Guimband, op. cit., 33ç)-34o
23b r.i:s amours d'ub poète
rent sur Victor Hugo? « Tu ne peux t'imaginer, écrivait-il à sa femme, la beauté de la vallée de Soissons quand on monte la côte vers Coucy : je l'ai montée à reculons, tant c'était beau. Je renonce à te peindre Coucy. Je t'en parlerai. C'est une ville du moyen âge sur une colline presque intacte, avec un admirable donjon au bout, comme l'ongle au boyut du doigt... » Presque intacte ! Aujourd'hui la ville et le donjon sont un monstrueux chaos, où je n'ai vu que des pierres entassées, triste souvenir d'un vandalisme qui accuse et déshonore une race sans pitié, sans âme et sans goût !
Au cours de ce voyage Victor Hugo, qui savait dépouiller la majesté d'Olympio pour devenir un gavroche spirituel aux plaisanteries faciles, décochait de-ci de-là des vers vengeurs aux hôteliers dont il avait à se plaindre. Il suivait à la lettre les conseils de sa femme, qui lui écrivait avec son habituelle indulgence : « Si tu t'amuses, je ne te trouve aucun tort. » Je crois que, plus sévère, il s'en trouvait. Les lettres qu'il écrivait à Adèle pour lui faire le récit pittoresque et vivant de ses excursions ne portent pas seulement le témoignage d'une affection sincère; il n'est pas nécessaire d'en forcer le sens pour y découvrir quelques re-
mords. « Je l'aime bien, va, mon Adèle. » (26 juillet.) Ou : « C'est aujourd'hui le jour de bonheur de notre excellent Pavie. Je lui souhaite encore une femme comme toi. Après cela , qu'il remercie Dieu. » (28 juillet.) Ou : « Tu vois, mon Adèle, qu'aucune de ces belles et bonnes choses ne m'empêche de songer à loi, pauvre amie. Tu es la plus belle des choses qui sont belles, tu es la meilleure des choses qui sont bonnes. Avec quelle joie je te reverrai ! » (i3 août.) Ou enfin: « Oh! rien n'est changé dans mon cœur. Je t'aime plus que tout au monde, va, lu peux bien me croire. Tu es ma propre vie. » (16 août.) Il y a dans ces courts passages deux va dont la simplicité en dit long sur le cœur du poète partagé entre deux amours.
Victor Hugo disait à sa femme dans une de ses lettres : « Je suis heureux que tu te sois un peu amusée à Angers ». Elle voyageait en effet de son côté, appelée par le mariage de Pavie, où elle rencontra Sainte-Beuve, avec lequel elle passa plusieurs jours à Angers, aux Rangeardières et à Nantes. Il fut respectueux et affectueux. Touchée de ces attentions, elle en lit part à son mari, auquel elle alla même jusqu'à recommander de lui écrire, dès son retour
à Paris, pour le remercier. Je doute que Victor Hugo ait envoyé cette lettre. Il y avait seize mois qu'il avait pris congé de Sainte-Beuve dont les procédés obliques avaient fini par décourager sa trop grande générosité. Sa lettre ne laissait pas d'espoir à une réconciliation. Qu'on se rappelle ce passage : « Il y a tant de haines et de lâches persécutions à partager aujourd'hui avec moi que je comprends fort bien que les amitiés, même les plus éprouvées, renoncent et se délient. » La rupture était douloureuse, mais définitive : a Adieu donc, mon ami. Enterrons, chacun de notre côté en silence, ce qui était déjà mort en vous et ce que votre lettre tue en moi. » (ier avril i8340 Si Victor Hugo avait cédé, en remerciant Sainte- Beuve, à la sollicitation un peu trop ingénue de sa femme, il aurait risqué de justifier l'appréciation perfide que le critique écrivait dans ces Cahiers intimes où il distillait son venin. « S'il veut obtenir de vous un service qui flatte son amour-propre, l'hommegrossieresthomme à faire intervenir près de vous, dans la conversation, le nom de sa femme, pour peu qu'il se doute que vous en êtes un peu amoureux »
Les quelques jouis que Sainte-Beuve avait
passés avec Madame Victor Hugo avaient exaspéré sa jalousie et sa haine. Il détestait dans Victor Hugo le mari et il enviait le poète. Précisément un volume était sous presse, où les torts avoués du mari s'affichaient avec un lyrisme dont le poète n'avait jamais dépassé l'éclat. Rentré à Paris depuis un mois, Sainte- Beuve connut, au moins en partie, le nouveau chef-d'œuvre qui s'imprimait. Il flaira le scandale. Ce n'est pas assez dire : il le prépara. On a de lui à ce sujet deux lettres vraiment trop suggestives. L'une, du 3 septembre, à Béranger : « ...Nous allons avoir dans une quinzaine un volume lyrique de Victor Hugo. Il y aura des vers d' amour ; malgré toutes les hésitations, il se décide à son coup de tête, et bien que ce soit une unité de plus qu'il brise dans sa vie poétique (l'unité domestique après la politique et la religion), peu importe à nous autres fondateurs des unités et au public, qui ne s'en soucie plus guère; les beaux vers, comme seront les siens, je n'en doute pas, couvriront et glorifieront le péché. » L'autre, du 26 septembre, à Pavie : « ... Son volume (de vers) s'imprime. 11 y en a beaucoup à cette Dalila. Il a accommodé tout cela comme il peut, et à la chinoise, avec l'amour conjugal des Feuilles d'Automne
