mais la nature l'emportant et ses anciennes habitudes se réveillant tout à coup, elle avait fini par perdre toute réserve. Elle avait bu outre mesure des vins à la force desquels la tête d'un homme n'aurait pas résisté; la sienne se perdit tout à fait.

Vous dire les propos qu'elle tint, les mots étranges qui lui échappèrent , cela m'est impossible. Jamais je "n'avais entendu rien de pareil, et ses manières étaient à l'unisson. La. distinction naturelle de ses trats et de toute sa personne avait disparu pour faire place à je ne sais quel air de courtisane; son teint animé, ses yeux hardis, sa chevelure et sa robe en désordre; tout enelle lui donnait l'apparence d'une véritable bacchante. Me portait des toasts à faire rougir un page; elle s'asseyait indistinctement sur les genoux de Rodolphe et sur les mims , même sur ceux de Galéotto; elle nous prenait l'un pou* l'autre, nous donnait à tous les trois les mêmes épithète*. L'ivresse seule pouvait l'excuser; mais une femme s'mivrerl.... Y a-t-il au monde quelque chose de plus hideix?

Pour être sincère, je dois avouer qu'elle disait dans cet état des drôleries incroyables, et qi'elle avait des saillies étourdissantes. H fallait rire maigri soi] quoique interdit et stupéfait, Rodolphe lui-même ne pouvait s'en empêcher: . « Ah! ah! tu ris enfin, mon peti prince ! lui disait-elle en lui versant à boire. Bois, mon fils, tu riras après de bien meilleur cœur. Déguste-moi us peu cette bouteille de lacryma-chrîsti, tu m'en donneras dis nouvelles. Va, tu ne connais pas encore ton Olympia; mis tu la connaîtras, et nous filerons ensemble 3 je t'en réptnds , autre chose que le parfait amour. J'aime mieux, ma, le parfait cuisinier. Rodolphe, aimes-tu le macaroni? Ce l'est pas le tout d'être princesse; encore faut-il ne pas s'embêter. Buvons, aimons, chantons. ... Â bas la mélancolie! Dis donc, Rodolphe crois-tu que papa voudra de moi pour sa bru, et que ma-

man ne sera pas trop pimbêche? Le ciel les préserve de me faire mie avanie ! car j'irai, pardieu ! révolutionner leur cour. Nous leur en ferons voir de belles, dans ton Allemagne. Tu es triste, ô mon époux! veux-tu jouer des charades? Assez causé comme ça! buvons. Ergo bibendxtmf comme dit.... qui est-ce qui a dit cela, cher gouverneur de mon cœur? Que ce soit n'importe qui, il a mon estime. Mais bois donc, mon petit, bois pour l'amour de ta chaste moitié. Bacchus est le père de Vénus. Un verre encore!... et encore celui-ci ! . . . Bravo ! ... on fera de toi quelque chose. Avec le temps, et ta femme aidant, tu finiras par soutenir la réputation de tes compatriotes : les Tudesques ont toujours passé pour courtiser la bouteille avec siifecès. J'aime aussi le vin, moi. Ghacan son goût. Mais je le veux bon. A la santé du beau-p&e, à la santé de la belle-mère, et vivent Leurs Altesses Sérénissimes ! »

Je vous laisse à peifcer ce que devenait mon élève, ce que je devenais moi-mhne, à l'ouïe d'un tel langage. Galéotto, de son côté, état soucieux, et visiblement mécontent. Tant de secrets — et quels secrets ! — le liaient à cette créature, qu'il tfcmblait de les voir trahis par elle dans le délire de cette infâme orgie. Il gardait un morne silence, et s'efforçant, mais en vain, de maintenir sa complice , il lui témoignaitson mécontentement et ses craintes par des gestes significatifs.

« Qu'a donc cet escogriffe avec ses contorsions de possédé? s'écria-t-elle en lentreprenant à son tour. Est-ce que je ne suis pas libre le dire tout ce qui me passe par la tête? Qui aurait le frcnt de m'en empêcher? Pardieu! je voudrais bien voir cet ! Je suis chez moi, entendez-vous, grand mal appris ; miîtresse de ma langue comme de mon coTps, et princesse par-dessus le marché, princesse de bon aloi. Rodolphe, veux-tu voir mes titres de noblesse, car moi aussi j'en ai et de fameux encore! Demande-les au signor Galéotto, il sait comtien j'ai de quartiers, beaucoup mieux que moi, car c'est lui qui a fait faire ma généalogie. »

Effrayé sans doute de voir Olympia mettre le pied sur ce terrain brûlant, Galéotto lui coupa brusquement la parole ; et, se levant de table :

* Messieurs, nous dit-il, il est tard, et je pense que nous ferons bien de nous retirer. La princesse ne sera pas fâchée de se coucher. »

Joignant l'acte à la parole, il sonna Sounta qui vint surle-champ :

cEh! maître Galéotto, reprit Olympia, vous voulez m'envoyer au lit comme un bambin qui a mal. récité sa leçon. Merci! je ne veux pas y aller, moi. Je veux veiller jusqu'au jour si cela me plaît, jusqu'à midi, jusqu'à YAve Maria, sans que personne se permette d'y trouver à redire. Mêlez-vous de vos affaires, s'il vous plaît, et ne mettez plus le nez dans les miennes. Vous l'y avez assez mis comme cela. Sounta, ma fille, va te coucher. Tu reviendras me déshabiller à midi, peut-être plus tard; je te sonnerai quand j'aurai Sommeil. Mais non, ne t'en vas pas. Reste avec nous. Bois un verre de lacryma. Le vin fait pousser l'esprit des filles, comme l'eau fait pousser l'herbe "des prés. Écoute-moi, Sounta, je veux te faire un sort et tu vas choisir pour ton mari un dé ces deux messieurs; je ne parle pas de l'autre, puisqu'il est déjà le mien. Tu ne réponds pas?... Je vais donc choisir pour toi. Si tu m'en crois, tu prendras celui-ci, continua-t-elle en la poussant vers moi. Il n'est pas. jeune, c'est vrai ; on peut même dire, sans lui faire injure, qu'il est vieux; mais il est bon enfant, et j'aime les maris bons enfants, moi. N'est-ce pas, Rodelphe? Tel maître, tel valet, soit dit sans vous offenser, monsieur le gouverneur : puisque l'élève est un mari bon enfant, le précepteur le sera aussi. N'est-ce pas que vous serez pour elle un bon mari? Jurèz-le, la main sur la table, comme sur un autel. Regardez-la bien, et dites si vous ne la trouvez pas jolie ; elle a la peau un peu brune comme toutes les Romagnoles , mais ses cheveux et ses yeux sont

aussi noirsque les miens. Ce qu'on voit est bien, ce qu'on ne

voit pas est mieux. Vous allez en juger par vos yeux. Quand on se marie, on est bien aise de savoir d'avance à quoi s'en tenir et de ne pas épouser chat en poche. »

En disant cela, elle se mit en devoir d'arracher des épaules de Sounta le fichu qui les couvrait ; elle était femme à ne pas s'arrêter en si beau chemin et à la faire paraître a mes yeux dans l'état où les modèles d'ateliers posent devant les artistes. Mais la pauvre fille, rouge comme «ne cerise, s'échappa des mains de sa maîtresse, et, lui don* nant une leçon de modestie, s'enfuit précipitamment.

« Allons, reprit Olympia, c'est une bégueule. N'en parlons plus. A sa place , j'aurais été jusqu'au bout : elle est assez bien faite pour n'avoir rien à craindre, et il ne fait pas du tout froid ici- »

Elle recommença à remplir «on verrq et les nôtres, à boire , à railler, à rire , et finit par entonner uzw chanson dont j'ai retenu, tant bien que mal, quelques vers :

La glorïa d'Arbella Ebella, Ma un pranzo squisito è miglior.

Mie en chanta d'antres beaucoup moins décentos et celleslà je me suis hâté de les oublier; c'était déjà beaucoup trop de les avoir entendues.

Je ne perdais pas de vue Rodolphe, et je suivais minute par minute, seconde par seconde, les impressions qui l'agi* taient pendant tout le cours de cette bacchanale abominable; je ta tais, pour ainsi dire, le pouls de son cœur, comme le médecin étudie le mal qu'il doit guérir. Je compris, dès les premiers moments, que c'en était fait k jamais die ses illusions, et, partant, du bonheur de toute sa vie* s'il conservait le moindre souvenir de cette horrible nuit; je n'avais qu'un seul moyen de lui ôter la mémoire, c'était de la noyer dans le vin. J'entrepris de le griser et j'y parvins complètement, k la brayante satisfaction d'Olympia, qui, se voyant si bien secondée par moi, me secon-

L'EXFIÀÏÏGN» 17 i

dait à son tour, sans pénétrer mon but, bien entendu, et qui ne cessait de répéter, en m'embrassant :

«Bravo gouverneur L.. En voilà un de gouverneur!.^ Quel gouverneur modèle!... Ah ça! gouverneur, je vous retiens pour le fils que je porte, je vous recommande son éducation gastronomique; surtout apprenez -lui à bien boire, comme sa mère! Et vive la joie! À la santé du principicùle et de son gouverneur !»

Rodolphe, heureusement pour lui, n'entendait et ne voyait déjà plus rien. L'ivresse lui avait Ôté jusqu'au sentiment de lui-même. Aidé de Galéotto, je le portai dans sa voiture et de sa voiture dans son lit, où il dormit d'un sommeil léthargique pendant dix-huit heures. C'était là première fois de sa vie qu'il avait bu un verre de vin de trop. Quand il se réveilla, il n'eut pas le moindre souvenir de ce qui s'était passé dans la nuit; ou, s'il en eut quelque vague réminiscence, ce fut comme l'ombre d'un songe. Il crut avoir fait un mauvais rêve.

Ainsi mon triste stratagème avait, pleinement réussi : en tuant la mémoire de Rodolphe, je lui avais conservé ses illusions ; j'avais sauvé son bonheur en sauvant son amour. Il revit Olympia comme d'habitude, absolument comme s'il ne «'était rien passé ; il se rappelait seulement qu'ils avaient soupe la veille ensemble, et que le souper^ avait été gai; rien de plus. Tout le reste était comme nul et non avenu.

Je ne saurais trop vous dire s'il n'en fat pas de même pour Olympia* Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle parut avoir tout oublié. Elle ne fit ni avec son mari ni avee moi aucune allusion à cette nuit de scandales ; tellement que j'en vins moi-même , au bout de quelques jours , au point -de me demander si, après tout, je n'étais pas gris moimême, et si je n'avais pas rêvé tout cela.

Quant au signer Galéotto, vous allez tout à l'heure entendre de sa propre bouche l'impression que ces turpitudes avaient faites sur lui.

J'en étais, madame la comtesse, quand j'ai suspendu .

mon récit pour vous raconter ces horreurs, dont j'aurais peut-être aussi bien fait de ne pas souiller vos oreilles.... Où en étais-je donc?... Ah! je me souviens. Je vous disais, madame, que j'avais cru, plusieurs fois, reconnaître Olympia dans la rue, seule, de nuit, enveloppée de sa mante, et la tournure passablement équivoque; n'étant pas très-sûr de mon fait, j'aimai mieux croire que je m'étais trompé et que ce n'était pas elle ; mais un soir, très-peu de jours après l'orgie de la rue Saint-Isidore, je la reconnus positivement au coin de Monte-Citorio.

Gomme en ce moment je marchais dans l'ombre du palais, elle ne pouvait me voir. J'hésitai si je l'aborderais, car elle était absolument seule et il se faisait déjà tard ; soit curiosité, soit discrétion, je pris le parti de n'en rien faire; je la suivis d'assez près pour ne la point perdre de vue, et pas assez pour qu'elle m'aperçût. Elle allait vite et sans hésitation, comme une personne qui a un but déterminé et qui y va tout droit. Mais où allait-elle ? C'est ce qu'il m'était impossible de deviner. Tournant les Offices del Vicario et la rue de la Madeleine, elle me fit passer, toujours marchant sur sa piste, par un dédale de rues jusqu'à la place Navone. Là, elle entra dans une maison d'assez pauvre apparence, dont Vallée obscure et sans concierge n'annonçait rien de bon. .

A peine y avait-elle disparu qu'un homme enveloppé d'un grand manteau couleur muraille , et le chapeau rabattu sur les yeux , ni plus ni moins qu'un héros des romans modernes, entra après elle dans la sombre allée et disparut à son tour.

Jntrigué au plus haut point, je voulais et n'osais pousser l'aventure jusqu'au bout; je demeurai donc quelques minutes en suspens. Mais il me vint une idéef qui me décida. Toujours naïf, madame la comtesse, toujours aussi peu clairvoyant que par le passé, monsieur le prince Woronoff, je me figurai qu'attirée peut-être dans un guet-apens, Olympia courait un danger sérieux et que mon assistance

lui pourrait être nécessaire. Je ne balançai plus et me précipitai résolument dans cette maison suspecte. Je trouvai au fond de l'allée un escalier; je le gravis à tâtons, car pas la moindre lampe n'éclairait l'obscurité. Au premier étage je m'arrêtai pour écouter, je n'entendis rien; rien encore au second; mais au troisième, une voix bien connue frappa mon oreille, c'était la voix d'Olympia. Je me tapis sans bruit contre le mur, de manière à ne rien perdre de ce qui se disait à l'intérieur, et j'entendis l'entretien suivant à peu près aussi distinctement que si j'eusse été dans la pièce où il se tenait.

Avant de vous le rapporter, je commence par faire amende honorable. Ge n'est jamais une action délicate que d'écouter aux portes ; mais j'invoque ici en ma faveur le bénéfice des circonstances atténuantes. Je n'étais pas arrivé jusque-là pour m'en aller comme j'étais venu. Dans l'état d'esprit où je me trouvais et avec les doutes qui me travaillaient à l'endroit de cette femme, depuis le souper d'ignoble mémoire, je voulais en avoir le cœur net, et tout le monde, j'ai l'endurcissement de le croire, aurait pensé, aurait agi comme moi. Que celui d'entre vous, messieurs, qui à ma place se fût bouché les oreilles , me jette la première pierre!... Personne ne bouge?... Donc je suis absous et je continue.

Voici mot à mot la conversation que j'entendis : « Vous grondez toujours, disait Olympia, non de la voix que je lui avais toujours connue, mais de celle qu'elle avait pendant l'orgie ; et tout cela, entendez-vous, commence à m'ennuyer.

— D'abord, répondit une voix masculine, qu'à la première syllabe je reconnus pour celle de Galéotto — l'inconnu mystérieux n'était autre que lui , — ôtez votre mante, ma belle Olympia, et asseyez-vous sur ce sofa; mettezvous à votre aise, comme si vous étiez chez vous.

— Je vous trouve adorable, ma parole d'honneur. Est-ce que je n'y suis pas, chez moi?

— Assurément vous y êtes, puisque tous avez toujours voulu conserver ce méchant taudis, même depuis que vous êtes princesse et logée comme une princesse.

— Princesse tant qu'il vous plaira ; j'aime ce taudis, moi, et je ne veux pas qu'on en dise du mal. H me rappelle ma vie de bohème, et vive la bohème ! Ce serait la reine des vies si Ton avait toujours de l'argent dans sa poche et des souliers aux pieds. Quand je m'ennuie trop là-haut, dans mon appartement de princesse, je viens ici le soir respirer tout k mon aise et passer quelques heures de liberté*

— Oserait-on vous demande*, belle dame, si vous j venez seule?

-r- Vous êtes trop curieux, mon beau sire. J'y viens avec . qui j'y veux venir. En tous cas, soyez tranquille, ceux que j'amènerais ici , si tant est que j'y amène quelqu'un , ne sauraient pas qui je suis; je prendrais mes mesures de manière à n'être jamais reconnue.

— C'est égal , ce serait une souveraine imprudence.

— Vous n'avez que ce mot k la bouche. Tout est imprudence à vos yeux, même les choses les plus insignifiantes, penser ou se taire, s'asseoir ou marcher. Vous venez bien ici, vous ; pourquoi d'autres n'y viendraient-ils pas?

— Oh ! moi, ce n*est pas la même chose : j'y viens pour affaire, et pour affaires très-graves aujourd'hui.

— Toujours est-il que vous y venez; il ne faut donc pas médire de mon cher petit logement de demoiselle. Vous êtes bien aise de le trouver quand vous voulez me parler secrètement, sans être entendu de personne. Les murs ici n'ont pas d'oreilles. .Mais voyons ces affaires si graves.

— Laissez-moi d'abord achever ce que je vous disais quand vous m'avez interrompu pour vous plaindre de mes gronderies.

— N'allez-vous pas recommencer vos sermons? Si nous passions h un autre exercice.

— Soyez de bonne foi, Olympia, avais-je tort tie vous gronder? Ce souper....

