I. Guimbuiul. op. cit., 66 et iq
visage de la princesse Negroni! C'est ce qui faisait, en 1837, dans la vallée de la Bièvre, la tristesse d'Olympio. Jeune encore, il pleurait sa jeunesse, très grand, son innocence, vieux de gloire, sa splendide adolescence ' »
Juliette Drouet avait trop de goût pour ne pas admirer de tels vers et pour ne pas sentir le prix d'un pareil hommage. Elle savait que de semblables chefs-d'œuvre lui assuraient l'honneur immortel d'en avoir été l'inspiratrice.
D'ailleurs la Tristesse d'Olympio, dont le manuscrit porte « Pour ma Juliette », mais qui fut publiée, en 1840, sans cette dédicace, clans les Rayons et les Ombres, la faisait moins reconnaître que les pièces des deux recueils précédents. Les principaux souvenirs relatifs à la vallée de la Bièvre m'ont entraîné jusqu'en 1837. Il me faut maintenant revenir en arrière pour réaliser mon dessein d'enchâsser des documents inédits dans la succession chronologique des faits connus.
Les Chants du Crépuscule, parus en octobre i835, ne contenaient pas moins de douze poésies inspirées par Juliette, et c'est
1. Anatole France, les Pocrnes du Souvenir. Edit. Pelletan, 29-30.
un magnifique hommage, mais, toujours aux aguets, elle savait se faire remettre d'autres souvenirs qui flattaient sa manie et servaient son goût de collectionneuse avisée. Ainsi, le Ier janvier i835, Victor Hugo lui donnait un ancien portrait au crayon qu'il avait fait de son père en uniforme, revêtu de ses décorations. Le cadre en plâtre doré avait un caractère assez original, et le tout formait un bibelot curieux et précieux. Il porte, écrit sur le papier qui retient l'encadrement, un envoi de Victor Hugo, dont sa valeur se trouve singulièrement rehaussée. Qu'on en juge :
Je te donne le père; tu as déjà le fils.
Nous sommes depuis un quart d'heure dans l'année 1 835 ; encore un mois et seize jours, et il y aura deux ans que tu es à moi, deux ans que je suis à toi. Cela finira je ne sais pas quel jour, car qui sait le jour de sa mort ?
Et cela ne finira que pour recommencer ailleurs. Le ciel n'est qu une continuation de l'amour1.
i. Inédit. — On retrouve souvent dans les lettres de Victor Hugo à Juliette, ou dans les hommages qu'il lui rendait, non seulement les pensées, mais aussi les expressions
Celte même nuit, à une heure du matin d'après l'indieation du manuscrit, Victor Hugo achevait de composer l'un des hymnes d'amour les plus enivrés que lui ait inspirés sa passion pour Juliette. Ce sont les strophes fameuses qui, nées en une heure, naissaient immortelles :
Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine; Puisque j'ai dans tes mains posé mon front pâli...
D'ailleurs toute occasion lui était bonne pour célébrer son amie et pour exalter son amour. Dans ce même mois de janvier 1 835 il lui offrait les éditions originales, tirées pour lui sur grand papier par l'imprimeur Everat, de Le Bol s amuse et de Lucrèce Borgia. Elles avaient été réunies dans un seul volume de maroquin brun, avec des filets dorés sur les plats et un dos richement orné par Simier, relieur du roi. C'était un cadeau royal. Juliette était digne de le recevoir puisqu'elle était
qui faisaient le fond de sa correspondance de fiancé avec Adèle. Je pourrais en citer de nombreux exemples. Je in'en tiens ici à un rapprochement de deux passages des Lettres à la Fiancée avec la pensée que le ciel ri est qu'une continuation de Contour. « Il s'établit entre les deux âmes une union ardente et pure comme elle, union qui commence sur la terre pour ne pas finir dans le ciel. » (20 octobre 1821.) — « Ce sont ces vastes et magnifiques espérances qui font du mariage le ciel anticipé. » (ai février 1822.)
LES AMOURS D'il!» POÈTE 223
capable de l'apprécier. Et chaque pièce contenait un envoi en vers de Victor Hugo !
Voici pour Le Roi s'amuse :
Vent du soir, dont le vol nous courbe tous ensemble, Respecte le blé d'or, plein des rayons du jour, Respecte tous les cœurs où quelque flamme tremble, Mais jette où tu voudras, emporte oh bon te semble, La paille sans épi, la femme sans amour1!
Voici pour Lucrèce Borgia :
Quand je ne serai plus qu une cendre glacée, Quand mes yeux fatigués seront fermés au jour, Dis-toi, si dans ton cœur ma mémoire est fixée,
Le inonde a sa pensée,
Moi, j'avais son amour'!
La princesse Negroni pouvait-elle désirer un plus éloquent hommage sur la pièce qui avait associé sa vie à celle de Victor Hugo?
Vers la même époque, le 20 janvier, Victor Hugo envoyait à Juliette cinq vers dont la brièveté ne diminuait pas l'amoureux lyrisme :
Près de toi, fée ou femme, Vivre mes jours entiers!