D’UN HERCULE
' Le pauvre Mouton fut arraché â sa !
rêverie, et Pervenche à ses rires . par une scène tragique qui mit les Batignolle» en émoi.
Tout en rêvant, Pervenche, so voyant I sur la route des prés Saint-Gervais , s'était dit : Allons jusqu’au bois do Ru- | raainvillc.
On a des heures où l’on sent le besoin do marcher pour fatiguer Vonivrenjont de la ]>ensée
Une promenade dans lo bois aura toujours un attrait irrcsistiblo pour les âmes tendres.
Elle traversait donc le boulcvart, un I peu au-dessus des fortifications , quand des cris de frayeur , des cris univor>eIs I so firent entendre â la fois.
I Une bête furieuse et terrible, an formidable taureau s'acharnait après Porvenche et lapoursuivût.
'Voici ce qui s'était passé. Cotte bête, que l’on menait prubabloinont au marché, était attachée derrière une charrette que traînait un cheval. Tout-àrcoup lo taureau , réfiéchissant saus doute en luiméine qu’il était honteux ou ridicule do se laisser traîner ainsi par ce bon esclave de cheval, tend les jarrets, baisse la tête à terre autant que la corde qui le lie le lui permet. Le cheval s’arrête court, lo charretier frappe le cheval ; lo cheval j frappé duuiic du collier, le taureau résiste : rien ! la voiture no bouge pas.
; Alors le charretier dit à César, son ' chien .
— César ! au taureau, César I
César, qui ne demande que plaie et I bosse, se jette enfurieux sur les derrières I de l’animal. Mais le pauvre César, dans I sou zèle indiscret, s’était un peu trop attaché à la culotte de peau du propagateur des champs lo taureau qui était accroupi se releva avec la rapidité de l’éclair, et décocha eu même temps un de ces coups de ]>ied surnommés coup# de pied à la vache; il lo décocha, disons-nous, avec |
u:s AMOURS D’UN HKRCULK.
^ne telle vigueur , que le malheureux César, QO s'étant pas retiré à temps, selon sa prudence ordinaire , alla rouler à vingt pas de la charrette la tête fracassée. Il ne se releva pas. Le charretier, un peu plus brute que ces nnimaux. A la vue de César tué, sc mit dans une de cos colères aveugles, ressemblant alors à ces pauvres agités , à qui on met, k Bi> côtre, la camisole do force. Il avait frappé le cheval avec la courroie do son fouet tant qu'il avait pu ; sa rage se tournant contre le taureau exterminateur , il le frappa du manche sur les oreilles, sur les sabots , sur les yeux , sur les articulations qui lient les sabots à la jambe. Ces endroit s sont, comme on le sait, fort sensibles; l'animal d'abord sc contenta d’opposer ù tout cela une résistance passive, une force d’inertie; cela semblait môme
lui-même du tour qu’il faisait au cIiotaI et de la farce qu'il avait jouée au chien. , Mais la douleur des muscles poixcurant sa lourde charpente, et frappant son cerveau comme le ferait un apj>areil électrique, le sang injecta ses yeux avec abon- * (lance, ses naseaux s'ouvrirent pour en | laisser jaillir comme une fumée épaisse et noire, une sorte do tremblement con- i vnlsif parcourut ses membres puissants.
II poussa dans les airs un beuglement j terrible , secoua fortement sa large et magnifique tête, culbutant ainsi la cliarrette dont le cheval n’était plus maître ; enfin, soit que les cordes sefusaent détendues dans l'une de ces secousses violentes I que donnait l’animal devenu furieux à i force de souffrance, soit qu’il les eût cassées, toujours est-il qu’il sc trouva libre.
