I. Victor Hugo à Guernerey, •*- î
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dence de la prendre à son compte. Quelle que soit l'étendue des torts de la femme du poète, qu'elle ait succombé dans la chute totale, ou qu'elle se soit défendue contre le suprême abandon, ses torts conjugaux sont, de l'aveu unanime, antérieurs à i833. Comment pourraient-ils donc, puisque Victor Hugo n'a connu sa première maîtresse que le 19 février de cette année, être la vengeance d'une femme indignée et affolée? Il faut se résoudre à l'évidence. Si Madame Victor Hugo a trompé son mari, l'infidélité de celui-ci n'a rien à y voir. Au contraire, Victor Hugo, en trompant sa femme, pouvait se donner pour excuse, sinon son infidélité, à laquelle il ne croyait pas, du moins les atroces souffrances que l'audacieuse entreprise de Sainte-Beuve, mal repoussée, lui avait fait endurer pendant plus de deux ans. Les répétitions de Lucrèce Borgia l'avaient exposé à des dangers accrus qu'il n'était plus en état de repousser. D'Hemani à Lucrèce Borgia la vie impitoyable lui avait révélé, sans qu'il eût à sortir de chez lui, des trahisons et des défaillances dont son amour et son amitié, entre lesquels il avait partagé son cœur trop confiant, avaient été également meurtris. Il avait ressenti les plus cruelles
amertumes, et ce n'est pas pour le soulagement d'une heure qu'il avait poussé le cri tragique : « J'ai acquis la certitude qu'il était possible que ce qui a tout mon amour cessât de m'aimer. » Certes, sa femme, entraînée par un mysticisme qu'un ami perfide avait habilement entretenu pour le détourner vers des fins coupables, n'avait pas cessé de l'aimer, mais elle en avait aimé un autre. Fatiguée par cinq maternités successives, elle se dérobait aux caresses de son mari, qu'une vigueur peu commune rendait de plus en plus exigeant. Ayant partagé son cœur , elle refusait son corps, et Sainte-Beuve prétendait dans le Livre d Amour, avec une monstrueuse indélicatesse, aggravée par de mauvais vers, que ce partage expliquait ce refus :
Adèle! tendre agneau! que de luttes dans l'ombre, Quand ton lion jaloux, hors de lui, la voix sombre, Revenait usurpant sa place à ton côté, Redemandait son droit, sa part dans ta beauté, Et qu'en ses bras de fer, brisée, évanouie, Tu retrouvais toujours quelque ruse inouïe Pour te garder fidèle au timide vainqueur Qui ne veut et n'aura rien de toi que ton cœur!
Ces refus et ces « ruses inouïes » avaient exaspéré la chair de Victor Hugo. S'il séparait
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ce l'animal humain de l'âme divine », il s'en fallait que sa nature ardente fût insensible aux réalités de l'amour. Qu'on se rappelle ses désirs, ses craintes, ses angoisses de fiancé. « Souvent d'enchanteresses illusions te transportent, mon Adèle bien-aimée, dans les bras de ton mari ; il te serre sur son cœur, tes lèvres adorées pressent ses lèvres, tu te plais à ses caresses, tu y réponds, Adèle ; tout son être se confond avec le tien. Puis l'excès du bonheur me réveille, et rien!... Et mon lit vide, et mon Adèle absente!... Il me semble
que je passe du ciel dans l'enfer »
Juliette lui apporta le ciel. Parmi les Belles Femmes de Paris, dont la plume d'écrivains exercés vantait les charmes, il n'en était pas de plus belle qu'elle. Elle inspirait magnifiquement Théophile Gautier, dont le portrait est un témoignage qu'il faut toujours citer : « La tête de Mlle Juliette est d'une beauté régulière et délicate qui la rend plus propre aux sourires de la comédie qu'aux convulsions du drame; le nez est pur, d'une coupe nette et bien profilée; les yeux sont diamantés et limpides; la bouche, d'un incarnat humide et vivace, reste fort petite, même dans les éclats de la plus folle gaieté. Tous ces traits char-
