‹ Les amours d'un poète (volume 2)Chapitre 38 sur 74 · Inédit · texte numérisé non relu

Inédit

grand de'nûment. \ oici comment. La personne que vous savez, M. V. H., est lui-même dans un état de gêne vis-à-vis moi seulement. Cette gêne vient de ce qu'il a contracté pour mon passé des engagements qu'il est obligé de remplir. Maintenant quil supplée à mes besoins les plus rigoureux, je ne peux disposer de rien dont il ne sache V emploi. T avais bien pensé à changer la nature de mes besoins et à vous envoyer de V argent, mais ce serait si peu de chose que je n'ai pas osé vous l'envoyer. Cependant si vous voulez accepter le denier de V amitié la plus sincère , du dévouement le plus vrai, voici cinquante francs dont je vous prie de vous servir. Ce n est pas cinquante francs que je vous prête ; c'est le désir de la volonté de tout faire pour vous rendre heureux et tranquille. Vous me demandez le but de mon voyage, les motifs de mon adresse chez Lanvin. Tout cela serait trop long à vous expliquer dans une lettre.

Tenez-vous prêt à venir du i5 au 3o de ce mois à Versailles. Je vous écrirai où vous devez venir et ce qu il faudra faire. Alors je vous dirai pourquoi je ne suis pas heureuse, pourquoi je pleure tous les jours, pourquoi la vie m'est insupportable. Adieu, écrivez-

moi chez Lanvin. Adieu, je vous serine la main. — Juliette1.

Ainsi la malheureuse Juliette continuait à souffrir, à pleurer, à se plaindre d'une vie que ses créanciers harcelaient, tandis que, plus amoureux, plus épris, plus passionné que jamais, son poète lui devait des inspirations magnifiques. C'est à la suite d'une promenade faite avec elle à Bièvres le 25 octobre qu'il écrivit les stances immortelles de sa pièce, Dans V église de X.., où sa croyance et son amour se renvoyaient et confondaient leurs accents dans la plus cadencée des harmonies.

O madame, pourquoi ce chagrin qui vous suit?

Pourquoi pleurer encore, Vous, femme au cœur charmant, sombre comme la nuit,

Douce comme l'aurore?

Qu'importe que la vie inégale ici-bas

Pour l'homme et pour la femme Se dérobe et soit prête a rompre sous vos pas :

N'avez-vous pas votre âme?

Soyez comme l'oiseau posé pour un instant

Sur des rameaux trop frêles, Qui sent ployer la branche et qui chante pourtant,

Sachant qu'il a des ailes.

i. Inédit.

HoG LLS AMOURS D US POÈTE

Pourquoi donc ce chagrin, ces larmes, ce désespoir ? Le secret, à demi violé, s'en trouve dans une de ses lettres où, en proie au délire de la fièvre, elle suppliait la pitié de son ami de mettre fin à ses tourments. « Vois-tu, mon Victor, celte vie d'isolement, cette vie sédentaire me tue. J'use mon âme à te désirer, j'use ma vie dans une chambre de douze pieds carrés. Ce que je veux, ce n'est ni le monde ni de stupides plaisirs, mais la liberté, la liberté d'agir, la liberté d'occuper mon temps et mes forces aux soins de la maison ; ce que je veux, c'est de ne plus souffrir, car je souffre mille morts par minute, je te demande la vie, la vie

comme toi, comme tout le monde enfin1 »

Ce cri douloureux d'une âme blessée en révèle le fond humilié et meurtri. Il est une protestation contre ce que M. Guimbaud a appelé la claustration amoureuse de Juliette. Riche des milliers de lettres qu'elle a écrites, il a dépeint sa vie cloîtrée, humble et monotone, dans un des chapitres les plus nouveaux et les plus curieux de son livre, désormais indispensable à qui voudra pénétrer tous les mystères de ce drame d'amour. J'en résume les traits essentiels.

i. Guimbaud, op. cit., 282.

LES AMOL'KS D UK POETE 2UJ

Installée en juillet i834 rue du Paradis, avec trois pièces et un loyer annuel de 4oo francs, Juliette déménagea en mars i836 pour occuper rue Saint-Anastase un appartement plus confortable, mais encore modeste, dont le prix était de 800 francs. En changeant d'appartement, elle ne changeait pas sa vie. Pendant douze ans, jusqu'au moment où Victor Hugo fut, en i845, nommé pair de France, elle mena la même existence retirée et simple. Ses dettes, auxquelles Victor Hugo continuait à faire face, et dont la libération ne paraît avoir été complète qu'en 1842, lui interdisaient un train plus aisé. D'autre part, son amant, chargé de quatre enfants et jusqu'ici peu comblé par les éditeurs, avait des ressources relativement restreintes sur lesquelles il prélevait, non sans peine, ce qui lui était nécessaire. J'ai sous les yeux les comptes de ménage de l'ancienne princesse Negroni pour les premiers jours du mois d'août 1837. Ils s'élèvent à la somme de 24G fr. 97. La même feuille porte l'état des recettes pour la même période. J'y relève le 2, 10 francs, argent delà bourse de mon Toto; le 5, 4 j francs, argent gagne par mon chéri ; le 8, 7 francs, argent de la bourse de Toto; le 1 o, 0,0 francs, argent gagné par mon Toto ;

290 francs, argent de la maison de Toto; 200 francs, argent gagné par mon Toto. Sur une recette générale de 1 i52fr. 17, les versements de Victor Hugo s'élevaient à la somme de 642 fr. /jo. Ces comptes démontrent a la fois la rigueur attentive, allant jusqu'aux liards, avec laquelle ils étaient tenus, et l'effort accompli par Victor Hugo pour équilibrer un budget dont les dettes et les dépenses courantes étaient également à sa charge.

A côté de la nécessité qui astreignait Juliette à une vie modeste, il y avait, du moins dans l'esprit et dans les intentions de Victor Hugo, un principe de vie. Il trouvait que la pauvreté, courageusement supportée, avait sa noblesse, et que la toilette n'ajoutait rien aux charmes d'une jolie femme. Juliette était trop femme pour penser comme lui, mais elle faisait contre nécessité bon cœur et bon visage, et elle en prenait son parti avec une charmante bonne humeur, montrant ainsi que son amour lui donnait le courage de sacrifier sa coquetterie. Elle s'occupait du ménage, de ses vêtements, peu soignés chez lui, de son installation. Elle copiait ses manuscrits, et elle l'aidait à corriger ses épreuves imprimées. Le soir, il travaillait auprès d'elle, dont l'adoration se tradui-

sait en silence par des regards d'extase, dans un coin confortable où son génie, respecté et choyé, pouvait librement s'abandonner aux lois de l'inspiration.

Je me fais bien petite, en un coin près de vous; Vous êtes mon lion, je suis votre colombe ; J'entends de vos papiers le bruit paisible et doux; Je ramasse parfois une feuille qui tombe1 —

Ainsi les heures, quand il venait le soir, étaient « très doucement passées ». Il arrivait même à Olympio de se détendre dans une libre familiarité où son esprit ne s'interdisait aucune fantaisie et aucune extravagance. Seule Juliette payait cher l'attente de ces délassements. Son « lion », toujours jaloux, surveillait et réglementait les visites qu'elle recevait : quelques amies modestes, auxquelles, pour égaler leur admiration à son adulation, elle lisait les œuvres et racontait les belles actions de la vie de son héros. Il ne la laissait presque pas sortir sans lui. Car, toujours, son passé, son terrible passé de « femme damnée et maudite », projetait son ombre entre eux. Il poursuivait sa réhabilitation par

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