I. Inédit
Vous dites que vous pouvez vous passer de ce peu d'argent que je vous offre l'occasion de gagner et cous ajoutez que vous êtes sans ressources. Vous dites quil ri y a aucune utilité personnelle /;ow/' vous dans ce voyage et vous ajoutez que vous êtes plus pauvre que moi. Si vous êtes plus pauvre que moi, vous deviez avoir bien besoin du service que je vous rendais.
Ce service., je ne veux pourtant pas vous l'imposer. Je ne veux vous enlever ni à vos intérêts ni à vos affections. Je pensais que vous accepteriez avec joie., vous acceptez autrement., et votre lettre oii vous me remerciez sans restrictions est pleine de restrictions.
C'est donc à vous de voir et de me dire si je puis dignement à mon tour accepter votre acceptation.
Si ce voyage vous est à ce point pénible., dites-le moi. J'attends de vous que vous ni indiquerez en même temps quels autres moyens vous comptez employer pour cette restitution que je nai réclamée de vous., le ciel le sait., qu^à la dernière extrémité et en particulier pour ce fatal billet dont V échéance est si prochaine et dont vous ne me parlez pas.
Je VOUS avoue que votre lettre ni a blessée profondément.
Il y a bien des choses qui resteront à jamais entre nous, dont le secret ne sera jamais connu que de nous deux et sur lesquelles fen appelle tranquillement à votre conscience.
Jai été toujours présente à votre esprit., dites-vous., et depuis dix mois que j'ai descendu tous les degrés du malheur jusqu'à la vente publique en place du Châtelet, jusqu'à la traduction en police correctionnelle., vous qui gagnez assez pour vous suffire à yousmême, vous qui avez un bras et une plume., vous qui êtes de plus d'une façon mon débiteur., croyez-vous avoir bienfait tout ce que vous deviez envers moi? Sans chercher à me voir., d'autres ont cherché à me servir. Vous pouviez me servir, vous, de vingt manières. L'avez-vous fait ? Je ne vous ai rien demandé, vous le savez, mais ne deviez-vous pas tout 171 offrir ? Dans une occasion récente oit toute ma vie, tout mon avenir^ étaient en question, oii votre influence pouvait beaucoup pour moi, ne m avez-vous pas complètement abandonnée? Je vous dévoile ici une plaie bien cachée et que f ose à peine m' avouer à rnoi^
ïjG LES AMOURS d'uJN POÈTE
même. Mais dans le secret de mon cœur., sans en rien dire à qui que ce fût., f avais compté sur un mystérieux appui dans cette occasion., sur un ami qui voudrait concourir à ce quuii autre ami essayait de faire pour moi; cet appui., cet ami., c était vous. Vous m^avez manqué.
Maintenant comprenez-vous que tant de choses que f ai dû dévorer et sur lesquelles les convenances me forcent à me taire aient mis de la sévérité et, comme vous dites., de la sécheresse dans mes paroles? Comprenezvous que vous navez pas fait pour moi ce que vous deviez faire comme vous deviez le faire? Comprenez-vous que je souffre plus en vous écrivant ces lettres que vous en les recevant? Voulez-vous en effet in aider dans ma détresse., et jn aider comme un homme doit aider une femme., simplement., loyalement, noblement., sans fausse générosité et avec un vrai dévouement ? Voulez-vous quaprès tout., et tout séparés que nous sommes., nous soyons amis ? Voulez-vous réparer le passé., y compris la lettre que vous m'avez écrite ce matin?
Cela dépendra de la réponse que vous ferez à celle-ci.
Je l'espère digne de vous et de moi\
Non, vraiment, si intelligente qu'elle fût, et même sous l'empire de l'indignation et de la colère, Juliette n'était pas capable de trouver de tels accents. Il fallait à ses côtés, derrière elle, dictant pendant qu'elle tenait la plume, un homme de pensée, de dialectique et de style. Ces deux lettres terribles ne peuvent être que de Yictor Hugo : elles sont de lui. Blàmera-t-on sou rôle? J'avoue, pour ma pari, que je m'interdis de le juger sévèrement. Malgré tous les sacrifices qu'il a faits et qui ont épuisé ses ressources, la situation de Juliette est désespérée. La malheureuse femme, amoureuse de son poète, qui n'est pas riche, a abandonné son prince, elle a renoncé à sa vie de luxe, mais ses dettes la poursuivent, et elle est traquée. Un homme, qui fut son amant, lui doit de l'argent, de l'argent prêté. Elle lui demande de travailler pour s'acquitter envers elle, et elle lui en offre le moyen. Faut-il, pour l'excuser, plaider la circonstance atténuante de la contagion romantique? Je ne le crois pas. Toute femme, sans doute, en tout
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temps, aurait eu recours à un appel semblal)le et elle eût invoqué son propre débiteur pour faire face à ses créanciers. Ses lettres sont un cri légitime. Dès lors, pourquoi Victor Hugo ne l'eût-il pas aidée à le pousser et à lui donner toute sa force? C'est un service que la détresse affolée de Juliette a sollicité. Pouvait-il le lui refuser? Même s'il l'a offert, je ne trouve pas que son rôle soit blâmable, puisqu'il a fait, de par ailleurs, tout ce qu'il a pu pour arracher Juliette à l'affreuse situation contre laquelle elle se débat désespérément.
AlphonseRarr réplique. I^'occasionà laquelle Juliette avait fait allusion, celle où sa vie et son avenir étaient enjeu, et où elle reprochait à son ancien ami de l'avoir abandonnée, ne pouvait être que la première représentation, toute récente, de Mairie Tudor. C'est là-dessus qu'Alphonse Karr s'explique, tout d'abord, dans une lettre dont le timbre de la poste porte la date du 9 décembre i833 :
Dans plusieurs journaux f ai empêché des attaques; dans quelques-uns^ j'ai encouragé des éloges; dans un journal^ le Journal de France, le seul oit j'écrive quelquefois^ fat fait l'article moi-même.
Vous m'awez fait une proposition ; je rai acceptée. Je n ai rien à vous dire de plus.
Les contradictions cjue vous me reprochez ne sont qu apparente^. J'ai seulement voulu vous faire voir que je n ai pas plus de couru oe pour mes affaires que pour les vôtres.
Je n'ai su vos malheurs que depuis peu de temps. Depuis sept mois Je n'en ai passé qaun à Paris et on a t oui ours évité de me pailler de vous.
Faites une chose qui ne vous coûtera pas beaucoup : formulez nettement. Vous m'avez parlé de plus de deux mille francs : veuillez m' expliquer cela en chiffres. A cela seulement je répondrai; à cela seulement je dirai ma vensée entier e\
Trois jours après, le 12 décembre, Alphonse Karr transmet à Juliette une lettre du secrétaire de M. de Girardin, lui refusant des avances qu'il a sollicitées. Il écrit en marge : « J'arrive de la campagne. Je croyais trouver une réponse de vous. Que signifie cela? Rien ne me réussit. Voici une lettre qui vous montrera les efforts infructueux que je fais. Je vais tourner mes