234 r-r:S AMOURS r>'u> POÈTE
qu'il ne veut pas rompre officiellement. Mais il y aura éclat, je pense, et curiosité maligne très enjeu lors de cette publication. » Quand les Chants du Crépuscule parurent, ce fut Sainte-Beuve qui fit l'éclat et qui excita la curiosité et la malignité publiques par son article, perfidement nuancé, de la Revue des Deux Mondes. Non content d'accorder moins d'éloges au génie du poète, il osa blâmer son « manque de tact littéraire », qui lui avait inspiré « d'introduire dans la composition de son volume deux couleurs qui se heurtent, deux encens qui se repoussent. Il n'a pas vu que l'impression de tous serait qu'un objet respecté eût été mieux honoré et loué par une omission entière. » Evidemment Victor Hugo avait manqué de tact, et non seulement de tact littéraire, en publiant sous la même couverture le Date lilia, qui était un magnifique hommage à la vertu indulgente de sa femme, et les hymnes d'amour passionnés que lui inspirait l'amour de Juliette. La sévérité austère de Vinet pouvait blâmer cette faute de goût. Mais, Sainte-Beuve! Il était le seul qui n'eût pas ce droit. Les convenances les plus élémentaires lui interdisaient une allusion publique à un amour dont il aggravait le scandale. Il
LES AMOURS 1) l \ POETE 20J
savait, lui, la vérité. Cette vérité aurait dû arrêter sa plume. D'ailleurs, quelques semaines après la publication de son article, il écrivait à Louis Noël une lettre qui mettait avec plus d'exactitude les choses au point. «... Victor Hugo n'est pas tel aujourd'hui que certaine rumeur injuste le ferait être. Peu de personnes savent exactement ces choses intimes et vraies des hommes célèbres. Après avoir été plus que personne sous le premier charme, j'en suis venu à savoir bien le vrai sur ce caractère ; je me trouve aussi être du très petit nombre qui sait au juste ce qui en est de sa vie et des causes qui l'ont mené là. Je dois vous dire que c'est ce que tant de gens blâment si haut en lui que je trouve le moins blâmable. Son plus grand tort est dans l'orgueil immense et l'égoisme infini d'une existence qui ne connaît qu'elle : tout le mal vient de là. Quant aux autres faiblesses, elles appellent l'indulgence tant qu'elles ne sont que des faiblesses1. » (18 décembre i835.) Voilà un langage peutêtre sévère, mais, dans son ensemble, mesuré et humain. L'hommage que l'article prétendait rendre à Madame Victor Hugo se retourna
i . Nouvelle Correspondance, p. 3^-34-
contre l 'intention du critique : la femme, attachée à la gloire et à la réputation de son mari, réprouva un procédé qui le discutait littérairement et qui le diminuait moralement. Quant à Victor Hugo, sa colère faillit le déterminer à un duel avec Sainte-Beuve. Celui-ci, mis au courant de cette intention, la prit assez au sérieux pour remettre au libraire Renduel ses manuscrits et son testament1. Le duel fut évité, mais le grief resta. Madame Victor Hugo et son mari en gardèrent contre Sainte-Beuve une rancune presque égale.
D'ailleurs l'allusion que Sainte-Beuve avait osée à la liaison de Victor Hugo avec Juliette Drouet n'eut pas pour effet d'imposer au poète une plus grande réserve. S'il continuait à faire à sa maîtresse des scènes, souvent violentes, dont il essayait ensuite de se faire pardonner par de délicieuses paroles la frénésie et la férocité, il ne l'en aimait pas moins passionnément. A la fin de l'année i835 leur amour, traversé de tempêtes, durait depuis trois ans. Cette épreuve avait été assez longue pour les révéler tout entiers l'un à l'autre. Que pensaient-ils donc l'un de l'autre? Juliette, tou-
■>.. Ad. Jullien, le Romantisme et l'éditeur Renduel, 119-120.
jours condamnée à la claustration, et qui sentait son mal, craignait que l'amour de Victor ne devînt de jour en jour « plus froid et plus brumeux », quoique sa jalousie se traduisit par une surveillance de jour en jouiplus inquiète et plus active. (i5 décembre.) Le premier jour de l'année nouvelle lui apporta, à son réveil, pour la rassurer, le plus précieux témoignage de tendresse confiante qu'elle eût sans doute encore reçu :
Sois heureuse dans le fond de Ion cœur, ma bien-aimée ! Tu es une noble et angélique femme. Tu es aujourd'hui pleinement relevée d'un passé qui désormais ne chargera plus un avenir. Cette nouvelle année te confirme et te consacre dans une nouvelle vie. Sois heureuse. Je t'aime avec le cœur, je t'aime avec l'âme, je t'aime avec les entrailles. Ceci est un moment presque solennel. Je te remercie d'avoir tenu toutes tes promesses. Ton amour avait promis^ ton courage a tenu. Tu sais qu'il y a un mot infini, je te le dis aujourd'hui comme je le l'ai dit pour la première fois le 16 févier 1 833 ; je (aime*.
