‹ Les amours d'un poète (volume 2)Chapitre 26 sur 74 · Inédit · texte numérisé non relu

Inédit

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Ce sont les créanciers, et non les amants, qui l'obsèdent. Elle recourt, pour éluder les questions de Victor Hugo, à des dissimulations, à des réticences, à des mensonges :

« Aujourd'hui, lui écrit-elle, j'ai eu la mauvaise pensée de te cacher la visite d'un créancier qui s'est présenté chez le portier et qui n'est pas monté. J'ai cherché dans mes ressources de quoi le payer à ton insu.... »

Ces scènes renouvelées développent chez lui une méfiance à laquelle sa jalousie instinctive n'est déjà que trop portée. Comme certaines apparences donnent tort à la malheureuse femme, qui n'ose toujours pas avouer toute sa détresse, il la soupçonne à tort et il l'accuse avec une injuste sévérité. Il paie les dettes qu'il réussit à connaître. Il prend à son compte la rançon de ce passé qui le fait souffrir. Il pardonne et il donne. Il travaille pour elle.

Cet argent est à vous, je viens de le gagner pour vous. C'est le reste de ma nuit que j'ai voulu vous donner. Il fallait avoir la chose qu'on me demandait ce matin ou pas. La Diurne m est tombée vingt fois des mains, mais c'était pour vous : j'ai travaillé. Je ne

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suis pas comme les autres hommes : je fais la part de la fatalité. Même clans votre chute je vous regarde compte famé la plus généreuse, comme la plus digne et la plus noble créature que le sort ait jamais frappée. Ce n est pas moi qui me réunirai aux autres pour accabler une pauvre femme terrassée. Personne n aurait le droit de vous jeter la première pierre, excepté moi. Si quelqu'un la jette, je me mettrai devant*.

Ainsi vont leur vie et leur amour, faits d'exaltation et de détresse, de joie et d'amertume, de confiance et de désespoir, de rayons et d'ombres, d'effusions lyriques et de dettes criardes, de voluptés et de querelles. Une scène de violences est suivie d'une scène d'amour, que de nouveaux orages suivent. « Je ne trouve pas de mots, écrit Juliette, pour vous dire mon regret, mon repentir, mon désespoir de tout ce qui s'est passé ce soir, je n'en excepte pas vos torts. Je vous en demande pardon comme des miens. Je vous demande pardon d'avoir consenti à vous appartenir après ce qui s'était passé entre nous. J'aurais

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dû prévoir ce qui devait arriver, ce qui est

arrivé » Quand elle lui écrit cette lettre, il

est une heure du matin, il vient de partir et il y a eu entre eux de tels mots" échangés, des reproches et des injures, que, l'âme tendue, elle est inquiète de son retour chez lui, du trajet pénible, d'une défaillance possible. Rassurée par le temps écoulé, elle songe avec une amère tristesse que la répétition de ces « scènes affligeantes » lui fait une « position gangrenée » et c'est alors que, « coupant à travers son âme et sa vie », elle projette le départ pour Saumur et pour l'étranger1. Mais une douce caresse l'arrête, une musique d'amour passionné et tendre, — celle que son amant, reconquis et repentant, va écrire tous les soirs, avant des séparations moins tumultueuses, et en hymne d'amour reconnaissant, sur un carnet dont elle fait une chère relique.

Cette relique précieuse est passée directement de sa famille dans mes mains sans avoir connu, au milieu de la dispersion de tant de choses, les contacts salissants des ventes publiques. C'est un petit carnet en corne noire dont le premier plat porle le mot Souvenir

i. Guinibaud, op. ci/., p. 268-270.

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incrusté en lettres d'or. Ses pages, ornées de délicieusesvignettes,sontdes7a£/e^es de Bals et de Soirées avec la succession des mois et des jours. Acheté par lui pour elle, ou peutêtre par elle avant lui, il n'a pas servi aux bals et aux soirées, qu'ils ont délaissés l'un et l'autre, et il devient le reliquaire où, sans emphase, sans cris de génie, sincère et simple, amoureux et heureux, il écrit, en présence de son amie, avant de rentrer chez lui, les pensées que sa passion satisfaite lui inspire. Toutes inédites, elles s'ouvrent par une déclaration générale qui leur donne leur vrai caractère et fixe leur intention commune :

Sur ce livre tous les jours de l'année diffèrent entre eux par la saison, par le mois, par la semaine, par la date. Dans mon cœur ils ne diffèrent pas. Ce qui les remplit, vois-tu, c'est ton nom, c'est ta pensée, c est ton image, c'est toi présente, c'est toi absente. Sur le premier jour de l'année j'écrirai je t'aime, sur le dernier je t'adore1.

