PREFACE III
consacre un livre à la Vie d'une Femme, qui est Madame Victor Hugo, il rencontre sur son chemin Juliette Drouet, et il la juge. Quand M. Guimbaud raconte l'histoire de Juliette, comment pourrait-il ignorer Madame Victor Hugo et se taire sur son rôle? D'ailleurs, l'exemple de Victor Hugo lève tous les scrupules. Publiés en 1 835, les Chants du Crépuscule renfermaient dans leur dernière pièce, Date Lilia, un hommage lyriquement ému du poète à sa femme, mais tous les chants d'amour enivré que contenait le recueil s'adressaient trop visiblement à sa maîtresse. Que Sainte-Beuve manquât d'autorité pour reprocher à l'ami qu'il avait trahi de confondre « deux couleurs qui se heurtent, deux encens qui se repoussent », je le démontrerai sans peine. Mais il n'y en avait pas moins les deux couleurs et les deux encens.
Je ne juge pas Madame Victor Hugo, je la condamne moins encore, mais je la plains. Sa faute fut rachetée par une vie de dignité, d'abnégation et de sacrifice. Elle fut la victime d'un vilain personnage, dont le talent, je dirai même volontiers le génie, s'accordait avec une
rare bassesse d'âme. Ce sont les indiscrétions de Sainle-Beuve qui ont fait la publicité de cette histoire d'amour. Ai-je tort d'y ajouter? J'aurais peut-être hésité si, ici encore, je ne pouvais invoquer des exemples autorisés et décisifs. M. Emile Faguet a consacré à la liaison de Madame Victor Hugo avec Sainte-Beuve un des chapitres les plus fouillés de ses Amours d' Hommes de Lettres, où il aborde sans détour la question brûlante de savoir s'ils furent amants « dans le sens précis et complet du mot ». M. Jules Lemaître, dans ses Péchés de Sainte-Beuve, ne garde pas plus de réserve. « Celte histoire, dit-il, est maintenant très connue. Elle ne peut plus nuire à personne. Tout le mal est fait depuis longtemps. Mais en outre on y pénètre mieux l'âme de ceux qui y jouèrent leur rôle. Car c'est dans nos faiblesses et nos fautes que nous nous faisons le mieux connaître. » Et M. Gustave Simon, enfin, n'a-t-il pas traité le même sujet dans son Roman de Sainte-Beuve? Je sais bien que, s'il ne nie pas que Madame Victor Hugo eut une faiblesse amoureuse pour l'auteur des Consolations, il essaie de démon-