i lut'-dil
238 LES AMOURS d'ujV POÈTE
Il y avait dans ce certificat sincère et ému, avec un hommage et une réhabilitation, la promesse solennelle d'une vie nouvelle. Leur vie n'en continua pas moins à se déchirer aux mêmes broussailles et à alterner les élans passionnés avec les scènes et les querelles. La jalousie, contre laquelle Victor Hugo ne réussissait pas à se défendre, avait envahi aussi le cœur de Juliette, qui se disait tantôt une « lionne » rugissante et tantôt une méchante « louve », qu'il fallait museler avec des baisers et enchaîner avec des caresses ! Elle était jalouse de toutes les femmes, jeunes ou vieilles, laides ou belles, qui osaient lever les yeux sur la « belle et noble figure » de son bien-aimé. Elle était jalouse de Madame Victor Hugo et des commentaires qui avaient interprété les « vers sublimes » du Date lilia comme un retour à la famille. A plus forte raison s'irritait-elle contre les actrices que les répétitions et les représentations rapprochaient de Victor Hugo sur la scène ou dans les coulisses. La reprise d'Angelo, au Théâtre-Français, lui fut, en particulier, une occasion d'amertume contre Dorval, dont elle admirait le talent, mais donl elle redoutait les entreprises.
Ainsi tout, à Paris, lui était sujet de crainte
LES AMOURS u'iA POÈTE 2JO,
et sa retraite même augmentait ses anxiétés. Avec l'été, les voyages faits en commun avec Victor Hugo, qui lui appartenait en entier, lui rendaient la liberté et la sécurité. En i836 ils partirent avec Célestin Nanteuil. J'ai eu la bonne fortune de mettre la main sur le carnet de voyage de 1' « imagier romantique », comme l'appelle M. Aristide Marie dans le livre substantiel et pittoresque qu'il lui a consacré. Est-il vrai, comme il le raconte, que Célestin Nanteuil dut, au retour du vovaçe, étant chargé de « réintégrer la demoiselle », solder, pour une trop large part, le prix du cabriolet que la négligence d'Olympio avait laissé à son compte'? Je n'ai trouvé nulle part une preuve ou une présomption qui justifie cette histoire. Je suis plus porté à croire avec M. Marie que Célestin Nanteuil, ébloui par le génie du maître qu'il avait servi vaillamment dans la bataille d' Hernani, n'osait pas lever les yeux sur la beauté de la maîtresse, qu'on était convenu de faire passer pour sa sœur. Le voyage commença par Chevreuse et par Rambouillet le i5 juin. Le 16, Victor Hugo, qui ne manquait jamais d'envoyer à sa femme,
i. Aristide Marie, Célestin Nanteuil, p. ao-?.?..
ll\0 LES AMOURS d'un POÈTE
au cours de ses excursions, des lettres tendres, abondantes et souvent semées d'illustrations, lui écrivait : « Depuis notre départ, nous n'avons pas eu une minute, Nanteuil et moi, Nanteuil dessinant, moi explorant. » Il ne disait pas, mais Madame Hugo le savait, que Juliette l'accompagnait dans ses explorations! Nanteuil dessinait: le 16, le château de Maintenon ; le 17, la cathédrale de Chartres, et le même jour à quatre heures et demie la porte Guillaume dans la même ville; le 18, un coin de l'Eure, une femme de la Loupe portant son enfant empaqueté sur le dos, et le château de Sully à Nogent-le-Rotrou. Ce sont, signés de ses initiales, les six premiers dessins, au crayon, pittoresques, mais un peu mous, qui ouvrent son carnet dont la modeste couverture en carton vert renferme de plus précieuses richesses. Le septième dessin, qui représente le château de Lassay, n'est pas signé. 11 accuse une précision, une fermeté, une opposition de tons que les précédents n'ont pas, du moins au même degré. C'est que le crayon a passé des mains de Célestin Nanteuil dans celles de Victor Hugo, et comme celui-ci sait s'en servir! Le 22, il écrit à sa femme : « Nanteuil m'a quitté : il est possible qu'il me
rejoigne à Cherbourg. » En le quittant, le peintre lui a laissé son album. Dès ce jour, les croquis de Victor Hugo se succèdent. Je n'en compte pas en tout moins de quinze, datés du 20 juin jusqu'au 19 juillet. C'est un écrin sans prix, d'une extraordinaire variété, dont les bijoux, habilement sertis, attestent, à la fois, les dons de force et de grâce d'un prodigieux orfèvre.