L'expiation; 175

— Eh bien! oui, vous avez raison et cette fois j'ai tort. Ge souper est une tante* Que voulez-vous? je n'y tenais pins, j'avais un trop-plein qui m'étouffait ; il fallait me dégonfler une bonne fois, sous peine de crever. Puis, une fois lancée, je n'ai plus pu m'arrêter. L'éclat des bougies, la vapeur des mets, le cliquetis des verres, le pétillement des vins, tout cela m'a monté au cerveau et l'ivresse s'est emparée de moi , non l'ivresse abrutissante de ces pourceaux du Nord qui s'endorment et ronflent quand ils ont bu , mais l'ivresse du Midi , l'ivresse de la gaieté, de la folie, du plaisir, l'ivresse de l'amour et du bonheur. Cette ivresse-là, voyez- vous, c'est la baguette des fées; elle embellit, elle transfigure tout; elle nous transporte sur l'aile des génies dans des palais enchantés, où les réalités n'apparaissent plus à nos yeux qu'à travers un nuage d'or. Plus de tristesse, plus de souci , plus de misère. On est joyeux , on est riche, on est roi. Il n'y a plus de passé, il n'y a point d'avenir ; la vie tout entière est concentrée dans le rêve du moment; mais ce rêve est une extase, ce moment vaut l'éternité. Étonnez-vous après cela que l'Olympia d'autre* fois, la véritable Olympia, se soit si bien réveillée. C'est un grand miracle, en vérité, que je n'en aie pas fait et dit davantage.

— Ce n'était déjà pas mal comme cela»

— Vous ne savez pas ce que c'est que l'ennui. H me rend folle, et j'ai, par réaction , des caprices absurdes, des fantaisies incroyables. Tenez, par exemple, à ce souper, si Sounta ne s'était pas sauvée comme une sotte, je crois, Dieu me pardonne ! que j'aurais poussé la plaisanterie jusqu'au bout : le mariage se fût consommé séance tenante.

— Vous auriez fait là un beau chef-d'œuvre ; et vous ne voulez pas que je crie à l'imprudence 1 C'est égal, je vous passerais plutôt des folies de ce genre que de parler en termes si peu révérencieux de la mère et du père de votre mari. J'en frémis encore. Pourquoi surtout mettre sur le tapis votre généalogie?... .

— Pour vous faire endiabler, vous comme tous les autres. Dans ces momenfô-là, voyez-vous, le Dieu d'Abraham en personne ne retiendrait pas ma langue. Heureusement que les choses n'ont pas trop mal tourné. D'abord tous ces Tudesques sont si obtus qu'ils ne comprennent rien. Ensuite, mon auguste époux s'est si bien grisé que c'est tout au plus s'il se souvenait le lendemain d'avoir soupe la veille avec moi.

— Mais son gouverneur? C'est un homme à ménager, au moins tant que nous aurons besoin de lui , et vous en avez besoin, Olympia, pour vous réconcilier avec la famille de son élève.

— Oh ! le pédagogue n'est pas k craindre ; moyennant quelques petites cajoleries, je lui ferai dire et croire qu'il fait clair de lune en plein midi. Et quant à ce fameux souper, parions, Galéotto, que si je veux m'en donner la peine, il se figurera et me soutiendra en face, à moi-même, que cette nuit-là il a eu le cauchemar?

— Je ne tiens pas le pari; vous seriez femme à le gagner. Passons aux affaires. Vous voilà donc grosse, Olympia?

— Vous croyez ça, vous? Décidément, mon cher, vous n'êtes pas fort.

— Quoi ! vous, n'êtes pas grosse?

— Grosse comme vous. Est-ce que les femmes de la bohème ont des enfants? Est-ce que j'en désire? Qu'en ferais-je? Et puis les enfants gâtent la taille.

— Mais alors, pourquoi cette comédie?

— De moins en moins fort. Galéotto, mon ami , vous me jaites dé la peine. H faudra, je le vois bien , vous renvoyer h l'école.

— Raillez tant que vous voudrez , je ne comprends pas.

— Comment ! vous ne comprenez pas qu'il fallait un prétexte pour faire déclarer mon mariage?

— Admirable î Cependant , il pourra vous convenir un jour d'avoir un héritier.

— D'abord, je ne suis pas affligée du fléau de la postéromanie ; après moi , le déluge. Si , un jour, le besoin d'un dauphin se fait généralement sentir, eh bien l Ton avisera. Quand on n'a pas d'héritiers, on en suppose. Ce petit tour de passe-passe est commun , dit-on , dans les cours. Les enfants trouvés ne sont pas chers; il y en a partout au rabais ; mais pour le quart d'heure, ne portons pas si loin nos vues. À chaque jour suffit sa peine. Allons au plus pressé.

— C'est-à-dire?...

— Au dénoûment! car enfin ma position est intolérable, et si elle devait durer longtemps ainsi, j'aimerais mieux mettre tout de suite la clef sous la porte, et tout plan 1er là.

— Encore un peu de patience, ma chère Olympia , et tout ira bien. Ce qui nous reste à faire n'est rien auprès de ce que nous avons déjà fait.

— r Vous en parlez à votre aise et je voudrais bien vous y voir. Vous croyez donc que c'est amusant de vivre ainsi recluse entre quatre murs, sans voir jamais un visage humain, sans entendre seulement le bruit d'une voiture ? plus dé soirées au théâtre, plus de promenades au Corso ni à la Porta Pia, plus de parties sur le Tibre, plus de chants, plus de danse, plus de joyeux pique-nique au mont Testaccio. Je regrette tous les jours et à toute heure cette bonne vie d'autrefois, et mon taudis, comme vous l'appelez, et ma place Navone, et mes souliers troués, et mes gants à vingtneuf bayoques, et ma misère et mon indépendance ; je regrette jusqu'aux cris des marchands de légumes et aux beignets en plein vent. Quand j'ai rôdé tout le jour comme une âme en peine, à travers mes lambris dorés et mes tentures de soie, je n'y tiens plus quand vient le soir, j'ai besoin d'air, de mouvement, de liberté. Je jette une mante sur mes épaules, je sors toute seule, je vais courir les rues, les boutiques et la place d'Espagne et la place Colonne ; je viens ici me retremper dans mes souvenirs de fille libre et

puiser des farces pour supporter mon martyre de femme mariée. Ali ! si j'avais cru m'emaoyer à ee point quand tous m'avez proposé cette affaire, je jure sur mon âme, si j'en ai une, que je ne l'aurais pas conclue. Lorsque j'ai consenti à devenir princesse, c'était pour mener la vie d'une princesse, non celle d'une nonne. Ce n'est pas l'apparence qu'il me faut à moi , c'est la réalité, et je vous le répète, Galéotto, je meurs si je ne m'amuse.

t— Et moi, ma chère Olympia, je vous répète que vous n'êtes pas raisonnable. Tout cela n'a qu'un temps, et l'avenir est assez beau pour que vous l'achetiez au prix de quelques privations momentanées.

— Et la jeunesse qui s'enfuit, qui me la rendra?

— Enfant ! vous avez vingt ans et vous parlez comme je ne parlerais pas, moi qui en ai trente-cinq. Voycms, calmez votre mauvaise tête, et causons tranquillement. Tout jusqu'à présent nous a réussi au delà de nos espérances; vous voilà princesse ou bien près de l'être; vous le serez tout à fait et publiquement avant qu'il soit longtemps, croyez-en Galéotto, ou plutôt croyez-en vous-même, car je baisse pavillon devant vous, et je déclare que les femmes seront toujours nos maîtres en diplomatie. Une fois votre mariage reconnu, vous aurez vos coudées franches, et alors, ma foi ! vous rattraperez le temps perdu ; je m'en rapporte à vous pour cela.

— Dieu vous entende ! mais quand sera-ce ? D me semble que mon auguste belle-mère ne se presse pas de répondre k la lettre du gouverneur ni à la mienne.

— A la vôtre? Vous avez donc écrit à la princesse?

— Sans doute; on sait son monde, mon cher. Une bru bien élevée peut-elle avoir trop d'attentions pour la mère de son mari?

— - Et votre lettre est partie?

— Il y a de cela tout k l'heure un mois. La réponse est nécessairement en route, et, bonne ou mauvaise, ne peut plus tarder longtemps. C'est égal, comme vous dîtes,

j'ai joué un tour pendable à cette bonne bête de gouver-

. — Quel nouveau plat de votre façon lui avez-vous dcnc servi h ce pauvre cher homme ?

— Prêtez-moi, s'il vous plaît, «ne oreille attentive: quand je lui fis promettre, au nom de l'enfant innocent et peu gênant que je ne porte pats dans mon aein , qu'il entamerait enfin, avec la famille de mon époux, la négociation que vous savez , je lui remis une lettre cachetée que j'avais écrite à la priacesse pour qu'il l'insérât dans la sienne.

— Et cette lettre?...

— Est un chef-d'œuvre, ou je ne m'y connais pas. Mais le beau de l'affaire, le voici : imaginez-vous que j'ai eu l'infamie de rejeter toute la responsabilité sur sa tête innocente. J'aidit, en propres termes, à la princesse, qu'il avait tout m, tout approuva; que, quelque amour que j'eusse pour son fils, une pauvre fille comme moi n'aurait rien osé faire sans les conseils de son gouverneur, lequel , âmes yeux, comme aux yeux de tout le monde, représentait son père, sa mère, toute son auguste famille; que je n'étais pas aussi criminelle que j'en avais l'air, et qu'enfin s'il y avait un coupable dans cette affaire, c'était lui, lui tout seul. Pendez-vous, signor Galéotto: vous n'aviez pas trouvé celle-là?

— Et «'est lui qui a envoyé la lettre?

— Lui-même, vous dis-je.

— Cachetée?

— Cachetée. Il ne soupçonne pas, par conséquent, le tour que je lui ai joué. Et comme il a chanté mes louanges! Dieu sait comme; il confirme*, sans s'en douter, toutes mes assertions. Il est notre complice, bon gré mal gré, et, quoi qu'il arrive, je le défie de me démentir. La maille est assez bien nouée, et je voudrais bien savoir comment il s'en tirera.

— Mais vous avez noyé le pauvre homme !

— Que m'importe ! pourvu que je me sauve.

— Ce mot-là me plaît \ je vois avec satisfaction que vous êtes dans les bons principes. Je m'explique maintenant une circonstance qui était obscure pour moi dans l'affaire dont j'ai à vous entretenir.

— > Ah ! c'est vrai ; vous m'avez donné rendez-vous ce soir ici, pour me parler d'affaires. De quoi s'agit-il 1

— Voici. Il est arrivé ce matin, à l'hôtel d'Europe, un gentilhomme allemand, un baron quelconque. A peine débarqué, il a pris des informations sur le prince Rodolphe, sur son gouverneur, et c'est à moi naturellement qu'on l'a adressé, puisque je vis publiquement dans leur intimité.

* Ledit baron m'a fait beaucoup de questions sur le maître et Télève, sur leur genre de vie, leurs occupations, leurs relations à Rome, et il a fini par me demander si je n'aurais point entendu parler d'une certaine signora Olympia.

— Ah ! voilà que ça brûle, comme à cache-cache.

— Je le crois aussi. Toujours est-il que j'ai été fort réservé et fort circonspect dans mes réponses. Je vous ai placée, sanç en avoir l'air, sur un piédestal, et j'ai si bien prévenu en votre faveur ce respectable étranger, que sa conquête vous sera chose facile, s'il est envoyé, comme je n'en doute point, par la famille de votre mari.

— Eh 1 que ne disiez-vous cela tout de suite ! Vous nous auriez épargné à tous deux l'ennui de mes doléances. Enfin, voilà la réponse que j'attendais avec tant d'impatience , et nous touchons au dénoûment.

— Quel qu'il soit pour vous, l'arrivée imprévue de cet étranger et ses allures mystérieuses ne présagent rien de hon pour notre excellent gouverneur. H pourrait bien être le dindon de la farce. H m'a tout l'air d'un homme coulé.

— Eh bien ! enfoncé le gouverneur ! Après lui, un autre. Les hommes sont des chevaux de poste , qu'on abandonne à chaque relai ; si le gouverneur est hors de service , on attellera le baron. Ma foi ! tant mieux. Je commençais à en avoir assez, et je porte depuis trop longtemps ce gros

Allemand sur les épaules. En voilà un qui est ennuyeux! Et son élève donc ! Ah certes, il peut se vanter de l'avoir formé à son image et ressemblance.

— C'est ainsi, madame la princesse, que vous parlez de Votre auguste époux?

— -C'est ainsi que j'en parle. Je le prends tous les jours un peu plus en grippe, et je ne peux presque plus me contraindre avec lui.

— Il me semble, ma chère, que vous ne vous contraignez guère. Je vous ai vue le traiter, tout prince qu'il est, comme un paltoquet.

— C'est plus fort que moi.. Ses poses de saule-pleureur et ses airs langoureux me donnent sur les nerfs. Le genre sentimental n'a jamais été mon fait ; il n'est pas dans mon tempérament , et l'éducation n'a pas , sur ce point, corrigé la nature. Vous savez mieux que personne que je n'ai pas été élevée à cela. C'est lui qui est la femme , et c'est moi qui suis l'homme. J'ai horreur de ce changement de rôles. J'aime qu'un homme soit homme, dût-il quelquefois m'en cuire. Je veux être gouvernée, dominée; ça m'ennuie de gouverner les autres, et je méprise ceux que je domine. Le mépris et l'ennui me rendent féroce; je n'ai qu'un seul plaisir, c'est de le faire et de le voir souffrir ; plus il souffre et plus je le malmène. Ça me distrait, ça m'amuse. Quand je le vois soupirer à mes genoux des journées entières , pleurant comme une fontaine et me léchant les pieds comme un chien, je voudrais l'injurier, le souffleter, lui cracher au visage, et je ne suis pas toujours maîtresse des sourdes colères qui bouillonnent en moi dans ces moments-là. Pas plus tard qu'hier, il m'a tellement impatientée, que je lui ai donné de ma pantoufle à travers la figure.

— Il n'appartient à personne de s'immiscer dans les

affaires de ménage , et chacun pratique la vie domestique

comme il l'entend. Je me permettrai seulement de vous

faire observer, belle Olympia, que ceci est pour le moins

un peu prématuré. Quand vous serez sa femme officielle-

ment, je ne dis pas; vous pourrez alors, sans danger pour votre avenir, vous passer ces petites fantaisies conjugales. Jusque-là.... '

— Oh ! je vous vois venir; vous allez encore me prêeher la prudence ! J'ai senti moi-même que cette fois j'avais été trop loin, et j'ai tourné la chose en plaisanterie. Il Ta prise de même, et ses roucoulements ont recommencé de plus belle. C'est une justice & lui rendre, il n'a pas de rancune et n'est pas difficile à contenter. Je le fais monter an septième ciel rien qu'en lui donnant à toucher, avec un certain sourire dont j'ai le secret, le bout de mon doigt ou la pointe de mes cheveux.

— Vous savez le proverbe, Olympia : A force de tendre la corde....

— .... On la tend encore; il n'y a que les maladroits qui la cassent ; je compte la tendre bien davantage, quand, mon mariage une fois reconnu et ma position solidement établie, je n'aurai plus rien à eraindre.

— Voilà un mari, il faut en convenir, qui filera des joui* tissus d'or et de soie.

— Oui, Graléotto, quoique sortie d'où je sors, et quoiqu'il soit prince, je ferai de ce mari mon esclave, mais un esclave tellement soumis, tellement humble, qu'il tremblera devant moi comme le nègre devant le fouet du commandeur; il m'obéira à genoux, sur un signe; un froncement de mes sourcils le fera pâlir ; il cherchera dans mon regard non-seulement ce qu'il devra faire et dire , mais ce qu'il devra croire et penser. Mes caprices seront ses lois, mes folies seront ses fêtes. J'aurai des amants sous ses yeu*, s'il me plaît d'en avoir; il ne les verra que si je veux qu'il les voie ; il sera leur ami, si cela m'arrange;. je ferai l*** de bohème dans son propre palais ; il me servira lui-même, debout, derrière ma chaise ; il me versera son meilleur via, s'il me plaît de me griser, comme au souper de l'auto* soir; je ne lui permettrai de boire dans mon verre qui» titre de récompense et quand il l'aura mérité par sa &>**

mission; il rampera devant moi des semaines entières pour obtenir l'insigne faveur de baiser non pas mes pieds, mais la semelle de mes souliers.

— Et vous vous flattez qu'il supportera tout cela?

