‹ Les amours d'un poète (volume 2)Chapitre 21 sur 74 · V. HuGO. (Vers iuedits · texte numérisé non relu

V. HuGO. (Vers iuedits

Je ne saurais dire exactement la date de ces vers, retrouvés dans les papiers de Juliette Drouet, qui fut pendant cinquante ans la maîtresse de Victor Hugo; mais, écrits pour elle, ils expriment d'une façon admirable le double sentiment qui inspira, du début à la fin, l'ardente et fidèle passion du poète. La foi et l'amour étaient en lui inséparables. Il croyait et il aimait. Dégagé des dogmes et libéré des pratiques religieuses, il

n'en escomptait pas moins les joies et les réparations du ciel pour compléter le bonheur ou pour racheter les malheurs que la vie terrestre réserve aux créatures humaines. Il donnait à Dieu son âme immortelle et il partageait entre sa femme et Juliette un cœur assez vaste pour contenir deux amours terrestres. Tandis que Sainte-Beuve, pour se faire aimer, feignait de croire, Victor Hugo, qui était sincère, croyait en Dieu et en la vie future. Mais bien loin d'admettre que la religion fût un obstacle à son amour, il associait dans la même exaltation lyrique sa foi et sa passion, dont les effusions se confondaient. D'ailleurs l'idée de la rédemption de Juliette, qui avait beaucoup péché, contribua à développer ce mélange, qu'aucun romantique ne poussa si loin.

Quand Victor Hugo rencontra pour la première fois Juliette Drouet, en mai i832, elle avait vingt-six ans. Née à Fougères de parents modestes, — son père était tailleur et s'appelait Gauvain, — elle aurait végété dans la pauvreté d'une vie obscure si un heureux hasard ne l'avait confiée, orpheline presque dès sa naissance, à son oncle, le souslieutenant d'artillerie Drouet, auquel elle

emprunta son nom1. Ce brave homme, qui comptait huit campagnes et une blessure, avait passé au service sédentaire et était. devenu canonnier garde-côtes dans un coin de Bretagne. Recueillie par lui, Juliette mena pendant ses premières années une existence buissonnière, dont aucune école n'entama la liberté sauvage et gaie. A l'âge de dix ans, elle fut mise au couvent des Bénédictines de l'Adoration Perpétuelle du Saint-Sacrement2, par les soins mêmes de son oncle qui y avait deux parentes; l'une, sa sœur, la mère des Anges, l'autre sa cousine, la mère Sainte- Méchtilde, « toute jeune, ayant une admi-

i. M. Louis Guimbaud a écrit sur Victor Hugo et Juliette Drouet (Paris, Blaizot, 19 1 4) le livre le plus sérieux, le plus consciencieux et le plus attrayant que cette histoire d'amour ait inspiré. Il abonde eu documents inédits du plus haut intérêt, dont les lettres mêmes de Juliette constituent la partie la plus importante. M. Guimbaud a fait dans cette volumineuse correspondance, qui aurait accablé un esprit moins averti, un choix dont on ne saurait trop louer la judicieuse impartialité. La plupart des lettres de Juliette que je cite sont empruntées à son recueil.

">.. Cf. l'Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, des 20, 3o janvier içji 7. Colonnes 49i 53. Cet article restitue au couvent des Bénédictines de l'Adoration Perpétuelle du Saint-Sacrement l'éducation de Juliette Drouet et la description des Misérables que l'on avait jusqu'ici inexactement attribuées l'une et l'autre au couvent du Petit-Picpus.

12 i LES AMOURS DUS POÈTK

rable voix1 ». La jeune pensionnaire, d'ailleurs adulée et gâtée, atténua par sa gaminerie effrontément éveillée et par sa vivacité spirituelle l'austérité des règles trop rigoureuses du couvent. Elle y apprit le chant, le dessin, les grâces aisées du savoir-vivre, et elle dut sans doute à cette éducation soignée un goût littéraire et un don du style dont Victor Hugo sentit vite le contraste avec l'ignorance de sa femme. Comme elle n'avait pas la vocation, et qu'il était facile de s'en apercevoir, elle quitta le couvent vers l'âge de seize ans après avoir subi l'examen, où sa grâce éclata mieux que sa piété, de Mgr de Quélen, archevêque de Paris. Elle avait une figure adorable. Que devint-elle? Pendant deux ou trois ans on perd sa trace. En 182.5, on la retrouve comme modèle dans l'atelier du sculpteur Pradier, dont elle devient la maîtresse et dont elle a en 1826 sa fille Glaire. Brutal, cynique, grossièrement vaniteux, sans argent, sans orthographe et sans tact, ce membre de l'Institut ne songe pas à s'embarrasser d'un mariage compromettant, qui lui apparaît comme une déchéance, et il pousse sa maîtresse vers les

i. Les Misérables, a* partie, livre VI.

planches du théâtre. En 1828 elle est à Bruxelles sous la garde d'une certaine dame Giraudier, dont elle passe pour la fille, sans qu'il semble qu'elle en reçoive des conseils maternels! Pradier, de loin, la sermonne. Il paie la pension de Glaire, dont il ne peut renier la paternité, mais il abandonne Juliette à son sort et à ses chances. Comme les conseils lui coûtent peu, il les lui prodigue, et dans quel style!

