La Vit d'une femme, p. ao
moment, et malgré ses inquiétudes, Madame Victor Hugo ne vit dans cette liaison qu'un caprice éphémère. Son père, qui s'en alarmait en juin i833, fut rassuré par les renseignements qu'il avait reçus : « Mille remercîments de vos détails sur la princesse INegroni. Je suis bien aise qu'Adèle soit tranquille et qu'elle ne démente pas sa conduite. » Elle fermait les yeux. D'ailleurs son mari, qui continuait à l'aimer, et qui estimait en elle sa compagne de douze ans et la mère, hautement admirable, de ses quatre enfants, ne lui ménageait pas les témoignages de sa tendresse. Il tenait en partie double sa correspondance comme son amour. De Rennes, où il se trouvait le 7 août, sur la roule qui le conduisait vers Juliette, il écrivait à sa femme : « Je t'aime. Tu es la joie et l'honneur de ma vie. » Le lendemain, à Brest, plus près de sa maîtresse, c'est encore à sa femme qu'il disait, après lui avoir raconté la lassitude causée par trois nuits de malle-poste : « Ce qui n'est pas las, ce qui est toujours prêt à t'écrire, à penser à toi et à t'aimer, c'est le cœur de ton pauvre vieux mari qui a été enfant avec toi, quoique tu sois restée bien plus jeune que lui, de cœur, d'âme et de visage. » De Brest, Victor Hugo s'engage dans un long circuit,
par Vannes, Nantes, Tours, Etampes, Gisors, Saint-Germain, et il ne revient qu'à la fin du mois. Comment, délaissée pour la première fois, sa femme pourrait-elle se faire des illusions sur les conditions de ce voyage, alors surtout qu'en trois semaines elle n'a reçu que sept ou huit lettres et que son mari ne paraît pas avoir mis un grand empressement à retirer les siennes dans les villes où elle les lui adressait? Elle en éprouve une trop légitime tristesse, mais ses gronderies ne haussent pas le ton, et elle reste affectueusement douce. « Je neveux te rien dire qui puisse t'attrister de loin, ne pouvant être près de toi pour te consoler. Et puis d'ailleurs je crois que tu m'aimes au fond de tout cela, et que tu t'amuses puisque tu tardes ainsi à revenir ; et en vérité, ces deux certitudes me rendent heureuse. » Oui, au fond de tout cela, il aime cette femme, qui se dit une amie si véritable et si dévouée; il la trompe, mais il l'aime, et il l'estime, et il la respecte, et, peu de jours après son retour, il célèbre sa fidélité, sa bonté, sa vertu, dans le fervent hommage de l'admirable Date Lilia dont le pur parfum n'a pas encore rejoint dans un livre l'encens brûlé aux pieds de Juliette.
Oh! qui que vous soyez, bénissez-la. C'est elle! La sœur, visible aux yeux, de mon àme immortelle ! Mon orgueil, mon espoir, mon abri, mon recours! Toit de mes jeunes ans qu'espèrent mes vieux jours ! C'est elle! la vertu sur ma tête penchée; La figure d'albâtre en ma maison cachée... Celle qui, lorsqu'au mal, pensif, je m abandonne, Seule peut nie punir et seule me pardonne.
La journée du 9 août i834, où ils s'étaient rejoints à Brest, exerça sur les relations de Victor Hugo et de Juliette Drouet une influence décisive et « scella leur union par une promesse solennelle ». Use fit entre eux un apaisement progressif, dont l'expression se trouve dans une pittoresque dédicace inscrite par Victor Hugo sur l'édition originale de Claude Gueux : « A mon ange dont les ailes repoussent. Aux Metz, le 2 septembre i834- » Mais le calme ne s'établit ni tout entier ni tout de suite. Les effets de l'orage se firent sentir encore longtemps et des nuages traînèrent dans le ciel de leur amour. J'en découvre la preuve dans deux lettres de Juliette à Séchan. L'une est du i3 septembre i834 :
Pendant que fêtais à Brest, vous ni avez écrit, mon bon Charles. Voilà pourquoi je ne
LES AMOURS d'un POÈTE 2o3
vous ai pas répondu plus tôt. J'ai eu et/ai bien encore des chagrins. Bien souvent il nï a pris la folle idée d'aller me jeter dans vos bras en vous demandant une douleur pour consoler la mienne, une plaie pour cicatriser la mienne, comme s' il y avait des douleurs capables de consoler et des plaies assez saignantes pour cicatriser une autre plaie. Mon bon Charles, je vous parle avec la divagation d'une âme qui souffre, et je sais que vous me comprenez, que vous me plaignez. C'est assez pour m autoriser à le faire souvent : je vous écrirai donc bientôt. Si vous avez le temps de me répondre, écrivez-moi chez madame Lanvin, barrière Saint-Jacques, n° 17, banlieue.
Adieu. Bonjour, bonne amitié, bon avenir. — Juliette'.
L'autre porte la date du i5 octobre :
Mon cher Charles, je suis bien triste d'être forcée par la nécessité de laisser échapper toutes les bonnes occasions que vous m'offrez de vous être agréable. Je suis, du côté des ressources dont vous avez besoin, dans le plus