— Tout. Je connais ces sortes de natures et je sais mon métier. On mène ces hommes-là avec une verge de fer et ils adorent la main qui les frappe. On ne les maltraite jamais assez ; plus le joug est pesant, plus il leur parait léger. Ils sont nés pour la servitude comme d'autres naissent pour le commandement. L'homme que vous m'avez fait épouser est de cette race-là ; je le connais bien, vous disje, et je l'ai jugé du premier coup d'œil. Vous le verrez à plat ventre devant moi , et il tombera de lui-même avant peu, à un tel degré d'asservissement, que non-seulement il n'oserait se permettre un murmure, mais que tout instinct de révolte sera mort en lui pour jamais. A ce régime, le seul qui lui convienne, sa passion pour moi ne fera qu'augmenter tous les jours; avec le temps, elle passera à l'état d'idée fixe; il en deviendra stupide....

— S'il ne devient fou. Franchement, ce serait dommage ; vous ne pouvez nier qu'il ne soit joli garçon.

— Je ne peux pas souffrir les blonds.

— Il faut donc être brun pour vous plaire?

— Il y a brun et brun ; tous les bruns ne sont pas de mon goût.

— Gomment faut-il qu'ils soient pour espérer de ne pas vous déplaire? • .

— Que vous importe?

— Beaucoup plus que vous ne croyez.

— Ces questions-là ne sont pas de votre compétence.

— Qu'en savez- vous?

— Vous n'y entendez rien»

— Peut-être.

— Ah çà, répondit* Olympia, en éclatant de rire, auriez-vous par hasard des prétentions par vous-même, signor Galéotto?

— Pourquoi pas? Serais-je le premier?

— J'espère bien, avec votre permission, que vous ne seriez pas non plus le dernier.

— Ma permission?... vous ne me la demanderez pas plus pour l'avenir que vous ne me l'avez demandée pour le passé. Mais il ne s'agit ni de ce qui a été ni de ce qui peut être, il s'agit de ce qui est.

— Et qu'y a-t-il donc ?

— H y a que vous m'avez tourné la tête , que je vous admire , que vous êtes irrésistible , que je suis fou de toi , divine Olympia !

— Je vous prie, en premier lieu, de ne pas me tutoyer.

— Votre Altesse est déjà bien fière !

— Mon Altesse n'est pas fière du tout ; mais Mon Altesse craint que vous ne contractiez de mauvaises habitudes. Un tu malencontreux pourrait vous échapper où il ne faudrait pas, et ce serait, pour parler votre langage, une souveraine imprudence. Je trouve, en second lieu, que cette passion vous a poussé bien brusquement et bien tard. Il y a plus d'un an que vous me voyez tous les jours, et c'est la première fois que vous vous avisez dç me regarder.

— La première fois, non; je n'attendais qu'une occasion favorable pour vous dire que mes sentiments pour vous avaient changé de nature.

— Depuis que je suis princesse?

— Depuis ce souper où vous avez commis tant d'imprudences qui m'ont fait trembler ; mais où vous avez été si ravissante, si éblouissante d'esprit, de verve et d'audace.

— Pourquoi alors me l'avoir tant reproché ?

— Parce que j'étais combattu entre l'inquiétude, la terreur que m'inspiraient vos témérités et l'admiration dont j'étais pénétré pour vous. Dès ce moment, il s'est fait en moi une révolution complète. Exclusivement occupé jusqu'alors de votre bonheur....

— Et du vôtre avec.

L'EXPIAXION. . 185

— Et du mien avec , si vous voulez , je ne le nie pas, et je ne réclame de vous aucune reconnaissance; ipon bonheur et le vôtre sont désormais unis si étroitement, qu'ils sont inséparables ; occupé, vous disais- je, appliqué à la poursuite d'un but unique, je ne voyais en vous qu'un moyen de succès, un instrument de fortune....

— Dites le mot tout de suite et sans fausse honte : vous rue regardiez comme une chose.

— Je vous regarde maintenant comme une femme, la plus adorable, la plus désirable de toutes les femmes, et la plus désirée.

— On les désire toutes, même les plus laides.

— Faire avec vous des phrases, Olympia, serait me rendre ridicule à vos yeux , et je vous permettrais de me rire au nez. Noi^s nous connaissons trop bien tous les deux : je sais qui vous êtes, vous savez, vous, ce dont je suis capable ; ce que nous avons de mieux à faire, c'est de jouer ensemble à jeu découvert. Je vous dirai donc sans figures que si je vous désire si éperdument , ce n'est pas seulement parce que vous êtes la plus jolie femme de Home....

— De Rome?

— Du monde entier, vous avez raison ; non , vous dis-je, ce n'est pas seulement pour cela.

— Et pourquoi donc, s'il vous plaît?

— Parce que vous avez pour moi un attrait particulier, un charme qui n'appartient qu'à vous.

— Et c'est?...

— C'est d'avoir l'esprit d'un homme dans le corps d'une femme, et le plus beau corps qu'ait jamais formé la main de Dieu.

— Ou du diable.

— Vous n'avez point de préjugés, Olympia, .et c'est là ce qui vous donne, à mes yeux, tant de prix. Vous êtes dans votre sexe ce que je suis, moi , dans le mien, et nous nous complétons l'un par l'autre. Jugez par ce que nous

avons déjà fait en nous lignant, ce que nous pourrons faire encore. Nous arriverons à tout si vous le voulez. Aucun but ne sera trop élevé pour nous. Je vous l'ai dit souvent, et je vous le répète encore : les hommes et les femmes de l'Italie sont tellement supérieurs à tous les autres que la comparaison n'est pas même possible. Eh bien! Olympia, npus sommes encore, même en Italie, deux natures exceptionnelles. Il n'y en a pas beaucoup comme nous, croyez-le. Et ces Tudesques si massifs, si lourds, si obtus, prétendraient lutter avec nous!... Allons donc! ils ne sont pas de force ; nous les jouerons par-dessous jambe, comme des enfants. Mais, pour cela, il faut nous entendre. Je vous dirai plus, Olympia, car je joue avec vous cartes sur table, c'est qu'il nous serait impossible, alors même que nous le voudrions,, de diviser nos intérêts, ils sont solidaires malgré nous et unis indissolublement. Vous aurez toujours besoin de moi et vous me serez toujours nécessaire. J'ai tous vos secrets, et vous n'aurez jamais dans personne la confiance que vous avez en moi; vous savez qu'elle est bien placée et que vos intérêts sont en bonnes mains, parce que vos intérêts sont les miens, comme les miens sont les vôtres.

— Ce qui veut dire en bon italien que je suis le marchepied de votre ambition.

— Gela veut dire tout simplement qu'il existe entre nous, que nous le voulions ou non, un pacte que la nécessité elle-même a conclu , et que rien à l'avenir ne pourra jamais rompre. »

En ce moment il se fit un silence qui dura assez longtemps et pendant lequel je n'entendis rien. Galéotto fut le premier à reprendre la conversation.

« Olympia, dit-il, vous ne répondez pas? A quoi pensezvous?

. — Je pense que cette association forcée pourrait, dans l'occasion, devenir gênante.... .

— Et que si un bon coup de stylet vous débarrassait de votre associé vous ne porteriez pas longtemps son deuil.

— (Test vrai , je pensais aussi à cela, et ce n'est pas la première fois.

— Ce n'est pas non plus la première fois que je m'en doute. Vous voyez bien, Olympia, que nous ne pouvons pas même nous tromper et que nous lisons, l'un dans l'autre, à livre ouvert. Franchement vous commettriez unp faute en me faisant assassiner.

— Ah ! signor Galéotto, quel gros mot vous prononcez là !

— Je retire le mot, puisqu'il vous choque, mais je maintiens la chose. Sachez que j'ai prévu, même ce cas. Ne faut-il pas tout prévoir? Un de mes amis....

— Vous avez des amis, vous?

— Celui-là a besoin de moi. Un ami donc, que vous ne connaissez pas , est dépositaire d'un écrit cacheté qu'il a ordre d'imprimer et de publier dans le cas où je viendrais à mourir sans le retirer de ses mains. Devinez-vous ce que peut renfermer cet écrit?

— Je m'en doute.

— C'est votre histoire complète et fidèle depuis votre naissance jusqu'à ce jour, votre mariage compris, avec les pièces à l'appui.

' — Ceci n'est pas trop mal imaginé. La précaution me

— On n'a qu'une peau, ma chère, et j'ai la faiblesse de tenir à la mienne. Voilà pourquoi je me suis permis de prendre cette petite précaution qui ne vous déplaît pas trop. Ajoutez à cela que votre fortune tout entière est entre mes mains, grâce aux lettres de change, en bonne et due forme souscrites à mon ordre par votre époux*

— Vous avez réponse à tout.

— Vous ne gagneriez donc rien à vous défaire de moi et vous perdriez beaucoup.

— U faut bien accepter ce qu'on ne,peut empêcher; je me résigne.

— Résignez-vous de bonne grâce, non comme forcée et contrainte. Résignez-vous tout à fait. Voyez en moi un

homme qui vous est acquis à jamais, et puisque le lieu qui nous rive l'un à l'autre est indissoluble, rendons-le plus étroit encore.... Soyez à moi.

— Cette clause-là n'est pas au contrat.

— On peut l'y mettre.

— Je ne dis ni oui ni non. Il faut y réfléchir.

— Mes réflexions sont faites depuis longtemps.

— Les miennes ne le sont pas.

— Faites-les tout de suite.

— Et si je ne veux pas les faire?

— Je les ferai pour vous.

— Vous devenez pressant, maître Galéotto, même insolent. Vous imagineriez-vous par hasard en user avec moi comme j'en use avec le mannequin que vous m'avez donné pour mari î

— Je n'imagine rien, mais je ne réponds de rien, je suis capable de tout.

— De quoi, par exemple?

— De vous posséder à tout prix, même malgré vous.

— C'est ce que je voudrais bien voir.

— Ne me mettez pas au défi.

— Essayez donc un peu.

— Tu le veux? s'écria Galéotto avec un éclat de voix qui me fit frémir; eh bien! tu vas voir. Je ne sais pas si je t'aime, mais ce que je sais bien c'est que je te désire, c'est que tu es belle comme un ange , comme un démon, que tu es seule , à ma merci , dans un lieu discret, et tu t'imagines que je suis assez niais pour laisser échapper une occasion comme celle-ci , une occasion que je cherche en vain depuis huit jours, que jamais peut-être je ne retrouverais! Tu seras à moi, te dis-je.

— Vous n'êtes pas dégoûté, signor Galéotto.

— Tu le seras degré ou de force, ici même, à l'instant.

— D'abord, répondit Olympia d'une voix qui ne me parut pas même altérée, vous allez commencer par lâcher mes bras. Vous me faites mal.

— Je ne lâcherai ni tes bras, ni ta personne.

— Vous me faites mal, vous dis- je.

— Que m'importe, pourvu que tu sois à moi!

— Ah ! vous me violentez !

— Je te violenterai bien davantage si tu me résistes ; plutôt que de sortir d'ici sans Savoir possédée, j'aime mieux te faire périr sous mes coups.

— Eh bien ! tu m'as conquise ; tu as pris le bon moyen. J'aime à être violentée, à être forcée. Bravo, Galéotto, tu es un homme, toi, et tu me plais.... Ah ! scélérat, tu vas te faire adorer. »

Je m'enfuis épouvanté. Je traversai Rome, au milieu de la nuit, en courant comme si je sortais de l'enfer et que tous les démons de la luxure fussent à ma poursuite.

A peine rentré à l'hôtel, vous devinez dans quel état, j'allai droit à la chambre de Rodolphe. Il dormait du sommeil des anges. Sa belle et noble tête reposait sur son bras; ses cheveux blonds inondaient l'oreiller; un sourire ineffable errait sur ses lèvres ; je l'entendais murmurer les noms : fils, enfant, famille, et le nom d'Olympia! H rêvait d'elle, l'infortuné; il rêvait qu'il était père; son âme tendre et pure nageait, même en songe , dans les chastes voluptés d'un amour exquis.

J'étais entré chez lui avec le projet de lui tout révéler sur-le-champ et de réparer, autant qu'il était en moi , les maux affreux que je n'avais su ni prévenir, ni même soupçonner. Mais en le voyant dormir d'un sommeil si doux, si paisible, je n'eus pas le courage de le réveiller en sursaut, pour le plonger tout d'un coup , et sans préparation, dans cet abîme de désolation.

« Hélas, me dis-je, il y tombera toujours assez tôt ! » Je remis donc au lendemain cette effroyable révélation.

Je passai le reste de la nuit dans une horrible angoisse. J'étais encore couché lorsqu'on m'annonça la visite du baron dont j'avais appris l'arrivée mystérieuse, la nuit même, d'une manière si tragique. Je me levai pour le recevoir. Je

le connaissais depuis longtemps. C'était un chambellan du prince régnant, son homme de confiance, le négociateur qu'il employait dans les affaires délicates. Ce choix était significatif et je compris au premier coup d'œil qu'il ne m'apportait pas de bonnes nouvelles. Je ne me trompais point.

H me remit une lettre signée du prince ; mais pas un mot de la princesse à laquelle j'avais écrit. La lettre de Son Altesse était fort courte et fort sèche. J'étais en deux lignes révoqué de mes fonctions de gouverneur, avec ordre de quitter Rodolphe immédiatement. Du reste, je recevais comme fiche de consolation le titre de conseiller aulique , mais sans pension. Seulement on me payait deux années de traitement pour les fonctions que je ne remplissais plus , somme suffisante, disait la lettre, pour voyager où je voudrais, excepté dans les États du prince. C'était un exil et ma disgrâce était complète. Lés mensonges de l'infâme Olympia n'avaient pas tardé à porter leurs fruits.

« Je suis chargé par Son Altesse , ajouta froidement le baron, de liquider la situation financière du prince Rodolphe et de le reconduire en Allemagne. »

De son mariage , pas un mot. En me quittant, le baron passa dans l'appartement de Rodolphe et y resta longtemps enfermé seul avec lui, sans m'admettre en tiers dans la conférence. Que s'y passa-t-il 1 Je le soupçonne, mais je n'en fus point informé. Je quittai l'hôtel immédiatement; le baron s'y installa à ma place dans l'appartement même que j'occupais une heure auparavant, coucha dans mon lit encore chaud.

Jamais exécution ne fut plus prompte et moins bruyante. Je pris un* logement pour mon compte , non sur la place d'Espagne, pour n'avoir pas l'air de braver ou d'éluder les ordres de la cour, mais assez près de là dans la Via del Pozzetto. J'y restai toute la journée à attendre Rodolphe*. H ne parut point. Je compris qu'on lui avait défendu de me voir. On m'avait même prié d'éviter une scène d'adieux.

I/EXPIÀTION. 191

On craignait mon influence sur lui. Hélas! l'avenir a prouvé que je n'en avais guère.

L'idée de me venger de ma disgrâce, en prêtant les mains, à l'abominable intrigue dont je tenais les fils et connaissais tous les ressorts, ne me vint pas même à l'esprit; je ne songeai au contraire qu'aux moyens de sauver Rodolphe, cet enfant trop candide, trop bon, que j'avais élevé et que j'aimais comme un fils. Lui-même m'était sincèrement attaché et me le prouva en venant me surprendre au milieu de la nuit dans mon nouveau logement.

* Je viens chez vous en cachette comme chez Olympia, me dit-il en se jetant dans mes bras avec effusion. Mes parents m'ont défendu de vous voir; mais je ne compte pas plus obéir à cet ordre qu'à celui de quitter ma femme ; car il faut que vous sachiez, monsieur, que le baron ne vient à Borne que pour casser mon mariage. C'est ce que nous verrons. »

C'était le cas ou jamais d'exécuter mon dessein en faisant au prince là révélation douloureuse, mais nécessaire, que j'avais ajournée la veille. Mais en songeant aux épouvantables accusations que j'allais porter contre ce qu'il aimait le plus au monde, et au coup mortel qu'il fallait lui assener résolument en pleine poitrine, mon courage défaillit encore. Tout le monde, je le sentis bien alors, n'est pas propre à faire des opérations et j'aurais été un fort mauvais chirurgien. Jamais je n'aurais pu couper une jambe ou un bras pour sauver le reste du corps. Et ici c'est le cœur qu'il fallait torturer pour en arracher un trait empoisonné.

Je ne savais à la lettre par où commencer; j'en vins à tsraindre que l'énormité même du forfait n'empêchât de donner créance à mes paroles et ne leur ôtât toute autorité. Quelle preuve avais- je après tout? Ma parole, rien que ma parole. J'avais entendu, j'avais vu, mais je n'avais pas un témoin à produire, pas un seul. Que l'honnête homme est faible, qu'il est désarmé contTe des scélérats habiles!

Ceux-là n'avaient que trop Bien combiné leurs mesures. Les fripons prennent toujours leurs précautions ; les gens de bonne foi ne les prennent jamais.

