I. Inédit
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aimant moins et autrement, il n'aimât pas ailleurs ? Les soupçons de Juliette ne l'avaient pas trompée. Elle avait auprès d'elle depuis deux mois, moitié femme de chambre, moitié demoiselle de compagnie, une belle fille de vingt-trois ans, dont les yeux vifs, la taille élancée et pleine et la souple élégance avaient fait sur son ami une impression qu'il n'avait pas assez dissimulée. Ce n'est pas à tort qu'irritée et méfiante, Juliette, telle une Junon vieillie, surveillait la nouvelle aventure d'un Jupiter resté trop jeune, et qui aspirait à descendre ! La menace qu'elle avait flairée avec le sûr instinct d'une jalousie toujours en éveil ne devint pas tout de suite une réalité. L'intrigue, ébauchée à Paris, où la séparation des domiciles lui opposait des obstacles matériels, prit corps à Guernesey, où la vie commune rendait les rapprochements plus faciles. Victor Hugo revint s'y installer, au mois d'août, avec toute sa famille et avec Juliette, que Blanche, sa jeune et trop jolie camériste, accompagnait. Il n'y eut d'abord entre les deux vieux amants, dont les cœurs se rafraîchissaient au contact de tant de doux et chers souvenirs, qu'un redoublement d'amour. Rassurée, exaltée, transfigurée, Juliette en
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arrivait à comparer, que dis-je? à préférer Victor Hugo au Christ lui-même. Ni plus ni
moins
he vieux grand homme se laissait adorer. « Il vivait dans son œuvre » : le mot est d'Edouard Lockroy, qui, l'admirant, je crois, plus qu'il ne l'aimait, nous a laissé de ses sorties en calèche avec Juliette à Guernesey un tableau malicieux et inoubliable. « La promenade était toujours exactement la même et durait le même temps : deux heures. Victor Hugo faisait mentalement des vers et ne disait rien. Madame Drouet pensait à je ne sais quoi et ne disait rien non plus. Cependant, trois phrases lentement prononcées, toujours les mêmes et toujours dites aux mêmes endroits, coupaient cet absolu silence. En passant devant le mur d'une habitation placée à droite de la route et où sont percées l'une à côté de l'autre deux portes, une grande et une petite, Victor Hugo disait, en montrant la grande :
« — Porte cavalière, madame.
« Madame Drouet répondait, montrant la petite :
« — Porte piétonne, monsieur.
« La troisième phrase était prononcée non loin du chemin qui conduit au Gouffre, de-
vant deux vieux arl)res qui entremêlaient leurs branches.
« Victor IIuoQ disait :
« — Philémon et Baucis.
« Madame Drouet ne répondait rien.
<■<■ Cela s'est passé ainsi, tous les jours, pendant dix-sept ans, et encore après. J'ai fait plusieurs fois cette promenade sur la banquette de devant de la voiture. J'ai respecté ce silence. J'ai entendu les phrases et cela m'a paru tout simple '. »
Quoi qu'en ait écrit Edouard Lockroy, il y avait pour Victor Hugo d'autres réalités que ses livres, et ce n'est pas seulement en vers que le poète chantait les plaisirs des rues et les rumeurs des bois. Il avait la manie étrange de noter, au milieu des incidents de sa vie, les étapes de ses bonnes fortunes. Celle qu'il entretint avec Blanche à Guernesey n'échappa pas à la règle commune. D'un jour à l'autre, il inscrivait sur un carnet le progrès des privautés auxquelles une beauté plus audacieuse que farouche s'abandonnait avec lui. Rien n'y manquait, ni l'endroit, ni l'heure, ni même certains autres détails dont un peu de