Voici, d'abord, deux châteaux; ce sont ceux de Lassay, dont Victor Hugo, qui se joue avec une incomparable aisance dans toutes les façons de peindre, écrit à sa femme. « Depuis Alençon, j'ai vu Lassay, charmante petite ville, demi-sauvage, plantée tout au beau milieu des chemins de traverse, qui a trois vieux châteaux, dont deux admirables que j'ai dessinés » Voici pour Fougères : une gargouille, d'un ferme relief, prise sur une église; une porte de ville, élégante, qui s'ouvre dans le château ; le château lui-même, étalant ses sept tours fines ou massives. Fougères, où les voyageurs s'attardent, est une ville qui arrache à Victor Hugo un cri d'admiration dont l'écho se prolonge dans une lettre enthousiaste à Louis Boulanger. « Je viens de Fougères comme La Fontaine revenait de
Baruch, et je demanderais volontiers à chacun : Avez-vous vu Fougères? » Evidemment, la ville, tourmentée et compliquée, plaît à son esprit, curieux de pittoresque, mais ne lui plaît-elle pas surtout parce que Juliette y est née et qu'ils découvrent ensemble les châteaux, les églises, les maisons, les rues, les ruisseaux, les jardins, les rochers, les moulins à vent, les églantiers et les genêts en fleur? Il s'y amuse tellement qu'il en éprouve un remords et c'est de Fougères même qu'il écrit à sa femme cette phrase où se montre une fois de plus la complexité de son cœur partagé entre deux amours : « Un jour je voyagerai avec toi, et je serai tout à fait heureux ». En attendant, heureux sans elle, il voyage avec une autre, et c'est l'indulgence même de la femme délaissée qui apaise ses remords. Ne lui écrit-elle pas de ne se priver de rien, de ne s'inquiéter de rien? « Tu peux faire tout au monde.... Jamais je n'abuserai des droits que le mariage me donne sur toi. Il est dans mes idées que tu sois aussi libre qu'un garçon; pauvre ami, loi qui t'es marié à vingt ans, je ne veux pas lier ta vie à une pauvre femme comme moi — Rien n'altérera ma tendresse pour toi,
si solide et si complètement dévouée quand même. »
Voici, successivement, en continuant de feuilleter le carnet : un donjon à Dinan (« unt superbe vieille tour que j'ai dessinée »), les ruines d'un château à Dol, un portail d'église à Pontorson. A Saint-Lo, l'admirable église a « un détail unique, je ne l'ai encore vu que là; c'est une chaire extérieure avec porte dans l'église, d'où le prêtre haranguait le peuple, le tout sculpté comme on sculptait au xve siècle ». Victor Hugo dessine le 29 juin, à neuf heures du soir, cette chaire sculptée, dont il rend avec une merveilleuse finesse la délicatesse des détails dentelés et élégants. Le 5 juillet, Nanteuil rejoint le couple amoureux à Cherbourg, mais il ne reprend pas son carnet, où Victor Hugo continue à dessiner. A Saint-Côme une table, en pierre, basse sur quatre pieds, artistiquement ouvragée, est croquée le 6 juillet sous les feux du soleil de midi; à Bayeux, l'abside embrumée de la cathédrale; sur une route, une chaumière pittoresque : « C'est une rencontre bien jolie et bien gracieuse qu'une chaumière au bord du chemin »; la falaise de Bois-Rosé, à Fécamp; l'exquise petite église de Saint-Maclou; une
stalle amusante dans une église dont le nom, aux trois quarts effacé, est illisible.
Ces quinze croquis, où s'affirme la maîtrise déjà sûre du talent de dessinateur de Victor Hugo, suffiraient à faire une curiosité unique de l'album que le départ de Célestin Nanteuil, plus peintre mais moins artiste que lui, avait laissé entre ses mains. Mais le poète lui-même, qui traduit ses impressions en rythmes rimes, et le prosateur, qui note ses observations, y ont marqué leur place.
Je cite, d'abord, les proses inédites, écrites au hasard des réflexions, et entre lesquelles il n'y a pas de lien :
... L'œil fixé sur les dernières réverbérations de la philosophie ancienne. Soleil couché.
Le vent d'amont se couche avec les moutons.
Dieu a fait la rame, le diable a fait l'aviron, la nuit était noire.
Ah! voici le phare, dit le patron. Le bon Dieu a posé son chandelier sur la falaise1.
i. To«s ces passages sont inédits.
LES AMOURS D Ui\ POETE
ll\ 5
Le jour baisse à V horizon. Chaque vague en passant sous le soleil porte à la cime un reflet éblouissant, puis se perd dans l'ombre des autres. Image du favori qui, lui aussi, s'éteint si vite.
La colère d'un grand homme a ses injures et sa salive comme la colère d'un sot ou d'un lâche. Quand on se promène sur la plage à l heure de la tempête, on peut être éclaboussé par l'Océan comme par un ruisseau de Paris. Seulement V èclaboussure du ruisseau tache, celle de l'Océan brûle.
... Et la vague qui fait les mouvements du serpent.
L'aiguille qui continue de tourner sur le cadran dont les heures sont effacées.
... Puis on passe à côté d'une bruyère sévère et triste, aride et nue par places, où se tient un concile de corbeaux*.
J'écoutais cette musique mystérieuse et
i. Tous ces passages sont inédits.
246 LES A.MOURS d'un POÈTE
formidable de la mer qui monte. Un râle affreux se déchirait sur les galets qui roulaient éperdus sous la blanche salive de V Océan. Chaque flot jetait à son tour sous nos pieds son cri désespéré. Un rugissement sourd et profond emplissait au loin toute la mer, comme si Von eût entendu bondir et hurler une foule de monstres cachés dans V ombre de F Océan et soulever les vagues avec leurs dos énormes.