Entrer çn lutte , moi , homme de paix et d'étude , avec une Olympia doublée d'un Galéotto, c'était une entreprise au moins téméraire, et quand j'envisageais la situation face à face, je désespérais du succès. Qu'ils étaient forts! Nonseulement ils avaient pour eux leur audace, leur astuce, leur perversité ; ils avaient de plus pour auxiliaire la faiblesse de leur victime, et jusqu'à ses vertus, sa confiance, sa droiture, sa noble crédulité, son amour, hélas! cet amour funeste qui le livrait pieds et poings liés à ces deux démons. Leur plus grande force était là.

Tant qu'Olympia serait solidement établie et retranchée dans le cœur de Rodolphe, tous les assauts du dehors pour l'en chasser ne feraient que l'y enraciner plus profondément. Ce n'était que là qu'on pouvait la frapper et c'était là précisément qu'on ne pouvait l'atteindre, même en cassant son mariage on n'aurait rien gagné. Il ne l'eût point quittée pour cela; il n'aurait fait, au contraire, que s'attacher davantage à elle par l'effet naturel de la lutte et de la contradiction ; elle aurait de plus, à tous les charmes qui le subjuguaient, joint à ses yeux le prestige de la persécution et trouvé ainsi un nouvel appui dans la générosité de ce cœur noble et confiant.

Plus je creusais le problème et plus j'en redoutais la solution ; mais il s'agissait d'un élève chéri , presque d'un fils, d'un cœur adorable de naïveté, de bonté, mon devoir exigeait que je fisse au moins une tentative pour lui arracher le bandeau des yeux. Seulement je remis encore au lendemain, et cependant il me parla encore, le malheureux , de cette exécrable femme comme d'un ange d'innocence ; du bonheur qu'il se promettait pour l'avenir et qu'il trouvait déjà dans son intérieur.

« Us feront ce qu'ils voudront, ajouta-t-il avec résolution. Ils peuvent, je le sais bien, casser légalement mon

mariage; mais qu'y gagneront-ils? Je ne serai pas toujours en tutelle; une fois maître de mes volontés, le premier acte de mon règne sera de déclarer mon mariage à la face de l'Allemagne et du monde. Je ne le ferais pas par amour , que je le ferais par honneur, puisque Olympia m'a confié sa destinée , et par devoir, puisque je suis au moment d'être père. Jusque-là, et en attendant de meilleurs jours , je vivrai dans l'exil avec elle. Mon père, après tout, n'est pas immortel. H est triste de spéculer sur la mort de l'auteur de ses jours ; mais à qui la faute et qui est-ce qui me pousse à ces extrémités? Qu'on me laisse tranquille. Je n'ai aucune ambition; je ne fais de mal ni ne veux de mal à* personne ; je ne demande qu'à être heureux. »

Il mç reprocha, comme un abus de confiance, d'avoir écrit à sa mère sans l'en avoir prévenu. Quoique je l'eusse fait dans une bonne intention, ce n'en était pas moins cette démarche malheureuse qui soulevait toutes ces tempêtes contre Olympia, contre lui, contre moi-même, puisque une disgrâce éclatante était le prix de mon zèle intempestif. Rien ne pressait. Les difficultés et les luttes se seraient toujours présentées assez tôt sans les provoquer en courant au-devant d'elles. Mais il me pardonnait ma précipitation, parce que je n'avais rien fait qu'en vue de son bien, et, dans l'intérêt d'Olympia ; ce n'était pas ma faute si les choses avaient mal tourné, et j'en étais, en définitive, le^premier puni. H m'engageait h prendre patience comme lui ; un jour viendrait où il serait assez heureux pour tout réparer. J'étais avec sa mère et sa femme, ce qu'il aimait le plus au monde.

< Je viendrai chez vous, ajouta-t-il en s'en allant, toutes les fois que je pourrai m'échapper et nous nous verrons d'ailleurs à la rue Saint-Isidore. »

J'eus la visite.... devinez de qui?... De Galéotto. Mon premier mouvement fut de le mettre à la porte ; je réfléchis qu'il ne fallait pas lui laisser soupçonner que j'avais

194 LES AMOURS DTTÀLIE.

découvert son secret, ni surtout que j'avais entendu la conversation de la place Navone. Je contins donc mon indignation et dissimulai mon dégoût.

Tandis qu'il s'asseyait près de moi, je le regardai pour le voir, ce qui ne m'était pas encore arrivé jusqu'alors , et je vis que c'était un assez bel homme, à la façon de Beargame et de Bergami, grand et fort: de larges épaules, une large poitrine, un grand nez romain, d'épais favoris noirs, l'air hardi jusqu'à l'impudence. Mais ce qui me frappa surtout , peut-être à cause de ma préoccupation intérieure, c'était je ne sais quoi de bas et de commun dams sa physionomie et dans toute sa personne. H portait un habit vert à boutons d'or , un pantalon clair à grands carreaux, une cravate rouge et un gilet brodé. Ajoutez à cela une épingle grosse comme un œuf, une chaîne de. montre énorme, un paquet de breloques et des bagues à tous les doigts, vous aurez l'idée du personnage , le digne maie assurément de cette créature abominable. Et voilà le rival, le rival heureux de mon noble, de mon beau Rodolphe i

Ge misérable venait me faire son compliment de condoléance.

« Veus ne perdez pas grand'chose, me dit-il : l'éducation du prince est terminée ; sa majorité et son mariage mettaient fin naturellement, et en tout état de cause, à vos fonctions de gouverneur. Et puis, on vous a nommé conseiller aulique ; c'est une position. Quant à l'argent , les grands savants tels que vous n'y tiennent guère , et d'ailleurs, tant que notre aimable prince vivra, il ne vous en laissera jamais manquer. Quand il régnera, ce sera bien autre chose : s'il ne vous prend pas pour premier ministre, je consens à n'être pas Romain. Je sais bien ce qu'il m'a dit de vous et de ses intentions à votre égard. Allez, vous n'êtes pas à plaindre, vous pouvez attendre et dormir tranquillement sur les deux oreilles. A propos, j'ai vu ce baron ; vous savez de qui je veux parler. Entre nous , il n'est 'paà fort. Il paraît qu'il vient pour faire casser le mariage

par la Rota. Gela ne lui sera pas si facile qu'il pense et l'affaire n'ira pas seule. H est vrai qu'il apporte une lettre du prince régnant à Sa Sainteté ; mais je connais intimeraent le barbier du pape, et nous verrons ce que nous verrons. Soyez tranquille, on connaît son pavé de Rome. Rira bien qui rira le dernier. C'est égal , cette pauvre princesse Olympia est bien tourmentée ; il y a de quoi ; dans sa position un bouleversement peut tuer l'enfant et la mère avec. Un malheur est bientôt arrivé; une fausse cooche tient à si peu de chose. Vous irez la voir, n'est-ce pas? Elle appelle à cor et à cri son cavalier servant.

— Dites lui que j'irai lui faire, une visite demain matin. »

Une idée, la plus malheureuse de toutes les idées qui puissent tomber dans la tête d'un homme, m'était venue tout à coup. « Si perverse, me dis-je, si dépravée que soit une femme, il est impossible qu'il ne lui reste pas dans le coeur une fibre saine, ne fut-ce qu'une seule. Le tout est «te la découvrir. Je verrai Olympia ; oui , je veux la voir, lui parler; je chercherai cette libre et si je la trouve, il est possible, en la faisant vibrer, de sauver encore mon Rodolphe. »

Je le fis comme je l'avais pensé et je ne crois pas qu'on ait jamais fait pour qui que ce soit une démarche si répugnante, ni donné à personne, pas même à une fille, à une mère, une telle preuve d'affection; car je m'étais bien promis de ne repasser de ma vie ce seuil déshonoré et mon cœur se souleva de lui-même au moment où je le franchis.

Olympia me reçut comme à l'ordinaire, avec une fausseté si naturelle qu'elle avait tous les caractères de la franchise la plus ouverte. Elle n'était pas encore bien sûre, à ce qu'il parait , de n'avoir plus besoin de moi. Elle m'embrassa plusieurs fois, me fit ses cajoleries accoutumées, plaignit ma disgrâce, s'accusa d'en être la cause, loua mon Eèle, admira mon dévouement, versa, Dieu me pardonne, des larmes, de vraies larmes, et couronna la scène en me

serrant dans ses bras. Gomme c'était le matin, et qu'elle était en train de s'habiller, elle me fit assister, concourir même à sa toilette en ma qualité de cavalier servant.

Tout en faisant mon service, et quel service, juste ciel ! je l'examinais à la dérobée avec attention, comme j'avais examiné la veille son odieux complice ; je fus frappé de l'expression dure et méchante de ses yeux , de la hardiesse souvent effrontée de son regard, de son geste, de l'immodestie, pour ne pas dire plus, de ses attitudes, de je ne sais quelle sensualité brutale empreinte sur ses lèvres, à travers le sourire étudié dont elle savait trop bien l'empire. En un mot, il y avait en elle quelque chose de souillé. Je me serais battu moi-même pour n'avoir pas remarqué tout cela plus tôt. Décidément, prince, vous avez raison: je ne serai jamais qu'un aveugle et le plus simple des hommes.

Je gardai mes impressions pour moi, bien entendu. Je me prêtai docilement à tout ce qu'elle voulut : je lui agrafai sa robe, lui nouai sa ceinture, lui mis ses pantoufles ; je pris pour sincères ses démonstrations, pour argent comptant toute sa fausse monnaie. Je m'étudiai avec un soin infini à ne rien faire, à ne rien dire qui fût de nature à la blesser, à lui déplaire, rien surtout qui pût la mettre en défiance. Je venais affronter cette panthère jusque dans sa tanière avec l'espoir de l'apprivoiser; il fallait donc me donner bien garde de tout ce qui aurait pu l'irriter.

Quand sa toilette fut terminée, et que Sounta se fut retirée, nous restâmes seuls ; c'était le moment critique , le moment suprême. Mon cœur battait violemment; je pris mon courage à deux mains et j'entrai en matière. Je commençai par l'adulation , afin de m* aplanir plus sûrement les voies scabreuses où je devais m'engager, on ne pénétrait dans l'enfer qu'en jetant à Cerbère un gâteau de miel. Le procédé me réussit, on se montra sensible à mes flatteries ; il est vrai que je ne ménageais pas les doses. J'ai la conscience d'avoir menti là comme jamais homme ne mentit. Mais Dieu me le pardonnera. Ici lafin justifiaitles

moyens. Il fallait pourtant en venir au fait; j'y vins tout doucement , mais enfin j'y vins.

A partir de ce moment et dès qu'elle eut entrevu ma pensée, elle cessa de me répondre ; couchée à demi sur son sofa et l'éventail en main, elle m'écoutait en silence et son œil impénétrable ne laissait rien lire au fond de ses noires prunelles. Je lui dis tout : que je l'avais rencontrée à Monte Gitorio ; que je l'avais suivie jusqu'à la place Navone ; que là je l'avais vue entrer dans une maison équivoque ; qu'un inconnu y était entré après elle ; que j'en avais fait autant ; que j'étais monté sur ses pas jusqu'au troisième étage ; que j'avais reconnu à sa voix Galéotto, et que j'avais tout entendu.

Elle m'avait laissé débiter jusqu'au bout ce chapelet d'horreur sans m'interrompre une seule fois , et sans faire d'autre mouvement que celui de son éventail. On n'aurait pas dit, à la voir si calme, qu'il se fût agi d'elle. Elle resta quelque temps sans répondre.

« On écoute donc aux portes, dans votre pays d'Allemagne ? dit-elle enfin sans se décontenancer le moins du monde, sans même jeter les yeux sur moi, et d'un ton sarcastique qui ne présageait rien de bon. »

Mais j'étais préparé à cette objection à laquelle je m'attendais, car c'était le côté vulnérable de ma position. Je voulus m'excuser, expliquer les comment, les pourquoi.

« Oh! ne vous excusez pas! interrompit-elle de cette même voix caustique qui m'avait inquiété dès sa première phrase. Que vous ayez entendu ou non, cela m'est parfaitement égal. Si vous dites vrai , vous avez dû entendre de drôles de choses. Répétez-m'en quelques-unes, ne fût-ce que pour voir ^i vous avez l'oreille aussi fine que vous avez le pas léger; car pour moi, je déclare que je ne vous ai pas entendu. »

Je m'étais figuré, homme simple que j'étais alors et que je serai toute ma vie, qu'elle commencerait par nier, par se fâcher, par crier à la calomnie, au mensonge; son

flegme cynique me démonta. Pourtant , je fis ce qu'elle me demandait , j'entrai dans quelques détails qu'elle écouta sans sourciller ; après quoi elle me dit tranquillement :

« C'est bien cela! Si vous aviez pu voir aussi bien que vous ayez entendu, continua-t-elle du même ton, vous auriez tu que Galéotto m'a horriblement violentée ; j'en ai des bleus par tout le corps. Mais j'aime un homme énergique, moi, chacun son goût Qui aime bien frappe bien; cela fouette le sang et désennuie toujours un peu. »

Changeant tout à coup de langage, je me précipitai à ses genoux, aux genoux de cette femme! je la suppliai d'épargner Bodophe, de respecter sa candeur, de ne pas empoisonner sa vie, d'avoir pitié de lui.

« Tout cela n'est pas trop mal. débité pour un Tudesque, répliqua-t-elle froidement, le bonheur de votre élève vous tient donc bien à cœur? Vous l'aimez, dites-vous , comme un fils?... Est-ce que madame sa mère aurait eu par hasard des bontés pour vous? Vous avez pu être jeune une fois, et ces Allemandes ont des goûts si singuliers! »

Je demeurai, confondu, atterré, sans voix, sans mouvement, presque sans connaissance. Je laissai tomber ma tête dans mes mains, et, m'oubliant dans mon humble posture, j'y restai longtemps comme pétrifié.

* Ah ça, mon cher, est-ce que vous dormez? dit-elle en me frappant la tête de son éventail. Relevez-vous donc un peu, s'il vous plaît. Si l'on entrait, on pourrait s'imaginer que vous me faites une déclaration et je ne me soucie pas d'être compromise, du moins par vous; Au fait, pourquoi êtes-vous venu ici ? Que voulezr- vous de moi? Que je rende heureux votre élève, votre fils, comme il vous plaira de l'intituler? je ne vous demande pas vos secrets quoique vous ayez surpris les miens, monsieur l'espion. Ce que vous me demandez là n'a pas le sens commun , mon mari est le plus heureux des hommes ; demandez-le lui plutôt à lui-même, et son bonheur d'à présent n'est rien auprès des félicités que je lui promets dans l'avenir. Quant à sa

L'EXPIATION. i99

# candeur, vous pouvez être à cet égard parfaitement rassure , je la respecte trop, et c'est une vertu trop précieuse dans un mari pour que je fasse jamais rien pour la lui ravir. Êtes-vous content de moi ? et n'ai-je pas fait droit à votre requête? Maintenant, c'est à toi de faire droit à la mienne , poursuivit-elle en me tutoyant grossièrement et en me montrant la porte du bout de son éventail , tu vois cette porte"? si jamais tu as le front de la repasser, tu ne la repasseras plus, c'est moi qui te le dis. Ah I tu m'espionnes ! AJi ! tu me suis ! tu écoutes aux portes ! tu me voles mes secrets ! . . . Eh bien ! puisque tu les as, mes secrets, gardeles, mais garde-les bien ; car à la première parole, à l'apparence même d'une indiscrétion, j'ai dans Oaléotto un vengeur tout trouvé, puisqu'il est mon amant de cœur, et je te préviens, pour ta gouverne, qu'il t'enfoncerait six pouces d'acier dans le ventre, comme dans la carcasse d'un chien , tu peux te tenir pour averti. A défaut de lui , (Tailleurs, je suis là et tu ne gagnerais rien à tomber de ses mains dans les miennes. Sur ce, détalons, et jplus vite que ça!... Mais, non, reste; je n'ai pas fini. Je te défends de dire à mon mari un seul mot de ce qui vient de se passer ici et de ce que tu as entendu à la place Navone.... ou plutôt, je t'ordonne de lui tout raconter, de le raconter à tout le monde ; tu verras ce que valent les paroles, d'un vieux barbon de ton espèce à rencontre d'une jolie femme. Et quant h mon époux, s'il croit de ton verbiage un seul mot, je dis un seul, je te jure, foi d'Olympia, d'être ta maîtresse pendant trois mois. Essaye.

— Tu n'es qu'une créature immonde , répondis-je exaspéré, hors de moi, l'opprobre de ton sexe, le rebut, l'horreur de la création. Je t'arracherai ton masque ; je sauverai malgré toi Rodolphe de tes impurs filets.

— Je crois qu'il raisonne! s'écria-t-elle en proférant un ignoble juron et en s'élançant sur moi comme une louve enragée. »

Si dans ce moment elle eût eu sous la main une arme

quelconque, j'étais un homme mort. Elle me fit littéralement peur. Les yeux lui sortaient de la tête et lançaient des flammes dévorantes, ses lèvres pâles et frémissantes avaient soif de mon sang. La Bacchante s'était changée en Furie.

