I. Les passages eu italiques sont inédits
loG LRS AMOURS d'uN POKTE
l'absolution de l'iiulLilgent avenir, espère qu'il sauvera dans leur alliance intime
Notre double mémoire aspirant :< s'unir.
L'autre forme le même vœu en vers moins médiocres :
Puisse-t-il, immortel dans sa fleur encore rare, Peindreauxtendresheureuxnosnomsaveclîonneur, Et par nos chants si doux, sous le sort qui sépare Tjeur dire d'aimer leur bonhe«r.
A ce témoignage s'ajoute la déclaration formelle de l'exemplaire de la Bibliothèque nationale. « On s'est décidé à en assurer l'existence, puisqu'ils ont été faits de l'aveu des deux êtres intéressés pour consacrer le souvenir de leur lien. » Ces témoignages ont paru suspects aux défenseurs intransigeants de Madame Victor Hugo, qui en ont dénoncé la partialité intéressée. Peut-être me serais-je rangé à leur avis s'il n'était pas contredit, d'une façon qui me parait décisive, par une lellrc inédite, à laquelle les circonstances dans lesquelles elle a été écrite donnent toute sa signification.
Imprimé en i843 et confié à un petit nombre, le Livre d'Amour n'aïu^ait sans doute connu que le sort posthume auquel Sainte-
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Beiivo le destinait si Al[)honse Karr n'avait dénoncé Une infamie dans un numéro des Guêpes d'avril i8/|5. I/infamie ainsi révélée était celle d'un poète « béat, confit, et fort laid » qui racontait, avec des détails circonstanciés et des preuves à l'appui, dans un volume d'une centaine de pages^, « en vers au moins médiocres », ses amours avec « une belle et charmante femme » et les «joies qu'il avait usurpées à la faveur d'un accès de folie ou de désespoir ». Afin de prouver l'exactitude de ses renseignements, Alphonse Karr ajoutait à d'autres précisions le sonnet XXX qui, sous le titre : Aux Chajups-Elysées, décrivait « d'une manière laitlement erotique » une promenade en fiacre des deux amoureux. Quoiqu'ils ne fussent pas nommés, ils furent reconnus. Surtout, ils se reconnurent. Brouillés ou du moins séparés depuis plusieurs années, la crainte d'un scandale les rapprocha. Il fallait éviter ce scandale, dont les dangers et les éclaboussures pouvaient entraîner les conséquences les plus graves. Je ne peux pas affirmer que Sainte-Beuve et Madame VictorHugo se virent, mais il dut y avoir des intermédiaires et, tout au moins, il y eut des lettres. Celle que je donne avait été conservée en copie par Sainte-
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Beuve et elle est, comme les autres documents inédits que j'ai empruntés au résidu du Livre d'Amour^ tout entière écrite de sa main.
Ce lundi matin.
Madame,
U importance de Va/faire me décide à vous adresser quelques réflexions encore qui me sont venues depuis et à tête plus reposée, et que je crois essentielles: elles sont toutes dans le même sens de ce qui a été dit, mais vous me permettrez d'y insister comme plus précises.
Plus les deux personnes menacées paraissent d' accord sur le point important., et moins il y aura de prétexte aux ennemis de l'une qui sont {ou qui se disent) les amis de l'autre d'agir contre l'une en affectant de servir Vautre.
Moins vous paraîtrez étonnée et irritée., moins ils auront de prétexte à marquer une irritation qui frapperait contre les deux.
Je n'ai droit de dicter aucun sentiment^ aucune parole., mais si vous pouviez dire ce qui suit ou quelque chose d'approchant., il me semble qu'il n'y aurait rien de leur part
LES AMOURS d'i'N POÈTE TOf)
à répliquer; v<nis diriez donc, on quelque v/iosc dans ce sens qui ttic semble celui de lu vérité :
« Tout ce qui est là dedans^ je le connais, Je le confiais depuis longtemps ^ vous ne ni* apprenez rien^ cela a été écrit dans des temps anciens^ accomplis ; cela peut n'avoir aucun inconvénient dans des temps éloignés, très éloignés; mais dans le présent, dans des temps rapprochés, il y a tout danger^ et vous qui êtes mes a/nis, vous faites ce danger.
« Vous le faites, car par suite d'arrangements et de rapprochements dans le détail desquels je n'ai pas à entrer et qui ont eu lieu depuis une année., j'ai acquis la certitude qu'il ne peut rien transpirer du côté de la personne avec moi intéressée là dedans; j'ai certitude et satisfaction de ce côté., que je l'aie également du vôtre. »
Voilà le sens de mes réflexions., madame ; pardon de me risquer ainsi à vous les adresser., mais l'importance m'a fait passer sur les inconvénients. En un mot si les gens sont sincères., il importe qu'ils sentent bien qu'on ne trouve nulle haine Ici oh ils en voient., qu^ils s'abusent en voyant une vengeance là oit il n'y a qu'un désir de durée et de consé-
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cration à distance^ queu.r-mcmes et eux seuls peuvent faire le j)inl et rjuils le font contre deux à la fois.
Il y a des situations dans lesquelles^ par égard et par garantie pour le passée par prudence comme par souvenir^ on n aurait jamais dû cesser de se donner la main tant qu on est en cette vie. Quand on voit deux personnes n'avoir pas cessé d'être unies., cela désarme et décourage les ennemis de Vune ou de Vautre; quand une fois la séparation s est marquée., les ennemis se jettent à la traverse., et tout ce qu'ils essayent de faire ici : frapper Vune par Vautre^ c' est-à-dire frapper les deux.
Mille pardons encore et agréez mdle sentiments * .
Cette lettre est un chef-d'œuvre de diplomatie persuasive et adroite. Tous les mots y sont pesés et tous les mots portent. Elle affronte avec une franchise apparente et avec une hal^ileté calculée les points douloureux d'une situalion délicate. Elle va droit au danger et au but. Mais elle est en même temps pleine d'aveux.