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mants en eux-mêmes sont entourés d'un ovale du contour le plus suave et le plus harmonieux; un front clair et serein, comme le fronton de marbre blanc d'un temple grec, couronne lumineusement cette délicieuse figure; des cheveux noirs abondants, d'un reflet admirable, en font ressortir merveilleusement l'éclat diaphane et lustré. Le col, les épaules et les bras sont d'une perfection tout antique; elle pourrait inspirer dignement les sculpteurs et être admise au concours de beauté avec les jeunes Athéniennes qui laissaient tomber leurs voiles devant Praxitèle méditant sa Vénus. » Cette beauté n'était marmoréenne que par la fermeté de ses formes impeccables. Elle savait sourire. La jeune enchanteresse était gaie et spirituelle, Elle apportait au poète ardemment épris une fraîcheur d'âme que les expériences de la vie et de l'amour n'avaient ni attristée ni corrompue. Il fut, dès leur première nuit, lyriquement vaincu par sa conquête. Huit ans plus tard, il évoquait ce souvenir dans une des pages les plus belles du Livre de V Anniversaire : « T'en souviens-tu, ma bien-aimée, notre première nuit, c'était une nuit de carnaval, la nuit du mardi gras de i8')3. On donnait, je ne sais dans quel théâtre,
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je ne sais quel bal où nous devions aller tous les deux. (J'interromps ce que j'écris pour prendre un baiser sur ta belle bouche, et puis je continue.) Rien, pas même la mort, j'en suis sûr, n'effacera en moi ce souvenir. Toutes les heures de cette nuit-là traversent ma pensée, en ce moment, l'une après l'autre, comme des étoiles qui passeraient devant l'œil de mon âme. Oui, tu devais aller au bal, et tu n'y allas pas et tu m'attendis.
« Pauvre ange, que tu as de beauté et d'amour 1 Ta petite chambre était pleine d'un adorable silence. Au dehors, nous entendions Paris rire et chanter, et les masques passer avec de grands cris. Au milieu de la grande fête générale, nous avions mis à part et caché dans l'ombre notre douce fête à nous. Paris avait la fausse ivresse, nous avions la vraie.
« N'oublie jamais, mon ange, cette heure mystérieuse qui a changé ta vie. Cette nuit du 17 février 1 833 a été un symbole et comme une figure de la grande et solennelle chose qui s'accomplissait en toi. Cette nuit-ià, tu as laissé au dehors, loin de toi, le tumulte, le bruit, les faux éblouissements, la foule, pour entrer dans le mystère, dans la solitude et dans l'amour! »
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Cet amour dicta tout de suite au poète des vers admirables. Les deux premières pièces inspirées par Juliette sont sans doute celles qui débutent ainsi : l'une :
Lorsque ma main frémit si la tienne l'effleure.
l'autre :
Oh! si vous existez, mon ange, mon génie1.
Seule cette dernière pièce est datée, du 10 mars i833. J'en possède la copie, faite sur l'heure, par Juliette5, et j'imagine que c'est celle dont elle parlait dans une lettre que M. Guimbaud a classée dans l'année 1 833 sans pouvoir lui assigner une date plus précise : « Il n'est pas tout à fait six heures du soir, je viens de finir de copier les vers que tu m'avais donnés hier; je ne suis pas très familiarisée avec les compliments en usage dans le beau monde; tout ce que je puis te dire, c'est que j'ai pleuré
i. Toute la Lyre, Livre VI, I et II.
i. Je note dans cette copie deux variantes inédites :
Que tous les cœurs charmés ne sont plus au une lyre, Qu'un orchestre amoureux qui sous ses pieds soupire,
au lieu de :
Que tous les cœurs charmés ne sont, tant on l'admire, Qu'un orchestre confus qui sous ses pieds soupire.