« Arrière de moi , Satan! » m'écriai-je, en repoussant, non sans peine, cette béte fauve.

Je m'enfuis plutôt que je ne sortis de ce hideux repaire. Et voilà, madame la comtesse, l'aimable issue qu'eut ma naïve démarche auprès de la princesse Olympia.

Je ne fis qu'un saut de la rue Saint-Isidore à la via del Pozzelto que j'habitais. J'écrivis sur-le-champ à Rodolphe qu'il fallait que je le visse absolument et tout de suite ; qu'il devait tout quitter pour venir chez moi où je l'attendrais toute la journée et toute la nuit. J'avais pris mon parti ; j'étais décidé à tout tenter, à tout risquer pour le sauver, s'il pouvait être encore sauvé. Mais la fatalité conspira contre moi ou plutôt contre lui. Ma lettre ne le trouva point à son hôtel. Ses gens répondirent qu'il était à la campagne pour vingt-quatre heures. Je savais que c'était là le prétexte qu'il employait lorsqu'il devait passer la nuit rue Saint-Isidore. J'étais donc devancé par Olympia. Tout était perdu , tout même et surtout l'honneur.

Rodolphe vint pourtant chez moi le lendemain, mais fort tard , avec un air contraint. La nuit avait porté ses fruits.

« C'est pour moi déjà, me dit-il d'un ton froid, une chose assez douloureuse que de voir la guerre déclarée entre les personnes qui me sont les plus chères au monde, ma mère et ma femme, sans que vous, monsieur, qui avez toujours été bon pour moi et pour Olympia, vous veniez encore par votre aigreur compliquer une situation déjà si difficile. J'ai trouvé hier ma femme tout en pleurs. Elle vous avait vu dans la matinée et vous lui aviez dit des . choses pénibles : qu'elle était la cause de votre disgrâce; tandis qu'elle a tout fait pour vous détourner d'écrire à ma

mère; qu'elle ne m'avait épousé que pour ma position: tandis que c'est moi qui l'ai forcée à m'épouser; qu'au premier mot de ma famille, elle aurait dû prendre l'initiative d'une séparation devenue nécessaire ; qu'elle détruisait ma vie ; que vous vous reprochiez maintenant de vous être mêlé de nos affaires ; que vous ne remettriez plus les pieds chez elle.... que sais-je encore? Tellement qu'elle en a eu des attaques de nerfs. Vous auriez dû , monsieur, ne fût-ce que par égard pour son état, la ménager davantage ; vos injustices ont produit en elle une telle révolution qu'elle redoute une fausse couche et que je suis menacé de voir s'évanouir par votre faute mes espérances de paternité. Si ce malheur m'arrive, comme tout le fait craindre, je ne vous pardonnerai de ma vie.

— Mais cette femme vous trompe, m'écriai-je impatienté de tant d'aveuglement; elle n'est pas plus grosse que vous et moi.

— Cette seule accusation donne la mesure de toutes les autres; sachez , monsieur, que Ce n'est pas d'elle que je tiens ce renseignement dont je suis si justement alarmé : je le tiens de son médecin.

— Quelque fripon qu'elle paye, ou quelque dupe qu'elle trompe comme vous .

— Monsieur j je sais le respect que je vous dois, et je ne crois pas m'en être jamais écarté ; mais vous en devez de votre côté à la femme qui porte mon nom et qui me donnera des héritiers.

• — Mais au nom de votre mère que vous désolez , au nom de votre honneur que vous tachez, souffrez de grâce que je vous éclaire.

— Je suis tout éclairé; c'est vous qui êtes prévenu. Vous étiez le premier, il y a huit jours, à me vanter les grâces d'Olympia, ses vertus, et votre lettre à ma mère est pleine de ses louanges ; ce n'est plus ça maintenant : le chagrin de votre disgrâce vous a rendu injuste, et c'est sur elle que vous déversez votre mauvaise humeur.

— Mais cette femme....

— Cette femme est un ange ; je la connais mieux que vous et je remercie Dieu tous les jours de me l'avoir donnée. Je ne souffrirai pas un mot contre elle, vînt-il de mes parents, vint-il de vous. Elle n'a que moi seul pour appui ; mon devoir est de la défendre et je la défendrai an prix de mon sang.

— Mais, malheureux enfant , vous ne savez pas eatxe les mains de qui vous êtes tombé, quel avenir voua attend !

— Un avenir de félicité.

— Un avenir de honte....

— Pas une parole de plus, je vous en supplie, ou je sors à l'instant. *

H mit à ces mots la main sur le bouton de la porte, prêt à exécuter sa menace.

« Mon bien-aimé Rodolphe , repris-je avec des larmes dans la voix et dans les yeux, songez à ce que j'ai toujours été pour vous et à quel point vous m'êtes cher. Vous seriez mon fils que je ne vous aimerais pas davantage. Yooe savez également ce que j'ai été pour cette femme, tant que je l'ai crue digne de vous et propre à faire votre bonheur. Si mon opinion sur elle a changé, ce n'est pas sans de graves motifs, car enfin je ne suis ni capricieux, ni visionnaire; vous êtes libre encore , vous le serez tant que votre père n'aura pas donné son consentement à eette fatale union, et j'espère bien qu'il ne le donnera pas. Promettezmoi de ne rien faire d'irrévocable avant de m'avoir entendu? Et s'il vous est pénible d'avoir avec moi une explication verbale; si vous ne voulez pas que je vous parle, laissez-moi vous écrire.

— Non, monsieur, je vous prie instamment de n'en rien faire ; car, malgré toute la déférence que j'ai et que j'ai toujours eue pour vos conseils, je me verrais dans la douloureuse nécessité de vous renvoyer votre lettre ou de la brûler sans la lire. Vous avez prononcé le mot irrévo-

cable, saches une fois poux toutes et la dernière de toutes que mon parti est pris , pris irrévocablement. Promettezmoi vous-même de ne plus revenir sur ce triste sujet ou permettez-moi, quoi qu'il m'en coûte, de ne plus vous voir? »

Il me fut impossible de le faire sortir de là et de guerre lasse il fallut me taire. Comme tous les caractères faibles qui se butent, il fermait les yeux pour ne rien voir, les oreilles pour ne rien entendre; il prenait l'entêtement pour de la fermeté ; il s'en alla comme il était venu. Il ne me restait plus qu'à me voiler la tête comme Pompée en attendant le eoup mortel qui, en détruisant mon ouvrage de quinze années, devait tuer dans sa vie.... que dis-je?... dans son honneur, l'enfant chéri que j'avais élevé pour d'autres destinées.

Je le vis. moins de jour en jour, et le nom d'Olympia n'était jamais prononcé entre nous. Se tirant d'un mensonge par un autre mensonge , elle ne tarda pas à simuler une fausse couche comme elle avait inventé une fausse grossesse; j'eus le contre-coup du désappointement de Rodolphe. A partir de ce jour, je ne l'ai plus revu.

M~ Holmann se tut, et comme il ne paraissait pas disposé à reprendre la parole, la comtesse lui dit :

<r Allez-vous faire comme le prince Woronoff, monsieur le conseiller, et nous abandonner au milieu de l'histoire? Elle n'est point terminée et je ne vous tiens pas quitte, à moins que quelqu'un de ces messieurs n'ait en réserve une troisième partie, comme vous aviez la seconde.... Puisque personne ne parle, c'est que personne n'a rien à dire. C'est donc à vous que je rends la parole, car enfin je veux savoir comment a tourné tout cela et si cette horrible femme est parvenue à ses fins.

— Madame la comtesse, dit le .prince Woronoff, rappelez-vous le mot de Bossuet.

- — Bossuet a raison, reprit le conseiller, tout succède au méchant : la fille de Zébédée est. restée princesse; son di-

gne complice Galéotto n'est pas aux galères , il est ministre, et quant à mon pauvre Rodolphe.... permettez que je vous réponde ce qu'Énée répondit à la reine de Garthage :

Infandum regina jubés renovare dolorem. .

s — Ce qui veut dire en langage chrétien ?...

— Que je verse tous les jours sur lui des larmes de sang.

— Mais comment cela est-il arrivé?

— Cela est arrivé, madame, comme tout arrive 'ici-bas par la loi cruelle et mystérieuse qui fait triompher le vice et le crime aux dépens de la droiture et de la vertu. Ce qui me reste à vous raconter ne sera pas long : je ne sais plus rien par moi-même; je n'ai appris que par ouï-dire la suite et la fin de ce roman trop véridique.

— Racontez toujours; je me contenterai de ce que vous savez, pourvu que vous ne me fassiez pas languir.

— Le baron , fidèle à ses instructions , reprit M. Holmann, avait immédiatement commencé ses démarches pour faire annuler le mariage de Rodolphe et d'Olympia. Il avait remis la lettre de son souverain au pape , qui avait promis de faire examiner l'affaire avec un soin tout particulier. Avocats. et procureurs étaient sous les armes; l'enquête allait son train, toute la bande noire, en un mot, était en campagne. Mais tout est lent à Rome, surtout la justice, et les choses ne marchaient pas si vite que le baron l'aurait voulu. D'ailleurs , il avait un rude adversaire dans le signor Galéotto, adversaire d'autant plus dangereux qu'il était occulte, qu'il travaillait dans l'ombre, comme les taupes, et que , nourri dans toutes les intrigues de Rome , le pays de la terre où il y en a le plus , il contre-minait les mines du baron, sans que celui-ci pût seulement s'en douter.

— C'est égal ! disait-il à Olympia ; je n'aime pas les procès, on sait comme ils commencent, jamais comme ils finissent. Et puis le hasard est si rusé ! Je crains toujours

de sa part quelque coup de jarnac. Tu connais notre proverbe italien : « C'est dans la queue qu'est le venin, »* pour dire que c'est à la fin des affaires que surgissent les plus grandes difficultés. Dis donc , Olympia , si tu voyais ce baron? ma chère, Je te donne carte blanche ; tu sais que je ne suis pas jaloux pour les affaires utiles. Je suis sur ce point de l'avis des Chinois.

— Qu'est-ce qu'ils disent, les Chinois ?

— Qu'il faut être fou pour se tourmenter d'une chose qui ne laisse aucune trace.

— Messire Boccace l'avait dit avant eux et de plus l'avait prouvé, si j'ai bonne mémoire, dans cette Fiancée du roi de Garbe , qui nous en remontrerait à toutes. C'est égal ! comme tu dis, abondance de preuves ne nuit pas, et vivent les Chinois ! J'ai toujours pensé qu'il y avait du bon chez les mandarins. Si jamais il m'en tombe un sous la main , Galéotto, mon ami, tu n'as qu'à te bien tenir; je jure par la moustache des Pékinois de mettre en pratique une si belle philosophie.

— Pourvu bien entendu qu'il y ait au bout des taëls.

— Des?... Comment dis-tu ce mot?

— Je dis des taëls; ce sont les scudi du pays.

— Va pour les taëls. Les scudi ne gâtent jamais rien à rien.

— Mais revenons à nos moutons, je veux dire à notre baron.

— Ce mouton-là est un véritable ours. H me fuit comme la peste.

— H faut l'apprivoiser.

— On a essayé, on n'a pas pu.

— Essaye encore. »

Le baron vint se jeter de lui-même dans le lacet qu'on préparait pour le prendre. Voici à quelle occasion : ses instructions portaient qu'une fois l'instance entamée , et sans en arrêter le cours, afin qu'Olympia ne pût pas douter que l'affaire ne fût sérieuse, il lui ferait offrir et lui-

même au besoin lui offrirait directement une somme

d'argent comptant et un établissement convenable si eUe voulait marcher d'accord avec la famille du prince et se rendre à ses vœux; comme si aucun avantage pécuniaire, si considérable qu'il fût, pouvait compenser jamais oe*i que lui assuraient son contrat de mariage et les lettres de change en bonne et due forme, comme disait Galéotto, que les deux complices avaient dans les maûs*.

Les premières ouvertures du marché avaient été faites par l'intermédiaire des gens de loi, mais Olympia avait fait la sourde oreille , elle avait son projet; et la négociation traînait en longeur. Le baron s'impatientait, quoique diplomate, et il ne manquait pas de suffisance : « Je vois bien, pensa-t-il, qu'il faut que je m'en mêle. Ces gens-Ut n'arriveront à rien. Je verrai moi-même cette femme. Ce sera l'affaire d'une visite.

Cette visite, il la fit. Que s'y passa-t-il? Personne ne me l'a dit; mais il est probable qu'Olympia déploya avee lui, comme elle l'avait fait avec moi , tous les artifices de sm infernale coquetterie. Alla-t-elle plus loin? Je l'ignore. J'ignore si le présomptueux négociateur fit une résistance assez belle pour qu'Olympia lui fit l'honneur ou le déshonneur de pousser les choses jusqu'au bout. Tout ce que je sais, c'est que le baron déserta avec armes et bagages et passa du côté de l'ennemi. Ce fut l'affaire d'une visite , comme il se l'était promis, et Olympia tint également la parole qu'elle s'était donnée en l'attelant à son char. J'avais été le premier relai , il fut le second.

Mais plus prudent que moi, surtout plus homme de cour, mon successeur se garda bien d'épouser ouvertement les intérêts de sa partie adverse, devenue sa cliente. H n'écrivit point à la cour en sa faveur ; il se contenta de trahir sourdement son mandat. A partir de ce moment, les procédures se ralentirent, les incidents se multiplièrent, et l'on put prévoir que les plaideurs auraient le temps de mourir, et leurs enfants après eux, avant la fin du procès.

Le baron faisait le même calcul que Rodolphe. « Le prince régnant, pensait-il aussi, n'est pas immortel, et je lui donne le temps de mourir en éternisant la cause. Après un tel service rendu à l'héritier présomptif, je puis espérer qu'une fois sur le trône il me nommera pour le moins son premier ministre. » La place, vous le voyez, madame la comtesse, ne manquait pas de compétiteurs. Tout le monde, y compris le signor Galéotto, voulait être premier ministre, ni plus ni moins.

* C'est exactement , dit le Moscovite, comme dans les gouvernements représentatifs. »

Cependant le procès suivait sa marche à pas de tortue, il est vrai ; mais enfin comme il n'y avait désistement ni d'un côté ni de l'autre , il fallait bien finir par un arrêt. Le pape avait recommandé l'affaire, la Rota en était saisie, le gouverneur de Rome s'y employait activement, un ambassadeur influent s'y intéressait à la demande du prince régnant, et Dieu sait combien de cardinaux et de prélats, de robes de toutes couleurs et de toutes longueurs avaient été sollicités, sans compter les greffiers, les valets de chambre et les barbiers. Ces derniers jouent à Rome un rôle important.

Ajoutons que l'affaire prenait une assez mauvaise tournure pour Olympia. C'est bien cela, sans compter le reste, qui inquiétait, qui tourmentait le pauvre baron. En sa qualité de demandeur et comme fondé de pouvoir du père de Rodolphe, il ne pouvait décemment provoquer sans cesse des délais ni solliciter contre lui-même. D'ailleurs, il voulait bien perpétuer la cause, mais il ne voulait pas la perdre ; car, tout en ménageant le prince qui devait régner, il n'entendait pas se brouiller avec le prince qui régnait. Son embarras était extrême ; il se trouvait précisément entre deux picotins , comme l'âne de Buridan.

Graléotto n'était pas plus à son aise. En homme d'expérience et rompu aux affaires comme il Tétait, il répétait sans cesse à Olympia :

« C'est égal! je n'aime pas les procès et j'ai peur du hasard. Au reste, ajouta-t-il, il fallait s'attendre à toutes ces tracasseries.

Au mariage, à la mort, Le diable fait son effort.

— Je te l'ai toujours dit, Olympia, les proverbes sont la sagesse des nations. »

Quant à Rodolphe, il attendait patiemment. Depuis longtemps, la rupture de son mariage lui apparaissait comme une éventualité possible, probable même ; il s'était familiarisé avec cette perspective à force de l'envisager. Vous avez vu , par ses conversations avec moi , combien peu il s'en alarmait. Il ne se mêlait de rien et laissait aller les choses; ne pouvant honorablement plaider contre son père, il se contentait de lui désobéir. Il ava\t refusé net d'obtempérer à l'ordre qui le rappelait en Allemagne.. H ne voulait se séparer à aucun prix d'Olympia, surtout dans un moment semblable et quand son existence à elle était en question. Il était donc resté à Rome , où il vivait comme de mon temps. Je ne le voyais plus du tout, ainsi que je crois vous l'avoir déjà dit. Olympia m'avait ravi son cœur pour jamais.

