‹ Les amours d'un poète; documents inédits sur Victor HugoChapitre 88 sur 131 · I. Inédit · texte numérisé non relu

I. Inédit

a54 LES AMOURS d'uN POÈTE

Madame de Pontivy des allusions si directes, des concordances si claires, des circonstances si précises, qu'on ne pouvait pas se tromper sur l'identité des trois personnages mis en cause. Qu'on se rappelle l'aveu de Sainte- Beuve à Vinet : « Cette nouvelle n'a été écrite qu'en vue d'une seule personne et pour la lui faire lire... ». Cette personne ne la lut peutêtre pas. Mais j'incline à penser que Victor Hugo la connut et que, violemment indigné par l'intention perfide dont elle était l'expression à peine voilée, il épancha dans des vers brûlants comme ceux des Châtiments le terrible mépris qui avait tué son amitié pour Sainte-Beuve.

Juliette ne se contentait pas d'être la première à recevoir les confidences des inspirations du poète qu'elle aimait. Elle avait voulu avoir son livre à elle qui évoquât, chaque année, les souvenirs de leur liaison. C'était le Livre de V Anniversaire. Victor Hugo en avait écrit la première page le 26 février i835. En 1837, à la date du 17 février, il en précisait ainsi l'intention. « Tu le veux donc, tous les ans, à pareil jour, à pareille heure, j'écrirai sur ce livre la date de notre amour. Ce ivre est placé sous ton oreiller, il y a là une

retraite mystérieuse qu'il ne quille jamais, il voit arriver et s'euvoler ton doux sommeil, il porte l'empreinte de tous tes rêves; le jour où j'y ai écrit ton nom, Juliette, il a porté l'empreinte de toutes mes pensées. C'est que ton nom, mon ange, éveille tous les échos de mon âme, il y a pour moi dans Ion nom des rayons comme dans tes yeux. Bien-aimée, sois bien heureuse. »

Ainsi, d'une année à l'autre, les jours s'écoulaient pour Juliette dans une existence dont les œuvres de Victor Hugo, ses pièces violemment disputées et ses luttes académiques suffisaient à rompre la monotonie. D'ailleurs sa correspondance l'absorbait, elle lui écrivait tous les jours, souvent plusieurs fois par jour, et moins pour lui parler d'elle que pour l'adorer, lui, et l'exalter à l'égal d'un dieu, dont son cœur renfermait le sanctuaire. Tous les incidents de la vie du poète avaient leur écho dans les lettres de sa maîtresse, qui les jugeait avec tact, indépendance et esprit. Écrivassière et abondante, elle avait le don de se varier, de changer de ton, de passer avec aisance de l'indignation à l'enjouement, de la colère à la câlinerie, des larmes au sourire, des menaces aux caresses, de la méfiance irri-

tée à la confiance mutine. Elle n'était pas pédante, mais comment son amant n'aurait-il pas été satisfait de son goût puisqu'elle admirait tout en lui, son génie, dont elle était lière, et sa beauté, dont elle était jalouse? Avait-elle des raisons pour être jalouse? Elle se plaignait parfois d'être traitée comme une sœur, mais n'était-ce pas qu'elle était exigeante? Elle continuait à redouter les actrices. Elle parlait avec ironie de Mlle Atala Beauehêne, qui avait joué à sa place dans Rinj Blas le rôle de Marie de Neubourg sur lequel elle avait mis de si grandes espérances. Obligée de renoncer à la scène, elle n'était pas épargnée par les coulisses. Le i^''janvier iSSg, Victor Hugo lui envoyait des vers : // fait froid\ où il lui parlait de la « haine qui soufflait sur sa joie » et des « démons d'inimitié » auxquels il lui conseillait d'opposer la sérénité de sa douceur et le sourire de son amour. Il lui disait :

Tu {tenais de me raconter toutes ces paroles de haine échappées de ces fangeuses coulisses : c était cette dernière nuit. Je

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