La mer continuait de monter furieusement vers la falaise. Du côté opposé du ciel la lune dans son plein, calme et sinistre, montait aussi en silence et la regardait fixement.
C'était un de ces jours de chaleur morne et accablante ou le ciel bleu au zénith est gris à V horizon, ou la mer plombée et calme a cet éclat particulier d'un toit d'ardoise au soleil.
Deux vers isolés, qui renferment une belle image, sont perdus dans ces notes de prose :
Le fleuve se recourbe à nos pieds dans la plaine Comme un grand fer forgé pour un cheval géant1.
i. Tous ces passages sont inédits.
Puis, cette belle strophe :
... Enfant, quil est doux, quil est doux De voir sortir des eaux, après la traversée, Longtemps par tant de vents sur tant de flots poussée, Le rivage éclatant de soleil inondé, La terre, les gazons, les granits et leurs craies, Ou la chauve falaise avec ses mille raies Comme un grand front ridé1!
Le i3 juillet les voyageurs sont à Yvetot. L'impression de Victor Hugo n'est pas favorable. Il écrit à sa femme : « Yvetot est une sotte ville, où les maisons sont rouges et les filles aussi. » Cette simple ligne lui sert à aiguiser une imprécation, qu'il confie toute vibrante à l'album, et qu'il copie trois jours après clans une nouvelle lettre à sa femme :
Groupe d'informes bouges, Où les maisons sont rouges Et les filles aussi !
Le i5 juillet, Victor Hugo est à Fécamp, où l'a conduit le désir, auquel il n'a pas pu résister, de revoir la mer. Quand il en sort, le soir, à six heures, il est saisi, au haut de la côte, par le spectacle qui se déroule sous ses
i, Inédit,
veux et son crayon jette les vers suivants, que son œuvre n'a pas encore recueillis :
Mer pareille à la destinée!
Mer triste au chant mystérieux !
Dis-nous quelle force obstinée, Quel vent de la terre ou des cieu.:
Sur tes bords que ta vague broie Te prend, te jette et te renvoie Et te précipite toujours, Et par moments joyeux ou sombres Peint de rayons ou couvre d'ombres Tes flots mêlés comme nos jours1 !
Le 16, une tempête se déclare, il fait un vent affreux, c'est un furieux et magnifique spectacle, nouveau pour lui, que Victor Hugo ne veut pas perdre, et il se rend à Saint-Valéry-en-Caux pour en mieux jouir. L'album recueille son impression. C'est la pièce, ici sans titre, qui passera dans les Voix Intérieures : Une nuit qu'on entendait la mer sans la voir. Cette évocation puissante est suivie d'un quatrain où la muse se détend et se déride :
— Moi, malade! Ah, bon Dieu! quelle calamité! Oh! que j'aime bien mieux le vin et la santé!
i. inédit.
LES AMOLRS d'uK POÈTE 2l\()
II est rare, vois-tu, qu'un soldat s amourache D'un verre de tisane ou d'un pot de bourrache* !
A peine cette facétie est-elle lâchée que la mer et l'inspiration lyrique reprennent le poète, et il écrit ces vers magnifiques dont l'album que je feuillette page à page avait jusqu'ici gardé trop jalousement la confidence.
... Un jour que mon esprit de brume était couvert,
Je gravis lentement la falaise au dos vert,
Et puis je regardai, quand je fus sur la cime.
Devant moiVair et Vonde ouvraient leur double abime.
Quelque chose de grand semblait tomber des deux.
Le bruit de l'Océan, sinistre et furieux,
Couvrait de V humble port les rumeurs pacifiques.
Le soleil, d'où pendaient des rayons magnifiques,
A travers un réseau de nuages flottants
S'èpandail sur la mer qui brillait par instants.
Le vent chassait les flots ou des formes sans nombre
Couraient. Des vagues d'eau berçaient des vagues d'ombre
L'ensemble était immense et l'on y sentait Dieu*.
La page qui suit contient un sizain contemporain à'Oceano «ar, et dont l'inspiration n'est pas inférieure à celle de la célèbre poésie :
... La mort est sous un toit comme sur un navire. Tel qui dompta la mer sur la terre chavire;
i. luéclii.
3, Inédit.
200 LES AMOURS D Ui\ POÈTE
Tel se perd dans les /lois, encor plein d'avenir. Les uns — ônautoniers, vos destins sont les nôtres! — Reviennent pour fie plus repartir et les autres S'en vont pour ne plus revenirx!
La dernière page de t'album illustre cette pensée par un saule pleureur que Victor Hugo y a dessiné.