H n'y a qu'elle qui riait dans cet imbroglio. Les jours de mauvaises nouvelles, comme il y en a dans les meilleurs procès, quand tout paraissait perdu, quand le baron et Galéotto lui-même ne savaient plus à quel saint se vouer, elle riait plus fort , et s'ils lui demandaient quelle ressource après tout il lui resterait si son procès continuait à mal tourner, elle répondait comme Médée :

« Moi!... moi, dis-je, et c'est assez! »

Un beau jour, ou plutôt une belle nuit, elle disparut.

Où était- elle allée? elle ne l'avait dit k personne. On sut seulement qu'elle était partie seule avec Sounta , et une lettre laissée par elle à l'adresse de Rodolphe, ne lui en apprit pas davantage, sinon que son absence durerait trois

semaines, tout au plus; qu'un intérêt considérable l'y avait obligée, qu'elle reviendrait un beau jour comme elle était partie, et qu'il n'eût pas k s'inquiéter.

Qu'il s'inquiétât ou non, c'est ce que j'ignore, puisque je n'avais plus ave.c lui aucune relation. Quelles conjectures fit-on? Fit-on des recherches? Je l'ignore également. Tout ce que j'ai su, c'est que trois' semaines, jour pour jour, après sa disparition, Olympia reparut avec un désistement en bonne forme du père de Rodolphe et la reconnaissance officielle de son mariage.

On peut , sans être sorcier, deviner où elle était allée et d'où elle venait. Ennuyée des lenteurs de la chicane , impatientée des alternatives d'espérance et de crainte par où passaient et la faisaient passer ses avocats et ses familiers eux-mêmes; inquiète peut-être du résultat définitif de son procès, voulant en finir une bonne fois et fixer pour toujours sa' position , elle était partie résolument pour l'Allemagne et n'avait fait qu'une traite de Rome k la résidence de ce beaurpère inflexible, qu'elle espérait.... que dis-je?... qu'elle comptait bien fléchir. Là que s'était-il passé?... Je ne l'appris que beaucoup plus tard et seulement k mon retour en Allemagne par un ami que j'avais à la cour et qui. m'était resté fidèle, chose étonnante! Après ma disgrâce, voici donc ce qu'il me raconta.

A peine arrivée, Olympia s'alla jeter aux pieds de la princesse dont elle espérait avoir meilleur marché que du prince; car, malgré l'insubordination de son fils et les chagrins qu'il lui causait, elle était restée en correspondance avec lui en cachette de son mari, homme beaucoup plus irritable et beaucoup plus irrité; elle recevait ses lettres, lui en écrivait de fort tendres et Olympia, k qui Rodolphe les faisait lire, avait pu se former d'avance une opinion sur cette bonne et trop faible mère.

Gomment parvint-elle k s'introduire si profondément dans son intérieur? Vous pouvez vous en rapporter k elle pour les voies et moyens. Une vipère s'insinue partout. Elle

joua devant la princesse une de ces scènes de senlin&en* comme elle savait si bien les jouer; elle pleura à ses genoux comme une Madeleine repentante, s'accusa de tout; dit que Rodolphe était un ange; qu'elle n'avait pu résister à l'amour qu'il lui avait inspiré ; que jamais homme n'avait été aimé comme lui ; qu'il méritait de l'être encore davantage ; que personne mieux qu'une mère ne devait comprendre une faute si naturelle; que les cru alités de son cœur égalaient, surpassaient, s'il était possible, les grâces de sa personne ; qu'elle serait fière de consacrer son existence tout entière à le rendre heureux ; que c'était le voeu de son cœur, le but de sa vie , et qu'elle lui préparait un avenir si fortuné , si doux qu'elle espérait racheter ainsi ses torts. Mais elle ne voulait pas entrer de force dans son auguste famille , ni le brouiller avec ses parents ; elle aurait la force, s'ils l'exigeaient, de le fuir, de le perdre à jamais ; elle accomplirait , pour leur plaire, cet affreux sacrifice; elle en mourrait, qu'importe?... Mais, hélas! Rodolphe en mourrait aussi.

Toutes les lettres du fils à sa mère lui disaient la même chose; la princesse savait donc, à n'en pas douter, qu'en effet Olympia n'exagérait rien et que son cher Rodolphe , l'objet unique de toutes ses affections; ne survivrait pas en effet à la perte d'Olympia. Cet argument, habilement réservé pour la fin , comme étant le plus fort et le plus concluant, produisit l'effet attendu. La princesse, d'ailleurs, était déjà fort ébranlée, la beauté d'Olympia l'avait dès lé premier regard prévenue en sa faveur; son éloquence l'avait émue. Cette femme artificieuse avait si bien flatté la mère , en la personne de son fils, qu'elle avait gagné sa cause, avant même d'avoir terminé son plaidoyer.

« A tout péché miséricorde ! répondit cette excellente mère. Ne vous désolez pas, mon enfant ; on verra à arranger tout cela. Je vois que le gouverneur de mon fils ne m'avait pas trompée : vous êtes bien telle qu'il vous avait

dépeinte dans une lettre qu'il m'écrivit il y a longtemps poaar nous demander notre consentement au prince et à à moi. Il nous faisait fort votre éloge; vous aviez là un bon ami ; mais il fut bien imprudent , et aussi par trop facile; car enfin, il représentait le prince auprès de son fils et le prince a dû le disgracier; j'en suis vraiment fâchée, mais je n'y peux rien. Il s'agit d'affaires d'État, et, sur ce chapitre, mon pouvoir expire au seuil de mon appartement. Je suis toute disposée à pardonner à mon fils et à vous , mais je ne suis pas la maîtresse. Voyez mon mari ; essayez de le désarmer ; je vous préviens que la chiose n'est pas facile; il est fort irrité; je ne promets rien et je ne puis rien faire pour vous. Mon intervention gâterait vos affaires, bien loin de les arranger. Le prince ne me reproche déjà que trop ce qu'il appelle ma faiblesse ; ma aeotralitéest le seul service que je puisse vous rendre. Mais voyez donc comme elle est belle ! poursuivit cette bonne princesse en passant ses mains pures sur les cheveux souillés des caresses et des coups d'un Galéotto. Quel air distingué ! Une si jolie figure est partout un excellent passeport. Vous m'aviez presque conquise avant même d'avoir parlé; la délicatesse et l'élévation de vos sentiments ont achevé ma conquête. Rendez mon fils heureux, c'est le moyen le plus sûr de me plaire , et n'oubliez pas que la beauté n'empêche pas la sagesse. »

La princesse aurait pu se citer elle-même en exemple; car elle-même avait été fort belle et avait toujours été sage; mais son tact du monde, une modestie de bon goût et, plus que tout, son humilité chrétienne lui interdisait cet argument personnel. Trop pieuse, trop vertueuse pour soupçonner seulement qu'il pût exister sur la terre de tels abîmes de perversité , elle était naïvement, saintement dupe de cette comédienne et la garda longtemps auprès d'elle pour lui parler et entendre parler de son fils. Heureuse de pouvoir concilier son affection de mère et ses préjugés de cour!'

« Ces mariages, reprît-elle avec bonté , ne sont pas sans exemple dans les maisons royales. Louis XIV a bien épouse Mme de Maintenon. Nous ne sommes pas des Louis XIV dans notre petite cour allemande ; vous n'en serez pas moins notre duchesse de Bourgogne.... mais du côté gauche , c'est bien entendu.

— Ah! madame, ce n'est pas le rang de Rodolphe que j'aime, c'est lui.

— Voilà une bonne parole et fort bien dite ! Venez ici, mon enfant , que je vous embrasse. Vous êtes au moins noble, n'est-ce pas ?

— On dit , madame, que ma famille descend par les femmes de l'illustre maison Malatesta de Rimini.

— C'est fort sôrtable. Et vos titres de noblesse sont bien en règle ?

— Je le crois , madame, et je l'espère puisque Votre Altesse daigne y attacher quelque prix.

— Bien! bien! on examinera votre généalogie. D'ailleurs si le ventre n'anoblit pas, il ne dégrade pas non plus, c'est un principe de droit public; mais, je vous le répète, il faut avant tout voir le prince et le plus tôt possible. Vous tâcherez de le fléchir, ce qui vous sera plus facile qu*à moi. En n'ayant que mon consentement, vous n'avez rien; c'est le sien qui est indispensable. »'

Le prince n'était pas de si bonne composition que la princesse. Il refusa opiniâtrement de recevoir Olympia, qu'il traitait hautement d'intrigante, d'aventurière, et en cela du moins il était dans le vrai, plus, qu'il ne s'en doutait luimême. Mais Olympia n'était pas femme k se décourager pour si peu» Elle corrompit quelque chambellan, quelque valet de chambre, je ne sais qui; mais, à coup sûr, elle corrompit quelqu'un , et un beau matin que le prince, en robe de chambre et encore dans ses pantoufles, savourait tranquillement dans son cabinet une grosse pipe de Latakieh , car il éiajX grand fumeur, Olympia parut tout à coup devant lui comme ces princesses enchantées des Mille

et une nuits que la baguette des fées faisair sortir de dessous terre.

Ici le narrateur se tut encore une fois.

« Eh bien! monsieur le conseiller, lui dit la comtesse, qu'est-ce qui vous arrive? Pourquoi nous laissez-vous en suspens au plus bel endroit? Etes-vous partisan du système qui veut qu'on verse à petites doses le plaisir? Votre récit , je vous le déclare, m'en donne un très-grand. Ma curiosité est excitée au plus haut point.

— C'est tout simple, dit le prince Woronoff; on sait trop que les femmes du monde sont excessivement curieuses de tout ce que disent et font ces sortes de créatures.

— Mon cher prince, c'est par la loi des contrastes....

— Ou des affinités.

— Et toujours, je vous assure, avec un sentiment de peine....

— Oi]L d'envie.

— Prince , vous êtes un impertinent.

— J'aime mieux être impertinent que maladroit. — r On peut cumuler.

— Le cumul est interdit 'par la loi française.

— D'abord, nous ne sommes point en France , mais sur le Grand Saint-Bernard; ensuite je ne connais ni ne veux connaître de la loi française qu'une seule chose, c'est qu'elle donne l'empire aux femmes et j'en use pour vous retirer la parole. Prenez-la vite, monsieur le conseiller, le prince est homme k la reprendre de force, et votre histoire m'intéresse beaucoup plus que ses mauvais propos.

— Ingrate, dit le Russe. A qui la devez-vous cette histoire. Si je ne vous avais pas raconté la première partie , auriez-vous la seconde?

— . En considération de cette action louable, je vous pardonne ; mais à, condition que vous n'interromprez plus.

— J'accepte ; il le faut bien : repoussé avec perte sur toute la ligne, il ne me reste plus qu'à opérer une retraite honorable. A vous l'honneur,, monsieur le conseiller! JjSl

courtoisie est de bon goût entre ennemis, témoin Fontenoy, où la première décharge anglaise tua cinq cents Français.... par politesse.

— Encore?... s'écria la comtesse impatientée cette fois sérieusement. Vous êtes incorrigible. Un bâillon, messieurs ! un bâillon à tout prix 1

— Je me bâillonne moi-même et ne souffle plus mot.

— Vite ! vite ! monsieur le conseiller ; ne vous y fiez pas. Pourquoi donc nous tenez-vous si longtemps rigueur?

— Parce que, madame la comtesse.... parce que....

— Allez donc , conseiller, allez donc !

— Eh bien! parce que j'ai peur.

— De quoi?

— De ma propre histoire.

— Comprenez-vous, messieurs? demanda la comtesse. Moi ; je ne comprends pas du tout.

— Un seul mot va vous faire comprendre.

— Dites-le donc vite.

— Je frise....

— Quoi?

— Les Atrides.

— Voyons! voyons ! J'adore les scandales.

— Ce n'est pas moi qui ai dit le moi , madame la comtesse , c'est vous. J'en démande acte.

— Je suis prête a signer.

— Votre parole me suffit.

— Ahi maintenant, je comprends*: tout disgracié que vous êtes , vous craignez de vous compromettre. Nie craignez rien ; nous sommes entre hommes et tous gens- discrets; n est-il pas vrai , messieurs?

— Soit ! mais je commence par déclarer que je décline toute responsabilité : je n'ai rien vu , rien entendu; je n'étais pas derrière la porte comme à la place N avoue; je ne fais que répéter sans rien garantir et seulement pour vous obéir, ce qu'on m'a raconté, et mon rôle se borne à celai d'un simple traducteur : je mets en français tel quel ce

qu'on m'a dit en allemand, comme les roseaux de la fable livraient au vent le secret du roi Midas.

— Ah! mon Bien! que de précautions oratoires! Vous oubliez , ô le plus discret des conseillers amiques ! que nous sommes ici k huit mille pieds aa-dessus de la mer et que les glaciers ri'ant point d'oreilles. la tourmente fait, d'ailleurs, assez de tapage pour que les aigles eux-mêmes ne puissent vous entendre.

— Je me risque donc , ne me trahissez pas. Nous avons laissé le prince occupé à fumer sa pipe dans sa robe de chambre et Olympia devant lui. » Du premier regard , elle devina, avec sa perspicacité diabolique , h quel homme elle avait affaire. D'ailleurs, elle avait dû prendre des informations. Elle comprit que le sentiment ne mordait pas sur cette âme coriace et elle tourna ses batteries d'un tout autre côté, sur le terrain précisément qui mi était le plus naturel et le plus facile.

« Monseigneur, mi dit-elle hardiment, Votre Altesse n'est pas polie. Je vous ai demandé et fait demander au* dience plusieurs fois, vous n'avez pas daigné me répondre. On répond toujours à une femme, surtout quand cette femme est jeune, jolie et qu'elle est l'épouse- de votre fils, c'est-à-dire votre bru. »

Il faut avoir connu le prince comme moi, son humeur hautaine, sa morgue, son exigence intraitable pour tout ce qui était formes, cérémonial, étiquette, le respect et la crainte qu'il inspirait h tout le monde, môme à sa femme, pour se figurer à quel point un tel début dut l'ébouriffer. Il devint cramoisi ; sa pipe lui tomba de la bouche. Son premier mouvement fut de sauter à la sonnette pour faire chasser une telle impudente ; mais il resta cloué surdon fauteuil, comme par un charme magique, et fixa sur Olympia un regard où la stupéfaction se mêlait à la colère. Elle soutint ce regard avec l'audace qui la distingue et ce ne fut pas elle qui baissa les yeux la première.

« Puisque vous ne répondez pas , reprit- elle avec un

aplomb imperturbable et où perçait l'ironie, je vais continuer. Je serai brève , rassurez-vous ; je n'abuserai pas des précieux moments que vous devez au soin de votre empire. Je ne vous dirai point que j'aime votre fils et que votre fils m'adore; ces considérations bourgeoises n'auraient, je le sais, aucune prise sur Votre Altesse Sérénissime ; mais je vous dirai en trois phrases que je suis sa femme, que je veux rester sa femme et que bon gré, mal gré, vous serez mon beau-père? Est-ce clair?

— Et vous vous imaginez, s'écria le prince un peu revenu à lui-même, que je prêterai jamais les mains à une pareille mésalliance?

— Oui, monseigneur, je m'imagine cela et je me l'imagine si bien que je compte ne sortir d'ici qu'avec votre consentement.

— Vous en sortiriez avec les étrivières, si je vous traitais comme le mérite un tel excès d'effronterie.

— Pas d'injures, monseigneur. Je ne vous en dis point; pourquoi m'en dites-vous? On n'insulte pas une femme chez soi; c'<est du dernier mauvais ton. Comment Votre Altesse, qui doit savoir vivre, se faillie dire ces choses-là?

— Savez-vous bien que vous êtes dans mes États ; que j'y suis maître absolu ; que je peux vous faire arrêter et jeter dans un couvent pour le reste de vos jours?

— Je crois que vous pouvez le faire, mais je sais que vous ne le ferez pas.

— Et pourquoi donc, s'il vous plaît?

— Parce que. Eh quoi! monseigneur, ne peut-on causer sans se fâcher, et parce qu'on est prince ne saurait-on souffrir la contradiction? Dieu la souffre bien, monseigneur. Si grand potentat que vous soyez , vous n'êtes pas encore, que je sache, aussi grand que lui. Au lieu de vous

# mettre en colère, dites-moi vos motifs tranquillement; je suis femme à m'y rendre, s'ils me paraissent fondés ; mais encore faut-il qu'ils le soient. Suis-je après tout si déraisonnable?

— Mes motifs? Vous osez me demander mes motifs? Sachez que je ne dois compte de mes motifs à personne. Je ne veux pas, parce que je ne yeux pas et que tel est mon bon plaisir.

— Ce n'est pas là une réponse ; c'est une boutade d'enfant gâté.

