‹ Les amours d'un poète (volume 2)Chapitre 22 sur 74 · Inédit · texte numérisé non relu

Inédit

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hasard, tu te trouves être plus riche que moi, je prendrai sans scrupule, sans hésitation, la moitié de ta petite fortune. Si tu n as rien, tu dois de même ne pas hésiter a partager avec moi le fruit de mon travail, et j'aurai bien de la force et du courage quand je travaillerai pour toi. D'autant, ma belle fille, que je ne vois pas trop comment je ferais pour vivre loin de toi. Si tu es ma femme, Julie, si tu es décidée à partager ma vie et mon avenir, quels qu'ils soient, il est simple et nullement répugnant pour moi de te dire : procure-moi encore cinq cents francs pour demain. Mais si tu refuses de t 'associer à ma vie ou si tu y mets des restrictions, je ne peux ni ne veux accepter ce nouveau service1.

Au moment où Alphonse Karr, candidat à son mariage et à son argent, la sollicite ainsi, Juliette, qui avait d'abord habité la rue des Tournelles au Marais, est passée au boulevard Saint-Martin. Quelque temps plus tard, elle occupe un luxueux appartement rue de l'Echiquier. Sa vie a changé. Elle est devenue la

i. Inédit.

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maîtresse du prince Demidoff, dont la fortune peut se prêter à ses besoins et à ses goûts. 1/ est-elle déjà quand Victor Hugo est fasciné par sa rencontre, dans un bal d'artistes, en mai i832?A en juger par le luxe dont elle est parée, il faut le croire, car ni Pradier ni Séchan, ni Alphonse Rarr, même réunis, n'auraient pu en faire les frais. Cette apparition éblouissante met le feu dans l'âme du poète, qui l'a racontée plus tard dans des vers de grâce et de flamme :

... Fraîche et belle, Dans un lieu radieux qui rayonnait moins qu'elle, Ses cheveux pétillaient de mille diamants

Blanche avec des yeux noirs, jeune, grande, éclatante, Tout en elle était feu qui brille, ardeur qui rit1...

Timide, chaste, fidèle à sa femme, mis en garde contre les actrices par une sorte de méfiance instinctive et par les souvenirs que lui ont laissés les répétitions de Hernani, Victor Hugo s'éloigne de l'apparition brûlante. Mais est-on, même avec du génie, maître de sa destinée? Le poète n'échappa que peu de temps à la femme de théâtre. Neuf mois après

i. Voix intérieures, XIL

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l'avoir fuie, il devint son amant, et « l'étincelle » dont il avait eu peur alluma dans son cœur un incendie qui dura cinquante ans.

C'est celle qu'ay d'alliance pressée Par ces attraicts : laquelle à vois baissée M'a dit, je suis ta pensée féale, Et toy la mienne à mon gré cordiale : Notre alliance ainsi fut commencée Un mardy gras.

Clément Ma rot. Rondeaux.

Engagée au théâtre de la Porte-Saint-Martin pour y tenir les premiers rôles, Juliette Drouel accepta, le 3 janvier 1 833, de jouer la princesse Negroni dans Lucrèce Borgia. Elle y mit même un empressement dont sa lettre à Harel donne la raison : « Il n'y a pas de petit rôle dans une pièce de M. Victor Hugo. » A ce moment l'auteur et l'actrice ne se connaissaient pas. Les répétitions les rapprochèrent. Mais, toujours inquiet de « ce qui salit le poète », c'est-à-dire « des tracasseries de la coulisse », Victor Hugo conserva à l'égard de sa belle interprète, qui multiplia, s'il faut en croire la légende, ses coquettes avances, une attitude respectueuse et prudente.