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et admiré en t'entendant les lire, c'est que j'ai pleuré et admiré en les relisant; c'est que je pleure et j'admire en me les rappelant; je te remercie du fond de l'âme d'avoir pensé à moi en les faisant1... » Sans que je veuille accabler madame Victor Hugo sous une comparaison désobligeante, force m'est de reconnaître que, moins sensible aux beautés poétiques, elle ne rencontrait pas de tels accents pour remercier son fiancé ou son mari des vers qu'elle lui avait inspirés. Et son amour n'avait jamais trouvé non plus des phrases comme celle-ci : « J'ai du délire et de l'amour plus que mon pauvre cœur n'en peut contenir. Viens donc prendre le trop plein de mon extase. » Est-ce à dire que, dès le premier moment, elle se fût, frappée d'un coup de foudre irrésistible, donnée sans retour et tout entière? Il n'y parait pas, s'il faut en croire un passage trop précis du Journal du comte Apponyi, et surtout s'il faut tenir pour exacte la date du 12 mars i833 qu'il donne à la scène. Intrigué et invité par une lettre spirituelle, dont le cachet portait un amour endormi avec cette devise : Ne le réveillons pas, et qui était
i. Gitimb.iud, op. cit., p. 263.
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écrite sur du papier « velouté, satiné et parfumé », il se rendit, accompagné d'un ami, chez Juliette, qui l'avait un soir, sans qu'il la connût, taquiné dans un bal masqué sous les espèces d'un domino noir. « Par un petit escalier, fort bien tenu, nous gagnons une antichambre où un petit garçon en livrée noire, avec des aiguillettes sur l'épaule, nous demanda noire nom et nous dit, en nous introduisant dans un très joli salon, meublé avec beaucoup de recherche, qu'il va prévenir sa maîtresse. »
La scène qui suit, racontée avec une grande délicatesse, renferme un quiproquo dont il ne semble pas que les honneurs soient faits par la vertu farouchement intransigeante de Juliette1.
Je n'accuse d'ailleurs que sa coquetterie trop souriante, sans mettre en doute sa fidélité au poète dont elle venait de faire la conquête. Des deux, à ce moment, c'est lui qui aimait avec le plus de passion, et cette passion s'exprimait en dédicaces enflammées ou tendres sur les livres qu'il lui donnait. Elle était, par nature, collectionneuse et, tandis que les petits papiers, les brouillons ou les manuscrits de son mari ne paraissaient pas intéresser l'indo-
i. Comte Apponyi, Journal, If, p. 35g el s.
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lence de madame Victor Hugo, Juliette ne laissait rien perdre. Elle ramassait et elle rassemblait jusqu'aux miettes qui tombaient de la table de travail du poète, dont la vanité ne pouvait manquer de s'en trouver satisfaite et encouragée. Voici quelques dédicaces.
Un exemplaire de la huitième édition des Orientales, parue en i833, est ainsi dédicacé : A vous, ma beauté! A toi mon amour! Toute mon âme à tes pieds. Il renferme ces vers :
Oh! de mon ardente fièvre Un baiser pour me guérir.
Laisse ma lèvre à ta lèvre, S'attacher pour y mourir.
Ta bouche, cest le ciel même :
Mon âme veut s" y poser.
Puisse mon souffle suprême S'en aller dans un baiser1 !
Les deux volumes, parus en mai i833, de la quatrième édition de Hari d'Islande renferment chacun, dans l'exemplaire de Juliette, des vers qui la célèbrent. Le second volume contient la courte pièce : Oh! l'amour est pareil aux perles de rosée, qui a été publiée
i. Inédit
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dans Dernière Gerbe. La poésie du premier volume est jusqu'ici restée inédite.
N'écoutez pas, mon ange, en votre rêverie, Paris aux mille voix qui là-bas pleure et crie; Entends plutôt mon cœur qui parle à ton côté. Ecoule-le chanter pendant que tu i-eposes. Va, les soupirs d'un cœur disent bien plus de choses Que les rumeurs d'une cité1.
Un keepsake français ou souvenir de Littérature contemporaine, orné de dix-huit gravures anglaises, paru en i83o, renfermait une page de Victor Hugo sur l'abbé de Lamennais. Juliette le recueille en i833 et le poète l'enrichit, le 28 juin, des six vers suivants :
Oh! pour le reste de ta vie,
Qu'on nous plaigne ou qu'on nous envie,
Tant que nos cœurs se comprendront,
Puisse une sereine pensée,
A ton chevet toujours fixée,
Poser ses ailes sur ton front3!
Indifférent à l'envie, aux plaintes ou aux blâmes, Victor Hugo ne cache pas son amour. Le 25 juillet, il écrit à Victor Pavie une lettre où, reconnaissant ses fautes, il s'avoue meilleur! « Autrefois, j'étais innocent; maintenant,