— Puisqu'il vous faut une réponse catégorique, je veux bien condescendre à vous satisfaire : premièrement je hais les mésalliances; il n'y en a jamais eu dans ma maison. Ensuite Rodolphe a manqué à tous ses devoirs de fils, de prince héréditaire et de sujet, en contractant à mon insu un mariage qui, tout nul qu'il est, tout cassé qu'il sera, n'en est pas moins un scandale ; j'entends enfin qu'il s'allie avec mon agrément à une princesse du sang royal ou tout au moins d'une maison souveraine, et que ses enfants puissent hériter légitimement après lui de mes Etats, comme il en héritera après moi et comme j'en ai hérité moi-même. Maintenant que vous savez mes intentions, et je vous déclare qu'elles sont irrévocables, il ne vous reste plus qu'à vous retirer.

— Votre Altesse m'a donné ses raisons, souffrez que je vous donne les miennes. Quant au chapitre des héritiers, j'en donnerai ou n'en donnerai pas à mon mari, c'est Dieu qui en décidera ; si je ne lui en donne pas, l'objection croule d'elle-même, et si je lui donne des filles, elle croule également , puisque votre principauté ne peut tomber en quenouille ; si je lui donne, au contraire, des enfants — -> comme j'en ai eu récemment l'espoir, mais le ciel en a autrement disposé — et que ce soient des fils , que de plus ils vivent et qu'ils atteignent l'époque de leur majorité , trois hypothèses pour une, il sera toujours assez tôt d'y penser alors. Jusque-là vous conviendrez vous-même, monseigneur, que vos appréhensions sont prématurées et qu'il est au moins inutile de se préoccuper si longtemps à l'avance d'un événement qui n'arrivera peut-être jamais. Quant à la mésalliance, je passe condamnation; je n'ai aucune prétention au

sang royal, bien que, après tout, je sois issue d'une maison princière : les Malatesta de Rimini, de qui je descends par les femmes, ont régné sur la Romagne, aussi légitimement que Votre Altesse règne sur ses Etats héréditaires. Mais enfin, monseigneur, il y a mésalliance et mésalliance. La beauté est comme la naissance un don du hasard, ou du ciel , pour parler plus chrétiennement ; elles se valent donc , elles sont sœurs , pour ainsi dire , puisqu'elles ont toutes deux la même origine. Je me flatte d'être aussi belle que Rodolphe est noble, et ce patrimoine en vaut bien un autre. Graignez-vous que je dépare votre cour et que je n'y tienne pas ma place , aussi bien que telle princesse trèsillustre, très-riche, mais très-acariâtre et très-laide, qui n'apporterait dans votre cour que des prétentions exorbitantes, un ennui soporifique et par-dessus le marché peutêtre la stérilité ? Alors adieu les héritiers 1 Voyons , monseigneur, au lieu de regarder le plafond, comme vous le faites, regardez-moi en face et dites franchement si vous ne me trouvez pas jolie? Si vous répondiez non, vous seriei le premier. Que maintenant votre fils vous ait manqué en bravant, comme il l'a fait, votre autorité paternelle, ce tort est sans excuse et je ne puis justifier sa rébellion qu'en me déclarant sa complice, et je prends sur moi, sur moi seule, si cela peut vous désarmer, toute la responsabilité de la faute. Punissez-moi, mais pardonnez-lui; et puisqu'il nous est impossible à tous, aussi bien k vous qu'à nous, de faire que ce qui est ne soit pas, oublions le passé, monseigneur, oubliez-le. Le mal est fait, ou plutôt le bien, et les gens, sages acceptent toujours le fait accompli. Je vous le dis en toute sincérité et je prie Votre Altesse de bien peser mes paroles ; car ce que je vais vous dire est l'argument concluant sans réplique , je vous déclare donc tant en mon nom qu'au nom de votre fils , et sans craindre d'être démentie par lui, le fait est irrévocable, notre mariage indissoluble. Vous plaidez pQur le rompre? Vous perdez votre temps. Vous pouvez n,ous bannir, nous déshériter;

mais nous séparer, jamais. Demandez- le plutôt à Rodolphe. Vous gagneriez votre procès — ce qui est fort douteux — que vous ne gagneriez rien , absolument rien* Pour être démariés de droit, nous n'en resterions pas moins mariés de fait et noue eu serions quittes pour nous remarier après yous légalement. Voilà le fonds des choses, songez-y. Ne nous forcez donc pas à spéculer sur votre mort, sinpn à la désirer; car ce serait un crime devant Dieu, de votre part encore plus que de la nôtre , puisque c'est vous qui l'auriez provoqué. Laissez- vous aller è un bon mouvement : recevez votre fils en grâce et acceptezmoi pour fille; vous ne vous en repentirez pas, je vous le , promets. Nous nous efforcerons l'nn et l'autre de racheter nos torts à force de prévenance et de soin. Nous mettrons dans votre intérieur du mouvement, de la vie, et nous ferons tant q^ votre cour deviendra l'une des plus agréables et des plus recherchées de toute l'Allemagne. Je vous ai d'abord un peu rudoyé , je vous ai dit vos vérités, pardonnez-le-moi ; yous m'aviez blessée, et nous autres Romaines, quand on nous blesse, nous devenons de véritables lionnes. Mais nous nous apaisons aussi vite que nous nous emportons ; il suffit de quelques bonnes paroles pour avoir raison de nous. Ces bonnes paroles , dites-les , monseigneur* Je ne suis qu'une femme , après tout; un homme ne s'offense pas plus des propos inconsidérés qui nous échappent dans la colère que des folies qui nous passent par la tête. Pour en revenir à votre fils, mettez-vous à sa place et rap-^ pelez-vous que vous avez eu vingt ans. Si quand vous étiez jeune et superbe vous aviez comme lui rencontré sur votrp route une Olympia, êtes- vous bien sur, en benne conscience , que vous n'auriez pas agi comme lui ? Quant à moi, je déclare que, vous ayant rencontré, j'aurais fait pour le père ce que j'ai fait pour le fils , car vous êtes irrésistible, monseigneur, vous l'avez toujours été.* On connaît vos passions , et quoique si fraîchement débarquée à votre cour, j'en sais long sur votre compte ; vous avez toujours

été adoré des femmes, et je connais, ne vous en déplaise, plusieurs de vos victimes passées, sans parler des présentes, car vous avez encore des maîtresses, vous trompez cette pauvre princesse qui ne se doute de rien et qui vit comme une sainte dans la crainte du Seigneur et de son mari. Monseigneur, vous êtes un grand scélérat. Puisque vous avez tant fait pour les femmes, que je ne sois pas la seule à laquelle vous teniez rigueur. S'il faut, pour vous attendrir, m'humilier devant vous , je suis prête à le faire. Vous ne repousserez pas une belle Romaine qui vous implore et qui tombe à vos pieds. »

« Olympia s'agenouilla en effet devant le prince, non avec larmes et componction, comme elle l'avait fait dans sa scène avec la princesse, mais avec coquetterie; jelle enlaça plutôt qu'elle n'embrassa ses genoux, en levant sur lui un de ses regards les plus fascinateurs. Le prince , qui lui avait obéi en fixant les yeux sur elle, n'avait pu les en détacher. Un si admirable visage avait produit sur lui son effet accoutumé; s'il n'était pas apaisé, il était du moins fort ébranlé.

« Après l'avoir étonné, dompté par son audace, elle l'avait si adroitement flatté à la fin de son discours — comme les grands orateurs , elle réservait toujours les grands coups pour la fin — elle avait fait si habilement dériver la conversation du terrain des affaires sur celui de la galanterie qu'elle avait jeté le prince dans un ordre d'idées dont il était bien loin au début et qui était celui précisément où elle voulait l'amener. Ce n'était plus la femme de son fils qu'il avait devant lui, elle ne l'était point à ses yeux — cela soit dit à sa décharge — c'était une solliciteuse comme il en avait tant vu , tant consolé , une étrangère qui ne lui était rien , qu'il voyait pour la première fois , une femme en un mot, rien qu'une femme, et la plus belle, la plus séduisante, la plus irrésistible de toutes les femmes. Le vœu d'Olympia était rempli et son but bien près d'être atteint.

« Quoique ému, le prince luttait cependant encore, il résistait, il faisait tous ses efforts pour conserver sa double dignité de père et de prince offensés. Il n'encouragea ni ne repoussa la sirène , mais il prit son temps pour lui répondre de peur que l'expression de sa voix ne trahît le trouble de son cœur, osons tout dire, de ses sens.

« Il s'ensuivit un assez long silence pendant lequel Olympia ne perdait pas son temps, et continuait d'étreindre les genoux du prince , qui ne se pressait pas de la relever et trouvait un plaisir de triomphateur, pour ne pas dire de Lovelace, k voir à ses pieds une créature si jeune et si belle. Il n'avait jamais été , pas plus dans son âge mûr que dans sa jeunesse , fort scrupuleux sur le chapitre des mœurs, il ne se piquait ni d'austérité chrétienne, ni de fidélité conjugale ; et les femmes, quelles qu'elles fussent, n'étaient pour lui que.... des femmes. Olympia n'était pas destinée k faire exception.

« La situation , répondit enfin le prince , est. fort grave ; c'est une affaire qui demande à être étudiée , approfondie. H faut y songer. Les' unions morganatiques sont dans les habitudes des cours d'Allemagne. Le roi de Prusse luimême en a donné l'exemple ; mais elles n'en blessent pas moins toutes mes idées ; elles jettent une perturbation profonde dans les Etats et dans la filiation légitime des races souveraines. Je ne dis pas non; mais je suis loin de dire ouï. »

« Répondre ainsi n'était pas répondre , ou plutôt c'était trop répondre. Il est clair que le prince n'était plus seulement ébranlé , mais vaincu , et qu'il sentait lui-même approcher sa défaite. H fit pourtant relever Olympia, et prenant sa main, qu'elle avait eu soin de déganter :

« Asseyez-vous là, lui dit-il, près de moi et causons. »

« Elle ^'assit près de lui et ils ne causèrent pas. Ils se regardaient fixement et le prince tenait toujours la main d'Olympia. De la dernière parole k la première caresse il y a un monde ; mais de la première caresse k la dernière

il ii'y « qu'un pas. Le magnétisme direct est plus prompt qu'à distance.

« Ici pent-être serait-il convenable de laisser tomber le rideau; mais en me résignant à commencer je me suis oondamné k finir. Au point où en étaient venues les ehoses, tout discours était impossible et la résistance bien difficile. Mais Olympia, qui n'était jamais entraînée, excepté par les mauvais instincts et les passions immondes, Olympia suivait froidement son plan : quand elle vit le prince k sa discrétion et tout à fait subjugué , elle modéra les transports, contint, ses entreprises et lui demanda tout k coup sans changer d'attitude :

« Monseigneur, avez- vous lu la Bible?

— Folle ! Pourquoi une pareille question?

— Pas si folle que j'en ai l'air. Avez-vous lu daité la Genèse l'histoire de Thamar?

— Thamar?.... Ce nom ne me rappelle rien.

— Thamar était la bru de Jacob, et la Bible dit que Jacob connut Thamar.

— Cela ne prouve qu'une chose, c*est que Jacob n'avait pas de préjugés et que Thamar était jolie.

— C'est précisément ce que je voulais établir. Je vois avec plaisir, monseigneur, que vous n'avez pas pins de préjugés que le patriarche et quant k moi, je n'en ai pas plus que Thamar. Un beau-père après tout n'est rien ksa bru, rien que ce qu'elle veut bien qu'il soit pour elle.

— Oh ! les Italiennes ! s'écria le prince ; k elles appartient le sceptre de l'amour et de la beauté. Que sont auprès d'elles nos froides Allemandes. •

— Taisez- vous, monseigneur, la princesse pourrait vous entendre. C'est égal, il serait divertissant de prendre du bon temps au nez et k la barbe de vos douairières ; car elles en ont, ma foi ! de la barbe k défaut de cheveux, et te barbier leur serait non moins utile que le perruquier. Quand donc rendrez-vous un décret qui leur enjoigne de se raser? Elles ne pourrontqu'y gagner. Mais continua-t-elle en changeant

tout k coup de ton je ne dois pas oublier la mission qui m'ainène, ni trahir la confiance qu'on a mise en moi. Faites droit à ma requête, monseigneur, et moi.... donnant, donnant.

— Mes mes devoirs de prince ?

— Et mes devoirs de femme ? »

« Bref, le pacte fut conclu, le désistement signé séance tenante et le mariage reconnu publiquement le lendemain.

— Un lendemain, dit le russe, suppose une nuit, et cette nuit, monsieur le conseiller....

— Ah ! prince à la fin vous m'en demandez trop. Je n'étais pas, grâce à Dieu, sous le lit d'Olympia, comme M. de Lauzùn sous celui de Madame de Montespan. ïout ce que je puis vous dire, c'est que la réconciliation fut faite et scellée ; il n'y manqua rien, pas même une holocauste humaine et le pauvre baron, qui n'en pouvait mais, fut le bouc émissaire. Il dut ce bon office k Olympia. Naturellement et cyniquement ingrate, elle prenait en horreur quiconque lui avait rendu service dès qu'elle n'en avait plus besoin. Je ne sais par quels moyens — Elle en avait toujours h sa disposition des moyens. — Elle perdit le baron dans l'esprit du prince, elle le noya tout k fait; la môme plume qui avait signé le désistement signa par compensation sa disgrâce, comme elle avait signé la mienne.

€ Aussitôt après la reconnaissance de leur mariage, les époux quittèrent Rome, pour retourner en Allemagne où Oaléottô les accompagna, attaché à Rodolphe je ne sais par quelles fonctions et à Olympia on sait par lesquelles. Il y eut de grandes fêfes h la cour pour célébrer leur arrivée. Il fut et il est encore établi que l'héritier présomptif a épousé une princesse romaine de l'illustre maison Malatesta, qui a régné sur la Romagne. Je ne conseillerai à aucun généalogiste, fut-il d'Hosier lui-même, de soutenir, même avec les preuves en main, qu'il n'y a plus de Malatesta et que la fille Zébédée n'est pas née princesse, on lui ferait à coup sûr un fort mauvais parti.

« La princesse Olympia, c'est ainsi qu'on la nomme k la cour et dans tonte l'Allemagne, eut un succès fou. Sa beauté lui fit une réputation colossale. On ne parlait du Rhin jusqu'au Pruth, que de la divine romaine. Ses saillies de Bohême, car il lui en échappe encore, sont regardées comme des originalités charmantes ; les femmes la redoutent et tous les hommes sont k ses pieds.

« Elle prit ou plutôt conserva sur son mari un empire sans bornes ; elle n'en prit pas un moins absolu sur son beau-père. Par quel moyen? Je tremble de le deviner. La princesse elle-même auprès de qui elle joua toujours le sentiment, même la dévotion, passait sa vie à chanter ses louanges ; elle les chante encore aujourd'hui. Olynr pia fut donc en peu de temps la véritable souveraine, souveraine est un mot trop faible, c'est divinité qu'il faut dire. Elle fit nommer Galéotto baron, puis chambellan, en attendant mieux.

« Cependant le prince régnant dépérissait k vue d'œil, sans être atteint d'aucune maladie et sans qu'on sût à quelle cause attribuer son épuisement. A bon entendeur, salut? U mourut bientôt, et sa veuve se retira dans un couvent.

« Monté sur le trône k son tour, Rodolphe n'en fut que plus asservi k sa femme qui cette fois ne fit pas nommer, mais nomma elle-même Galéotto premier ministre. Pourquoi pas? -Dubois et Albéroni l'ont bien été. Elle n'avait toujours point d'enfants. Or il paraît qu'il importait à ses intérêts et k ceux de son complice d'avoir un héritier ; car elle en eut un tout k coup ; il était bien k elle puisqu'elle le paya comptant k une pauvre fille mère de la campagne. Et ce fils a k ses yeux un avantage immense, c'est de ne lui avoir point déformé la taille.

« Maintenant ce prétendu fils héritera-t-il ou n'hériterat-il pas ? Régnera-t-il ou non après la mort de son père putatif ? Voilk la question qui préoccupe en ce moment l'AllejnagnA Tous les hommes d'État sont en campagne ; tous

les publicistes noircissent du papier ; les brochures pieuvent comme les protocoles. Moi je dis : s'il convient k Olympia qu'il règne, il régnera.

« Son mariage a beau n'être encore que morganatique et tous les précédents, tous les usages des* cours de l'Europe ont beau être contraires k ses prétentions, elle triomphera de tous les obstacles.

« Elle a déjà mis dans ses intérêts deux des puissances les plus influentes de la' Confédération germanique ; et k cette occasion la chronique scandaleuse s'est permis quelques médisances qui ne sont certainement pas des calomnies. Elle est occupée en ce moment k se concilier les autres, toujours par les moyens k elle connus et k vous aussi ; de relais en relais elle arrivera sans aucun doute k son but. J'ouvre un pari et je gage qu'aucun de vous ici, messieurs, n'ose le tenir contre moi.,

« Gomme je ne veux pas vous prendre en traître, je dois ajouter qu'en cette circonstance son ambition personnelle est favorisée par les considérations politiques : si le prince Rodolphe venait k mourir sans héritier mâle, sa principauté passerait après lui k une branche collatérale dont personne en Allemagne ne veut l'agrandissement. 0 Bossuet ! votre mot est toujours plus vrai, il le sera éternellement.