La première représentation valut au drame

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de Lucrèce Borgia un triomphe. La princesse Negroni en eut sa part. Théophile Gautier nous a laissé le témoignage du succès personnel qui récompensa Juliette de son abnégation. « Elle avait deux mots à dire et ne faisait en quelque sorte que traverser la scène. Avec si peu de temps et si peu de paroles, elle a trouvé moyen de créer une ravissante ligure, une vraie princesse italienne, au sourire gracieux et mortel, aux yeux pleins d'enivrement perfide; visage rose et frais qui vient de déposer tout à l'heure le masque de guerre de l'empoisonneuse, si charmante d'ailleurs qu'on oublie de plaindre les infortunés convives et qu'on les trouve heureux de mourir après lui avoir baisé les mains. » En écrivant ces lignes, Théophile Gautier, disciple fidèle, reflétait la pensée du maître, qui, au lendemain de la représentation, avait publiquement félicité Mademoiselle Juliette de o l'éclat extraordinaire » qu'elle avait jeté sur son apparition. « Elle n'avait que quelques mots à dire, elle y a mis beaucoup de pensées. 11 ne faut à cette actrice qu'une occasion pour révéler puissamment au public un talent plein d'àme, de passion et de vérité. » L'occasion manqua à la femme de théâtre, ou plutôt, la femme de

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théâtre manqua, neuf mois plus tard, à l'occasion. Mais la jolie femme attendit moins et réussit mieux. Lucrèce Borgia avait été jouée le 2 février. Dix-sept jours après, le 19 février, Juliette Drouet était la maîtresse de Victor Hugo1.

Et c'était sa première maîtresse. Qu'on n'en ait, avant, nommé ou connu aucune, voilà déjà une constatation qui aurait, avec un homme aussi célèbre, la valeur d'une preuve. Mais il y a, pour l'affirmer, un témoignage dont l'autorité sur ce point prend, du fait même de sa partialité habituelle contre Victor Hugo, une autorité irrécusable. C'est celui de M. Paul Chenay qui, beau-frère et ami de Madame Victor Hugo, a dédié à sa « mémoire vénérée » un livre où il est tout à fait catégorique. « Pour Victor Hugo il n'y avait pas d'autre femme que son Adèle. Il allait au

1. Victor Hugo, soit dans ses lettres, soit dans le Livre de l'Anniversaire , où il étrivait chaque année quelques belles pages pour Juliette, plaçait sa première nuit d'amour au « 17 février i833, jour du mardi gras ». Il y a une erreur de jour ou de date. Le mardi gras tombait en 1 833 le 19 février. Le bal où Victor et Juliette devaient se rencontrer, et où ils n'allèrent pas! eut lieu ce jour-là au Gymnase : la lettre d'invitation en a été gardée. Je crois donc que Victor Hugo s'est trompé sur la date et ses souvenirs ont confondu le 17 février avec le 19. Cette erreur a duré cinquante ans, sans que Juliette l'ait jamais rectifiée.

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théâtre, suivait et dirigeait les répétitions et la mise en scène de ses pièces, ne s'occupant des acteurs et des actrices qu'au point de vue de leurs rôles : il ignorait le reste. Les propos grivois, les provocations quelconques avaient

été jusqu'alors sans effet sur lui Il était

jusque-là sans défiance contre les procédés de séduction des femmes de théâtre Pendant plusieurs années il résista victorieusement aux tentations offertes chaque jour à sa jeunesse, mais dans une telle lutte il devait être vaincu ' . »

Ce témoignage suffît, ou devrait suffire, à détruire la légende, l'une des plus fortement enracinées que je connaisse, qui attribue à la revanche d'un amour trahi les relations amoureuses de Madame Victor Hugo avec Sainte-Beuve. C'est pour l'opinion publique la vérité courante. Cette prétendue vérité, mise en circulation par Alphonse Rarr dans le récit des Guêpes^ qui fourmille d'inexactitudes, a contre elle les faits et les dates. Je ne sache pas qu'aucun des défenseurs de Madame Victor Hugo, même parmi ceux qui sont les plus acharnés à atténuer sa faute, ait eu l'impru-

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