Inédit
le poète fut victime, mais il le fit beaucoup souffrir et le mit pendant quelques jours dan 5 l'impossibilité de sortir. Comment rassurer les angoisses de Juliette? Victor Hugo lui recommanda de faire prendre de ses nouvelles de la part de M. Siméon Chaumier ou de M. Charpentier. Mais un jour, affolée et impatiente, elle vint elle-même, elle fut remarquée et presque reconnue. Le désir de ne pas renouveler cette imprudence lui en fit commettre une autre. Elle emprunta, pour envoyer chercher des nouvelles, le nom de Mademoiselle Élisa Mercœur, une femme de lettres pour laquelle Victor Hugo avait demandé, trois semaines avant, à Thiers, ministre de l'Intérieur, la pension de deux mille francs qu'il avait lui-même rendue en 18 32. Malheureusement la poétesse fit elle-même une visite, et l'on juge de son étonnemenl quand on lui adressa des remerciements pour une démarche précédente qu'elle avait les meilleures raisons du monde d'ignorer. Ce fut surtout le peintre Auguste de Châtillon qui servit d'intermédiaire aux deux amants séparés. Quand ils se retrouvèrent, ce fut un ravissement :
Voilà nos gens rejoints; et je laisse à juger
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.
Hélas! ils n'en avaient pas fini avec les peines et les malheurs, Il y eut entre eux, le vendredi 2 août, une scène terrible. Des paroles violentes furent échangées. Les dettes de Juliette criaient leur menace et son passé. Elle ne pouvait plus faire face à des exigences de plus en plus pressantes. Tout paraissait perdu pour elle : son amant, auquel la révélation de sa situation réelle avait arraché les mots les plus durs, et son engagement à la Comédie-Française, signé depuis six mois, mais que tout désormais rendait impossible. Accablée parle sort, brisée, déchue, elle prit le parti de fuir. Victor Hugo, remué par cette résolution, qu'il sentait cette fois inexorable, et rendu à son amour par la peur de la perdre, ne ménagea pour la retenir ni les supplications, ni les promesses, ni même les menaces. Il lui jurait sa volonté de la sauver par son travail et ses sacrifices, et en même temps il lui faisait redouter, si elle partait, les pires destins. Ses pleurs et sa colère échouèrent. Impuissant à la convaincre, il lui tendit une main sèche, en lui disant adieu pour toujours. Elle partit, avec sa fille Claire, pour aller rejoindre à Saint-Renan, par Brest, sa sœur Madame Koch. A peine séparés, ils mesurèrent toute l'étendue de leur amour et
IC)(5 LES AMOURS d'uX POÈTE
l'impossibilité de vivre l'un sans l'autre. De Rennes, où elle s'arrêta un jour, et de Saint- Renan, où elle arrriva le mardi 5 août, elle lui envoya des lettres désespérées et déchirantes. Lui, il poussa des cris d'amour et de désespoir qu'on dit magnifiques. Ceux qui viendront après nous les connaîtront... en 1963 ! ! Tout ce que j'ai pu en savoir, c'est que Victor Hugo remua « des pieds, des mains et des ongles » pour la sauver, qu'il réussit à « ramasser » mille francs, qu'il émut le cœur de Pradier lui-même, et que, d'accord entre eux, des arrangements furent pris. Puis, il décida d'aller rejoindre et rechercher Juliette. Tandis qu'il allait à la police retirer son passeport, il entendit dans la rue du Poirier, une petite rue noire et fangeuse, une femme qui disait à une autre, avec un soupir poignant de désespoir : « J'ai refusé mon bonheur. Je suis partie. » Il lui sembla que c'était la voix de Juliette. Il quitta Paris, avec de bonnes nouvelles, le mardi à six heures pour arriver à Brest le vendredi matin. Il avait été obsédé par le souvenir de la lettre que Juliette lui avait écrite un mois auparavant, au lendemain de leur rencontre dans l'auberge de l'Écu de France, à Jouv.
« Celte lettre qui a toute la forme d'un procès-verbal est en effet un acte qui constate l'état de mon cœur. Cet acte, fait aujourd'hui, doit servir pour tout le reste de ma vie dans le monde; le jour, l'heure et la minute où il me sera représenté, je m'engage à remettre ledit cœur dans le même état où il est aujourd'hui, c'est-à-dire rempli d'un seul amour qui est le tien et d'une seule pensée qui est la tienne.
« Fait à Paris, le 4 juillet i834, à trois heures de l'après-midi.
« Juliette. »
« Ont signé pour témoins les mille baisers dont j'ai couvert cette lettre1. »
Elle tint sa parole; Elle rendit son cœur, qui n'avait pas cessé d'aimer, à celui qui l'aimait plus passionnément que jamais. El lui, à son tour, dressa un procès-verbal donl le carnet relié à la cathédrale reçut la confidence.
Brest, 9 août. Il est sept heures du soir. Le temps est comme notre destinée ; après
i. Guimbaud, op. c/f., 276.
une journée de brume et d'orage, nous venons d'avoir un beau jour. Le ciel et la mer, tristes et gris pendant notre séparation, se sont faits bleus et sereins pour te sourire avec moi. Belle âme, Dieu t'aime!
Ici notre union s1 est scellée dans une promesse solennelle . Ici nos deux vies se sont soudées à jamais. Souvenons-nous toujours de ce que nous nous devons désormais Vun à Vautre. Ce que tu me dois, je l ignore; mais ce que je te dois, je le sais, c est le bonheur.
J'écris ceci pendant le crépuscule de ce beau jour. Pour notre amour, Juliette, il ri y aura pas de crépuscule* !
Une heure après avoir écrit ces lignes dans lesquelles il associait à jamais sa destinée à celle de sa maîtresse, Victor Hugo envoyait à sa femme, installée aux Pioches, une lettre dans laquelle il lui disait : « Toutes mes journées, maintenant, mon Adèle, vont être prises jusqu'à la dernière minute — Je ne pourrai peutêtre plus técrire aussi souvent. Songe que je pense à toi et à vous tous. » Faut-il plaider au profit de cette attitude, moralement répréhen-
i. Inédit.
sible, les circonstances atténuantes du génie? Je crains qu'il ne suffise de la mettre au compte de la complexité et de l'instabilité du cœur humain. Si l'on ne veut pas accorder à un grand homme le privilège d'une liberté exceptionnelle, au moins ne faut-il pas l'accabler sous les rigueurs d'une sévérité hypocrite. Combien de censeurs parmi les plus intransigeants contredisent par leur exemple, qui n'a rien d'austère, leurs conseils ou leurs reproches! Victor Hugo était coupable, mais il avait des excuses. Trop plausibles pour ceux qui croient à la chute de Madame Victor Hugo, dont l'indulgence aurait ainsi ressemblé à un remords, ces excuses n'ont pas échappé à la loyauté de certains de ses défenseurs, et M. Gustave Simon, qui est le plus énergique d'entre eux, n'a pas hésité à les admettre. Je ne saurais même trop louer le tact avec lequel, abordant une question délicate, il a parlé de la femme « dominée par la crainte de maternités nouvelles », et limitant, sacrifiant même, les droits d'un mari dont l'âge, et j'ajoute le tempérament, « devaient supporter difficilement le célibat » l. Sur le premier