‹ Les amours d'un poète; documents inédits sur Victor HugoChapitre 10 sur 131 · I. Madame de Pontivy · texte numérisé non relu

I. Madame de Pontivy

a. folupté, I, p. 38.

la maison et dans le ménage de Victor Hugo. C'était le sanctuaire et le lieu d'asile hors desquels errait une vie à laquelle il n'avait pas su encore donner une règle et une direction. Les Hernnnistes vinrent brusquement le troubler dans ses habitudes. Empressés, passionnés, tumultueux, ardents aux préparatifs de la grande bataille dont leur enthousiasme rêvait de faire une victoire décisive, ils envahirent le ménage et la maison. Madame Victor Hugo s'occupait de recruter les partisans, de satisfaire les amis, d'organiser en bandes disciplinées la jeunesse des « ateliers » qui faisait irruption chez elle. Sainte-Beuve souffrit de se sentir négligé et sacrifie à la turbulence de ces inconnus qui entraient en conquérants dans la maison, jusque-là discrète, où son amitié goûtait la joie des manières tranquilles et des conversations paisibles. 11 souffrait surtout de la profanation de son amie, perdue dans ce tumulte et envahie par des soucis et des soins nouveaux qui ne laissaient plus ni temps ni place aux douceurs de l'intimité ancienne. 11 a évoqué ce souvenir, transposé, mais à peine dénaturé, dans un passage traniîparent de Madame de Pontivi/. c< Esprit libre, éclairé, il avait fini par se révolter de cette fabrique d'intrigues

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mol illistes dont la maison de Madame de No} on devenait le foyer de plus en plus animé. Il en ;i\ait ri autrefois, il s'en irritait désormais, ear il lui fallait adorer madame de Pontivy dans ce cadre, et l'en séparer sans cesse par la pensée. Son es[)rit si juste allait par moments jusqu'à l'exagération sur ce point, quand il se rej)résentait, elle, sa chère idole, comme au milieu d'un arsenal et d'une fournaise tliéologiquc et qu'il lui recommandait de ne pas s'y fausser les yeux — »

Celte exagération dans le dépit lui inspira, faisant suite à la lettre la plus étrange, le postscriptum rageur dans lequel, presque à la veille de la première représentation d'IIerna/u\ il dénonçait la cohue profane qui avait troublé la chaste familiarité où il vivait, depuis trois ans, auprès de ses amis les plus chers. Son dépit était un dépit d'amour.

A quel moment cet amour se révéla-t-il à lui? Expert aux analyses du cœur, habitué à se fouiller jusqu'aux replis les plus intimes et à sonder ses plaies les plus vives, la marche de sa passion ne dut pas échapper longtemps aux investigations dans lesquelles il se complaisait. Il y a au chapitre XIV de Volupté une page vraiment forte et belle dans laquelle

(■)(") I.KS AMOURS ])'ll.\ POÈTIî

Amaury dépeint d'après « un moraliste très consommé » le lableau des sentiments dont il redoute en lui la succession. Depuis le trouble mystérieux que ressent un homme au cœur honnête devant un être « chaste, défendu, inespérable », qu'il aime, jusqu'au délire qui le jette aux désirs les plus ardents et les plus fous, toutes les nuances de la passion y sont marquées avec une précision que seule une expérience personnelle, attentivement suivie, peut fournir. Sainte-Beuve n'avait pas besoin des leçons du moraliste : il lui suffisait d'écouter son cœur. Ce fut la jalousie qui lui révéla son amour. Jusqu'aux représentations d'Heriiani il vivait dans la maison de Victor Hugo comme un frère cadet, aimé et choyé partons. Il était le familier le plus intime de cet heureux ménage où le génie et la beauté lui faisaient accueil. Madame Victor Hugo, dont la pureté ignorait le danger, le recevait près de la fenêtre (f toujours assise, une chaise devant pour ses pieds, une broderie au tambour sur ses genoux, un de ses coudes sur sa broderie qui sembait oubliée, et dans cet oubli levant au ciel une tête douce,, altière, étincelante... Délicieux moments ou Von ne demande rien^ ou. Von n'espère rien^ où l'on croit ne rien dé-

LES AMOUUS l)'Ui\ l'OÈTi: G']

sircr^ ! » Le LumuUe d'IJer/iani vinl troubler celte (|iiiëtucle. Eu voyant « plus de quatreviiii;ts jeunes gens à peine eonnus d'hier » converser librement et discuter familièrement avec celle qui était « l'objet pur et cher de son culte immortel », Sainte-Beuve comprit, à sa rage même, que son amitié amoureuse était devenue de l'amour.

Quand cet amour fut-il partagé? Je m'étonne qu'on n'ait pas rapproché, pour éclairer les parties restées obscures de ce roman douloureux, deux lettres de Sainte-Beuve, trop spontanées pour n'être pas sincères, et écrites pours des amis intimes à des dates qui fixent la vérité.

Le 17 septembre i83o il écrivait à Victor Pavie : « Allez, mon ami, priez pour moi et aimez-moi un peu; car Je soufre d' horribles douleurs de V âme\ toute une poésie refoulée, tout mon amour sans issue s'y aigrissent et me dévorent.... Mon mal et mon crime ^ c'est de n être pas aimc\ de n'être pas aime' comme je ^'oudrais l'être^ comme f aimerais ï être^ aimant. C'est là le secret de ma folle existence, sans suite, sans tenue, sans but,

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