I. Iiu'flil
Li:S AMOURS D UN POETE 1 27
l'imcnlée, mais non dépourvue de talent. Il faut qu'elle en ail assez et qu'elle ait réussi, puisque, en iS'vi, Harel lui signe un nouvel engagement et l'affecte au théâtre de la Porte- Saint-Martin pour y tenir l'emploi de « jeune première ». A ce moment, elle gagne six mille francs par an. Mais, payables par douzièmes, ils ne sufiisent pas à satisfaire les goûts de luxe qu'elle a conservés malgré les conseils de Pradier. Elle a des amants. Deux, qu'on peut nommer, puisqu'elle a laissé les preuves écrites de ses relations avec eux, ne sont guère plus riches que Pradier. Celui-ci, dans toutes ses lettres, et surtout dans la saison des être unes, crie misère. Les autres ne peuvent ou ne donnent guère mieux.
L'un, Charles Séchan, âgé de vingt-neuf ans, est un décorateur de talent, qui de l'atelier Lefèvre est passé à l'atelier Ciceri, où il travaille, en particulier, pour la Porte-Saint- Marlin. C'est au théâtre, sans doute, qu'il a connu Julielle. Elle a pour lui inie vraie passion.
Je lie SUIS plus maîtresse de mon inquiétude^ lui écrit-elle dans une lettre qui ne porte pas dédale. IJ faut que je sache absolument
128 LES AMOLRS l)\^ POKTE
OÙ VOUS êtes et comment vous êtes. Ne perdez pas un moment à nie répondre., soit pour me rassurer^ soit pour m^ appeler à vous si vous aviez besoin de moi pour quoi que ce soit. Entre nous., je vous V ai déjà dit., cest à la vie à la mort.
Séchan fait et donne ce qu'il peut. 11 avance de l'argent à Juliette. Plus tard, impuissante à le lui rendre dans une situation difficile pour tous les deux, elle lui écrira :
Pauvre ami., oh! c'est bien dur et bien amer pour moi de ne pouvoir pas te rendre une fois ce que tu ni as si généreusement donné vingt et cent fois. Telle est ma condition sur cette terre : toujours insolvable., envers les gens à qui je dois le plus., que j'estime le j)lus^ que j'aime le plus*.
L'autre, Alphonse Karr, âgé de vingt-quatre ans, donc de deux ans moins âgé qu'elle, a publié un roman, Sous les Tilleuls., qui l'a rendu célèbre. Spirituel, sceptique et cynique, à court d'argent, mais non de moyens, il n'a
1, Lettres ine'dites.
pas la nature généreuse et délicate de Charles Séchan.
Comme il a promis le mariage à Juliette, qu'il appelle sa « chère femme » ou sa « belle Julie », il ne se fait pas scrupule de considérer que tout déjà est commun entre eux et, quand il a besoin de cinq cents francs, il les lui emprunte. J'ai ses lettres sous les yeux; elles caractérisent une époque et elles jugent l'homme :
Je t'aime assez pour me confier à toi. Les deux demandes de mon père et de mon frère sont pressantes. Engage des bijoux, s'il est nécessaire^ pour me prêter cinq cents francs. Je serai en mesure de te les rendre — facilement— au plus tard dans deux mois. Je te regarde comme ma femme ; tu le vois., ce mot^ làn est plus une caî^esse., c'est un mot sérieux\
Il se dit « ennuyeux à mourir », mais dans un autre billet et dans une autre circonstance, il la presse de prendre une résolution.
Si, ce qui parait aujourd'hui livré au