Je ne saurais dire à quels soins Célestin Nanteuil s'occupait pendant que Victor Hugo dessinait ou faisait des vers sur son propre album. 11 n'y a rien, à ma connaissance, dans son œuvre qui se rapporte à cette excursion. Je sais seulement, parce qu'elle l'a écrit, que Juliette ne garda pas un bon souvenir de la « tristesse » de cet « odieux » compagnon de route, sans lequel tout, à l'en croire, aurait été heureux et charmant dans ce voyage, d'ailleurs délicieux. Paris, en lui reprenant Victor Hugo, que les répétitions de la Esmeralda conduisirent à l'Opéra, la rendit à ses craintes et à sa jalousie. Attentive à tout, au moindre changement d'humeur comme à un détail de toilette, elle s'inquiétait d'une chemise rose : « Toto, mon petit Toto, où alliez-vous ainsi paré? » Elle redoutait de le voir céder « aux
i. Inédit.
amours profanées » et succomber aux tentations faciles du corps de ballet. Terpsichore lui créait les mêmes soucis que Melpomène. Mais son « Toto » avait pour la rassurer des moyens de persuasion dont peu d'amants disposent. Non content de lui confier, avant de les livrer à l'impression, les manuscrits des chefs-d'œuvre qu'elle lui avait inspirés, il faisait pour elle, dans l'effusion de sa gratitude amoureuse, des vers connus d'elle seule. C'est ainsi que le io novembre, à minuit trois quarts, il lui laissait cette strophe enflammée :
Mon âme à ton cœur s est donnée.
Je ?i existe quà ton côté, Car une même destinée Nous joint d'un lien enchanté, Toi V harmonie et moi la lyre, Moi V arbuste et loi le zèphyre, Moi la lèvre et loi le sourire, Moi V amour et loi la beauté1 !
Elle n'était pas d'ailleurs seulement la confidente des poésies que l'amour du poète lui dédiait. Elle lui servait de secrétaire dévouée et vigilante, elle mettait tous ses papiers en ordre, elle recopiait ses manuscrits, elle lisait
i. [nédit.
et elle appréciait, avec un goût dont ses lettres témoignent, tout ce qu'il produisait.
Quels vers reçut-elle donc au mois d'avril 1837, pour en remercier Victor Hugo en ces termes : « J'ai copié vos beaux vers sur la trahison et l'hypocrisie d'un ex-faux-ami : c'est sublime et triste comme le combat de l'aigle contre la vipère — » Je ne crois pas, comme M. Guimbaud, qui a publié cette lettre, qu'il s'agisse de l'impression fameuse :
Que dit-on, on m'annonce un libelle posthume...
Ces derniers vers portaient en effet en marge cette note : « Ne publier ceci que si le libelle paraît; autrement faire grâce à cette vilaine ombre », et il n'est pas douteux pour moi qu'ils furent écrits en 1 845 après qu'Alphonse Rarr eut dénoncé dans les Guêpes l'impression du Livre d'Amour. Juliette faisait donc allusion à d'autres vers dont la « vilaine ombre » de Sainte-Beuve avait été l'occasion. Lesquels? Je crois bien que les voici, retrouvés dans ses papiers, et justifiant bien mieux que les autres, par leur accent de terrible dédain, la comparaison d'un combat entre l'aigle et la vipère:
La haine, tantôt fière, effrontée, ingénue, Aspire à s'étaler au soleil toute nue,
LES AMOURS D'il» POÈTE w253
La calomnie aux dents, rit d'un sage ou d'un roi, Lève sa jupe infâme et dit : « admirez-moi »; Tantôt, se souvenant quelle a mêlé peut-être Jadis à vos amis son sourire humble et traître, Elle orne sa fureur d'un regard innocent, Emmielle son poison, et glisse en gémissant Sa morsure pi us lâche, et plus acre, et meilleure, Sous un masque èraillè d'ancien ami qui pleine. « Ce pauvre ami, dit-elle ! oh ! comme il est changé. Dans cette voie, hélas! pourquoi s'être engagé? Disons-lui qu'il se perd par amour pour sa gloire. » O vile hypoci'isie, envie épaisse et noire Qui s'attache à l'esprit comme la rouille au fer, Louches regards ! pleurs faux qui font rire l'enfer*.
Deux choses sont incontestables : ces vers sont beaux et ils visent Sainte-Beuve. Reste, pour leur date, s'ils sont bien ceux que Juliette admirait dans sa lettre d'avril 1837, l'hypothèse de la colère suscitée chez Victor Hugo par la publication trois semaines avant, dans la Revue des Deux Mondes, de Madame de Pontivy. Je conviens que le rôle effacé joué par le mari dans cette nouvelle ne s'accorde pas complètement avec les vers inédits que je publie, et qui ont plutôt l'air de viser un dissentiment littéraire. Mais il y avait dans
t. Inédit.
2)4 Li:s AMOUliS I»'u\ POÈTE
Madame de Pontivy des allusions si directes, des concordances si claires, des circonstances si précises, qu'on ne pouvait pas se tromper sur l'identité des trois personnages mis en cause. Qu'on se rappelle l'aveu de Sainte- Beuve à Vinet: « Cette nouvelle n'a été écrile qu'en vue d'une seule personne et pour la lui faire lire... ». Cette personne ne la lut peutêtre pas. Mais j'incline à penser que Victor Hugo la connut et que, violemment indigné par l'intention perfide dont elle était l'expression à peine voilée, il épancha dans des vers brûlants comme ceux des Châtiments le terrible mépris qui avait tué son amitié pour Sainte-Beuve.
