‹ Les amours d'un poète (volume 2)Chapitre 41 sur 74 · Inédit · texte numérisé non relu

Inédit

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Elle fut sensible à cet hommage, mais un rôle aurait mieux fait l'affaire de son amourpropre et de son intérêt; car elle songeait autant à son avenir qu'à une revanche. Au mois de février i836, la Esmeralda, où elle ne pouvait jouer, n'en fut pas moins pour elle une occasion douloureuse de se rappeler qu'elle avait assez longtemps attendu et souffert. Elle ne pouvait pas songer sans tristesse aux années écoulées dans l'oisiveté, qui ne lui avaient rapporté ni gloire ni bien-être, et elle appréhendait avec une trop légitime angoisse de compromettre irrémédiablement sa jeunesse. Tout rôle que Victor Hugo destinait ou donnait à une autre femme aggravait d'un dommage matériel l'humiliation morale qu'elle en ressentait.

En novembre, obsédée par ces craintes, et jalouse aussi, il faut le dire, des interprètes qu'il fréquentait, elle supplia son « bien-aimé » de comprendre que seule « la garantie de son état » pouvait la rassurer sur son avenir. Elle avait depuis dix mois renoncé au Théâtre- Français, par intérêt pour le poète, auquel on voulait faire payer trop cher le prix de cet engagement, et dans des conditions qui firent honneur à sa droiture généreuse et à son dé-

vouement. Mais les autres théâtres lui restaient ouverts. En i838, elle eut une heure d'espérance. Enthousiasmée par le rôle de Marie de Neubourg, elle demanda à Victor Hugo, qui venait de lui lire liuy Blas, de le lui confier. Il y consentit et signa pour elle en septembre un engagement avec Anténor Joly, directeur delà Renaissance. Madame Victor Hugo avait essayé de prévenir cette rentrée dans Ray Blas, non par jalousie contre « la dame », mais dans l'intérêt « d'une des plus belles choses qui soient ». Elle avait écrit à Anténor Joly une lettre confidentielle où elle revendiquait le droit de s'occuper d'un succès « compromis volontairement ». Elle ajoutait : « Je suis convaincue que le début de Mademoiselle Juliette sera moins chanceux pour elle, s'il a lieu dans un autre ouvrage. Ils ne peuvent manquer à votre théâtre, et tout le monde s'en trouvera mieux1. » L'espoir enthousiaste de Juliette avait vite fait place à des pressentiments qui ne la trompèrent pas. Le rôle lui fut retiré sans qu'elle eût même pris part à des répétitions. Elle en éprouva une mortification profonde, mais, si désespérée

i. Gustave Simon, la rie d'une Femme, 229, a3o.

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qu'elle fût, peut-être ne mesurait-elle pas sur le premier moment toute l'étendue du coup qui la frappait. Ce rôle retiré et mort pour elle tuait sa carrière & actrice, celte carrière dont elle disait, deux ans auparavant, qu'elle ne consentirait pas plus à en céder les droits que ceux de maîtresse du poète. Elle dut pourtant y renoncer, et pour toujours.

La « claustration amoureuse » dont Juliette n'avait pas réussi à se libérer pour retourner au théâtre avait eu, dans les trois premières années de sa liaison, la compensation des semaines d'été et d'automne passées aux Metz. C'était sa récompense, impatiemment attendue, et sa joie, qui pourtant là, comme ailleurs, n'était pas sans mélange.

Ils menaient tous les deux une vie d'oiseaux ou d'écoliers en vacances. Tous les jours, par tous les temps, dans les prairies et sous les bois, ces amoureux ravis allaient à la rencontre l'un de l'autre, mêlant à leurs jeux et à leurs projets, à leurs souvenirs et à leurs espérances, la nature qu'ils aimaient également et dont ils goûtaient la tranquillité bienfaisante.

Ils avaient découvert un châtaignier dans

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lequel ils mettaient les lettres qu'ils échangeaient. Un jour d'orage, il leur servit d'abri, et cette heure resta pour eux inoubliable. Lui, il disait :

Souvenons-nous toute notre vie de la journée d'hier. N'oublions jamais cet effroyable orage du i[\ septembre i835, si plein de douces choses pour nous. La pluie tombait à torrents, les feuilles de l'arbre ne servaient qu'à la conduire plus froide sur nos têtes, le ciel était plein de tonnerres, tu étais nue entre mes bras, ton beau visage caché dans mes genoux ne se détournant que pour me sourire, et ta chemise collée par l'eau sur tes belles épaules. Et pendant cette longue tempête d'une heure et demie, pas un mot qui n'ait été un mot d'amour; tu es ravissante ! Je t'aime plus qu'il n'y a de paroles pour te le dire, ma Juliette. Quel affreux tumulte hors de nous, en nous quelle délicieuse harmonie / Que ce jour-là soit un tour d'or pur sur les jours qui nous restent*.

Elle, entraînée par son lyrisme, répliquait :

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