— Ne l'avez-vous jamais revue? demanda là comtesse.

— Une fois k Francfort, quelques mois avant la mort du vieux prince et pendant une session de la diète. Elle étalait un luxe de reine, un luxe de courtisane. Son palais était un centre politique pendant le jour, et pendant la nuit le rendez-vous de tous les plaisirs. On y dansait, on y chantait, on y sdupait. Dieu sait ce qu'on y faisait encore. Tous les députés des États allemands avaient la tête tournée par la fille de Zébédée. On se battait pour elle ; pour elle on faisait des vers, des romans, des extravagances. Un général prussien fut tué ; un prince hongrois se tua. Le Potemkin de cette Catherine était toujours le signor Graléotto.

« J'eus envie de la voir par curiosité, par vengeance. Il y

avait bat chez elle lé soir ; jeme procurai une invitation et je me rendis à son palais dans mon grand costume de conseiller aulique, me flattant de l'embarrasser par ma présence; comme si l'on pouvait embarrasser Olympia ! Elle me reçut comme tout le monde et n'eut pas même l'air de me connaître. Le favori était brodé sur tontes les coutures et tout chamarré de croix. Mais il avait beau faire, son excellence le baron Galéotto, premier ministre en Allemagne, était toujours le signor Galéotto de la place d'Espagne. Il va sans dire qu'il ne me reconnut pas non plus.

* Le lendemain je reçus de la police de Francfort, ville éminemment libre, comme vous allez le voir, l'ordre de quitter la ville et son territoire dans les vingt-quatre heures. Dieu sait quel conte ils avaient imaginé. Et voilà comment je fus vengé de son Altesse Sérénissime la princesse Olympia. Nul doute qu'à une seconde rencontre elle me fasse jeter dans une forteresse comme conspirateur. Vous êtes prévenus, messieurs , c'est à vous d'être discrets. Cave canon!

— Et Rodolphe? demanda encore la comtesse.

— Mon pauvre Rodolphe ne fit pas seulement semblant de me voir. Il était toujours aussi distingué, aussi mélancolique, aussi beau ; toujours aussi crédule, aussi ateugle. Hélas ! je ne lui en veux pas de son ingratitude. Mon Rodolphe d'autre fois est mort ; celui que je vis à Francfort est le Rodolphe d'Olympia. Ce n'est pas le mien.

« Que de chemin on lui a fait faire depuis moi ! Il passe pour aimer, et aime en effet sa femme éperdument, honteusement ; les horribles prédictions qu'elle fit jadis sur lui se sont accomplies de point en point : un seul mot les résume toutes : et le mot, vous vous en souvenez, est d'Olympia: Il est à plat ventre devant elle.

« Il existe, même en Allemagne, des oreilles et des yeux qui entendent et qui voient tout. Cette espèce fleurit surtoutdanslescours. C'est vous dire, prince, que jen'ai aucune prétention à en faire partie. Les portes les mieux fermées

ont des lentes par où passe la vérité. On se parlé a l'oreille 4e scènes qui rappellent par leur scandale la duchesse de' Berry , d'impudique mémoire ; ne confondez pas , je vous prié. Je ne parle pas de la princesse qui fait aujourd'hui l'ornement et le charme dé la cour dé France, je parle de son indigne homonyme la fille du Régent , el plût au ciel qu'elle n'eilt été que sa fillfr ! Le souper de la rue Saint -Isidore, a Home, peut nous donner Fidée de ce que sont ces orgies nocturnes; car, ainsi que je vous l'ai déjà dit, après le pôëte Horace — il faut rendre à César ce qui appartient a César— la nature, quoi qu'on fasse, reprend toujours ses droits et la- fille de Bohême perce sous la princesse.

« Non-seulement Rodolphe tolère ces honteux désordres, mais il y prend goût et y assiste en personne confondu avec les familiers du palais. Sur ce point encore les anciennes1 prophéties d'Olympia se sont réalisées : il la sert à table, hii verse a boire ; il appelle Galéotto son intime ami , l'embrassé arec effusion, le force d'embrasser sa femme, interpocula, tandis que lui-même souffre d'elle, en riant ou en pleurant, suivant son humeur du quart d'heure les derniers affronts.

«^L'avilissement de Rodolphe est complet ; loin de s'offenser; de s'indigner de ces ignominies, il s'y plaît et au liett de rentrer à la fin dans sa dignité d'homine il se dégrade tous les jours davantage; une fois sur la* pente de ces' abîmes de fange on roule jusqu'au fond. Son adoration pour Olympia tourne à l'idée fixe, à la folie. Il passe toutes ses journées à interroger ses yeux pour deviner ses désirs, ses caprices afin de les satisfaire, de les prévenir ; il plie la tête sous ses violences, reçoit comme des faveurs ses outrages, mendie à genoux un mot, un regard ; baise enfin, comme elle l'avait elle-même annoncé, la poussière de ses pieds.

« Quanta être son mari, il ne l'est guère que de nom, rarement, très-rarement de fait, et seulement quand Olympia peut craindre que la corde ne casse à force d'être tendue.

22a LES AMOURS D'ITALIE.

Lorsqu'à de longs, à d'immenses intervalles il lui arrive

une fois enfin de la posséder, après et avec tant d'antres,

c'est un événement dans sa vie, ce sont des transports, des

extases à le rendre entièrement fou, et chaque fois il faut

qu'il achète cette grâce conjugale par un redoublement de

soumission, de servilité.

* « Jamais être n'exerça sur un autre être une tyrannie si

exorbitante, si implacable et pourtant si durable. Jamais nature noble et fière dfens l'origine ne tomba à un tel excès de dégradation par faiblesse, par volupté, par.... Ne creusons pas ces affreux mystères; j'entrevois au fond des choses qui me font peur. Ce qu'il y a de pis, de désespérant dans cette servitude ignominieuse, c'est qu'elle est acceptée, Volontaire, c'est que l'esclave lui-même n'en a pas conscience, qu'il s'y complaît, qu'il l'aime, c'est que, en un mot, il est heureux ; car il est heureux, l'infortuné ! H le dit, le répète sans cesse, n'a que le nom d'Olympia sur les lèvres , remercie Dieu tous les jours de la lui avoir fait rencontrer et des félicités qu'elle lui donne.

« Consacrez- vous tout entier à un enfant bien né, bien doué, droit d'intelligence, beau de corps, bon de eœur, qui a pour père un souverain et pour mère une sainte ; élevez-le, chérissez-le comme votre propre fils ; formez-le au noble culte des arts et des lettres ; aux leçons de l'antiquité, à l'exemple des plus hautes vertus ; accomplissez votre tâche en conscience pendant douze aimées de votre vie, les plus belles ; et quand vos espérances seront réalisées, dépassées même en quelques points; quand vous commencerez à jouir de votre ouvrage et à recueillir le fruit de vos soins, la première Olympia venue soufflera dessus et fera de cet enfant de votre esprit, de votre cœur, ce qu'on a fait de mon pauvre Rodolphe.

— Heureusement, dit la comtesse, que les Olympia ne ne sont pas la règle, mais l'exception, et une exception, grâce à Dieu, très-rare.

— Qui sait? dit le prince ; ce n'est qu'une question de

plus ou de moins. Toujours est-il que depuis qu'Eve et Pandore nous ont perdus, leurs filles, que je sache, n'ont guère sauvé personne.

— Qui sait? vous dirai-je à mon tour, répliqua la comtesse.

— En tout cas, ce n'est pas dans ce monde ; dans l'autre, c'est possible. Qui vivra.... ou plutôt qui mourra, verra. En attendant voilà un faussaire ministre, une courtisane princesse, un honnête homme de ptince déshonoré, son gouverneur disgracié sans parler du Baron, et tout cela pour qui? Je vous le demande, comtesse. Pour les beaux yeux d'une Juivô.

— Si pénible que soit cette histoire, dit le colonel Rudentz, elle ne m'a pas intéressé moins vivement que Mme la comtesse, et, pour ma part, je remercie* le prince de l'avoir commencée, et vous, monsieur le conseiller, de l'avoir achevée. Il y a une chose cependant que je ne comprends pas : la première partie justifie parfaitement son titre : Une Séduction; mais pourquoi avez-vous appelé la seconde : l'Expiation? IAonnête homme succombe, les coquins triomphent : je ne vois point là d'expiation.

-*r La servitude volontaire de mon pauvre élève et sa chute morale ne sont- elles pas, de toutes les expiations, la plus terrible ?

— D'accord. Il n'en est pas moins vrai que c'est l'innocent qui est sacrifié.

— C'est' ainsi, dit ironiquement le prince , que le vice est toujours puni et la vertu toujours récompensée. Après cela, croyez à la Providence ! Pardon, monsieur l'abbé, si je scandalise votre robe ; ce que j'en ai dit n'est point pour l'offenser.

— Prince , répondit gravement l'abbé Pomar y Paez , qui jusque-là s'était borné au rôle d'auditeur, les pensées de Dieu ne sont point nos pensées , ses voies ne sont pas nos voies.

— Rien n'est plus vrai , monsieur l'abbé , répliqua le

sceptique enfant de là Moscovie, voltairien par tori comme la plupart de ses compatriotes; je l'ai In comme vous dans" l'Évangile.

— Il ne suffit pas de le lire, prince , il faut le croire, et peut-être n'êtes-vo,us pas si loin de le croire que vous voulez vous en donner Fair ; l'ironie qui pereë dans votre réponse est un argument en ma faveur et milité contre votre propre scepticisme.

— Vraiment , monsieur l'abbé ? Je ne comprends pas bien ; veuillez éclairer mon ignorance.

— Oui , prince , votre ironie n'est qu'un sentiment de justice et d'honneur à bon droit blessé par la haute for* tune de ces deux grands criminels.

— Eh! qui n'en serait indigné comme moi? Il n'y à pas besoin pour cela d'être dévot et de porter votre robe monsieur l'abbé, il ne fant qu'être honnête homme. J'en appelle à tous ces messieurs : je gage qu'il n'en est pas n» seul qui ne soit blessé comme moi et qui né partagé mra horreur pour ces deux misérables..

— Je prends acte de vos paroles et je partage à cet. égard votre conviction. Notre impression à tous est la même. Cependant il y a ici des grecs comme vous, prince, des catholiques comme moi, des protestants, des philosophes, des incrédules, des athées peut-être ; je ne scrute la conscience de personne, et nous voilà tous, nonobstant nos croyances respectives et nos cultes particuliers^ réunis dans un sentiment commun. Pourquoi cela? Parce que nous avons tous en nous-mêmes la notion innée du droit, du bien, de la vertu; passez-moi le mot quoiqu'il soit devenu ridicule, où pour le moins suranné1. Cette notion existe donc en nous, indépendante de tout, et même souvent malgré nous. Ou je m'abuse fort, ou c'est là un argument sans réplique en faveur d'une vie à venir.

— Comment cela?

— Je m'explique. Le désordre moral existe dans le monde, il n'est malheureusement qne trop visible, et nous

L'EXPIATION. * »l

venons d'en" voir tm terrible exemple; cependant bous avons en nous, c'est vous-même, prince, qui -l'avez dit, nous avons l'instinct et le besoin de l'ordre moral j or, Dieu »e fait rien en vain, pas plus dans le monde vivant des êtres que dans le monde inanimé des phénomènes, puis* qu'il a mis en nous cet instinct, ce besoin d'ordre, il ne les a pas mis sans raison, il est donc impossible de supposer, à moins de tomber dans l'absurde, qu'ils ne seront pa£ satisfaits dans une autre économie où toutes choses reprendront leur place. Ceci me semble aussi rigoureux qu'une démonstration mathématique. Oui, prince, le désordre moral, c'est4[-dire le mal est un fruit du temps; l'ordre moral, c'est-à-dire le bien et le beau, fleurit à jamais dans l'éternité.

— Je ne chicane personne sur ses croyances, mais je ne m'attendais pas, je l'avoue, en commençant à raconte* les aventures de signor Galéotto et de la signera Olympia, qu'on me présenterait ces deux vertueux personnages comme des arguments vivants en faveur de la Providence. Il est vrai qu'ici nous sommes au couvent.

— Prince, l'esprit de Dieu souffle où il veut. Spiritw ftat ubi vuh. Nous ignorons encore , vous et moi, quels enseignements la Providence veut ntms donner par là, et quel bien elle en doit tirer, mais il en résultera un, soyezen biea* convaincu. Nous pouvons dès à présent y puiser une leçon salutaire : en la voyant combler d'honneurs et de richesses deux êtres si coupables, si endurcis au mal, nous pouvons déjà reconnaître ce que sont aux yeux de Dieu les richesses et les honneurs ; combien peu ils pèsent dans sa balance et ce que valent en définitive tous ces faux biens du monde que l'homme ici-bas divinise.

— Grâce ! messieurs, s'écria la ccxmtësse. Si nous tombons <$ans les abîmes de la théologie, nous y resterons tous, et je me verrai frustrée des sept histoires qui me sont encore dues pour compléter mes dix, monsieur l'abbé, vous venez d'user de la parole avec trop d'éloquence pour

ne la pas garder. Vous devez votre contingent? comme les autres, et votre sacré caractère ne saurait vous affranchir ici de la loi commune.

— Madame la comtesse, je ne réclame aucune exemption et je suis prêt à payer ma dette. Je crains seulement que l'histoire que j'ai à vous raconter ne vous paraisse bien sérieuse et que vous ne vous repentiez de m'avoir mis à contribution.

— Vous oubliez, abbé, que les préambules sont interdits par nos lois. On ne permet qu'un titre.

— Un titre?...

— Je vous accorde cinq minutes pour trouver le vôtre. Je vais employé tout ce temps à l'accomplissement d'un devoir, car j'ai un remords à votre endroit , monsieur le conseiller : je ne vous ai pas remercié de votre seconde partie. Je déclare .que jamais dette ne fut mieux ni pins honorablement payée. Mais dites-moi donc, vous arrivez d'Italie?... Est-ce que vous êtes demeuré à Rome depuis votre disgrâce.

— Oh ! que non pas, madame la comtesse, et puisque vous daignez faire à mon humble individu l'honneur de vous occuper de lui, je vous dirai que je quittai Rome presque en même temps que les époux. Je n'y suis jamais retourné depuis, quoique j'adore le séjour de cette ville, mais il me rappellerait maintenant des souvenirs trop pénibles. J'arrive en ce moment de Milan, où j'ai été consulter un manuscrit grec dans la bibliothèque Ambroisienne, car, tout conseiller aulique que je suis, je n'ai pas jeté la férule aux orties : je n'ai fait que changer d'école, et j'occupe une chaire de grec dans une université d' Allemagne.

— Que pour l'amour du grec, monsieur, Ton vous embrasse.... Mais non, je me ravise. Cette horreur d'Oylmpia vous a embrassé trop souvent, je ne veux pas de ses restes.

— Encore une disgrâce que me vaut cette indigne

créature, il est écrit qu'elle sera toute ma vie mon»mauvais génie.

— J'ai toujours dit qu'il n'y avait de galants au monde que les Allemands. Eh bien ! monsieur l'abbé, ce titre?

— Je l'ai trouvé; mon histoire s'appellera, si vous le trouvez bon, Une Conversion.

— C'est donc de la théologie?

— Je ne dis ni oui ni non, mais je vous rappelle vousmême, madame, aux lois que vous avez faites, les préliminaires sont interdits aux auditeurs aussi bien qu'aux narrateurs. Cela dit, je commence. »

J'avais à Rome des relations presque quotidiennes avec le collège des Gonvertendi, où, comme son nom l'indique, on instruit les personnes qui se convertissent à la religion catholique, apostolique et romaine. Il y avait alors parmi les catéchumènes un ancien pasteur protestant qui, malgré son âge (il avait près de trente ans), malgré ses anciennes fonctions et des connaissances théologiques incontestables, faisait preuve d'une docilité tout à fait édifiante. H réalisait pleinement le précepte de l'Évangile qui veut que nous soyons simples de cœur comme les petits enfants.

C'était une de ces figures qu'on n'oublie plus, ne les eût-on vues qu'une seule fois. Je ne vous dirai pas qu'elle me fût précisément sympathique, mais elle me préoccupait malgré moi, je n'en pouvais détacher mes yeux quand je la voyais, et j'y pensais quand je ne la voyais pas.

C'était un homme grand, bien pris et dégagé de sa personne, qui réunissait en lui la force et la souplesse du montagnard. H était né dans la Suisse française. Son nez

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