Ses yeux ressemblaient à de rouges ti- i sons. Le charretier brutal prit prudemment de la poudre d’escampette; le taureau, auquel il fallait une victime, se jeta sur le pauvre cheval qu’il évcnlra, puis il sc mit à parcourir le boulcvart, menaçant des cornes tout ce qui semblait vouloir l’approcher. Kn ce moment Pervenche sortait d’une petite ruelle pour traverser le boulcvart. Un moment, le taureau hagard s'arrête , porte un œil enflammé
sur le châle maUieurcusemenl rouge de la pauvre Pervenche et se dirige vers elle avec rage . Tout le moude fuyait en crian t . Pervenche tourne la tête et voit le danger. Elle fuit lestement; mais l’animal est leste aussi. Elle ne songe pas à retirer son châlo, à le jeter k terre ; l’animal s’acharne à son châle : il va l'atteindre. La ' foule est aux fenêtres ou réfugiée dans les allées, sur les portes; tout le monde | sent que la pauvre enfant est perdue. A | ces cris, à ce tumulte, l’hercule, qui était sur le talusdcsfortificationB, plongé dans j la rêverie la plus profonde, se leva maclii- ' naloinont pour voir ce qui se passait. I D'abord, ce tableau le saisit d'effroi. I Cette bête furieuse, énorme et terrible, i le frappe; la jeune fille que cette bête I poursuit inquiète son cœur excellent. | Tout-â-coup Mouton devient pâle, s’é- i lance du talus sur le boulevart et s'écrie i d’une voix tonnante :
— Par ici , mademoiselle ! venez à moi ?
Pcn cncho entend ce cri libérateur ; elle s’élance prompte comme une biche dans les bras de l’hcrcule. Le taureau courait toujours; Mouton enlève rapidement le châle rouge aux épaules do Pervenche, et lui crie :
— Maintenant, fuyez ; laissez-moi.
Kt l'hercule sc campa fièrement au niilioudo la route, présentant le châle déployé aux yeux de ranimai. Le taureau ■ainsi agacé, heureux, sans doute, d’avoir ' de quoi satisfaire sa rage , se précipita tète baissée sur l'hercule, qui lui jeta le châlo surles yeux. L'animal, ainsi embarrassé s'acharnait sur le lambeau rouge ; Mouton le saisit alors par les <x>rncs et le terrassa. L'animal fait effort, sc débarrasse du châle qui l'aveugle et reprend l’offensive. Mouton ramasse le châle, bat en retraite, s’arrête tout-àcuup et présente au taureau, do plus en plus furieux, le lambeau rouge. Malheureusement riicrculc n’avait à sa disposition ni bâton, ni hache, ni couteau, et il luttait comme un Catalan, non dans une
LES AUOURS DlIN HERCULE.
Une pciilc pcnonnc pjlc cl Ircmbbnte le jcU duns lec lira* de M. Moiiliin.
étroite arène, non sur un cheval exercé à ces sortes de luttes , mais en plein air, sur un champ sans limite, à pied et sans couteau tranchant pour couper l&chcment les tendons de son adversaire surprisparderrière. Ils étaient là, la béte et l'homme, comme de primitifs enfants de la nature, avec leurs moyens impromptus et leurs forces naturelles. La foule accourait de plus on plus; déjà on s'armait, les uns d'épieux, les antres de merlins, les autres de fusils Tout le monde était décidé à faire un mauvais parti à l'animal fuHcux; mais personne n'osait approcher. Pour la seconde fois le taureau foulait le chàle aux pieds , le déchirait de scs cornes. Ce ne fut bientét plus qu'une loque , limoneuse , blanche de poussière.
L'hercule, engagé dans lalntte, ne voulait pas fuir; l'animal, aiguillonné, n'était pas nu bout de sa rage : il fallait donc absolument, avec des dispositions si peu paci-
fiques, que l’iin des deux demeurât sur la place. L'hercule prit une grande résolution ; le taureau s'arrêta comme pour réfléchir un moment, ou recueillir scs forces ; ils étaient ainsi à vingt pas l'un de l'autre. L'hercule lui cria comme pour l'irriter :
— Allons donc, /eignanl!
