Inédit
r.KS A MOI IIS I) IN POÈTE C)C)
OÙ ni(frrive vofrc lettre, j'achevais les vef\s que voici\ et (jui exprimaient mon reproche^ ma plainte. On nia surpris tout en larmes f/uand on est venu ni apporter cette lettre qui semblait repondre à ce que f exhalais avec soupir. (Ici un grand lilanc pour la
pièce) Voilà ce que je sentais. Jugez., ma
pauvre amie, du bien que m'a fait votre lettre'.
Cet amour « si rare et si sevré » se traîna quelque temps encore. La nouvelle publiée dans la Revue des Deux Mondes , le i5 mars 1887, sous le titre de Madame de Pontivy, avait été écrite « en vue d'une seule personne, pour lui en faire agréer et partager le sentiment ». Elle n'obtint pas le résultat en vue duquel elle avait été composée. Moins heureux que ÎM. de ]Murçay avec Madame de Pontivy, Sainte-Beuve ne réussit pas à rétablir avec Madame Victor Hugo l'harmonie ancienne ni même cette ivresse « plus égale et plus éclairée )) de laquelle pouvaient naître de nouveaux printemps. Lasse de trop aimer, épuisée peut-être par le drame qui
lOO LES AMOURS 1) UN POETE
avait fait d'elle pendant six ans une douloureuse héroïne, la malheureuse femme se retira de l'amour, dont « quelques retours amers et les dernières convulsions » arrachèrent à Sainte-Beuve des cris de méprisante colère. Ce même homme qui, en i833, écrivait : « Serrons-nous hien, chère ange, et aimonsnous jusqu'à la mort et après la mort. Je t'aime », en vint en i84o jusqu'à dire dans son Journal : « Je la hais ». Cette haine ne céda pas devant le malheur. Après la catastrophe de Villequier, où Léopoldine Hugo périt en i843, Sainte-Beuve refusa dans une lettre égoïste et vilaine de suivre le conseil émouvant de Pavie qui lui demandait de « rentrer par celte large blessure ». 11 y a hélas ! à lui reprocher un manquement autrement grave. Dans ce même moment, en effet, un imprimeur composait pour lui le trop i fameux Livre d'Amour qui, sans rien ajouter | à sa gloire littéraire, par ailleurs si grande, si ; puissante et si féconde, inflige à sa mémoire î la honte inexpiable d'une action vile et basse que rien ne peut excuser. 1
Ce Livre d'Amour^ de quelque façon qu'on \\ le considère, qu'on le tienne pour le récit li exact d'une passion clandestine dont tous les H
LES AMOURS D UN POÈTE lOI
désirs ont été satisfaits, ou qu'on l'accepte comme une fiction poétique et comme une vantardise, est une goujaterie. Il ne faut pas reculer devant le mot propre pour flétrir cette vilenie indigne d'un galant homme. On excuserait Sainte-Beuve amoureux d'avoir écrit des poésies d'amour en l'honneur d'une héroïne qu'il n'aurait pas nommée et, s'il avait eu du génie, il aurait immortalisé sa passion. Mais le Livre d'Amour contient des précisions brutales, des prénoms, ceux de la femme et de la fille, des allusions où la femme et le mari se reconnaissent, des récits circonstanciés, des scènes décrites, qui ne peuvent laisser aucun doute sur la réalité des personnages, ainsi marqués comme dans un signalement, et sur le caractère d'une intrigue perfidement conduite jusqu'à la chute de la femme par la trahison de l'ami le plus glorieux et le plus cher :
Et je plains l'offensé noble entre les grands cœurs.
Toutes ces pièces étaient déjà composées en 1839'.
I. J'ai eu entre les mains un caliier autographe renfermant toutes les poésies du Livre (TJmour^ à l'exception de
I02 LES AMOURS I) UN POKTi:
L'édiLion de i843, la seule qui ail été imprimée du vivant de Sainte-Beuve, fut tirée à environ denx cents exemplaires. Distribué à
celle qui dans le volume porte le numéro XXXIV et commence par ce vers :
De Broussac, un matin, deux manants m'arrivèrcnt.
Sur la première page, cette indication, d'une écriture tremblée dont je n'ai pu établir l'identité : preuve d'amour et de confiance de lui à moi, — prcui'e d^amitié et de reconnaissance de moi à lui. — 1839.
Les poésies n'ont pas été copiées par Sainte-Beuve, à l'exception du sonnet final : Insensé, qu'ai-je fait? mais elles portent souvent des corrections de sa main. Il y avait une pièce, numérotée X, que Sainte-Beuve n'a pas publiée. Il a lui-même écrit au crayon' a mauvais, à supprimer ». L'épigrapbe était la suivante : « Pourquoi les larmes qu'on verse sont-elles de saveur amère et ce que cela signifie? » (Adèle, lettres. — Saint-Augustin, Confessions.) Et voici le sonnet, vraiment détestable.
C'est que celui qui pleure au temps de rallégresse Fuit la corruption et la légèreté, Et que cette eau soudaine, oii le sel est jeté, Donne un ^oût salutaire et fait tomber Civressc.
C^cst que celui qui pleure au fort de la détresse, Foulant à deux genoux son beau rêve éclaté. Essuyant de ses mains l'ulcère à son côté, Kerse en larmes le fiel quil ne faut pas quon laisse.
Et s'il ne pleurait pas, si cet aride orgueil Comme un sable enflammé se logeait dans son œil, Le levain aigrirait la plaie intérieure.
niais ces pleurs au dehors abondants et penchés Entraînent la colère et tous venins cachés; ~.
La douleur reste pure.,.. Heureux celui qui pleure!
(Inédit.)
m:s amours u'l.n pokte jo3
un très petit nombre d'amis intimes, ce leeueil ne fut à ce moment connu et commenté que dans un cercle infiniment restreint. Sainte-Beuve le destinait à la postérité, dont il attendait ainsi sa consécration comme poète. 11 disait dans son testament du 19 décembre i8.V3 : « Mon intention expresse est que ce livre ne périsse pas :». Il avait écrit deux courtes préfaces pour en fixer l'origine et en déterminer le caractère. L'une est restée dans l'exemplaire si précieux de la Bibliothèque nationale, qui contient des annotations particulièrement suggestives'. Je possède le texte autographe de l'autre. Elles ont deux ou trois phrases communes. Je donne celle des deux préfaces qui est inédite.
(c Voici des vers d'amour composés autrefois, au temps ou ceux qui sont vieillards aujourd'hui ou dans la tombe étaient jeunes encore. Ils portent avec eux leur explication suffisante cl n'en souffrent pas d'autre ici. Fruit rare et mystérieux de plusieurs années d'éludé, de contrainte et de tendresse, ils se ressentent par moments de ce manque de