Une chute
foftemerit prononcé, un peu trop peut-être, était recourbé comme le bec d'un aigle, son œil bran, plutôt rond qu'allongé, ombragé d'épais sourcils, était perçant comme celui du roi des oiseaux, sa bouche était sévère ; je ne l'ai jamais vu sourire; ses cheveux, très-noirs et très- touffus , étaient déjà presque gris ; sur les tempes ils étaient tout blancs. Le caractère de sa physionomie et de toute sa personne était l'austérité, et ce n'était pas un vain simulacre, son langage, ses habitudes, ses études, tout en lui justifiait son apparence extérieure.
Je l'avais vu, ou, pour m'exprimer plus exactement, rencontré bien des fois sans lui avoir jamais adressé la parole. Appliqué fc son instruction religieuse, il ne recherchait la connaissance de personne et ne sortait jamais du collège, quoi qu'il fût parfaitement libre d'en sortir. On l'appelait monsieur Julien, soit que ce fût son nom véritable ou seulement une partie de son nom , ou un nom d'emprunt.
J'avais fait plusieurs fois sur lui, aux révérends pères, des questions qui n'avaient obtenu que des réponses vagues ou éVasived; peut être n'en savaient-ils pas plus eux-mêmes ou si quelqu'un d'entre eux en savait davantage, c'était probablement sous le sceau de la confession, et son devoir lui commandait un silence encore plus absolu. Quoi qu'il • en soit, je m'étais figuré qu'il y avait un secret, ou un roman peut-être dan$ la vie de cet austère étranger, et que des événements extraordinaires l'avaient ramené du sein du schisme au giron de l'Église*
Je désespérais de savoir jamais rien sur son passé, lorsqu'une circonstance noms rapprocha. Getté circonstance fut un point de doctrine sur lequel les ecclésiastiques chargés iê son instruction n'étaient pas entièrement d'accord.. Gomme j'ai fait moi-même des études théologiques assez fortes, il désira savoir mon opinion particulière et celle de l'Église d'Espagne. Il s'agissait du sens véritable de ce passage de saint Matthieu : « Tout péché et tout blas-
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« phème sera pardonné aux hommes, mais le blasphème « contre le Saint-Esprit, ne leur sera pardonné ni en ce c siècle ni en celui qui est à venir '. » Gomment faut-il entendre cet anathème? Est-il vraiment irrémissible, et qu'est-ce qui constitue précisément ce redoutable péché contre la troisième personne de la Trinité? Il semblait attacher k ces questions délicates et souvent controversées une importance capitale et s'y intéresser d'une façon toute personnelle.
Nous eûmes k ce sujet plusieurs conférences, tant seuls qu'en présence des pères, la glace une fois rompue, nous nous vîmes souvent, et nous finîmes par nous lier, autant du moins qu'il était possible de se lier avec un homme de son caractère. En l'approchant, on le trouvait exactement tel qu'il paraissait à distance, froid et sévère, sérieux dans ses paroles, grave dans ses manières, entaché, pour tout dire , de cette roideur protestante qui m'a toujours glacé , mais qui chez lui pourtant commençait à s'adoucir au souffle tendre et vivifiant du catholicisme. «
J'allais le voir dans sa cellule. Nous faisions ensemble de longues promenades dans les corridors de la maison, jamais dehors. Nos entretiens roulaient tous sur les matières théologiques. Il me présentait ses objections, j'y répondais selon mes lumières, toujours au point de vue le plus général tellement impersonnel, si j'ose me servir de cette expression, qu'il ne lui arriva pas une seule fois de faire sur lui-même un retour quelconque ni la moindre allusion à son passé. Le voyant si réservé, je n'osai prendre l'initiative à cet égard et nous continuâmes k nous voir ainsi pendant trois mois. Après ce temps, je n'en savais pas plus sur sa vie que le premier jour.
Cependant il aimait k me voir; ma conversation lui plaisait et il me le témoignait k sa manière, en se levant, quand j'entrais, avec un peu moins de lenteur que les premières