Je suis comme toi poco fortunalo. Ta lettre ma remis du heaume dans le ventre, car je ne reçois que des plaintes de loi qui me tourmentent. Si tu savais combien une lettre où lu parais contente me rend heureux! Je t'assure que si tu étais généreuse, tu prendrais un peu plus le dessus et tes lettres s'en ressentiraient. Allons donc, /*..., le crois-tu perdue pour un revers, car tu n'as pas fini de souffrir. D'abord, primo, tu vivras longtemps ; ne crois pas, je t'en réponds : les gens nerveux vivent vieux. Mais il faut savoir te contenter et avoir de la philosophie. Je fais lire ta lettre à tout le monde. J'espère faire mettre sur le journal de Paris ce que diront les journaux belges. . .

Au nom de Dieu épargne tes affaires. Aye de la conduite une fois dans ta vie. Tu serais toujours malheureuse, si tu ne changeais pas. Ecoute celui qui ne veut que ton bonheur. Je vais tâcher de te trouver quelque chose digne de toi, jnais à la hauteur de mes moiliens. Adieu. Povre petite, du eourrage, toujours de l'économie et de la simplicité. Peut-on ne pas prendre ou conserver des habitudes de luxe et des dépenses inutiles*.

Ainsi conseillée par celui qui se dit son « dévoué ami », mais dont le dévouement se dépense uniquement en phrases sentencieuses, Juliette se tire d'affaire toute seule. Après n'avoir connu d'autre engagement que celui du Mont-de-Piété — ce mot, qu'elle écrit, atteste son enjouement dans l'infortune, — elle a la chance de rencontrer Félix Harel, qui lui trouve un emploi au théâtre royal de Bruxelles. Elle débute en janvier 1829. Un an après, rentrée à Paris, et toujours sous la protection de Harel, elle joue d'abord à la Porte-Saint-Martin, puis à l'Odéon. Elle a des succès de jolie femme. Actrice, elle est inexpé-

i. Inédit.

rimentée, mais non dépourvue de talent. Il faut qu'elle en ait assez et qu'elle ait réussi, puisque, en 18^2, Harel lui signe un nouvel engagement et l'affecte au théâtre de la Porte- Saint-Martin pour y tenir l'emploi de « jeune première ». A ce moment, elle gagne six mille francs par an. Mais, payables par douzièmes, ils ne suffisent pas à satisfaire les goûts de luxe qu'elle a conservés malgré les conseils de Pradier. Elle a des amants. Deux, qu'on peut nommer, puisqu'elle a laissé les preuves écrites de ses relations avec eux, ne sont guère plus riches que Pradier. Celui-ci, dans toutes ses lettres, et surtout dans la saison des étrennes, crie misère. Les autres ne peuvent ou ne donnent guère mieux.

L'un, Charles Séchan, âgé de vingt-neuf ans, est un décorateur de talent, qui de l'atelier Lefèvre est passé à l'atelier Ciceri, où il travaille, en particulier, pour la Porte-Saint- Martin. C'est au théâtre, sans doute, qu'il a connu Juliette. Elle a pour lui une vraie passion.

Je ne suis plus maîtresse de mon inquiétude, lui écrit-elle dans une lettre qui ne porte pas de date. Il faut que je sache absolument

où vous êtes et comment vous êtes. Ne perdez pas un moment à me répondre, soit pour me rassurer, soit pour m appeler à vous si vous aviez besoin de moi pour quoi que ce soit. Entre nous, je vous F ai déjà dit, c'est à la vie à la mort.

Séchan fait et donne ce qu'il peut. Il avance de l'argent à Juliette. Plus tard, impuissante à le lui rendre dans une situation difficile pour tous les deux, elle lui écrira :

Pauvre ami, oh! c'est bien dur et bien amer pour moi de ne pouvoir pas te rendre une fois ce que tu m as si généreusement donné vingt et cent fois. Telle est ma condition sur cette terre : toujours insolvable, envers les gens à qui je dois le plus, que j'estime le plus, que j' aime le plus* .

L'autre, Alphonse Karr, âgé de vingt-quatre ans, donc de deux ans moins âgé qu'elle, a publié un roman, Sous les Tilleuls, qui l'a rendu célèbre. Spirituel, sceptique et cynique, à court d'argent, mais non de moyens, il n'a

i. Lettres inédites.

pas la nature généreuse et délicate de Charles Séchan.

Comme il a promis le mariage à Juliette, qu'il appelle sa « chère femme » ou sa « belle Julie », il ne se fait pas scrupule de considérer que tout déjà est commun entre eux et, quand il a besoin de cinq cents francs, il les lui emprunte. J'ai ses lettres sous les yeux; elles caractérisent une époque et elles jugent l'homme :

Je t'aime assez pour me confier à toi. Les deux demandes de monpèr'e et de mon frère sont pressantes. Engage des bijoux, s'il est nécessaire, pour me prêter cinq cents francs. Je serai en mesure de te les rendre — facilement— au plus tard dans deux mois. Je te regarde comme ma femme ; tu le vois, ce motlà n'est plus une caresse, c'est un mot sérieux1.

11 se dit « ennuyeux à mourir », mais dans un autre billet et dans une autre circonstance, il la presse de prendre une résolution.

Si, ce qui parait aujourd'hui livré au

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