‹ Les amours d'un poète; documents inédits sur Victor HugoChapitre 59 sur 131 · I. Inédit · texte numérisé non relu

I. Inédit

194 l'Es AMOURS d'un POÈTE

le poète fut victime, mais il le fil beaucoup souffrir et le mit pendant quelques jours dans l'impossibilité de sortir. Comment rassurer les angoisses de Juliette? Victor Hugo lui recommanda de faire prendre de ses nouvelles de la part de M. Siméon Cliaumier ou de M. Charpentier. Mais un jour, affolée et impatiente, elle vint elle-même, elle fut remarquée et presque reconnue. Le désir de ne pas renouveler cette imprudence lui en fit commettre une autre. Elle emprunta, pour envoyer chercher des nouvelles, le nom de Mademoiselle Elisa Mercœur, une femme de lettres pour laquelle Victor Hugo avait demandé, trois semaines avant, à Thiers, ministre de l'Intérieur, la pension de deux mille francs qu'il avait lui-même rendue en i832. Malheureusement la poétesse fît elle-même une visite, et l'on juge de son étonnement quand on lui adressa des remerciements pour une démarche précédente qu'elle avait les meilleures raisons du monde d'ignorer. Ce fut surtout le peintre Auguste de Chàtillon qui servit d'intermédiaire aux deux amants séparés. Quand ils se retrouvèrent, ce fut un ravissement :.

Voilà nos gens rejoints; et je laisse à juger

De combien de plaisirs ils paNcreni leurs peines.

Hélas ! ils n'en avaient pas fini avec les peines et les malheurs. Il y eut entre eux, le vendredi 2 août, une scène terrible. Des paroles violentes furent échangées Les dettes de Juliette criaient leur menace et son passé. Elle ne pouvait plus faire face à des exigences de plus en plus pressantes. Tout paraissait perdu pour elle : son amant, auquel la révélation de sa situation réelle avait arraché les mots les plus durs, et son engagement à la Comédie-Française, signé depuis six mois, mais que tout désormais rendait niipossihle. Accablée parle sort, brisée, déchue, elle prit le parti de fuir. Victor Hugo, remué par cette résolution, qu'il sentait cette fois inexorable, et rendu à son amour par la peur de la perdre, ne ménagea pour la retenir ni les supplications, ni les promesses, ni même les menaces. Il lui jurait sa volonté de la sauver par son travail et ses sacrifices, et en même temps il lui faisait redouter, si elle partait, les pires destins. Ses pleurs et sa colère échouèrent. Impuissant à la convaincre, il lui tendit une main sèche^ en lui disant adieu pour toujours. Elle partit, avec sa fille Claire, pour aller rejoindre à Saint-Renan, par Brest, sa sœur Madame Koch. A peine séparés, ils mesurèrent toute l'étendue de leur amour et

l'impossibilité de vivre l'un sans l'autre. De Rennes, où elle s'arrêta un jour, et de Saint- Renan, où elle arrriva le mardi 5 août, elle lui envoya des lettres désespérées et déchirantes. Lui, il poussa des cris d'amour et de désespoir qu'on dit magnifiques. Ceux qui viendront après nous les connaîtront... en 1963 ! ! Tout ce que j'ai pu en savoir, c'est que Victor Hugo remua « des pieds, des mains et des ongles » pour la sauver, qu'il réussit à « ramasser » mille francs, qu'il émut le cœur de Pradier lui-même, et que, d'accord entre eux, des arrangements furent pris. Puis, il décida d'aller lejoindre et rechercher Juliette. Tandis qu'il allait à la police retirer son passeport, il entendit dans la rue du Poirier, une petite rue noire et fangeuse, une femme qui disait à une autre, avec un soupir poignant de désespoir : « J'ai refusé mon bonheur. Je suis partie. » Il lui sembla que c'était la voix de Juliette. Il quitta Paris, avec de bonnes nouvelles, le mardi à six heures pour arriver à Brest le vendredi matin. Il avait été obsédé par le souvenir de la lettre que Juliette lui avait écrite un mois auparavant, au lendemain de leur rencontre dans l'auberge de l'Ecu de France, à Jouy.

LES AMOURS U UN POKTfi; If)^

« Celte lettre qui a toute la forme d'un procès-verbal est en effet un acte qui constate l'état de mon cœur. Cet acte, fait aujourd'hui, doit servir pour tout le reste de ma vie dans le monde; le jour, l'heure et la minute où il me sera représenté, je m'engage à remettre ledit cœur dans le même état où il est aujourd'hui, c'est-à-dire rempli d'un seul amour qui est le tien et d'une seule pensée qui est la tienne.

« Fait à Paris, le 4 juillet i834, à trois heures de l'après-midi.

« Juliette. »

« Ont signé pour témoins les mille baisers dont j'ai couvert cette lettre*. »

Elle tint sa parole. Elle rendit son cœur, qui n'avait pas cessé d'aimer, à celui qui l'aimait plus passionnément que jamais. El lui, à son tour, dressa un procès-verbal dont le carnet relié à la cathédrale reçut la confidence.

Brest, 9 août. Il est sept heures du soir. Le temps est comme notre destinée; après

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