Juliette ne se contentait pas d'être la première à recevoir les confidences des inspirations du poète qu'elle aimait. Elle avait voulu avoir son livre à elle qui évoquât, chaque année, les souvenirs de leur liaison. C'était le Livre de l'Anniversaire. Victor Hugo en avait écrit la première page le 26 février i835. En 1837, à la date du 17 février, il en précisait ainsi l'intention. « Tu le veux donc, tous les ans, à pareil jour, à pareille heure, j'écrirai sur ce livre la date de notre amour. Ce livre est placé sous ton oreiller, il y a là une
LES AMOURS d'uï» POÈTE 233
retraite mystérieuse qu'il ne quitte jamais, il voit arriver et s'envoler ton doux sommeil, il porte l'empreinte de tous tes rêves ; le jour où j'y ai écrit ton nom, Juliette, il a porté l'empreinte de toutes mes pensées. C'est que ton nom, mon ange, éveille tous les échos de mon Ame, il y a pour moi dans ton nom des rayons comme dans tes yeux. Bien-aimée, sois bien heureuse. »
Ainsi, d'une année à l'autre, les jours s'écoulaient pour Juliette dans une existence dont les œuvres de Victor Hugo, ses pièces violemment disputées et ses luttes académiques suffisaient à rompre la monotonie. D'ailleurs sa correspondance l'absorbait, elle lui écrivait tous les jours, souvent plusieurs fois par jour, et moins pour lui parler d'elle que pour l'adorer, lui, et l'exalter à l'égal d'un dieu, dont son cœur renfermait le sanctuaire. Tous les incidents de la vie du poète avaient leur écho dans les lettres de sa maîtresse, qui les jugeait avec tact, indépendance et esprit. Ecrivassière et abondante, elle avait le don de se varier, de changer de ton, de passer avec aisance de l'indignation à l'enjouement, de la colère à la câlinerie, des larmes au sourire, des menaces aux caresses, de la méfiance irri-
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tée à la confiance mutine. Elle n'était pas pédante, mais comment son amant n'aurait-il pas été satisfait de son goût puisqu'elle admirait tout en lui, son génie, dont elle était iière, et sa beauté, dont elle était jalouse? Avait-elle des raisons pour être jalouse? Elle se plaignait parfois d'être traitée comme une sœur, mais n'était-ce pas qu'elle était exigeante? Elle continuait à redouter les actrices. Elle parlait avec ironie de Mlle Atala Beauchêne, qui avait joué à sa place dans Ruy Blas le rôle de Marie de Neubourg sur lequel elle avait mis de si grandes espérances. Obligée de renoncer à la scène, elle n'était pas épargnée par les coulisses. Le ier janvier i83g, Victor Hugo lui envoyait des vers : 77 fait froid1, où il lui parlait de la « haine qui soufflait sur sa joie » et des « démons d'inimitié » auxquels il lui conseillait d'opposer la sérénité de sa douceur et le sourire de sou amour. Il lui disait
Tu venais de me raconter toutes ces paroles de haine échappées de ces fangeuses coulisses : c'était cette dernière nuit. Je
i. Les Contemplations, Livre II, xx.
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marchais sur le pavé couvert de givre avec une brume glacée qui me piquait le visage. J'ai fait ces vers. Ils sont un peu tristes, mon pauvre ange, mais je crois quils contiennent cependant un bon conseil et une vraie consolation. On nous hait, il faut nous aimer. Voici notre viatique pour l'année qui va s1 ouvrir . Et je la commence par le mot qui la finira, n est-ce dus ? Je t'aime l.
Je ne sais ce qui se passait entre eux à trois heures de l'après-midi le i3 janvier de cette même année. Tout ce que sa correspondance permet d'en dire, c'est qu'elle n'avait jamais si bien senti la fierté d'aimer et d'être aimée et qu'elle remerciait son « cher adoré » d'avoir mis a encore un bonheur dans sa vie, encore une nouvelle étoile dans son ciel, encore une joie dans son âme ». Celte joie et ce bonheur alternaient avec les tristesses que la vie implacable ne lui ménageait pas et dont il la consolait, à la lin de mars, par ces vers :
Relève ton beau front, assombri par instants; Il faut se 7't'jouir, car voici le printemps : Avril, saison dorée ou parmi les zéphyres,
i. Inédit.
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Les parfums, les chansons, les baisers, les sourires, Et tous les doux propos quon tient à demi-voix, L'amour revient au cœur comme V ombrage au bois*.
Les arrangements intervenus avec ses créanciers avaient assuré à Juliette une certaine tranquillité, mais ses dettes, qui n'étaient pas intégralement payées, n'en continuaient pas moins à peser sur les conditions matérielles de son existence. Elle prenait assez bien son parti de cette situation gênée, mais l'argent fondait dans sa main. Si la richesse de ses lectures ne compensait pas la pénurie de sa bourse, elle savait du moins en mettre à profit les citations ingénieusement appropriées. Ln jour les lettres de Mademoiselle de Lespinasse lui donnaient l'occasion de constater que ni les écrivains ni les bourgeois n'avaient changé et que les Casimir Delavigne et les Scribe de ces temps-là obtenaient des succès « avec les mêmes inepties et les mêmes platitudes ». Un autre jour, une lecture amenait sous sa plume une comparaison assez impré- \ ue : « Je lisais hier un portrait de M. de Se vigne, le fils, qui me ressemblait parfaitement : « Il n'avait aucune fantaisie, ne donnait
i. Inédit.