Ace cri, l'animal baissa la tète, roula ses gros yeux injectés d'un sang noir, et puis s'élança sur son intrépide adversaire. L'hercule l'attendait de pied ferme, le poing haut, les muscles tendus. Tout le monde croyait le pauvre homme mort.
L'animal lui-méme croyait tenirM. Mouton au bout de ses cornes longues et aiguës. Mais celui-ci levant son bras comme une massue, lui asséna un tel coup de poing entre les deux yeux, que la béte s'affaissa sur elle-méme et s'étendit dons un nuage de poussière.
LKS AMOURS D’UN UrROÜLE.
L'horcule venait d’assommer le tau- | reau.
A ce dénoûment tragique la foule accourut. Une petite personne , pâle et tremblante , sc jeta dans les bras do M. Mouton, et tous deux s’en revinrent à Cliaillut.
Voilà comment la paix se fit entre ■ M. Mouton et la petite danseuse.
Le lendemain , un journal racontait, dans un article splendide, avec les pins complaisants détails , la scène que nous venons d’esquisser Cet article se terminait ainsi *
« Cet acte de force surnaturelle, qui •• ne s’est pas renouvelé depuis 3Iilon de - Crotone, vient do l’ètre par le célèbre U Cbabert dit Mouton , VhercuU des « Champt-htysées. -
I Et la foule d’accourir, comme on s'en 1 doute bien, pour voir cet homme extra- I ordinaire qui avait assommé un taureau d'un coup de poing, et sauvé la vie à une jeune fille qui aeait un châle rouge.
C’était encore là une habile réclame du jwre Léonard.
Nous voudrions bien qu’on nous expli(|uàt ceci : comment sc fait-il qu'il y ait des gens qui vous aiment, qui vous portent intérêt, et qui cependant, malgré leur fortune, vous laisseraient volontiers aller tout nu et mourir de faim , et cela sans être égoïstes t Est-ce dédain des petites chüsost dégoût des détails! ou respect, pour leur vénération, pour louraffootion.qui baisseraient en raison du service ou du don qu’un homme do talont ne doit point accepter, et que l’objet aimé, pour paraître désintéressé, doit également repousser! ou bien ost-ce étroitessed’esprit, racornissement du cœur! Nous ne décidons rien dans cette matière délicate ; nous ajoutons seulement que M. Mouton ne songea nullement à remplacer le châle que lui et le taureau avaient déchiré ; qu’il no songea même pas à offrir de 1 argent au père Léonard, malade et dans son lit :
deux belles occasions do prouver son
amour et do montrer son cœur. Mouton ne fit rien de tout cela; par quelle lacune inconcevable du cœur! nous no saurions l’expliquer ; nous signalons cette absence, voilà tout. Cepeudant, M. Mouton, riche par l’adresse du père Léonard, lui devait bien quelque chose! S'il l’eût fait, il aurait peut-être évité une scène désagréable à Pervenche et prévenu un attentat criminel.
Cliez Menton , ce n’était pas sécheresse de cœur : tout ce qu’il y avait de tendresse en lui sc trouvait comme absorbé par sa passion et son malheur. 11 devenait jaloux, envieux, et peut-être que le moment n’était pas loin oû il devait ' être méchant. |
Le père Léonard avait éprouvé dans le .
repos une transpiration salutaire , qui ; l'avait beaucoup soulagé, sinon guéri. II I se mit à relire la lettre qu'il avait glissée sous son oreiller. Cotte lettre lui disait :
- Monsieur ,
- Je tiens raille francs à votre diepo-
• sition. J'aurais voulu vous les faire pas- •• 8cr; mais dans l'ignorance où je suis •• si vous avez reçu de moi un billet de « mille francs (\ue je vous adressai arec
- une lettre , voilà quelques mois , me » décide à vous prier de bien vouloir ,
« monsieur, passer à ma maison de camu pagne. Je no pourrai, malheureuse- « ment, vous recevoir et renouveler con- « naissance avec vous, car je pars ce soir
• pour ritaJie; mais ma femme vous l
- recevra.