Les cinq premières pensées n'ont pas de

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date. Elles ont dû suivre, pour la réparer et pour la faire oublier, la scène du mois d'octobre après laquelle Juliette eut la mauvaise inspiration de brûler les lettres d'amour de Victor Hugo, dont elle avait mal interprété un mot en lui donnant un sens injuste. Le poète ne se consola pas aisément de cette destruction sacrilège. Il avait mis dans ces lettres « ses entrailles et son sang, sa vie et sa pensée pendant six mois ». Son cœur n'avait jamais rien écrit « de plus vrai et de plus profondément senti ». C'était « comme un sillon de sa vie qui avait été anéanti par un geste de colère ». Il en gémissait amèrement. Était-ce parce que ces lettres portaient le témoignage d'un amour dont il voulait la révélation dans un temps où elle ne pourrait plus briser le cœur de personne? H y a des raisons de le croire. Mais je pense aussi qu'il les savait belles, passionnées, éloquentes, dignes de vivre, et qu'on ne se console pas aisément, même quand on est un génie abondant en chefs-d'œuvre, d'en perdre stupidement quelques-uns. S'il ne remplaçait pas les lettres brûlées, le carnet exprimait en formules brèves la passion dont elles débordaient :

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Je t'aime. Je baise tes beaux yeux pour les faire bien dormir.

La nuit, tu dors ; moi, >e veille; rêve de moi, je pense à toi.

Ecoule-moi, ma bien-aimée; la perle se cache au fond des grandes mers, le véritable amour au fond des grands cœurs.

Le plus grand bonheur de la vie, c'est V amour ; le plus grand malheur de la vie, c'est l'amour. Voilà pourquoi, ma Juliette, quand je te regarde, j'ai si souvent tout à la fois un sourire sur la bouche et une larme dans les yeux.

Etre haï des cœurs méchants, être aimé d'un cœur bon, voilà la vie complète. Ne crains pas la haine si tu as l'amour.

A partir d'ici les pensées sont datées.

Si tu pouvais lire dans mon esprit, tu y verrais que je i aime; si tu pouvais lire dans mon âme, tu y verrais que je t'aime; si tu pouvais lire dans mon cœur, tu y verrais que

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je t'aime. Pour mon esprit tu es charmante, pour mon âme tu es céleste, pour mon cœur tu es bonne. Il y a en toi une femme dont je baise les pieds et un ange dont je baise les ailes, (29 novembre.)

Tes caresses me font aimer la terre; tes regards me font comprendre le ciel. (3 décembre.)

J aime mieux un sourire de toi que tous les cantiques. J'aime mieux V amour que la religion. J'aime mieux un baiser qu'une prière. Dieu ne remplit que l'âme, une femme remplit le cœur. (4 décembre.)

Je te dé/inirais d'un mot, ma pauvre amie : un ange dans un enfer. (7 décembre.)

Quand tu me regardes, je voudrais remplir mon âme avec les douces pensées que je vois dans tes yeux. (10 décembre.)

Une étoile au ciel et toi sur la terre, c'est la même chose. (10 décembre.)

La beauté', tu l'as; l'intelligence, tu l'as;

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le cœur, tu Vas. Si la société t'avait traitée comme la nature, tu serais bien haut. Mais ne t'afflige pas; la société n'aurait pu te faire que reine, la nature t'a faite déesse. (i4 décembre.)

Quand tu souffres, je voudrais avoir le remède qui fait dormir; quand tu pleures, je voudrais avoir la parole qui fait sourire. Ton beau corps ne devrait pas connaître la maladie; ta belle âme ne devrait pas connaître la douleur. Tu es faite pour aimer. Tu es faite pour faire du bien aux choses qui £ entourent et non pour que les choses qui t' entourent te fassent du mal. Oh ! moi, je t'aime, je donnerais le ciel que je vois sur ma tête pour le ciel que j<: vois dans tes yeux. (18 décembre.)

Si je t'écrivais toutes les pensées que j'ai dans l'esprit, cela ferait des volumes. Si je t'écrivais tous les sentiments que j'ai dans le cœur, cela ne ferait qu'une ligne : Juliette, je t'aime!

Il y a deux choses charmantes dans tes beaux yeux quand tu souffres : le regard

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cVun ange et les larmes d'une femme. (27 décembre ' . -

Quand on égrène ce chapelet d'amour, on ne peut manquer d'observer qu'il développe surtout des consolations. Qu'avait donc fait Juliette pour être ainsi malheureuse, pour être haïe, pour verser tant de larmes, pour toujours souffrir? Belle et adorée par un poêle de génie, que manquait-il à son bonheur? Non dépourvue de talent, elle s'en croyait peut-être plus qu'elle n'en avait, et elle rêvait des succès de théâtre, dont Victor Hugo, aveuglé par la passion, ne la détournait pas. Il lui avait promis un rôle important dans une pièce nouvelle pour la récompenser de l'abnégation qu'elle avait montrée en acceptant un personnage effacé dans Lucrèce Borgia. La loyauté de sa parole, l'ardeur de son amour et le passé de Juliette lui inspirèrent dans Marie Tudor le rôle de Jane qu'il lui destinait pour servir de partenaire à Mademoiselle George. Les répétitions furent orageuses. Mademoiselle George et Bocage furent froidement impertinents à l'égard de la malheureuse Juliette,

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