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aucun régal, ne faisait pas de cadeaux, portait des habits modestes, ne jouait pas, n'avait qu'un seul domestique et pas un seul cheval pour suivre le roi ou Mgr le dauphin à la chasse, mais sa main ressemblait à un creuset où l'or se fond. » — Je suis un peu dans ce genre-là : je ne fais aucune libéralité, j'ai un an de suite la même robe sur le dos, je ne fais de cuisine que lorsque tu dois dîner à la maison, je n'ai qu'une servante, et pourtant l'argent disparaît chez moi comme la neige sous un rayon de soleil. » (16 janvier iS/jo1.)
Ce n'est pas que Victor Hugo négligeât son entretien matériel. Quand elle lui reprochait son égoïsme, elle parlait des soins, des soucis et des occupations qui le retenaient trop souvent et trop longtemps hors de chez elle, mais, bien loin de se plaindre de sa parcimonie, elle le suppliait de ne pas sacrifier sa santé et son repos à des scrupules excessifs de délicatesse. Il travaillait en effet beaucoup el en iH>9 il dut, vaincu par la fatigue, inler rompre son drame des Jumeaux pour cher cher dans un \opge un délassement nécessaire. 11 visita une partie du Rhin, avec !<•
i. Guimbaud, op. cit., p, iyot
retour par la Suisse et par la Bourgogne. Juliette, à son ordinaire, l'accompagnait. A Strasbourg, pendant que sa maîtresse priait pour lui dans une église, il rencontra une jeune fille qui fit sur lui une impression saisissante. Il en emporta un souvenir si profond qu'il le traduisit quelques mois plus tard dans des vers dont Juliette éprouva un véritable chagrin. Cet incident est significatif parce qu'il marque l'étendue et le caractère de son amour1. Même quand elle n'avait pas a craindre une rivale, elle était jalouse de l'attention que son amant prêtait à une autre femme. Gardienne sévère du temple, elle ne voulait pas que les regards et les sourires de son dieu s'arrêtassent sur une autre mortelle. L'infidélité des sens n'était pas la seule qu'elle redoutât : elle s'affligeait au même degré d'une infidélité de l'âme et de l'esprit. Elle exigeait tout pour elle. Quand Victor Hugo fit ses premières visites académiques en décembre i835, elle les fit avec lui, et ce n'est pas seulement pour plaisanter qu'elle lui écrivait : a Comme cela je saurai- le temps que vous passez auprès des femmes et des filles d'académiciens ! » Elle
i. Guiuibaud, op. cil., 3jo.
l'accompagna ainsi au cours des cinq candidatures qu'il lui fallut affronter de 1 836 à i84i. Il ne fut élu en effet que le 7 janvier 1 84 1 après s'être vu préférer Dupaty, Mignet et Flourens et avoir subi l'humiliation d'une élection nulle. Naturellement, le 3 juin, elle fut de la séance de réception, où son impatience la fit arriver avant le peloton d'honneur ! Le poète lui envoya un sourire. Elle savait par cœur son discours, qu'il lui avait lu deux fois et qu'elle avait, cela va de soi, passionnément admiré. La magnificence du morceau en valait la peine et si l'œuvre du pauvre Lemercier, qu'il remplaçait, le favorisa peu, Victor Hugo trouva dans l'évocation, habilement amenée, du génie de Napoléon l'inspiration dont son propre génie était digne. Ce jour-là, le bonheur, la fierté et la gratitude de Juliette ne connurent pas de bornes; on peut juger de son délire par le passage d'une de ses lettres : « 11 m'est resté, depuis le moment de ton entrée dans la salle de l'Académie, un étonnement délicieux, qui tient le milieu entre l'ivresse et l'extase; c'est comme une vision du ciel dans laquelle j'aurais vu Dieu dans toute sa splendeur et dans toute sa gloire. Je vivrais mille ans que cette impression ne s'effacerait
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pas de mon âme; mon Victor, mon Victor, je t'aime. Je voudrais baiser tes pieds, je voudrais te porter dans mes bras1 »
Quand un homme se sent ainsi aimé par une femme qu'il aime, comment, s'il a du génie, ne lui dédierait-il pas des chefsd'œuvre? Il y en avait beaucoup dans les Rayons et les Ombres (1840), autour de l'incomparable Tristesse aV Olympio, que l'amour de Juliette avait inspirés, en attendant la merveilleuse floraison du livre II des Contemplations. Aussi comprend-on, malgré la trop évidente exagération de ces hommages, que Victor Hugo écrivît à sa muse mortelle : « Juliette, ce nom charmant germe en moi et s'épanouit au dehors en poésie : lu n'es pas seulement mon cœur, tu es toute ma pensée* . » Ou encore : « Si j'ai quelque génie, il me vient de toi : j'ai deux ailes en effet, ce sont les tiennes, mon ange5. » Certes son génie avait, soit sur la scène, soit dans ses recueils, produit des œuvres admirables qui ne devaient rien à son amour, et sa pensée était pleine de projets puissants dans lesquels sa maîtresse
i. Guimbaud, op. cit., I i5-i 22-379.