‹ Les amours d'un poète; documents inédits sur Victor HugoChapitre 53 sur 131 · I. laédil · texte numérisé non relu

I. laédil

l82 LES AMOURS d'uN POÈTE

doutait de la fidélité de Juliette. J^es mauvaises camarades, non contentes d'avoir chassé de la scène une rivale qui les éclipsait, à défaut d'un talent égal au leur, par l'éclat de sa beauté, répandaient sur la vie privée de la femme des bruits calomnieux et salissants. L'énergie de ses protestations indignées ne suffisait pas à la défendre contre la jalousie toujours éveillée et trop aisément surexcitée de Victor Hugo. L'année i833 s'acheva dans le drame né de ces soupçons.

A l'occasion du i^' janvier i834, Juliette écrivit à Victor Hugo une lettre tendre et humble pour reconquérir sa confiance, si fortement ébranlée, et pour assurer dans l'oubli du passé la sécurité de l'avenir. Elle n'y réussit pas tout de suite.

Fermé ou négligé depuis le 27 décembre i833, le petit carnet d'amour ne se rouvrit que deux semaines après, mais de quelle façon ! Sur une page portant imprimé le seul mot « Souvenir », Victor Hugo écrivait : (c i3 Ja/n'ier^ onze heures et demie du soir. Aujoai^d' hui encore son amant., demain.,.. » Les points suspensifs exprimaient les doutes qui agitaient son âme. L'amour dans lequel il vivait depuis dix mois allait-il brusquement

LES AMOURS d'uN POÈTE l83

et (lélinitivement sombrer? Inquiet, irrité, mais toujours passionnément amoureux, exalté par sa passion et meurtri par sa jalousie, le poète, quelque soir, résolut d'en finir et il remit son sort à la loyauté et à la conscience de Juliette. Il lui dit : « Si tu me trompes, ton devoir d'honnête femme est de me quitter. Je sors, et, dans ce cas, je ne te retrouverai pas dans une heure. Si lu ne me trompes pas, reste. Agis comme devant Dieu. » Et d'autre part il lui proposa un voyage. Juliette resta. Il la retrouva toute à lui. Rassuré par l'épreuve, Victor Hugo reprit le carnet d'amour et il écrivit ;

Le hasard a mis cette date exprès.

(L'agenda marquait un 17.) Cest la date de notre vie qui recommence, ou plutôt ce n^est pas le hasard^ il n y a pas de hasard^ c'est Dieu^ Dieu qui est bon et qui ne veut pas que tes beaux yeux s^ éteignent dans les larmes et mon esprit dans la douleur. Tes yeux et mon esprit., ta beauté et ma pensée, ce sont deux choses que Dieu a faites et quil a çoulu sauver. Hélas ! une séparation comme celle-là eût tout détruit. L'absence., mon

l84 l'Es AMOURS d'un POÈTE

amie^ a un souffle horrible qui éteint V amour ou qui éteint la vie. Celle-ci^ ri est-ce pas., eût éteint autre chose que notre amour. Vivons donc, aimons-nous., sois belle ^ regarde-moi.^ souris-moi^ donne-moi tes pieds à baiser., laissons déborder nos cœurs dans la plénitude de notre félicité. Et ne crains plus rien de la vie. Vois-tu.^ l'amour n est pas une barque sur l océan : c est une île; si petite qu elle soit., le flot peut être orageux à tentour; il ne V emporte pas ! Aimons-nous l

Tant que tu vivras., tant que tu ni aimeras .^ tant que tu respireras pour moi, mon ciel sera sur la terre. Je donnerais un siècle du paradis pour une heure dans tes bras. Dans ce monde, ou il y a si peu de choses rayonnantes., les autres hommes nont qu un soleil. J'en ai deux., moi., qui sont tes beaux yeux. (3i janvier, minuit.)

Sais-tu ce que fait ce petit livre la nuit sous ton oreiller ? Il remplit ton sommeil de doux rêves. Chacune des idées d' amour qu il contient devient dès que tu f endors le motif d'un songe charmant. Oh ! mets-le toujours

LES AMOURS d'uN POÈTE l85

SOUS ton oreiller^ ce petit livre. Ecoute-le la nuit, il te parle. Il te dit: dors bien afin que que ton ami qui est loin ait lui-même un sommeil paisible; dors bien afin que la beauté refleurisse dans le repos de la nuit pour les plaisirs du jour ; dors bien afin que ton âme puisse ouvrir ses ailes et s'envole pendant quelques Jieures au ciel. Pauvre ange exilée tu dois voir le ciel bien charmant dans tes rêves. Mais moi., je n ai pas besoin de rêver pour voir quelque chose de plus charmant que le ciel., c'est ton amour. (lo février.)

Croire., espérer., jouir, vivre, rêver, sentir^ aspirer, sourire., soupirer., vouloir, pouvoir., tous ces mots-là tiennent dans un seul mot : aimer. De même, jna Juliette, tous les rayons du ciel., ceux qui viennent du soleil, ceux qui viennent des étoiles., ceux de la nuit comme ceux du jour., sont mêlés dans un regard de toi. (17 février.)

Quand ton beau sourire rayonne, il fait lour dans mon cœur.

l86 LES AMOURS d'uN POÈTE

Hëias ! Juliette ne souriait pas et ne rayonnait pas tous les jours ! La rigueur de ses créanciers et la perfidie de ses camarades l'empoisonnaient au point de lui inspirer des projets de départ et même des idées de suicide. Elle était traquée par la vie, et loin de trouver une consolation constante auprès de Victor Hugo, elle puisait trop souvent des raisons de souffrir dans un amour qu'il disait lui-même « fou, absurde, extravagant, méchant, jaloux, inquiet ». Certes, il l'aimait jusqu'à la folie, mais cette folie, trop souvent cruelle, s'irritait contre le passé et aggravait les reproches par les soupçons. Souvent des incidents imprévus les séparaient. La composition du libretto de la Esineralda, commencé en juillet i833, s'achevait en février 1 834 au milieu de difficultés et d'exigences pressantes qui faisaient manquer au poète ses rendez- vous.

Ni M. Berlin, directeur du Journal des Débats, ni sa fille Louise, qui écrivait la musique de la pièce, ni Véron, directeur de l'Opéra, qui devait la monter, ni Buloz ni Renduel, ne se doutaient des troubles que leurs entrevues mettaient dans l'amour du poète. Et Lamartine lui-même, venu un soir pour entretenir Victor Hugo d'affaires poli-

LES AMOURS d'uN POKTK 187

tiques, le retint si longtemps qu'il le priva, si impatiemment attendu, du plaisir de se rendre auprès de Juliette !

Chaque publication nouvelle de son illustre ami valait à Juliette, sensible à l'hommage et friande des raretés, un exemplaire dédicacé, qu'elle conservait avec soin.

J^a brièveté de l'envoi de la cinquième édition de Marie Tiidor n'en renfermait pas moins une réparation : A ma vrCiie Jane.

\JEtude sur Mirabeau contenait une dédicace plus lyriquement expressive : A la Juliette de Victor Hugo^ plus charmante et plus aimée que la Juliette de Shakespeare.

Chacun des deux volumes de la cinquième édition des Odes et Ballades avait une dédicace en vers. Sur le tome I :

Pour elle, en souvenir de son ami fidèle

Qui ri a besoin de 7'ien pour se souvenir d'elle'^.

Sur le tome II :

Oh! quelle Joie emplit et gonfle sa poitrine Lorsque sa Juliette., adorable et divine., Vers lui., que tant d^ ennuis toujours déchireront, Vient le cœur sur la bouche et Vdme sur le front'^l

Page 1