Inédit
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querelles étaient fréquentes et les scènes violentes. Aux espiègleries charmantes dont Juliette était coutumière, et auxquelles ne répugnait pas un Olympio qui ne craignait pas de déroger, succédaient d'« atroces folies ». Victor Hugo était incurablement jaloux. Quand le passé de Juliette se levait devant lui, une sombre colère agitait son âme farouchement passionnée. « Si jamais amour, disait-il, a été complet, profond, tendre, brûlant, inépuisable, infini, c'est le mien*. ». Mais en même temps cet amour se méfiait. La jalousie du poète n'était pas respectueuse comme celle qu'il montrait à Adèle au temps des fiançailles. Elle était devenue « le soupçon outrageant » dont il se défendait alors. Juliette n'avait pas été habituée à être aimée ainsi. Elle avait connu le plaisir plus que l'amour et cet amour nouveau, qui la gagnait peu à peu, la flattait à la fois et l'effrayait. Elle demandait à son ami de la « sanctifier » et de « faire revivre du milieu de sa vie ce qu'il y avait en elle de bon et de vertueux ». Était-ce de son rôle ou de sa vie, était-ce vraiment de la Jane de Marie
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Tudor ou n'était-ce pas plutôt de Juliette qu'il voulait parler en lui écrivant au lendemain de la première représentation de cette pièce : «Jane est un rôle qui a le front baissé. » Elle baissait le front, il la bénissait et il lui pardonnait. L'exaltation de l'amour emportait tout. Mais « l'injuste et soupçonneuse jalousie » le reprenait et il l'accablait sous les reproches. De son côté elle était jalouse. En août, il lui ouvrit les portes de sa maison. Elle le remercia de l'avoir conduite aux lieux où il vivait, où il aimait, où il pensait. Mais elle rapporta de cette visite une profonde tristesse et l'affreux découragement de la position « accroupie et humiliante » dont elle se plaignait. Ils s'aimaient et ils se torturaient. Deux fois elle voulut partir. En juin elle trouva un asile dont il eut vite fait de la retirer. En septembre elle lui demanda, à la suite d'une scène plus violente, de lui laisser prendre, sous le prétexte de la santé de sa fille, la diligence pour Saumur, d'où elle partirait pour l'étranger. Mais, sujette aux mêmes retours que lui, elle le suppliait à genoux, quelques jours après, de ne pas la quitter. Ils se torturaient et ils s'adoraient. Lui, il lui écrivait :
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Quand je suis triste, je pense à vous comme V hiver on pense au soleil, et quand je suis gai, je pense à vous comme en plein soleil on pense à l'ombre1.
Elle, elle disait :
« Il me faut toi, il ne me faut que toi, je ne peux pas vivre sans toi. »
Fut-elle infidèle? Quoi qu'on en aitdit, je ne le crois pas. En juin, elle lui écrivait : « Dieu m'est témoin que je ne t'ai pas trompé dans notre amour une seule fois, depuis quatre mois, soit en actions, soit en pensées. » En septembre : « Ma vie, depuis sept mois, a été honnête et pure » Pourtant, et ces protestations mêmes en sont le témoignage, il la soupçonnait. Personne n'a précisé ces soupçons et personne surtout n'a prouvé qu'ils fussent fondés. M. Gustave Simon, dans son commentaire sur Marie Tudor, a écrit :
« Elle avait pu croire d'abord ne s'abandonner que pour un caprice, et elle ne paraît pas s'être crue obligée d'y rester fidèle — Il n'en avait pas moins, lui, à lui pardonner, non seulement tout le passé, mais quelque
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chose du présent. Il pardonna de tout son amour. » Le passé, oui, et il faut le dire, tout le passé. Mais qu'était-ce donc que ce « quelque chose du présent »? Une liaison nouvelle? Nul n'en a parlé, et je l'ignore. Une survivance du passé? Laquelle? Pradier? Il y avait sept ans qu'un certain genre de relations n'existait plus entre Juliette et lui. Alphonse Karr? La rupture était complète. Séchan ? Il était de tous celui pour lequel elle avait eu le sentiment le plus fort, elle lui restait très affectueusement dévouée, et elle le lui écrivait.
Quel que soit Vètat de mon cœur, quelle que soit ma vie, il y aura toujours un côté du cceur assez sain pour vous aimer1.
Mais ce n'était plus que de l'amitié. Le prince Demidoff? C'est M. Léon Séché qui a accusé Juliette d'avoir, servant deux maîtres à la fois, continué pendant quelque temps les relations avec ce somptueux boyard. Une affirmation n'est pas une preuve. Je crois, au contraire, avec M. Guimbaud,qui a eu sous les
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yeux toutes les lettres de Juliette, qu'elle avait totalement brisé avec le prince à partir du 19 février, sinon même avant.
Cette rupture avait brusquement interrompu la vie de luxe quelle menait ou du moins avait supprimé pour elle les moyens de la continuer. Elle la laissait dans l'embarras. Habituée à ne pas compter, dépensière et imprévoyante, Juliette avait des dettes. Elle devait un peu partout et à tous. Sans avouer tout de suite à Victor Hugo cette situation obérée, elle essaya de faire face au péril. Elle connut des heures pénibles, dont une lettre qu'elle envoya à son amie Madame Krafift renferme le douloureux aveu.
Ma chère Laure. Jusqu'au retour de Pradier, il faut que tu tâches de me prêter mille francs. J'ignore comment tu pourras te les procurer; mais il s'agit d'honneur, et c'est à toi que je me confie. Je perds la tête. Je ne sais plus que faire, mais il me faut cette somme demain, — demain, entends-tu ? Mon Dieu! fais l'impossible, fais plus que pour toi. Si tu savais combien je suis malheureuse depuis que tu m'as quittée* !