« Si vous no pouviez venir vous-même,
H adressez-nuus quelqu'un dont vous f soyez complètement sûr; ma femme H remettrait le billet en échange du reçu O de deux mille francs que cotte per-
• sonne, ou vous , monsieur, présen- |
X tenez. I
« Recevez mes civilités empressées,
« E. Raymond.
« VHIe-d'Avray, IS, rue de Vertailles. »
LBS AMOURS D’UN HERCULB.
Le père Léonard essaya do se lever :
ses jambes fléchiront tons lui; il sentit qu’il ne pourrait faire ce voyage , ni à pied ni en voiture. Cependant cet argent, qui arrivait là comme un bienfait de la Providence, lui devenait indispensable, il fallait absolument que Per^’cnche se presentAt à son directeur. D’un autre côté, Pervenche avait les larmes aux yeux ; l'amour-propre venait se poser en travers do son désir de courir sur les planches ! et sa rage du luxe. D’autre part, le père Léonard ne voulait mettre personne dans la confidence de scs misères. 11 ne so souciait nullement que ce monde do batc> leurs dans lequel il vivait sût son origine 11 n’avait qu'uncopinion assez faible touchant lu cervelle de M. liloutoii. Qui donc envoyer pour toucher cotte somme indispensable I Enân, dans cette situation encombrée . il sc confia , quoique à regret, àPonrenebe, qui do joie battit un entrechat, en s’élevant jusqu'au plafond. Elle 80 prépara, et partit. Cumrno elle descendait l’escalier, elle rencontra riicrcuîe, qui montait s’informer de la santé du père Léonard.
— Ah! bien! très bien! il va mieux, répondit-cllo étourdiment. Mouton , il faut que vous veniez avec moi ; je vous emmène.
— Où donc!
— Venez toujours, je vous le dirai en route.
Mouton no se le fit pas dire doux fois, tant son cœur était ravi d’avoir à faire un voyage avec Pervenche , qu’il ne pouvait parvenir à oublier. C'était pire cncoie dc]mis .sa rencontre avec le taureau.
Ils n’avaient pas plus tôt tourné l’allée, que le petit Gil »e glissait presque imper-
oeptiblement dans l'hôtel , portant un panier au bras et cachant quelque chose sous sa large veste tricotée. Il frappa doucement à la porte du pauvre homme, qui s’écria d'une voix altérée :
— Qui est là!
— C'est moi, répondit l’enfant.
— Qui, vous ?
—■ Le pauvre Gil.
A ce nom si aimé du bon vieillard ,
I.a porte s’ouvrit. L’ enfant n'avîiit pas sa guité accoutumée ; le pauvre homme s'en aperçut et lui dit :
— Qu’as-tu, mon pauvre petit Gil, tu m’as l’air tout triste!
— Oui , monsieur Léonard , répondit l’enfant.
— Pourquoi cela? dit le pauvre homme toussaut avec force.
~ On m'a dit, là-bas , dans la baraque : Le père Léonard est malade, et ça m’afilige.
— (^QO sera rien, mon enfant, ça ne sera rien. Il toussa de nouveau.
— C’est égal, j'aimerais mieux ne pas vous entendre tousser comme ça, répondit le petit Gil. Et il alla doucement glisser son panier sous la table . dans un coin de la chambre, tout en disant :
— Monsieur Léonard, est-ce que voua no prenez pas un peu do tisane pour ça!
Du temps que j’avais une mère, quand je toussais lo moindrement, elle me faisait de la tisane des quatro-fleurs , et je m'on trouvais bien.
Et l’enfant déposait sur la table un paquet des quatre-fleurs.
— Sans doute, mon petit Gil, mais à mon âge on n'a plus de mère, répondit le père Léonard.
— C'est égal , monsieur, vous feriez joliment bien, allez, do boire aussi un