‹ Les amours d'un poète; documents inédits sur Victor HugoChapitre 130 sur 131 · I. Inédit · texte numérisé non relu

I. Inédit

grande fête là-haut. Je le crois; si je me trompe, ce n'est pas dans le fond, car le fond est le vrai. Je t'aime est le grand mot. Dieu le dit à la création, la création le lui redit. Je t'aime, mon ange adoré. Commençons la cinquantième année par ce mot divin : Je t'aime. «

Souffrante, menacée, perdue, mais stoique et cachant le mal qui la rongeait, Juliette s'enivrait de ces paroles d'amour, et son cœur, resté si jeune, rayonnait, tandis que son esprit s'exaltait aux triomphes de son ami, dont le génie était enfin consacré comme la plus haute gloire nationale.

L'année 1882 fui une apothéose continue.

I.e 21 janvier, le Cercle des Arts intimes joua, avec une interprétation de choix, l'exquise Margarita^ commencée au cours d'un voyage qu'ils firent ensemhle en i865. Elle l'y retrouva et elle s'y reconnut. Il pensait à lui, aux duretés de l'exil et à l'austérité du devoir, aux attaques et aux injustices, quand il écrivait ces vers :

Il a le front pensif de l'homme qui persiste. Il est vieux, seul, vaincu, proscrit. Il n'est pas triste. On sent qu'il porte en lui la cause juste. Il croit. A mesure que l'ombre autour de lui s'accroît, Je vois dans sa prunelle augmenter la lumière...

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Mais ne pensait-il pas à elle en faisant ensuite (lire à Nella :

Si f aime, mon amour s^ ajoute à mon orgueil.

Il est pur, grave et fier...

L innocence se voile et la faute se cache.

Je ne me cache pas. Aimer est ma grandeur.

Mon secret est sans honte et nest pas sans pudeur^

Mon cœur cherche la nuit mais ne craint pas le blâme .

L'œil de Dieu reste ouvert dans l'ombre de mon âme.

Torquemada., qu'il avait aussi commencé près de Juliette, en i856, à Guernesey, et qu'il avait achevé à ses côtés vers la fin de son exil, parut le i" juin 1882. Ce fut un grand succès. Elle l'avait prédit, deux ans avant, dans l'exaltation que la lecture de ce drame, magnifique et injoual)le, lui avait causée. Peut-être n'avait-elle pas pris garde, dans les dialogues délicieux de Don Sanche et de Dona Rose, à une inspiration qui procédait si visiblement des Lettres à la Fiancée. Son admiration l'avait jetée dans un délire qui avait tout emporté.

Enfin, la seconde représentation de Le Roi s amuse., interdit en i832, fut donnée, devant une salle splendide, au Théâtre-Français, le 22 novembre 1882. Juliette était dans la loge du poète, qui paraissait célébrer ainsi un

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doiil)le cinquantenaire, celui de la pièce et celui de son union avec la princesse Negroni. Pour Juliette, c'était une consécration publique. Elle avait « tenu assez bon » dans la vie et dans son amour pour que son « illégitimité devînt une légitimité », et, quoiqu'ils n'eussent pas été faits pour elle, ces vers, quand ils passaient la rampe, pouvaient traduire sa passion fidèle.

Depuis que je Tai vu, rien ne peut m'en distraire. Du jour où son regard à mon regard parla, Le reste n'est plus rien, je le vois toujours ià, Je suis à lui...

La représentation de Le Roi s'amuse fut la dernière sortie de Juliette Drouet. Cinq semaines après, au premier jour de cette année i883 qui fixait le cinquantenaire de leur amour, les deux amants échangèrent, selon leur vieille habitude, leurs vœux de bonheur.

Juliette lui écrivait : « Cher adoré, je ne sais pas où je serai l'année prochaine à pareille époque, mais je suis heureuse et fière de te signer mon certificat de vie pour celle-ci par ce seul mot : Je t'aime'. »

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